Chapitre V. Entre « Old pagan temples » et « Christian sanctuaries » (Pater 1885 : II, 124) : monuments catholiques dans la littérature fin de siècle anglaise
p. 91-102
Texte intégral
1Chez les écrivains de la fin de l’ère victorienne, en particulier Walter Pater et ses disciples, nombreux sont les textes qui puisent dans le catholicisme comme dans un réservoir de symboles et de mythes pour faire le procès de la civilisation industrielle. Entre antiquité païenne et chrétienté médiévale, le catholicisme y représente un autrefois et un ailleurs, qui s’incarnent dans un espace fantasmé.
2L’importance des lieux dans la littérature catholicisante de la fin de siècle n’est pas anodine. Pour les protestants, le sacré est avant tout une exigence morale inscrite dans le temps humain, ce n’est pas un lieu à part, car la grâce ne saurait s’identifier à aucune réalité visible. Le catholicisme, au contraire, se fonde essentiellement sur une topographie du salut, au sens où il s’inscrit dans un espace immuable semé de monuments sacrés. Les décadents vont être réceptifs à cette « sacralisation » du monde que propose la théologie catholique, parce qu’elle va à l’encontre d’une pensée matérialiste et positiviste qu’ils exècrent, et permet une forme d’évasion. La présence du surnaturel au sein de la réalité sensible constitue pour eux une source d’inspiration inépuisable, et ils vont s’approprier la vision du monument comme lieu sacré. Le monument catholique devient chez eux un sanctuaire idéalisé, une sorte de temple arcadien qui viendrait rappeler à la mémoire un univers religieux légendaire lié, comme l’Arcadie des Anciens, à un hypothétique âge d’or.
3Cette image de l’Arcadie, empruntée à la tradition gréco-latine, n’est pas choisie au hasard. Le monument catholique décadent relève autant de l’héritage hellénique que de la culture judéo-chrétienne. Il incarne un âge idyllique dont il faudrait retrouver l’unité perdue, entre christianisme et paganisme. Ce chapitre étudie les représentations de ces monuments « catholiques » dans la littérature fin de siècle, pour montrer comment s’y dessine la possibilité d’une réconciliation paradoxale entre hébraïsme et hellénisme, et au-delà, entre la foi et l’art.
1. Espaces sacrés : l’É/église comme refuge contre la modernité
4Dans la littérature décadente, l’Église apparaît souvent comme un espace exotique, dont l’évocation suscite rêves et émotions. Les textes catholicisants de la fin de siècle mettent l’accent sur le caractère exogène, étrange et étranger du catholicisme, souvent perçu en Angleterre comme une religion marginale et un-English. En un sens, cette perception est justifiée à l’ère victorienne, car la pratique catholique anglaise de l’époque est marquée par une piété italianisante, émotive et extravertie, fortement influencée par les dévotions du continent. Dans les églises catholiques, construites en grand nombre après la restauration de la hiérarchie épiscopale de l’Église catholique anglaise en 1850, c’est le style ultramontain, aux allures baroques ou rococo, en un mot monumental, qui triomphe – ce style abhorré par l’architecte Augustus Welby Pugin (1812-1852) qui voyait dans le gothique l’architecture catholique par excellence.
5Chez les décadents, l’Église catholique est souvent perçue comme un antidote à la laideur et à la médiocrité de l’Angleterre contemporaine. Elle leur apparaît comme un refuge possible contre la laideur ambiante. C’est ce qui apparaît dans une lettre du poète Ernest Dowson (1867-1900) écrite en 1891, quelques mois avant sa conversion au catholicisme.
