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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral 1. La théorie des deux composants et la télicité 2. Modification des types aspectuels et « coercition » 3. Quantisation et événement Notes de bas de page

    De l’aspect sémantique à la structure de l’évènement

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Télicité, quantisation, théorie des deux composants et coercition aspectuelle

    p. 151-190

    Texte intégral 1. La théorie des deux composants et la télicité 2. Modification des types aspectuels et « coercition » 2.1. Situations primitives et situations dérivées 2.2. Les Sémelfactifs du russe 2.3. Théories de la coercition des types aspectuels 2.4. Coercition et adverbiaux 2.5. Critique des modèles référentialistes 3. Quantisation et événement 3.1. Krifka et l’homomorphisme événement/objet 3.2. L’énigme de quantisation en russe Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Il s’agira dans ce chapitre de laisser provisoirement de côté les classifications sémantiques des types de verbes pour remonter d’un étage dans la hiérarchie de la construction des types aspectuels. J’aborde ici en détail les éléments d’interface essentiels à l’énonciation d’une théorie aspectuelle, à savoir la télicité, en comparaison avec sa version algébrique, la « quantisation » (Krifka), ainsi que les opérateurs (marqueurs) qui assurent les transformations de classe sémantique pour les verbes, connus sous le nom de « modification » ou de « coercition1 » des types. La question cruciale est : les principes, les primitives mises en évidence dans les deux premiers chapitres (temps, événement, contrôle/agentivité, etc.) pour le verbe restent-ils actifs aux niveaux supérieurs de l’interprétation, ou bien sont-ils transformés, réinterprétés, réinvestis pour d’autres fonctions dans l’acte énonciatif ? Pour prendre quelques exemples, be V-ing qui transforme une Activité en un État progressif (Moens et Steedman) ne fait-il que cela et est-il réductible à cette seule fonction ? Le verbe sémelfactif russe muni du morphème -nut′ (kriknut′, « pousser un cri ») reste-t-il sémelfactif lorsqu’il est combiné, dans une séquence discursive, à d’autres verbes perfectifs non sémelfactifs ? C’est à ces questions que répondra ce chapitre.

    1. La théorie des deux composants et la télicité

    2La télicité appartient au premier composant aspectuel que Smith appelle « aspect situationnel2 » (aspect sémantique). De Vendler, Smith a emprunté les types aspectuels principaux en y ajoutant toute une série de types aspectuels dérivés. De Garey, elle a étendu l’idée que les deux composants de l’aspect interagissent constamment dans nos représentations des situations verbales, ce qui est vrai, mais ce qui, dans les faits, a tendance à confondre les deux niveaux. C’est la notion d’aspect « point de vue » qui retient l’attention : « les points de vue aspectuels fonctionnent comme les lentilles d’une caméra, rendant les objets visibles au récepteur. Les situations3 sont les objets sur lesquels s’effectue la mise au point des lentilles4 » (Smith 1991 : 91). L’AsPdV est appréhendé à travers cette métaphore du point de vision, de la perspective à partir desquels le locuteur contemple l’événement exprimé dans le VP ; les définitions respectives des points de vue perfectif et imperfectif poursuivent la métaphore visuelle :

    La différence sémantique principale entre les points de vue aspectuels réside dans la différence de quantité de la situation rendue visible. Les points de vue perfectifs incluent les deux points de la situation ; les points de vue imperfectifs focalisent les phases de la situation en excluant les points initiaux et finaux ; les points de vue neutres incluent au moins une phase de la situation5. (ibid. : 93)

    3Points initiaux et finaux inclus ou non : c’est bien le critère de la télicité considérée comme primitive qui établit la ligne de partage entre les types de situations, sur lesquelles viennent ensuite s’appliquer les aspects « point de vue ». Le perfectif ne focalise que les points, les limites du procès, l’imperfectif regarde les phases internes. C’est également la définition bien connue de Comrie (1976) :

    La perfectivité signifie qu’une situation est vue comme un tout indivisible sans distinction des phases qui constituent cette situation. […] L’imperfectivité consiste à envisager la situation sous l’angle de sa structure interne. […] Les formes imperfectives ne peuvent pas être utilisées pour renvoyer à des situations qui n’ont pas de structure interne6. (Comrie 1976 : 41 ; 26)

    4La théorie des deux composants repose sur l’idée que le second (l’aspect grammatical) révèle les propriétés du premier (l’aspect sémantique). Pour l’anglais, le point de vue perfectif (V-ed) transcende la notion de télicité, focalise les points terminaux de n’importe quel procès dans sa globalité : « le perfectif présente dans sa globalité le schéma temporel associé à chaque type de situation7 » (Smith 1991 : 220). Il y a deux cas prototypiques en anglais : un prédicat télique a comme implication que l’événement est achevé parce que le rôle du perfectif est de focaliser ce point final inhérent à ce type de prédicat (1), tandis qu’un événement atélique à l’aspect perfectif (2) marque que l’événement est simplement terminé. Les phrases suivantes illustrent :

    1)

    Mrs Ramsey wrote a letter, # but she didn’t get it written / *she didn’t finish writing it.

    2)

    Lily swam in the pond, but she didn’t swim across it.

    5Beaucoup d’auteurs en fait contestent cette méthode qui consiste à lier trop étroitement la télicité à un contenu lexical8. C’est le cas de Smollett (2005) dans un article au titre révélateur, « Les objets quantisés ne délimitent pas après tout9 » : l’auteur fait l’hypothèse que les trois classes de verbes de type Accomplissement (les verbes de consommation et de création – eat, build –, de performance – play, sing –, de changement d’état – ripen, polish) n’impliquent jamais obligatoirement, dans leur contenu lexical, un point final en anglais ; si point final il y a, c’est par des facteurs pragmatiques qu’on arrive à cette conclusion. Les tests de l’adverbial révèlent cela :

    3)

    Anne-Marie polished the countertop for ten minutes

    4)

    Anne-Marie polished the countertop in ten minutes

    5)

    The chemical reddened for half a minute.

    6)

    The chemical reddened in half a minute.

    6For ten minutes atélicise le procès10 ; in ten minutes, au contraire, le télicise11. Je rajouterai deux exemples de Pustejovsky (1991), déjà utilisés :

    7)

    She baked the potato *in an hour / for an hour.

    8)

    She baked the cake in an hour / for an hour.

    7D’après l’auteur, dans le premier cas la pomme de terre, espèce naturelle, n’est pas transformée à la suite du processus de cuisson, tandis que le gâteau devient une nouvelle espèce après la cuisson, d’où la non-recevabilité de la conjonction entre bake the potato et in an hour. Nous allons voir (p. 168-174) que ces tests de for x time vs. in x time ne sont pas aussi fiables qu’on pourrait le croire pour faire émerger des types aspectuels vraiment distincts.

    8Dans ces exemples, avec le point de vue perfectif, les deux lectures -(télique ou atélique) sont possibles, sans que l’une soit plus naturelle que l’autre. L’explication tient au fait que pour ces verbes de changement d’état, ce n’est pas l’objet qui change dans son intégrité physique, mais une propriété de l’objet, qui peut être évaluée différemment une fois que le processus s’y est appliqué. D’où une certaine latitude dans l’évaluation du point final impliqué ou non selon la nature du procès extralinguistique. L’ambiguïté semble être moindre pour les verbes de consommation et de création, qui eux induisent bel et bien une transformation physique de l’objet. Une fois une pomme mangée, il n’y a plus de pomme ; une fois une maison construite, la maison est là ; le résultat impliqué semble devoir garantir l’existence même du telos. Pourtant, il suffit de modifier les participants au procès pour que le point final ne soit plus une inférence possible, comme le note Smollett :

    9)

    The ant ate the apple for 10 minutes before it rotted into the ground.

    10)

    Steven built a lego tower for three hours. (Smollett 2005 : 50)

    9Notre connaissance du monde (des fourmis et des légos) nous interdit d’inférer que la pomme a été entièrement consommée, et nous permet d’accepter sans problème qu’on puisse passer des heures à construire une tour de légos sans jamais parvenir à rien de concret. Smollett a raison : c’est la notion de progression inhérente au verbe (l’échelle) qui rend la délimitation possible, et c’est le NP avec ses propriétés [ SQA, Verkuyl] lexicalement déjà spécifiées, qui sert à mesurer ce progrès, mais l’information de télicité stricte peut être annulée.

    10Ces remarques appellent deux solutions : 1) soit il faut affiner considérablement les classes de verbes : la simple quadripartition vendlérienne, même augmentée, ne suffit pas : c’est ce que font les théories de modification des types ; 2) soit il convient de redéfinir le concept même de télicité, trop vague : c’est le consensus actuel dans la littérature, qui distingue télicité et bornage12 (voir p. 56-58). Peut-être alors sera-t-il possible d’expliquer un phénomène généralisé en anglais ; les structures avec syntagme prépositionnel, les verbes à particule ou les constructions résultatives sont généralement non ambiguës du point de vue de la télicité :

    11)

    AM polished the countertop to a shine / smooth / polished up the countertop.

    12)

    Eat an apple to the core.

    13)

    She wiped the table down.

    14)

    She painted the door green.

    15)

    The river froze into a block of ice13.

    11Cette théorie devra aussi expliquer pourquoi certaines formations de ce type, pourtant interprétables, ne sont pas grammaticales :

    16)

    *She read the book finished.

    17)

    *She described the accident terrifying.

    18)

    *The psychopath killed the village into a ghost town.

    19)

    *He hated his girlfriend dead.

    12Enfin, idéalement, elle devra également rendre compte du fait que cer-taines de ces formations sont recevables en russe, et pas d’autres :

    20)

    Ona vyterla stol : she wiped / scrubbed the table down.

    She vy-scrubbed table

    21)

    Ona ispisala svoju ručku : her pen has run out of ink. (lit. : she out-wrote her pen)

    She is-wrote her pen

    22)

    *Reka zamërzla v glubu l′da : The river froze into a block of ice.

    23)

    *Ona pokrasila dver′ zelënoj : she painted the door green.

    13La télicité définie en termes vagues ne nous aide pas à comprendre ces phénomènes ; en revanche, les notions de temps (tranches temporelles), de transition et de structure événementielle, une théorie solide sur les préverbes du russe, fourniront des réponses plus appropriées (chapitre 6).

    2. Modification des types aspectuels et « coercition »

    14La théorie des deux composants ne parle pas que de télicité, cependant. Faisant interagir les deux composants (l’AsS et l’AsPdV) de façon systématique, elle permet de prévoir que de nombreux VPs changent de classe sous l’effet d’opérateurs divers de coercition.

    2.1. Situations primitives et situations dérivées

    15Selon Smith (1991), au-delà des types de situations14 de base, c’est-à-dire les classes vendlériennes, il existe deux classes de VPs qui sont des classes dérivées :

    1. les types situationnels modifiés15, obtenus par l’application de verbes aspectuels (begin, continue, etc.) qui modifient le schéma temporel de base du verbe sur lesquels ils portent ; la tradition française parle généralement d’« aspect lexical » dans ce cas.

    2. les types situationnels dérivés16 obtenus par coercition à partir des -classes du type de base. Par exemple, selon l’auteur, Mary fed the cats every day est recatégorisé en Habituel statif, le verbe Sémelfactif Mary knocked at the door for 5 minutes est recatégorisé en Activité sous l’effet de la locution adverbiale temporelle. Cependant, un type situationnel dérivé ne se comporte pas exactement comme la classe de base dont il est dérivé ; par exemple, remarque Smith, un État habituel est compatible avec des adverbes impliquant agentivité et contrôle, ce qu’un vrai État ne tolère pas :

    24)

    *Mary deliberately knew the answer.

    25)

    Mary deliberately refuses dessert every Friday.

    16Parmi les opérateurs de coercition, on trouve évidemment les marqueurs de l’aspect grammatical : on reconnaît à be V-ing la fonction d’opérateur stativisant, qui transforme une Activité en État.

    17L’autre type, que Vendler ne considérait pas, et que Smith ajoute à son inventaire ontologique de base, est la catégorie des Sémelfactifs, décrits comme des événements atéliques et instantanés, comme knock, cough. (Smith 1991 : 55) De façon intéressante, Smith fait référence à l’utilisation de ces termes dans les langues slaves, où effectivement (c’est particulièrement vrai du russe) ces verbes sont immédiatement reconnaissables de par leurs propriétés morphologiques : ils ont un suffixe en -nut′ et sont perfectifs : stuknut′, « frapper », kašljanut′, « tousser », etc. Smith (elle n’est pas la seule à le faire) justifie le traitement séparé des Sémelfactifs à cause de leur trait [– duratif] qui a des conséquences syntaxiques et conceptuelles. En effet, ils sont très souvent sujets à des réinterprétations pragmatiques sous l’effet d’opérateurs de coercition de type adverbial en for ou be V-ing :

    26)

    John coughed for five minutes.

    27)

    John was knocking at the door.

