8. Marges
p. 129-153
Texte intégral
1Si le roman urbain s’intéresse à la peinture des mœurs de son époque, il nourrit également l’ambition d’aborder des sujets de société qui relèvent de l’actualité. Pour ce faire, il a besoin de personnages qui, par leur statut socio-économique ou par leur accès limité aux biens de consommation, matériels ou culturels, se situent aux marges de la société. Dans ces romans d’inspiration sociologique, les sans-abri, les immigrés ou les banlieusards sont souvent montrés à travers leur inscription dans l’espace urbain où ils occupent principalement des zones considérées comme inférieures par rapport à l’habitat bourgeois du centre-ville : des banlieues, des quartiers populaires ou encore des espaces publics. Leur marginalité se traduit donc principalement par l’espace qui leur est assigné dans le tissu de la métropole de la surmodernité.
8.1. Le sans-abri
2Parmi les marginaux mis en scène dans les romans contemporains, la première place revient aux sans-abri. Démunis qui hantent les espaces de sociabilité des grandes villes de la surmodernité, ces personnages frappent par leur omniprésence dans les textes. Entre-aperçues dans la rue, dans les bouches de métro ou dans les centres commerciaux, leurs silhouettes font irruption dans la plupart des récits, même ceux qui ne sont pas centrés sur les questions sociales. Si les sans-abri sont des personnages caractéristiques de notre tournant de siècle, ils s’assimilent à des figures qui hantent les villes littéraires depuis l’Antiquité telle l’errant ou le vagabond. Attaché tout au long de sa carrière littéraire aux marges et à l’obscurité, ce dernier exerçait déjà une attirance particulière au XIX. siècle sur des romanciers comme Balzac, Zola, Sue, Flaubert ou Hugo1. Dans son ouvrage Le Vagabond et la machine, Jean-Claude Beaune explique cet intérêt soudainement accru pour les démunis par l’acharnement de la société du XIX. siècle soit à les supprimer, soit à les recycler : « Purifier, ne conserver que l’infime déchet social. Le projet est immense, l’enjeu mythologique. Hugo le savait : son Ulysse doit passer par les enfers. […] L’égout est le paysage naturel […] du célibataire dangereux pour la famille et le travail ».2 Jean-Claude Beaune définit le vagabond par la réunion de trois éléments essentiels : le chômage, l’errance et la pauvreté. Sans domicile, ni moyens de subsistance, ni un statut clair, le vagabond oscille entre le truand et le misérable. Il ne peut pas ou ne veut pas s’adapter ; c’est à ce titre qu’il inquiète la société pour laquelle il représente un cas irrécupérable. La civilisation moderne tend à le considérer comme un cas pathologique et s’obstine à le guérir ou à le supprimer. L’urbanisme marqué par le rationalisme qui dès le XIX. siècle déclare la guerre au paupérisme, à la saleté et à la dégradation, se heurte inévitablement au problème que posent les sans-abri. Exclus et pourtant bien là, les vagabonds sont associés au danger absolu dans la mesure où ils représentent l’irrationnel à vaincre, la limite interne de la raison positive. Comme le formule Beaune :
Signe exemplaire d’une individualité néfaste, honteuse, le vagabond ne propose pas seulement un problème social et médical mais détermine une question philosophique assez considérable : celle de la rigueur de la rationalité qui trouve alors ses meilleures normes. […] Le processus d’exclusion, d’élimination des déchets devient alors crucial pour la raison elle-même3.
3Bien sûr, les caractéristiques du vagabond et les réactions de la société qu’il provoque sont soumises à une évolution continuelle. Au début du xx. siècle, le vagabondage perd son caractère collectif et massif. Même s’il présente de fortes persistances, à partir de ce moment, il n’est plus qu’un phénomène « résiduel et individuel »4. À la fin du même siècle, l’anonymat et l’indifférence de la mégalopole de la surmodernité renforcent encore la solitude des sans-abri et diminuent leurs chances de réinsertion ou de rééducation5. D’autant plus que la grande ville apparaît aujourd’hui de plus en plus comme le lieu privilégié sinon exclusif de la pratique du vagabondage.
4Les romans du corpus témoignent de cette « spécialisation » du thème du vagabond à l’espace urbain. Les rares récits qui opposent encore des vagabonds ruraux aux sans-abri urbains insistent sur la marginalité de ce modèle. C’est le cas notamment du roman de Mathieu Lindon, Chez qui habitons-nous ?, qui met en scène un « SDF avant l’heure, SDF de province6 ». Le père Lemoine se distingue de ses pairs urbains par son indépendance et sa dignité qu’il clame haut et fort : « J’y ai été, à Paris, avec vos SDF qui crèvent partout, qui n’arrêtent pas de vous déranger, deux francs par-ci, deux francs par là, et toujours leur même laïus, les pauvres gens »7. D’autres textes, comme Un An de Jean Echenoz et Le Soleil des mourants de Jean-Claude Izzo, présentent également des sans-abri qui, animés par le désir de vivre dans un cadre plus sain et d’exercer une activité plus digne que la mendicité, s’installent en province. Personnage énigmatique et taciturne du Soleil des mourants, Félix vit de petits travaux agricoles et loge dans un abri de jardin situé à la lisière d’un bosquet : « À l’intérieur, un lit de camp et un gros duvet. Sur une caisse, un Camping-gaz, une cafetière italienne et un gobelet en fer. Un jerrycan d’eau dans un coin »8. Personnages secondaires dans Un An, Poussin et Castel se construisent une cabane en pleine forêt et tournent le dos à la civilisation : « [ils] vivaient, sans argent, à l’écart des hommes et se nourrissaient de restes récupérés la nuit dans les décharges et les poubelles proches, et parfois également de petits animaux qu’ils savaient capturer »9. Victoire, l’héroïne du roman, hésite longtemps entre le mode de vie urbain et le vagabondage rural jusqu’à ce que l’arrivée de l’hiver et la nécessité ne l’obligent à trouver refuge en ville, à la gare de Toulouse :
Arriva le jour où, voyant s’amenuiser dangereusement ses ressources, Victoire […] allait se voir contrainte de s’approcher des villes, plus vastes et peuplées, où se retrouvent les personnes sans domicile fixe qui peuvent y parvenir à survivre moins difficilement. Mais plus tard. Elle resterait à la campagne tant qu’elle le pourrait10.
5Mais ces exemples restent des exceptions dans les romans qui situent la plupart de leurs personnages SDF dans les rues, les parkings ou le métro des grandes villes. Les gestes familiers de ces personnages qui évoluent dans l’espace urbain témoignent d’une véritable appropriation des lieux publics. La fixité de leurs habitudes fait douter un personnage de Chez qui habitons-nous de l’exactitude du terme « sans domicile fixe » : « sans domicile tout simplement, vos pauvres ne sont pas des nomades […] Pourquoi ce F, en effet ? Ils manquent de domicile plus que de fixité, peuvent dormir chaque nuit sur le même banc, le même trottoir, si ça leur chante. »11 Confirmant cette inscription relativement stable des sans-abri dans l’espace urbain, les récits attribuent aux vagabonds divers abris de fortune parmi lesquels les gares et le métro figurent en premier lieu. Les personnages du Soleil des mourants, Rico, Dédé et Titi, considèrent la station de métro Ménilmontant comme leur lieu de sociabilité par excellence, sinon comme leur domicile (« Titi […] est revenu à Ménilmontant pour mourir. C’était sa dernière maison, cette station. Le rendez-vous des copains… »12). Durant les mois d’hiver passés à la gare de Toulouse-Matabiau, Victoire découvre également les structures sociales des SDF attachés à cet espace public :
Peu d’entre eux d’ailleurs hantaient la campagne, préférant les villes où ils se croisaient sur les places publiques et sur les marchés, devant les gares et les grandes surfaces. […] [Ils] parlaient de solidarité, de se tenir les coudes et d’envisager des actions. […] Spontanément sociaux, ils semblaient n’aimer pas que l’on fît, dans leur condition, bande à part13.
6L’appropriation de l’espace s’effectue dans la plupart des textes par l’occupation des lieux publics mais également par l’aménagement d’abris plus ou moins précaires par les individus. Ainsi, contrairement à Victoire qui mène une vie errante, le héros du Soleil des mourants s’installe durablement dans une « planque » située sur un chantier de construction, à l’intersection des rues de la Roquette et Keller (Paris 19.) où il peut même stocker ses affaires, soigneusement rangées sous une bâche : « son sac à dos, un duvet, des fringues, un petit Camping-gaz, des bougies, une tasse de porcelaine et quelques autres bricoles glanées ici et là »14. Plus tard, à Marseille, le même personnage trouvera refuge dans une caverne souterraine, située sur une étroite galerie longée par un conduit d’égout qui donnera à ses habits une « odeur âcre, mélange de pourriture et d’humidité »15 que l’on sent parfois même jusque dans son haleine.
