Konrad Adenauer, d’une Allemagne à l’autre
p. 187-202
Texte intégral
1Konrad Adenauer est mort en 1967 à l’âge de 91 ans. Dans son extrême vieillesse, il se souvenait d’avoir vu, avec son père qui le tenait debout sur le rebord d’une fenêtre, l’Empereur Guillaume Ier présidant en 1880 à la cérémonie somptueuse organisée pour célébrer l’achèvement de la construction de la cathédrale de Cologne. Il avait vingt-deux ans quand mourut Bismarck, soixante-neuf ans à la mort d’Adolf Hitler. Il fut le plus jeune maire de Cologne (entre 1917 et 1933) et le plus âgé des chanceliers (1949-1963). Le Reich, fondé par Bismarck et ruiné par Hitler, avait été bâti sur une victoire ; l’État dont Konrad Adenauer fut un des principaux édificateurs et qu’il dirigea ensuite pendant quatorze ans était le fruit du désastre. Bismarck provoqua et gagna trois grandes guerres terriblement sanglantes ; sous le gouvernement d’Adenauer et de ses successeurs, l’Allemagne a vécu la plus longue période de paix de son histoire.
Portrait d’un anti-héros
2Le personnage du premier chancelier de la République Fédérale d’Allemagne sort de l’ordinaire à plus d’un titre et pas seulement par sa longévité politique. Comment juger son œuvre ? Fut-il habile politique ou grand homme d’État ? C’est d’une grande moitié seulement de l’Allemagne que Konrad Adenauer dirigea les destins pendant quatorze ans. Après des débuts difficiles, l’Ära Adenauer devint, pour une majorité croissante des habitants de la République fédérale, une sorte d’âge d’or. De l’or sans auréole. Avec ses vertus bourgeoises, Konrad Adenauer bâtit un État qui nourrissait tout, et fort bien, sauf l’imagination. Pour la première fois de son histoire, le peuple allemand fut heureux, de ce bonheur qui récompense les peuples qui précisément n’ont pas d’histoire. Syndic de faillite, administrateur judiciaire de la justice immanente, Adenauer doit refaire une société avec 25 % de nouveaux arrivés (“réfugiés et expulsés”) et des millions d’absents (prisonniers de guerre retenus dans certains cas jusqu’en 1955), sans parler de ceux à qui le pouvoir étranger impose un gouvernement différent et qui forment le quart de la nation. Sans exemple dans l’histoire allemande, Konrad Adenauer, bourgeois habillé en bourgeois, peut faire penser à M. Thiers, luttant tenacement pour une paix honorable et pour la libération du territoire.
3Mais l’Allemagne de 1945 est tombée bien plus bas que la France de 1871 et Adenauer doit d’abord reconquérir patiemment pièce par pièce, la souveraineté abdiquée par la capitulation sans condition. Mais surtout : la carrière d’Adenauer est absolument dépourvue de ces exaltations romantiques et nationalistes qui avaient conduit le Thiers de 1840 au seuil de la guerre et qui, moins exubérantes et plus tenaces, feront du Thiers de 1871 un des précurseurs de la “revanche”. Après la défaite de 1945, il ne pouvait, il ne devait, y avoir place pour une revanche puisque dans la nouvelle distribution des rôles dans le monde, l’Allemagne d’Adenauer devenait l’alliée putative de ses vainqueurs occidentaux avant d’être appelée à entrer dans leur alliance réelle. Ce vieillard, si fortement enraciné dans le passé, et dans son passé, veut conduire le peuple allemand vers la rupture la plus radicale, la plus innovante, vers son entrée dans une Europe intégrée, vers l’abandon de la souveraineté exclusive de l’État national. C’est peut-être parce qu’il n’a pas d’imagination qu’il se lance, tout au long de sa carrière, dans des entreprises de plus en plus vastes, de plus en plus audacieuses.
4Sa haute figure droite et émaciée, ses traits parcheminés qui le faisaient ressembler à une momie vivante ou ressuscitée, ses trois-pièces classiques – sans doute n’eût-il pas répugné à remettre à la mode jacquette et haut-de-forme – ne proposaient pas des modèles à imiter comme autrefois les uniformes, les barbes ou les moustaches des monarques. Jamais l’Allemagne n’eut à sa tête civil plus civil. Si son père avait été sous-officier de carrière (et promu officier par acte de bravoure pendant la guerre de 1866) avant de devenir greffier, le fils, lui, ne revêtit jamais l’uniforme. En 1914 déjà, il était trop vieux pour servir comme simple soldat. Quels contrastes ! L’Empire bismarckien, fut inauguré avec faste et scintillement d’uniformes dans la Galerie des glaces de Versailles, tandis que dans un coin, l’on voit, modestes comparses tout de noir vêtus, la délégation des députés du Reichstag ; à Bonn, en 1948, le Conseil parlementaire, appelé à élaborer sous la présidence d’Adenauer la Loi fondamentale de la nouvelle République allemande, se réunit au milieu des ruines dans la grande salle intacte du Musée d’Histoire naturelle où des draps cachent les animaux naturalisés à l’exception de la girafe dont la tête dépasse les draperies et qui regarde de ses yeux de verre pleins de curiosité les agitations passagères des politiciens.
Rhénan et catholique
5Konrad Adenauer est né le 5 janvier 1876 à Cologne, la plus grande ville de la Rheinprovinz prussienne et bastion du catholicisme militant en Allemagne, dans une famille profondément catholique. Fils d’un militaire et fonctionnaire prussien, il appartient pourtant à une minorité parfois persécutée et toujours brimée : les catholiques de Prusse. Si les catholiques sont des sujets loyaux – contrairement à ce que soupçonne le génie tourmenté de Bismarck – leur intégration dans l’État prussien est relativement récente et mal vécue par beaucoup d’entre eux. Cologne, jusqu’à la conquête française en 1794, avait été une République libre, sous la lointaine autorité de l’Empereur, entourée des terres du Prince Archevêque et de nombreuses autres seigneuries. Vingt ans de rattachement à la France et de pratique des lois et institutions françaises ont laissé des traces profondes en Rhénanie. Les codes de Napoléon y resteront en vigueur jusqu’en 1900 avec leur principal fondement qui est l’égalité de tous devant la loi, et l’abolition des privilèges. Le tribunal, dont le père de Konrad est le greffier, juge selon la loi française. C’est en 1815 seulement, après un refus de la part de l’Autriche, que le Congrès de Vienne a confié à la Prusse toute la rive gauche du Rhin. Le roi calviniste d’une monarchie luthérienne a maintenant plus d’un tiers de sujets catholiques.
6Le petit Konrad est né au moment où le Kulturkampf, la lutte de Bismarck contre l’Église catholique en tant que pouvoir étranger, et contre ses fidèles, “ennemis du Reich”, sujets au loyalisme douteux, atteint son apogée. Évêques et curés emprisonnés, associations dissoutes, dotations confisquées, jésuites expulsés, églises fermées, l’état civil et l’inspection scolaire enlevés au clergé, l’étude dans les universités nationales imposée aux futurs clercs : pendant de longues années, le monde catholique dans lequel sa famille est profondément enracinée se vit attaqué, assiégé, persécuté par l’État protestant allié à la bourgeoisie culturelle libérale. Quand le jeune Konrad regarde le vieil empereur célébrer l’achèvement de la cathédrale, l’archevêque, ordinaire du lieu, ne peut présider la fête : il est en exil et ne reverra pas sa métropole.
