[1880]
p. 333-335
Texte intégral
335
Strasbourg, le 18 Février 1880
1[...] J’ai été appelé par le Comité de l’Union libérale pour faire une conférence à St Nicolas lundi soir. J’avais pris pour sujet : Laïques et cléricaux. La grande lutte que nous soutenons en France. Son histoire. Les principes en présence. Les conséquences pratiques de ces deux principes opposés : dans la religion, dans l’éducation, dans la politique. Hier soir, mardi, je suis allé à Bischwiller, où l’on m’avait prié d’aller, faire une conférence sur l’Emile de J.J. Rousseau. J’y ai vu M. Grimm, avec qui j’ai été heureux de parler de toi, de ton dernier voyage, de ta dernière brochure. La soir, après la conférence, j’ai été reçu au Casino, très cordialement, par un cercle d’amis empressés d’entendre parler de la France. Dietz est venu Lundi me voir de Rothau, et m’a quitté hier. Si je n’était aussi pressé, je serais allé le voir chez lui, dans sa famille.
2Cette après-midi je pars pour Bâle, où je passerai la nuit, et demain je vais à Genève, où je suis attendu pour deux conférences, dont l’une Vendredi, l’autre Mardi. Après quoi je rentrerai au logis, d’où j’aurai été trop longtemps absent.
3A Paris, où je me suis arrêté un jour, j’ai vu Fischbacher, qui n’ose toujours pas entreprendre la publication de notre Paul. [...]
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Genève, Samedi 21 Février 1880
4[...] Tu me dis que je suis devenu une sorte d’industriel : mais je le suis tout à fait. C’est ma fonction et mon état... Un pauvre industriel, dans tous les sens du mot ; peu propre à la chose et ne réussissant guère. Mais les circonstances l’ont ainsi voulu. Je crois bien que tu réussirais moins encore, comme tu le dis. Chacun fait ce qu’il peut. Ces jours ci, Buisson qui est directeur de l’Instr. primaire au ministère, voulait m’arracher à mon imprimerie, pour me confier une charge de directeur d’Ecole normale ou d’inspecteur d’académie. Cette perspective m’aurait souri plus tôt ; mais maintenant je suis attaché au rivage. J’ai mis plus de 40 000 fr dans l’entreprise, par suite de nécessités inéluctables, et je ne puis sacrifier cette somme. Il me faudrait trouver un acquéreur. D’ailleurs, si je parviens à faire rendre à l’Imprimerie un revenu suffisant pour joindre les deux bouts, je n’aurai pas à me plaindre. Je serai libre et indépendant, je ne serai pas à la merci d’un ministre, j’aurai mes coudées franches, et je ne désespère même pas de me créer un peu de loisir pour des travaux personnels. Plus je vais, moins je regrette d'avoir quitté le ministère. Chez nous, c’est sans avenir, sans influence, sans liberté, sans grandeur. Je vois à regret que la jeunesse ne se dirige plus de ce côté. Hier soir, j’étais avec des professeurs et des étudiants en théologie de Genève. Le nombre des étudiants est de plus en plus restreint. Carrière sans sécurité matérielle ni morale. Il y a un abîme entre les fonctions pastorales telles que la tradition les a créées et l’esprit moderne. Pour quelques grandes villes protestantes où l’on peut encore trouver un cercle d’action et un auditoire, il n’y a plus que des paroisses vides ou insignifiantes dans la plupart des localités. Les prédicateurs ont des auditoires médiocres. Quelques orthodoxes attirent encore un peu de foule, surtout des servantes et leurs maîtresses. La vie, l’élan, la puissance, la virilité ont délaissé ces formes surannées du culte, de la prédication enfermée encore dans les formules et les textes qu’on ne peut accepter de plein coeur. Je sais que c’est une période de transition et que ceux qui comme toi ont l’énergie, la science et le talent peuvent en tirer encore un bon parti ; mais c’est l’exception. [...] Comme les gens avancent lentement et qu’il est dur d’avoir à rabâcher perpétuellement les mêmes choses. On se croit à cent lieues en avant, et il faut retourner en arrière s’escrimer contre des arguments qu’on croyait réduits en poussière. Que le progrès est difficile ! [...]