    18Une incompatibilité sémantique surgit entre le caractère sémelfactif supposé de base de cough (« tousser une fois ») et la dénotation de l’adverbial for five minutes, qui contraint une interprétation durative : la contradiction est résolue en considérant que cough, sous l’effet de la coercition exercée par for five minutes, devient une Activité répétée. Il se passe la même chose avec be V-ing : un Sémelfactif n’ayant pas de structure interne, tout comme un Achèvement (John reached the top), be V-ing a pour effet de modifier la configuration de base du Sémelfactif pour en faire une Activité itérée : la phrase 27) implique généralement que John a frappé plusieurs coups. Smith remarque fort justement que tous les types de situation peuvent apparaître dans plus d’une structure syntaxique : « les constellations verbales fonctionnent souvent comme des illustrations de plusieurs types situationnels, une étant basique et les autres modifiées ou dérivées17 » (ibid. : 75). Dowty (1979) arrivait à des conclusions similaires. Certaines langues, comme l’anglais, connaissent une « grande indétermination morphologique » (Smith) qui permet à plusieurs constellations de fonctionner dans des configurations dérivées. L’anglais serait donc responsable de cette interaction forte entre Aktionsart et aspect grammatical à cause de sa pauvreté morphologique : l’aspect grammatical viendrait au secours des VPs trop « pauvres » pour fonctionner dans plus d’une configuration. Smith remarque que le russe est moins indéterminé sur ce point : le cas des Sémelfactifs est intéressant à étudier puisque ces verbes, morphologiquement marqués, sont immédiatement reconnaissables. Le problème est que ces verbes, marqués morphologiquement et sémantiquement, ne le sont plus dans certaines configurations. La question est double :

    • les Sémelfactifs du russe, qui ont le suffixe -nut′, ont-ils invariablement un sens sémelfactif ? Leur transparence morphologique est-elle directement corrélable à un comportement sémantique et syntaxique non ambigu ?

    • le verbe imperfectif dérivé (généralement en -at′ : kašljanut′ / kašljat′, « tousser » ; dvinut′ / dvigat′, « bouger » ; dërnut′ / dërgat′, « tirer un coup sec » ; etc.) a-t-il invariablement le sens d’un Sémelfactif dérivé, à savoir : un Itératif (« tousser, tirer, à plusieurs reprises », etc.).

    19Analysons cela de plus près.

    2.2. Les Sémelfactifs du russe

    20Les données sont les suivantes : pris individuellement, les verbes d’aspect perfectif qui ont le suffixe nasal -nu- en russe désignent majoritairement des verbes au sémantisme sémelfactif, ce qui milite pour l’établissement d’une classe sémantique à part (les Sémelfactifs) sur des bases morphologiques. Mais les faits sont complexes et, comme dans le cas des verbes perfectifs préverbés, nécessitent la prise en compte d’au moins deux niveaux représentationnels : un niveau lexical-conceptuel où ils sont bien sémantiquement sémelfactifs, et un niveau grammatical où ils ne sont « que » perfectifs, c’est-à-dire, où leur sémelfactivité ne compte plus.

    21Morphologiquement, ces verbes constituent une classe immédiatement reconnaissable, et sémantiquement, ils marquent des événements instantanés ; le dictionnaire les définit en invoquant une action ou un mouvement effectué en une fois : tolknut′, « pousser ; give a shove » ; bryznut′, « jaillir soudainement » ; kašljanut′, « tousser ; give a cough » ; glotnut′, « avaler d’un coup », ce que l’anglais rend bien dans la construction avec des verbes légers (give a N). Une indication supplémentaire vient du fait que la catégorie des quelques verbes perfectifs hors couples (perfectiva tantum) contient quelques-uns de ces verbes : ruxnut′, « s’écrouler », xlynut′, « jaillir ». Mais il est bien connu que la morphologie est le lieu des caprices et des usages qui se dérobent ; ainsi, tous les verbes qui ont le suffixe nasal -nu- ne sont pas des Sémelfactifs : c’est le cas de dostignut′, « atteindre » ; mërznut′, « geler » ; vjanut′, « (se) fâner », etc. ; le premier est d’aspect perfectif, les deux derniers sont imperfectifs. Un indice morphologique indique cela : au passé, les deux derniers perdent leur suffixe (30, 31), tandis que les vrais sémelfactifs (28, 29) ne le perdent pas :

    28)

    On tolknul eë : il l’a poussée.

    29)

    On kašljanul : il a toussé.

    30)

    Reka mërzla : la rivière gelait.

    31)

    On dostig celi : il a atteint le but.

    22Une fois cela admis, les difficultés commencent :

    • Pour un grand nombre de verbes qui ont le suffixe -nu-, « la valeur sémelfactive […] est atténuée ou inexistante » (Guiraud-Weber, 1988 : 18) ; exemples : obmanut′, « tromper », vernut′, « revenir ». Ce procédé de suffixation nasale est devenu très productif en russe contemporain, surtout dans la langue populaire et argotique : il s’applique même aux emprunts. Le lien entre le suffixe sémelfactif initial pur et les formations nouvelles est parfois difficile à détecter, comme par exemple dans : kritiknut′, « adresser une critique, mettre sur le grill » (familier), risknut′, « prendre un risque, tenter le coup » (familier), spekul′nut′, « spéculer, boursicoter » (familier), etc. (ibid. : 18). Ce dernier verbe est plutôt itératif que sémelfactif, ce que révèle la traduction française par « boursicoter ».

    • D’autre part, beaucoup de verbes ont un sémantisme clairement sémelfactif mais n’ont pas -nu- : sxodit′ (« faire un saut » au magasin, pour acheter quelque chose, etc.) ; zabludit′sja (« s’égarer ») ; sxvatit′, « saisir » ; udarit′, « frapper, donner un coup », etc.

    • Enfin et surtout, un verbe en -nu- fonctionnera comme un « partenaire aspectuel (perfectif) valide » banal (Forsyth) d’un verbe imperfectif ; c’est le cas dans l’exemple ci-dessous :

    32)

    Gde-to zvjaknulo ruž′ë. Kažetsja, kto-to kriknulP. A možet byt′, i nikto ne kričalI – prosto čuditsja ot tišiny : Somewhere a rifle clattered. There seemed to be a shout. But perhaps nobody had shouted – maybe it was the stillness making one imagine things.

    23Dans 32), la nuance de sémelfactif est non pertinente, diluée dans l’opposition aspectuelle : quel que soit le sens que l’on donne à l’opposition perfectif/imperfectif dans ces deux phrases, elle est d’une nature tout autre que l’opposition sémantique entre Sémelfactif/Itératif : dans le premier cas, un fait nouveau est introduit sur la scène de la narration (perfectif), puis son occurrence est niée par un interlocuteur, ce qui contraint obligatoirement à l’utilisation de l’imperfectif, et ce quelle que soit la classe sémantique du verbe. De façon cruciale, il n’est pas possible de soutenir que l’application du morphème imperfectif (kriknut′ → kričat′) transforme une situation Sémelfactive en situation Itérée : comment cela pourrait-il être le cas puisque dans 32) le narrateur dit que personne n’a pas crié ? La négation contraint l’emploi du verbe imperfectif – c’est un fait formel, qui neutralise l’aspect sémantique du verbe.

    24L’examen rapide du sémelfactif russe (qu’il n’est donc pas possible d’écrire Sémelfactif) conduit à la conclusion suivante : au niveau conceptuel-lexical, pris individuellement, le verbe en -nu- décrit bien généralement une activité qui consiste en un événement unique ponctuel ; mais le russe montre qu’au niveau grammatical-discursif, il se comporte comme n’importe quel autre verbe perfectif. Ce qui semble pertinent à un niveau donné ne l’est plus au niveau supérieur.

    25Voyons à présent si les théories de type « coercition », telle que celles développées par Moens et Steedman (1988) et de Swart (1998), donnent des résultats plus convaincants pour l’anglais.

    2.3. Théories de la coercition des types aspectuels

    26Cette discussion me permet d’introduire d’autres concepts largement utilisés dans la littérature sur la classification des propriétés aspectuelles des verbes : la notion de culmination. Chez Moens et Steedman (1988), les prin-cipes de classement aspectuel reposent sur la reconnaissance de toute une classe de dépendances entre les situations prédiquées :

    Le terme « type aspectuel » renvoie à la relation qu’un locuteur prédique d’un événement particulier que son énoncé décrit, par rapport aux autres événements dans le domaine discursif18. (Moens et Steedman 1988 : 94)

    27Un prédicat définit un état du monde à un moment donné en fonction des autres états ou événements contingents que le locuteur perçoit. Voici les cinq classes distinguées, sur ces critères, par Moens et Steedman (1988) :

    • Harry reached the top est une Culmination : le prédicat décrit une situation ponctuelle qui implique une transition vers un nouvel état du monde, que les auteurs nomment l’État conséquent. On reconnaît la classe des Achèvements vendlériens (recognize, win the race).

    • Harry hiccupped est un Point : le prédicat décrit également une situation ponctuelle mais dont l’État conséquent est nul. On reconnaît la classe des Sémelfactifs (tap, wink).

    • Harry climbed est un Processus : le prédicat décrit une situation étendue ; aucun État conséquent n’est souligné par le prédicat. Ce sont les Activités de Vendler (swim, play the piano).

    • Harry climbed to the top est un Processus Culminé19 : le prédicat décrit une situation étendue et implique la transition vers un nouvel état (une Culmination). Ce sont les Accomplissements.

    • Ces quatre classes sont des Événements ; ils s’opposent aux États (Harry is at the top), qui décrivent des états de choses20 indéfiniment étendus.

    28Cette classification des prédicats se fait selon deux dimensions, deux séries de critères, un critère aspectuel-discursif, l’autre aspectuel-temporel : 1) [+ conséquence / – conséquence] ; 2) [+ atomique / + étendu]. Elle intègre les acquis de Vendler (le temps interne du verbe) et ceux de Bach (le caractère contingent des Eventualities), accordant aux notions de Culmination et d’État conséquent une prominence ontologique. Moens et Steedman ont raison d’insister qu’il n’existe des événements que dans le domaine du discours, que ceux-ci sont une construction linguistique avant tout. Ces profils aspectuels sont bien « des propriétés de phrases utilisées dans un contexte » (ibid. : 96).

    29Ensuite interviennent différents opérateurs, dont les marqueurs d’aspect grammatical (be V-ing, have V-en), qui ont pour rôle de modifier les descriptions de base des types situationnels. De Swart (1998) partage cette façon de voir21. Dans cette optique, le progressif est une fonction qui transforme un prédicat en processus. De la même façon, le parfait22 est une fonction qui transforme n’importe quel procès en Culmination. Le terme de « transition » devient le terme clé dans la théorie ; la modification des types aspectuels est prise dans un réseau de transitions, qui aboutit aux types dérivés suivants après application de ces deux fonctions (progressif et parfait) aux cinq classes de base :

    État habituel / État conséquent / État progressif / État lexical23.

    30Chez de Swart, il faut ajouter le type « État de l’événement ». Par exemple, la phrase

    33)

    Mary was reading a book

    est représentée ainsi par l’auteur, qui utilise les schémas rectangulaires (« boxes ») empruntés au cadre de la DRT24 de Kamp and Reyle (1993) :

    s(tate) [PROG [e(vent) : [x read y]]]

    31L’intuition me semble juste lorsque l’auteur écrit que « seule l’existence de l’État de l’événement en cours est asserté [avec le progressif]25 » (de Swart 1998 : 355), mais la formulation est quelque peu obscure : qu’est-ce exactement qu’un État d’un événement ? Moens et Steedman (1988) donnent un exemple concret d’application de ces fonctions pour la phrase Sandra is hiccupping ; sous l’effet de be V-ing, le verbe hiccup, de sémelfactif, devient également un État progressif :

    Étape 1- (point(Sandra hiccup)) →
    Étape 2- (process(iteration(point (Sandra hiccup)))) →
    Étape 3- (progressive ((process(iteration(point (Sandra hiccup))))). (Moens et Steedman 1997 : 97)

    32Mais la phrase suivante, sans be V-ing, est normalement comprise comme dénotant un événement itéré :

    34)

    He hiccupped ten times in a row.

    33La coercition semble avoir lieu naturellement, sans be V-ing. Dans ces conditions, on peut se demander ce que rajoute le progressif dans l’étape 3. Et même sous l’effet de be V-ing, l’itération n’a rien d’automatique : imaginons un scénario dans lequel un film au ralenti est projeté, montrant un personnage pris d’un hoquet ; dans ce cas, un seul hoquet suffit pour pouvoir énoncer On this video, Sandra is hiccuping. Notons que les verbes sémelfactifs perfectifs russes en -nu- supportent sans aucun problème l’itération :

    35)

    On kašljanulP desjat′ raz podrjad : il a toussé dix fois de suite.

    34Pour une Culmination au progressif comme Harry was reaching the top, le cheminement est plus compliqué :

    1- (culmination (Harry reach the top))
    2- (preparatory process (culminated process(culmination (Harry reach the top))))
    3- (progressive (preparatory process (culminated process(culmination (Harry reach the top))))

    35Pour obtenir la bonne interprétation (à savoir, que Harry était sur le point d’atteindre le sommet), en vue d’ajouter l’opérateur progressif, il faut donc :

    1. ajouter un « processus préparatoire » à l’événement principal ;

    2. qui dit processus préparatoire à une Culmination dit ajout d’un Processus culminé qui précède celle-ci ;

    3. ajouter l’opérateur progressif ;

    4. retrancher la Culmination associée à reach the top.