7À cette agression, le catholicisme résiste avec l’arme de la légalité : la représentation populaire, assurée par le moyen du suffrage universel. Si la presse catholique est brimée, tous les journaux peuvent publier librement et sans craindre de censure les discours prononcés au Reichstag ou au Landtag de Prusse par les députés catholiques unis dans le groupe (Fraktion) du Zentrum. Indépendant de l’Église, quoique composé de fidèles catholiques, le Zentrum défend l’Église, les principes de l’éthique chrétienne et ceux du droit naturel. Il les défend avec intelligence et avec la dose d’opportunisme nécessaire ; il lui arrive de s’opposer au nonce, et même au Pape quand celui-ci veut conclure avec Bismarck un arrangement trop favorable au Chancelier de fer, mais ce n’est pas un parti démocrate-chrétien. Sa relation aux valeurs libérales, au parlementarisme, à la démocratie, est instrumentale : il faut utiliser les moyens que l’adversaire met à notre disposition mais l’idéal du Zentrum est une monarchie constitutionnelle mettant en œuvre les principes du droit naturel, voire pour certains, ceux de la doctrine sociale de l’Église, du catholicisme social qui commence à se formuler.
8Le parti catholique, dans de telles conditions, est nécessairement un parti inter-classes ; il est avant la lettre une Volkspartei: parti du peuple tout entier, par opposition aux partis de classes ou de catégories sociales. Les ouvriers et les petits paysans y côtoient le grand industriel et le grand seigneur féodal. La politique catholique est un compromis quotidien entre les différentes politiques des différents catholiques. Ce parti, si fermé vers l’extérieur est, au-dedans, une perpétuelle négociation. Dans la famille Adenauer, il n’est pas concevable de voter ailleurs.
Chrétien et démocrate
9Vers 1900, le Zentrum, cadre normal et inévitable des engagements politiques d’un jeune catholique en voie vers une place de notable, tel qu’Adenauer, rejetait encore avec vigueur, sinon avec horreur, le reproche d’être favorable à la démocratie. Le parti ne se rallia à la République en 1918 qu’en tant que réalité de fait, – et, à propos de ce ralliement, Adenauer se trouva en conflit avec les partisans de la monarchie. C’est toujours à propos de ce ralliement que se produisit alors la sécession du parti populaire bavarois (Bayerische Volkspartei). En privant le Zentrum d’une vingtaine de sièges et plus, et en donnant un caractère résolument droitier, nationaliste et même revanchiste à la politique bavaroise, cette rupture eut des conséquences durables, perturbatrices et déstabilisantes sur la faible République trébuchante, et favorisa à ses débuts l’ascension pourtant résistible du national-socialisme Cependant même dans le Zentrum rallié à un républicanisme de raison, rien ne pousse alors Konrad Adenauer à proclamer avec une exaltation qui n’est guère dans son genre, un attachement passionné à la démocratie.
10Une des premières occasions qui fait connaître, hors de sa Rhénanie natale et de ses fonctions administratives, notre héros devenu le maire de Cologne, sera le violent conflit qui le dresse devant une immense foule de délégués venus de toute l’Allemagne, sur la tribune des dirigeants du Katholikentag de 1922, à Munich, contre l’Ordinaire du lieu, l’impétueux cardinal von Faulhaber qui s’est publiquement prononcé pour la restauration de la monarchie. Adenauer, lui, s’est dès le premier jour rallié à la République, non par préférence idéologique, mais par réalisme politique. La monarchie avait succombé et la restauration lui apparaissait comme une aventure condamnée à l’avance. L’aversion contre Adenauer que cet incident avait fait naître chez le combatif cardinal munichois devait être durable. à ses yeux, comme pour beaucoup d’autres dignitaires ecclésiastiques, Adenauer était un cynique qui faisait passer son ambition avant les intérêts de la religion. Ceux-là virent leur jugement confirmé par l’attitude de l’ancien maire de Cologne après 1945. Son ralliement à l’idée d’un parti chrétien interconfessionnel – projet qui divisait l’Église institutionnelle, comme cinquante ans auparavant, la création des syndicats “chrétiens” et non “catholiques” –, l’acharnement qu’il mit ensuite à combattre ceux qui persistaient à reconstituer et à maintenir le Zentrum comme parti catholique “social”, – la CDU avec sa composante protestante croissante d’origine nationale-allemande (Deutsch-National) leur paraissant dangereusement pencher vers la droite – et quand il fut devenu président du “Conseil parlementaire”, en 1948, le refus qu’il opposait quelquefois aux exigences que le Saint-Siège, l’épiscopat ou leurs représentants tentaient de faire inscrire dans la Loi fondamentale, le faisaient apparaître comme un “laïciste” (Säkularisant) qui se servait de l’Église sans accepter de la servir.
11Sa vigoureuse affirmation de l’autonomie du temporel n’empêchait pas le chancelier de consolider le pouvoir qu’il obtint en automne 1949 avec une seule voix de majorité, la sienne, en laissant ses collaborateurs les plus proches confier le plus grand nombre de postes clé de la nouvelle haute administration à des fonctionnaires catholiques partageant les vues de leur chef : occidentalistes à l’extérieur et antisocialistes à l’intérieur. Il est vrai que, par rapport à la situation d’avant 1914, et même à celle qui exista pendant la République de Weimar en ce qui concernait l’accès des catholiques aux fonctions de haute responsabilité, les fidèles de l’Église romaine avaient une revanche à prendre : ce que firent systématiquement les Secrétaires d’État à la chancellerie Lenz et Globke en favorisant les candidats catholiques aux postes de directeurs dans les divers ministères, établissant enfin un équilibre qu’en Prusse comme dans le Reich les catholiques n’avaient jamais pu obtenir.
Un horizon limité
12Du monde extérieur, le chancelier ne connaît pas grand-chose au moment de sa première élection. Un voyage de noces, bien avant 1914, dans l’ancienne Europe, l’avait mené par la Suisse à Marseille et sur la Riviera. De nombreux séjours de vacances dans les Alpes du Valais suisse ; une (!) journée à Paris, en 1919, appelé comme consultant lors des “négociations” sur le Traité de Versailles ; le catholique, si profondément attaché à son Église romaine, ne découvre la Ville éternelle qu’en juin 1951 ; Paris, Londres, sans parler de l’Amérique, sont des découvertes d’un homme d’État septuagénaire, comme Moscou où il se rend en 1955, invité de Khrouchtchev et de Boulganine après l’entrée de la République fédérale dans l’OTAN alors que les critiques de la politique de “l’ancrage à l’Ouest” prédisaient une longue période de crise avec l’Union soviétique... Si Adenauer, fruit du lycée classique (Humanistisches Gymnasium), dont la culture se fondait sur les langues anciennes, lit à peu près le français, il ne le parle guère et encore moins l’anglais. Provincial, longtemps maire d’une grande ville de province, ne vivant dans la capitale que pour des périodes de quelques jours par mois alors que, président du Conseil d’État, il est protocolairement le second personnage de Prusse entre 1922 et 1933, Adenauer demeure jusqu’en 1949 l’homme d’une expérience géographiquement et historiquement limitée. Rien ne paraît l’avoir préparé au rôle continental et même mondial qui sera le sien dans son grand âge.
