[1889]
p. 374-380
Texte intégral
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Paris, le 26 Mars 1889
1[...] J’ai été à Libourne, j’ai été à Nancy [...] Mes collègues m’ont réélu, pour la troisième fois, à la présidence de l’union des gauches [...]
2Je ne sais si je t’ai parlé en son temps de la cérémonie d’inauguration de la statue de Jean Jacques [Rousseau] sur la place du Panthéon1, que j’ai eu à inaugurer, comme président du Comité. Ce fut une très belle fête. J’ai pris possession du Panthéon2 par un sermon laïque3 C’était la première fois, depuis les funérailles de Victor Hugo, qu’une telle cérémonie avait lieu au Panthéon. Et encore, pour Hugo, les discours furent prononcés à la porte, sous les colonnes. J’ai fait dresser au fond du Panthéon, une estrade pour nos invités de marque, académie, gouvernement, etc. Sur un des côtés, une chaire de velours rouge à crépines d’or, où j’ai parlé ; après moi le Président du Conseil municipal, Jules Simon, d’autres orateurs. Une foule immense dans le temple, des chœurs, de la musique. L’impression fut saisissante et presque religieuse.
3Nos affaires politiques prennent une meilleure tournure ; le mal n’est pas guéri ; il parait enrayé. [...] La mort de Schérer nous a été très sensible ; je le voyais de temps à autre ; il était devenu un peu moins froid et moins raide d’apparence, car au fond il a toujours été bienveillant et aimable. Comme les rangs s’éclaircissent ! Athanase, Goy, Colani, Schérer4, c’est tout un monde qui s’en va. C’est une série d’ensevelissements. Je ne m’en effraie pas. J’aurais peine à quitter ce monde si je sentais que j’y puis rendre de réels et profonds services, et y faire une œuvre de marque et de durée. L’expérience montre qu’il est très petit le nombre de ceux qui ont ce privilège, et qu’un peu plus ou un peu moins de ce que nous faisons n’est pas d’importance.
4Je ne sais si nous réussirons à placer Emma5 à notre convenance. Les préventions sont presque indéracinables. On prend souvent des bonnes allemandes ; on est plus difficile pour des institutrices, parce qu’on ne peut les exclure de la vie de famille, et qu’elles risquent d’y être souvent blessées par l’expression habituelle des sentiments dans les conversations intimes. Je me demande parfois s’il ne lui vaudrait pas mieux chercher en Angleterre où il s’offrirait des occasions plus favorables et des situations plus agréables. Il n’est pas jusque dans ma famille ou je me sentirais gêné par la crainte des imprudences de langage de nos jeunes gens, de leurs amis, des hôtes de passage. C’est évidemment un état anormal, déraisonnable, attristant, mais avec lequel il faut compter. C’est la paix armée ; tout est hérissé de baïonettes et de défiances. Aucun effort n’y peut rien ; on se heurte à un mur d’airain ; il en jaillit à tout instant des étincelles. J’arrive de Nancy ; la ville a recueilli plus de 40 mille alsaciens ; je n’oserais te dire 1 état des esprits. Que ferait une jeune fille comme Emma dans un pareil milieu ? Je sais du reste des jeunes Français envoyés en Allemagne comme boursiers et qui n’y restent que par la volonté arrêtée de bien profiter de leur temps pour apprendre la langue ; car ils sont constamment blessés par mille incidents, allusions ou ennuis inévitables. Les choses sont ainsi, et nul raisonnement ne les fera changer. C’est une question de temps et d’événements.
5Je suis heureux de la naissance de ton petit-fils. [...] Cette naissance sera, je crois, la fin de nos inquiétudes pour Thilda – Chez nous tout va bien. Il est un peu question du départ de Louis pour la Tunisie, où il deviendrait le chef de cabinet du Résident général [...]
