URL originale : https://books.openedition.org/psn/17302
Chapitre 9
« Entrée en littérature » des récits de voyage et médiation picturale : la quête passéiste d’un Orient perdu
Nolwenn Corriou et Armelle Girinon
p. 112-123
Texte intégral
Giovanni Battista Belzoni, L’attitude coloniale du voyageur face au peuple égyptien et aux ressources archéologiques du pays
1On our approaching a wide place the guide halted, and desired us to wait till he returned: he walked on, and I observed him go into a kind of habitation at some distance. Accordingly we waited there some time; but in about half an hour I thought it rather strange that he did not return. I inquired of the drivers where our guide had gone; they told me they did not know. At last, I became tired of waiting, and set off with my gun towards the place where I saw the guide enter; but before I reached the place I heard the voices of men, women, and children; and when I came nearer, I saw a wall inclosing a great many houses, and immediately within the gates there was a yard, in which were assembled all the chiefs of the village and many others, sitting on the ground, debating whether or not we should be admitted, and my guide very busy in persuading them that we were but harmless people, and only come there to look after old stones. On my arrival at the gate their whole attention was turned upon me, and a perfect silence ensued. I walked straight forward, when they all rose and stared at me: but from their countenances I saw they did not know what to say. I went in among them and inquired who was their Sheik, when my guide told me that three or four elders and a young man were the Sheiks of the place. I saluted them freely, and shook hands, which they do not unlike the English manner. I wished them prosperity. I saw by their manner on this occasion that they were divided in opinion. Some received me with good humour, and others retired murmuring something I could not learn at the moment. They inquired what I wanted. I told them I was a stranger, merely come to visit that place, as I expected to find some stones belonging to the holy mosque of my ancestors, and hoped we should be friends. At the same time, I sent my guide to fetch the camels, and on their arrival ordered coffee to be made. I had a good mat and a new carpet, which made a fine appearance. I spread them by the side of a wall, sat down, and invited the Sheiks to come and sit near me; at the same time, I asked if I could procure a sheep at a cheap rate. Some of them cheerfully seated themselves on my mat, but others kept at a distance, frowning upon me, which I pretended not to see. The son-in-law of my guide approached, and said he would sell me a sheep for a dollar, which I accepted, on condition that he would boil two large basins of rice in its broth. I knew that rice was very cheap there, and took that method to let them suppose I had not plenty of money, but at the same time that I wished to make a feast with them. By this time, my Sicilian servant and the Hadge had made a large pot of coffee, and become quite free with some of them. In serving round the coffee, I gave the preference of the first cups to the Sheiks, and the sight of such a treat brought the other rusty fellows to sit down also and share the same dainty, as they could not resist the attraction of a cup of coffee, a luxury which they perhaps taste only once a year, on the first day of the arrival of the caravan of Bedoweens, who come there for the purpose of carrying dates to Cairo or Alexandria. By this means the wildest became more mild, and seeing my indifference whether they were friends or not, thought it would be more to their advantage to become social. By this time the rest of the village had assembled, cows, camels, sheep, donkeys, men, women, and children, all staring in a semicircle as if I had come from the moon. Some of them had seen Turks and other tribes of Arabs, but none had ever seen a Frank or a Christian before. I produced a little good tobacco, and having presented each of the Sheiks with a pipe, we commenced smoking and talked of what I could see the next day. They told me I could see nothing there, but must go to the next Elloah, four days’ journey north-west, where I would see something I was in search of. No doubt they meant Siwah, which is also reckoned to be one of the Oasis of the Ammonii. There is a temple there, visited by Messrs. Brown, Horneman, and De Buden. My guide told them several stories during this time, wonderful indeed, but one in particular, that he and some of his companions had gone far to the south, and met with a tribe quite different from us, who walked like dogs, and that the women fought against the other tribes. These tribes, said my guide, are so far off, that their bellad, or village, is very near the skies, and that if I had time to walk to the top of a high hill, I might touch it with my own hands. The ideas of these people are, that the sky and the earth meet at the horizon.
Giovanni Battista Belzoni, Narrative of the Operations and Recent Discoveries within the Pyramids, Temples, Tombs, and Excavations, in Egypt and Nubia and of a Journey to the Coast of the Red Sea, in Search of the Ancient Berenice; and another to the Oasis of Jupiter Ammon. Londres, John Murray, 1821 [1820], p. 404-406.