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Libourne 8 Novembre 1880
5[...] Je suis dans un engrenage dont je ne sais pas ou plutôt dont je ne puis pas sortir. Les questions matérielles, les préoccupations d’affaires auxquelles je n’étais pas habitué, m’absorbent entièrement – et jusqu’à quand ? je l’ignore. Ces jours ci, Goy est parti pour l’Algérie ; il m’a chargé de t’écrire de sa part, pour l’excuser auprès de toi de son silence ; il était courbé sous une charge surhumaine et il a failli y rester. Les besoins de sa famille – sept enfants à élever et pas un sou de ressource – l’avaient obligé à accepter un nombre de leçons fantastique – avantageux il est vrai, mais hors de proportion avec des forces physiques quelconques. J’avais souvent fait mon possible pour le soustraire à ce fardeau ; soit lui, soit les circonstances, y avaient toujours mis obstacle. J’avais profité de l’avènement de notre ami Buisson au pouvoir (il est directeur général de l’instruction primaire) pour lui procurer une place de directeur d’école normale. Il l’avait repoussée. Cette fois il s’est laissé ébranler par une dépêche pressante de Pécaut, et le voilà embarqué depuis hier pour l’Algérie. Là, il aura une situation modeste, mais suffisante : 4500 fr, le logement, l’éclairage et le chauffage. Son fils aîné1 s’est marié Jeudi (sans dot) et est parti pour la Roumanie il y dirigera une maison d’eau de vie avec des appointements assez larges ; sa fille aînée2 est institutrice à Bayonne ; le second fils3, un aimable garçon, étudie la pharmacie et la chimie à Paris ; la seconde fille4 est très bonne musicienne et trouvera des leçons à Alger pour se suffire. Ainsi peu à peu ses charges seront allégées. Ce qu’il y a de meilleur, c’est qu’il aura du loisir ; il retrouvera la vie de cabinet, il pourra travailler pour lui. De plus il a une belle œuvre : diriger, inspirer ceux qui doivent devenir les maitres de l’enfance, les instituteurs du peuple, cela suffirait à une grande ambition. Il te porte une grande amitié et m’a dit qu’il essaierait de se mettre en rapport avec toi, ce qu’il ne pouvait pas dans sa vie si occupée et si fatigante. Il est parti à peine convalescent d’une fièvre nerveuse qui l’avait laissé dans une grande faiblesse. J’attends le télégramme qu’il m’a promis. [...]
6 [Difficulté ou impossibilité de trouver un éditeur pour le Paul de Schwalb], Tu me parles de Schérer, Pécaut, Colani, Réville, aucun d’eux n’édite de livre de théologie, sauf le dernier, pour lequel j’imprime en ce moment un volume dont je t’ai déjà parlé : c’est chez Fischbacher. Celui là est professeur au Collège de France, il a une certaine notoriété, éveille une certaine curiosité. Pécaut a publié deux volumes chez Hachette5 mais c’est sur l’instruction publique dont il est actuellement inspecteur général. Tu as raison, dans ta critique de mon opuscule sur l’Edit de Nantes6. On me l’a pour ainsi dire imposé. Je me suis bien promis de ne plus rien écrire tant que je serais absorbé comme je le suis par les affaires. [...]