    36Le rôle « coercitif » de be V-ing consiste donc à supprimer la « Culmination » associée au VP de base, transformée en « Culminated process ».

    37Ces théories permettent de rendre compte de l’intuition selon laquelle la description d’une situation dans une instance de discours est complexe, est la somme de l’aspect sémantique du type de base et des autres éléments de la phrase : en cela, elles intègrent bien un niveau de construction linguistique et pas seulement logique. Cependant, leur point faible est qu’elles utilisent directement les classes sémantiques dans la construction d’une théorie aspectuelle, réduisant cette dernière à seulement cela, c’est-à-dire au fond à une classification simplement élargie. Or, la discussion des chapitres précédents, notamment sur le russe, a montré que l’aspect met en jeu d’autres paramètres, dont le statut du sujet et de l’objet (cf. p. 130 ; p. 133-136), qui n’ont rien d’aspectuel au sens trivial du terme. Pour l’anglais, depuis les travaux de Landman, Asher (1992), d’Adamczewski (1976, 1982), de Delfitto (2004), on sait que be V-ing est un opérateur plus complexe que ces présentations ne le laissent entrevoir. Mais il y a des objections plus immédiates au sein même de la théorie telle qu’elle est présentée. J’en vois trois principales :

    381) Si une Culmination devient un Procès culminé par l’effet de l’application du foncteur progressif, il est souhaitable que le type dérivé obtenu partage les mêmes propriétés que les vrais Procès culminés, par exemple : qu’il entre dans les constructions résultatives ; un Procès culminé standard (un Accomplissement vendlérien) admet sans problème les constructions avec particule et autres constructions résultatives :

    36)

    Write up a report, write in an appointment.

    37)

    Write somebody out of a TV script, write off a car, write your way into the graduate school of your choice.

    ce qu’une Culmination (Achèvement) prototypique ne peut pas faire :

    38)

    *The psychopath killed the village into a ghost town26.

    39)

    *He reached his way onto Mount Everest.

    39Rajouter be V-ing devrait alors légitimer ces phrases, ce qui n’est pas le cas, tout du moins dans une interprétation progressive-durative :

    40)

    *He was reaching his way onto Mount Everest (when I met him).

    Un Achèvement refuse de se laisser « forcer » à devenir un Accom-plissement, quel que soit l’opérateur qu’on lui applique.

    402) Il est souhaitable de considérer que l’opérateur be V-ing est unique dans sa fonction logique, ce que souligne Dowty (1977): « Je fais l’hypothèse qu’une analyse adéquate doit employer exactement le même opérateur PROG pour les deux phrases [John was drawing a circle ; John was pushing a cart]27 ». (Dowty 1977 : 262). Or, dans le modèle discuté ici, selon la classe de base à laquelle il s’applique, PROG aboutit à créer des types sémantiques très différents :

    41)

    The president is speaking.

    41Dans 41), be V-ing opérateur stativisant dérive un État progressif (Vlach 1981, dit la même chose). Mais, ajouté à un État canonique, il n’est plus stativisant mais « dynamisant » : en effet, dans certaines configurations, l’ajout de l’opérateur de coercition PROG semble jouer le rôle exactement inverse de celui décrit ci-dessus : dans les phrases suivantes, empruntées à Smith (1991) :

    42) Susan is liking this play a great deal.

    43) Peter is believing in ghosts these days,

    42l’auteur écrit que « l’État a été préalablement transformé en une éventualité dynamique avant l’application du Progressif28 » (Smith 1991 : 362). On a là un opérateur multifonction, qui fait une chose et son contraire. De Swart précise que « la valeur de l’opérateur caché [celui qui effectue la transformation avant l’application de la fonction PROG] dépend du contexte linguistique et de la connaissance du monde29 » (de Swart 1998 : 363) : dans ce cas, il est suspect d’en faire un marqueur stativisant.

    433) Il y a des objections plus sérieuses si on considère l’imparfait des langues romanes. Comme le fait remarquer Delfitto (2003) à propos de l’imparfait italien (le raisonnement vaut pour le français), si l’on admet la théorie qui fait de celui-ci un opérateur de coercition « naturel » de stativité, on prédit bien 44) et 45), qui intuitivement sont statiques, mais pas 46), et encore moins 47) (par souci de simplification, je choisis à dessein des exemples avec l’imparfait en français, qui fonctionne de la même façon) :

    44)

    Anne était triste.

    45)

    Anne écrivait une lettre 

    46)

    *La pianiste jouait la sonate pendant huit heures.

    47)

    Le 6 août 1945 le Japon capitulait30.

    44Delfitto note que l’imperfectif ajoute une dimension modale, qui reste totalement inexpliquée dans une théorie de la coercition. L’imparfait dans 44) dérive un État canonique en État ; dans 45), le Procès culminé « écrire une lettre » devient habituel ou progressif, c’est-à-dire un État dérivé ; en toute logique, dans 46), pour exprimer que l’événement dynamique « jouer une sonate » s’est étalé sur une durée équivalente à huit heures, il faudrait supprimer le composant dynamique/transitionnel propre à « jouer une sonate » et le meilleur candidat pour faire cela devrait être -ait, stativisant ; pourtant 46) est agrammatical dans une interprétation épisodique. L’explication de de Swart fait appel à l’idée que l’imparfait français est sensible à l’aspect, en particulier qu’il dénote nécessairement un événement homogène ou cumulatif (dans le sens de Krifka) ; dans ce cas, la phrase 46) dénotant une situation bornée (« jouer + la sonate »), donc quantisée, l’imparfait n’est plus possible, seul le passé simple est en mesure de dériver un État borné. Cependant, si on enlève le COD « la sonate », responsable de la quantisation, la phrase ne s’améliore pas : la phrase *Elle jouait pendant 8 heures est tout autant irrecevable. C’est le bornage dû à « pendant 8 heures » qui bloque l’emploi de l’imparfait dans une interprétation ponctuelle spécifique. Enfin, quant à 47), l’analyse de -ait comme opérateur stativisant et cumulatif est fortement contre-intuitive : la phrase dénote un événement total qui a exactement les mêmes conditions de vérité que son correspondant au passé simple (Le Japon capitula le 6 août 1945), un fait noté et commenté par Jayez (1999)31.

    45Ces données soulignent la limite des théories de la coercition. Comme le note Jayez, « si la coercition est disponible sans restriction, quelles -preuves reste-t-il de la sensibilité aspectuelle de l’imparfait32 » ? J’en conclus que l’aspect grammatical ne nous dit rien sur la structure interne du VP/vP. Pour Delfitto, il ne faut pas « limiter la sémantique de l’aspect grammatical au même domaine ontologique que celui qui est pertinent pour l’Aktionsart33 » (Delfitto 2003 : 120) ; il propose d’analyser les formes imperfectives (progressif compris) comme instanciant un schéma prédicationnel dont la finalité est d’assigner une propriété au sujet de prédication34, analyse qui n’est pas sans rappeler celle d’Adamczewski (1976) sur be V-ing. Ce type d’analyse contraste fortement avec les théories de la coercition des types.

    46Selon Moens et Steedman, le present perfect have V-en est une fonction qui transforme une Culmination en un État conséquent. Le premier exemple donné est :

    48)

    Harry has reached the top,

    avec comme conséquence principale que Harry est encore au sommet : le type dérivé à partir d’une phrase au parfait est la dénotation d’un État conséquent, qui est contingent à l’événement principal. On retrouve là l’idée de Jacobson (1957, 1972) qui opposait, dans la catégorie du verbe, l’aspect, le temps et l’ordre ou taxis : le parfait sert à marquer l’ordre des phases du procès (phase préparatoire/culmination), en particulier l’état postérieur ou conséquent. Un principe que les auteurs postulent est le fait que les conséquences doivent encore se faire sentir au moment de parole (c’est la traduction du sens de pertinence actuelle35 attaché au parfait). Si la source (input) de la fonction parfait est un Point (Sémelfactif), le parfait est curieux (??The star has twinkled). Effectivement, le locuteur n’a aucune raison de maintenir l’état de scintillement de l’étoile dans son présent comme se distinguant d’un autre état contingent. Une phrase au parfait est pragmatiquement bien formée si elle dénote un contraste minimal entre deux états du monde pertinents, ce qui est juste. Le problème est que l’on sait bien, depuis les travaux de McCawley (1971, 1979), Mc Coard (1978), Inoue (1979) et beaucoup d’autres, que cette notion d’État conséquent est extrêmement difficile à définir ; un exemple particulièrement intéressant de Weinrich (1973) nous laisse perplexe quant à l’État conséquent de la situation décrite :

    [Une jeune femme écrit à un ami : ]

    49)

    Here are my facts :

    The weather has been incomparable. There have been many parties on sea and on land. I leave all reunions which have been abandoned to conversation only and for which the host has made no plans for entertainment36.

    47Le beau temps se maintient-il dans le temps présent de la locutrice ? Y a-t-il des conséquences à cette donnée climatique ? Comme le dit Weinrich, de cela nous ne savons absolument rien. En revanche, Here are my facts nous met plus sur la voie : le present perfect a un pouvoir explicatif37 manifeste (Inoue 1979), ce qui est une notion discursive et non sémantique. Spejewski (1996 : 10) note que les verbes d’État au present perfect dans une lecture indéfinie sont intuitivement plus événementiels que les mêmes États employés dans d’autres configurations parce que le perfect les fait « déborder » de leur temps de référence (reference time) habituels :

    50)

    I have been very happy.

    I have been with Franck when he lost his temper.

    48Moens et Steedman notent deux autres difficultés :

    491) Le parfait, dont la fonction est de transformer une Culmination en un État conséquent, semble redondant puisqu’un État conséquent est déjà une Culmination ; on se demande ce qui différencie Harry reached the top de Harry has reached the top ; et effectivement, l’étude de textes montre que très souvent, le même procès extralinguistique avec les mêmes conditions de vérité peut être exprimé successivement par un prétérit et un present perfect :

    51)

    “Miss Honeychurch, your brother has told me…”

    “Did he ?”38

    502) Si on considère le prédicat climb Mount Everest, qui est un Procès culminé, on devrait s’attendre à ce que le parfait puisse exprimer normalement le fait que l’État conséquent d’avoir atteint le sommet est vrai dans le présent déictique du locuteur ; or, Moens et Steedman notent avec raison que la question :

    52)

    Have you climbed Mount Everest yet?,

    ne peut pas être posée par un reporter qui demanderait à un alpiniste s’il vient d’arriver au sommet ; il devra changer de verbe : l’énoncé 53) est bien meilleur dans cette situation :

    53)

    Have you reached it yet?

    51Une autre modification doit avoir lieu, qui empêche le parfait de dénoter directement un état présent immédiat. C’est que le prédicat climb Mount Everest décrit un exploit non banal qui pragmatiquement oriente vers une lecture expérientielle : climb Mount Everest focalise tout le trajet de l’ascension, d’où le caractère peu approprié de la phrase pour interroger sur le passé immédiat du personnage.

    52Les auteurs captent une intuition importante qu’il faut expliquer. Il y a effectivement une composante « expérientielle » très souvent attachée au present perfect, responsable de cet effet statif, mais qu’il me semble préférable de faire dériver de la définition du sémantisme de la forme have V-en, à laquelle la littérature contemporaine attribue une forte composante pragmatique, de type épistémique modale (Portner 2003), de possibilité future (Katz 2003), ou encore marquant un pouvoir explicatif fort (Inoue 1979), et qui ne provient pas d’une ontologie d’Aktionsart partagée avec les États. Comme pour be V-ing, si un effet stativisant est effectivement défendable dès lors qu’on s’intéresse au fonctionnement discursif des formes impliquées, au niveau de la classification sémantique du verbe, au niveau VP, un verbe dynamique dans sa dénotation première reste dynamique.

    2.4. Coercition et adverbiaux

    53J’ai laissé en suspens la question de l’interaction des adverbiaux en for x time et in x time, qui eux aussi participent de ce phénomène généralisé de modification des types aspectuels. Rappelons que depuis Vendler, les adverbiaux duratifs for x time / in x time sont, avec le test du progressif, des diagnostics d’appartenance de tel ou tel prédicat à la classe des prédicats téliques ou atéliques. Dans l’analyse traditionnelle, l’incompatibilité de for x time avec un Accomplissement s’explique par le fait que celui-ci inclut la borne de droite dans sa dénotation ; or, for NP ne peut quantifier qu’une situation homogène, d’où les possibilités et impossibilités suivantes :

    54)

    John ran for an hour.

    55)

    ?? John ran in an hour.

    56)

    *John opened the window for five minutes.

    57)

    John opened the window in five minutes.

    5454) est légitime car ran, verbe d’Activité, se prête à l’implication : x V-ed for some time → à tout moment, x V-ed était vrai. En revanche, 56), verbe d’Accomplissement, ne se prête pas à l’implication : x V-ed for some time. Verkuyl (1989) voit au moins deux problèmes dans la capacité de ces tests à fournir des diagnostics fiables de l’appartenance d’un verbe à telle ou telle classe aspectuelle :

    55– Le test en for x time ne fonctionne pas bien avec certains prédicats comme les suivants :

    58)

    For hours Judith ate sandwiches.

    59)

    For some time she browsed in that book.