2Au moment d’entrer dans ce verger, le guide s’arrêta et nous pria d’attendre en ce lieu son retour ; il partit, et je le vis entrer à quelque distance dans une espèce d’habitation. Nous l’attendîmes quelque temps ; mais il se passa une demi-heure sans que nous le vissions revenir. Je demandais aux chameliers où notre guide était allé ; ils répondirent qu’ils n’en savaient rien. Ennuyé enfin d’attendre, je pris mon fusil et me dirigeai sur l’endroit où j’avais vu entrer le cheik ; avant d’y arriver, j’entendis des voix d’hommes, de femmes et d’enfans ; et quand je me fus approché, je vis un enclos renfermant un grand nombre de cabanes. Immédiatement après la porte il y avait une cour où étaient assemblés les chefs et beaucoup d’habitans du village. Assis par terre, ils délibéraient pour savoir s’ils devaient m’admettre chez eux ou non. Mon guide était fort occupé à les haranguer pour leur persuader que nous étions des gens très pacifiques, et que nous ne venions que pour chercher de vieilles pierres.
3Quand j’entrais sous la porte, toute l’attention de l’assemblée se porta sur moi, et il se fit un grand silence. J’allai droit sur eux. Aussitôt tous se levèrent et me regardèrent avec un air de surprise. Je lisais dans leurs regards qu’ils ne savaient que dire. M’étant avancé au milieu d’eux, je demandai quel était leur chef. Mon guide me répondit que trois ou quatre hommes âgés et un jeune homme qu’il me désigna, étaient les cheiks de l’endroit. Aussitôt je les saluai librement, leur pris la main à la manière anglaise, qui était aussi la leur, et leur souhaitai toute sorte de prospérité. Je vis par l’accueil qu’ils firent à mes avances qu’ils étaient partagés d’avis. Quelques uns me reçurent amicalement, d’autres se retirèrent en grommelant entre les dents des mots que je ne pouvais entendre. Ils demandèrent ce que je voulais. Je leur répondis que j’étais un étranger venu pour visiter ce lieu, parce que je m’attendais à y trouver quelques pierres appartenant à la sainte mosquée de mes ancêtres ; et que j’espérais que nous serions amis. J’envoyai en même temps mon guide pour amener les chameaux ; et quand tous mes bagages furent arrivés, j’ordonnai de faire du café. J’avais une bonne natte et un tapis neuf qui ne fit pas un mauvais effet. Je les fis étendre auprès d’un mur, je m’assis dessus, en invitant les cheiks à s’approcher et s’asseoir auprès de moi. Je demandai en même temps si je pouvais me procurer une brebis à bon compte. Quelques-uns vinrent de bon cœur s’asseoir sur ma natte ; mais d’autres se tinrent à l’écart, me regardant de travers ; je fis semblant de ne pas le remarquer. Le gendre de mon guide approcha et me dit qu’il me vendrait une brebis pour un dollar. J’acceptai son offre à condition qu’il ferait bouillir dans le jus de l’animal deux grands bassins de riz. Je savais que le riz était très commun chez eux, et je crus devoir marchander pour leur faire voir que, sans avoir beaucoup d’argent, je désirais néanmoins me régaler avec eux.
4Sur ces entrefaites mon domestique sicilien et le Maure avaient préparé un grand pot de café, et s’étaient déjà familiarisés avec quelques indigènes. En faisant servir le café à la ronde, j’en présentai les premières tasses aux cheiks. À la vue de ce breuvage, ceux qui boudaient s’assirent pour prendre part au régal comme les autres ; leur mauvaise humeur ne put tenir contre l’attrait d’une tasse de café ; c’est pour ces Bédouins un objet de luxe dont ils ne jouissent qu’une seule fois par an, savoir le premier jour de l’arrivée de la caravane arabe qui vient à l’Oasis pour acheter des dattes, et les transporter à Alexandrie et au Caire. Aussi les plus farouches s’apprivoisèrent, voyant qu’ils ne gagnaient rien à bouder, et que je ne faisais point attention à leur mine. Tout le village s’était assemblé, hommes, femmes et enfans, avec leurs chameaux, ânes, vaches et brebis : formant un demi-cercle autour de moi, tout le monde me regardait avec des yeux fixes, comme si je venais de tomber de la lune. Quelques uns avaient bien vu des Turcs ou des Arabes d’autres tribus ; mais jamais un Franc ou un chrétien ne s’était présenté à leurs regards. Je produisis un peu de bon tabac, et en ayant présenté une pipe à chaque cheik, nous commençâmes à fumer et à causer de ce que je pourrais voir le lendemain. Ils me dirent que je ne verrais rien ici ; mais qu’il fallait aller à l’Elloah prochain, qui était à quatre journées vers le sud-ouest, où je trouverais quelque chose de ce que je cherchais. Il n’y a pas de doute qu’ils ne voulussent parler de Siwah qui est compté aussi parmi les Oasis des Ammonites. On y trouve un temple qui a été visité par MM. Brown, Horneman et Boutin. Mon guide leur raconta à ce sujet plusieurs histoires merveilleuses, entre autres celle d’une excursion qu’il prétendait avoir faite avec des camarades du côté du sud, où il avait rencontré, à ce qu’il disait, une tribu d’hommes tout différens de nous, puisqu’ils marchaient comme les chiens, tandis que leurs femmes se battaient contre les autres tribus. Ce peuple, ajouta le guide, est si loin que leur bellad ou village, est près des nues, et qu’en gravissant le sommet d’une haute colline, on pourrait le toucher des mains. Les Bédouins croient en général que le ciel et la terre se touchent à l’horizon.