You ought to have come to N.D. de France tonight. There was a procession after Vespers of the Enfants de Marie […]. It was a wonderful & beautiful situation: the church—rather dark the smell of incense—the long line of graceful little girls all with their white veils over their heads—banners—: a few sad faced nuns—and last of all the priest carrying the Host, vested in white—censed by an acolyte who walked backwards—tossing his censer up ‘ like a great gilt flower’: and to come outside afterwards—London again—the sullen streets and the sordid people & Leicester Square: Really a most pictorial evening. […] What a monstrous thing a Protestant country is! (Dowson 1967: 172-173)
6On retrouve ici tous les clichés du catholicisme fin de siècle : l’encens, le latin, l’acolyte, les religieuses désincarnées, le culte d’une féminité virginale, l’opposition entre le microcosme enclos dans cette église catholique, pittoresque et riche en symboles, et le monde terne qui l’environne. Dans cette lettre qui se conclut sur un dénigrement de l’Angleterre protestante, on a d’ailleurs le sentiment que le souvenir de l’épisode est modifié par une imagination nourrie par l’exaltation, et qu’il s’agit moins de la description d’un lieu réel que d’une sorte de rêve éveillé, la vision idéalisée d’une Église située hors de l’espace et hors du temps.
7Cette lettre met en œuvre un double déplacement, puisqu’elle évoque d’une part une église catholique en pays protestant, d’autre part une église française (Notre-Dame de France) en pays anglais. Une vision analogue se fait jour dans le sonnet « Our Lady of France » de Lionel Johnson (1867-1902), autre poète décadent converti au catholicisme, qui évoque aussi l’église catholique française de Londres :
Leave we awhile the turmoil of the town;
Leave we the sullen gloom, the faces full of care:
Stay we awhile and dream, within this place of prayer,
Stay we, and pray, and dream: till our hearts die down
Thoughts of the world, unkind and weary: till Christ crown
Laborious day with love. Hark! On the fragrant air,
Music of France, voices of France, fall piercing fair […]
(Johnson 1982: 13-14)
8Le poème commence par une sorte de départ, de déplacement volontaire (« Leave we awhile the turmoil of the town »), et se déploie ensuite autour d’une invocation du caractère étranger du lieu, qui est source de sa beauté (« Music of France, voices of France »). Le monument religieux devient en quelque sorte l’espace d’une expatriation spirituelle au sein du vacarme de la capitale anglaise.
9L’opposition dans la lettre de Dowson et le poème de Johnson entre « the turmoil of the town », « the sullen gloom », « the sullen streets and the sordid people » d’une part, et d’autre part l’église catholique paisible et obscure, à l’air saturé d’encens, est un thème récurrent dans la poésie catholicisante de la décadence. L’église y est représentée comme un édifice sacré, en rupture avec son environnement extérieur. Il est vrai que pour les catholiques, l’église est un lieu à part, consacré. Chez les anglicans, l’église est avant tout un bâtiment fonctionnel qui accueille l’evensong et la célébration dominicale de l’eucharistie ; on parle de table de communion plutôt que d’autel, soulignant ainsi le caractère fonctionnel et communautaire de l’objet plutôt que sa dimension sacrale intrinsèque, et l’hostie n’est pas vénérée en dehors de l’eucharistie dominicale. Les anglicans rejettent en effet l’idée de réserve eucharistique, c’est-à-dire la conservation des hosties consacrées. Dans le catholicisme, au contraire, l’église est un espace sacré, investi par la transcendance, où réside le Christ, comme le rappelle la présence des espèces eucharistiques dans le tabernacle, que le fidèle peut venir adorer à toute heure de la journée. Les décadents, particulièrement sensibles à cette dimension religieuse de l’espace, s’éloignent de ce que l’on pourrait appeler la tendance protestante à la banalisation : chez eux, pénétrer dans une église catholique, c’est s’arracher au monde profane de la ville anglaise, entrer dans un univers sacralisé, et s’exposer à un dépaysement total, comme dans le poème d’Ernest Dowson intitulé « Benedictio Domini », qui s’articule sur une dialectique intérieur/extérieur et oppose l’obscurité silencieuse et recueillie d’une église catholique au vacarme de la ville qui l’entoure :
Without, the sullen noises of the street!
The voice of London, inarticulate,
Hoarse and blaspheming, surges in to meet
The silent blessing of the Immaculate.
Dark is the church, and dim the worshippers,
Hushed with bowed heads as though by some old spell,
While through the incense-laden air there stirs
The admonition of a silver bell.
