Chapitre 11

Retourner le regard, traverser les frontières

Catherine Mazauric et Anna Proto Pisani

p. 139-152


Texte intégral

Bernard Binlin Dadié, Vie et mœurs des Parisiens

1Ils sont tellement « entre eux » qu’ils marchent toujours du même pas. Même les femmes. Lorsque deux Parisiens sortent d’une maison, dès le seuil franchi, les pieds après une minute d’hésitation due sans doute à l’éclat de la lumière, se mettent d’eux-mêmes au pas. C’est une habitude gardée du temps du service militaire. Pour les hommes, certes, mais le cas des femmes ? Tout en eux jusqu’aux pieds aspire à l’harmonie. Dans un café, ils seront deux ou trois à bâiller ensemble, à fumer ensemble, à se passer le feu, à regarder ensemble une accorte demoiselle, à lire leur journal, mais tous à avoir des tasses de café ou des verres devant eux. Bon camarade, honnête, franc, le Parisien vous posera toujours la question de confiance : « Voulez-vous faire comme moi ? » « Voulez-vous m’accompagner ? » Si vous acceptez vous ferez comme lui et l’accompagnerez jusqu’au terme. Vous partagerez tout. Ne pensez pas qu’il soit regardant, il vous avait loyalement prié de faire comme lui, de mettre la main à la poche, car pour eux le fait de ne pas partager vous met en infériorité. Or le Parisien ne veut pas qu’on ait barre sur lui. Et pourtant ces hommes qui partagent tout avec bonne humeur vivent dans des maisons aux portes constamment closes, et peuvent être des voisins et s’ignorer des années durant. Pour ne pas avoir à se mêler de vos affaires ni vous des siennes, il vous regardera à peine, ou s’il le fait ce serait avec discrétion. Ce n’est pas un manque de franchise, c’est qu’il n’aime pas être dévisagé. Les femmes encore moins. Dès que le regard se fixe sur elles, aussitôt elles tirent sur leur robe, serrent leur sac, passent la main sur les cheveux, baissent les paupières, détournent la tête et vous regardent ensuite du coin de l’œil comme pour dire : « mais d’où sort-il cet impoli ». Elles ont vraiment de beaux yeux et on peut à loisir les admirer et passer pour impoli, même à la puissance dix.

2Lorsque tu viendras à Paris, dans ce Paris qui vit sous terre, à circuler dans le métro, achète-toi aussitôt un guide. Ça ne te servira à rien dans tes débuts. Il faudrait pourtant l’acheter. Ainsi font les touristes. Procure-toi ensuite un plan du métro. Une autre inutilité. Muni de ce plan perds-toi dans les dédales de couloirs et de flèches, de plaques indicatrices et de coulées humaines, de sens interdits, de montées et de descentes, laisse partir le métro que tu devais prendre et prends celui que tu ne devais pas, puis descends à une station quelconque, sors, rentre, cogne-toi contre la poinçonneuse et explique-lui que tu t’es trompé de direction, repars, perds-toi encore, sors enfin, prends le boulevard et va devant toi. Ce n’est qu’à ce prix que tu te diras Parisien, c’est-à-dire que tu auras compris le sens des flèches, des couloirs, le langage des mains indicatrices. Tu sauras courir, quand il le faut pour ne pas manquer la rame, ou voir le portillon se fermer à ton nez. Tu arriveras même à temps pour passer de biais. Descendre du métro, se diriger en automate vers la sortie ou la correspondance, savoir ouvrir la porte sans essayer de la fermer – elle est automatique –, sont des détails qui vous situent et démontrent à quel point Paris vous ronge, vous assimile. Peu bavard et sobre de gestes, le Parisien est le type rassis qui tolère tout, vit avec lui-même, avec son Paris, ville de lumière. Il est lui-même une lumière, une de ces nombreuses lumières de Paris. Il vous accepte à ses côtés, vous autorise à vivre dans sa lumière, de sa lumière, mais sans prétendre le supplanter dans l’amour de Paris. Paris, il l’a dans le cœur, dans le sang. Si Paris est, c’est parce qu’il existe, lui, le Parisien, qu’il veille sur Paris au même titre que sainte Geneviève. Cet homme est si épris de liberté qu’il vit les yeux braqués sur ses droits. Son honnêteté est telle qu’il l’a imprimée même à ses machines qui « ont pris ses pieds », c’est-à-dire ses habitudes, sa mentalité. Exemple, ces appareils de téléphone public qui vous rendent votre jeton si la communication n’a pu être obtenue. Il a réglé l’existence de façon à donner à chacun le goût de vivre. Or malgré cela il se trouve des malheureux qui sautent par-dessus le parapet de la Seine pour en finir avec la vie, la douceur de vivre que tout dans Paris chante : les arbres, les fleurs, le sourire des femmes, la ronde des autos, un cortège de mariage, le jet d’eau, les pigeons, la foule gazouillante de touristes armés de jumelles et d’appareils. Quelque chose ne doit pas tourner rond et que ne décèlent pas toujours les yeux de l’étranger.

Bernard Binlin Dadié, Un Nègre à Paris, Paris, Présence africaine, 1959, p. 49-52.