Giovanni Battista Belzoni, Voyages en Égypte et en Nubie… suivis d’un voyage sur la côte de la mer Rouge et à l’oasis de Jupiter Ammon [vol. 2], traduit de l’anglais par Georges Bernard Depping, Paris, Librairie française et étrangère, 1821, p. 183-187.
Edward Lane, Déclin et dégénérescence de la civilisation antique
5It is melancholy to contrast the present poverty of Egypt with its prosperity in ancient times, when the variety, elegance, and exquisite finish displayed in its manufactures attracted the admiration of surrounding nations, and its inhabitants were in no need of foreign commerce to increase their wealth, or to add to their comforts. Antiquarian researches shew us that a high degree of excellence in the arts of civilized life distinguished the Egyptians in the age of Moses, and at a yet earlier period. Not only the Pharaohs and the priests and military chiefs, but also a great proportion of the wealthy agriculturists, and other private individuals, in those remote times, passed a life of the most refined luxury, were clad in linen of the most delicate fabric, and reclined on couches and chairs which have served as models for the furniture of our modern saloons. Nature is as lavish of her favours as she was of old to the inhabitants of the valley of the Nile; but, for many centuries, they have ceased to enjoy the benefit of a steady government: each of their successive rulers, during this long lapse of time, considering the uncertain tenure of his power, has been almost wholly intent upon increasing his own wealth; and thus, a large portion of the nation has gradually perished, and the remnant, in general, been reduced to a state of the most afflicting poverty. The male portion of the population of Egypt being scarcely greater than is sufficient for the cultivation of as much of the soil as is subject to the natural inundation, or easily irrigated by artificial means, the number of persons who devote themselves to manufactures in this country is comparatively very small; and as there are so few competitors, and, at present, few persons of wealth to encourage them, their works in general display but little skill.
Edward Lane, extrait du chapitre XIV « Industry », An Account of the Manners and Customs of the Modern Egyptians, Londres, John Murray, 1860 [1836], p. 307.
6Il est bien navrant de comparer la pauvreté présente de l’Égypte à sa prospérité des temps anciens, lorsque la variété, l’élégance et le raffinement exquis de ses œuvres provoquaient l’admiration des nations voisines, et que ses habitants n’avaient nul besoin de commercer avec l’étranger afin d’accroître leur richesse ou d’ajouter à leurs conforts. Les recherches des antiquaires nous montrent que les Égyptiens à l’époque de Moïse, mais également à une période encore antérieure, se distinguaient par un haut degré d’excellence dans les arts de la vie civilisée. Non seulement les pharaons ou encore les prêtres et les chefs militaires, mais aussi une grande partie des riches agriculteurs et autres particuliers à cette époque reculée, menaient leur existence dans le plus raffiné des luxes, se parant d’un linge des plus délicats, et se couchant sur des divans et des chaises qui ont servi de modèle au mobilier de nos salons modernes. La nature est aujourd’hui aussi prodigue de ses faveurs qu’elle l’était autrefois pour les habitants de la vallée du Nil ; mais, depuis bien des siècles, ils ont cessé de bénéficier du privilège d’un gouvernement stable : pendant cette longue période, chacun de leurs souverains successifs, conscient de la durée incertaine de son règne, s’est presque entièrement attaché à accroître ses propres richesses ; et c’est ainsi que, peu à peu, une grande partie de la nation a péri, tandis que ce qu’il en reste a, le plus souvent, été réduit à un état de pauvreté des plus affligeants. La partie masculine du peuple d’Égypte dépassant à peine la population nécessaire à la cultivation de la majeure portion des terres exposées à l’inondation naturelle, ou facilement irriguée par des moyens artificiels, le nombre des personnes qui se consacrent à l’artisanat dans ce pays est comparativement très faible ; et comme il y a très peu de concurrents et, à l’heure actuelle, peu de personnes fortunées pour encourager leur travail, celui-ci ne démontre en général qu’une habileté bien modeste.