Dark is the church, save where the altar stands,
Dressed like a bride, illustrious with light,
Where one old priest exalts with tremulous hands
The one true solace of man’s fallen plight.
Strange silence here: without, the sounding street
Heralds the world’s swift passage to the fire:
O benediction, perfect and complete!
When shall men cease to suffer and desire?
(Dowson 1934: 18)
10À la série sémantique sur le bruit qui émerge dans cette première strophe s’oppose le silence de l’église. L’incompatibilité radicale de ces deux univers est soulignée par la mise en exergue de l’adverbe « without » au premier vers et le chiasme de la dernière strophe (« Strange silence here : without, the sounding street »).
11L’idée d’un passage entre le monde profane de la ville et le monde sacré symbolisé par l’édifice religieux, présente dans ces poèmes, est thématisée dans les deux sonnets de Dante Gabriel Rossetti intitulés « The Church Porch » (1853), que Johnson et Dowson connaissaient certainement. Le premier sonnet, adressé par le poète à sa sœur Maria, décrit avec solennité l’entrée dans l’église, en mettant l’accent sur la dimension esthétique de l’expérience, tandis que le second, écrit pour Christina, évoque sur le ton du regret la sortie de l’église. Les tercets du premier sonnet contiennent un certain nombre d’éléments qui réapparaissent comme un intertexte dans les poèmes de Dowson et Johnson, notamment la série de contrastes entre exterieur et intérieur (avec la répétition de « without » que l’on retrouve dans « Benedictio Domini »), entre luminosité et obscurité, entre bruit et silence :
Without here, the church-bells are but a tune,
And on the carven church-door this hot noon
Lays all its heavy sunshine here without:
But having entered in, we shall find there
Silence, and sudden dimness, and deep prayer,
And faces of crowned angels all about. (Rossetti: 378)
12Le seuil de l’église est véritablement un passage entre deux mondes, entre deux réalités incommensurables, et le franchissement de ce seuil ne relève pas de l’expérience ordinaire. L’église thématise et résume sur le mode spatial tout l’imaginaire catholique de la fin de siècle – le rêve d’un ailleurs incarné dans une religion étrangère, où viennent se cristalliser rejet de la société victorienne et désir d’évasion.
13Ces églises qui incarnent à la fois un rêve d’évasion et le rejet d’une modernité abhorrée s’inscrivent dans un passé idéalisé. Les décadents sont des auteurs nostalgiques. Leur quête d’un temps arrêté relève d’un refus de la société industrialisée et d’un désir de retour à ce monde pré-industriel cher à Ruskin. Pour des poètes qui se perçoivent comme exilés au sein de leur propre pays, mais aussi de leur époque, elle devient le lieu idéal où peut s’inventer un autrefois rêvé, à l’abri du monde moderne. Face à la conscience tragique du temps qui passe et de l’évanescence du présent, face au sentiment de vivre une période de décadence, le monument catholique, ancré dans une histoire séculaire, propose une réponse au désir fin de siècle de transcender la temporalité.
14Mais la mise en scène du monument chez les décadents est avant tout esthétique et onirique. Il ne s’agit ni de prétendre à la vérité historique, ni d’éclairer par des exemples tirés du passé les controverses contemporaines, mais plutôt d’inventer un monde hors du temps, de recréer un passé libéré de toute chronologie, de privilégier le rêve sur les faits avérés.
2. Monuments gothiques et chrétienté médiévale : un rêve évanescent
15Cela est particulièrement perceptible dans la façon dont ces auteurs représentent le Moyen Âge, qui pour eux sert avant tout de contrepoint à l’Angleterre contemporaine. Les décadents voient en particulier dans l’architecture médiévale le symbole d’une société unie dans la foi et la ferveur, vierge de la corruption industrielle et commerciale de l’Angleterre victorienne. Cette vision idéalisée n’est pas nouvelle : elle s’inscrit notamment dans l’héritage de John Ruskin, qui dans The Stones of Venice (1851-1853) loue l’architecture du Moyen Âge. Chez Ruskin, cependant, l’intérêt pour le Moyen Âge ne procède pas seulement d’une nostalgie d’un âge d’or préindustriel, mais de l’idée que cette époque du passé peut éclairer le présent.