Fernanda Farìas de Albuquerque et Maurizio Iannelli, Se rencontrer en prison

Brevi note di contesto

3Una crisi profonda portò Fernanda sulla soglia dell’irreparabile. Quel giorno, in quel momento, la scrittura irruppe tumultuosamente nella sua vita. Giovanni, che a sua volta scriveva brevi raccontini autobiografici sulla sua esperienza di pastore, le consigliò la medicina: scrivere per tenersi insieme, per resistere all’azione devastante della reclusione, per non dimenticare di essere nati liberi. Anch’io, che nel frattempo stavo riordinando i suoi fogli sparsi, venni coinvolto in quella pratica vitale. Accadde così che per oltre un anno quaderni e bigliettini viaggiarono tra la mia cella, quella di Giovanni e quella di Fernanda. I nostri pensieri, le discussioni, le nostre giornate, deviarono bruscamente per territori inesplorati. Fernanda ci introdusse in un mondo sconosciuto, quello dei transessuali. La sua scrittura produsse altra scrittura, la mia. Lentamente, l’una rimandando all’altra, ci aprimmo lo spazio per l’incontro, la reciproca conoscenza e infiniti altri giochi sottratti allo sguardo dei guardiani. Come tre funamboli ci inseguimmo, incerti, lungo il filo di una spirale epistolare che ci portò oltre le mura, oltre il carcere. Così Princesa è nata. Da un incontro irregolare, da tre storie, tre persone che approdano al carcere lungo itinerari diversi: la lotta armata delle Brigate rosse il mio, la prostituzione transessuale quello di Fernanda, la vita pastorale e la rapina quello di Giovanni.

4Lo scenario dell’incontro fu Rebibbia. La scena quella dell’arrivo nel reparto G8 di un gruppo di brigatisti in piena crisi d’identità. La lotta armata era finita, le antiche certezze che li avevano tenuti insieme sgretolate. Venivano da lontano, da migliaia di giornate sempre uguali, assuefatti ai segni di un piccolo universo esclusivamente maschile. Tra loro c’ero anch’io. L’incontro con i trans in principio ci disorientò. Profumi di donna arrivarono ad olfatti disabituati; gonne, calze e reggiseni stesi alle finestre spezzarono le continuità monotone del precedente panorama carcerario. Per noi, i rivoluzionari di un tempo, irrigiditi dalle fasciature strette dell’ideologia, quei corpi fotocopiati da riviste sexy, bloccati nel transito da un sesso all’altro, costituirono un ulteriore attentato al vecchio modo di condursi in carcere. Come rispondere alle loro richieste di essere chiamate al femminile? Alle loro avances esagerate? Ma soprattutto, come interpretare quei nuovi fantasmi che di notte iniziarono ad abitare i nostri sogni?

5Ci dividemmo in due partiti. Quello degli indifferenti, di coloro che, suppongo con sforzi inauditi, decisero di rimuovere e mettere a tacere ogni emozione. E quello di chi, con mille autogiustificazioni, diede ascolto ai sentimenti contraddittori di attrazione e repulsione che quelle ambiguità inducevano. Io partecipai a quest’ultimo e conobbi Fernanda tramite Giovanni.

6Giovanni è un pastore sardo. Sedici anni fa, lui ne aveva diciotto, scese dal monte Alzu in cerca di fortuna, entrò in una banca a mano armata e trovò, unito alla condanna, anche un destino: l’ergastolo. Mi venne a salutare, c’eravamo conosciuti dieci anni prima nel supercarcere di Fossombrone. Gettò uno sguardo esperto alla mia nuova sistemazione e mi informò che l’inquilino che mi aveva preceduto nella cella l’aveva appena abbandonata in fretta e furia appendendosi con una corda al collo. Ci abbracciammo, fummo felici di rincontrarci. Poi se ne andò, aveva un appuntamento. C’era Fernanda che l’aspettava alla finestra, dietro una rete fitta che affacciava sul campo di pallone e separava la sezione dei transessuali. Attraverso le sbarre lei gli raccontava del Brasile, dell’Amazzonia, della sua storia di prostituzione. Lui della Sardegna, delle sue asperità, della sua vita. Inventarono una loro lingua, costruirono un mondo. Lui la seguì per tutta la durata del processo e, dopo la condanna, scrisse per lei istanze e richieste burocratiche per farle ottenere qualche giorno di libertà. Giulietta e Romeo, così scherzosamente li chiamavano gli altri detenuti. Ma il carcere è vigliacco, e nello scherzo c’era aggressione e cattiveria. In quel periodo chi offriva una parola ai “froci” veniva stigmatizzato violentemente dagli altri detenuti. In molti volevano allontanare da sé e dalla sezione quelle vicinanze contaminanti. Ma Giovanni del carcere e dei carcerati ne aveva avuto abbastanza. Quindici anni tra quelle mura erano troppi per prestare ascolto a quelle voci e i racconti di Fernanda continuarono a riempire le sue giornate.

7Ad ogni passo i funamboli rischiano il vuoto, ondeggiano, senza la certezza della terra sotto i piedi. Fernanda, tra una pagina e l’altra della sua scrittura, precipitò cento volte. Perse il suo equilibrio per gli inciampi di una identità sessuale continuamente sottoposta a tensione, sempre rimessa in discussione. Oscillò paurosamente alla brutale comunicazione della sua sieropositività, per la lontananza della sua famiglia, per le brutalità del carcere. Le mancò la terra sotto i piedi, si aggrappò a noi. E noi a lei. Perché, sia io che Giovanni affannavamo un senso, un tempo, una identità diverse da quelle eterne scandite dal nostro carceriere. E per due anni la scrittura di Fernanda sopportò, senza spezzarsi, anche il peso dei nostri interrogativi, i silenzi, le riprese e gli abbandoni.