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Paris le 14 Mai 1889
6 [Pendant la campagne électorale, il n’a pas trouvé une matinée libre]. Il m’a fallu refaire connaissance avec le pays et les gens. Comme je vais être candidat dans 1 arrondissement de Libourne6, c’est mon vieux terrain que j’ai à explorer et à reconnaître. Mes deux dernières élections de 1881 et 1885 ont eu lieu dans d’autres conditions. La première était dans la ville de Bordeaux ; là on s’adresse au peuple par de grandes réunions ; la seconde a eu lieu dans le département tout entier ; on parcourt les villes importantes. Cette fois, je reviens dans le Liboumais. Il faut adopter une autre méthode. J’ai donc visité les maires et adjoints d’un canton, en attendant que je puisse en faire autant dans les autres. J’ai circulé en voiture de commune en commune. J’ai réuni nos principaux amis de Ste Foy au cercle. Bref, j’ai commencé ma campagne électorale, interrompu par les fêtes du centenaire7 et la session actuelle, qui s’est ouverte aujourd’hui même. Les soucis ne nous manquent pas ; mais la situation publique s’est sensiblement améliorée. Le boulangisme recule dans la pénombre ; la fuite inexplicable en Belgique, le séjour à Londres8, sont une défaite probablement irréparable. Le bon sens reprend ses droits. Nous avons un gouvernement de gens sérieux et résolus9. Le succès merveilleux de l’Exposition10, les souvenirs du grand centenaire ont purifié l’air, rasséréné les esprits. Nous sommes rentrés dans la droite voie. Il y aura encore bien des heurts ; mais quoi ! c’est là la vie, des individus aussi bien que des peuples.
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Paris, 26 Juin 1889
7[...] Ces fins de session sont toujours très chargées : nous avons séance tous les jours ; j’ai de plus en juin et souvent en juillet des jurys d’examen qui absorbent toutes mes matinées. Dès que j’ai un moment, je vais à l’Exposition, que j’ai mal vue parce qu’il y a des mondes à y voir. J’y ai conduit mes Fillettes tous les mercredis ; c’était le seul jour qu’elles et moi eussions de libre. Même ce jour est pris aujourd’hui par la Chambre.
8Hier soir mon fils Charles est parti pour Flainville emmenant ses trois sœurs ; la troisième11, qui se porte bien, est toujours petite et fluette quand vient l’été ; elle ne reprend des couleurs qu’aux champs. Je pense que la semaine prochaine Zoé ira les rejoindre, et je resterai avec Théodore qui prépare un examen de droit. [...]
9Je ne sais ce que contenait l’autre jour un journal protestant français sur ton compte. Pécaut l’a lu et a été inquiet. Je l’ai rassuré en lui expliquant ce qui s’est passé, et que tu n’es pas au ban de l’opinion libérale ; il en était affligé pour les autres, non pour toi, qu’il aime et estime. Ce qui est vrai, c’est que l’Eglise comme corps organisé, est partout intolérante, à Rome comme à Nimes12, à Paris comme à Brême.
10Dès que je serai libre, je m’en irai en Gironde préparer mon élection ; la lutte sera dure ; elle est incertaine. J’espère pourtant que nous réussirons. Malheureusement je ne me sens plus la jeunesse, la force, l’élan, l’entrain, la foi, la vigueur, ni de corps ni de cœur qui conviennent à ces éternelles batailles. Je ferai de mon mieux... [...]
