[1887]
p. 360-366
Texte intégral
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Paris, le 4 Janvier 1887
1[...] J’ai été infidèle à mon habitude de t’adresser quelques lignes à l’occasion de la nouvelle année. Cela tient à ce que nous avons été appelés par une dépêche à Orthez, où notre bonne vieille tante Lafaurie venait de mourir. Les funérailles ont eu lieu de 31 Décembre. Je ne suis rentré qu’hier soir. [...]
2 [Schwalb craint une guerre à cause de l’esprit de revanche des Français et des ambitions personnelles du général Boulanger] 1. [...] chez nous [...] l’esprit est résolument pacifiste [...] Il n’y a pas en France de parti militaire, il n’y a pas de partisans de la guerre, il n’y a pas une aristocratie vivant de l’armée, dirigeant les affaires ; notre gouvernement est civil, profondément imprégné des besoins d’une société civile, dont le premier est la paix, nécessaire à notre commerce, à notre industrie, et surtout, au développement de nos institutions républicaines. Ceux qui pèsent sur les destinées de la nation s’appellent Grévy2, Freycinet3, Goblet4, Ferry et ne sont pas des soldats enivrés de conquêtes, comme Guillaume, Bismarck, Fritz5, Moltke, et tout cet état-major de généraux qui constitue l’entourage du souverain. Que peut chez nous un ministre de la guerre, éphémère, qui esquisse un projet et disparait dans la première tempête parlementaire ? On fait bruit de M. Boulanger ! C’est lui qui menace la paix de l’Europe ! Quelle plaisanterie ! Il ne tiendrait pas quatre jours si je le voulais ; moi, c’est à dire une influence parlementaire quelconque résolue à écarter un obstacle au paisible développement de notre République.
3Je sais combien il est facile de prendre les vessies pour des lanternes, et quelle est l’habileté et la discipline de la presse politique allemande. Il est de l’intérêt de la politique Bismarckienne de représenter la France comme un canon prêt à partir, comme un peuple de fous qui ne demande qu’à se jeter à l’aveugle dans la plus redoutable des aventures. C’est un pur mensonge. Nous avons tous les yeux fixés sur l’Allemagne, parce que nous savons qu’elle est le danger, que c’est là qu’est allumée la mèche qui mettra le feu aux poudres. Nous nous tenons sur nos gardes. Mais nous savons trop bien qu’il ne s’agirait pas d’une courte expédition, mais d’une destruction décisive, pour ne pas considérer comme les pires des criminels ceux qui assumeront la responsabilité du conflit. On n’effacera pas du cœur de notre peuple l’image de Strasbourg et de Metz ; mais nul chez nous ne veut jouer follement une telle partie, et l’opinion incline à croire que les événements de l’avenir, par la marche naturelle des choses, et sans violence, modifieront une fois de plus la carte des frontières.
4Crois moi, je suis bien placé pour le savoir ; rien chez nous ne menace la paix, rien ni personne. Les quelques feuilles, rapidement écloses et rapidement flétries, qui font du chauvinisme tapageur et dangereux reçoivent peut-être des subventions du dehors ; elles ne trouvent aucun accueil au dedans — et dans le monde politique, encore moins que partout ailleurs. [...]
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Paris, le 18 Janvier 1887
5[...] Hier soir je me suis momentanément retrouvé dans l’atmosphère théologique ; tous les mois il y a une petite réunion intime alternativement chez les pasteurs ou anciens pasteurs libéraux. J’y vais quand je le peux ; j’y revois Coquerel, Viguié, Bonet-Maury, Beck, etc. Cela me fait toujours plaisir. [...]