8Per comunicare con Fernanda partecipai e contribuii al farsi della “nuova lingua”. Alla variazione, scritta e orale, che risultò dalla chimica delle nostre lingue materne. Il portoghese, l’italiano e il sardo. Di quest’ultimo, negli scritti originali di Fernanda, ci sono tracce deliziose che rimandano al suo maestro. Nata solo per noi, la scrittura originale è stata successivamente manipolata per renderla accessibile ad un pubblico più ampio. Cionondimeno, mani e provenienze culturali diverse sono forse rintracciabili anche nella sua stesura ultima.

9Princesa, al dunque, non è altro che un frammento compiuto di una storia più larga che va oltre il testo. Una storia che potrebbe iniziare dall’ultima riga del libro: dal carcere e dalle sorprese di un incontro. Il compito di renderla visibile al lettore è stato affidato a queste brevi note introduttive.

Fernanda Farìas de Albuquerque et Maurizio Iannelli, Princesa, Rome, Sensibili alle foglie, 1994, p. 7-10.

Brèves notes de contexte

10Une crise profonde mena Fernanda au bord de l’irréparable. Ce jour-là, à ce moment-là, l’écriture fit une irruption tumultueuse dans sa vie. Giovanni, qui lui aussi écrivait de brefs récits autobiographiques sur son expérience de berger, lui souffla le remède : écrire pour rester entier, pour résister à l’action dévastatrice de la réclusion, pour ne pas oublier que l’on est né libre. Moi aussi, qui pendant ce temps réorganisais ses feuillets épars, je fus entraîné dans cette pratique devenue vitale. C’est ainsi que pendant plus d’un an, des cahiers et des petits billets voyagèrent entre ma cellule, celle de Giovanni et celle de Fernanda. Nos pensées, nos discussions, nos journées dévièrent brusquement vers des territoires inexplorés. Fernanda nous introduisit dans un monde inconnu, celui des transsexuels. Son écriture produisit une autre écriture, la mienne. Lentement, l’une renvoyant à l’autre, nous nous ouvrîmes un espace pour la rencontre, la connaissance réciproque et d’innombrables autres jeux dérobés au regard des gardiens. Comme trois funambules, nous nous poursuivîmes, incertains, le long du fil d’une spirale épistolaire qui nous emmena au-delà des murs, au-delà de la prison. C’est ainsi que Princesa est né. D’une rencontre irrégulière, de trois histoires, trois personnes que des itinéraires différents ont fini par conduire en prison : la lutte armée des Brigades rouges pour moi, la prostitution transsexuelle pour Fernanda, la vie de berger et le vol à main armée pour Giovanni.

11Le décor de notre rencontre fut la prison de Rebibbia. La scène, celle de l’arrivée dans l’unité G8 d’un groupe de brigadistes en pleine crise d’identité. La lutte armée était finie, les anciennes certitudes qui les avaient soudés s’étaient effritées. Ils venaient de loin, de milliers de journées toujours identiques, accoutumés aux codes d’un petit univers exclusivement masculin. Je me trouvais parmi eux. Au début, la rencontre avec les trans nous désorienta. Des parfums de femme saisirent nos odorats déshabitués ; des jupes, des bas et des soutiens-gorge étendus aux fenêtres brisèrent les continuités monotones du précédent paysage carcéral. Pour nous, les révolutionnaires d’autrefois, momifiés par les carcans serrés de l’idéologie, ces corps photocopiés à partir de revues sexy, bloqués dans la transition d’un sexe à l’autre, représentèrent un énième outrage à la vieille manière de se comporter en prison. Comment répondre à leurs demandes d’être désignées au féminin ? À leurs avances exagérées ? Mais surtout, comment interpréter ces nouveaux fantasmes qui, la nuit, commencèrent à peupler nos rêves ?

12On se divisa en deux clans. Celui des indifférents, ceux qui, au prix d’efforts que j’imagine considérables, décidèrent de refouler et de faire taire toute émotion. Et le clan de ceux qui, s’abritant derrière mille autojustifications, furent à l’écoute des sentiments contradictoires d’attraction et de répulsion que ces ambiguïtés provoquaient. Je faisais partie de ce dernier et je connus Fernanda par l’intermédiaire de Giovanni.

13Giovanni est un berger sarde. Il y a seize ans, il en avait alors dix-huit, il descendit du mont Alzu en quête de fortune, il entra dans une banque arme à la main et trouva, en même temps que sa condamnation, un destin : la perpétuité. Il vint me saluer, nous nous étions rencontrés dix ans auparavant dans la prison de haute sécurité de Fossombrone. Il jeta un regard d’expert à la cellule où je m’étais tout juste installé et m’apprit que le locataire qui m’y avait précédé venait de l’abandonner à la hâte en se passant la corde au cou. On se prit dans les bras, heureux de se retrouver. Puis il s’en alla, il avait un rendez-vous. Fernanda l’attendait à la fenêtre, derrière un grillage serré qui donnait sur le terrain de foot et séparait le quartier des transsexuels. À travers les barreaux, elle lui racontait le Brésil, l’Amazonie, son histoire de prostitution. Lui, la Sardaigne, ses infortunes, sa vie. Ils inventèrent une langue à eux, ils construisirent un monde. Il la suivit pendant toute la durée de son procès et, après la sentence, écrivit pour elle des demandes et des requêtes administratives pour lui obtenir quelques jours de liberté. Roméo et Juliette, c’est ainsi que les autres détenus les appelaient, pour plaisanter. Mais la prison est lâche et dans cette plaisanterie il y avait de l’agressivité et de la méchanceté. À cette époque, ceux qui parlaient aux « pédés » étaient violemment stigmatisés par les autres détenus. Ils étaient nombreux à vouloir éloigner d’eux et du quartier ce voisinage contagieux. Mais Giovanni en avait eu assez, de la prison et des prisonniers. Quinze ans entre ces murs, c’était trop pour prêter attention à ces ragots et les récits de Fernanda continuèrent à remplir ses journées.