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Libourne, le 25 Décembre 1880
7Mon cher Maurice, Je t’écris en ce jour de Noël, ma fenêtre ouverte sur un ciel gris ; l’air est chaud et humide. Il nous manque, pour faire un beau et bon Noël, peu de choses : le soleil, l'air vif, le ciel pur, la terre glacée ; il nous manque un culte qui réchauffe l’âme. Nous sommes sans pasteur, et cela vaut mieux que celui que nous avions. Il nous manque la communion religieuse, et aussi la communion fraternelle : je n’ai pas ici d’amis, pas une seule famille où l’on soit en communion d’idées et de sentiments au point de vue élevé, où l’on puisse se délasser dans les douces causeries sympathiques. Tu es à quelques [sic] cent lieues ; Goy est encore plus loin, Pécaut est à Paris. Je sens vivement cette privation, pour moi et pour mes enfants. La vie profane, toute de travail il est vrai, sans un moment de plaisir, de frivolité, nous absorbe ; elle me pèse comme une chape de plomb. Le souci, le labeur, le travail pour autrui, les services multiples à rendre, les affaires publiques brochant sur mes affaires privées créent une sorte d’atmosphère un peu épaisse qui manque d’air pur, de lumière, de poésie. Ce n’est pas que les motifs de satisfaction fassent défaut : la famille est là, la tendresse de la femme, des enfants, cette nichée qui gazouille, qui grandit, se développe. Par contre, ton dernier message me donne de tristes nouvelles de ta maison. Quelle tristesse que cet état de maladie et de souffrance, et quel vide il jette sur ta vie ! Toi qui as tant de sujets de joies, tant de satisfactions dans ta carrière, dans tes études, dans tes enfants, quelle cruelle épreuve tu as à supporter ! Comme je suis touché de ce que tu me dis de la grandeur morale, vraiment religieuse avec laquelle ta pauvre femme traverse sa vie de douleurs !
8J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce feuilleton viennois sur la France. Il est généralement exact, sauf à propos de Littré, qui est resté un républicain ferme, un des chefs intellectuels de notre parti. Quant aux autres noms cités, ce sont des dilettantes qui ne comptent absolument pas en politique, et dont l’opinion ne pèse pas un fétu sur l’esprit public. Du reste les causes qu’assigne l’écrivain à leur semi-évolution réactionnaire sont exposées avec justesse.
9Ces jours ci nous sommes dans la fièvre des élections municipales. J’ai eu à présider cette semaine cinq grandes réunions électorales, et je vais avoir à présider la séance du Congrès chargé de faire la liste des candidats. Je me refuse absolument, malgré le désir de la population républicaine, à faire partie du Conseil municipal. J’ai assez d’affaires sur les bras, sans me charger encore de ce mandat, qui serait plus lourd pour moi que pour d’autres, parce que l’on me chargerait de la majeure partie du travail.
10Voilà longtemps que je n’ai pu rien lire. [...] Je continue à faire le Jeudi ma leçon d’histoire aux institutrices de la région en vue de l’examen pour le brevet supérieur. Je crois t’avoir dit que j’ai entrepris cette œuvre avec notre inspecteur primaire, homme extrêmement dévoué à sa tâche. [...] J’ai décidé l’autre jour à Orthez l’oncle de ma femme, Jules Tuyès, qui a été jadis caissier comptable d’une grande maison de commerce, à venir passer au moins l’hiver chez moi et à tenir mes livres : ce me sera un grand soulagement ! Il a 70 ans, il est vrai ; mais il est encore vert et alerte. Peutêtre me procurera-t-il le repos d’esprit et quelques loisirs de temps à autre. [...]
Notes de bas de page
1 Edmond ; il se ruinera plus tard en Amérique.
2 Suzanne ; voir lettre du 30 août 1881.
3 Adolphe (né en 1859) ; il sera en effet pharmacien et fera de mauvaises affaires ; il épousera Maïki Beck, fille de Théodore Beck, dont une autre fille, sœur de Maïki, Fanny Beck, épousera Louis Steeg.
4 Elise (née en 1857), bonne pianiste ; elle sera, selon la tradition familiale, institurice dans la famille Menuhin et écrira à sa famille son admiration pour les dons musicaux de ses élèves Hepzibah et Yudi Menuhin. Elle épousera Adolphe Benoit, magistrat qui terminera sa carrière à la cour d'appel de Lyon.
5 Etudes au jour le jour sur l'éducation nationale, 1871-1889, Hachette (1879) et Deux mois de mission en Italie, Hachette, 1880.
6 L’Edit de Nantes et sa Révocation, (1598-1685), Education morale et civique, Bibliothèque de la jeunesse française, Paris, Librairie centrale des publications populaires, 1880, 158 pages (mais très petites et peu serrées).
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