    Eat sandwiches et browse in that book sont des Activités, pourtant il n’est pas possible de dire qu’à tout instant le référent du sujet menait le même type de sous-activité que celle exprimée par le prédicat global : les VPs de 58) (eating sandwiches) et de 59) (browsing in that book) ne peuvent pas être utilisés pour verbaliser des scénarios dans lesquels le locuteur veut décrire l’état de la situation après le premier sandwich mangé ou après les deux premières pages du livres tournées. Dit autrement, même si tout instant observé pendant lequel quelqu’un mange des sandwiches peut effectivement être décrit au moyen du même VP (« manger des sandwiches »), le même VP ne peut pas décrire quelqu’un qui mange son premier sandwich.

    56– Quant au test de in x time, il n’est pas exactement parallèle au test de for x time car il induit d’autres lectures possibles ; dans une interprétation un peu artificielle, mais néanmoins possible, 55) peut signifier « it took him (less than) an hour before he started to run » (Verkuyl 1989 : 50). Or, toute notion d’inchoativité est absente dans l’autre test, ils ne sont donc pas parallèles

    57Zucchi (1998) aboutit à une conclusion similaire, en présentant d’autres arguments. L’exemple suivant montre qu’un item comme bake the cake réagit aux tests comme un prédicat d’Activité et d’Accomplissement, comme nous l’avions déjà noté :

    60)

    John baked the cake for / in an hour.

    58Le test de for x time le range dans la classe des prédicats d’Activités. Si bake the cake peut être prédicat d’Activité (ce que révèle la compatibilité avec for an hour), logiquement il devrait alors aussi se comporter comme le verbe d’Activité run vis-à-vis de l’autre test de Vendler, le test de l’imperfectif (du progressif) ; or, ce n’est pas le cas : si une phrase comme John was running implique bien John ran, la phrase John was baking the cake, n’implique pas John baked the cake. L’irrecevabilité de la phrase suivante est également inattendue :

    61)

    ??John baked the cake, but he was interrupted before the cake was baked.

    59John baked the cake utilisé seul ne peut pas signifier simplement que John a été engagé à un moment dans l’activité désignée par bake the cake : l’association du point de vue perfectif -ed et d’un prédicat comme bake the cake force la clôture existentielle. L’adjonction de for an hour change la donne :

    62)

    John baked the cake for an hour, but the cake wasn’t baked.

    60For an hour fait ressortir le côté simplement « processuel » atélique de bake the cake, contrairement à open the window plus haut (exemple 56). Ce dernier se comporte comme le VP prove the theorem, qui n’admet jamais ce jeu et a une lecture quantisée/télique obligatoire :

    63)

    John proved the theorem in / *for an hour.

    64)

    *John proved the theorem, but he was interrupted before the theorem was proved.

    65)

    *John proved the theorem for an hour, but the theorem wasn’t proved.

    61L’explication de Zucchi tient à notre conception différente de ce qu’est une « culmination » (dans le sens de Parsons 1990) pour un événement de type bake the cake et un événement de type prove the theorem : « … pour des événements de type “faire cuire un gâteau” ce qui constitue un point final reste vague, tandis que pour des événements de type “prouver un théorème” ce n’est pas le cas39 ». (Zucchi 1998 : 362). L’auteur associe une propriété de non-cumulativité relative au premier prédicat, et une propriété de cumulativité stricte au second. L’opposition, que je rappelle, peut ainsi être expliquée :

    66)

    ??John baked the cake, but he was interrupted before the cake was baked.

    67)

    John baked the cake for an hour, but the cake wasn’t baked.

    62Notre idée de la culmination de bake the cake étant vague, il est possible d’asserter 67) si on veut simplement dire que John a fait presque tout ce qu’il faut faire pour faire cuire un gâteau, même s’il manque des étapes : for an hour étend la dénotation de ces sous-événements non cumulatifs de telle façon qu’est mimé l’événement total « culminé ». 66) n’est pas possible puisque par défaut, la clôture existentielle de -ed laisse entendre une totalité. Smolett (p. 153-154) avait raison : mis à part les cas explicites où le jugement de télicité est inhérent à la structure interne du verbe (comme dans prove), la plupart du temps un jugement définitif est inféré sur la base de notre connaissance du monde. Il faut donc plus que jamais se pencher sur la structure interne du verbe, sur le type d’événement que celui-ci lexicalise, sur son identité sémantique propre, sinon ce test reste inexpliqué. Tout comme en russe il faut s’interroger non pas sur les propriétés aspectuelles du verbe (se reporter à l’exemple de rezat′, « couper », p. 135-137), mais sur son schéma de lexicalisation inhérent, qui n’est pas le même que celui de l’anglais cut.

    63Le russe fournit des données également fluctuantes par rapport à ces tests : s’il est vrai que la combinaison « syntagme prépositionnel en za + NP, (« in x time ») suivi d’un verbe perfectif implique généralement l’existence d’un événement achevé, la combinaison entre les locutions adverbiales v tečenie (accusatif) + NP ou simplement le NP temporel à l’accusatif (les équivalents de l’anglais for x time), accompagnés d’un verbe imperfectif, implique ou n’implique pas d’achèvement :

    68)

    Vse, čto ja za desjat′ let zarabotalP, riskuja svoim imenem i žizn′ju, – vsë poterjal, v odin den′.

    Tout ce que j’ai gagné en dix ans, risquant mon nom et ma vie, j’ai maintenant tout perdu, en un jour.

    69)

    Čtoby izbavit′sja ot mužickix zapaxov, ja dvadcat′ minut mylI sebe mylom i tërI močalkoj, čistilI zuby, brilsjaI, mazalsjaI kremom « Nivea » i tol′ko posle ètogo […] vošël v eë spal′nju.

    Afin de me débarrasser de mon odeur corporelle, pendant vingt minutes je me suis lavé au savon puis essuyé avec un gant de crin, me suis brossé les dents, rasé, enduit de crème Nivéa et seulement après cela je suis entré dans sa chambre40.

    64Dans 69), le circonstant temporel (« pendant vingt minutes ») contraint le passage à un verbe imperfectif même dans un contexte narratif où ces événements sont présentés dans une successivité chronologique. La notion de plan du discours, si importante en anglais et en français puisqu’elle induit une hiérarchie entre formes de récit (passé simple, passé composé) et formes de commentaire (imparfait), est très lâche en russe. Les imperfectifs de 69) n’affectent pas le jugement de télicité : on comprend que le personnage masculin qui finit par entrer dans la chambre de la jeune fille dans le but de la séduire est propre, bien rasé, il sent bon, etc.41 Dans 68), la préposition za ne construit pas seulement un sens télique, elle signifie explicitement un franchissement de limite, spatiale (le sens est alors : « au-delà, derrière »), ou temporelle (le sens est « après tel repère, tel procès »). A.  Timberlake (2004) note que l’adverbial en za- + NP s’utilise souvent pour insister sur le fait qu’un obstacle a été surmonté, ce que ne dit pas la préposition anglaise in, qui ne construit qu’un cadre délimité (d’où le terme anglais de « frame adverbial »).

    65Une fois ces remarques générales effectuées, les contre-exemples sont très nombreux : les combinaisons za- + verbe imperfectif (70) et v tečenie + verbe perfectif (81, 82) sont courantes :

    70)

    Dejstvitel′no, BBP strany rosI za èti gody neploximi tempami : En effet, le PNB du pays, pendant ces années, a augmenté à des rythmes convenables42.

    66On pense immédiatement à l’emploi de in x time suivi d’un verbe au present perfect en anglais dans le sens expérientiel – « étendu » :

    71)

    The GNP has considerably risen in these past years.

    67Plus surprenante est la combinaison v tečenie (« au cours de ») + perfectif pour dénoter un événement soit multiple mais limité (72), soit ponctuel-unique (73) :

    72)

    V tečenie goda rossijskie sociologi oprosiliP bolee 5 tysjač sootečestvennikov iz Armenii, Belorusii, Kazaxstana… 

    Pendant un an des sociologues russes ont interrogé plus de cinq milles ressortissants russes vivant en Arménie, en Biélorussie, au Kazakhstan, etc.

    73)

    Neobxodimo byt′ uverennym v tom, čto prinjatyj bjudžet budet realizovyvat′ komanda, kotoraja v tečenie ètix trëx let ne smenitsja P. 

    Il est nécessaire d’avoir la certitude que le budget voté sera mis en œuvre par une équipe qui ne changera pas pendant les trois ans à venir. 

    68Il y a une différence de sens entre za et v tečenie : la première préposition focalise une période limitée (« dans l’espace de X et après »), et v tečenie insiste sur une durée (« au cours de X »). Ces exemples montrent que la distinction entre verbe perfectif et verbe imperfectif est à chercher ailleurs. En particulier, le perfectif dans 72) (oprosili) malgré la présence de v tečenie goda (for x time), n’est possible que parce que le complément d’objet est un DP quantifié par un numéral (« plus de 5000 compatriotes… »). De façon cruciale, la substitution par un complément non quantisé obligerait à revenir au verbe imperfectif :

    74)

    V tečenie goda rossijskie sociologi oprašivali I žitelej ètogo goroda : Pendant un an des sociologues russes ont interrogé les habitants de la ville.

    69De nouveau, plus qu’un problème d’aspectualité ou de temporalité stricte, c’est la question de la nature de l’objet qui décide in fine de l’utilisation du verbe perfectif ou imperfectif. Il semble qu’en russe l’adverbial (qu’il soit de type in x time ou for x time) contraigne fortement l’imperfectif dès qu’il rend saillante la situation du référent du sujet : on a un imperfectif expérientiel dans 70), malgré la présence de za èti gody (in all those years), des imperfectifs narratifs dans 69) avec l’adverbial dvadcat′ minut (for 20 minutes).

    70D’autres arguments me confortent dans cette hypothèse : il existe un préverbe, pro-, qui ajouté à un verbe de base imperfectif, rend celui-ci perfectif (comme n’importe quel préverbe) en soulignant justement la durée du procès (son caractère « intervallique ») ; l’événement est cumulatif, a la propriété sub-intervallique, pourtant le verbe est perfectif :

    75)

    Čerez dva časa ja byl v Bronnicax, tam, podmerzaja s tremja aborigenami na stancionnoj ploščadi, sorok minut proždal P poslednij avbtobus do posëlka Volzanka, a kogda dobralsja nakonec do Fedinoj « dači », ona okazalas′ tëmnoj i zapertoj.

    Deux heures plus tard j’étais à Bronnitsy, là, à me geler sur le quai de la gare avec trois ostrogoths, j’ai attendu le dernier autobus pour le village de Voljanka pendant quarante minutes, puis lorsque je suis finalement arrivé à la datcha de Fedia, elle était fermée et il n’y avait aucune lumière43.

    71Ce perfectif en pro- s’utilise la plupart du temps dans un contexte de récit (oralisé ou non)44 ; un fait très intéressant est à noter : lorsque le circonstant temporel duratif est antéposé, ou en position médiane, entre le sujet et le verbe, on doit utiliser le verbe imperfectif, ce que révèlent les exemples suivants :

    76)

    On prožil P / žilI v Moskve tridcat′ let : Il a vécu à Moscou pendant 30 ans.

    77)

    Tridcat′ let on ??prožil P / zil I v Moskve.

    78)

    On tridcat′ let žil I v Moskve.

    72La seule analyse qui me semble plausible à ce stade pour expliquer ces différences consiste à renoncer pour le moment aux explications qui utilisent les notions aspectuo-temporelles, et à invoquer la fonction des temps/aspects défendue par Benveniste et surtout Weinrich (1973) : dans 78), c’est l’attitude de locution que Weinrich nomme le mode du commentaire (le « monde commenté ») qui oblige l’énonciateur à utiliser un imperfectif. Ce phénomène d’antéposition d’un adverbial de temps (frame) est connu pour déclencher très souvent des formes imperfectives (cf. l’exemple 47 avec l’imparfait français).

    73En conclusion, les adverbiaux temporels en russe ne remplissent pas la fonction pour laquelle ils sont sollicités dans les hypothèses aspectuelles : ils ne montrent rien de plus que la simple alternance perfectif/imperfectif ne révèle par elle-même. Ils font percevoir en tout cas que la télicité ou l’atélicité de l’aspect sémantique du verbe ne nous éclaire pas directement sur la nature de l’opposition perfectif/imperfectif : le vrai défi consiste à expliquer les très nombreux cas de synonymie aspectuelle, c’est-à-dire les cas où le choix d’un verbe ou de l’autre ne modifie en rien les conditions de vérité de la phrase. Confrontés à ces problèmes redoutables, quelles solutions adoptent les auteurs pour sauver la théorie des deux composants et de la coercition des types ?