14À chaque pas, les funambules risquent le vide, ils ondoient, sans la certitude de la terre sous leurs pieds. Fernanda, entre une page et l’autre de son écriture, tomba cent fois. Elle perdit l’équilibre, elle trébucha à cause d’une identité sexuelle continuellement sous tension, sans cesse remise en question. Elle vacilla dangereusement face à l’annonce brutale de sa séropositivité, parce que sa famille était loin, parce que le milieu carcéral était brutal. La terre se déroba sous ses pieds, elle s’agrippa à nous. Et nous à elle. Parce qu’aussi bien Giovanni que moi, nous courions, haletants, après un sens, un temps, une identité différents de ceux, éternels, que scandait notre gardien. Et pendant deux ans, l’écriture de Fernanda supporta aussi, sans se briser, les silences, les reprises, les abandons et le poids de nos propres interrogations.

15Pour communiquer avec Fernanda j’ai participé et contribué à la création de la « nouvelle langue ». À la variation écrite et orale qui fut le résultat de la chimie de nos langues maternelles. Le portugais, l’italien et le sarde. Dans les écrits originaux de Fernanda on trouve de délicieuses traces de sarde qui renvoient à son maître. Née uniquement pour nous, l’écriture originelle a par la suite été remaniée afin qu’elle soit accessible à un public plus large. Pour autant, différentes mains et différentes provenances culturelles ont peut-être laissé des traces jusque dans la dernière version.

16Princesa n’est en fait qu’un fragment achevé d’une histoire plus ample qui va au-delà du texte. Une histoire qui pourrait commencer par la dernière ligne du livre : par la prison et les surprises d’une rencontre. La tâche de la rendre visible au lecteur a été confiée à ces brèves notes introductives.

Fernanda Farìas de Albuquerque et Maurizio Iannelli, Princesa, traduit de l’italien par Simona Elena Bonelli, Virginie Culoma-Sauva, Armelle Girinon, Judith Obert et Anna Proto Pisani, Marseille, Héliotropismes, 2021, p. 13-16.

Fawzi Mellah, Un étrange mélange de confiance et de défiance

17Comme convenu, j’ai rencontré mon nouveau passeur chez lui après l’heure du souper. L’appartement sentait plus le renfermé que le grand air des Alpes pourtant toutes proches. Un amas de meubles et de bibelots donnait à l’endroit l’allure d’un bivouac plutôt que d’un chez soi aménagé. En plus, comme si on avait voulu susciter le rejet et inciter le visiteur à repartir au plus vite, on croisait sans cesse conversations et cris, claquements de portes et grognements, sonneries du téléphone et hurlements de la télévision. Rien n’y tenait tranquille. La tonalité générale des lieux jurait avec le calme et la paix que l’on prête d’ordinaire au voisinage de la Suisse.

18Le bonhomme lui-même semblait aussi fébrile que le reste. Entre deux verres de bière, des éclats de rire et des jurons crachés dans un portable, il ne cessait de bouger, me toiser et poser des questions à la limite de l’inconvenance : si j’étais marié, d’où je connaissais les amis de Rome, quel était mon travail, si j’étais un musulman pratiquant, pourquoi la Suisse… et bien d’autres questions qui lui donnèrent l’air d’un policier plutôt que celui d’un passeur…

19En dépit de mon malaise, je décidai de jouer franc-jeu avec lui. Je payai cher cet élan de sincérité : le monsieur n’aimait ni les journalistes ni les enquêteurs. Il fallait donc s’époumoner pour donner de sérieuses garanties de discrétion et obtenir un juste prix… Je réussis l’examen de passage mais je devais tout de même débourser plus qu’un clandestin ordinaire. Après une belle séance de marchandage où j’avais dû expliquer les tenants et les aboutissants de ce voyage, nous scellâmes notre accord (2 000 F) et nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain à 22 heures précises à la sortie de Varzo. Il me dit comment faire pour rejoindre cette bourgade, m’annonça que je ne serais pas seul et promit de m’appeler à l’hôtel au cas où l’affaire ne tiendrait pas.

