Aux confins de la Germania
p. 13-14
Texte intégral
1À tout ce qui a déjà été dit, je voudrais seulement ajouter quelques remarques.
2Je ne vous parlerai pas de l’Europe. Je suis tout à fait d’accord avec ce que disait déjà Henri Contamine : «L’Europe est derrière nous, mais elle est aussi devant nous», et Karl-Ferdinand Werner a dit magnifiquement comment elle était derrière nous.
3Je ne vous parlerai pas non plus de la naissance de la nation française, Madame Beaune vient d’en parler. J’ajouterai cependant qu’il me semble normal que la France ait eu le plus de ceci, le plus de cela, le plus de reliques, le plus de cathédrales – c’était l’État le plus peuplé et le plus riche d’Occident. La langue n’a pas d’importance en France a dit Colette Beaune – je suis tout à fait d’accord. Il y a plusieurs langues, c’est tout à fait exact. Mais il est quand même très important que le français se parle un peu partout en Occident : en Angleterre, bien entendu, grâce aux Normands, en Sicile aussi grâce aux Normands, à Chypre, en Palestine grâce aux Croisades et il est important que Martino Da Canale, Brunetto Latini et Marco Polo prennent des notes en français et écrivent leurs ouvrages en français ou se les fassent rédiger en français, parce que cela sert le mythe de la nation française, le mythe de la France comme le grand pays d’Occident.
4J’en viens au problème de la Germania, en particulier à l’Est. On cite partout une phrase des habitants de Cracovie qui disent : «Dans toute la Germanie on ne trouverait pas ville plus belle que la nôtre». Qu’est-ce que cela veut dire ? Les Polonais comprennent généralement cette phrase de la manière suivante : Cracovie est une ville de Pologne, ce qui est vrai, et dans toute la Germanie, aucune autre ville n’est aussi belle que cette ville de Pologne, que la capitale de la Pologne. Or, en fait, que voulaient dire les habitants de Cracovie ? Ils voulaient dire : «Nous faisons partie de la Germania, puisque nous parlons allemand et nous venons de Nuremberg et effectivement notre ville de Cracovie est la plus belle ville de la Germania». De fait les capitales des grands pays de l’Est, Stockholm ou Cracovie, qui étaient des villes incontestablement suédoise et polonaise puisqu’elles étaient les capitales de ces pays, sont à un certain moment des villes au moins partiellement allemandes. Ces villes ne font pas partie de l’Empire, mais elles font partie de la Hanse teutonique et de ce fait – et pour beaucoup d’autres raisons – se sentaient appartenir à une communauté de langue, de culture, de famille germaniques. Si nous allons encore plus vers l’Est, portés par l’Ostsiedlung, par la colonisation germanique dans des pays qui étaient soit slaves, soit baltes, soit balto-slaves ou estes, on peut dire que ces pays, ou du moins les gens qui nous ont laissé des archives, c’est-à-dire les gens des villes, les ecclésiastiques, avaient le sentiment d’appartenir à la nation allemande, même si ce n’est pas au sens moderne du mot.
5Madame Beaune a parfaitement dit qu’au Moyen Age tout groupement peut s’appeler une nation. Cette nation allemande, on peut la voir par exemple au Concile de Constance : ce sont alors tous les pays qui ne font partie ni de la nation anglaise, ni de la nation française, ni de la nation italienne, ni de la nation espagnole. Donc sont dans la nation allemande, la Bohême bien entendu qui était dans l’Empire, mais aussi les Hongrois, les Polonais, les Scandinaves, et ce terme de «nation allemande» n’a jamais été contesté au XVe siècle, alors qu’il est contesté par les nationalismes agressifs des XIXe et XXe siècles. Mais ces Polonais, ces Hongrois ou ces Bohémiens qui faisaient partie de la nation allemande au Concile de Constance avaient effectivement un certain nombre de rapports avec la nation allemande au sens plus moderne. Il faut tenir compte du sentiment de communauté de langue, de culture, etc., qu’avaient toutes les villes allemandes en dehors du Reich et aussi beaucoup de clercs d’une nationalité différente, polonais ou hongrois. Ils savaient qu’ils étaient Polonais ou Hongrois, de même que les habitants de Cracovie, mais en même temps ils faisaient partie de la Germania. Ils avaient donc des liens privilégiés avec la notion «d’Allemagne» comme avec la notion de «chrétienté» ou celle de leur «petite patrie».
Auteur
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Robert Delort
Universités de Genève et de Paris VIII
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