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11 Février 18876
6[...] Dimanche 13 je vais avoir 51 ans, et c’est avec stupeur que j’écris un tel chiffre. Par moments mes souvenirs de 15 ans reviennent avec tant de force que je ne puis croire à l’inversion des chiffres. Je ne me sens pas encore trop usé, bien que plus d’un signe me montre que l’âge a marché. [...] Voilà mon fils Louis qui entre lui aussi dans la carrière sous les plus heureux auspices. Il vient d’être le premier au Concours diplomatique. On a reçu 12 concurrents sur 56, dont 25 admissibles, et Louis l’a emporté haut la main sur des jeunes gens qui passaient pour être de grand mérite. Ce succès lui facilitera une carrière jusqu’ici réservée aux privilégiés de la naissance et de la fortune. Le premier d’une promotion a, dans ce monde de hiérarchie, une grande part de respect. Il va entrer la semaine prochaine au ministère du quai d’Orsay, et s’y familiariser avec les secrets de la maison tout en achevant sa licence de droit pour Juillet. Ensuite – on verra.
7 [A propos d’un article allemand qui présente la France comme assoiffée de vengeance]. Oui, la France considère le souvenir des provinces perdues ou plutôt des compatriotes perdus comme une part de sa conscience morale. Mais ce qui est archifaux, soit aveugle, soit mensonger, c’est qu’il y ait soif de vengeance, ivresse de conquête, désir de représailles ; rien de ce qui se dit ou s’écrit en France, rien de ce qui se voit ou ne se voit pas n’autorise un tel jugement. Ce sont propos légers ou criminels. L’écrivain ne se doute pas de la transformation que ces seize ans de République ont produits dans l’esprit national. C’est comme si l’on voulait connaitre l’Allemagne en consultant Tacite. [...]
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Paris, le 27 Février 1887
8[...] Je n’attendrai pas plus longtemps à te faire part d’une joie de famille. Nous avons fiancé Louis à la fille ainée7 de notre ami Beck, ancien pasteur à St Nicolas, aujourd’hui agrégé, professeur à l’Ecole alsacienne C’est une charmante et sérieuse jeune fille, que Louis aime et qui l’aime depuis des années. Nous avons été voisins en arrivant à Paris8 les cinq enfants (garçons et filles) des Beck se sont intimement liés avec les nôtres et sont inséparables. L’intimité s’est accrue encore à la campagne, où les Beck ont acheté une maison dans le voisinage de la nôtre, à Flainville. Après le brillant concours de Louis et son entrée au Ministère des Affaires étrangères, il n’y a plus eu moyen de se taire. Louis m’a supplié de faire officiellement une demande auprès du père de Fanny ; tout s’est arrangé instantanément, et les deux familles nagent dans la joie. Nos autres enfants sautaient d’allégresse. Il va sans dire que ce sont des fiançailles à la mode alsacienne, c’est à dire à longue échéance. Louis a encore sa licence en droit à passer cet été ; on avait d’abord l’idée de remettre le mariage au moment de la nomination et du départ de Louis pour l’étranger, c’est à dire dans deux ou trois ans. En moi-même je regarde ce long délai comme inadmissible et je l’abrégerai très certainement9. Fanny est une très gracieuse et aimable jeune fille, gaie, vive, franche et que nous sommes très heureux de compter parmi nos enfants. Ma femme est enchantée que Louis ait fait un choix modeste, à son entrée dans une carrière où les dangers, les tentations et les espérances ne manquent pas.
9[...] Quant aux élections d’Alsace, j’aime mieux ne pas t’en parler. Je me bornerai à dire qu’elles nous ont profondément et religieusement émus10.
10La grande œuvre de propagande républicaine que j’ai entreprise11 me parait en bonne voie. Elle répond à de sérieux besoins dans le pays. Le Conseil national s’est fondé, composé de députés et de sénateurs, et m’a nommé son président. Je sens à la fois tout l’honneur et tout le poids de cette charge ; elle peut devenir écrasante. Mais il peut sortir de là de grands et féconds résultats. Je voudrais être plus fort, plus jeune, plus vivant. Tel quel, je mettrai à l’entreprise tout ce que j’ai d’énergie. [...]