20Ni le nom ni l’accent de ce nouveau passeur ne sonnaient italien. Il pouvait tout aussi bien être suisse qu’autrichien. Les questions étant mal vues, je n’en posai guère. À quoi cela m’aurait-il servi ? Dans la mythologie grecque, Charon avait-il vraiment une origine et un visage ? Était-il dieu ou homme, ange ou diable ? Préoccupés d’enfer et de paradis, les défunts qu’il transportait sur sa barque vers l’au-delà se posaient-ils ce type de questions ? Encore un paradoxe : alors que les clandestins ne font que se heurter aux lancinants problèmes d’origine, de visa et de passeport, entre eux ils évoquent très peu ce genre de considérations. Comme si l’illégalité gommait toute idée de nationalité et ne donnait qu’une seule origine : l’errance…

21J’ai évoqué plus haut ce que le passeur pouvait représenter pour le clandestin. J’ai essayé de dire l’ambiguïté et le trouble qui sont liés aux images de filière et de passeur. Pensant m’en acquitter sans trop de peine, j’ai même fait appel au dictionnaire et à ses définitions. Pur exercice de rhétorique ! Aucun dictionnaire ne pourra rendre compte des pensées et des images qui m’occupèrent pendant toute une nuit, celle que j’ai passée à Domodossola. Je crois même pouvoir assurer que personne au monde ne m’a autant préoccupé et encombré les neurones que ce nouveau passeur. Certes, je ne l’avais point trouvé agréable. Sa voracité et ses questions m’avaient même rebuté. Mais cette antipathie n’expliquait pas à elle seule le trouble et les craintes qui ne cessaient de m’envahir. J’avais beau me raisonner en me répétant qu’après tout, embarqué dans ce genre d’aventure, je ne pouvais m’attendre à rencontrer des enfants de chœur, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Je ne pensais qu’au voyage du lendemain. J’en nourrissais tant de mauvais pressentiments que j’en vins même à appréhender la deuxième rencontre et à souhaiter un appel annulant toute l’affaire.

22Fatigue et ras le bol ? Sans doute. Mais il y avait plus.

23Sans se lancer dans la psychologie simpliste des halls de gare, on peut dire néanmoins qu’il entre dans la rencontre du clandestin et du passeur bien d’autres éléments que le simple calcul. Après tout, le cheminement conjoint de deux angoisses ne peut manquer de laisser des traces. Oh ! Bien sûr, le passeur veut de l’argent ; le clandestin veut arriver à destination ; les intérêts se croisent et c’est le passage. Mais ce n’est qu’un aspect de la relation. Peut-être même le moins intéressant. Il y a en plus cette complicité dans l’illégalité. Celle-là, qu’on le veuille ou non, crée entre les deux une sorte d’intimité. Une intimité brute et (parfois) brutale, sans nom ni véritable identité, mais assez forte cependant pour donner aux deux comparses la sensation d’être pour un moment ligués contre le monde entier. C’est un sentiment réel et non une fantasmagorie. Après tout, les deux sont, au sens strict du terme, associés pour le pire et le meilleur. Un couple ces deux-là ? En tout cas, je connais peu de couples qui puissent se targuer de cette forme d’intimité complice ! Il y a ensuite ce mélange étrange de confiance et de défiance qui s’instaure immédiatement entre les deux compères. Le clandestin sait qu’il doit s’abandonner pour un bon moment entre les mains de cet inconnu mais, ce faisant, il sait aussi qu’il doit rester tout le temps sur ses gardes et surveiller de près les moindres gestes de son guide. Lequel, à son tour, ne cesse de soupçonner chez son client mille et une roublardises (pourquoi fait-il ce voyage ? Et si c’était un mouchard ? A-t-il de la drogue sur lui ? Que transporte-t-il réellement dans son sac ? Est-il armé ? Posera-t-il quelque problème de marche ou de nage ? etc.). Connaissant peu de relations posant en un temps si court autant de questions à la fois, je comparerais volontiers le rapport du clandestin et du passeur à celui d’une cordée d’alpinistes qui n’auraient jamais grimpé ensemble. On peut imaginer les tensions et les questions propres à une telle escalade ! Il y a enfin cette inextricable chaîne de haines et d’attachements qui finit toujours par lier les êtres dépendant l’un de l’autre. Le temps d’une étape, on aime l’autre parce qu’on en dépend et, de ce fait même, on se met à le haïr. Par conséquent, il n’y a pas que l’argent entre le passeur et le clandestin. En quelques heures, ces deux-là passent par toute la gamme d’émotions qui, partout, font et défont les couples.

24Au fond, plus que l’appréhension de la traversée elle-même, c’étaient ces pensées et ces émotions qui m’empêchèrent de dormir en cette nuit de fin d’hiver à Domodossola…

Extrait du chapitre « La Suisse par effraction » de Fawzi Mellah, Clandestin en Méditerranée, Paris, Le Cherche-Midi, 2000 (1re éd. : Tunis, 2000), p. 90-94.

Igiaba Scego, « Quel problème l’identité ! Et si nous l’abolissions ? »

25Credo di essere una donna senza identità.

26O meglio con più identità. […]

27Vediamo un po’. Mi sento somala quando: 1) bevo il tè con il cardamomo, i chiodi di garofano e la cannella; 2) recito le 5 preghiere quotidiane verso la Mecca; 3) mi metto il dirah1; 4) profumo la casa con l’incenso o l’unsi2; 5) vado ai matrimoni in cui gli uomini si siedono da una parte ad annoiarsi e le donne dall’altra a ballare, divertirsi, mangiare… insomma a godersi la vita; 6) mangio la banana insieme al riso, nello stesso piatto, intendo; 7) cuciniamo tutta quella carne con il riso o l’angeelo3; 8) ci vengono a trovare i parenti dal Canada, dagli Stati Uniti, dalla Gran Bretagna, dall’Olanda, dalla Svezia, dalla Germania, dagli Emirati Arabi e da una lunga lista di stati che per motivo di spazio non posso citare in questa sede, tutti parenti sradicati come noi dalla madrepatria; 9) parlo in somalo e mi inserisco con toni acutissimi in una conversazione concitata; 10) guardo il mio naso allo specchio e lo trovo perfetto; 11) soffro per amore; 12) piango la mia terra straziata dalla guerra civile; 13) più altre 100 cose e chi se le ricorda tutte!