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Libourne, le 26 Août 1889
11[...] Voici plus d’un mois que je suis à Libourne et plus de deux que je suis séparé de ma famille13. Ces temps de vacances, habituellement si reposants et si doux, me sont très durs cette année. J’ai un rude écheveau à débrouiller, c’est une période électorale. J’ai trouvé ici autour de moi un réseau d’intrigues, de défiances, de mauvaises volontés que ma présence prolongée a pu seule rompre. Le congrès des délégués républicains m’a choisi pour son candidat, mais les difficultés n’ont pas disparu toutes pour cela : j’ai à conquérir pied à pied le terrain, et j’en viendrai à bout. J’ai déjà commencé la série des réunions. Cela au moins m’intéresse et m’occupe. Mais il me tarde bien que ce soit fini. Je suis installé chez un ami ; de là je vais et viens ; j’ai passé quelques jours à Ste Foy, quelques heures à Bordeaux ; j’ai beaucoup de lettres arriérées à expédier, quelques travaux à faire, une réunion à préparer – de plus, un certain alanguissement à combattre. Jeté hors de la vie de famille depuis si longtemps, je me sens tout dépaysé. Hier, j’ai eu la joie de voir arriver Théodore, qui restera avec moi, ou du moins dans la Gironde jusqu’à mon départ14. Il va renouer connaissance avec les nombreux amis de son enfance, toute écoulée en ce pays. Je me sentirai moins en exil. Louis est nommé consul, et délégué dans les fonctions de chef de cabinet du Résident général de la Tunisie, M. Manicault15, un vieil ami politique. Mais j’ai dû t’en parler déjà. Il partira avec sa femme vers les premiers jours d’Octobre. Pour le moment, il a été expédié par le ministre en courrier de cabinet à Berlin Vienne et Belgrade. La vie s’ouvre devant lui sous les plus radieux auspices. C’est une joie au cœur des vieux de se sentir rajeunir et recommencer la vie dans ceux qui les remplacent. Nos affaires politiques se sont remises en bonne voie. Le procès de Boulanger, les révélations du réquisitoire, les démonstrations qui ne cessent d’abonder sur l’infamie du milieu dont il s’est entouré, l’échec absolu de sa candidature plébiscitée aux élections cantonales16, tout nous fait espérer que ce hideux danger est refoulé définitivement. Les élections générales, qui auront lieu à la fin de Septembre achèveront la déroute. [...] [Ces élections sont] non pour moi seul, mais pour tout le pays, une question d’importance capitale. Me voici cloué à Libourne au moins jusqu’à la fin de Septembre sinon jusqu’à Octobre. [...]
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Bourg Dun, Seine Inférieure le 3 Octobre 1889
12[... ] J’étais pris dans le tourbillon de la lutte électorale. Elle ne m’a pas été propice. Je me suis heurté à des intrigues menées de longue date, et j’ai échoué. Absent de Libourne depuis huit ans, et plus préoccupé des affaires générales que de me préparer un siège, j’ai laissé grandir là bas des influences hostiles. Il y avait des ambitions sous roche. Le parti clérical a miné ce terrain sous mes pas. J’avais des adversaires parmi les amis, autant que parmi les ennemis. Malgré tout, le congrès m’a choisi pour son candidat, mais j’avais contre moi le mauvais vouloir et l’inertie de certains meneurs. Au premier tour de scrutin17, j’ai obtenu 6600 voix, mon adversaire clérical 6900, et un radical révisionniste18 700. J’étais en droit de compter au second tour sur la plupart de ces voix radicales19, et j’aurais certainement réussi. Mais il me fallait pour cela le bon vouloir et l’entrain de tous. Or, l’intrigue a recommencé ses manœuvres ; le congrès s’est réuni une seconde fois, et a cédé aux feintes terreurs des meneurs, qui prétendaient qu’un nom nouveau, moins attaqué, assurerait mieux la victoire. Devant ces dispositions, j’ai préféré ne pas continuer la lutte, pour ne pas exposer mon parti à ma défaite, possible s’il y avait des mécontentements et de l’irritation dans nos rangs. Je me suis retiré, et l’on a choisi le maire de Libourne20, en faveur de qui l’on menait depuis des mois une sourde campagne. J’espère qu’il passera, mais cette aventure laisse de tristes germes de colère contre les meneurs de l’intrigue, et je crains bien que mon arrondissement n’en souffre à l’avenir. J’y ai laissé des amis ardents et indignés21, dont j’essaie d’apaiser le ressentiment.