7La traduction française est de Nolwenn Corriou.
Edmondo De Amicis, Les murailles de Constantinople
8Di là ripassai per il vallone del Lykus e ritornai sulla strada che fiancheggia le mura, sempre solitaria e sempre serpeggiante fra le rovine e i cimiteri. Passai dinanzi all’antica porta militare di Pempti, ora murata; attraversai un’altra volta il Lykus, che entra nella città in quel punto, e arrivai finalmente dinanzi alla porta chiamata del cannone, dal gran cannone d’Orbano, che v’era appostato davanti; la porta contro cui rivolse il suo ultimo assalto l’esercito di Maometto. Alzando gli occhi alla sommità delle mura, vidi dietro ai merli parecchie orribili faccie nere coi capelli scarmigliati, che mi guardavano in aria di stupore. Seppi poi che s’era annidata là una tribù di zingari, ficcando le sue capanne nelle spaccature delle cortine e delle torri. Qui le tracce della lotta sono veramente gigantesche e superbe; le mura sventrate, crivellate, stritolate; le torri dimezzate ed informi, le piatteforme sepolte sotto monti di ruderi, le feritoie squarciate, il terreno sconvolto, il fosso ingombro di rottami colossali, che sembrano massi di roccie franati da una montagna. La battaglia tremenda sembra stata combattuta il giorno innanzi e le rovine raccontano meglio di una voce umana l’orribile eccidio di cui furono spettatrici. […] La lotta cominciò allo spuntare del giorno. L’esercito ottomano era diviso in quattro enormi colonne, e preceduto da centomila volontarii che formavano un’immensa avanguardia predestinata alla morte. Tutta questa carne da cannone, questa turba indisciplinata e temeraria di tartari, di caucasei, d’arabi, di negri, guidati dai sceicchi, eccitati dai dervis, cacciati innanzi a nerbate da un esercito di sciaù, si slanciò per la prima all’assalto, carica di terra e di fascine, formando una sola catena e cacciando un urlo solo dal Mar di Marmara al Corno d’oro. Arrivati sulla sponda del fosso, una grandine di ferro e di pietre li arresta e li macella; […] vecchi, fanciulli, schiavi, ladri, pastori, briganti; altre turbe, spinte da turbe più lontane, sottentrano; in poco tempo il fosso e le sponde sono coperte di mucchi di cadaveri, di membra palpitanti, di turbanti insanguinati, d’archi, di scimitarre; su cui altri torrenti d’armati passano muggendo e vanno a frangersi e a insanguinarsi ai piedi delle cortine e delle torri, sotto un rovescio più fitto di giavellotti e di sassi, in una nuvola densa che nasconde le mura, i difensori, i morti, la strada; fin che mille trombe ottomane fanno sentire i loro squilli selvaggi sopra il tumulto della battaglia, e la grande avanguardia dimezzata e sanguinosa retrocede confusamente da tutta la linea delle mura. Allora Maometto II sguinzaglia all’assalto il grosso delle sue forze. Tre grandi eserciti, tre fiumane d’uomini, condotti da cento Pascià, sorvolati da mille stendardi, s’avanzano, s’allargano, coprono le alture, allagano le valli, scendono levando un frastuono spaventoso di trombe, di timballi e di spade, e gettando un grido: – La Ilah illa lah! – che rimbomba come uno scoppio di fulmine dal Corno d’oro alle Sette Torri […] Di tratto in tratto la battaglia si rallenta come per riprender respiro, e allora sulla larga breccia di porta San Romano, a traverso il fumo diradato, si vede per qualche momento ondeggiare il mantello di porpora di Costantino, scintillare le armature di Giustiniani e di Francesco di Toledo, e agitarsi confusamente le terribili figure dei trecento arcieri genovesi. Poi la mischia si riaccende […] Dall’altura di fronte a San Romano, Maometto II, circondato da quattordicimila giannizzeri, vede, e rimane qualche tempo incerto se debba ritentare l’assalto o rinunziare all’impresa. Ma girato uno sguardo sui suoi formidabili soldati che lo guardano in volto fremendo d’impazienza e d’ira, si rizza superbamente sulle staffe e getta un’altra volta il grido della battaglia. Allora è la vendetta di Dio che si scatena. I giannizzeri rispondono con quattordicimila grida in un grido; le colonne si movono; una turba di dervis si spande per il campo a rianimare i dispersi, i sciaù arrestano i fuggenti, i pascià riformano le schiere, il Sultano, brandendo la sua mazza di ferro, s’avanza tra uno sfolgorìo di scimitarre e d’archi, in mezzo a un mare di turbanti e di caschi; sulla porta di San Romano torna a rovesciarsi una grandine di freccie e di palle; Giustiniani, ferito, scompare; gl’italiani, scoraggiti [sic], si scompigliano; il gigantesco giannizzero Hassan d’Olubad sale per il primo sui baluardi; Costantino, combattendo in mezzo agli ultimi suoi valorosi della Morea, è precipitato dai merli, lotta ancora sotto alla porta, stramazza in mezzo ai cadaveri…; l’Impero d’Oriente è caduto.