13Son expérience, sa carrière ne paraissaient pas non plus d’aucune manière l’avoir destiné aux épreuves auxquelles il sera exposé en 1918 quand l’armistice fera de Cologne une ville occupée – et qui le restera pendant huit ans. On ne connaît de lui aucun texte qui pourrait le ranger, dans les premières années de la guerre, alors que la victoire semble s’attacher aux drapeaux de Guillaume II, parmi les exaltés, les pangermanistes, les partisans d’une paix de conquêtes et d’hégémonie. Il est tout entier occupé à adapter l’administration de sa grande ville aux innombrables fonctions nouvelles que lui crée l’état de guerre, dans le domaine économique par la gestion du rationnement et du ravitaillement, dans la vie sociale où il faut s’occuper des familles dont le soutien est mobilisé, des femmes au travail, des veuves, des blessés, des orphelins. Mais Cologne est aussi métropole de la région d’Allemagne dont le réseau industriel et financier est le plus dense ; des liens multiples s’y sont tissés avec l’économie des pays voisins, la Belgique, la Hollande, le Luxembourg qui avaient longtemps fait partie du même vaste ensemble que constituait le Saint-Empire. Avec l’Angleterre et la France aussi ; si la constitution belge de 1831 avait inspiré les constituants prussiens en 1848-1849, les capitaux anglais et français s’étaient joints aux financements belges pour assurer le démarrage de la construction ferroviaire en Rhénanie et de bien d’autres activités. Loyal sujet et patriote, certes, Konrad Adenauer vivait néanmoins à l’intérieur d’un horizon rhénan dont Bruxelles et Rotterdam faisaient partie, alors que Breslau et la Poméranie se situaient dans un cadre différent, beaucoup plus lointain malgré l’appartenance à un même État.
Première après-guerre et premières épreuves
14Dans ses premières conversations avec les officiers anglais en charge de la zone de Cologne après la défaite de 1918, comme avec des représentants français, apparaît un Adenauer qui essaie de faire face aux malheurs s’abattant sur l’Allemagne en se préoccupant avant tout de sa ville et de sa province. Dans ces temps difficiles, il parvient à établir de bonnes relations avec les Anglais aussi bien qu’avec les Conseils des ouvriers et soldats qui tentent d’établir leur autorité à côté et au-dessus de celle du maire. Adenauer avait toujours entretenu des contacts corrects et même amicaux avec l’opposition social-démocrate dont les dirigeants l’estiment, chose plutôt rare dans une grande ville de l’Allemagne wilhelmienne. Maintenant il les appelle à siéger avec lui à l’Hôtel de Ville, comme représentants des “Conseils”. Cologne n’est pas une ville vraiment révolutionnaire ; le maire, appuyé par “ses” sociaux-démocrates, interdira à quelques émeutiers de hisser le drapeau rouge sur la mairie. Il s’assure des bonnes grâces des Anglais en faisant travailler son administration à résoudre les problèmes que pose la présence de plusieurs milliers de soldats britanniques dans une ville où tout le monde (ou presque) manque de pain.
15Très vite, le maire de Cologne va cependant se trouver au cœur d’un orage politique de première force. La guerre avait été terrible, la paix, semble-t-il, allait être atroce. Pour obtenir de meilleures conditions, pour rétablir l’activité économique tout en satisfaisant les exigences des vainqueurs qui veulent des réparations substantielles, à la fois pour compenser leurs propres pertes, pour “réparer” les destructions subies (il faut se rappeler que de nombreux paysages de France laissés par les combats ressemblent alors à des déserts lunaires) et pour punir l’Allemagne, il est urgent de reconstituer le réseau des solidarités économiques tailladé par la guerre, et prouver aux Alliés que l’Allemagne, ou des parties d’Allemagne, rejettent les doctrines et les hommes qui ont préparé la catastrophe, ou qui ne l’ont pas empêchée. Quelques agités fanatiques, ou qui se croient malins, inventent alors l’idée d’une République rhénane qui, sortant du cadre du Reich, mènerait avec la France des relations privilégiées, prélude à un rattachement sur le modèle de 1794. Ils ne sont qu’une poignée mais qui, baptisés “séparatistes” par l’opinion qui leur est généralement hostile, sont appuyés par des éléments importants, civils et militaires, de l’appareil que la France de Poincaré, de Clemenceau et de Foch met en place dans les territoires occupés. Ces visées annexionnistes se heurteront vite à l’opposition américaine et anglaise – il n’en subsistera sous une forme déguisée que le détachement provisoire de la Sarre – mais les dirigeants français restent foncièrement hostiles au maintien d’un Reich dominé par la Prusse.
16À aucun moment, malgré des accusations que les nazis reprendront en 1933 sans parvenir à trouver des documents et arguments permettant de bâtir un bon procès en haute trahison, Konrad Adenauer ne se laisse circonvenir par les agitateurs séparatistes. Cependant, il envisage sérieusement la constitution d’un Weststaat, d’un État rhénan occidental, séparé de la Prusse mais membre à part entière d’un Reich dont le caractère fédéral devait être, à ses yeux, renforcé. De ce projet, les milieux politiques du catholicisme rhénan et les grands opérateurs économiques discuteront longtemps et d’une manière approfondie, entre eux et avec les responsables anglais et français. Les hésitations de la France, le refus des dirigeants de modifier substantiellement les conditions du Traité en préparation pour donner aux partisans du détachement d’avec la Prusse des arguments et des armes pour entraîner l’opinion, feront échouer ces projets qui se heurtent, d’autre part, à la décision de l’Assemblée nationale de Weimar de ne pas toucher, jusqu’à nouvel ordre, aux frontières intérieures et à la structure des Länder. La Prusse n’est-elle pas en train de devenir le bastion le plus avancé du républicanisme ? Quoi qu’il en advînt, Konrad Adenauer avait bien été mêlé à ces explorations.
17L’idée d’une République rhénane ou d’un Land rhénan autonome refera surface en 1923, lors du conflit de la Ruhr ; Poincaré, saisissant un prétexte assez subalterne fait occuper militairement la Ruhr, pour forcer l’Allemagne à respecter les clauses du Traité concernant les réparations. La résistance passive, décrétée et organisée par le gouvernement du Reich, est économiquement ruineuse et précipite la chute de la monnaie. Plutôt que d’avouer sa défaite, le gouvernement Stresemann envisage de laisser les milieux économiques et administratifs de la Ruhr et de la rive gauche du Rhin se débrouiller seuls avec les Français. Adenauer, comme en 1918, a d’abord tenté de concert avec ses amis industriels et banquiers de négocier une solution autonomiste, tout en s’opposant fermement à la nouvelle montée d’agitations séparatistes favorisée par certains éléments français ; mais il se dressera vigoureusement contre la manœuvre imaginée par Stresemann qui consiste à laisser les Allemands de l’Ouest seuls en face de la France pour pouvoir ensuite les charger comme traîtres à la Nation. Possibiliste mais prudent, le maire de Cologne fait, durant ces années, son apprentissage de la grande politique internationale. Son rôle, dans ces situations difficiles et notamment pendant la révolution, fait du Oberbürgermeister, normalement cantonné dans les responsabilités administratives, une personnalité politique. Deux fois, en 1922 et en 1926, on lui propose de prendre en main, comme chancelier, les affaires du Reich, mais Adenauer n’est pas vraiment tenté de troquer le pouvoir réel qu’il exerce dans sa ville contre les incertitudes d’une mission nationale dont la durée serait probablement courte et l’efficacité douteuse.