7On peut constater que les romans qui font des sans-abri leurs personnages principaux, souhaitent généralement sensibiliser le lecteur au sort de ces marginaux. Pour susciter une participation maximale, ils constituent des portraits de SDF détaillés, incluant certains traits constants dont l’apparence physique dégradée et le mode de vie précaire. Comme le montre Vincent Jouve dans Poétique des valeurs, l’illusion référentielle suscitée par des personnages vraisemblables, ayant un passé et une psychologie complexe, est le moyen le plus efficace pour engager l’identification du lecteur et son adhésion aux valeurs promues par le texte. Pour favoriser notre compréhension, les récits qui adoptent ce procédé, retracent généralement en détail le parcours des sans-abri et explicitent les motifs qui les ont conduits à la rue. Ils prennent également soin d’opérer une distinction nette entre les marginaux et les criminels, dans la mesure où ils décrivent les sans-abri comme des citoyens honnêtes qui, même dans la plus extrême nécessité, ne commettent que des délits mineurs tels que le vol occasionnel d’aliments ou la chasse prohibée. Ils tendent également à doter les personnages marginaux d’une épaisseur psychologique et à mettre en place un argumentaire solide pour les disculper de la responsabilité de leur clochardisation, en accusant à leur place divers facteurs sociaux qui rendaient leur chute quasi-inévitable. Dans Le Soleil des mourants, on peut observer ce type de discours incriminant la société afin de mieux disculper les sans-abri :
Ils avaient rêvé d’amour, d’une vraie famille, d’une bonne situation. De sécurité et de stabilité aussi. Et tout s’était écroulé, sans qu’ils sachent vraiment pourquoi. […] Où est-ce qu’il s’était planté dans la vie ? Lui, mais aussi Dédé, Monique, Jo. Et Félix. Et des types comme Titi, intelligent et tout, et qui avait lu des tas de livres. Si des types comme Titi plongeaient, c’est que, quelque part, quelque chose ne tournait pas rond16.
8Montrant le fossé qui se creuse entre le passé et le présent des mêmes personnages, les récits mettent également en évidence que, à l’ère de la surmodernité, la paupérisation et le vagabondage sont des potentialités inscrites en chaque homme. Les raisons qui métamorphosent les individus ordinaires en sans-abri restent presque invariables d’un texte à l’autre : « divorce, licenciement, saisie, délits mineurs, vagabondage17 ». Avant de se retrouver à la belle étoile, Rico, le héros du Soleil des mourants travaille comme représentant en prêt-à-porter. Ébranlé par son divorce, il se met à boire. Bientôt, la perte de son permis de conduire précipite son licenciement. Lorsqu’il refait sa vie avec une autre femme et trouve un travail de livreur, on lui vole sa mobylette et il se retrouve définitivement au chômage. Petit à petit, il vend tous ses biens mais les loyers continuent à s’accumuler et à la fin, il est menacé d’expulsion. Une fois à la rue, son état physique et moral se dégrade rapidement : « il avait changé. Il était aussi maigre qu’un clou. Une barbe poivre et sel […] lui rongeait le visage. De son bonnet s’échappaient des mèches de cheveux graisseux. Et son sourire, toujours doux, laissait entrevoir des dents noires, rongées. »18
9La déchéance physique ne va pas seule dans ces textes : elle se traduit également par la perte progressive de la sexualité. Élément récurrent des textes, cette régression se laisse ramener à des raisons diverses telles que la malnutrition, la perte de la vitalité et le manque de moyens, d’intimité et d’hygiène. Devenu SDF, Rico perd progressivement le désir : « Sa queue restait flasque, et aucune image de femme ne l’aidait à durcir, à la redresser. […] Au bout d’un moment, ce bout de chair pendouillante entre ses doigts l’écœurait. Il se dégoûtait »19. Dans le récit de Mathieu Lindon, le père Lemoine apparaît également comme un asexué qui assiste en voyeur exclu et passif aux ébats passionnels auxquels s’adonnent le narrateur et son amant en pleine nature. Dans Un An, Victoire20 et ses amis SDF dorment ensemble, agglutinés pour se chauffer, mais sans jamais se toucher. Dans son étude consacrée aux vagabonds, Jean-Claude Beaune explique cette « asexualité » des marginaux par l’improductivité de leurs existences finies :
hors la masturbation, […] mécanique, improductive, ces vagabonds […] n’ont pas ou peu de sexualité. Ils ne se reproduisent pas, n’y songent même point puisqu’ils en sont « incapables », cette incapacité relevant de la loi suprême elle-même, de ce « darwinisme » sévère qui transcrit en mécanicité stérile, répétitive, ces existences déjà mortes21.
10Impuissants et improductifs, les vagabonds mènent une vie solitaire et vaine. Dans les récits contemporains, la perte de leur sexualité semble moins liée à un manque de vitalité qu’au renoncement à toute forme de consommation. Prenant le contre-pied du modèle du consommateur, le sans-abri apparaît dans les romans urbains contemporains comme un être détaché du monde matériel qui ne désire que le strict nécessaire car tout objet supplémentaire risquerait de l’entraver dans ses déplacements. Sans être encombrants, les rares objets qui entourent les marginaux constituent une panoplie indispensable pour la survie, permettant à leurs propriétaires de se nourrir et de se protéger du froid. Tout doit être léger et pratique, il n’y a pas de place pour le superflu. Par conséquent, le passage de la vie normale à la vie errante est marqué par un abandon inévitable de tous les objets qui n’ont qu’un intérêt sentimental. De façon symbolique, les personnages se débarrassent des bibelots appartenant à un univers dont ils sont désormais exclus. Chez Echenoz, Victoire, se prépare à la vie d’itinérant en acquérant quelques affaires utiles (un vélo, un sac de voyage robuste, une couverture, un sac de couchage et les cartes Michelin de la région) mais surtout en abandonnant ses objets superflus : « Victoire dut notamment se défaire d’une robe, deux jupes, trois chemisiers, deux paires de chaussures et autres contingences, ne conservant que l’indispensable, le solide, le pratique et l’imperméable »22. Ici, comme dans la majorité des textes illustrant le passage au mode de vie itinérant, le personnage vit un certain déchirement en faisant le tri et en sacrifiant des affaires à contrecœur.
11Pour les personnages itinérants, la vie à la rue commence généralement par un apprentissage progressif du renoncement à tout ce qui n’est pas indispensable à la survie : « de bonnes chaussures, un canif, un coupe-ongles, un duvet… »23. Bientôt, seuls quelques habits ayant vécu de meilleurs jours, comme le manteau du père Lemoine, sale et déchiré mais d’une excellente qualité, témoignent de leur passé. Situés aux antipodes de l’archétype du consommateur, les sans-abri portent souvent des vêtements qui viennent des décharges publiques et de la charité. Castel et Poussin, les nouveaux amis de Victoire récupèrent des vêtements et des chaussures à moitié neufs dont le monde se débarrasse. S’accommodant d’affaires de seconde main, les deux vagabonds démontrent que les objets « qu’on ne peut remplacer par leur double usagé »24 sont moins nombreux qu’on ne croirait : « les ingrédients alimentaires de base, les lames de rasoir, les bougies, à l’occasion le savon »25. L’abnégation dont les sans-abri font preuve contraste singulièrement avec le gaspillage ostentatoire de la société de la surmodernité. Dans la mesure où leurs possessions se limitent aux vêtements qu’ils ont sur le corps26, leurs liens affectifs avec le passé se trouvent également rompus : « Tu te trimballes avec des lettres, des photos. C’est juste bon pour chialer et te casser le moral. Quand tu coupes les ponts, tu les coupes. Faut choisir. Il avait tout jeté. Les lettres de Sophie, leurs photos. Il n’avait gardé qu’une photo de Julien »27.
12Nés de l’ambition d’enregistrer l’univers quotidien de la métropole de la surmodernité, les textes mettant en scène des sans-abri sont généralement construits selon le même modèle : celui de l’observation suivie de réflexions à propos du processus menant à la clochardisation. Les romanciers enregistrent des faits servant de points de départ aux tentatives de théorisation, d’une part en se fondant sur des rencontres pour la plupart anonymes avec les sans-abri dans l’espace public, d’autre part, en s’appuyant sur le discours que les médias tiennent sur les SDF, et il n’est pas rare qu’ils citent des reportages, voire qu’ils insèrent dans leurs récits des coupures de journaux et de faits divers. De ton apparemment neutre, évoquant des chiffres et des statistiques, les témoignages médiatiques cités cherchent à confronter le lecteur à une réalité menaçante :
La journaliste, et cela surprit Rico, avait été assez juste dans son commentaire en début de reportage. « Jean-Louis Lebrun, mort à 45 ans, sur le quai du métro Ménilmontant le vendredi 17 janvier vers 22 ou 23 heures, évacué le samedi 18 janvier, à 14 h 30. Des centaines de Parisiens sont passés sans rien remarquer. La RATP non plus »28.
13Certains textes comme ceux de Jean-Claude Izzo ou de Mathieu Lindon, enregistrent non seulement le comportement des SDF (leur attitude envers leurs semblables, leurs stratégies de survie, leurs efforts déployés pour rester propres, etc.) mais également les réactions qu’ils provoquent. Rico, le héros du Soleil des mourants, met au point une méthode personnelle de mendicité. Il s’installe à l’entrée du Centre Bourse à Marseille, déballe des objets ramassés çà et là et, pour chaque pièce qu’il reçoit, il offre un cadeau. Il interpelle les gens avec assurance et, au lieu de faire pitié, les divertit avec son humour. La méthode s’avère efficace : les dons vont de cinq à dix francs. Dans les autres récits, les réactions observées sont mitigées : les SDF inspirent des sentiments qui vont de la pitié au mépris et de la répugnance à la peur. Souvent, ce qui prédomine c’est la crainte de devoir partager un jour la condition des sans-abri : « La misère fait peur. Les chômeurs qui entraient au bureau de poste ne le regardaient jamais, ne lui disaient jamais bonjour ni au revoir. La plupart d’entre eux savaient que du chômage à la rue, ce n’était qu’une question de temps »29.