28Mi sento italiana quando: 1) faccio una colazione dolce; 2) vado a visitare mostre, musei e monumenti; 3) parlo di sesso, uomini e depressioni con le amiche; 4) vedo i film di Alberto Sordi, Nino Manfredi, Vittorio Gassman, Marcello Mastroianni, Monica Vitti, Totò, Anna Magnani, Giancarlo Giannini, Ugo Tognazzi, Roberto Benigni, Massimo Troisi; 5) mangio un gelato da 1.80 euro con stracciatella, pistacchio e cocco senza panna; 6) mi ricordo a memoria tutte le parole del 5 maggio di Alessandro Manzoni; 7) sento per radio o tv la voce di Gianni Morandi; 8) mi commuovo quando guardo negli occhi l’uomo che amo, lo sento parlare nel suo allegro accento meridionale e so che non ci sarà un futuro per noi; 9) inveisco come una iena per i motivi più disparati contro primo ministro, sindaco, assessore, presidente di turno; 10) gesticolo; 11) piango per i partigiani, troppo spesso dimenticati; 12) canticchio Un anno d’amore di Mina sotto la doccia; 13) faccio altre 100 cose, e chi se le ricorda tutte!

29Un bel problema l’identità, e se l’abolissimo?

Igiaba Scego, « Salsicce », dans Gabriella Kuruvilla, Ingy Mubiayi, Igiaba Scego, Laila Wadia, Pecore nere, Flavia Capitani, Emanuele Coen (éd.), Rome, Laterza, 2005, p. 29-30.

30Je pense être une femme sans identité.

31Ou plutôt avec de multiples identités. […]

32« Voyons un peu, je me sens somalienne lorsque : 1) je bois du thé à la cardamome, aux clous de girofle et à la cannelle ; 2) je récite mes 5 prières quotidiennes en direction de la Mecque ; 3) je mets le dirah4 ; 4) je parfume la maison avec de l’encens ou de l’unsi5 ; 5) je vais aux mariages où d’un côté les hommes s’assoient et s’ennuient et de l’autre les femmes dansent, s’amusent, mangent… bref elles profitent de la vie ; 6) je mange une banane avec du riz, je veux dire dans la même assiette ; 7) nous cuisinons plein de viande avec du riz, c’est-à-dire l’angeelo6 ; 8) notre famille vient nous voir du Canada, des États-Unis, de Grande-Bretagne, de Hollande, de Suède, d’Allemagne, des Émirats Arabes Unis et de toute une liste d’états que je ne peux pas citer ici par manque de place ; tous ces proches déracinés de leur mère patrie, comme nous ; 9) je parle le somalien et je m’insère avec des tons très aigus dans une conversation animée ; 10) je regarde mon nez dans le miroir et je le trouve parfait 11) je souffre par amour ; 12) je pleure ma terre déchirée par la guerre civile ; 13) je fais mille autres choses, bien trop nombreuses pour qu’on s’en souvienne !

33Je me sens italienne lorsque : 1) je prends un petit-déjeuner sucré ; 2) je visite des expositions, des musées et des monuments ; 3) je parle de sexe, d’hommes et de dépressions avec mes amies ; 4) je regarde des films avec Alberto Sordi, Nino Manfredi, Vittorio Gassman, Marcello Mastroianni, Monica Vitti, Totò, Anna Magnani, Giancarlo Giannini, Ugo Tognazzi, Roberto Benigni, Massimo Troisi ; 5) je mange une glace à 1,80 euro goût stracciatella, pistache et coco, sans crème chantilly ; 6) je me souviens par cœur de tous les mots du « 5 mai » d’Alessandro Manzoni ; 7) j’entends à la radio ou à la télé la voix de Gianni Morandi ; 8) je suis émue lorsque je regarde dans les yeux l’homme que j’aime, je l’entends parler avec son accent méridional et je sais que nous n’aurons pas d’avenir ; 9) je crie comme une hyène pour les raisons les plus disparates contre le premier ministre, le maire, l’adjoint au maire, le président en place ; 10) je gesticule ; 11) je pleure pour les résistants trop souvent oubliés 12) je chantonne « Un anno d’amore » de Mina sous la douche ; 13) je fais mille autres choses, bien trop nombreuses pour qu’on s’en souvienne !

34Quel problème l’identité ! Et si nous l’abolissions ?

35La traduction française est d’Anna Proto Pisani.

Ubah Cristina Ali Farah, Moitié entière

1. Preludio Domenica Axado

36Soomaali baan ahay, come la mia metà che è intera. Sono il filo sottile, così sottile che si infila e si tende, prolungandosi. Così sottile che non si spezza. E il groviglio dei fili si allarga e mostra, chiari e ben stretti, i nodi, pur distanti l’uno dall’altro, che non si sciolgono.

37Sono una traccia in quel groviglio e il mio principio appartiene a quello multiplo.