18L’historien ne saurait fermer les yeux devant l’aspect symbolique et prémonitoire du conflit qui oppose en 1923 Stresemann et Adenauer. La sagesse et la modération de Stresemann sont engagées au service d’une conception du monde dans laquelle l’État national, formulé et forgé au XIXe siècle, continue à tenir la première place. La politique d’apaisement à l’Ouest (Locarno) et le développement de la coopération économique en Europe sont pour lui conçus au service du rétablissement de l’Allemagne dans son rôle de grande puissance, et même de puissance dirigeante en Europe centrale et orientale. C’est pourquoi il reste insensible à la séduction du rêve, présenté par Briand, d’une union politique de l’Europe, des États-Unis de l’Europe. Adenauer, quand il accède au pouvoir à 73 ans est, et ne cessera d’être, l’adversaire décidé du rétablissement de l’État national souverain. Pour lui, seule l’intégration européenne pourra à la fois assurer le retour d’une Allemagne égale en droits dans la communauté des nations, et protéger l’Europe contre la volonté expansionniste du totalitarisme soviétique. L’extrême droite ayant sombré avec Hitler, ce sont les tenants du national-libéralisme dont Stresemann avait été le représentant le plus éminent dans la période qui s’étend entre 1910 et 1930, qu’Adenauer rencontrera sur son chemin comme les principaux adversaires de sa politique d’ancrage à l’Ouest et d’intégration européenne (de concert avec certains sociaux-démocrates).
Retour à la politique
19Destitué de ses fonctions de maire de Cologne par les nationaux-socialistes dès le mois de mars 1933 pour ne s’être pas montré assez coopératif au moment de leur prise du pouvoir, Adenauer vécut les douze années du Troisième Reich dans une situation matérielle précaire. Arrêté à plusieurs reprises il n’évita sans doute le camp de concentration ou l’élimination physique pure et simple que grâce aux hautes protections dont il bénéficiait de la part de la hiérarchie catholique. Ce furent des années difficiles, mais aussi des années de réflexion et de maturation intellectuelle et morale.
20Au lendemain de la capitulation de 1945, Adenauer observe les premières initiatives politiques qui fleurissent en désordre dans les localités et régions déconnectées, sans se mêler à ces jeux provisoires. Remis en place par les Américains à la tête de sa chère mairie, déposé par les Anglais (le gouvernement travailliste a été prévenu contre le réactionnaire Adenauer par les sociaux-démocrates du lieu), frappé pendant quelques semaines d’interdiction d’activités politiques, il se tient à distance, observe, fait son choix (contre la reconstruction du Zentrum et pour la formule CDU) pour fondre soudain sur ce petit monde agité et imposer son autorité. On a raconté d’innombrables fois la manière dont, à la réunion de fondation d’une structure de direction pour la CDU de Rhénanie-Westphalie qui avait été convoquée par un notable protestant westphalien, Friedrich Holzapfel, Adenauer surgit, constate qu’il est le doyen d’âge et prend d’autorité le fauteuil de présidence où l’hôte avait bien pensé s’installer. Jouant les uns contre les autres les hommes qui se croyaient appelés au premier rôle et qui voulaient une autre politique (plus “sociale” ou plus “nationale”), Adenauer rejetant les uns, ralliant les autres, triomphe de tous. La fonction de chancelier telle que le Conseil parlementaire la dessine sous sa présidence, lui est taillée sur mesure. L’unique voix de majorité ne lui manquera pas.
21Le goût du risque et de l’aventure ne le quittera jamais : maintenant il l’appliquera à la grande politique. Quand, à l’insu des ministres, il proposera aux Alliés une participation allemande à la défense du monde libre, quand il s’entend avec Nahum Goldmann sur l’indemnisation des juifs survivants et de leurs ayants-droit par-dessus la tête du ministre des Finances, quand il négocie seul en 1951, lui l’adversaire des catholiques “socialistes”, avec le vieux Böckler, le patron des syndicats, le compromis quasi révolutionnaire sur la cogestion, quand il arrachera aux dirigeants soviétiques en 1955 la libération de dizaines de milliers de prisonniers de guerre dont quelques jours auparavant ils niaient encore l’existence ; quand, quelques mois après une campagne électorale menée avec une véhémence extrême contre la social-démocratie, il autorise en 1962 un député bavarois d’esprit indépendant, le baron von Guttenberg, à proposer à Herbert Wehner, officiellement le “numéro deux” du SPD, mais maître de l’appareil et de la stratégie, la formation d’un gouvernement de “grande coalition” ; quand il conclura avec de Gaulle, contre l’opposition de son ministre des Affaires étrangères Gerhard Schroeder, le traité de 1963, fondement d’une Union dont ne se réaliseront que des morceaux épars. C’est ce goût des “coups”, c’est l’art des grands mouvements stratégiques qui prennent l’adversaire par surprise qu’il manifeste alors avec éclat. Ses avancées fulgurantes, il ne les réussit pas toujours, joueur d’échecs parfois tenté par le poker.
22La tâche la plus immédiate, indispensable, la première de toutes est en 1949 de reconstruire les rouages d’un État, c’est-à-dire la haute administration. Deux soucis dominent alors dans l’esprit du nouveau chancelier : choisir des fonctionnaires capables, écarter les partisans ou sympathisants de l’adversaire intérieur, de la social-démocratie. Cependant, les hauts fonctionnaires compétents avaient pour la plupart “servi” déjà sous le IIIe Reich ; beaucoup avaient adhéré au parti nazi, ne fût-ce que pour des raisons de carrière. Pour Adenauer, ce qui compte, en dehors de la compétence, est qu’ils n’aient pas joué de rôle important, qu’ils n’aient pas pris des responsabilités personnelles graves sous la tyrannie. En fait, il n’a ni le temps ni la connaissance du “stock” des hauts fonctionnaires disponibles ou récupérables, pour faire ces choix : c’est la tâche de Hans Globke qui fait aussi partie de l’état-major depuis 1948 ; catholique militant il a bâti sa carrière au ministère de l’Intérieur du Reich. Il n’a jamais été nazi, lui, mais il a rédigé le commentaire officiel des lois raciales antijuives de Nuremberg et prête certes le flanc aux critiques les plus dures. Mais Adenauer lui accorde une confiance sans faille. Adenauer n’aime pas les militaires. Cependant, très tôt, il est convaincu de la nécessité d’une contribution de la nouvelle Allemagne à la défense du monde libre. En mai 1950, il se dotera donc d’un Conseiller pour les Affaires de sécurité en la personne d’un ex-général des blindés, le comte de Schwerin. Schwerin, lui aussi, a servi et brillamment dans l’armée d’Hitler, mais il n’a pas été nazi et il est recommandé par des démocrates inattaquables. Cependant, dès que les perspectives de la création de forces armées allemandes se précisent, Adenauer remplacera le général par un civil, le député Theodor Blank, qui vient du syndicalisme chrétien.
23Autour du chancelier s’est ainsi édifié, pour le servir, un système efficace de conseil et de contrôle qui équilibre et contient tous les pouvoirs susceptibles de s’opposer au sien. Adenauer n’est pas un idéologue, ni un épurateur. Il sait d’expérience qu’il n’est pas facile de survivre intact sous la tyrannie, même quand on ne choisit pas la résistance – ce qui implique l’acceptation du martyre. Peut-être ne lui déplaît-il pas que les uns ou les autres fassent l’objet d’attaques qui accroissent leur dépendance envers le maître du jeu. Car ce qui est entrepris n’est pas un jeu pour enfants de chœur. La manière dont le futur chancelier organise son ascension et la rend irrésistible, la manière dont le chancelier se dote des instruments dont il a besoin pour exercer son pouvoir, ne se déduisent pas directement du Sermon sur la Montagne, des Dix Commandements ou des Béatitudes. La volonté de puissance, le cynisme, l’art de la manœuvre, lui ont souvent été reprochés. L’objectif de la politique, pour lui, ce n’était évidemment pas l’édification du Royaume de Dieu sur terre. Adenauer se croyait seul capable de réaliser une politique qu’il se croyait seul capable de définir correctement. Quand on a des convictions de ce genre, on se donne les moyens adéquats.