14Le récit de Mathieu Lindon aborde le problème des SDF sous des angles plus variés et parfois même insolites. Les personnages, un groupe d’amis parisiens exerçant des professions libérales et menant une vie bourgeoise, visionnent ensemble un documentaire coproduit par l’un d’entre eux. Diffusé sur la chaîne « Arte », ce film provoque un débat animé au sujet des sans-abri.
Maintenant on discutait misère, SDF, tous ces exclus que sécrète notre société […] on commentait l’émission, on versait sur eux notre quota de larmes de bons humanistes si on veut mais beaucoup de gens n’allaient même pas jusque-là […] La dame à la télévision racontait des choses effroyables et notre solidarité consistait à ne pas zapper30.
15Le documentaire qui montre l’indifférence des citadins à l’égard des sansabri, donne lieu à des commentaires reflétant un large éventail de points de vue. La soirée qui s’achève par une rencontre nocturne avec un SDF dans la ville hivernale, sera suivie par une série d’événements qui conduisent à une reconsidération des opinions initialement exprimées. Peu après la diffusion du film qui vise à sensibiliser le public aux conditions de vie des sans-abri, l’un des clochards interviewés intente un procès aux producteurs pour atteinte à la vie privée. Passant un week-end dans la maison de campagne familiale en Normandie, le narrateur, quant à lui, s’étonne de revoir le père Lemoine, personnage mythique de son enfance, devenu SDF. Ancien opposant politique du maire, respecté par tout le monde au village, le vieillard dort à la belle étoile depuis que la construction d’une autoroute l’a chassé de sa cabane. La rencontre avec ce SDF qui n’appartient pas à l’anonymat de la grande ville, perturbe le narrateur à plus d’un titre. L’apparence dégradée du vieil homme en loques, ravagé par la maladie et les parasites, suscite sa compassion Toutefois, la puanteur qui émane de ses vêtements miteux, son ironie blessante et le fait qu’il quémande « ce que n’importe qui lui aurait donné de bon cœur »31, mettent le narrateur mal à l’aise. Que faire pour les SDF lorsqu’ils ne sont pas anonymes ? Méditant sur cette question, il finit par glisser un peu d’argent en liquide dans la main du vieux Lemoine.
16Lindon s’efforce de nous montrer que, si ce type d’action individuelle ne constitue pas une véritable solution, les structures d’aide collectives mises au service des sans-abri par la municipalité ne sont guère plus efficaces. Il accuse les services sociaux de protéger les sans-abri juste ce qu’il faut pour pouvoir décliner toute responsabilité par la suite. Arrivant à une conclusion similaire, Jean-Claude Izzo montre dans son texte que la solidarité de la RATP se limite à la tolérance des sans-abri dans le métro : les agents qui ferment les yeux par « souci humanitaire » permettent aux marginaux de s’abriter du froid et de survivre à l’hiver. D’autres organisations, comme les paroisses catholiques, distribuent certes des repas aux pauvres, mais seulement à ceux qui acceptent d’assister à quelques leçons de catéchisme. Les repas des « Restos du Cœur » ne valent souvent pas grand-chose, alors que l’aide de la ville sert surtout à éviter que les SDF, mourant de faim et de froid, fassent désordre dans la capitale. Quant à Jean Echenoz, il remet en question la bonne volonté des municipalités qui, par le biais d’arrêtés interdisant la mendicité et la position allongée dans les espaces publics, ou prohibant « le regroupement de chiens sans muselière ou la vente des journaux à la criée, sous peine d’amende et de mise en fourrière suivie de frais de fourrière »32, cherchent à nettoyer la ville des SDF.
17L’attitude de la société envers les marginaux constitue l’élément essentiel dans tous les romans urbains consacrés aux sans-abri. Inspirant peur ou pitié, les SDF sont le plus souvent vécus comme un véritable danger social33 dont les habitants de la métropole cherchent à se défendre. En même temps, la ville est appelée à constituer pour les populations paupérisées, une structure d’accueil conforme à l’idéal urbanistique de la transparence. Individuelle ou collective, la solidarité doit cependant souvent faire face à sa propre inefficacité : « on soigne, oui, par un ultime réflexe «chrétien«, charitable », en sachant bien que « tous les soins ne peuvent qu’être inefficaces »34. L’ambiguïté des sans-abri réside justement dans cette absence de solution définitive : pour les démunis qui vivent principalement de la mendicité, une pièce de monnaie, de la nourriture ou une cigarette peuvent être salvateurs sans pour autant remédier, une fois pour toutes, à leur situation précaire. En même temps, le contraste aigu entre la pauvreté des marginaux et le gaspillage prôné par la société de consommation semble particulièrement révélateur de l’ère de la surmodernité. Paradoxalement, malgré l’exclusion qu’elle implique, l’errance semble représenter un des ultimes modèles de résistance aux taxinomies trop arbitraires et aux normes admises. Renonçant aux voies régulières, les sans-abri, mendiants et vagabonds se posent inévitablement en hors-la-loi : par leur inadaptation, ils s’opposent à l’ordre d’une société qui tente vainement de les récupérer, de les recycler ou de les socialiser.
8.2. Immigrés
18La sensibilité sociale du roman urbain trouve un autre lieu d’investissement dans le personnage de l’immigré qui se définit également à travers les rapports privilégiés qu’il entretient avec la métropole cosmopolite à l’ère de la surmodernité. L’étranger, tout comme le flâneur, s’approprie l’espace urbain par une déambulation qui tient souvent de l’improvisation. C’est la raison pour laquelle Chantal Benayoun propose de le définir à partir d’une dualité qui allie la mobilité avec la volonté d’enracinement : « L’étranger est partagé entre l’enracinement et l’errance. La ville est le lieu par excellence de ce dualisme, et du va-et-vient entre la mobilité et l’enracinement »35. Analysant le parcours des immigrés dans la ville, Benayoun constate qu’ils la préfèrent à la campagne et aux banlieues et l’arpentent sur le mode d’un parcours initiatique, dans une traversée permanente. Se mêler à la foule anonyme qui emplit les rues piétonnes, les squares ou les marchés, leur permet d’effacer les effets marquants et stigmatisants de leur condition, et de se mettre à l’abri du rejet des autochtones sans se tenir tout à fait à l’écart de la société environnante. Les cheminements aléatoires à travers la ville et les espaces de loisir investis constituent des étapes de leur immersion dans la culture majoritaire : sans attache, les étrangers s’enracinent à leur manière, par le biais d’une appropriation culturelle. Par la mobilité incessante et le brassage ethnique et culturel des individus de différentes origines, la ville brouille les pistes des particularismes et porte, malgré tous les avatars des ségrégations urbaines, le message du cosmopolitisme.
19Les étrangers que les récits du corpus mettent en scène sont souvent des nouveaux venus qui portent un regard neuf sur la métropole, les autochtones et, plus largement, sur la société au sein de laquelle ils cherchent à se faire une place. Leur itinéraire à travers la ville conduit à la découverte et à l’appropriation de l’espace urbain. Aniela, l’héroïne de Nation par Barbès arrive en France comme accompagnatrice d’un groupe de touristes bulgares. Décidant de prolonger son séjour de manière illégale, elle s’intègre dans la métropole tant bien que mal. Elle loge dans une chambre de bonne que Jason, un jeune Français rencontré dans le métro, met à sa disposition, et survit grâce à de petits travaux. Fuyant la Bulgarie postcommuniste qui, malgré l’adoption des normes occidentales, ne permet pas à ses citoyens accès d’accéder aux biens de consommation qu’ils désirent, Aniela constate qu’en France, avec quelques heures de ménage par semaine, elle peut s’assurer une vie meilleure :
Il y a des choses […] totalement inaccessibles, tout ce qui vient de chez vous, la mode, l’électroménager […] Vous ne comprenez pas, […] là-bas, c’est sans issue. Et puis je rêve de vivre ici depuis longtemps, depuis toujours. Il l’écoutait parler des quais de Seine et des Tuileries comme de choses inaccessibles, d’objets de rêve alors36.
20Si le texte de Wajsbrot dévoile l’importance des aspirations économiques des immigrés37, il met également en évidence le fait que, dans le cas d’Aniela, celles-ci ne constituent qu’une motivation secondaire : ce qui attire la jeune enseignante en France c’est d’abord la langue et la culture qu’elle étudiait dès son enfance et dont elle se sent en quelque sorte la dépositaire. Quant à l’immigration clandestine, l’auteur en dénonce l’inefficacité en montrant qu’Aniela ne peut guère jouir de l’amélioration de sa situation économique. Le danger d’être arrêtée par les autorités ne cesse de hanter la jeune femme qui, à la fin, choisira le suicide pour éviter la reconduite à la frontière.