13Je suis rentré à Flainville, très fatigué. Mais quelques jours du doux repos de la campagne m’ont bien remis. Que vais je faire maintenant ? Je l’ignore encore. Mes amis politiques sont indignés à Paris du méchant tour qui m’a été joué, et s’emploieront à me procurer une occupation utile et suffisante. Plusieurs voies peuvent s’ouvrir devant moi. On a parlé de me nommer inspecteur général de l’Université. D’autres voudraient me faire donner un poste diplomatique au dehors. Il y a encore d’autres combinaisons. D’ici un mois ou deux mon sort sera réglé. Il se pourrait qu’à l’avenir on songeât à moi dans la Gironde pour un siège de sénateur22, lorsqu’une vacance se présentera. La presse serait une ressource ; mais j’avoue qu’autant elle m’aurait séduit il y a dix ans, autant je préférerais aujourd’hui une autre occupation. Je te tiendrai au courant de mes aventures.
14Louis, qui est consul suppléant après un brillant concours où il a été le premier, est délégué comme chef de cabinet du Résident général de Tunisie, et part Lundi pour Tunis. Nous allons peut-être rester encore quelques jours à la campagne, à moins que je ne sois appelé à Paris pour causer avec nos ministres de mon avenir. [...]
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Paris, le 3 Novembre 1889
15[...] Ma fille Jeanne a passé avec succès son examen du brevet supérieur. C’est une forte épine hors du pied. Car à Paris du moins, cet examen est devenu fort sérieux : trois jours d’épreuves écrites, et deux heures d’épreuve orale. C’est sans contredit, à plusieurs égards, plus difficile que le Baccalauréat.
16Pour ce qui me regarde, je suis encore sans décision. Mes amis me poussent dans la voie diplomatique. Le président du Conseil et le Ministre des Affaires étrangères sont absents ces jours ci. Il faut attendre leur retour pour savoir ce qu’ils croient pouvoir faire. Le ministre de l’Instr. publ. m’a proposé une mission en Allemagne, pour faire suite à celles de Cousin23 et de St Marc Girardin24, cette fois sur le domaine de l’Enseignement populaire. Je suis tout prêt à l’accepter, mais il y a deux difficultés : l’une, c’est d’obtenir l’agrément du gouvernement impérial, l’autre, c’est que je ne vois pas clairement l’issue. Il n’est pas sûr qu’après la mission finie, un poste d’inspecteur général soit vacant à point. J’aimerais un tel poste ; mais j’avoue qu’une légation, ou un consulat général, vestibule d’une légation25, ne me déplairait pas ; il y là un domaine du plus haut intérêt, et il n’est pas mauvais de sortir un peu de chez soi et de voir son pays du dehors, outre qu’on peut ainsi le servir utilement.
17J’ai assisté hier à la séance de rentrée de la Faculté de théologie protestante. C’est Sabatier26 qui était chargé de la première leçon : de l’évolution des dogmes. C’est une préface à une histoire des dogmes. Jamais nous n’avons été plus hérétiques. Je n’en croyais pas mes oreilles. Il a comparé les dogmes à une langue, qui se modifie, par la désuétude, par l’acception de nouveaux sens, par des néologismes. Le dogme est essentiellement variable. Trois révolutions nous imposent des vues différentes de celles de l’Eglise primitive : la réforme, les découvertes de l’astronomie, la science critique. Et il a montré Jésus enveloppant le germe de sa doctrine de farine hébraïque, comme le germe invisible du blé est enveloppé de gluten, d’azote etc. Et Paul hellénisant, et les Pères philonisant... Il a critiqué la cosmographie enfantine de la Bible, de Jésus, de Paul, le ciel, l’enfer, les démons, le diable, l’ascension, la résurrection, l’anthropomorphisme : tout y passait, tout pouvait y passer. Et il y avait là tout le personnel de la Faculté, professeurs et étudiants, et tous les pasteurs de Paris, et leurs femmes, et les principaux laïques libéraux et orthodoxes, et M. Bois, le doyen de Montauban, et William Monod, et les Réville, qui jubilaient, et Coquerel, bref, tout ce qui s’intéresse à la théologie protestante. Je remarquais la figure joyeuse de M. Pillon27, le second de Renouvier28, et quelques visages grimaçants du monde orthodoxe. Quelle revanche ! Nous a t on assez vilipendés et flétris, jadis. Et voici le théologien choisi par l’orthodoxie contre Goy et Réville29, qui défend nos idées avec éclat, avec une irrésistible dialectique. C’était bien amusant, je t’assure. [...]