L’avenir de l’Allemagne
24Konrad Adenauer, d’une phrase lapidaire, a dédié ses mémoires “A ma patrie”. Élevé au lycée classique au lendemain de la reconstitution du Reich allemand par Bismarck, formé dans une atmosphère culturelle à composantes essentiellement historiques, dont les exemples et les exaltations couvraient l’Ancien Testament – histoire nationale s’il en fut –, la Grèce, l’Empire romain et la grandeur impériale de l’Allemagne médiévale – David, Alexandre, César et Constantin, Charlemagne – comment n’aurait-il pas été patriote ? Il est vrai que la continuité historique dans laquelle il se trouvait placé était celle de l’Altreich, l’Ancien Empire, les régions où les Germains avaient vécu sous la domination romaine et tout au moins au contact du monde antique, et non pas l’histoire de l’Allemagne “coloniale” conquise aux XIIe et XIIIe siècles sur les Slaves et les Baltes.
25Il ne lui répugnait certainement pas que les cheminements et les événements eussent ramené sur les bords du Rhin, de la Moselle et du Danube, l’épicentre de la nation, ce qui ne signifiait nullement qu’Adenauer ne fût pas sincère en réclamant la libération de la zone soviétique et le rétablissement de l’unité nationale. Habitué aux visions historiques larges, telles qu’on les enseignait encore dans sa jeunesse, il comptait en décennies et en siècles alors qu’autour de lui des générations aux références de plus en plus limitées s’impatientaient devant les années et les mois. Puisque l’Allemagne essentielle se trouvait à l’Ouest, la nécessité première était de la conserver dans sa substance, comme partie constitutive du Christliches Abendland, de la Chrétienté occidentale. Si cette base était préservée, la reconquête – naturellement pacifique – des régions périphériques, le retour de ces régions au corps commun se réaliserait nécessairement un jour. Préserver l’Allemagne occidentale, cela signifiait pour Adenauer un certain nombre de grandes idées et de grands projets : d’abord, conserver à l’Allemagne son caractère chrétien, le mot couvrant ici moins un sens religieux qu’un ensemble de formes et de couleurs culturelles. Ensuite, lui rendre sa place, sa grandeur, sa dignité, dans la famille des peuples de l’Occident chrétien. Cette place, elle devait à la fois la mériter et l’obtenir. On la mériterait par des comportements intérieurs en conformité avec la tradition allemande et avec les valeurs occidentales communes ; on l’obtiendrait par une action extérieure obstinée, prudente et qui ne se découragerait jamais.
26C’est ici qu’il faut donner toute son importance à l’horreur qu’inspiraient à Konrad Adenauer les régimes totalitaires, pouvoirs absolus au service d’idéologies antichrétiennes et de forces diaboliques. Dans la vision du monde de l’homme et de l’homme d’État, le Mal n’était pas une expression vide. Une Allemagne totalitaire était une Allemagne dénaturée. D’où l’importance de la tradition fédérale, de l’équilibre entre pouvoir central et pouvoirs régionaux et locaux qui se présentaient à lui comme des aspects fondamentaux, créateurs d’identité, de l’histoire allemande, équilibre que Konrad Adenauer s’employa à reconstituer dans son projet constitutionnel, cette Loi fondamentale élaborée sous sa présidence (et ce ne fut pas une présidence passive). La toute-puissance de la dictature s’oppose au droit naturel accordé par Dieu, constitutif des personnes et des sociétés.
27C’est l’expérience des dictatures qui lui fit découvrir les liens consubstantiels entre le “personnalisme” chrétien, le droit naturel et la démocratie. Bien sûr, la démocratie, selon Adenauer, c’était essentiellement le suffrage universel aboutissant à un système représentatif, écartant toute forme de démocratie directe et notamment le référendum. Elle postulait, face au Parlement, un exécutif fort et stable, l’un équilibrant et limitant l’autre. Il est certain aussi que l’idée démocratique et le mot démocratie se présentaient avec une nouvelle vigueur après la guerre menée et gagnée en leur nom contre Hitler, et dans la guerre froide où “les démocraties” s’engageaient contre l’Union soviétique. Ils devenaient partie intégrante du système des valeurs auquel Adenauer se rattachait sans restrictions ni hésitations. Le nazisme vaincu ne représentait plus un danger sérieux ; aux yeux de la très grande majorité du peuple allemand, la preuve de sa nuisibilité, voire de sa perversité, avait été faite. C’est pourquoi Adenauer ne pensait pas devoir attacher beaucoup d’importance aux survivances nostalgiques, mais marginales, de l’hitlérisme, ni au passé personnel de collaborateurs ou d’alliés qu’il estimait indispensables. Le seul danger réellement existant était, après 1945, celui qui émanait de la formidable puissance de l’Empire soviétique et de son idéologie matérialiste athée.
28Dans sa vision du monde, sa Weltanschauung générale, aussi bien que dans le regard qu’il jetait sur la condition actuelle du monde, son analyse politique, Adenauer s’en tenait aux grands faits majeurs dont l’existence dominait l’ensemble. Pour sauver l’Allemagne du communisme et de l’impérialisme soviétique, il fallait, avant de libérer les Allemands de l’Est, préserver de la contagion et de l’asservissement l’Allemagne encore non soumise, ce qui ne pouvait être assuré que par l’engagement permanent, en faveur de l’Allemagne libre, de l’Amérique, seule puissance égale à l’Union Soviétique. Le reproche si souvent adressé à Adenauer le rhénan, d’avoir été indifférent, voire hostile, à la réunification allemande (“Adenauer, traître à la cause nationale”), est certes profondément absurde, mais pour rendre la liberté aux Allemands de l’Est, le procédé qui consisterait à sacrifier la liberté existante de l’Allemagne de l’Ouest lui apparaissait évidemment comme une démarche de Gribouille. Croire qu’un accord quelconque susceptible d’être accepté par les Soviétiques en ce qui concerne le statut extérieur et le régime politique intérieur de la RDA, ne se traduirait pas, à plus ou moins longue échéance, pour l’Allemagne de l’Ouest, par la perte des libertés et de la liberté, c’était à ses yeux faire preuve ou de naïveté ou de complicité.
Ancrage à l’Ouest
29Pour défendre l’Allemagne de l’Ouest et pouvoir un jour délivrer les Allemands de l’Est du totalitarisme, il fallait obtenir et mériter avant tout la protection américaine, tout en créant en Allemagne occidentale une société et un État d’une qualité telle qu’elle rendrait les habitants insensibles aux chants des sirènes communistes, même agrémentés de sonorités patriotiques ou nationales. L’œuvre de consolidation économique et la répartition des fardeaux hérités de la guerre dans le cadre d’une économie où la libre entreprise contribuait à la paix sociale par sa réussite et sa sagesse (sagesse imposée ou facilitée par l’État), était dans une telle vision aussi indispensable que le rétablissement de la souveraineté extérieure, et l’entrée comme membre égal en droits dans l’alliance défensive du “monde libre”. Pour qu’un jour tous les Allemands pussent vivre à nouveau sans la continuelle et lancinante peur de l’arbitraire, sous les garanties de l’État de droit, bénéficiant des libertés fondamentales, il fallait d’abord assurer la sécurité intérieure et extérieure de la partie du peuple et du territoire qui avaient échappé à l’annexion par l’Empire soviétique. Pour la nation allemande, la République fédérale devenait en quelque sorte “le reste d’lsraël”.