Edmondo De Amicis, Costantinopoli, Milan, Treves, 1925 [1877], extrait du chapitre « Le mura », p. 416-422.
9De là, je repassai par le vallon de Lycus et je repris la route qui longe les murailles, une route toujours solitaire et sinueuse, entre les ruines et les cimetières. Je passai devant l’ancienne porte militaire de Pemptou qui est désormais murée ; je traversai encore une fois le Lycus, qui pénètre dans la ville à cet endroit, et j’arrivai enfin devant la porte dite du canon, en référence au grand canon d’Orban, qui avait été posté devant cette porte contre laquelle l’armée de Mahomet dirigea son dernier assaut. En levant les yeux tout en haut de la porte, je vis derrière les créneaux d’horribles visages noirs aux cheveux ébouriffés, qui me regardaient, l’air stupéfait. Je sus par la suite qu’une tribu de gitans s’était nichée là, en fourrant ses cabanes dans les courtines et les tours fendues. Ici les traces du combat sont vraiment gigantesques et superbes ; les murailles éventrées, criblées, abattues ; les tours coupées en deux et informes, les plates-formes enterrées sous des montagnes de décombres, les meurtrières démolies, le terrain sens dessus dessous, le fossé encombré de débris colossaux qui ressemblent à des éboulis de rochers tombés d’une montagne. La terrible bataille semble avoir été livrée la veille et les ruines racontent mieux qu’une voix humaine l’horrible massacre dont elles furent spectatrices. […] Le combat commença au lever du jour. L’armée ottomane était divisée en quatre énormes colonnes et précédée par cent mille volontaires qui formaient une immense avant-garde vouée à la mort. Toute cette chair à canon, toute cette horde indisciplinée et téméraire de Tartares, de Caucasiens, d’Arabes, de nègres, guidés par des cheiks, excités par des derviches, poussés en avant à coups de fouet par une armée de chaouchs, s’élança la première à l’assaut, chargée de terre et de fascines, formant une seule chaîne et poussant un seul cri, de la mer de Marmara à la Corne d’Or. Arrivés au bord des douves, une grêle de pierres et de fer les arrête et les massacre ; […] ils tombent par centaines, écrasés par les pierres, criblés par les flèches, foudroyés par les balles, brûlés par les flammes des épingares, vieillards, enfants, esclaves, larrons, pasteurs, brigands ; d’autres hordes, poussées par des hordes plus lointaines, les remplacent : en peu de temps, les douves et leurs bords sont couverts de tas de cadavres, de membres palpitants, de turbans ensanglantés, d’arcs, de cimeterres, sur lesquels de nouveaux torrents d’hommes armés passent en mugissant et vont se briser et s’ensanglanter aux pieds des courtines et des tours, sous une avalanche plus serrée de javelots et de pierres, dans un nuage épais qui cache les murailles, leurs défenseurs, les morts, la route ; jusqu’à ce que mille clairons ottomans fassent entendre leurs sons sauvages par-dessus le tumulte de la bataille et que la grande avant-garde, réduite de moitié et sanglante, s’éloigne confusément de la ligne des murailles. Alors Mehmet II lance à l’assaut le gros de ses forces. Trois grandes armées, trois fleuves d’hommes, conduits par cent pachas, au-dessus desquels flottent mille étendards, s’avancent, s’étendent, couvrent les hauteurs, inondent les vallées, descendent avec un tumulte épouvantable de clairons, de timbales et d’épées, en poussant le cri : « La Ilah illa lah ! » qui retentit comme un coup de foudre de la Corne d’Or aux Sept Tours. […] De temps en temps la bataille ralentit comme pour reprendre haleine, et alors, sur la large brèche de la porte Saint-Romain, à travers