400
Paris, Noel, 25 Décembre 1889
18[...] J’ai vu M. Pécaut, et je crois qu’Emma pourra rester ce semestre à Fontenay ; je crois que les leçons d’allemand en vue du brevet de professeur ne sont pas une institution définitive, mais un essai, une initiative dont l’Ecole de Fontenay a pris la charge ; mais que plus tard, c’est à l’initiative privée qu’auront recours ceux et celles qui se prépareront à l’examen. Ce que je désire pour Emma, c’est qu’on puisse lui trouver une éducation particulière. Nos établissements publics offrent toutes sortes d’inconvénients dont elle finirait par souffrir. J’espère que Pécaut et Buisson, qui lui sont très dévoués et affectueux, réussiront à trouver quelque chose de convenable, et qui lui permettra de bien achever de profiter de son séjour. Mais comme ce serait différent et que de portes et de cœurs s’ouvriraient tout larges sans l’ombre mortelle de 1871 qui pèse si cruellement sur toutes les relations internationales. Elle doit bien te le dire ; en tout cas, avec sa remarquable finesse et son intelligence exceptionnelle, elle doit bien sentir ce je ne sais quoi de contraint (sauf deux ou trois maisons) qui n’est pas dans les allures et le caractère historique de ce peuple. Je crois néanmoins que ce séjour lui est profitable ; elle ne connaîtra pas la vraie France, mais elle en aura vu quelques parties intéressantes et instructives. Nous l’avions Dimanche à la maison je ne sais ce qu’elle sera devenue aujourd’hui Noël. Figure toi que nul au logis ne sera allé au temple en ce jour. Le besoin ne s’en fait pas sentir, l’habitude n’en est pas prise ; seul, je serais allé peut-être aux Billettes, par souvenir. Le culte de l’Oratoire30, un sermon de Viguié, ne m’attirent que médiocrement ; il y a de la boue ; c’est loin ; nous avons la grippe ; nous restons tranquilles. Les vieilles traditions ne nous disent plus grand chose. Les légendes n’intéressent même plus les enfants quand on ne peut pas les leur conter avec l’accent de la foi. Tout ce miraculeux est usé ; l’imagination en est lassée ; le cœur n’y trouve plus grand aliment, et la conscience s’y froisse. Tant qu’on est dans l’Eglise, il y a une science de l’accomodation ; une fois dehors, celle là aussi perd sa saveur et son utilité. J’ai vu Dimanche soir Sabatier qui est malade ; il venait de recevoir une lettre de toi lui annonçant que tu avais achevé de traduire et d’annoter son Discours de rentrée. N’est-ce pas que c’est un curieux morceau ? Le monde a marché, puisque voilà ce qu’on peut dire officiellement devant un auditoire dit “orthodoxe” et sans rompre avec lui. Il est vrai que la partie “luthérienne” de l’auditoire, m a-t-on dit, a été très mécontente, mais je n’en ai recueilli aucune marque publique.
19[...] Je ne puis rien te dire encore de précis sur mon avenir ; deux ou trois voies restent encore ouvertes devant moi. Il me tarde d’en finir ; mais je n’en suis pas tout à fait maitre. Je continue à avoir de bonnes et joyeuses nouvelles de Tunis. Tout va bien chez nous ; nous avons tous ou à peu près traversé l’influenza. L’absence d’Emma aujourd’hui me fait craindre qu’elle n’y passe elle aussi. Heureusement que ce n’est rien.
Notes de bas de page
1 En bronze, elle fut fondue par les Allemands pendant la guerre et a été remplacée par une statue de pierre. La cérémonie d’inauguration eut lieu le 3 février.