38Il mio principio è Barni mentre mangiamo insieme dal piatto comune. Siamo sedute per terra l’una accanto all’altra e i maschi ridono per come tengo le gambe. Sulla stuoia le ginocchia si toccano, una gamba di qua e una gamba di là. Non ti si spezzano dalbooley? Vedessi quando corre quanto fa ridere, i polpacci che vanno a destra e a sinistra.

39Barni, persino i maschi hanno paura di lei. Si alza e li prende per il collo, graffia, dovresti vedere come graffia. Nessuno si azzardi a scherzare. Il piatto quasi pieno si rovescia ed eccola, la mia Barni con la sua voglia a cuore proprio in mezzo alla fronte, che corre a protestare, mai un giorno che si possa mangiare senza dover fare a botte con questi prepotenti. Ve lo faccio vedere io chi è più forte. Io ci ho provato una volta, volevo essere come lei, ma di Barni ce n’è una sola.

40Il mio principio è noi due che ci infiliamo in cucina, vediamo la papaia tutta aperta con i suoi semini tondi tondi ed ecco, un po’ a te e un po’ a me, poi corriamo in cortile e facciamo una buca profonda nella sabbia rossa, domani torniamo e magari, chissà, è spuntato qualcosa. Barni che mi dice coraggio, quel giorno che hanno messo la trappola per il gatto, quello che rubava sempre la carne dal cesto della spesa, e ora che l’hanno beccato gli danno tante di quelle bastonate che non riesco neanche a guardare. L’hanno buttato per strada, ma quello è tornato, ora non ruba più la carne, ha un occhio raggrinzito. Forse è tornato per ricordare che il nostro profeta Maometto amava i gatti, dicono che una volta un gatto gli si è addormentato sul braccio e il profeta, per non svegliarlo, ha deciso di tagliarsi la manica.

41Il mio principio è Barni quando tocca a me raccontare le storie, mi chiede quelle dei libri che leggo e traduce le parole che non so, come quella volta che volevo dire la storia della sirenetta e io raccontavo, una donna, metà pesce e metà donna, come si dice, gabareymaanyo dice Barni, ecco come si dice. Vorrei essere anch’io una gabareymaanyo, ma non so nuotare, al mare volevo raggiungerla nell’acqua, ma c’era una buca, meno male che Barni è più alta di me, è venuta subito a tirarmi fuori, mamma mia che paura, ho ancora il sapore dell’acqua salata.

42Il mio principio sembra spezzarsi quel giorno, mentre Barni mi sta pettinando i capelli per la partenza, così tua nonna vedrà come sei diventata bella!, spalma l’olio di cocco e separa le ciocche e io dico, Barni non vedo niente, mi sembra come una nuvola nera davanti agli occhi. Poi mi manca il respiro e sento solo l’acqua fredda che mi scende dalla fronte al petto, ha perso coscienza, dicono. Domenica, Domenica! e mentre mi chiamano io ricomincio a vedere gli occhi di Barni che mi fissano così vicini. Allora io le dico, abbaayo io non voglio più chiamarmi con questo nome che fa ridere tutti e lei dice, non ti preoccupare d’ora in avanti ti chiamerai Axado, come il principio.

43Anche mia madre sviene, ma lei è grande. Al mare mi chiamano, tua madre è svenuta, è svenuta. Sarà il caldo. Io corro tra le persone e la vedo distesa per terra, mi dice, stai tranquilla, va tutto bene. Intanto al bar del Lido una voce waddani su Radio Mogadiscio.

44Il tempo cammina, i giorni a catena, pensa anche alle stagioni e se sei uno che ha vissuto dimmi un po’: chi è il somalo?

45Io e Barni ci allontaniamo tenendoci per mano, cugine di primo grado, si dice in Italia. Mio padre e suo padre, Taariikh e Sharmaarke, sono fratelli di padre. Insieme sono partiti uno per Bardheere e l’altro per Ceelbuur.

46Se sai insegna, se non sai impara, questo è il motto. Due giovani studenti per andare avanti prestano servizio alla nazione. Due anni lontano da casa per dimenticare la propria natura di cammelliere, di uomo isolato dai propri congiunti, uniti a distanza da fili solidissimi e intrecciati.

47Sei stato più fortunato di me, ma non ingannerai il beduino, non accetterò i tuoi doni, la mia coscienza è vigile, somalo io sono.

48Insegnare a scrivere la propria lingua, comunicare a distanza nella parola del padre e della madre, è ciò che permetterà di tenerci saldamente uniti, senza che scorra la lingua d’altri a separarci. Imparate l’alfabeto fratelli: B T J.

Ubah Cristina Ali Farah, Madre piccola, Turin, Frassinelli, 2007, p. 1-4.

1. Prélude - Domenica Ahado

49Somali ban ahay, je suis somalienne, comme la moitié de moi-même qui est entière. Je suis le fil ténu, si ténu qu’il s’enfile, se tend en se prolongeant. Si ténu qu’il ne casse pas. En s’écartant, les fils enchevêtrés révèlent des nœuds, clairs, étroitement serrés, bien que distants les uns des autres, qui ne se défont pas.

50De cet enchevêtrement-là, je garde la trace, et mon commencement procède de son caractère multiple.

51Ce commencement, c’est Barni, tandis que nous mangeons ensemble dans la même assiette. Nous sommes assises par terre, l’une à côté de l’autre, et les garçons se moquent de mes jambes. Sur le tapis, j’ai les genoux qui se touchent, une jambe ici, une jambe là. Tes jambes dalboley, elles ne se cassent pas ? Si tu voyais comme elle est drôle, quand elle court, avec ses mollets qui partent à droite et à gauche.