    2.5. Critique des modèles référentialistes

    74Une issue possible consiste à faire intervenir la pragmatique. Dans la toute dernière phrase d’Aspect (1980), Comrie s’interroge justement sur la capacité des théories vériconditionnelles à modéliser l’aspect grammatical :

    Un problème posé par l’application de cette sorte d’analyse (la sémantique des modèles) à l’aspect dans le sens auquel ce concept est compris dans ce livre est que les oppositions aspectuelles sont souvent subjectives plutôt qu’objectives, c’est-à-dire qu’elles ne conduisent pas nécessairement à des différences en termes de valeur de vérité, sauf si la perspective du locuteur sur la situation est également incluse dans la représentation sémantique45. (Comrie 1980 : 133)

    75C’est exactement ce que les auteurs qui se sont penchés sur le paradoxe du progressif (Asher, Landman 1992, Bonomi 1997, Portner 1998) ont entrepris de faire46. Smith (1991) est également consciente des nombreux obstacles qui se dressent dans la formulation d’une définition sémantique de l’aspect comme catégorie de U(niversal) G(rammar) au moyen de la théorie des deux composants ; l’existence de sens idiosyncrasiques propres à chaque langue la conduit à inclure immédiatement après sa définition sémantique de l’AsPdV un niveau d’interprétation pragmatique qui modifie les points de vue (perspectives) des locuteurs sur les situations et peut même radicalement changer la définition sémantique initiale :

    Au niveau pragmatique, le sens d’un point de vue interagit avec des principes informationnels généraux et des conventions propres à chaque langue. […] Les conventions d’utilisation aspectuelles permettent des inférences qui modifient ou augmentent le sens aspectuel47. (Smith 1991 : 92)

    76Nous avons déjà vu à quel point cela se vérifie pour le russe. Selon Smith, une théorie sémantique de l’AsPdV exige donc, pour chaque langue étudiée, d’énumérer les conventions d’utilisation pragmatique de chacun des points de vue. En ce sens, le terme de « point de vue » acquiert aussi le sens de point de vue ou perspective subjective du locuteur : puisque la pragmatique s’invite directement dans la construction du sens de l’AsPdV, il faut réserver une place aux usages spécifiques, aux effets émotionnels, etc., des formes véhiculant le point de vue.

    77En guise d’exemple, je résume ce que font Smith et Rappaport (1991) pour le russe : les auteurs définissent d’abord les schémas temporels propres à chacun des deux points de vue. Le point de vue perfectif focalise une situation de telle façon que les deux points terminaux sont atteints ; deux valeurs essentielles révèlent ce fonctionnement : énonciation d’un résultat et séquen-tialité narrative. Le point de vue imperfectif focalise une partie de la situation : selon le type de situation les sens progressifs et itératifs dominent (ce sont là les valeurs sémantiques principales reconnues par Brecht, Timberlake pour chacun des deux aspects). Puis Smith énumère les conventions d’utilisation pragmatique propres au russe, qui complètent l’analyse sémantique simple. Elle fait figurer justement en première place la convention d’utilisation du verbe imperfectif qui falsifie largement, à mes yeux, l’analyse sémantique traditionnelle de l’imperfectif :

    Le point de vue imperfectif est dominant, à la fois de façon systématique et conventionnelle. Il est souvent utilisé de façon neutre pour renvoyer à des situations fermées qui devraient garantir le point de vue perfectif48.

    78Il y a d’un côté les conventions d’utilisation de l’imperfectif compatibles avec l’analyse sémantique de base : Événement en cours, Convention d’incomplétude49, puis il y a les autres, dérivées de principes pragmatiques et difficilement compatibles avec l’analyse sémantique : Résultat annulé, Discontinuité, Constatation d’un fait50, qui dénotent une situation fermée (donc perfective). Pour le perfectif, à côté des utilisations sémantiques canoniques (Emphase finale, Séquentialité51), il y a les utilisations conventionnelles idiosyncrasiques (Maintien du résultat, Intention52). Un des problèmes que pose cette présentation est que les auteurs ont abandonné la valeur centrale de l’aspect grammatical (« révéler les propriétés de télicité ou non des procès ») pour y inclure des notions très hétérogènes comme l’intention, la force emphatique finale, etc., qui sont tout sauf des notions aspectuelles. Il n’y a pas d’objection de principe à les y inclure, mais alors il est préférable de modifier les prémisses de la théorie initiale pour qu’ils n’apparaissent pas comme ad hoc. C’est pourquoi je préfère adopter la thèse suivante : le rôle des morphèmes de l’AsPdV ne consiste pas à révéler les différences d’interprétation dues aux propriétés -d’Aktionsart des prédicats, même s’ils participent effectivement à l’inteprétation aspectuo-temporelle de la phrase. Ce sont des notions indépendantes.

    79Cependant, il existe dans la littérature d’autres façons d’envisager la télicité, dont une version beaucoup plus algébrique qui utilise non pas tant les notions largement intuitives des bornes initiale et finale du procès mais qui a recours aux propriétés de quantisation ou de cumulativité du prédicat calculées à partir de l’association homomorphique entre les propriétés de l’objet « mesurant » l’événement et l’événement (le petit e davidsonien) dénoté par le verbe. Le défenseur de cette approche est Krifka et, pour le russe, Filip.

    3. Quantisation et événement

    80Je présente d’abord la théorie de Krifka puis examine les travaux de Filip sur le phénomène nommé par l’auteur « énigme de quantisation du russe », qui traitent de cette classe de préverbes qui, contrairement à ce qui est attendu dans une théorie standard de l’aspect (Comrie, Smith), rendent le verbe composant perfectif sans le quantiser.

    3.1. Krifka et l’homomorphisme événement/objet53

    81Avec Krifka, on change de logique : l’accent est mis non plus sur la présence ou non d’un état résultant qui vérifie la propriété de télicité du prédicat, mais c’est un argument « distingué » qui, par son association avec la structure méréologique (les propriétés de « partie-tout ») de l’événement, révèle les propriétés de quantisation ou de cumulativité du prédicat. Le calcul aspectuel élaboré par M.  Krifka repose sur un homomorphisme strict entre les sous-parties constitutives de l’événement (davidsonien) qu’exprime le verbe, et les propriétés de l’objet, qu’exprime l’argument interne. Cet homomorphisme capitalise sur l’idée simple qu’il existe deux types de noms en anglais, avec deux types de propriétés. Un nom indénombrable comme water (ou un dénombrable pluriel comme apples) est cumulatif : n’importe quelle sous-partie de l’ensemble water est water ; en revanche, two litres of water est quantisé : aucune sous-partie de deux litres d’eau ne peut être désignée par deux litres d’eau. Les objets partagent cette propriété d’homomorphisme avec les événements : water et eat sont cumulatifs, two litres of water et eat an apple sont quantisés. Nous verrons que cette opposition « quantisation/cumulativité » est le critère de différenciation retenu pour une définition de la dichotomie aspectuelle perfectif/imperfectif en russe (Filip). 

    82Cet homomorphisme est maximal dans les verbes à thème incrémental (le terme vient de Dowty 1991 ; cf. chapitre 4, p. 194) : dans des prédicats de création ou de consommation comme draw the circle et eat the apples, la notion d’incrémentalité rend compte de l’intuition qu’à chaque morceau de pomme ingéré correspond une sous-partie de l’événement /manger/. On comprend mieux pourquoi le cadre davidsonien est important : Krifka a besoin de la variable événementielle e pour assurer cette relation d’homomorphisme entre partie de l’événement et partie de l’objet : à chaque sous-événement e1, e2, etc., correspond une partie de la pomme qui disparaît, en quelque sorte. Il y a donc quatre « ingrédients » dans le prédicat eat an apple :

    •  la description de l’événement (eat et non drink) ;

    • un argument supplémentaire e dans la grille-Θ de eat, décomposable en autant de sous-parties (de sous-événements) que la structure temporelle du verbe le permet ;

    •  la dénotation de l’objet (apples et non sweet) ;

    •  le caractère quantisé ou cumulatif du NP objet.

    83Mais comme l’a souligné Smollett, dès que l’on quitte la classe des verbes de création stricto sensu, il devient difficile de soutenir le principe d’un homomorphisme absolu entre les sous-événements du verbe et les sous-parties de l’objet pour un calcul aspectuel. Par exemple, il ne fait nul doute que notre intuition perçoit les prédicats build a house ou peel an orange comme quantisés ; pourtant, il n’est pas possible de considérer que les sous-événements de build associés à notre représentation de ce que construire une maison implique (comme par exemple l’érection d’échafaudages) soient directement associables à une partie de l’objet « maison ». De même, « peler une orange » n’affecte pas l’orange au même titre que « couper une orange », par exemple. Krifka est évidemment conscient de ces difficultés et reconnaît que les prédicats sont tout de même quantisés, mais dans le premier cas les échafaudages ne font pas partie de la structure conceptuelle de la maison, et dans le second cas, seulement une partie de l’objet est sélectionnée pour ses propriétés d’association avec l’événement désigné par le verbe. Cela tombe sous le sens : un VP est une description totale ou partielle, idéalisée et parfois très approximative (floue), d’une situation objective, et une théorie comme celle de Krifka qui repose sur le principe d’un homomorphisme absolu entre partie de l’objet et partie de l’événement pour constater l’épuisement du procès, est trop « dure ». Mais elle est meilleure que la télicité (dans son acception commune) car elle vient d’un calcul compositionnel et est donc corrélée à de réels éléments linguistiques présents dans la phrase. Elle impose cependant de modifier la formule de composition pour tous les scénarios possibles et tous les verbes possibles, en faisant autant d’exceptions pour les cas où la dénotation stricte des items lexicaux ne correspond pas exactement à la conceptualisation qu’induit tel ou tel prédicat. Le problème est peut-être lié aux « petits e » davidsoniens qui décomposent le e principal : même un prédicat a priori non ambigu comme write a letter, où effectivement à l’épaisseur temporelle et événementielle de write semble correspondre exactement chaque sous-partie de la lettre qui finira par être écrite, il suffit de remplacer a letter par a dot (write a dot) pour tomber dans des difficultés réelles, non pas linguistiques mais ontologiques : quels sous-événements (e) postuler pour write lorsque la création d’un objet comme dot prend une fraction de seconde ? (voir la discussion sur Verkuyl, p. 86-87). Si on applique les tests vendlériens, write a dot est plutôt un Achèvement qu’un Accomplissement ; pourtant on n’a pas envie de dire cela, et surtout on n’y gagne pas grand-chose dans le calcul aspectuel.

    84Le russe est précieux à ce stade de la discussion parce qu’il illustre les difficultés irréductibles d’un homomorphisme absolu entre différents e et différentes « parties » de l’objet. Je vais tenter de le montrer en présentant une analyse critique des travaux de Filip (2000, 2005), disciple de Krifka, sur le russe : sa proposition pour accommoder les formules de composition à certains faits de langue conduit à prédire des choses inexactes.

    3.2. L’énigme de quantisation en russe

    85Le statut aspectuel problématique de certains préverbes, dont les « délimitants » po-, pro-, ou le « cumulatif » na-, est depuis longtemps reconnu :

    79)

    On pokuril časok : il a fumé une petite heure.

    Il po-a-fumé petite-heure

    80)

    On nakurilsja : il a trop fumé54.

    Il na-a-fuméREFL

    86Flier (1985) traite ces préverbes d’« anormaux » car ils rendent tout verbe auquel ils s’attachent perfectif mais sans induire de limite pour autant. Un autre auteur, Kučera (1983), parle dans ce cas d’« événements atéliques perfectifs ». Flier analyse très bien la difficulté : « le problème de base tient peut-être à la perception que l’on a des types aspectuels lexicaux comme des primitives55 ». (Flier 1985 : 52) Il se voit obligé de renoncer à la classification de Vendler : les verbes de type po-délimitant et na-cumulatif ont leur terminus d’inaccessible (ils induisent une borne finale non préparée par une phase processuelle), ce sont donc des sortes d’Achèvement. Pour Russell (1985),

    Na- dénote […] la totalisation et la quantification d’un processus fermé, non segmentable. […] Le résultat du processus ne peut être évalué que lorsque celui-ci est achevé56. (Russell 1985 : 66 ; 73)

    87Elle les classe aussi dans la classe des Achèvements. Flier propose de les ranger dans une autre classe, les « Consommations57 », pour souligner le fait que ces verbes dénotent un degré « élevé » de consommation du procès : ces préverbes semblent en effet focaliser la teneur interne de la quantité de procès (petite pour po- ou grande pour na-) consommée nécessaire pour en constater l’achèvement. Mais il s’empresse d’ajouter que reconnaître une différence de comportement ne constitue pas une explication de la différence.

    88Voyons les faits à présent. On se souvient qu’ajouté à une base imperfective, un préverbe rend le verbe perfectif :

    81)

    est′ → s′′est′ jabloko : manger une/la pomme.

    pisat′ → napisat′ pis′mo : écrire une/la lettre.

    čitat′ → pročitat′ knigu : lire un/le livre.

    89Ces trois préverbes (s-, na-, et pro-) reconduisent de façon redondante le sens du verbe de base : s- est le préverbe que l’on trouve pour tout verbe dénotant l’exécution d’un acte (sdelat′, « faire », sygrat′ melodiju, « jouer une mélodie », etc.), na- dénote une surface, pro- un parcours (ici, en l’occurrence, le parcours des yeux qui lisent sur une page). Ces trois préverbes ont généralement été appelés préverbes neutres ou vides, ou encore « pléonastiques » : ils n’ajoutent rien à l’idée déjà contenue dans le verbe de base. L’appariement aspectuel se fait donc naturellement. Cette façon de voir est périmée ; mais pour l’objectif qui est le mien dans ce chapitre, elle suffit ; je la corrigerai ensuite.