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Paris, le 20 Avril 1887
11Je trouve ta lettre en rentrant de Flainville, où je suis allé, avec une partie des miens, passer quelques jours de repos champêtre. Je suis heureux des meilleures nouvelles que tu me donnes de ta santé. [...]
12[...] Dans ces quelques jours de Flainville, je me suis amusé à écrire quelques contes que j’avais racontés aux enfants, en les inventant à mesure du récit. Peut-être, si je trouve parfois le soir une demi-heure libre, finirai-je par en faire un petit volume12. Il ne faut rien négliger, et notre langue n’est pas déjà si riche en littérature enfantine. As tu trouvé dans tes lectures quelque donnée qui pourrait me servir à enrichir mon petit répertoire ? N’y a-t-il rien dans le Talmud, par exemple, dont je pourrais tirer quelque fabulation ?
13Je t’écris la fenêtre ouverte, au soleil, dans mon petit jardin. Car nous avons déménagé, je ne sais si je te l’ai dit ; nous avons quitté notre cinquième étage de la rue Duguay Trouin13, qui me coutait fort cher (3000 fr.) et nous avons trouvé par bonne rencontre, un charmant petit pavillon pour nous seuls, (1660 fr.) avec un bout de jardin, de nombreuses chambres, dans une paisible impasse de l’avenue du Maine, à deux pas de la gare Montparnasse14. Adresse : 5 bis. Impasse du Maine15. Je suis un peu plus près de la Chambre et Louis du Ministère, en suivant le Boulevard des Invalides.
14Je vais partir demain ou après demain pour Bordeaux ; je dois faire des conférences à La Réole, à Coutras ; j’irai voir notre vieil oncle à Orthez. [...]
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Paris, le 1r Juillet 1887
15[…] je suis fréquemment fatigué, harassé, mais résistant. L’âge produit un peu ses effets. En ce moment je suis seul à Paris avec mes trois fils et un jeune alsacien qui est notre pensionnaire16. Mes trois fillettes et leur mère sont à Flainville, où elles jouissent du beau temps, du repos, de la verdure et de la mer. J’y ai été passer deux jours. Ici à Paris nous souffrons peu de l’été. D’abord il fait rarement chaud ; nous avons un air frais soir et matin, et puis ma petite maisonnette, avec son petit morceau de jardin, nous enlève l’impression de la grande ville. J’ai eu l’autre jour la visite bien inattendue de mon vieil ami Bodelschwingh, et je la lui ai rendue le lendemain sur la colline de la Villette, où se trouve, dans un coin de verdure caché à tous les regards, l’œuvre scolaire allemande17. Bodelschwingh venait passer deux jours à Paris, pour voir, je crois, des diaconesses de son établissement. Il m’a paru tel que je l’avais jadis connu, dévoué au bien, actif, désintéressé, mettant la charité pratique au dessus du dogme. Je ne l’avais pas revu depuis vingt ans. Il s’est informé de toi avec intérêt et m’a prié de te faire ses amitiés. [...]