la fumée dissipée, on voit un instant onduler le manteau pourpre de Constantin, scintiller les armures de Giustiniani et de François de Tolède, et s’agiter confusément les terribles figures des trois cents archers génois. Puis la mêlée s’anime de nouveau […] De la colline qui fait face à la Porte de Saint-Romain, Mehmet II, entouré de quatorze-mille janissaires, observe et reste quelque temps incertain s’il doit tenter un nouvel assaut ou renoncer à l’entreprise. Mais après avoir jeté un regard sur ses formidables soldats qui scrutent son visage, frémissants d’impatience et de colère, il se dresse fièrement sur ses étriers et donne le signal de la bataille. Alors, c’est la vengeance de Dieu qui se déchaîne. Les janissaires répondent par quatorze mille cris qui n’en font qu’un ; les colonnes se déplacent ; une horde de derviches se répand dans tout le camp pour redonner du courage aux soldats égarés, les chaouchs arrêtent les fuyards, les pachas reforment les rangs, le sultan, brandissant sa massue de fer, s’avance au milieu d’un éclat de cimeterres et d’arcs, d’une mer de turbans et de casques. Une grêle de flèches et de balles recommence à s’abattre sur la porte Saint-Romain ; Giustiniani, blessé, disparaît ; les Italiens, découragés, se débandent ; le gigantesque janissaire Hasan Ulubatlı monte le premier sur le rempart. Constantin, combattant au milieu de ses derniers valeureux soldats de la Morée, tombe du haut des créneaux, lutte encore sous la porte et s’écroule au milieu des cadavres… l’Empire d’Orient est tombé.
10La traduction française est d’Armelle Girinon1.
Amelia Edwards, De la permanence d’une Égypte éternelle
11Of the fascination of Egyptian travel, of the charm of the Nile, of the unexpected and surpassing beauty of the desert, of the ruins which are the wonder of the world, I have said enough elsewhere. I must, however, add that I brought home with me an impression that things and people are much less changed in Egypt than we of the present day are wont to suppose. I believe that the physique and life of the modern Fellah is almost identical with the physique and life of that ancient Egyptian labourer whom we know so well in the wall-paintings of the tombs. Square in the shoulders, slight but strong in the limbs, full-lipped, brown-skinned, we see him wearing the same loin-cloth, plying the same shadoof, ploughing with the same plough, preparing the same food in the same way, and eating it with his fingers from the same bowl, as did his forefathers of six thousand years ago. The household life and social ways of even the provincial gentry are little changed. Water is poured on one’s hands before going to dinner from just such a ewer and into just such a basin as we see pictured in the festival-scenes at Thebes. Though the lotus-blossom is missing, a bouquet is still given to each guest when he takes his place at table. The head of the sheep killed for the banquet is still given to the poor. Those who are helped to meat or drink touch the head and breast in acknowledgement, as of old. The musicians still sit at the lower end of the hall; the singers yet clap their hands in time to their own voices; the dancing-girls still dance, and the buffoon in his high cap still performs his uncouth antics, for the entertainment of the guests. Water is brought to table in the same jars manufactured at the same town as in the days of Cheops and Chephren; and the mouths of the bottles are filled in precisely the same way with fresh leaves and flowers. The cucumber stuffed with minced-meat was a favourite dish in those times of old; and I can testify to its excellence in 1874. Little boys in Nubia yet wear the side-lock that graced the head of Rameses in his youth; and little girls may be seen in a garment closely resembling the girdle worn by young princesses of the time of Thothmes the First. A Sheykh still walks with a long staff; a Nubian belle still plaits her tresses in scores of little tails; and the pleasure-boat of the modern Governor or Moodeer, as well as the Dahabeeyah hired by the European traveller, reproduces in all essential features the painted galleys represented in the tombs of the kings.