    90Certains préverbes ont en revanche un sens descriptivement plus précis : ils fournissent alors un « mode d’action » différent. C’est le cas du préverbe na- dont il va être question ici, traditionnellement considéré comme homonyme du précédent na-, qui, ajouté à un formant imperfectif, donne l’idée d’un événement qui concerne une grande quantité de quelque chose :

    82)

    Nakupit′knig : acheter un grand nombre de livres.

    na-acheter livresGÉN

    83)

    Naest′sja sladkogo : manger beaucoup (trop) de sucreries.

    na-manger sucreriesGÉN

    84)

    Naguljat′sja po gorodu : se promener plus que de raison à travers la ville.

    na-se-promener dans-villeDAT

    91Le verbe obtenu est néanmoins sans ambiguïté perfectif : conjugué, il a un sens futur ; il n’accepte pas de forme périphrastique avec « être » (*On budet nakupit′ knig), etc. En un mot, il réagit à tous les tests de perfectivité. Filip (2000, 2005) et Di Sciullio et Slabakova (2005) discutent des défis posés par ce qu’elles nomment l’énigme de quantisation pour le calcul aspectuel au niveau VP en russe. Voici les données du problème. Dans une phrase comprenant un verbe de consommation perfectif simplement préverbé, tel que :

    85)

    On s′′el kašu : il a mangé la bouillie,

    Il s-a-mangé bouillieACC

    la combinaison du préfixe s- et de l’objet à l’accusatif induit la lecture suivante : He ate the whole quantity of the porridge. Une seule entité est désignée, la totalité de cette entité a été consommée, et cette quantité tend à être spécifique. Le verbe perfectif s′′est′, corrélat perfectif normal de l’imperfectif simple est′, signifie donc selon Filip : eat up, finish eating the whole quantity of something ; il a nécessairement des événements achevés dans sa dénotation, c’est-à-dire, il est nécessairement quantisé. Le verbe imperfectif, sans le préfixe s-, (on el kašu) est au contraire muet à cet égard, et inclut plutôt une lecture du type : He ate / was eating (some of the) porridge. Pour Filip, la fonction essentielle du préverbe est donc de quantiser le verbe (le VP) ; elle offre les appariements suivants pour les verbes perfectifs préverbés :

    86)

    napisat′ pis′mo : write (up) a/the letter.

    s′′est′ jabloko : eat (up) the apple.

    vypit′ vodku : drink (up) the vodka.

    postroit′ dom : (finish) build(ing) a/the house.

    pročitat′ statj′u : read (through) a/the article.

    92C’est une position que l’on trouve très souvent chez les slavisants anglo-saxons : l’exposant préfixal du verbe perfectif (na-, s- , vy-, etc.) reconduit directement l’information de quantisation/télicité du niveau VP vers le niveau supérieur de l’aspect, c’est-à-dire au niveau propositionnel de l’interprétation des informations aspectuo-temporelles. Pour Filip, tout verbe perfectif est l’exposant d’une variable TOT (« Totalité de l’événement »), qui a pour effet d’« individuer les événements atomiques dans la dénotation des verbes perfectifs » (Filip 2000 : 134). Elle s’appuie sur la définition de Comrie de la perfectivité : « un tout singulier sans distinction des diverses phases qui constituent la situation58 » (Comrie 1976). Au contraire, le verbe imperfectif est un opérateur qui génère des prédicats qui sont dépourvus de la variable TOT, donc qui sont non marqués quant au caractère (a)télique du prédicat : l’aspect imperfectif fournit une variable PART (« partitivité, cumulativité de l’événement »). Avec les arguments thèmes incrémentaux, supposés prototypiques de ce fonctionnement homomorphique, TOT implique cet effet maximal, d’où la lecture he ate up all the X. PART a des événements partiels dans sa dénotation, TOT des événements totaux. On retrouve là, transcrits en termes davidsoniens, l’idée d’événement total, achevé, vu comme un tout (perfectif) contre l’événement vu en partie, dans son caractère inachevé (imperfectif).

    93J’ai déjà exprimé des réserves sur cet appariement morphologique entre le verbe perfectif et sa traduction anglaise. En particulier, la particule up ou le verbe finish entre parenthèses restent mystérieux : les préverbes na- de napisat′, s- de s′′est′ et vy- de vypit′ ont un sens difficile à cerner, mais ce qui est crucial est que dans aucun autre emploi ils ne signifient up ou finish (je sou-ligne leur sens approximatif dans la traduction anglaise) :

    87)

    Nakupit′ knig : buy a large quantity of books.

    Sxodit′ v magazin : stop by the store (to buy something).

    Vyjti iz doma : get out of the house.

    94Ceci pose une question capitale : le na- que l’on trouve dans napisat′ pis′mo, au sens vaguement spatial (na préposition veut dire « sur ») et le na-cumulatif de nakupit′ knig sont-ils le même préverbe ou non ? Cette question serait anecdotique si on ne s’apercevait que, des quelque vingt préverbes productifs du russe, tous sans exception sont régulièrement polysémiques. Le po-délimitant de pokurit′ časok, « fumer une petite heure », est-il le même que le po- résultatif de postroit′ dom, « construire une maison » ? Toute théorie qui fait du verbe un objet aspectuel est obligée de conclure à la polysémie ou à l’homonymie (par exemple, Tixonov, 1962, reconnaissait dans na-surface et na-cumulativité deux préverbes homonymes complètement indépendants), passant à côté d’une régularité remarquable du russe qui a systématiquement plusieurs sens pour chacun de ses préverbes. Filip considère que na- cumulatif a un contenu quantificationnel et agit comme un opérateur qui s’attache au verbe morphologiquement simple (imperfectif) et le transforme en verbe perfectif, mais, de façon cruciale, sans le quantiser au sens de Krifka. Le problème est le suivant : on a un verbe perfectif qui ne répond plus à la définition de la perfectivité en termes de variable TOT (« renvoyer à la totalité d’un événement »), un perfectif non perfectif en quelque sorte. Rappelons qu’un prédicat quantisé, dans la théorie, est un prédicat dont les sous-événements dénotent forcément un événement différent de l’événement global. Les exemples anglais suivants ne sont pas problématiques dans la théorie puisque l’information de quantification floue (his fill of, a lot, etc.) est exprimée hors du verbe ; celui-ci conserve donc son information de quantisation, et c’est la combinaison avec le NP cumulatif qui induit la lecture de cumulativité. Mais cette analyse n’est pas possible en russe, car la non-quantisation semble être exprimée directement sur le verbe (par na-), et reconduite sur l’objet (cas génitif dans 88) ou la préposition
    a-directionnelle po + datif dans 89), répétés ici :

    88)

    He ate his fill of sweets / He ate a large quantity of sweets → on naelsja sladkogo.

    89)

    He walked a lot / to his heart’s content around the town → on naguljalsja po gorodu.

    95Les propriétés quantificationnelles des NPs rendent difficile les jugements liés au nombre de sous-événements impliqués : le référent de he a-t-il mangé tous les bonbons en une seule fois, les uns après les autres, deux par deux, etc. ? Je rappelle Verkuyl : une ontologie en termes de primitives événementielles ou « sous-événementielles » devient problématique dès qu’on atteint le niveau VP. La première phrase implique une multiplicité de sous-événements de type /eat sweets/ : si on s’en tient à la théorie de Krifka, l’événement global n’est pas quantisé mais cumulatif. Les conditions de vérité pour la seconde phrase impliquent de la même façon plusieurs sous-événements de /walk/.

    96Le problème est que le verbe russe obtenu répond à tous les tests de perfectivité, comme n’importe quel autre verbe perfectif préverbé. Le cœur de l’énigme est là : le verbe perfectif a une structure interne riche, décomposable, plusieurs sous-événements identiques sont bien dans la dénotation de l’événement global. En fait, na- n’est qu’un des préverbes qui met à mal la notion de quantisation algébrique, mais c’est le plus spectaculaire. Voici d’autres -phrases, d’autres modes d’action (utilisant préverbes et/ou le suffixe itératif -iva), qui sont des énigmes dans le cadre retenu car le verbe est perfectif mais il a une structure interne, sous-événementielle, très riche :

    90)

    On ob′′elsja malinoj : il s’est empiffré de framboises au point d’en avoir une indigestion. (ob′′estsja : « manger en très grand nombre »)

    91)

    On otpil stakan vina : il a bu la moitié de son verre de vin. (otpit′ : « boire une partie seulement »)

    92)

    On pootkryval vse okna : il a ouvert les fenêtres les unes après les autres. (pootkryvat′ : « ouvrir plusieurs entités les unes après les autres »)

    97La réponse que Filip apporte à cette énigme de quantisation de na- fournit un test de la viabilité de l’approche algrébrique de Krifka. Il faut trouver un moyen de modifier la théorie (les conditions de l’homomorphisme événements/parties de l’entité consommée de façon incrémentale) pour montrer que, bien qu’ils apparaissent homogènes, ces sous-événements constitutifs du macro-événement sont quand même quantisés. Filip souhaite préserver cet homomorphisme entre les sous-événements (e0…en) et l’événement qui progresse vers le point final au moyen d’une fonction de mesure : un préverbe comme na- prélève un morceau d’événement qui est homomorphique au morceau de nourriture ingérée à partir de l’extension d’un verbe processuel (atélique) de base, donc homogène au départ ; on a en quelque sorte :

    Naest′sja = e1 / t est′ … e2 / t est′… e3 / t est′…59

    98Chacun de ces sous-événements laisse une trace temporelle (t). La somme des traces temporelles est égale à la trace temporelle globale assignée à la somme de ces sous-événements que Filip postule comme étant « atomiques, discrétisables » ; cette trace temporelle globale excède une valeur contextuellement attendue, d’où l’effet sémantique d’une quantité excessive, qui se vérifie effectivement pour ces formations en na-. Les principes de la théorie qui repose sur un homomorphisme événements/temps sont préservés ; les événements sont mesurés par le temps qu’ils prennent, ils sont malgré tout isolables, donc potentiellement quantisables. Mais il faut ensuite que de quantisables ils deviennent quantisés : comme à chaque sous-événement correspond un intervalle de temps lui-même délimité, le prédicat dans son entier sera délimité (de par la simple propriété d’additivité), donc quantisé. En somme, na-V signifie qu’à partir d’un verbe homogène (guljat′, « se promener »), imperfectif et exposant de la variable PART, il y a création de multiples sous-événements qui ont la « condition de non-chevauchement60 ». La propriété de quantisation est bien là car elle est obtenue par des « sous-quantisations » de « sous--événements » multipliés mais distingués les uns des autres. Cet aménagement repose sur l’idée qu’une quantité plurielle présuppose l’existence d’un nombre d’entités singulières discrètes qui la constituent. Ce calcul théorique aboutit aux prévisions sémantiques suivantes :

    1. La phrase On guljal no gorodu, utilisant le verbe imperfectif PART, dénote un procès constitué de sous-événements e1, e2…en qui ne sont pas des événements discrets ; la phrase dit simplement qu’un référent s’est promené pendant un certain temps dans la ville.

    2. La phrase On naguljalsja po gorodu, utilisant le verbe perfectif TOT, dénote une quantité grande mais vague d’événements nécessairement atomiques, discrets. En termes vériconditionnels, cela revient à dire que le verbe naguljat′sja signifie « faire beaucoup de promenades à travers la ville mais chacune de ces promenades ne doit pas déborder sur la suivante ».

    99Cette dernière condition de non-chevauchement des sous-événements est une façon élégante de sauver la théorie mais ne correspond ni aux intuitions des locuteurs russophones, ni au sens observé dans les textes, comme par exemple dans celui-ci :

    93)

    Tak čto esli vy uz popali v Budapešt, plyn′te na vse èkskursii […], a prosto poselites′ na Krytom rynke, ešt′e I tut malinu, klubniku, čerešnju, pomidory, arbuzy, vypečku i kolbasy, pejte pivo, vino, kofe i tokaj, a naevšis′ P vslast′ – dujte prjamikom na vokzal.

    Alors, si vous vous trouvez à Budapest, laissez tomber les excursions…, et allez au marché couvert, mangez-y des framboises, des cerises, des tomates, des pastèques, des viennoiseries et du saucisson, buvez de la bière, du vin, du café et du tolkaï, et une fois que vous avez mangé à satiété, filez vite à la gare61.

    94)

    I xorošo, cto vypilP zaranee, potomu čto potom voobšče zaxotelos′ napit′sjaP.

    Et heureusement que j’avais bu avant, parce qu’après je voulais carrément m’enivrer62.

    100Dans 93), le locuteur évoque les délices culinaires que trouvera tout voyageur qui se rend à Budapest. Naevšis′ semble effectivement récapituler les sous-événements évoqués auparavant : ešt′e x + y + z …(« mangez x + y + z… »), mais ne dit rien sur les conditions de consommation des entités désignées : le sujet peut tout avaler d’un seul coup, manger un peu de tous ces mets délicieux, en manger certains mais pas d’autres, la seule information véhiculée par naevšis′ est : « une fois qu’il aura mangé jusqu’à n’en plus pouvoir tous ces mets qui se présentent à lui, le voyageur devra quitter Budapest ». La forme naevšis′ ne dit rien de plus précis que cela. Le verbe non préfixé d’aspect imperfectif ešt′e, « mangez ! », n’en dit d’ailleurs guère plus. Dans 94), napit′sja signifie simplement que le personnage veut se saouler, boire plus que de raison. Na- joue le rôle de n’importe quel autre préverbe, il a simplement une multitude d’objets dans sa dénotation au lieu d’un seul, il « quantise » globalement, mais ne dit rien sur les modalités de cet enivrement programmé.