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Flainville, Bourg Dun, Seine Inférieure, le 8 Août 1887
16[...] Je viens de mettre les pieds, cette nuit, dans ma paisible chaumière, et mon premier soin, ce matin, est de prendre la plume pour causer avec toi. Je n’ai pas pu trouver un moment tout ce mois de Juillet. J’ai du aller trois semaines de suite dans la Gironde, où j’ai passé chaque fois deux jours. C’est grande fatigue, car le voyage dure une nuit pleine, et avec cette chaleur, impossible de se mettre en route de jour. A Paris, j’ai été absorbé matin et soir par des jurys d’examen dont le ministre me nomme membre tous les ans, et qui m’intéressent encore plus qu’ils ne me fatiguent. J’ai du t’en parler quelquefois. Cette année, j’en avais trois. 1° Le brevet de professeur dans les Ecoles normales (femmes) – 2° Le brevet de Directrice d’Ecole normale. C’est le plus intéressant ; on voit passer une élite de femmes, sélection parmi les professeurs. Il y a d’abord un examen écrit, compositions de psychologie, pédagogie, législation ; puis les épreuves orales, lecture exégétique, leçon, inspection. Sur 43 candidats, 15 ont été admises, dont six à huit de premier ordre. Enfin 3° Bourses à l’étranger, anglais ou allemand a) pour des élèves distinguées des Ecoles primaires supérieures, de 16 à 18 ans b) pour des professeurs brevetés d’Ecole normale, de 23 à 26 ans. – Rien d’attrayant, d’intéressant, de piquant pour une saine curiosité, comme de jeter la sonde dans tous ces esprits, d’interroger ainsi l’avenir, de donner, dans une certaine mesure, la direction, l’orientation, de contribuer à élever (ou abaisser) le niveau – car les examens sont le vrai régulateur. Us constatent, mais ils produisent. C’est d’après eux que les études se modifient, que les esprits se dirigent dans un sens ou dans l’autre. Je suis très frappé – et très réjoui – du progrès incontestable, de l’ordre le plus élevé, que je constate chaque année. Les vrais promoteurs de ce vaste et profond mouvement, inconnu du public, mal compris de ceux qui le frôlent, ce sont réellement Pécaut et Buisson – que Ferry a eu le grand mérite de discerner, de deviner tout au moins, de de mettre à leur place : “the right man in the right place”.
17Je ne me suis que peu occupé de politique ces derniers temps, pris tout entier par la pédagogie. Et maintenant, je me propose (Dieu dispose) de passer ici, dans mon tranquille verger, quatre à cinq semaines de suite, à me reposer d’abord, et – si j’en trouve la force intellectuelle et morale, à écrire le second volume de ma Morale pour les Ecoles normales. Il me faudrait achever en un mois : c’est un délai bien court. Il est vrai qu’il s’agit de choses connues et banales qu’il ne faudrait que mettre en bon ordre et en bon langage.
18J’ai pour le moment tous mes enfants ici. Louis et Charles sont en congé, l’un de son ministère, l’autre de son hopital. Charles et Théodore vont faire leur volontariat cette année, à partir de Novembre ; le premier dans les infirmiers et – si je peux l’obtenir – au Val de Grâce, le second dans les artilleurs, soit à Vincennes, soit à Versailles. Si ces projets de réalisent, nous les garderons assez près de nous.
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Flainville, le 4 Octobre 1887
19[...] Je suis revenu passer cinq ou six jours à la campagne après une tournée de voyages et de conférences dans le Sud Ouest. J’ai été à Sainte Foy la Grande, dans la Gironde, où j’ai dû faire une conférence politique. J’ai revu là les vieux amis du temps où j’étais pasteur à Libourne, les Pauvert18, les Marche19, les Gilard20, qui ont une part de ma jeunesse, de mes souvenirs, de ma vie passée. Braves gens, honnêtes, simples, modestes, d’un commerce sûr, et que je revois toujours avec grand plaisir. J’ai demeuré chez notre excellente cousine, Madame Sudre, femme d’un cœur si noble, d’un esprit si droit et si élevé, dont j’ai dû souvent te parler quand elle était notre voisine à Libourne. J’avoue pourtant que Sainte Foy sans Goy me parait bien pauvre et nu. Nous ne nous écrivons plus, Nous avons échangé une lettre au commencement des vacances, et c’est tout. Nous n’avons plus le temps ni l’humeur épistolaire. Il est toujours directeur de l’Ecole normale de Toulouse et s’y plaît. Il était fait pour une plus haute activité, mais celle là ne manque pas d’importance et de grandeur.