21Les héros du Soleil des mourants entrent également en France de manière illégale. Mirjana, l’étudiante bosniaque, et Abdou, l’adolescent algérois, ont plusieurs points communs. Ayant perdu leur famille dans les massacres, ils font partie de cette vague d’émigrés qui « préfèrent se sentir étrangers ailleurs que dans leur propre pays » : « Ils étaient, selon Mirjana, environ six cent mille Bosniaques éparpillés aux quatre coins du monde. La plupart issus de mariages mixtes »38. Ces personnages considèrent le retour à leur pays natal comme impossible, même si l’intégration en France leur semble également difficile. Le discours du jeune Abdou reflète ce désespoir :
Ça fait deux mois que je galère à Marseille. Je suis algérien. D’Alger. J’ai treize ans. Enfin, c’est ce que je dis. […] Comme je n’ai pas de papiers, on est sûr de rien. […] Chez moi, ça n’existe plus. Je n’y refoutrai jamais les pieds. Alger, je veux oublier. […] [C’]est sans avenir ici, question boulot ou papiers […] L’avenir, ce n’était ni ici, ni chez moi. Ni ailleurs39.
22Menacé d’expulsion à tout moment, Abdou a peu de chances de régulariser sa situation. La majorité des textes qui traitent de l’immigration témoignent de cette difficulté qu’éprouvent en France les clandestins à se procurer un statut légal. Le sacrifice que ces personnages consentent pour immigrer en France semble d’ailleurs sans commune mesure avec les maigres bénéfices qu’ils obtiennent en échange. Aniela abandonne un poste d’enseignant en Bulgarie pour un travail de femme de ménage à Paris. Mirjana, qui a interrompu ses études à l’université de Sarajevo, est contrainte de se prostituer à Avignon pour payer sa dette envers les passeurs qui l’ont fait entrer au pays. Caché au-dessus des tuyauteries d’un cargo, Abdou subit durant le trajet Alger-Marseille des brûlures au second degré qui le marquent à vie. En échange, ils ne gagnent pas grand-chose : une situation précaire en bas de l’échelle sociale et le risque constant d’être appréhendés et reconduits à la frontière.
23Adoptant le point de vue des immigrés clandestins, les romans confrontent deux images de la France : celle, idéalisée, que les personnages nourrissaient avant leur arrivée au pays et celle, marquée par le rejet et les humiliations quotidiennes, qu’ils se forgent durant leur séjour. En remettant en cause la politique française de l’immigration, ces textes ne cherchent pas à offrir des immigrés des portraits particulièrement nuancés car, pour être efficaces, ils requièrent des personnages sans ambiguïté. C’est la raison pour laquelle ce type d’argumentation tend souvent vers un certain manichéisme ou, pire, laisse parfois apparaître des préjugés mal dissimulés comme dans Nation par Barbès, où l’infériorité de l’immigrée bulgare par rapport à sa rivale, une jeune Française, semble aller de soi : « Issue d’une lignée rude et grossière, ignorant le raffinement et la délicatesse, à cause de son milieu ou de son pays », Aniela ne peut guère se mesurer à Léna qui a « une silhouette fine et gracieuse, une souplesse dans la démarche40 » qu’elle ne cesse de lui envier.
24De l’analyse, il ressort également que les romans urbains s’intéressent moins à l’immigration elle-même qu’au traitement que la société française réserve aux citoyens issus de l’immigration, souvent même à ceux qui sont nés en France, de parents français. Par ailleurs, à l’instar de nombreux autres discours contemporains, les romans urbains n’opèrent pas toujours une distinction nette entre étrangers et Français d’origine étrangère. Selon Jeanne Singer-Kerel, cette ambiguïté persistante vient de l’identification fréquente des immigrés avec les travailleurs étrangers d’une part, et, d’autre part, avec les Français d’outre-mer, naturalisés ou issus de la « seconde génération » de l’immigration :
Tous les étrangers ne sont pas des « travailleurs immigrés » dans le sens accepté du terme. Que faire des diplomates ou du personnel militaire étranger ? Où placer les hommes d’affaires, les cadres et techniciens, les membres des professions libérales […] ? Comment comptabiliser les réfugiés, les touristes, les étudiants, les frontaliers et les saisonniers ? […] Les xénophobes dont la devise est « La France aux Français », oublient de préciser que bon nombre d’immigrés sont en fait des citoyens français41.
25Malgré leur programme radical visant à dénoncer le racisme, sous-jacent ou avoué, les auteurs contemporains ne sont pas toujours soucieux de distinguer entre immigrés de fraîche date et Français d’origine étrangère. Paradoxalement, ils semblent perpétuer à leur tour les amalgames. Comme il leur importe avant tout de montrer les manifestations du racisme et de la xénophobie, qui vont d’une ségrégation insidieuse aux agressions à visage découvert, souvent ils mettent en scène des personnages appartenant à une minorité ethnique visible, de préférence des Maghrébins. En raison du grand nombre de textes montrant la vie quotidienne de personnages issus de la seconde génération de l’immigration algérienne ou marocaine, certains théoriciens parlent même de mouvement littéraire, qu’ils désignent du terme « roman beur ». Michel Laronde applique ce terme non seulement aux textes produits par les auteurs d’origine maghrébine mais à « tous les romans dont un certain contenu (ingrédients géo-historiques, personnages, situations) donne […] le sens d’un esprit particulier à un milieu et à une époque : celui de l’Immigré d’origine maghrébine dans la ville française42 ».
26Deux récits du corpus, Vivre me tue et Ali le Magnifique de Paul Smaïl, s’inscrivent dans la catégorie du roman beur, dans la mesure où ils mettent en scène des héros-narrateurs appartenant à la seconde génération de l’immigration (marocaine dans le premier et algérienne dans le second) qui évoluent dans des quartiers marqués par l’immigration nord-africaine (le quartier parisien de Barbès et la Cité des Poètes, située en Seine Saint-Denis). Subissant quotidiennement les diverses formes de la ségrégation raciale, les héros des deux romans répertorient minutieusement les inconvénients d’être beur aujourd’hui en France. Calqué de manière ironique sur la tirade de Shylock dans Le Marchand de Venise, le monologue de Paul se veut à la fois une dénonciation du racisme en France et un clin d’œil intertextuel :
Si vous nous demandez nos papiers pour un oui ou un non, est-ce que nous ne sommes pas exaspérés ? Si vous nous traitez de ratons, de melons, de bougnoules, est-ce que nous ne sommes pas humiliés ? Si vous nous tabassez dans les commissariats, est-ce que nous ne sommes pas blessés ? […] Et si vous nous refusez un travail que vous donnerez à quelqu’un de moins qualifié mais de moins basané, aussi, est-ce que nous ne finirons pas par nous révolter ?43
27Né en France de parents d’origine marocaine, le narrateur de Vivre me tue se fait régulièrement traiter avec mépris par sa patronne qui s’obstine à l’initier à la littérature maghrébine. Le jour où il cesse de tolérer cette condescendance, d’autant plus révoltante qu’elle se dissimule derrière une bonne volonté artificielle de la part de l’employeur, qui se prétend une militante de gauche, il perdra son emploi de libraire : « Elle me tend un [livre] : La Malédiction de Rachid Mimouni. […] Hors de moi, je lui crie : — Parce que […] les ratons ne devraient lire que des bouquins de ratons, selon vous ? […] vous pouvez pas oublier deux secondes que je suis d’origine… ! »44
28Narrés à la première personne du singulier, les récits de Smaïl traitent de la crise d’identité d’une génération de jeunes beurs, nés en France mais sans cesse renvoyés à leurs origines. Ils sont révélateurs de l’ère contemporaine, non seulement parce qu’ils évoquent les troubles d’identité du sujet écrivant, liées aux difficultés de la mise en fiction, mais aussi en raison de l’épais mystère qui entourait, jusqu’en 2003, l’identité véridique de ce romancier polémique. Des années durant, Smaïl refusa de se montrer au public, n’accordant d’interviews que par fax. En guise d’explication de cet acharnement à garder son incognito, il évoquait surtout son désir d’échapper à la manipulation médiatique car, comme il l’affirmait dans Casa le casa, « tu ne seras pas un écrivain, sous les projos, tu seras un raton qui écrit – nuance. Et on va se servir de toi, on va te faire dire des choses que tu ne penses pas. […] Tu seras le beur à la mode, le beur de service, le beur médiatique »45. L’affaire Paul Smaïl n’a cessé de prendre de l’ampleur dès la rentrée littéraire 1997, où une attachée de presse fit courir la rumeur que Jacques Alain Léger, un auteur français ayant le goût des supercheries, se cachait derrière le pseudonyme Paul Smaïl. L’opinion publique se divisait alors en deux camps : certains prenaient la défense de Smaïl au nom du droit à la fiction ou parce qu’ils jugeaient ses propos légitimes même s’ils venaient de la plume d’un Français « de souche », alors que d’autres l’accusaient d’usurpation d’identité. Le doute n’a été levé qu’à la publication d’On en est là, récit dans lequel l’auteur a formellement reconnu la supercherie. L’affaire, qui a fait couler beaucoup d’encre, a révélé non seulement l’existence d’un créneau éditorial spécifique qu’on pourrait appeler le « créneau beur », mais elle a également montré que, à cause de la déception que leur procurent des médias communiquant une image souvent déformée et peu fiable des questions d’actualité, les lecteurs sont avides de témoignages de première main, validés par le nom propre et l’identité véridique de l’auteur. L’amertume d’un public en quête de récits « authentiques », qui s’est senti forcément trahi par ce détournement d’identité, met également en relief une caractéristique très importante du roman contemporain à caractère social : celui de n’être presque jamais écrit par les marginaux dont il est question dans les textes mais qui n’ont qu’un accès très limité à l’institution littéraire. D’autre part, la démarche de Smaïl-Léger témoigne d’un autre phénomène contemporain : le goût des auteurs contemporains pour le jeu d’inspiration postmoderne qui consiste à brouiller les identités pour dénoncer la pratique du texte. Ainsi, les lecteurs qui sont capables de faire abstraction de l’identité de l’auteur, et apprécient ses textes pour la performance littéraire ou les jeux d’identités fort amusants, les considèrent simplement comme une stratégie d’écriture ludique plutôt qu’une imposture.