    101Cet examen de l’énigme de quantisation en russe m’amène aux conclusions suivantes :

    102– J’abandonne l’idée des sous-événements e et d’une sémantique formelle trop contraignante pour le moment : là où il y a syntagme, combinaison entre des entités conceptuelles aussi banales mais complexes que des verbes comme eat et des objets avec leurs propriétés quantificationnelles de type an apple ou apples, postuler des e complique l’économie du système, surtout si ces e sont compris comme la transcription exacte de l’événement extralinguistique. Je rappelle que e chez Davidson est une variable structurale existentielle, qui fournit le contenu référentiel au type d’événement contenu dans le lexème verbal : e n’est pas directement le verbe. Un verbe perfectif comme naest′sja en russe ne dit rien de plus qu’une grande quantité, souvent jugée excessive, de l’objet NP a été consommée. Ce qui est intéressant est le fait que l’élément préfixal na- attaché au verbe semble jouer en fait le rôle d’un quantifieur (un « A-quantifieur ») au niveau du NP : il contraint la dénotation de l’objet, et pose la question du rôle joué par le composant strictement verbal, la partie -est′. Mais même ce que je viens d’écrire sur na- est problématique car une question demeure : ce na-cumulatif est-il le même que le na-résultatif de -napisat′ pis′mo, « écrire une lettre » ? La théorie que je viens de présenter ne peut répondre à cette question, elle ne se la pose même pas, elle considère que ce sont deux na- différents.

    103– La télicité/quantisation stricte conçue comme point final nécessaire de l’événement se présente comme une implicature liée à la connaissance du monde (dans le scénario normal, quiconque mange une pomme vise son ingestion, et cette ingestion est réalisée, de par le sens de « manger », par incréments), à la présence du morphème grammatical perfectif (-ed en anglais, -l en russe), et aux propriétés morphologiques des têtes nominales. La quantisation semble bien être également un épiphénomène, tout du moins limitée à certaines classes de verbes. Le problème est certainement aussi le fait des e, trop stricts. Je préfère les conclusions auxquelles arrivait Flier (1985), qui analysait ces préverbes délimitants différemment, comme dénotant des activités mesurées exclusivement en termes de temps (et non par les propriétés homomorphiques de l’objet direct). Pour lui, po- ou na- ont pour fonction de rendre le potentiellement infini (le verbe imperfectif non préverbé) fini en une certaine occasion. Po- ou na- mesurent l’activité exprimée par le verbe en termes de temps, comme les noms à fonctionnement indénombrable (mass nouns), sur le modèle : « X unit of time’s worth of the activity = X cupsful of sugar ». Comme un « nom de masse63 », une période de temps cumulative est indivisible. « Lire un peu pendant une heure » (počitat′ cas) a une vie propre, ce n’est pas nécessairement un trajet vers deux heures de lecture, c’est simplement une période de lecture équivalente à deux heures. La fin de l’activité mesurée survient lorsque le terminus est atteint (lorsque le sujet met fin à son activité de lecture). Les préverbes po- et na- dans leur sens délimitatif ont effectivement une propriété qui les distingue des autres préverbes ; on ne peut effectivement énoncer 95) et 96) ; il faut utiliser le verbe perfectif « normal », en 97) et 98) :

    95)

    *nakupit′ sto knig, « na-acheter cent livres » → nakupit′ knig : acheter plein de livres.

    96)

    *počitat′ tri stranicy, « po-lire trois pages » → počitat′ čas / knigu : lire pendant une heure / livre le livre.

    97)

    kupit′ sto knig : acheter cent livres.

    98)

    pročitat′ tri stranicy : lire trois pages.

    104Dans les deux derniers exemples, ce sont les propriétés de quantisation de l’objet direct (« cent livres, trois pages ») qui « mesurent » la fin de l’événement (l’événement « acheter » est terminé quand les cent livres ont été achetés), tandis que dans les deux premiers, ce sont les préverbes na- et po- qui mesurent la fin de l’activité. Il ne peut pas y avoir deux mesures simultanées pour un même événement. La conclusion de Flier suggère l’adoption d’une autre sémantique « situationnelle-aspectuelle » : si on s’en tient à Vendler, c’est-à-dire à une sémantique centrée sur le seul verbe, on est obligé de rattacher les délimitants (po- et na-) à une classe différente de celle des Accomplissements : ces derniers se définissent, on s’en souvient, par leurs deux moments (avant le telos et après) ; les délimitants auraient alors trois périodes :

    « Accomplissement : – A (avant le telos : construction de la maison) / + A (le telos atteint) → exemple : postroit′ dom (« pas de maison / maison »)

    Délimitant : – A (antérieur à l’activité) / + A (activité délimitée) / state – A (postérieur à l’activité) → pokurit′ čas (avant fumer / fumer un peu / retour à l’état initial)64.

    105Dans une sémantique qui considère que les périodes de temps65 ont un statut ontologique égal au telos, les délimitants peuvent aussi être considérés en termes de deux états (-A / + A), comme les Accomplissements : po- et na- actualisent dans le temps une situation qui mesure l’activité ; les Accomplissements et les délimitants (les « Consommations ») ont alors la même structure :

    – A (avant la consommation effective de l’intervalle de temps cumulatif) /
    + A (état subséquent)66.

    106En somme, c’est soit l’objet direct qui mesure l’événement (cas de quantisation banal) soit l’activité elle-même ; le russe est intéressant car il utilise les mêmes moyens linguistiques dans les deux cas (les préverbes). Cette analyse a au moins le mérite de ne pas prédire des interprétations fausses (sous cette analyse, nakupit′ knig signifie simplement : « d’une période avant l’achat multiples des livres, on passe à l’état d’après, où il y a beaucoup de livres, mais c’est le temps qui mesure l’espace entre les deux états, ce n’est pas le nombre de livres achetés qui mesurent le terminus »). Flier suggère même un rapprochement entre le po- résultatif et le po-délimitant : il considère que tous les préverbes introduisent l’idée d’une différence ou d’un changement nets dans la sémantique des verbes composants. Combinés avec un verbe télique, ils dénotent un changement qualitatif (un nouvel état, un résultat, exemple : postroit′ dom, « construire une maison ») ; avec un verbe atélique, le changement est d’ordre quantitatif (cumulation, extension spatiale, degré d’intensité, exemple : pokurit′, počitat′ čas, « fumer, lire une petite heure »). Ce qui reste non expliqué est ce qui peut relier ces deux lectures divergentes d’un même préverbe : pourquoi na-, au sens spatial-résultatif (napisat′ pis′mo), devient-il cumulatif (nakupit′ knig) ? Pourquoi po-, au sens résultatif (postroit′ dom), marque-t-il soudain une petite quantité de procès (pokurit′) ? Y a-t-il un moyen de surmonter cette homonymie et de ne considérer qu’il n’y a qu’un seul na- et un seul po- ? Flier semble être sur la bonne voie. Le lecteur qui ne peut attendre de recevoir une réponse à ces questions devra se reporter directement au chapitre 4.

    107Cette discussion a montré que la télicité comprise dans sa version algé-brique, comme la quantisation, explique difficilement ce comportement curieux des préverbes na- et po-, perfectifs (donc porteur de la variable TOT quantisée) mais dénotant une structure interne riche (donc exposant de la variable CUMULATIF, généralement réservée à la définition des verbes imperfectifs). Les conclusions de Flier sont plus riches d’enseignement : soit c’est l’homomorphisme objet/verbe qui mesure la fin de l’événement, et on a un Accomplissement canonique (on pročital tri stranicy, « il a lu trois pages »), soit c’est la simple consommation d’un intervalle de temps et l’état subséquent à cette consommation qui mesurent la fin de l’événement (qu’il soit constitué de multiples sous-événements ou non), et on a un verbe délimitant (on počital časok, « il a lu une petite heure »). Au final, l’insertion dans une instance de discours neutralise les différences : les deux verbes sont perfectifs. C’est cette notion élargie du telos qui me semble être la bonne, et qui du coup nous renseigne sur ce qu’est un perfectif : je dirai simplement pour le moment qu’un verbe perfectif fait exister l’événement comme unité singularisable, détachable de la contingence des autres événements, dans l’espace-temps du discours. Ce qui est remarquable en russe est que les mêmes préverbes soient mobilisés (po-, na-, et il y en a d’autres, comme pro-, pri-, etc.) pour faire exister ces événements aux propriétés diverses. L’anglais ne montre pas cela de façon flagrante parce que ses verbes sont pour la plupart d’entre eux monomorphématiques, donc opaques.

    108Dans ce chapitre, j’ai montré que les théories de la coercition prédisaient des choses justes en ce sens qu’elles élargissent le calcul des types aspectuels pour y inclure le niveau phrastique : un VP est une « histoire », contingente aux autres « histoires » qu’expriment d’autres VPs. Cependant, en visant le même niveau ontologique que celui des VPs, elles font des prédictions trop strictes à propos de certains opérateurs comme l’imparfait, que l’on attendrait dans certaines configurations à fort potentiel stativisant mais que l’on ne trouve finalement pas. J’ai également défendu l’idée que la notion standard de la télicité, liée à l’expression d’un état final, ainsi que sa version algébrique de la quantisation, ne constituent pas des principes classificatoires constamment praticables pour les types de verbes et VPs : la première, trop mal définie, trop liée à l’aspect grammatical, peine à rendre compte de la grammaire de tout un ensemble de prédicats, notamment vis-à-vis des tests des adverbiaux for x time / in x time ; la seconde, qui explique assez bien le comportement des verbes à thème graduel (Krifka) ou incrémental (Dowty), ne peut expliquer de façon satisfaisante toute une classe de préverbes du russe (na-, po-), perfectifs mais pas quantisés.

    109La discussion sur les phénomènes de quantisation, fortement liée à certains types de NP objets, me conduit à présent à explorer les modèles théoriques qui se situent au domaine d’interface entre lexicologie-sémantique-syntaxe, ceux qui parviennent à articuler des théories d’alignement entre structure conceptuelle et lexicale et structure syntaxique, donc ceux qui abandonnent l’idée que le temps, la télicité, l’événement se projettent directement dans le VP, mais au contraire ceux qui utilisent ces notions comme principes d’interface. Je dois donc examiner la littérature la plus récente sur ces questions, celle qui parle de structure événementielle et de rôles aspectuels pour l’objet interne direct. C’est ce que je fais à présent : ce sont les travaux de Krifka, dont il vient d’être question, ceux de Dowty (1991), mais surtout de Tenny (1897, 1994) et de Hayle et Keyser (1993), qui ont considérablement fait avancer la recherche sur ces questions de l’évaluation aspectuelle de l’événement et du rôle de celle-ci dans la réalisation syntaxique des arguments.

    Notes de bas de page

    1 Respectivement en anglais, aspect shift ou type-shifting phenomena, et coercion.

    2 situation aspect.

    3 Le terme de situation dans toute cette partie doit bien évidemment être compris dans le sens anglo-saxon du terme (« notion de procès », cf. Nomenclature p. 13).

    4 Aspectual viewpoints function like the lens of a camera, making objects visible to the receiver. Situations are the objects on which viewpoint lenses are trained.

    5 The main semantic difference among aspectual viewpoints is in how much of a situation they make visible. Perfective viewpoints include both endpoints of a situation; Imperfective viewpoints focus on stages that are neither initial nor final, excluding endpoints; neutral viewpoints include the initial and at least one stage of a situation.

    6 Perfectivity [means viewing a situation] a single whole without distinction of the various phases that make up that situation. […] Imperfectivity means viewing a situation with regard to its internal structure. […] Imperfective forms cannot be used to refer to situations lacking internal structure.

    7 The perfective presents in its entirety the temporal schema associated with each situation type.

    8 Smith elle-même, dans son dernier ouvrage, s’interroge sur le concept de télicité (2003 : 76).

    9 Quantized direct objects don’t delimit after all.

    10 Smollett propose les paraphrases suivantes : pour 3), she spends ten minutes polishing it, then moves on to another task, pour 5), the chemical became redder and redder.

    11 Les paraphrases pour 4) et 6) sont : it takes her 10 minutes to get it polished; the chemical became red.

    12 Respectivement, en anglais, telicity et boundedness.

    13 Exemples de Spencer et Zaretskaja (1998).

    14 situation types.

    15 shifted situation types.

    16 derived situation types.

    17 Verb constellations often function as instances of several situation types, where one is basic and the others are shifted or derived.

    18 The term aspectual type refers to the relation that a speaker predicates of the particular happening that their utterance describes, relative to other happenings in the domain of discourse.