16Chez les décadents en revanche, comme chez les préraphaélites dont ils sont à bien des égards les héritiers, la vision du Moyen Âge est éminemment nostalgique et imprégnée de religiosité. Le Moyen Âge représente pour eux le christianisme d’avant la Réforme, l’âge d’or de la ferveur catholique en Angleterre. Cette association entre Moyen Âge et catholicisme était déjà prégnante dans le roman gothique, où elle était liée à une vision du catholicisme comme anachronique. Le monument gothique y était l’emblème d’une religion fixée dans un autrefois révolu, qui refuse la modernité, et d’une Église perçue comme une force du passé, une institution en décalage par rapport à son temps, dont les traditions remontent à un âge barbare et ténébreux. Ce point de vue est illustré par les romans d’Ann Radcliffe (The Mysteries of Udolpho, 1794), de Matthew Lewis (The Monk, 1796), et de Charles Maturin (Melmoth the Wanderer, 1820), qui dessinent le portrait terrifiant d’une Europe catholique et moyenâgeuse.
17La persistance d’un espace catholique dans l’histoire linéaire du christianisme réformé en Angleterre gêne la vision téléologique qui domine le protestantisme victorien. Cette rémanence, au cœur de la modernité protestante, du catholicisme, religion d’un autre âge, héritière des superstitions médiévales, est d’ailleurs un thème que vont reprendre et détourner les décadents. Ils se laissent précisément séduire par la notion d’une alliance entre catholicisme et rejet du progrès. On retrouvera ce thème dans la littérature catholique ultérieure, jusqu’à Evelyn Waugh qui, dans Brideshead Revisited (1945), fait de la demeure médiévale de Brideshead, propriété de la famille catholique des Marchmain, le véritable protagoniste du roman et la décrit comme un symbole de stabilité et de permanence contre vents et marées.
18Dans cette perspective, il n’est pas anodin que l’architecte le plus connu du Gothic Revival, Augustus Welby Pugin, qui construisit de nombreuses églises catholiques de style gothique en Grande-Bretagne et en Irlande, fût un converti au catholicisme. À l’opposé de John Ruskin, qui s’efforce de montrer que le gothique est par essence protestant, Pugin y voit le seul style architectural qui soit à la fois chrétien, catholique, et profondément anglais. Il ne cesse, dans ses écrits, de dénoncer les deux grandes ruptures, désastreuses à ses yeux, que furent d’une part la Réforme protestante, en particulier sous sa forme puritaine, et d’autre part la Renaissance et l’évolution néo-classique de l’art et de l’architecture qui l’accompagna. Dans The Revival of Christian Architecture in England (1843), il met l’accent sur la continuité entre l’Église médiévale et l’Église romaine actuelle, dénonçant au passage les innovations architecturales « païennes » :
With that portion of the English clergy who have the happiness of being in communion with the Holy See, there cannot arise any doubt whatever. They hold precisely the same faith, and in essential retain the same ritual, as the ancient English Church. They, consequently, require precisely the same arrangements of church, the same symbols and ornaments, as were general in this country prior to the schism. The various religious communities are bound by the same rule to recite the same office, and have the same duties to perform as those who erected and used the many solemn buildings,—now alas! in ruins,—which are scattered all over the land. These, at least, cannot plead novelties for their paganism; and in the English Catholic body, any departure from Catholic architecture is utterly inexcusable. (Pugin: 22-23)
19Pour Pugin, la continuité dogmatique, liturgique et artistique qui caractérise le catholicisme justifie la pertinence actuelle du gothique. Rejetant les altérations doctrinales de la Réforme, mais aussi les bouleversements esthétiques de la Renaissance, il affirme que si l’architecture médiévale exprimait parfaitement la foi des chrétiens du Moyen Âge, elle devrait être aussi l’architecture idéale de ceux qui continuent de vivre selon cette même foi. On a là l’expression d’un refus de la modernité qui eut un retentissement profond chez les décadents.