29À l’ère de la surmodernité, la France s’internationalise et les Français aussi. Les grandes villes comme Paris ou Marseille qui servent de décor à de nombreux romans urbains, sont des métropoles cosmopolites et multiethniques, des melting-pots de populations venues d’ailleurs. Si le brassage humain est à l’honneur dans la plupart des textes (comme ceux d’Izzo ou de Pennac), les réactions racistes et xénophobes sont également abondamment illustrées. Le racisme apparaît dans les romans contemporains sous différentes formes. Parfois, la haine de la différence conduit à l’agression, voire à la destruction de l’autre, comme dans les romans d’Izzo ou de Lindon, alors que dans d’autres textes, le racisme prend des formes insidieuses telles que les contrôles d’identité perpétuels ou les discriminations en matière d’embauche dénoncés par Smaïl ou Desarthe.
30Toutefois, on chercherait vainement à opérer une distinction nette entre les textes traitant de ce que la sociologue Agnès Villechaise-Dupont, auteur d’une enquête en région bordelaise, appelle le racisme « spontané », plus facile à repérer, et le racisme « institutionnalisé », souvent latent et extrêmement difficile à circonscrire. Alors que l’un relève d’un racisme diffus mais presque quotidien, l’autre doit être rapporté à un phénomène de discrimination systématique, par exemple en matière de logement ou d’emploi. Comme le souligne Villechaise-Dupont, ce dernier est non seulement plus difficilement repérable mais aussi particulièrement douloureux : « [ê]tre victime d’une discrimination visible dans la recherche d’un logement, d’un emploi, est bien plus destructeur, car le racisme remet ici en cause la liberté, il borne l’horizon des choix et des projets »46.
31Dans la plupart des textes, les deux types de racisme apparaissent souvent côte à côte. Ainsi dans Total Khéops, l’inspecteur Montale enquête dans l’affaire d’une étudiante d’origine algérienne, violée et assassinée par une bande de fanatiques de l’épuration ethnique. Il traque avec la même ferveur les manifestations quotidiennes du racisme dans les propos des policiers, des boutiquiers ou des patrons de bistrots marseillais :
Les crouilles, y en a trop. […] Et ça donne quoi ? Au centre, on dirait Alger ou Oran. […] Vé, ça te pue pareil maintenant. […] Avant, tu bousculais un bougnoule dans la rue, il s’excusait. Maintenant, il te dit : « Tu peux pas t’excuser ! » Sont arrogants, voilà c’qu’y sont ! Se croient chez eux, merde !47
32Ce type de discours apparaît également dans Les Bonnes Intentions, où la narratrice d’origine juive s’étonne devant la haine des commerçants bellevillois qui insultent les habitants d’origine étrangère, et relève les menaces antisémites proférées par le concierge de son immeuble : « tu sais ce qu’on leur fait aux juifs, chez nous ? […] On les zigouille »48. Dans Le Procès de Jean-Marie Le Pen, Mathieu Lindon condamne autant le racisme violent qui vise à éradiquer l’altérité que les insinuations xénophobes. Le héros du récit, l’avocat juif et homosexuel Pierre Mine, accepte de défendre un adolescent qui a tué, en pleine rue, à la carabine, un jeune Français d’origine algérienne. Partisan du Front National, l’assassin aggrave son cas en tenant des propos ouvertement racistes devant le tribunal :
Je n’aime pas les Arabes. Ils nous prennent nos boulots. […] Les Noirs ne valent pas mieux et je n’en ai jamais tué, ajoute Ronald Blistier pour montrer qu’il n’y a cependant aucun rapport entre son crime et son racisme. Oui, je suis raciste, dit-il, mais je ne vais jamais à l’étranger, si les étrangers ne venaient pas chez nous ils n’auraient jamais à souffrir de moi49.
33Lindon se sert de ce procès imaginaire pour faire le tour de la question du racisme. Il analyse divers comportements types : celui de maître Mine qui, littéralement écœuré par l’attitude de son client, persiste à le défendre pour faire de son procès celui de Jean-Marie Le Pen ; celui de son amant Mahmoud qui désapprouve cette stratégie, ou celui des parents Mine qui, étant juifs, se croient à l’abri de tout soupçon de racisme alors qu’ils ne cessent de confondre, eux aussi, les Arabes et les Français d’origine maghrébine :
Vivre avec un jeune garçon arabe, car, excusez-moi Mahmoud, mais, pour autant que je sache, vous êtes un jeune garçon arabe, certains auraient encore moins compris que tu défendes Blistier dans ces conditions […] — Là, merde, vous passez les bornes. Qu’est-ce que vous lui reprochez, à Le Pen ? De penser comme vous ?50
34Avec ce roman qui bouscule les clichés et montre qu’être victime du racisme n’empêche nullement de le perpétuer contre d’autres ethnies, Lindon signe un morceau de bravoure tout entier fondé sur le procédé de la « polyphonie ». Selon la définition de Vincent Jouve, cette stratégie a ceci de particulier qu’il est impossible de ramener les différents « points-valeurs » du texte à une orientation unique, autrement dit « il y a éparpillement et contradiction entre différents jugements qui émanent de la même source »51. L’ambiguïté qui caractérise les romans de Lindon vient justement de la confrontation de plusieurs points de vue, sans que soit imposée au lecteur une vision dominante. Si cette démarche, qui laisse au lecteur une grande liberté d’interprétation, risque de brouiller la perception du texte, elle offre en même temps l’avantage d’éviter le manichéisme inhérent à tout projet programmatique. Au lieu de produire un texte politiquement correct sur le racisme ordinaire en France à l’époque contemporaine, Lindon livre ainsi une analyse remarquable de finesse qui, selon Philippe Sollers, « mieux que des dizaines d’essais approximatifs sur le Front national […] dit le réel de l’énorme machinerie sociale infâme »52.
35Les auteurs comme Lindon, Izzo, Desarthe ou Smaïl savent éviter les clichés et donnent une description juste et percutante des problèmes contemporains liés au racisme. Leur mérite particulier réside justement dans le fait qu’ils réussissent à mettre le doigt sur ce que Villechaise-Dupont appelle le « racisme doux », et dont le repérage et la description posent une difficulté particulière aux victimes. Faute de preuve tangible, cette forme du racisme reste souvent inattaquable, même si l’expérience renouvelée en est particulièrement amère. Elle se manifeste généralement de manière sournoise, n’étant signalée que par une légère condescendance ou une simple indélicatesse qui tient souvent plus de l’ignorance de l’interlocuteur que d’une véritable hostilité à l’égard des immigrés.
8.3. Banlieusards
36Lorsque les romanciers contemporains abordent la question de l’exclusion, à l’instar des médias, ils font souvent l’amalgame entre les classes paupérisées, les bénéficiaires d’aide sociale, les immigrés, les chômeurs et les habitants des cités de banlieues. Comme ces exclus de divers horizons se concentrent souvent aux marges des grandes villes, la banlieue constitue aujourd’hui un lieu d’investissement privilégié pour le regard social du roman urbain. Lieu fourre-tout, l’habitat périphérique permet aux auteurs d’inscrire tous leurs personnages marginaux dans le même espace géographique et, du coup, d’embrasser du même regard quasiment tous les phénomènes d’actualité qui les intéressent, allant du racisme au chômage et de la domination culturelle à l’insertion problématique dans le tissu urbain.