2 Le Panthéon, projeté comme église Sainte Geneviève à la suite d’un vœu de Louis XV, fut destiné par la Constituante à recevoir « les cendres des grands hommes de l’époque de la liberté française » et reçut le nom de Panthéon. En 1806 il fut rendu au culte catholique et redevint église Sainte Geneviève. En 1830 il redevint sépulcre des grands hommes et la croix qui le surmontait fut enlevée. En 1851 il fut de nouveau rendu au culte catholique. La Commune y établit sur sa fin son quartier général. En 1885, à la mort de Victor Hugo, il fut de nouveau affecté à la mémoire des grands hommes, à l’indicible indignation des catholiques et de la droite (ce qui était alors la même chose) ; voir lettre du 4 juin 1885. Cette inauguration de la statue de J.-J. Rousseau avait donc une forte charge symbolique, et ce n’est pas par hasard qu’on avait choisi pour prononcer le grand discours un député ardemment républicain mais de la gauche modérée, anti-clérical mais non antireligieux.
3 Ce discours a été reproduit dans la Revue pédagogique, XIV (1889, I), p. 97-101.
4 Athanase Coquerel, mort en 1875 ; Pierre Goy, mort en 1889 ; Timothée Colani, mort en 1888 ; Edmond Scherer mort en 1889.
5 La fille cadette de Schwalb. Dans sa lettre du 6 février, Schwalb lui avait écrit : « Elle voudrait retourner en France, soit en Mai, soit en Septembre, soit dans l’entre-deux, si elle y trouvait une place plus sûre que celle des Graux. Veuille y penser, et si tu le peux, en parler à quelques-uns de tes proches. »
6 Ces nouvelles élections ont lieu en effet au scrutin d’arrondissement, et Steeg se présente dans l'arrondissement de Libourne (1ère circonscription de Libourne). Comme il va le dire, les élections de 1881 étaient aussi au scrutin d’arrondissement, mais il se présentait alors dans une grande ville (la troisième circonscription de Bordeaux), et les élections de 1885 étaient au scrutin départemental ; le nouveau mode de scrutin implique des conditions de campagne fort différentes, et en particulier la nécessité d’une implantation locale beaucoup plus précise et plus forte et d’une campagne presque de porte à porte et de contacts presque individuels pour une petite circonscription rurale comparée à une circonscription urbaine ou à une vaste circonscription. Steeg avait d’ailleurs lui-même voté en faveur du rétablissement du scrutin d’arrondissement (11 février 1889), adopté par les républicains modérés (dont il était) et une partie des radicaux, ce mode de scrutin étant efficace contre la politique plébiscitaire du général Boulanger.
7 Le centenaire de la Révolution de 1789.
8 Un mandat d’arrêt ayant été lancé contre lui, le général Boulanger, le 1er avril 1889, s’enfuit à Bruxelles puis à Londres.
9 Le deuxième ministère Tirard, qui s’appuyait sur d’anciens gambettistes et avait un ministre de l’Intérieur énergique qui agit de façon efficace contre Boulanger, avait été constitué le 22 février 1889. Ce ministère de « concentration républicaine » continua la lutte contre le boulangisme. Il fit voter la loi contre les candidatures multiples (loi du 17 juillet 1889) et décida de traduire le général Boulanger en Haute Cour.
10 L’Exposition universelle de 1889 fut d’une ampleur jusque là inégalée et eut près de 33 millions de visiteurs (c’est pour elle que fut construite la tour Eiffel). Elle contribua à faire tomber la fièvre politique du boulangisme et à redonner du prestige à la République.
11 Berthe.
12 Un Synode de l’Union des Eglises évangéliques de France (les libéraux appelaient « orthodoxes » ceux qui préféraient s’appeler eux-mêmes « évangéliques ») avait eu lieu à Nîmes en 1879.