30Pendant vingt-deux ans, depuis la fin de la guerre jusqu’à sa mort, Adenauer a vécu dans la hantise d’une nouvelle avancée soviétique vers l’Ouest, donnant à Moscou le contrôle direct ou indirect sur tout ou partie de ce “reste”. Il a redouté une agression militaire, tant que les Américains et les autres Occidentaux n’étaient armés ni matériellement, ni politiquement, ni moralement, pour faire face. Il a craint les manœuvres diplomatiques au moyen desquelles la Russie soviétique s’assurerait un droit de regard sur les zones occidentales et, plus tard, sur l’état politique et social de la République fédérale. Les instruments ne manquaient pas à de telles entreprises : le Conseil de contrôle dont la compétence s’étendait à toutes les zones, les décisions de la conférence de Potsdam : les fameuses administrations centrales allemandes, au sein desquelles le parti communiste allemand aurait pu s’assurer des postes clé. D’un côté, l’URSS exigeait sa part sur les démontages et autres prélèvements à opérer dans les zones occidentales tout en fermant hermétiquement la sienne et, de l’autre côté, elle nourrissait, par KPD interposée, l’indignation des travailleurs affamés à qui on enlevait l’instrument de travail – et n’oublions pas que l’expulsion des populations des provinces de l’Est, était aussi destinée à faire crouler les économies et les équilibres sociaux des zones de l’Ouest sous la poussée de dix millions de désespérés, misérables et affamés. Ajoutons le péril intérieur d’alliances “antifascistes” qui devaient, dans les zones occidentales comme à l’Est, regrouper sociaux-démocrates, libéraux et chrétiens-démocrates dans des “fronts démocratiques” au sein desquels des communistes s’arrogeraient les postes clé, la même tactique devant servir, et servira effectivement souvent avec succès, dans les comités d’entreprise. Ce vaste dessein fut contré aussi par la formidable énergie et la capacité stratégique de Schumacher, le seul rival à qui Adenauer reconnaissait une sorte d’égalité, mais le chancelier avait mesuré la fragilité de beaucoup de démocrates devant les séductions communistes, jusque dans les rangs catholiques.
Entre l’Amérique et l’Union soviétique
31Dès la fin de la guerre, Adenauer avait eu la perception très nette du déclin de la puissance des États européens. Il ne nourrissait pas d’illusions sur la capacité de l’Allemagne de redevenir une grande puissance à son propre compte, comme Stresemann avait encore pu l’imaginer au milieu des années 20. La dimension mondiale de la menace soviétique réduisait à leur juste proportion les ambitions qu’on pouvait désormais nourrir pour l’Allemagne ; mais Adenauer regardait avec la même absence d’illusion les futures possibilités de la France que de Gaulle avait tirée à grand-peine de son abaissement de 1940 et qui se lançait dans une difficile reconstruction-modernisation, tout en craignant frileusement un prompt rétablissement de l’Allemagne et en perdant des énergies et des forces essentielles dans des tentatives condamnées d’avance qui visaient à rétablir l’Empire français d’outre-mer. L’Angleterre même, malgré sa splendide résistance à l’assaut nazi, qui avait sauvé le monde libre, voyait à présent lui échapper peu à peu les attributs de puissance mondiale. C’est pourquoi, s’il restait convaincu, comme avant 1918 de la nécessité d’apaiser les inquiétudes françaises et d’assurer à l’Allemagne la bienveillance britannique, Konrad Adenauer comprit immédiatement, en voyant le formidable appareil de guerre des armées américaines débouchant dans la vallée du Rhin (et lui sauvant sans doute aussi la vie), qu’il fallait désormais lier le sort de l’Allemagne – dans la mesure où elle échapperait à l’annexion par l’empire soviétique – à celui de l’Amérique.
32L’Amérique existait ; Adenauer l’avait rencontrée, formidable et comme embarrassée de sa puissance, simple, provinciale, quelque peu portée sur le fondamentalisme, prenant au sérieux les valeurs et les croyances, éprise de succès plus que de bien-être, naïve et sûre d’elle-même, prompte à se donner et prompte à se reprendre. Ce dernier trait mis à part, et sous la réserve qu’Adenauer ne se préoccupait guère de l’Amérique noire, ou de l’Amérique hispanique, c’était bien là un peuple selon ses principes et selon ses goûts. Les relations entre deux pays et entre leurs dirigeants ne relèvent jamais du mode de l’idylle. Avec l’Amérique d’Eisenhower et de Dulles, on n’en fut pourtant pas loin. De tous les alliés des USA, l’Allemagne était la plus exposée et aussi (de ce fait) la plus fidèle.
33À toutes les étapes de son œuvre, Adenauer doit faire face à une offensive soviétique destinée à ruiner ses efforts : le blocus de Berlin répond à la décision des Alliés occidentaux de déclencher le processus qui doit conduire à la création de la République fédérale. Suivirent les nombreuses propositions émanant soit de Moscou, soit de Berlin-Est destinées à contrecarrer les premiers pas du nouvel État, la création de la Communauté du Charbon et de l’Acier et surtout la longue négociation sur la Communauté Européenne de Défense. La démarche la plus dangereuse fut aux yeux du chancelier l’offre de Staline en 1952, avant la signature du traité de la CED et du traité remplaçant le statut d’occupation, proposition qui contenait l’acceptation d’élections libres, entourée il est vrai de sauvegardes et de restrictions qui faisaient assez clairement apparaître qu’il s’agissait de pièges bien montés certes, mais malgré tout assez rudimentaires – ce qui n’empêche pas une partie de l’opinion allemande de reprocher aujourd’hui encore à Adenauer d’avoir à l’époque délibérément sacrifié la réunification.
34Face à l’Union Soviétique, si la condamnation éthique et la méfiance politique ou militaire ne désarment jamais chez Adenauer, l’attitude pratique varie et l’on peut, à cet égard, distinguer trois grandes étapes. La première prend fin avec l’entrée de la République fédérale dans l’OTAN. La sécurité contre l’agression directe, frontale, paraît à présent garantie ; la subversion interne n’est pas un danger sérieux. Dans sa foulée, Adenauer obtient de l’URSS, toujours réaliste quand elle ne se trompe pas sur la nature du réel, la reconnaissance de la République fédérale ; mais en l’acceptant de la part d’une puissance qui reconnaît aussi, et surtout, la RDA, le gouvernement de Bonn s’engage sur une voie qui, dix-sept ans plus tard, aboutira à la reconnaissance mutuelle de leur existence par les deux États allemands. Démontrant à qui ne veut pas fermer délibérément les yeux, que l’URSS n’a nullement renoncé à l’espoir de modifier en sa faveur le statut et la situation politiques dans les parties de l’Allemagne qui échappent à son contrôle direct, Khrouchtchev repart à l’attaque contre Berlin, considérée comme le maillon le plus faible. La construction du Mur en 1961 transforme en succès à moyen terme l’échec de ces tentatives. Maintenant, c’est à nouveau le tour d’Adenauer de se tenir sur la défensive. Retranchée derrière ses murailles, la RDA reprend la tactique des offres qui toutes, d’une manière ou de l’autre, accorderaient, en cas d’acceptation, des possibilités de regard, de contrôle, voire d’intervention en Allemagne occidentale et à Berlin-Ouest, soit à l’Union Soviétique elle-même, soit à son satellite préféré.