37Dans son étude intitulée Amère banlieue, Agnès Villechaise-Dupont relève le flou qui entoure les notions d’« exclus » et d’« exclusion », dont le succès dans le discours médiatique tient au fait qu’elles expriment la menace de chute vécue par l’homme de la surmodernité, confronté à la précarité de l’emploi. Selon l’auteur, depuis les années 1970, un glissement significatif s’est opéré dans la définition du terme qui, initialement, désignait des catégories marginales jugées inadaptées aux exigences d’une société en pleine croissance, alors qu’aujourd’hui le terme « exclus » s’applique sans distinction à toutes les couches populaires, victimes malgré elles d’une marginalisation économique, sociale ou culturelle. Villechaise-Dupont explique le consensus né autour de ce terme par la pluralité des situations et des problèmes qu’il permet de désigner :
S’agit-il avant tout d’une exclusion économique, c’est-à-dire une exclusion du marché de l’emploi et donc du marché des biens de consommation ? S’agit-il plutôt d’une exclusion sociale, définie par l’isolement, la rupture des liens de sociabilité, et l’effritement de la participation sociale ? S’agit-il enfin d’une marginalisation culturelle ?53
38De même que le terme « marginalisation » se réfère à tous ces phénomènes, les marges de la ville servent de cadre privilégié à leur observation. Le simple fait que les « romans de banlieue » constituent aujourd’hui une des plus importantes sous-catégories du roman urbain à caractère social, montre à quel point, dans l’imaginaire des auteurs, la notion d’exclusion (sociale, raciale ou économique) se trouve liée à l’espace périurbain. Cette association entre marges urbaines et marginaux rend parfois extrêmement difficile la distinction entre les « romans beurs », évoqués dans le chapitre précédent, et les « romans de banlieue » qui abordent souvent les mêmes problèmes sociaux : le racisme, les difficultés d’intégration et la recherche d’identité des jeunes issus de l’immigration, qui se prénomment Abdou, Djamel, Rachid, Driss, Kader, Nacer, Mourad, Redouane, Leïla ou Naïma chez Izzo, Djamila, Sid Ali, Aziz, Ahmed, Azzedine et Amina chez Smaïl, et Noureddine ou Zoubida chez Tassadit Imache54.
39Les récits qui s’inscrivent dans la sous-catégorie des romans de banlieue, traitent de phénomènes d’exclusion observés dans un contexte périurbain. Ils ont en commun de mettre en scène des personnages adolescents, souvent mais pas toujours d’origine immigrée, pris dans un tiraillement entre l’habitat périurbain décrit en termes de manque et de privation et le milieu urbain qui représente à leurs yeux une réelle chance d’intégration. Le sentiment de l’entre-deux opposant la ville et la banlieue constitue un élément constant de la plupart de ces récits. Fuyant la cité en s’enrôlant dans l’armée, E’dy, le héros de Presque un frère est contraint de retourner en banlieue le temps de sa convalescence après un accident de moto. Il retrouve sa mère, son jeune frère, son meilleur ami Pascal et son amour de jeunesse Sabrina, et porte un regard neuf sur ce petit monde clos et inaltéré : « Ce que je ne supporte plus, ce sont les yeux brumeux de ceux qui sont restés, les mentons qui tremblotent, les ersatz d’énigmes […] ils ne savent pas qu’il y a autre chose ailleurs »55. Les Petites Sœurs de sang de Jean-Yves Cendrey est également le récit d’un retour dans une cité, celui de Noël, âgé de trente-neuf ans, qui rentre à la Grâce de Dieu pour assister à l’enterrement de sa mère et décide sur un coup de tête d’y rester. Il s’installe dans l’appartement de la défunte, et éprouve des sentiments ambivalents à renouer avec le milieu de son adolescence : « J’étais content de revoir ça, ce méchant tableau rafraîchi, le cadre de mes quatre cents coups. […] et j’y revenais pour découvrir qu’aucun autre jamais ne me tiendrait comme lui. C’était un sentiment infect. Il m’humiliait. Il m’était doux »56.
40D’autres récits au contraire traitent du départ de la banlieue. Dans Les Belles Âmes de Lydie Salvayre, Jason et son amie Olympe quittent leur cité le temps d’un voyage à travers les banlieues les plus désolantes d’Europe où ils accompagneront, en qualité d’agents d’ambiance, une poignée de touristes aisés à la recherche de sensations fortes. Doté d’un QI extraordinaire, le héros d’Ali le Magnifique livre une analyse extrêmement lucide des pratiques sociales et culturelles de sa banlieue. Cet adolescent talentueux qui rêve d’une fulgurante carrière dans les médias, ne réussit à s’évader de sa cité vers le Maroc d’abord, puis vers le Portugal, qu’en se prostituant.
41Pris entre deux univers, les héros de ces récits sont souvent des adolescents révoltés qu’un conflit violent oppose à leur famille. Dans Chourmo, Jean-Claude Izzo se penche sur ce phénomène qu’il considère comme étant à l’origine de la délinquance juvénile :
Leurs pères, à cause de la crise, du chômage, du racisme, n’étaient, à leurs yeux, que des vaincus. Des perdants. Sans plus aucune autorité. Des hommes qui baissent la tête, et les bras. Qui refusaient de discuter. Qui ne tenaient pas parole. […] Et ils descendaient dans la rue, ces mômes. Largués. Loin du père. Sans foi, sans loi. Avec pour seule règle, ne pas être ce qu’était leur père57.
42Selon Izzo, les jeunes banlieusards cherchent à rompre les liens familiaux pour se libérer d’une filiation qui les inscrit d’emblée dans le camp des dominés. La famille apparaît également comme un anti-modèle dans les romans de Paul Smaïl, Lydie Salvayre, Jean-Yves Cendrey et Tassadit Imache, où les personnages adolescents se révoltent contre la hiérarchie familiale avec, à sa tête, un père frustré, alcoolique ou violent. Dans Ali le Magnifique, le père du protagoniste est un travailleur immigré quasiment illettré. Dans Presque un frère, le père d’E’dy est porté sur la boisson. Chez Salvayre, le père de Jason est un vaincu qui « s’est défoncé au taf » pour n’avoir en échange qu’« une vie atroce et une fatigue d’enfer »58 : « Lui, Jason, se fera pas baiser comme son grand-père et son père. […] Se casser le cul pour 6 000 balles par mois, jamais. […] Son père lui serine : travaille Jason travaille. Mais il peut toujours se tuer à chanter le rap des esclaves, Jason n’en écoute pas un traître mot »59. Le héros des Petites sœurs de sang a été élevé par une tante, après avoir été rejeté par ses parents. Orphelins comme Pascal et Zouzou, abandonnés comme Bruno et Noël ou entretenant des rapports conflictuels avec leur père, comme E’dy, Jason ou Sid Ali, ces jeunes personnages grandissent sans adulte qui pourrait leur servir de modèle60. Ils se détournent du modèle familial, et sont généralement à la recherche d’un ersatz de famille et établissent des liens de solidarité avec leurs congénères. Pour marquer la rupture des liens familiaux, remplacés par ceux de l’amitié, ils adoptent souvent des surnoms (Nel pour Noël, Zouzou pour Sabrina Zoubida, E’dy pour Noureddine ou « Djéson », prononcé à l’américaine) destinés à l’usage exclusif de la « bande ». Les titres des romans comme Petites « sœurs » de sang ou Presque un « frère », témoignent de la solidité de ces liens fraternels entre les jeunes. Dans le premier récit, Noël, amoureux de sa voisine Nadifa, ressent pour celle-ci une tendresse qui tient plus de la solidarité des jeunes sans famille que du désir charnel : « Ma sœurette de détresse. […] c’est ce qui m’a attiré en elle […] en l’aimant, elle et sa monstre douleur, j’espérais parvenir à domestiquer la mienne, et à m’aimer enfin »61. Dans le second récit, les personnages manifestent leur besoin de s’entourer de leurs congénères qu’ils considèrent que comme leurs frères et sœurs adoptifs. Sabrina affirme être plus qu’une petite amie pour E’dy, elle est « sa sœur tout entière à cause du sexe »62 alors qu’E’dy explique ce lien particulier par le vécu commun qu’il partage avec ses amis de la cité :
Comme si on n’avait rien vécu de personnel […] Comme si, au fond de soi, on pensait qu’on n’est pas capable aujourd’hui de reconnaître un truc à soi dans la grande boîte, mélangé avec ceux des autres. […] Voilà pourquoi Pascal m’appelle son frère. Et moi, j’ai besoin de Zouzou comme on a besoin d’un deuxième reflet dans une glace63.
43Ce besoin des adolescents de se rassembler pour se sentir enfin complets, leur abandon de tout sentiment individuel pour s’unir au sein d’une communauté, explique le choix par Tassadit Imache d’une structure alternant et entremêlant les voix de six narrateurs appartenant à la même cité. Pour souligner l’effacement de l’individuel devant le collectif, la romancière met également en scène un personnage collectif64 omniprésent, la bande surnommée « le Troupeau » qui n’a pas de visage : ses membres se ressemblent au point de devenir indiscernables :
les garçons ont voulu rester dehors […] Au pied des blocs, tête rentrée dans les épaules, fiévreux, la capuche du survêtement retombée sur les yeux. […] Ils parlent entre eux, dans leur langue. On les voit bouger ensemble, avec leurs visages. […] Les voilà qui se disloquent. Se rassemblent à nouveau, par trois ou quatre. Il leur faut un nombre certain de paires de jambes pour tenir au sol65.
44Composé d’individus distincts mais qui n’agissent, ne se déplacent et ne réfléchissent jamais autrement qu’en groupe, la bande est un élément typique de la plupart des romans de banlieue. Elle se caractérise par l’usage d’une langue secrète, la conformité vestimentaire et les mouvements parfaitement coordonnés de ses membres comme dans le texte de Lydie Salvayre où « [l]es adolescents se déplacent avec une lenteur élastique et comme s’ils étaient montés sur des ressorts de Cadillac. Rien à voir avec la démarche des gens de la ville qui courent à fond la caisse vers leur bureau honni »66.