13 Qui était à Flainville pendant qu’il était à Paris.
14 Il venait en fait pour aider son père, et il prit une part active à sa campagne électorale. Le 18 août, Théodore écrivait déjà à son père, de Paris : « Cet excellent Pierre Carrive vient paraît-il d’envoyer de l’argent à ton comité [électoral]. Je suis tout heureux d’être au milieu d’amis si dévoués et d’une telle élévation d’esprit. »
15 Ancien journaliste politique.
16 Le jeu des candidatures multiples (la même personne étant candidate dans de nombreuses circonscriptions) que pratiquait Boulanger était une tentative délibérément plébiscitaire. Cela lui avait réussi aux élections législatives partielles d’avril et août 1888 et de janvier 1889, mais non aux élections cantonales de juillet 1889 ; présenté dans 80 cantons, il ne fut élu que dans 12.
17 Le 22 septembre.
18 C’est-à-dire partisan de la révision de la Constitution, ce qu’étaient les radicaux et les boulangistes.
19 Les désistements entre républicains modérés et radicaux contre les conservateurs (c’est ce qu’on appelait la « concentration républicaine ») furent à peu près de règle au deuxième tour des élections de 1889.
20 Abel Surchamp (1846-1913), négociant à Libourne, maire de Libourne de 1882 à 1892 et de 1904 à 1908. Le second tour des élections, le 6 octobre 1889, lui donnera 7579 voix contre 7199 à Joseph Brisson, conservateur (le « clérical » dont parle Steeg) ; Surchamp sera réélu en 1893 et 1898 et battu en 1902 par ce même Joseph Brisson, catholique « rallié » à la République. Surchamp s’inscrivit à la Chambre à l’Union progressiste (républicains de droite). On lui attribuait, du fait d’une grande sottise, un grand silence que ne rompaient que force lapsus et pataquès. Il semble avéré qu’après sa victoire de cette année 1889 il fit placarder une affiche qui se terminait pas ces mots : « Et comme François 1er nous pouvons dire Tout est gagné, fors l’honneur ! »
21 Voir les extraits de lettres ci-dessus.
22 Il y songea sérieusement au mois de décembre quand un siège fut rendu vacant dans les Basses Pyrénées par la mort du sénateur Plantié ; Elie Pécaut qui habitait près d’Orthez et Pierre Carrive qui avait été longtemps juge à Bayonne s’en occupèrent particulièrement. Mais l’affaire se présentait mal (Plantié était particulièrement l’élu de Bayonne et des Basques, fort catholiques et hostiles à tout candidat extérieur) et il ne donna pas suite à ce projet.
23 Victor Cousin, Rapport sur l'état de l'instruction publique dans quelques pays de l'Allemagne et particulièrement de la Prusse, 1833.
24 Saint Marc Girardin (1801-1873), universitaire, littérateur et homme politique, accomplit une mission pédagogique en Allemagne en 1833 et en tira un rapport, De l'instruction intermédiaire et de son état dans le midi de l'Allemagne (1835-1838).
25 Il s’agit de degrés dans la hiérarchie des agents diplomatiques. La plupart des légations sont aujourd'hui des ambassades.
26 Auguste Sabatier (1839-1901), professeur de dogme réformé à Strasbourg de 1867 à 1873, puis à la faculté de théologie protestante de Paris dès la création de celle-ci en 1877, fut avec Eugène Ménégoz (voir lettre du 31 janvier 1886) un de ceux qui amorcèrent la réconciliation du libéralisme et de ce que les libéraux appelaient l’orthodoxie. Sa pensée eut donc un grand retentissement, y compris en dehors du protestantisme.
27 François Pillon (1830-) philosophe, fonda avec Renouvier L'Année philosophique (1867-1870) devenue La Critique philosophique (1872-1889) puis de nouveau L'Année philosophique.
28 Charles Renouvier (1815-1903) philosophe néo-kantien et néo-criticiste, très proche du protestantisme libéral qu’il espérait devoir être le salut spirituel et moral de la France.
29 Lorsqu’il avait été élu professeur à la faculté de théologie de Strasbourg en 1867.
30 Seule paroisse « libérale » de Paris.
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