    19 Culminated process.

    20 States of affairs.

    21 De Swart (1998) : « Aspectual operators are interpreted as eventuality modifiers. » (349). « I interpret grammatical aspect as a mapping relation from one domain of eventualities to another. » (352) 

    Moens et Steedman (1997) : « What linguistic devices like tenses, aspects, and temporal/aspectual adverbials appear to do is to transform entities of one type into these other contingently related entities. » (96)

    22 Respectivement, the progressive auxiliary et the perfect auxiliary.

    23 Habitual state / consequent state / progressive state / lexical state.

    24 Discourse Representation Theory.

    25 Only the state of the event in progress is asserted to exist.

    26 Exemple de Hoekstra et Guéron (1995).

    27 I assume that an adequate analysis must employ exactly the same operator “PROG” for both sentences [John was drawing a circle; John was pushing a cart].

    28 We assume that the state has been coerced into a dynamic eventuality […] before the Progressive applies.

    29 The value of the hidden operator is dependent on linguistic context and world knowledge. 

    30 Exemple d’Adamczewski (1991).

    31 How are we to distinguish the imparfait from the passé composé if the two tenses can refer to past eventualities in their totality? (Jayez 1999 : 4)

    32 If coercion is available without restriction, what independence evidence is left for the aspectual sensitivity of the imparfait? (ibid. : 6).

    33 [Those coercion theories of imperfect forms] cast serious doubt on limiting the semantics of grammatical aspect to the same ontological domain that is relevant for Aktionsart.

    34 The analysis I developed views imperfective marking as encoding a predicational interpretation of the minimal functional complex (VP) of the predicate to which it applies: imperfective sentences are thus uniformly interpreted as the ascription of a property to an object/individual.

    35 current relevance.

    36 Exemple extrait de The Ides of March, T. Wilder, 1948, cité par Weinrich (1973 : 88).

    37 explanatory power.

    38 Exemple extrait du film de J. Ivory, Room with a View.

    39 … for events of baking the cake it’s a vague matter what constitutes a completion, while for events of proving the theorem it’s not.

    40 Ces exemples sont extraits du roman de Topol′, U.E. (2003 : 88 ; 136 ;166)

    41 Un article très récent de Sémon (« Des imperfectifs prétérits étranges », 2008) traite de ces imperfectifs passés en contexte narratif qui font progresser le récit tout comme les passés perfectifs. Sémon fait l’hypothèse d’une « aliénation subjective du protagoniste à l’acte » (306) : par l’emploi de l’imperfectif, l’énonciateur se met en retrait et nous fait sentir « que le protagoniste […] se replie sur son présent et participe aux actes ou en est le témoin sans plus avoir une exacte conscience de leurs bornes et de leurs fins … » (306) « L’énonciateur nous met en prise directe sur l’expérience que [le protagoniste] a de l’action ». (307). Dans notre exemple 69), l’imperfectif soulignerait ainsi le caractère rituel de l’acte auquel s’adonne machinalement le personnage. Il y a donc focalisation exclusive sur un des participants à l’acte, le référent du sujet, marque d’un style que Sémon nomme « expérience directe libre ». La présence de l’adverbial temporel n’est donc pas directement responsable du passage à l’imperfectif.

    42 Les exemples de 70) à 74) sont extraits du journal Les Nouvelles de Moscou (Moskovskie Novosti).

    43 Exemple extrait de Topol′, op. cit. : 291.

    44 Pour Guiraud-Weber, l’indicateur de durée combiné au verbe perfectif préfixé par pro- souligne une durée « fermée »… « qui est celle d’un changement » (2004 : 100). Effectivement, dans la phrase 75), le personnage arrive à la datcha après avoir attendu le bus pendant 40 minutes ; la mise en séquence des événements est stricte.

    45 One problem with the application of this kind of analysis (model-theoretic semantics) to aspect in the sense in which it is understood in this textbook is that aspectual oppositions are often subjective rather than objective, i.e. do not necessarily lead to differences in truth-value, unless the speaker’s view of the situation described is also included in the semantic representation.

    46 À la suite des travaux de Dowty (1977, 1979) sur le paradoxe imperfectif, les auteurs cités ont introduit dans l’analyse du progressif des notions (modales et/ou discursives) inattendues comme l’idée que celui-ci fournit une perspective (Asher, Landman, 1992, Portner 1998), un point de vue (Bonomi 1997), sur l’événement.

    47 At the pragmatic level, the semantic meaning of a viewpoint interacts with general principles of information and language-specific conventions. […] Conventions of aspectual use license inferences that shift or augment aspectual meaning.

    48 The imperfective viewpoint is dominant both systematically […] and conventionally. It is often used neutrally to refer to closed situations which would warrant the perfective viewpoint.

    49 Ongoing force, Incompleteness convention.

    50 Annulled Result, Discontinuity, Statement of Fact. Se reporter aux exemples du cha-pitre précédent, avec les verbes otkryvat′ (« ouvrir ») et priglašat′ (« inviter ») pour des exemples illustrant ces sens.

    51 Final Emphasis force, Sequentiality.

    52 Continuing result, Intention.

    53 L’auteur utilise l’expression one-to-one mapping.

    54 Tous les verbes dont il sera question ici sont d’aspect perfectif.

    55 The basic problem may lie in the perception of lexical aspect types as primitives.

    56 Na- denotes […] the totalizing and quantification of a closed, unsegmentable -process. […] the result of the process can be evaluated only upon its completion

    57 Consummations.

    58 A single whole without distinction of the various phases that make up that situation.

    59 Notation adaptée de Filip (2000 : 62).

    60 no overlapping condition.

    61 Exemple extrait de Topol′, op. cit. : 204.

    62 Exemple extrait du journal Moskovskie Novosti.

    63 mass noun.

    64 Notation adaptée de (1985 : 56).

    65 time and situation intervals.

    66 Ibid. : 57.

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    1999

    Par l’écriture

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    1 Respectivement en anglais, aspect shift ou type-shifting phenomena, et coercion.

    2 situation aspect.

    3 Le terme de situation dans toute cette partie doit bien évidemment être compris dans le sens anglo-saxon du terme (« notion de procès », cf. Nomenclature p. 13).

    4 Aspectual viewpoints function like the lens of a camera, making objects visible to the receiver. Situations are the objects on which viewpoint lenses are trained.

    5 The main semantic difference among aspectual viewpoints is in how much of a situation they make visible. Perfective viewpoints include both endpoints of a situation; Imperfective viewpoints focus on stages that are neither initial nor final, excluding endpoints; neutral viewpoints include the initial and at least one stage of a situation.

    6 Perfectivity [means viewing a situation] a single whole without distinction of the various phases that make up that situation. […] Imperfectivity means viewing a situation with regard to its internal structure. […] Imperfective forms cannot be used to refer to situations lacking internal structure.

    7 The perfective presents in its entirety the temporal schema associated with each situation type.

    8 Smith elle-même, dans son dernier ouvrage, s’interroge sur le concept de télicité (2003 : 76).

    9 Quantized direct objects don’t delimit after all.

    10 Smollett propose les paraphrases suivantes : pour 3), she spends ten minutes polishing it, then moves on to another task, pour 5), the chemical became redder and redder.

    11 Les paraphrases pour 4) et 6) sont : it takes her 10 minutes to get it polished; the chemical became red.

    12 Respectivement, en anglais, telicity et boundedness.

    13 Exemples de Spencer et Zaretskaja (1998).

    14 situation types.

    15 shifted situation types.

    16 derived situation types.

    17 Verb constellations often function as instances of several situation types, where one is basic and the others are shifted or derived.

    18 The term aspectual type refers to the relation that a speaker predicates of the particular happening that their utterance describes, relative to other happenings in the domain of discourse.

    19 Culminated process.

    20 States of affairs.

    21 De Swart (1998) : « Aspectual operators are interpreted as eventuality modifiers. » (349). « I interpret grammatical aspect as a mapping relation from one domain of eventualities to another. » (352) 

    Moens et Steedman (1997) : « What linguistic devices like tenses, aspects, and temporal/aspectual adverbials appear to do is to transform entities of one type into these other contingently related entities. » (96)

    22 Respectivement, the progressive auxiliary et the perfect auxiliary.

    23 Habitual state / consequent state / progressive state / lexical state.

    24 Discourse Representation Theory.

    25 Only the state of the event in progress is asserted to exist.

    26 Exemple de Hoekstra et Guéron (1995).

    27 I assume that an adequate analysis must employ exactly the same operator “PROG” for both sentences [John was drawing a circle; John was pushing a cart].

    28 We assume that the state has been coerced into a dynamic eventuality […] before the Progressive applies.

    29 The value of the hidden operator is dependent on linguistic context and world knowledge. 

    30 Exemple d’Adamczewski (1991).

    31 How are we to distinguish the imparfait from the passé composé if the two tenses can refer to past eventualities in their totality? (Jayez 1999 : 4)

    32 If coercion is available without restriction, what independence evidence is left for the aspectual sensitivity of the imparfait? (ibid. : 6).

    33 [Those coercion theories of imperfect forms] cast serious doubt on limiting the semantics of grammatical aspect to the same ontological domain that is relevant for Aktionsart.

    34 The analysis I developed views imperfective marking as encoding a predicational interpretation of the minimal functional complex (VP) of the predicate to which it applies: imperfective sentences are thus uniformly interpreted as the ascription of a property to an object/individual.

    35 current relevance.

    36 Exemple extrait de The Ides of March, T. Wilder, 1948, cité par Weinrich (1973 : 88).

    37 explanatory power.

    38 Exemple extrait du film de J. Ivory, Room with a View.

    39 … for events of baking the cake it’s a vague matter what constitutes a completion, while for events of proving the theorem it’s not.

    40 Ces exemples sont extraits du roman de Topol′, U.E. (2003 : 88 ; 136 ;166)

    41 Un article très récent de Sémon (« Des imperfectifs prétérits étranges », 2008) traite de ces imperfectifs passés en contexte narratif qui font progresser le récit tout comme les passés perfectifs. Sémon fait l’hypothèse d’une « aliénation subjective du protagoniste à l’acte » (306) : par l’emploi de l’imperfectif, l’énonciateur se met en retrait et nous fait sentir « que le protagoniste […] se replie sur son présent et participe aux actes ou en est le témoin sans plus avoir une exacte conscience de leurs bornes et de leurs fins … » (306) « L’énonciateur nous met en prise directe sur l’expérience que [le protagoniste] a de l’action ». (307). Dans notre exemple 69), l’imperfectif soulignerait ainsi le caractère rituel de l’acte auquel s’adonne machinalement le personnage. Il y a donc focalisation exclusive sur un des participants à l’acte, le référent du sujet, marque d’un style que Sémon nomme « expérience directe libre ». La présence de l’adverbial temporel n’est donc pas directement responsable du passage à l’imperfectif.

    42 Les exemples de 70) à 74) sont extraits du journal Les Nouvelles de Moscou (Moskovskie Novosti).

    43 Exemple extrait de Topol′, op. cit. : 291.

    44 Pour Guiraud-Weber, l’indicateur de durée combiné au verbe perfectif préfixé par pro- souligne une durée « fermée »… « qui est celle d’un changement » (2004 : 100). Effectivement, dans la phrase 75), le personnage arrive à la datcha après avoir attendu le bus pendant 40 minutes ; la mise en séquence des événements est stricte.

    45 One problem with the application of this kind of analysis (model-theoretic semantics) to aspect in the sense in which it is understood in this textbook is that aspectual oppositions are often subjective rather than objective, i.e. do not necessarily lead to differences in truth-value, unless the speaker’s view of the situation described is also included in the semantic representation.

    46 À la suite des travaux de Dowty (1977, 1979) sur le paradoxe imperfectif, les auteurs cités ont introduit dans l’analyse du progressif des notions (modales et/ou discursives) inattendues comme l’idée que celui-ci fournit une perspective (Asher, Landman, 1992, Portner 1998), un point de vue (Bonomi 1997), sur l’événement.

    47 At the pragmatic level, the semantic meaning of a viewpoint interacts with general principles of information and language-specific conventions. […] Conventions of aspectual use license inferences that shift or augment aspectual meaning.

    48 The imperfective viewpoint is dominant both systematically […] and conventionally. It is often used neutrally to refer to closed situations which would warrant the perfective viewpoint.

    49 Ongoing force, Incompleteness convention.

    50 Annulled Result, Discontinuity, Statement of Fact. Se reporter aux exemples du cha-pitre précédent, avec les verbes otkryvat′ (« ouvrir ») et priglašat′ (« inviter ») pour des exemples illustrant ces sens.

    51 Final Emphasis force, Sequentiality.

    52 Continuing result, Intention.

    53 L’auteur utilise l’expression one-to-one mapping.

    54 Tous les verbes dont il sera question ici sont d’aspect perfectif.

    55 The basic problem may lie in the perception of lexical aspect types as primitives.

    56 Na- denotes […] the totalizing and quantification of a closed, unsegmentable -process. […] the result of the process can be evaluated only upon its completion

    57 Consummations.

    58 A single whole without distinction of the various phases that make up that situation.

    59 Notation adaptée de Filip (2000 : 62).

    60 no overlapping condition.

    61 Exemple extrait de Topol′, op. cit. : 204.

    62 Exemple extrait du journal Moskovskie Novosti.

    63 mass noun.

    64 Notation adaptée de (1985 : 56).

    65 time and situation intervals.

    66 Ibid. : 57.

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