45Dans le chapitre portant sur les banlieues, il était question de la dualité observée dans la mise en fiction de la banlieue. Rappelons le constat d’Annie Fourcaut qui distingue dans les médias d’une part un traitement alarmiste du sujet, avec des amalgames entre drogue, jeunesse, immigration, ghetto, violence, émeutes, bavures et rodéos, et, d’autre part, une mise en valeur non moins manichéenne des expériences positives, témoignant de la réussite et de la créativité des jeunes des cités67. Présents tant dans le discours médiatique des cités que dans les représentations littéraires, les clichés récurrents contribuent à établir deux modes de représentation. Selon ces modèles, les jeunes banlieusards apparaissent dans les textes d’une part comme des sujets culturellement, socialement et économiquement dominés, ou comme des exemples positifs d’une intégration réussie.
46Les récits qui cherchent à perpétuer les clichés négatifs, décrivent les jeunes de banlieue comme des êtres essentiellement guidés par leurs instincts et en somme peu conscients de leur situation. Ils insistent généralement sur cette animalité comme le fait Lydie Salvayre qui, dans Les Belles Âmes, s’attarde longtemps sur les gestes nonchalants de Jason, sa « grâce léopardine » et ses poses lascives, mais également sa grossièreté et ses manières déplorables : « Jason, le plat terminé, se tape sur le ventre. D’ici qu’il rote. Ou qu’il pète. Peut-on qualifier autrement que de vulgaire le comportement de ce jeune homme ? »68 Tassadit Imache, dans Presque un frère, prête à Zouzou également quelques traits bestiaux : insolente, hostile et malpolie, la jeune femme est décrite comme « une femme préhistorique dans une blouse de supermarché »69. En faisant l’amour avec Bruno dans l’entrepôt, elle se dérobe aux caresses de son amant et ne veut que « du sexe à l’état brut ». La brutalité sourde qui marque l’ensemble des liens de sociabilité mais surtout les rapports sexuels des personnages, deviennent ici une preuve irréfutable de leur animalité que les romanciers s’efforcent de décrire sur un mode quasi ethnographique. Par exemple dans Les Belles Âmes, la sexualité des personnages est décrite sur ce mode neutre et distant :
Pour l’instant, Olympe exprime son amour à Jason en lui taillant des pipes. […] [Elle] se conforme à la pratique en vigueur dans sa cité : la pipe qui a remplacé avantageusement le suçon. […] Olympe avale le sperme de Jason. Pour lui montrer qu’elle l’aime. Quand on aime, on avale. C’est un principe incontestable. Tout du moins dans sa cité. […] Jason a horreur des pourparlers. Pour lui, l’amour se borne à l’exécution des pipes dans la cave70.
47La romancière prend ici un recul maximal à l’égard des sujets observés dont les pratiques sociales semblent la rebuter.
48Les usages stigmatisant les banlieusards montrent peu de variété d’un récit à l’autre : la majorité des personnages se conforment à des modèles négatifs du vandalisme, de la violence, de la délinquance et du trafic de stupéfiants. Dans les romans de Lydie Salvayre, de Paul Smaïl et de Jean-Claude Izzo, les personnages mineurs commettant des délits mineurs comme le vol de portables, ont presque tous des grands frères qui purgent leur peine pour un crime plus grave, par exemple la vente de drogues ou le banditisme. Les adolescents des cités refusent catégoriquement le travail qui leur semble « naze comme loisir »71 car celui qui travaille « se fait baiser ! »72. La destruction des objets (casse), le vandalisme dirigé contre le mobilier urbain ou les édifices publics (tags, graffitis ou incendie) et la violence exercée sur des personnes (agression, viol ou assassinat) leur semblent des activités bien plus divertissantes. Cendrey et Imache vont jusqu’à mettre en scène des émeutes sanglantes qui plongent les cités dans une anarchie totale. Dans Les Petites Sœurs de sang, le chaos généralisé est provoqué par l’assassinat (commis par le héros-narrateur) d’une jeune fille d’origine maghrébine qui suscite non seulement des conflits entre bandes rivales (arabe et turque) mais conduit également à l’incendie de dizaines de voitures et au saccage de la plupart des bâtiments publics : « Ils font une Palestine de leur méchant quartier normand. […] Sur Laperrine, des familles entières bourdonnent autour de braseros »73. Dans Presque un frère, la colère des jeunes se dirige contre le gardien de l’immeuble, représentant local de l’office HLM chargé du maintien de l’ordre et de la rédaction de rapports réguliers sur les activités des résidents. Les tensions sous-jacentes éclatent sous la forme d’une émeute violente :
on a entendu les sirènes hurler dehors. Le galop des gens dans les couloirs, les hurlements. Le bris des portes, le fracas des vitres. […] Le Troupeau garde les toits, c’est leur domaine. Il y a les guetteurs, les tireurs, les voltigeurs, les bûcherons pour le corps à corps. La jeunesse est inventive dans le chaos. […] Eux, ils ont la nuit dans la tête et les plans du chaos dans leur sang74.
49Ce texte montre l’impossibilité de la communication entre la jeunesse sauvage de la banlieue et les dirigeants locaux qui ont « dépensé beaucoup d’argent, l’argent des gens de la ville pour eux »75.
50D’autre part, les romans de banlieue multiplient les exemples positifs de la réussite. Total Khéops de Jean-Claude Izzo, Ali le Magnifique de Paul Smaïl et Presque un frère de Tassadit Imache, mettent en scène des jeunes filles d’origine maghrébine qui, contrairement à leurs frères plongés dans un univers de violence, s’élèvent au-dessus leur condition grâce à leurs efforts assidus. Certaines d’entre elles travaillent dur comme Olympe, repasseuse au pressing du centre commercial, ou Zouzou, vendeuse de supermarché. D’autres ont fait de brillantes études, comme Djamila, l’amie du héros dans Ali le Magnifique, qui écrit des articles engagés dans un journal pour étudiants, Lydia, la sœur de Zouzou, qui devient cadre, s’habille en tailleur chic et passe ses vacances à l’étranger, ou Leïla dans le roman d’Izzo, qui soutient avec succès un mémoire de maîtrise comparant la poésie arabe et française. Quant aux personnages masculins, ils se démarquent davantage dans les domaines du sport ou de la création artistique. Les personnages de Vivre me tue et de Total Khéops excellent au basket ou à la boxe. S’entraînant régulièrement, ils apprennent l’assiduité et la maîtrise de soi : « On fume pas, on boit pas. C’est la règle. Personne de l’équipe. Sinon Anselme, il nous vire. Souvent, je vais chez lui. Manger, dormir. C’est cool »76. D’autres découvrent leur identité à travers l’écriture comme les héros des romans de Smaïl et Pascal, le jeune métis bègue dans Presque un frère. L’ami de ce dernier, E’dy devient peintre alors que les personnages adolescents de Total Khéops s’expriment par la musique rap.
51Doit-on conclure de la récurrence des thèmes et des comportements types décrits par les romanciers que la littérature de banlieue n’est pas exempte d’un certain manichéisme ? Répondre à cette question est d’autant plus difficile que, depuis quelques années le nombre des textes traitant de la question ne cesse d’augmenter. Parallèlement à cette évolution, les voix qui s’élèvent pour parler de la banlieue se diversifient : alors que, initialement, le sujet semblait réservé aux auteurs engagés qui, malgré leur sensibilité sociale incontestable, ne possèdent pas toujours des expériences de première main, on assiste maintenant à l’émergence d’une génération de jeunes auteurs issus des cités dont les récits intéressent le public non seulement en raison de leur qualité littéraire mais également pour leur valeur de témoignage. L’extraordinaire succès de librairie des récits de Faïza Guène77 et de Rachid Djaïdani78 (Kiffe kiffe demain s’est vendu à 500 000, Boumkœur à 300 000 exemplaires) et l’arrivée récente sur la scène littéraire d’autres jeunes talents comme Thomté Ryam ou Mamadou Mahmoud N’Dongo témoignent de l’existence non seulement d’un créneau éditorial spécifique « banlieue » mais également d’un inlassable intérêt de la part des lecteurs. Il est assez probable que la sensibilisation exercée par les médias, qui tourne souvent au sensationnalisme, contribue à maintenir ce sujet à l’ordre du jour. Il est également certain que la crise des banlieues, survenue en automne 2005, a achevé de convaincre le public de la portée exceptionnelle de cette question de société. Il serait intéressant de se pencher plus en détail sur l’influence des maisons d’édition qui, en multipliant l’offre et en privilégiant les auteurs qui écrivent sur la banlieue, risquent de générer artificiellement une demande pour ce type de récit., Toutefois, quelle que soit la raison de l’actuelle abondance des romans de banlieue, il est certain que le phénomène est loin de s’essouffler et que la mutation quantitative des dernières années a conduit à une diversification des voix, ce qui rend ce sous-genre de plus en plus passionnant.