20Je n’ai séjourné que deux jours à Bordeaux, et me suis rendu à la Rochelle, où j’étais attendu par un de mes collègues et amis, M. Delmas21, maire de la Rochelle, député de la Charente Inférieure, fils de l’ancien Président du Consistoire de Bordeaux mort tout récemment. Quoique élevé dans ce milieu orthodoxe, il est pleinement libéral ; c’est un des deux ou trois députés avec qui j’ai pu me lier un peu intimement. J’ai goûté pendant une semaine chez lui la plus agréable et la plus riche hospitalité. Il a une grande fortune, gagnée dans l’industrie, il est armateur22, a des usines. Il s’est bâti une charmante demeure au bord de la mer, a tracé à l’entour un parc qui commence à avoir de beaux ombrages. J’ai fait trois réunions politiques dans ce département, où nous sommes encore tenus en échec par les bonapartistes : j’ai parlé à la Rochelle, à Jonsac23, à S t Jean d’Angely, devant de nombreux auditoires, très attentifs.
21[...] Notre maison n’a pas désempli pendant ces vacances. Nous avions deux pensionnaires, l’un le fils de Max Muller24 d’Oxford, qui m’a été envoyé par Réville, l’autre le fils de M. Mieg, l’ex maire de Mulhouse. De plus, quelques amis de nos fils, le fils de Buisson25, le fils de Pécaut26, un neveu des Reclus27 etc. J’ai dû te dire que notre habitation de campagne se compose de deux chaumières, situées l’une au midi, l’autre à l’est28 de notre verger ; dans l’une s’accomodent les garçons ; j’y ai aussi mon cabinet de travail. Dans l’autre couchent le père, la mère, les fillettes, la bonne. Là se trouvent la cuisine, la salle à manger et le salon. Tout cela très rustique, mais si paisible et si gai ! [...]
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Paris, le 22 Octobre 1887
22[...] Je t’envoie la note que j’ai reçue de Gilard. Tu verras ce que tu peux faire pour sa fille. [...] Je vais être dans le tourbillon parlementaire à partir de Mardi, et cela me fait un peu peur. Il me serait difficile de dire d’avance ce qui va se passer. J’essaierai pour ma petite part de porter secours au cabinet29 en demandant la mise à l’ordre du jour d’un projet de loi sur les dépenses et traitements de l’instruction primaire30. Si je l’obtiens, ce sera de l’occupation pour plusieurs séances et peut-être le moyen d’atteindre sans danger la discussion du budget. [...]
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Bordeaux, le 20 Décembre 1887
23[...] Nous avons traversé à Paris de pénibles moments, non à cause du tapage très passager et au fond très insignifiant de la rue31, mais à cause des passions politiques décharnées dans notre Chambre, et des inquiétudes que nous causait la transmission du pouvoir32. J’ai été mêlé à ces graves événement33 en qualité de délégué de mon groupe et j’ai senti le poids de ma responsabilité. Heureusement que l’élection de Versailles34 est venue démentir les sinistres pronostics et donner une preuve de la force et de la souplesse de notre Constitution.
24Nous avons décidé, en famille, de hâter le mariage de nos enfants. La date est fixée au Jeudi 12 Janvier. C’est M. Engelmann, pasteur à Strasbourg, l’ami intime des Beck, et le parrain de Fanny, qui viendra bénir leur union, sur le vif désir qu’elle en a exprimé, et auquel nous n’avons pas cru devoir résister. Leur logement est déjà prêt, à quelques minutes de notre maison.
25J’achève de corriger les dernières épreuves de mon livre de morale. [...] Charles et Théodore sont tous les deux sous l’uniforme, le premier fantassin à Paris, le second artilleur à Versailles. [...]