52Barni, même les garçons ont peur d’elle. Elle se lève, les attrape par le cou, les griffe, si tu voyais comme elle griffe. Et que personne ne s’avise de plaisanter ! L’assiette presque pleine se renverse et la voici, ma Barni, avec sa tache de vin en forme de cœur juste au milieu du front, qui court protester ; pas un jour ne se passe sans qu’il faille se battre avec ces arrogants afin de pouvoir manger. Je vais vous montrer, moi, qui est la plus forte. Une fois, j’ai essayé, je voulais être comme elle, mais des Barni, il n’y en a qu’une.

53Ce commencement, c’est nous deux qui nous glissons dans la cuisine, voyons la papaye coupée en deux avec ses graines toutes rondes, et voilà : Un peu pour toi, un peu pour moi ! Après quoi nous nous précipitons dans la cour et creusons un trou profond dans le sable rouge : le lendemain nous revenons et peut-être, qui sait, quelque chose aura poussé. C’est encore Barni qui me dit courage, le jour où l’on a posé un piège pour le chat qui volait sans cesse de la viande dans le panier à provisions, et maintenant qu’on l’a pris, on lui donne tellement de coups de bâton que je n’arrive même pas à regarder. On l’a jeté dans la rue, mais il est revenu et maintenant il ne vole plus la viande, il a un œil flétri. Peut-être est-il revenu nous rappeler que Mahomet, notre prophète, aimait les chats : on raconte qu’un jour où l’un d’eux s’était endormi sur son bras, il a préféré couper la manche de son vêtement pour ne pas le réveiller.

54Ce commencement, c’est Barni quand c’est mon tour de raconter une histoire ; elle me demande de choisir un de mes livres et de lui expliquer les mots italiens qu’elle ne comprend pas, alors elle traduit, comme cette fois où j’ai voulu lui lire l’histoire de la petite sirène et j’ai dit : Une femme, à moitié poisson, à moitié femme, comment on dit ? Gabareymanyo, a répondu Barni, c’est comme ça qu’on dit. Moi aussi, je voudrais être une gabareymanyo, mais je ne sais pas nager ; une fois, j’ai voulu la rejoindre dans la mer, mais il y avait un trou, heureusement que Barni, qui est plus grande que moi, est tout de suite venue me tirer de là, mon Dieu ! Quelle peur ! J’ai encore le goût de l’eau salée.

55Mon commencement semble se briser ce jour-là, au moment où Barni me peigne les cheveux pour mon départ : Comme ça, ta grand-mère verra comme tu es devenue belle ! Elle étale l’huile de coco, sépare les mèches et je dis : Barni, je ne vois rien, on dirait que j’ai un nuage noir devant les yeux. Puis je n’arrive plus à respirer et je ne sens que l’eau froide qui coule de mon front sur ma poitrine, elle a perdu connaissance, s’écrit-on. Domenica, Domenica ! Et tandis qu’on m’appelle, je revois les yeux de Barni qui me fixent de tout près. Alors, je lui dis : Abbayo, sœurette, je ne veux plus qu’on m’appelle par ce nom qui fait rire tout le monde, et elle répond : Ne t’inquiète pas, à partir de maintenant, tu t’appelleras Ahado, « la première », comme le jour qui chez nous commence la semaine, le dimanche, qu’en italien on appelle Domenica.

56Ma mère aussi s’évanouit, mais elle, c’est une grande personne. On m’appelle sur la plage : Ta mère s’est évanouie, elle s’est évanouie ! Sans doute un coup de chaleur. Moi, je cours entre les gens et la vois allongée par terre : Ne t’en fais pas, tout va bien, me dit-elle. Pendant ce temps, au bar Le Lido, on entend sur Radio Mogadiscio la voix d’un waddani psalmodier des vers patriotiques :

Le temps marche, les jours s’enchaînent, pense aussi aux saisons et, si tu es quelqu’un qui a vécu, dis-moi donc : qui est le Somalien ?

57Barni et moi nous éloignons main dans la main, cousines au premier degré, dit-on en Italie. Mon père et le sien, Tarikh et Sharmarke, sont fils du même père. Ils sont partis en même temps, l’un pour Bardhere, l’autre pour Celbour.

58Si tu sais, enseigne, si tu ne sais pas, apprends, dit le proverbe. Deux jeunes étudiants partis servir la nation. Deux ans loin de chez eux pour oublier leur qualité de chamelier, des hommes séparés de leurs proches mais unis malgré tout par des fils très solides, enchevêtrés.

Tu as été plus chanceux que moi, mais tu ne tromperas pas le Bédouin, je n’accepterai pas tes dons, ma conscience est alerte, je suis somalien.

59Apprendre aux enfants à écrire leur langue, communiquer à distance dans la parole du père et de la mère, c’est ce qui nous permettra de rester fermement unis, sans que coule en nous la langue de l’Autre pour nous séparer. Apprenez notre alphabet, mes frères : ba, ta, ja.

Ubah Cristina Ali Farah, Madre piccola, traduit de l’italien par François-Michel Durazzo, Paris, Zulma, 2023, p. 25-28.

Notes de bas de page

1Abito femminile somalo.

2Miscela di insenso e altri profumi.

3Focaccia.

4Vêtement féminin somalien.

5Mélange d’encens et d’autres parfums.

6Fougace.


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