52Les romans urbains à caractère social tendent à refléter les débats publics à propos des sujets de société de première importance tels que la situation des sans-abri, le chômage, le racisme et l’intégration problématique des immigrés et des résidents des cités « sensibles ». Quelle que soit leur qualité littéraire, ils ont l’incontestable mérite de sensibiliser le public aux problèmes sociaux inhérents à la société de la surmodernité. Les romanciers urbains contemporains ont une véritable sensibilité sociale : souvent, ils discernent certains problèmes bien avant les politiciens et les décrivent avec plus d’efficacité que les sociologues. Avertissant l’opinion publique des crises en gestation, ils font même parfois preuve d’une lucidité exceptionnelle. On peut voir dans cette attitude des auteurs la survivance de la tradition des intellectuels engagés, mais également un intérêt profond porté à la société contemporaine qui est certainement consubstantiel au genre du roman urbain.
Notes de bas de page
1 Ce dernier a créé, avec la descente de Jean Valjean dans les égouts parisiens, un lien durable entre le marginal et la fange de la métropole.
2 J.-C. Beaune, Le Vagabond et la machine. Essai sur l’automatisme ambulatoire. Médecine, technique et société 1880-1910, Seyssel, Champ Vallon, 1983, p. 88.
3 Ibid., p. 19-21.
4 M. Perrot, « La Fin des vagabonds », Histoire, no 3, juillet-août 1978, p. 23.
5 Voir à ce propos, le chapitre « Le Droit à l’errance » de J.-C. Beaune, Le Vagabond et la machine, op. cit., p. 95-127.
6 M. Lindon, Chez qui habitons-nous ?, op. cit., p. 111.
7 Ibid., p. 72.
8 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 119.
9 J. Echenoz, Un An, op. cit., p. 88.
10 Ibid., p. 59.
11 M. Lindon, Chez qui habitons-nous ?, op. cit., p. 8 et 11.
12 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 58-59.
13 J. Echenoz, Un An, op. cit., p. 72.
14 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 31.
15 Ibid., p. 226-227.
16 Ibid., p. 51 et 114.
17 Ibid., p. 89.
18 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 210.
19 Ibid., p. 33-34.
20 J. Echenoz, Un An, op. cit., p. 73 : « Un jour elle envisagea bien de se prostituer […] mais il était tard à présent : trop mal vêtue, trop mal-propre, elle n’était plus assez présentable pour être tant soit peu désirée. Sans doute nul passant ne se laisserait tenter, seuls peut-être accepteraient ce marché ses semblables qui, justement, n’auraient pas les moyens de payer ».
21 J.-C. Beaune, Le Vagabond et la machine, op. cit., p. 109.
22 J. Echenoz, Un An, op. cit., p. 52.
23 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 36.
24 J. Echenoz, Un An, op. cit., p. 91.
25 Idem.
26 Ibid., p. 61 : « Elle ne posséda plus alors qu’une paire de chaussures de sport, un pantalon de toile forte et des tricots superposés sous une parka matelassée, mais elle n’avait plus guère de sous-vêtements de rechange ».
27 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 36.
28 Ibid., p. 21-22.
29 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 75.
30 M. Lindon, Chez qui habitons-nous ?, op. cit., p. 7-15.
31 Ibid., p. 88.
32 J. Echenoz, Un An, op. cit., p. 76.
33 J.-C. Beaune note à ce propos que, lorsque le Code pénal prend en charge le vagabond, il lui impose une marque, signe de reconnaissance obligé, et lui confère ainsi une identité négative : celle d’un danger social. Par ailleurs, en 1818, le Code définit le vagabondage comme un délit. Le Vagabond et la machine, op. cit., p. 44.
34 Ibid., p. 96.
35 C. Benayoun, « Les étrangers dans la ville : les chemins du cosmopolitisme » dans I. Simon -Barouh et J.-P. Simon (dir.), Les Étrangers dans la ville. Le regard en sciences sociales, Actes du colloque de Rennes, 14-15-16 décembre 1988, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 371.
36 Ibid., p. 150-151.
37 C. Wajsbrot, Nation par Barbès, op. cit., p. 150-151 : « Et c’est pour ça que vous venez, pour une histoire de magasins ? Vous préférez faire des ménages plutôt que d’enseigner le français ? ».
38 J.-C. Izzo, Le Soleil des mourants, op. cit., p. 171.
39 Ibid., p. 205-235.
40 C. Wajsbrot, Nation par Barbès, op. cit., p. 134.
41 J. Singer-Kerel, « Immigration et statistique » dans I. Simon-Barouh et J.-P. Simon (dir.), Les Étrangers dans la ville. Les regards en sciences sociales, op. cit., p. 199.
42 M. Laronde, Autour du roman beur. Immigration et identité, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 5-6.
43 P. Smaïl, Vivre me tue, op. cit., p. 186-187.
44 Ibid., p. 93-94.
45 P. Smaïl, Casa la casa, op. cit., p. 42-43.
46 A. Villechaise-Dupont, Amère banlieue. Les gens des grands ensembles, Paris, Grasset/ Le Monde, 2000, p. 87-88.
47 J.-C. Izzo, Total Khéops, op. cit., p. 60.
48 A. Desarthe, Les Bonnes Intentions, op. cit., p. 115.
49 M. Lindon, Le Procès de Jean-Marie Le Pen, op. cit., p. 11-13.
50 Ibid., p. 56.
51 V. Jouve, Poétique des valeurs, op. cit., p. 118.
52 P. Sollers, « La littérature contre Jean-Marie Le Pen », Le Monde du 27 août 1998, repris par POL, p. 15.
53 A. Villechaise-Dupont, Amère banlieue, op. cit., p. 21.
54 À propos du nom des personnages de banlieue qui dénotent une double appartenance (connotations à la fois arabes et occidentales), voir M. Laronde, Le Roman beur, op. cit., chapitre II, « Catalogue thématique et identité ».
55 T. Imache, Presque un frère, op. cit., p. 24 et 103.
56 J.-Y. Cendrey, Les Petites Sœurs de sang, op. cit., p. 33-34.
57 J.-C. Izzo, Chourmo, op. cit., p. 192.
58 L. Salvayre, Les Belles Âmes, op. cit., p. 80-81.
59 Ibid.
60 P. Smaïl, Ali le Magnifique, op. cit., p. 618. : « je serai un père pour toi, mon fils, pas un copain, pas un pote, pas le mec super-sympa et hyper-cool qui couche avec ta maman ! Je serai un homme pour toi, mon fils, je m’y efforcerai ! et je ferai de toi un homme ».
61 J.-Y. Cendrey, Les Petites Sœurs de sang, op. cit., p. 99.
62 T. Imache, Presque un frère, op. cit., p. 118.
63 Ibid., p. 130.
64 À propos de la bande comme personnage collectif et élément désindividualisé d’une série, voir P. Hamon, Texte et idéologie. Valeurs, hiérarchies et évaluations dans l’œuvre littéraire, Paris, Presses universitaires de France, 1984, p. 80 : « Le personnage dans ces “bandes”, n’est que l’échelon d’une échelle, l’élément d’une série, la partie d’un tout, élément d’une déclinaison plutôt que source d’inclinations psychologiques. Il incarne une modulation dans un champ sémantique ».
65 T. Imache, Presque un frère, op. cit., p. 23 et 11-12.
66 L. Salvayre, Les Belles Âmes, op. cit., p. 13.
67 A. Fourcault, « Les identités impossibles : le cas de la banlieue parisienne du second empire aux années 1980 », op. cit.,
68 Ibid., p. 78 et 92.
69 T. Imache, Presque un frère, op. cit., p. 35.
70 L. Salvayre, Les Belles Âmes, op. cit., p. 22-24.
71 T. Imache, Presque un frère, op. cit., p. 21.
72 Ibid., p. 19.
73 J.-Y. Cendrey, Les Petites Sœurs de sang, op. cit., p. 99.
74 Ibid., p. 105 et 125-127.
75 Ibid., p. 127.
76 J.-C. Izzo, Chourmo, op. cit., p. 181-182.
77 Faïza Guène, Kiffe kiffe demain, Paris, Hachette, 2004, et Du rêve pour des oufs, Paris, Hachette, 2006.
78 Rachid Djaïdani, Boumkœur, Paris, Seuil, 1999, Mon nerf, Paris, Seuil, 2004, et Viscéral, Paris, Seuil, 2007.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Le récit minimal
Du minime au minimalisme. Littérature, arts, médias
Sabrinelle Bedrane, Françoise Revaz et Michel Viegnes (dir.)
2012
Du "contemporain" à l'université
Usages, configurations, enjeux
Marie-Odile André et Mathilde Barraband (dir.)
2015
L’exception et la France contemporaine
Histoire, imaginaire et littérature
Marc Dambre et Richard J Golsan (dir.)
2010
Narrations d’un nouveau siècle
Romans et récits français (2001-2010)
Bruno Blanckeman et Barbara Havercroft (dir.)
2013
La France des écrivains
Éclats d'un mythe (1945-2005)
Marc Dambre, Michel P. Schmitt et Marie-Odile André (dir.)
2011
Le mot juste
Des mots à l’essai aux mots à l’œuvre
Johan Faerber, Mathilde Barraband et Aurélien Pigeat (dir.)
2006
Le roman français au tournant du XXIe siècle
Marc Dambre, Aline Mura-Brunel et Bruno Blanckeman (dir.)
2004
Nomadismes des romancières contemporaines de langue française
Audrey Lasserre et Anne Simon (dir.)
2008