20Mais si ces derniers partagent avec Pugin une réelle admiration pour l’architecture médiévale et le rejet d’une certaine modernité, ils ne voient souvent dans le Moyen Âge qu’une sorte de paradis perdu dans les brumes de l’histoire, une époque esthétisée, complètement recréée par l’imagination, une fiction historique où le merveilleux l’emporte sur le réel. Pugin, lui, était convaincu que le Moyen Âge était en mesure d’apporter des réponses aux questionnements de son époque, et croyait encore en la possibilité de ressusciter le gothique à l’ère contemporaine. Tel n’est plus le cas chez les poètes fin de siècle. Ils voient moins dans le catholicisme médiéval un idéal à redécouvrir et à reconstruire qu’une Arcadie lointaine, surgie d’un passé mythique et inaccessible. Alors que pour Pugin le style gothique est supérieur par sa portée symbolique et par le sens religieux qu’il véhicule, les décadents n’y voient qu’une forme esthétique. Le catholicisme, avec ses monuments et ses symboles hérités du Moyen Âge, ne peut plus répondre, selon eux, aux interrogations de l’époque.
21Entre les ouvrages de Pugin et les Yellow Nineties, il y a eu Pater qui, dans son essai « Aesthetic Poetry » (1868), caractérise le christianisme médiéval non par sa foi, mais par sa sensualité : « That religion, monastic religion, at any rate, has its sensuous side, a dangerously sensuous side, has been often seen […]. The Christianity of the Middle Age made way among a people whose loss was in the life of the senses partly by its aesthetic beauty » (Pater 1973: 96). Pour Pugin, comme pour Ruskin, le Moyen Âge avait une pertinence réelle pour l’époque contemporaine, et un « renouveau gothique » était sinon réalisable, du moins désirable. Les décadents, eux, héritiers de la vision esthétisante de l’histoire qui est celle de Pater, ne croient plus à la possibilité de faire revivre le Moyen Âge au XIXe siècle. Ainsi, si l’architecture médiévale est présente dans la littérature fin de siècle, c’est avant tout sur le mode du rêve et de la nostalgie. Le sonnet de Lionel Johnson intitulé « The Church of a Dream », par exemple, évoque une église de campagne, vestige anachronique rappelant un ordre passé, à jamais disparu, et met lui aussi en avant sur un mode élégiaque la désuétude du rêve médiéval :
Sadly the sad leaves rustle in the whistling wind,
Around the weather-worn, gray church, low down the vale:
The Saints in golden vesture shake before the gale;
The glorious windows shake, where still they dwell enshrined;
Old Saints by long dead, shrivelled hands, long since designed:
There still, although the world autumnal be, and pale,
Still in their golden vesture, the old saints prevail;
Alone with Christ, desolate else, left by mankind.
(Johnson 1982: 65)
22Johnson emploie ici de façon récurrente des mots traduisant le caractère séculaire de la vision (« dead » et « old », répétés deux fois, « weather-worn », « shrivelled ») et des adverbes de temps (« still » à trois reprises, « by long », « long since »). La syntaxe même crée une langue archaïque et étrange. Seule la vision poétique, par les images qu’elle fait naître, permet de redonner vie à cette vieille église, dernier vestige d’un âge évanoui. L’époque lointaine que représente le monument religieux, recréée par une tradition artistique et littéraire, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité historique.
23Le Moyen Âge de Johnson et des décadents, se déployant dans un entre-deux rêvé qui n’est ni l’instant présent, ni le passé historique, n’a plus grand-chose à dire à l’homme contemporain. Ces auteurs ont hérité de Pater une nostalgie diffuse et le goût du passé, non l’exaltation puissante de l’instant présent évoquée dans la célèbre conclusion de The Renaissance en 1873 (Pater 1998 : 150-153). Au culte des époques révolues ne répond plus l’intensité de l’expérience vécue. Les monuments gothiques de la littérature fin de siècle, détachés du présent, se perdent dans les brumes d’une mythologie crépusculaire.
