Conclusion
p. 291-295
Texte intégral
1L’observation et l’étude du fait divers criminel dans la presse quotidienne française du XIXe siècle se sont fondées sur un corpus de quelques 500 articles relevés entre 1836 et 1881, et d’autres cités occasionnellement pour les besoins de l’analyse. Le fait divers ainsi présenté est un exemple de genre de discours journalistique qui a permis le développement d’une réflexion sur la circulation des discours de l’époque.
2À la diversité de cette rubrique du journal aurait pu répondre la diversité des méthodes : il a bien fallu avoir recours aux ouvrages des historiens pour mettre en perspective le genre du fait divers, et si chaque partie de l’étude témoigne d’une orientation différente, la problématique générale se noue cependant autour de la mise en question du fait divers comme citation de discours, en particulier de discours professionnels – ceux des journalistes, des médecins, des policiers ou des juges. En cela le fait divers, comme le roman du XIXe siècle, « représente l’affrontement des sociolectes » (Dufour 2004 : 19). L’époque a parfaitement conscience de cet affrontement ou de cet entrelacement des discours, conscience dont témoigne la littérature, mais également des textes plus techniques aussi bien que des ouvrages lexicographiques – quand bien même ils sont aussi ironiques que celui d’Alfred Delvau : « En France, on parle peut-être français ; mais à Paris on parle argot, et un argot qui varie d’un quartier à l’autre, d’une rue à l’autre, d’un étage à l’autre. Autant de professions, autant de jargons différents, incompréhensibles pour les profanes1. »
3Cette déclaration traduit bien, certes plaisamment, l’idée partagée au XIXe siècle que le français est formé de discours divers, et que ceux-ci s’assemblent, se côtoient, s’affrontent ou s’échangent idéalement dans la capitale – ou dans l’espace du journal. C’est le siècle en effet où se développe une écriture du journal quotidien en même temps que son commentaire ; de nombreux écrivains sont aussi des journalistes, et fustigent parfois d’une même voix ce qui les nourrit. Paul Bourget rappelle ainsi comment Théophile Gautier souffrait de « cette stérile besogne de journaliste2 », et l’époque ne cesse de dire sa méfiance pour le prêt-à-penser journalistique, ou de mépriser le roman qui se publie dans les colonnes des journaux – on a pu lire les railleries de Zola à cet égard.
4Les écrivains condamnent donc volontiers, selon la célèbre formule mallarméenne, « l’universel reportage3 », parfois en des termes très virulents : « Carrel était un journaliste, et ce mot-là se décompose d’une manière terrible. Il veut dire écrivain d’un jour. […] le journalisme est condamné à ces effroyables déchets4 », lance par exemple Barbey d’Aurevilly. Condamné, et surtout condamné à la médiocrité, le journal est donc fustigé pour le dévoiement des bons auteurs, l’appauvrissement de la langue5 et du talent ; il l’est aussi pour ses lieux communs, dont se délectent, aux dires des auteurs de l’époque, toutes les rubriques du journal.
5Or c’est plus précisément au sein du fait divers qu’a été étudié le phénomène de la citation, signalée ou non, puisée à des sources réelles ou empruntée à des interdiscours professionnels. Le style du fait divers apparaît comme un style normé et rigide, parce que les écritures qu’il cite, copie, imite ou fond ensemble, voire influence à l’inverse, sont elles-mêmes normées. Ce genre de discours journalistique suit des règles de composition précise, et est en cela dénoncé ou raillé par les littérateurs ; il décline, à partir d’un petit nombre de modèles, d’infinies variantes selon les jours et les affaires.
6Plutôt que de reprendre pas à pas les étapes de ce travail, j’aimerais conclure en rappelant rapidement trois motifs qui l’ont traversé.
La foule
7La foule est évoquée de façon stéréotypée au début ou à la fin d’un fait divers lorsque le journaliste mentionne l’émotion de telle localité à la perpétration de tel crime et représente en cela la foule des lecteurs, qui ont une réaction affective à la lecture du fait divers – dans les romans les femmes et le peuple en sont les clients privilégiés, les bourgeois en condamnant plutôt la fréquentation. La foule de ces mêmes romans n’envisage pas alors de lecture politique ou esthétique du fait divers, réclamant seulement d’être touchée par le drame et de pouvoir le commenter ; à l’inverse du peuple, la foule des journalistes et des romanciers considère le fait divers comme une construction textuelle dont il s’agit de décortiquer ou disséquer les effets et les enjeux.
8Le fait divers n’est de toute façon pas du côté de l’individu marginal : forme privilégiée de la presse de masse, il conserve une conformité à des règles rédactionnelles qui répondent aux attentes et aux habitudes de ses lecteurs. Car c’est là un autre des aspects de la foule : le caractère singulier d’un crime peut bien n’être traité qu’à travers des stéréotypes et des représentations collectives, qui influencent la composition du texte. La foule relaie alors le drame, crée la rumeur ou la déforme au gré de son imaginaire ou de ses peurs : le fait divers se constitue à travers elle, de façon collective, dans et hors le journal – c’est une parole partagée mais aussi forgée par ses différents acteurs.
9La foule enfin et exemplairement représente l’anonymat du fait divers, et dans le fait divers : ce genre de discours journalistique semble régulièrement copié et décliné sur le même modèle, et du secrétaire de rédaction au fait-diversier en passant par le metteur en pages, tout le monde peut y laisser sa marque – que l’on songe à la signature collective « M. Tout-le-Monde » évoquée dans l’introduction de ce travail6. La foule anonyme, c’est donc aussi celle qui compose le fait divers, aussi bien à Paris qu’en province, et le « On lit » qui ouvre certains articles représente le journaliste comme le lecteur anonymes devant le journal, dans l’espace partagé de l’information. C’est parallèlement dans la foule que se fondent les criminels, les ragots et les rumeurs.