Les années soixante
35La crise du Mur coïncide dans la vie et dans la carrière d’Adenauer avec la phase pénultième, la fin des temps heureux, des réussites presque sans ombre : en politique intérieure, l’annonce de la candidature du chancelier à la présidence fédérale, et le retrait de cette candidature, mettent un terme à une longue ligne ascendante de succès, affaiblissant son prestige et son emprise sur la politique ; à l’extérieur, la mort de Dulles et l’avènement de Kennedy ont ébranlé l’ancrage américain ; l’élection de 1961 fait perdre à la CDU la majorité absolue acquise en 1957. L’année suivante, il y aura l’affaire du Spiegel1 et l’essai d’une grande coalition avec les sociaux-démocrates. L’espoir de voir l’Union Soviétique contrainte de lâcher l’Allemagne de l’Est, ainsi que les autres pays de l’Europe orientale, s’estompe depuis que les Soviétiques possèdent l’arme atomique. Dans cette dernière étape, Adenauer lui-même envisage des variantes à introduire dans la politique qu’il mène depuis quinze ans, face aux situations de fait créées par l’URSS. Une partie croissante de l’opinion ne supporte plus le statu quo et s’imagine qu’on pourrait modifier la situation en RDA, par exemple dans le sens d’une “austriacisation”, en acceptant donc une sorte de neutralisation des deux Etats allemands, c’est-à-dire en limitant et en relativisant même l’appartenance de la République fédérale au monde occidental.
36Adenauer est d’autre part impressionné par les difficultés économiques et technologiques que rencontre l’URSS. Il se demande s’il ne serait pas possible d’échanger contre une aide importante dans ces domaines où la République fédérale vole de succès en succès, et notamment par des fournitures agricoles et alimentaires, des droits nouveaux et des libertés nouvelles pour les habitants de la RDA. Dans son grand âge le chancelier aperçoit assez clairement la nécessité de tenir compte du temps. Comme la République fédérale, la RDA existe maintenant depuis douze ou treize ans. Grâce au Mur, elle ne perd plus de sa substance humaine. L’URSS, de son côté, paraît prête à reconnaître formellement le statu quo, qui a l’avantage, faute de pouvoir aller actuellement plus loin, de légitimer toutes ses conquêtes et usurpations des années 1940-1948. Sans s’avancer beaucoup, Adenauer prépare ainsi les initiatives du gouvernement de grande coalition qui à leur tour apparaîtront comme une étape sur le chemin de la nouvelle Ostpolitik vigoureusement entreprise entre 1969 et 1972 ; mais si Adenauer voulait bien négocier avec l’URSS, c’était dans une position de force où l’aide économique devait être payée par l’Union Soviétique d’un “juste” prix politique, qui serait un prix élevé.
37Le départ de Dulles et l’élection de Kennedy, l’inexpérience et les brusqueries du jeune président, les préjugés et les explorations inconsidérées de son entourage, ne laissaient maintenant d’inquiéter le vieil homme, solidement, inébranlablement installé dans ses certitudes – et qui allait sur ses 84 ans. A l’affrontement de la guerre froide qui correspondait parfaitement à sa vision du monde, succédait une volonté de “détente” qui ne pouvait pas ne pas le rendre méfiant. A l’Amérique qui paraît soudain se dérober et glisser dans une imprévisibilité déroutante, la séduction gaullienne va tenter de se substituer. Entre un chancelier de 84 ans et un Général-président qui n’en compte encore que 70, une “affaire” s’engage, dans laquelle on pourrait, à côté de bien d’autres aspects, découvrir une étrange et pathétique histoire d’amour, chacun des grands vieillards essayant de gagner l’esprit de l’autre pour tirer de leur entente un gage de durée pour l’œuvre politique de sa propre vie.
L’heure française
38La politique de la France envers l’Allemagne vaincue après 1945 fut frileuse, ambiguë et contradictoire. Comme après 1918, Adenauer cependant, sans bien connaître notre pays par le menu, acceptait, lui, pleinement comme réalité justifiée, le besoin français de garanties contre une remontée rapide de la puissance allemande, et, partant, de la menace allemande. Il considérait également comme légitime la volonté française d’obtenir de l’Allemagne des prestations (matières premières, produits alimentaires, force de travail des prisonniers) comme contribution à la reconstruction économique d’un pays dévasté par la guerre et ruiné par l’occupation. C’est dans ce cadre de reconnaissance d’obligations allemandes envers la France que s’inscrit la recherche permanente de compromis supportables qui sera le contenu de sa politique française, compromis entre les revendications légitimes de notre pays et les nécessités de la survie du peuple allemand, survie matérielle au premier degré et survie morale et politique, ce qui signifiait concrètement le maintien de sa capacité de résistance contre les menaces et les séductions soviéto-communistes.
39La réconciliation avec la France était une des conditions majeures de la réussite de l’œuvre à laquelle Konrad Adenauer vouait sa vieillesse. Encore fallait-il que la France, par une politique extérieure trop orientée vers une “troisième position” entre l’Amérique et l’URSS et par l’énormité de ses exigences en matière de réparations, ne la rendît pas impossible. Avec André François-Poncet et Robert Schuman, avec Georges Bidault et Pierre Mendès-France, avec Guy Mollet et Charles de Gaulle, c’est ce but, une réconciliation à des conditions acceptables et supportables par les deux parties, qu’il allait poursuivre avec obstination, ténacité et une incroyable capacité à ne pas se décourager. En France subsistaient mille raisons de se méfier de l’Allemagne, mille sursauts émotionnels devant la perspective d’une si rapide accession d’une Allemagne mal débrunie au statut d’allié, alors que sa prospérité revenait plus vite que la nôtre. En République fédérale, il fallait se protéger contre la surenchère social-démocrate et libérale pour qui la résistance d’Adenauer face aux exigences françaises n’était jamais assez forte. Si la confiance s’établit durablement avec des hommes comme Robert Schuman et Jean Monnet, elle ne s’approfondit guère avec Georges Bidault, déjà en route vers ses aboutissements nationalistes tardifs, et fut lente à revenir avec Pierre Mendès-France, après la crise et les affrontements de l’été 1954. Elle fut d’une nouvelle qualité et d’une nouvelle intensité, avec Charles de Gaulle, après la fondation de la Ve République.
40La réconciliation avec la France ne valait pas que pour elle-même, elle était la clé de voûte, ou mieux, la base porteuse de la construction européenne. L’Europe, à ériger sur les ruines de l’ancienne puissance de ses composantes, était l’unique chance de ce qui subsistait de l’Occident. Dès qu’il le put, à la fin des années 40, Adenauer s’associa au Mouvement européen. Il eût voulu que l’entrée dans l’Europe unie fît faire à l’Allemagne l’économie du passage par la reconstruction de l’État national, mais les partenaires n’étaient pas prêts à des avancées aussi fulgurantes. L’idée de substituer l’intégration européenne au contrôle unilatéral sur la seule Allemagne exercé par les vainqueurs, insupportable à la longue et producteur de conséquences politiques au bénéfice de la seule Union Soviétique, était géniale, et par l’urgence et le caractère limité de l’objet (les activités du seul secteur du charbon et de l’acier) réaliste et réalisable. La jonction Monnet-Adenauer fut, ici, providentielle.
41L’échec de la CED, en revanche, projet trop ambitieux pour l’époque, allait infliger à Adenauer une épreuve terrible. L’entrée dans l’OTAN et la solution convenable de l’épineuse question sarroise furent ensuite des acquis capitaux, mais l’Europe ne se remit jamais complètement de la décision prise par l’Assemblée nationale française le 31 août 1954. Adenauer a-t-il manqué un des grands tournants de son existence en s’illusionnant sur le vote du Parlement français ? La réponse ne saurait être que nuancée, mais l’échec, même rattrapé par l’entrée à l’OTAN, fut une espèce de désastre. La responsabilité du chancelier, nourrie d’arguments anti-Mendès par les Français auxquels il faisait le plus confiance, était limitée ; sa grandeur fut de reprendre le travail avec Mendès et de se réconcilier avec lui. La relation franco-allemande ne reçut donc pas, heureusement, de blessure inguérissable du fait de ce drame ; mais l’ardeur et la spontanéité des premières espérances ne devaient plus jamais refleurir.