24C’est cette religiosité médiévalisante vague et sans objet que le satiriste G. S. Street tourne en dérision dans le chapitre intitulé « Against Stupidity » de son roman parodique The Autobiography of a Boy, publié en 1894, où il fait tenir au narrateur les propos suivants :
From a purely aesthetic point of view, there is much that is acceptable in the Church’s ritual and surroundings. Why trouble about the import of her teachings? I never listen to them, or merely smile when some fragment of quaint dogmatism breaks in on my repose. But I love to sit in some old cathedral and fancy myself a knight of the middle ages, ready to die—dear foolish fellow!—for his simple faith. (Street: 53-54)
25Au-delà de son ton moqueur, ce passage met le doigt sur plusieurs aspects significatifs du médiévalisme catholico-décadent. Il souligne, en les caricaturant, l’écart typiquement fin de siècle entre l’art, la croyance et la mise en avant de l’esthétique aux dépens de la doctrine ; et il met l’accent sur l’importance du rêve et de l’imagination dans la vision décadente de la chrétienté médiévale, symbolisée ici par « some old cathedral », qui devient un simple antidote à la modernité. Le catholicisme médiévalisant des décadents, en effet, relève essentiellement du rêve et du fantasme. La foi un tant soit peu naïve de Pugin en la capacité salvatrice de l’architecture sacrée médiévale n’est désormais qu’un rêve, et ce qui domine l’art médiévalisant fin de siècle est un sentiment d’évanescence. Le monument gothique, petite église de campagne ou somptueuse cathédrale, n’est souvent pour eux qu’une coquille vide, une métaphore de l’inadéquation entre l’artiste et son temps, et le symbole d’une quête esthétique à l’objet évanescent.
3. Une architecture religieuse entre christianisme et paganisme
26Le Moyen Âge et l’architecture gothique n’ont donc pas de réponse réelle à offrir aux questions à la fois religieuses et esthétiques qui affleurent dans la littérature catholicisante de la décadence. L’intérêt fin de siècle pour les monuments moyen-âgeux naît d’une fascination sans adhésion véritable. L’esthétique décadente, par sa sensualité exacerbée et son refus de la fixité de la morale et du dogme, est en réalité plus païenne que médiévale. On peut même dire que le catholicisme se présente dans la littérature fin de siècle comme une Arcadie chrétienne, le lieu paradoxal d’une réconciliation entre le christianisme et le paganisme.
27Les affinités supposées entre catholicisme et paganisme sont d’ailleurs un thème récurrent tout au long du XIXe siècle. Pugin, pour qui la Renaissance italienne était un désastre historique aussi déplorable que la Réforme protestante, voyait dans le catholicisme post-médiéval une religion néo-païenne. En 1843, dans The Revival of Christian Architecture in England, il explique que les bouleversements esthétiques du XVIe siècle, qui signent la fin définitive du Moyen Âge et de l’architecture gothique, marquent le triomphe du paganisme au sein du catholicisme romain : « The change which took place in the sixteenth century was not a matter of mere taste, but a change of soul ; it was a great contention between Christian and Pagan ideas, in which the latter triumphed » (Pugin : 7).
28L’assimilation entre catholicisme et paganisme est aussi une caractéristique récurrente de la littérature anti-catholique qui prospère tout au long du règne de Victoria. Ainsi, dans un pamphlet de 1878 intitulé « Ritualism Traced to its Pagan Origins », un certain révérend H. C. Leonard fait remonter la « paganisation » de l’Église non à la Renaissance comme Pugin, mais aux premiers siècles de notre ère. Il explique que le catholicisme est un descendant direct du paganisme romain :
Such then was the worship of Pagan Rome for a period of 1000 years. Its resemblance to the worship of Papal Rome, and its English imitators, need not be dwelt on. […] In the 5th century pictures were introduced, and, later, images of Christ, the Virgin and Saints. Some there were who protested against this heathenising of the church, but in vain. The pagan ritual came in. The Lord’s supper took the place of the ‘unbloody sacrifices’of Old Rome. Incense was retained in the churches, once temples. Candles were placed on altars as before the re-dedication, gorgeous vestments clothed the Christian ministers now called priests.1 […].