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Paris, le 28 Décembre 1887
26[...] Il est évident qu’il n’y a pas autre chose chez toi qu’une fatigue extrême du système nerveux. Elle est parfaitement guérissable. Hélas ! je n’en puis dire autant de notre pauvre ami Goy. En traversant Ste Foy pour aller faire un discours politique à Sarlat, j’ai appris qu’une dépêche avait appelé sa fille auprès de lui. Le lendemain j’en ai reçu une à Sarlat qui m’annonçait qu’il était au plus mal. J’ai couru à Toulouse depuis Sarlat. J’ai trouvé en effet notre pauvre ami frappé à mort. Il est atteint d’un commencement de ramollissement du cerveau. Il m’a parfaitement reconnu et ne voulait plus lâcher ma main. Il est entouré de ses six enfants et d’une bru ; sa femme conserve quelque espoir. J’ai vu les médecins ; mais ils annoncent que les membres et l’intelligence sont définitivement atteints. Mieux vaut partir tout à fait ! Il parle lentement, difficilement, ne trouve pas les mots, ne peut faire aucun mouvement. Il disait : je me sens tout amoindri. Il éprouve d’atroces douleurs dans la tête depuis un mois. Il travaillait encore Mardi dernier. Mais les livres lui tombaient des mains. Il laisse une montagne de travaux inachevés. La vie lui a été dure. Il a travaillé comme un manœuvre pour élever ses six enfants dormant à Ste Foy des leçons du matin au soir, dans tous les domaines du savoir, histoire, latin, grec, géométrie, algèbre, etc etc. Ce n’est que depuis que nous35 l’avons décidé à quitter Ste Foy et que nous l’avons, grâce à Buisson, fait entrer dans la direction des écoles normales qu’il a pu trouver enfin un peu de repos et la satisfaction de faire une œuvre qui répondait à ses aspirations et à une partie de ses aptitudes. J’estime que Goy était admirablement doué, du côté de l’intelligence, de la conscience et du cœur. Mais il n’a pu donner sa mesure ; le grand public l’a ignoré ; il n’a pu agir sur l’opinion. Il n’a été apprécié à sa valeur que par un nombre d’amis très restreint. Il lui a manqué un peu d’aisance, une carrière plus assurée, et aussi un petit grain d’ambition et d’audace qui aide à briser certains obstacles et à se frayer la voie. [...] Sur six enfants, il y en a quatre qui peuvent se suffire, et qui pourront, je l’espère, subvenir aux besoins de la mère et des deux plus jeunes sœurs. Mais quel deuil, et comme j’ai été navré, en voyant notre pauvre ami ainsi frappé si brutalement et en pleine maturité, car à soixante cinq ans, un esprit d’élite comme le sien, touchait à peine aux abords de la vieillesse ! Je me sens bien directement atteint, car Goy était certainement l’un de mes amis les plus sûrs et les plus intimes. [...] C’est lui qui a béni mon mariage. [...]
Notes de bas de page
1 Qui était alors ministre de la Guerre.
2 Président de la République depuis 1879.
3 Il était président du Conseil et ministre des Affaires étrangères jusqu’au 3 décembre de l’année précédente.
4 Président du Conseil.
5 Je lis peut-être mal ce nom.
6 En-tête de la Chambre des députés.
7 Fanny Beck (1866-1919).
8 Les Beck habitaient, me dit une petite-fille de Théodore Beck, boulevard Arago, donc fort près de l’avenue des Gobelins.
9 Le mariage eut lieu le 12 janvier 1888, c’est-à-dire après moins d’un an.
10 Aux élections au Reichstag du 21 février 1887, l’Alsace-Lorraine n’avait élu que des députés protestataires (c’est-à-dire hostiles à tout rattachement à l’Allemagne).
11 Il s’agit d’une vaste campagne et organisation de propagande et d’éducation républicaines, qui ne dura pas.
12 Ce ne fut pas le cas. Mais un au moins fut publié dans La lecture en classe, que Steeg dirigeait, sous le pseudonyme approprié de « Flainville ».
13 Les Steeg avaient quitté en 1882 l’avenue des Gobelins pour le 3 rue Duguay-Trouin, où ils avaient loué deux appartements au cinquième.
14 Il s’agit de l’ancienne gare Montparnasse (aujourd’hui centre commercial), sur la place qui s’appelle aujourd’hui place du 18 juin.
15 Depuis cette impasse a été percée, et n’est plus une impasse. Elle s’appelle aujourd’hui rue Antoine Bourdelle. La maison du 5 bis a été démolie il n’y a pas très longtemps.