42Au début des années 1960, la grande histoire d’amour politique entre le chancelier et le Général a pour arrière-plan l’apparition de John F. Kennedy dans les affaires mondiales ; les craintes que la nouvelle politique américaine faisaient naître chez les alliés européens et notamment chez Adenauer – et de l’autre côté la conviction du Général que la France, pour continuer à tenir son rang de grande puissance devait prendre appui sur une Allemagne à qui il restait interdit – et pour longtemps – de prétendre à un tel rôle. Réussir pleinement ce grand dessein supposait cependant que la France acceptât l’Allemagne comme partenaire égal dans une Europe possédant des institutions solides – condition difficilement conciliable avec l’attachement quasi religieux du Général à l’État national – et que l’Allemagne se ralliât à une conception de l’Alliance atlantique qui démantèlerait le commandement intégré et, par là, l’hégémonie américaine, comme on disait alors à Paris. N’allait-on pas ainsi, se demandèrent avec inquiétude le plus grand nombre des hommes politiques de Bonn, décourager les Américains, les pousser à réduire leur présence en Europe, notamment sur le plan militaire ? L’accord avec Paris, loin de renforcer la sécurité de l’Allemagne, n’aboutissait-il pas à l’affaiblir ? L’idée se heurtait en effet à la force du besoin de protection américaine chez les Allemands, besoin à la fois concret et matériel, et besoin politico-affectif. Coincé entre la farouche résolution anti-intégrationniste du Général et l’urgence d’aboutir à une consolidation définitive et indestructible de l’entente franco-allemande alors que les jours de son règne étaient désormais comptés, Adenauer sous-estima peut-être le poids et de l’un et de l’autre de ces deux facteurs hostiles ; plus vraisemblablement ne voyait-il pas ce qu’il pouvait faire et obtenir de mieux dans le temps qu’il lui restait.
43Pour amarrer l’Allemagne à l’Ouest, pour prévenir ses brusques retournements qu’il redoutait tant, Adenauer crut indispensable de compléter, presque à tout prix, le système de protection et de garanties dont il avait entouré son pays qu’il aimait et dont il se méfiait tant. Il est désormais pressé par l’horaire, l’automne 1963 n’était plus loin et avec lui le moment où Erhard allait enfin pouvoir accéder à la chancellerie, moment doublement redouté par Adenauer puisqu’il marquerait à la fois la perte de son commandement et l’avènement d’un successeur qu’il jugeait incapable. Le Traité de l’Élysée, résultat de ces circonstances, fut signé. Il scellait, peut-être tardivement, l’extraordinaire aventure qu’avait été le voyage très carolingien du Général à travers les Allemagne en 1962. C’est lui cependant, alors, qui avait manqué d’audace : si à Munich ou à Ludwigsburg il avait proposé lui-même la fusion des deux États, comme Adenauer l’avait fait très tôt au lendemain de la guerre, rien n’aurait pu arrêter le mouvement ainsi déclenché ; tel quel, ce voyage couronnait l’accueil émouvant qu’Adenauer avait reçu en France lors de sa visite solennelle, terminée par la présence commune des deux grands vieillards à la messe en la cathédrale de Reims.
44La déception que le Préambule2 provoqua à Paris montra que l’on avait sous-estimé à l’Élysée la force des courants opposés à l’établissement d’un lien prioritaire entre la France et la République fédérale. L’entente franco-allemande, selon la nature des choses en Europe, selon la situation géographique de la République fédérale et l’état de son opinion ne pouvait substituer sa garantie à celle que représentaient la présence américaine et l’appartenance de l’Allemagne libre à l’organisation militaire intégrée dont de Gaulle au contraire aspirait à faire sortir la France. Adenauer, qui ne méconnaissait pas l’existence de ces contradictions, croyait à la nécessité et à la possibilité de les dépasser en multipliant les démarches et les structures. Sa carrière active au service de l’Europe se termine ainsi d’une manière ambiguë : le Traité de l’Élysée, vidé d’une grande partie de sa substance, deviendra néanmoins un puissant facteur de rapprochement, cadre pour une interdépendance sans exemple entre deux grands États.
Epilogue
45Jusqu’au dernier moment, Adenauer a combattu pour son idéal européen. Jusqu’au dernier moment, il a soutenu et facilité l’intrigue qui devait mettre fin au gouvernement de Ludwig Erhard et ouvrir le portail au gouvernement de grande coalition. Il n’y a pas chez Adenauer ce moment où l’agitation du monde apparaît vaine, où l’homme d’action se lasse d’agir. L’intérêt avec lequel il m’interrogeait sur les hommes de la deuxième génération de la Ve République, post-algérienne, dont beaucoup lui étaient inconnus, fut de même nature et de même force que ses méditations sur le rôle futur de la Chine. Parce qu’il resta présent jusqu’au dernier moment, cet homme à l’ancienne me paraît d’une étonnante modernité. Toute œuvre historique est de par son essence destinée à rester inachevée. Comme il n’est pas question de la mener à bonne fin, il est nécessaire et légitime de continuer à travailler jusqu’à l’extinction des feux. Le chrétien homme d’État, n’a pas à se soucier de la validité temporelle de ses entreprises, car elles s’inscrivent dans une comptabilité intemporelle. Celui qui vit sur terre la transcendance ne sera jamais à la retraite.
46Avant de mourir à 91 ans, il aura vu Erhard acculé à donner sa démission, les libéraux – qui avaient imposé son départ – écartés du gouvernement et la grande coalition, ébauchée par lui en 1962, se réaliser sous la conduite d’un homme qui bénéficie de son appui : Kurt Georg Kiesinger. Comme tant de grands hommes, il croit avoir ainsi assuré la pérennité de son œuvre, ou tout au moins l’avoir sauvée d’un grand péril. La postérité sait, elle, que la grande coalition fut le tremplin qui permit aux sociaux-démocrates d’atteindre le pouvoir. Ils le garderont 13 ans, un de moins seulement que Konrad Adenauer lui-même.
47Le premier chancelier de la République fédérale ne fait plus partie de la mémoire collective directe ; pour la majorité du peuple allemand, il appartient déjà à l’histoire, à une histoire récente qui n’est pas enseignée à l’école, ou fort mal, et souvent d’une manière partisane. Bientôt la référence à Adenauer ne sera plus politiquement rentable. Je n’en suis que davantage frappé par l’actualité de ses convictions, de ses options et choix, de sa vision du monde politique et de sa manière de s’y mouvoir, par l’exactitude de ses prévisions et – last but not least – par l’exemplarité persistante de ses comportements publics.
Notes de bas de page
1 Dans son numéro du 10 octobre 1962 le magazine politique hebdomadaire Der Spiegel publie une analyse des situations stratégiques de la défense en République fédérale que le ministre, M. Franz Josef Strauss, considère comme remplissant les conditions du crime de trahison. Il fait arrêter le directeur, M. Rudolf Augstein, ainsi que plusieurs journalistes. Ces mesures, couvertes par le chancelier sans que celui-ci se soit préoccupé des détails de l’affaire, provoquent de violentes protestations. Le ministre Strauss ainsi que ses deux secrétaires d’État sont obligés de donner leur démission et l’autorité du chancelier sort diminuée de l’«affaire». Sur le plan juridique, celle-ci se terminera en 1965 par un non-lieu.
2 Ce texte, voté par tous les partis du Bundestag, interprétait unilatéralement le Traité franco-allemand en excluant en fait du champ du bilatéralisme les questions de défense (laissées à l’OTAN) et de l’économie (relevant de la CEE). Ce n’est pas ainsi que l’avait entendu de Gaulle.
Auteur
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Joseph Rovan
Université de Paris III
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