29Le catholicisme apparaît ici comme une simple transposition de la religion païenne de la Rome antique, « Papal Rome » étant l’héritière directe de « Pagan Rome ». Pour l’auteur, le culte des images, la messe, l’encens, les cierges, les ornements liturgiques et l’architecture même des églises ne sont que les vestiges des pratiques idolâtres des Romains. Selon Leonard, les premiers chrétiens n’ont fait que remplacer une idolâtrie par une autre, ce dont témoigne le lien entre les temples romains et les églises chrétiennes : les églises chrétiennes de Rome dédiées aux saints seraient, à l’origine, des temples consacrés aux dieux païens.
The temple of Juno, at Rome, was dedicated to St. Michael; of Hercules, to St. Stephen; of Fortune, to St. Mary the Egyptian. The twelve temples of Jupiter were dedicated to the Virgin Mary; and the Pantheon, which had been dedicated to all the gods of Olympus was now consecrated to all the Saints of Paradise.2
30En réalité, le pamphlet décrit moins une « paganisation » du catholicisme qu’une « catholicisation » de la religion romaine, à laquelle il applique un vocabulaire et des catégories essentiellement catholiques. Il propose notamment une relecture de l’architecture religieuse de la Rome antique à la lumière de la liturgie catholique, ou plutôt des clichés anti-catholiques de l’époque sur la liturgie.
31L’évocation des temples romains en termes catholicisants est un phénomène qui apparaît sous diverses formes dans la littérature de l’époque. Elle imprègne, par exemple, certains passages du long poème narratif d’A. C. Swinburne sur le martyre de sainte Dorothée (« St. Dorothy »), notamment les vers qui évoquent le temple de Vénus :
In middle Rome there was in stone-working
The church of Venus painted royally.
The chapels of it were some two or three,
In each of them her tabernacle was
And a wide window of six feet in glass
Coloured with all her works in red and gold.
The altars had bright cloths and cups to hold
The wine of Venus for the services […].
(Swinburne 1924: 239-240)
32Le choix des mots « church » et « chapels » plutôt que « temple » et la référence aux vitraux, la description du cérémonial païen qui pourrait s’appliquer, à peu de chose près, à la messe, l’allusion au tabernacle et à l’autel revêtu de nappes et orné de coupes liturgiques, comme dans le cérémonial catholique, et les images eucharistiques font du temple païen une sorte de monument catholique anachronique. On touche là à l’un des paradoxes de l’œuvre de Swinburne : il se veut le défenseur du paganisme antique, et rejette avec violence le christianisme, mais simultanément, il a recours, de manière récurrente, à des images tirées du catholicisme, utilisant paradoxalement la symbolique catholique pour dénoncer le christianisme.
33Le parallèle entre la religion romaine et le catholicisme est présent tout au long du roman Marius the Epicurean de Walter Pater, publié en 1885. Pour Pater, en effet, l’Église n’a pas rejeté le passé païen de Rome, mais l’a absorbé, en particulier d’un point de vue esthétique. Dans le chapitre intitulé « The Most Religious City in the World » notamment, dont le titre fait référence à Rome, Pater montre tout ce que le catholicisme a puisé dans le paganisme antique (Pater 1885 : 180-182). Mais c’est surtout dans la quatrième et dernière partie du roman que se déploie le syncrétisme pagano-chrétien de Pater. Le chapitre intitulé « The Church in Cecilia’s house », en particulier, évoque longuement la maison de la chrétienne Cecilia, où se retrouvent les fidèles pour célébrer l’eucharistie dominicale, et dont l’architecture mêle harmonieusement éléments chrétiens et éléments païens, « remains of older art, here arranged and harmonised, with effects […] so delicate as to seem really derivative from some finer intelligence in these matters than lay within the resources of the ancient world » (Pater 1885 : 95). De même, les tombes chrétiennes de la nécropole qui jouxte la maison de Cecilia sont faites à partir de pierres qui proviennent des tombes païennes, « marble taken, in some cases, from older pagan tombs—the inscription sometimes a palimpsest, the new epitaph being woven into the faded letters of an earlier one » (Pater 1885 : 99). Pater ne cesse de souligner la continuité entre la culture païenne et la nouvelle religion: « The faithful were bent less on the destruction of the old pagan temples than on their conversion to a new and higher use; and, with much beautiful furniture ready to hand, they became Christian sanctuaries » (Pater 1885: II, 124). Pour Pater le christianisme, symbolisé par l’église domestique qu’est la maison de Cecilia, est syncrétique, en ce qu’il contient et résume tous les styles architecturaux, tous les systèmes de pensée, toutes les religions. C’est, comme la demeure de Cecilia ou la nécropole chrétienne, un dépôt de couches successives, où se retrouvent l’Antiquité et le Moyen Âge, le paganisme et le christianisme, l’architecture de la Rome antique et la liturgie catholique.