Le point de vue
10C’est une question importante dans la perspective d’une étude des discours rapportés et de la reprise d’interdiscours. Elle interroge en effet la position du journaliste face à eux, selon qu’il a corrigé l’article premier, ou qu’il l’a copié tel quel – il est courant cependant que la rhétorique du fait divers soit si stéréotypée que le point de vue soit identique d’un journal à l’autre dans cette rubrique. Généralement le journaliste reste absent de son texte, adoptant le point de vue surplombant d’une relation ou d’une narration omnisciente, mêlant les discours techniques sous son autorité, dans son article ; dès cependant que le fait divers se décline en épisodes, le point de vue du journaliste paraît bien souvent incomplet, et le rédacteur est alors incapable de prendre en considération, justement de façon surplombante, l’ensemble de l’affaire, multipliant d’un jour à l’autre les contradictions, ne parvenant pas à croiser les sources, ne présentant ni démentis ni rectifications qui donneraient à l’affaire une cohérence. Le journaliste est alors un sous-énonciateur qui rend simplement compte des informations telles qu’elles lui parviennent.
Le style
11Le style narratif du fait divers criminel a d’abord été étudié, en particulier ses collocations privilégiées et la rhétorique hyperbolique et dramatique qu’il partage avec nombre de romans-feuilletons. Il existe à l’époque une conscience d’un « style administratif », d’un style de pratique lié aux professions judiciaires, que les contemporains évoquent ou imitent dans leurs romans – il arrive cependant à ce style administratif d’imiter celui, plus dramatique, des faits divers. Mais il existe dans le même temps une conscience d’un style de journal, ou style quotidien, si l’on joue sur la syllepse de sens qui associerait l’espace du journal et l’aspect commun et partagé de son écriture. C’est ce style que condamnent certains romanciers, en ce qu’il s’oppose au style d’auteur, à sa singularité : exemplairement, l’épithète de nature, anonyme, appartenant à un fonds commun, s’oppose à « l’épithète rare » revendiquée par Edmond de Goncourt7.
12Si le fait divers criminel était bien l’objet de cette étude, la façon dont il mobilise d’autres discours journalistiques ou extérieurs au quotidien a permis d’aborder par la bande des questions traversant le siècle. Cette mise en perspective, historique et discursive demandait à chaque instant de la réflexion de motiver son objet et ses propositions, comme le policier et le journaliste tentent de motiver le crime ou le texte qui en rend compte. La confrontation aux archives, le recueil des témoignages dans les écrits du temps, les pistes qu’il était possible d’y trouver et qu’indiquaient également la bibliographie contemporaine, ont permis d’organiser et d’agencer des déductions et des hypothèses. Si donc le fantasme d’une recherche qui se lit comme un roman est rarement réalisé dans le cadre d’un essai comme celui-ci, l’ambition du présent travail est bien davantage d’avoir été lu comme une enquête.
Notes de bas de page
1 A. Delvau, Dictionnaire de la langue verte, op. cit., préface p. XI-XII.
2 Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, t. I, 1883-1885, Plon, 1920, p. 221.
3 Stéphane Mallarmé, « Crise de vers », 1897, Poésies, Librairie générale française, « Le Livre de poche », 1998, p. 198.
4 Jules Barbey d’Aurevilly, « Armand Carrel », 1858, Œuvre critique, t. iv, les Œuvres et les hommes, vol. 2, Journalistes et polémistes (xv), 1895, Les Belles Lettres, 2009, p. 562. Et la condamnation est sans appel lorsque ce journalisme est populaire : « Le petit journal abaissait ce niveau intellectuel. Il abaissait le public. Il abaissait le monde des lecteurs. Il abaissait les lettres elles-mêmes en faisant du sourire de M. Prudhomme l’applaudissement du goût de la France » (Ed. et J. de Goncourt, Les Hommes de Lettres, op. cit., p. 23). Sur la question du rapport au journalisme des grands écrivains du siècle, on pourra citer par exemple Alain Vaillant, qui met en évidence la lucidité de Flaubert en la matière : « Cette lucidité fait de Bouvard et Pécuchet, avec en amont Illusions perdues de Balzac (1837-1843) et en aval Variations sur un sujet de Mallarmé (1895), l’une des trois œuvres majeures du XIXe siècle sur les rapports entre la littérature et l’imprimé » (Vaillant 2005 : 135). Voir également la section intitulée « Ceci tuera cela : le Journal contre le Livre » dans l’ouvrage de Marc Angenot (1989 : 441-442 ; mais aussi 785-786).
5 Toujours dans Les Hommes de Lettres, Masson déplore en montrant des nouvelles à la main : « La langue française s’en va, c’est un fait… » (Ed. et J. de Goncourt, op. cit., p. 75).
6 Le Gaulois, novembre 1878.
7 Ed. de Goncourt, « Préface » de Chérie, op. cit, p. 44. Sur cette opposition qui peut tourner à la contradiction chez les Goncourt, voir Jacques Dubois 2000 : 211. Plus que de style du journal, on pourrait presque parler d’écriture du journal, en redonnant au mot d’écriture le sens que lui prête Roland Barthes : le style est pour Barthes intimement lié à l’écrivain et à son histoire, tandis l’écriture « naît incontestablement d’une confrontation de l’écrivain et de sa société » ([1953a] 2002 : 180).
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