16 Jean Mieg, de Mulhouse, voir lettre du 4 octobre 1887.
17 Le site et l’église sont aujourd’hui l’église russe et l’Institut de théologie orthodoxes Saint-Serge, 93 rue de Crimée.
18 Edouard Pauvert (1827-1904), pasteur à Sainte-Foy de 1865 à 1901, beau-frère de Philadelphe Marche ; son frère, Frédéric, médecin aux Lèves près de Sainte-Foy ; Oscar, son autre frère.
19 Philadelphe Marche (1821-1894), ancien pasteur, viticulteur dans sa propriété de La Girarde, près de Sainte-Foy ; son fils Abel Marche, médecin à Sainte-Foy (sa fille Marguerite Marche, condisciple de Julie Dumont à l’institution Delhorbe de Sainte-Foy, épousa Paul Carrive, médecin à Sauveterre de Béarn).
20 Louis Gilard, pasteur à Eynesse près de Sainte-Foy puis professeur au collège de Sainte-Foy. Voir lettre du 8 septembre 1876.
21 Emile Delmas (1834-1898), fils de Louis Delmas pasteur à La Rochelle et président du consistoire pendant 24 ans. Il épousa la fille d’un industriel de Mulhouse. Engagé volontaire pendant le siège de Paris ; après l’annexion de l’Alsace il devint armateur à La Rochelle ; maire de La Rochelle en 1884, député en 1885 sur la liste républicaine ; participa en février 1887 à l’organisation de propagande républicaine dont parle Steeg dans la lettre du 27 février 1887 ; défendit en mars 1888 les crédits des facultés de théologie protestante ; réélu en 1889 mais non en 1893 ni en 1898 ; auteur de la loi tendant à réprimer les injures et calomnies par voie de presse (1889) pour laquelle vota Steeg.
22 L’armement Delmas fut en effet et est encore important (aujourd'hui Delmas-Vieljeux).
23 Jonzac en Charente maritime.
24 Friedrich Max Müller (1823-1900), Allemand naturalisé citoyen britannique, professeur de langues vivantes européennes à Oxford de 1854 à 1868, professeur de philologie comparée de 1868 à sa mort, spécialiste mondialement connu de philologie, de linguistique, de mythologie comparée et de l’étude comparée des religions.
25 Sans doute Pierre Buisson, peut-être son frère Etienne Buisson.
26 Félix Pécaut (fils).
27 Il y a de nombreuses personnes qui répondraient à cette définition, et je ne sais de laquelle il s’agit.
28 Ou plutôt l’une au nord et l’autre (plus petite, celle dans laquelle étaient les garçons et le cabinet de travail) à l’ouest.
29 Le cabinet Rouvier, depuis le 31 mai 1887. Devant l’appui apporté à ce moment au général Boulanger par les radicaux, Rouvier s’était résolu à gouverner avec le centre.
30 Steeg fut en effet rapporteur de cette loi (Loi sur les dépenses ordinaires de l’Instruction primaire publique et les traitements du personnel de ce service) qui vint en discussion le 29 octobre.
31 Des manifestations contre le président de la République et le gouvernement, liées aux débuts de l’agitation boulangiste, au scandale des décorations et à l’antiparlementarisme latent.
32 A la suite du scandale des décorations (un traffic de décorations auquel était mêlé Daniel Wilson, député, gendre du président de la République Jules Grévy), le ministère Rouvier, sur une interpellation de Clemenceau, était tombé le 19 novembre, et le président de la République avait démissionné le 2 décembre. Son successeur, Sadi Carnot, fut élu dès le 3 décembre, au deuxième tour, Jules Ferry s’étant désisté en sa faveur.
33 En réalité la République était probablement mieux assurée que ne le croyaient les républicains eux-mêmes. Mais leurs craintes pour le régime étaient vives, à la hauteur des espérances de leurs adversaires.
34 L’élection du président de la République.
35 Steeg, Pécaut et Buisson.
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