34L’éclectisme religieux de Pater eut une influence profonde sur les décadents. Dans la poésie fin de siècle, il n’est pas rare que les références païennes se mêlent aux références catholiques, soulignant non pas une rupture, mais une continuité. Le catholicisme y est perçu comme une façon de résoudre le conflit entre les valeurs héritées de la tradition judéo-chrétienne, et un esthétisme qui s’inscrirait plutôt dans l’héritage gréco-romain.
35La superposition des influences païennes et chrétiennes est, par exemple, une constante des premières œuvres poétiques d’Oscar Wilde, fortement marquées par le catholicisme. Pour Wilde, c’est Rome, cité sainte de l’Église catholique et ancienne capitale de l’empire romain, ville d’art et de foi, qui incarne le mieux la convergence de l’antiquité latine et du catholicisme. Le sonnet « Urbs Sacra Aeterna », qui évoque le passé de Rome depuis la république latine et se conclut sur la vision du pape prisonnier au Vatican3, souligne la continuité de l’histoire païenne et chrétienne de la Ville Éternelle. L’architecture baroque de la ville sainte est généralement évoquée en des termes qui mêlent iconographie antique et références au christianisme, comme dans « Rome Unvisited », où Wilde fait allusion au Vatican et à la basilique Saint-Pierre :
A pilgrim from the northern seas—
What joy for me to seek alone
The wondrous Temple and the throne
Of Him who holds the awful keys!
When, bright with purple and with gold,
Come priest and holy Cardinal,
And borne above the heads of all
The gentle Shepherd of the Fold. (Wilde 750)
36Les images du temple, sanctuaire de la divinité païenne, et du trône, signe de la royauté temporelle, associées à la description des splendeurs toutes profanes de la procession papale, se superposent à la vision chrétienne du bon berger. La Rome papale devient ici un espace de réconciliation entre le christianisme et les magnificences de l’Antiquité.
37À la différence de Pugin, qui célèbre un style gothique enraciné dans le paysage anglais, Wilde et les décadents se font ainsi les chantres d’une architecture religieuse exogène, où les fastes de la liturgie peuvent rejoindre une esthétique hellénisante. Le monument religieux, qu’il soit église rurale, cathédrale gothique, basilique baroque, ou même temple païen, devient dans la littérature fin de siècle un sanctuaire esthéthisé, atemporel, à l’abri du progrès autant que des tumultes de l’histoire. Confrontés au dilemme hébreu-hellène, pour reprendre la fameuse dichotomie de David DeLaura, Wilde et les décadents ne choisissent ni Jérusalem ni Athènes, mais Rome, capitale païenne et ville sacrée du catholicisme. L’Église catholique, au double sens de monument religieux et de communion de fidèles unis sous l’autorité de Rome, devient dans leurs œuvres un espace rêvé où peuvent se rencontrer l’architecture païenne et l’art chrétien, le Christ et Apollon, le culte de Dieu et celui de la beauté.
Notes de bas de page
Auteur
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Claire Masurel-Murray
Université de Paris IV-Sorbonne
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