Amelia Edwards, A Thousand Miles up the Nile, Londres, Longman, Greens & Co., 1877, Introduction, p. X-XI.
12De la fascination exercée par les voyages en Égypte, du charme du Nil, de la beauté inattendue et incomparable du désert, de ces ruines qui sont la merveille du monde, j’en ai suffisamment dit ailleurs. Je dois cependant ajouter que je suis revenue avec l’impression que les choses et les gens ont beaucoup moins changé en Égypte que nous autres modernes n’avons l’habitude de le supposer. Il me semble que l’apparence et la vie du fellah d’aujourd’hui sont presque identiques à l’apparence et à la vie du paysan égyptien antique qui nous est si familier à travers les peintures murales des tombeaux. Avec ses épaules larges, ses membres fins mais robustes, ses lèvres épaisses, sa peau brune, nous le voyons vêtu du même pagne, maniant le même chadouf, labourant avec la même charrue, préparant de la même manière la même nourriture avant de la manger avec les doigts dans le même bol, tout comme le faisaient ses ancêtres il y a six mille ans de cela. La vie domestique et les mœurs de la société, même au sein de la noblesse provinciale, n’ont guère changé. Avant le dîner, on se verse de l’eau sur les mains à l’aide d’une aiguière et d’une cuvette en tout point semblables à celles que l’on voit dans les représentations de scènes de fête à Thèbes. Bien que la fleur de lotus ait disparu, on continue à offrir un bouquet à chaque invité lorsqu’il prend place à table. La tête du mouton tué pour le banquet est encore aujourd’hui donnée aux pauvres. Ceux à qui l’on sert de la viande ou à qui l’on verse à boire touchent légèrement leur tête et leur poitrine en signe de reconnaissance, comme jadis. Les musiciens s’assoient encore à l’extrémité inférieure de la salle ; les chanteurs accompagnent encore leur chant en frappant dans les mains ; les danseuses dansent toujours, et le bouffon coiffé de son bonnet haut se livre toujours à ses pitreries pour divertir les invités. On apporte l’eau à table dans les mêmes jarres confectionnées dans la même ville qu’à l’époque de Khéops et de Khéphren ; et les goulots des bouteilles sont remplis exactement de la même manière de feuilles et de fleurs fraîches. Le concombre farci à la viande hachée était un mets de prédilection à cette époque reculée, et je peux témoigner de son excellence en 1874. En Nubie, les petits garçons portent jusqu’à aujourd’hui la mèche tressée qui ornait la tête de Ramsès dans sa jeunesse, et l’on peut voir des fillettes vêtues d’un habit qui ressemble grandement à la ceinture portée par les jeunes princesses à l’époque de Thoutmôsis Ier. Les cheikhs marchent encore à l’aide d’un long bâton ; on verra encore une beauté nubienne natter ses cheveux en une multitude de petites tresses ; et le bateau de plaisance du gouverneur moderne ou moudir, ainsi que le dahabieh que loue le voyageur européen, reproduisent dans toutes leurs caractéristiques principales les galères représentées en peinture dans les tombeaux des rois.
13La traduction française est de Nolwenn Corriou.
Attilio Centelli, L’hippodrome et la décadence de Stamboul2
14Stambul giace su sette colli, come Roma; e come Roma ebbe periodi di maravigliosa grandezza, che però non sarebbe più possibile imaginare dai pochi avanzi di monumenti resistiti sin qui agli incendi e alle guerre di conquista.
15In Grecia due o tremila anni di storia non spaventano affatto; pietre colossali, fusti di colonne ciclopiche, torsi di statue arcaiche […] mentre a Bisanzio non durano se non il cielo e i mari. Nè pare possibile sia trascorso un tempo relativamente breve da quando su la collina del Serraglio si ergevano dei palazzi sontuosi, l’Ippodromo fondato da Severo e ricostruito da Costantino, e portici, archi, colonne trionfali, gradinate di marmo pentelico, fori, vestiboli, statue tolte da ogni parte alla Grecia, chiese e cappelle cristiane. Ciò che non distrussero le guerre, abbattè e trasformò il fanatismo religioso; e la terra e l’erba folta s’ingegnarono a seppellire anche le rovine.
16L’Ippodromo, ad esempio, che impose la orientazione dello stesso palazzo imperiale e di Santa Sofia; che riassume quasi da solo tutta la storia del Basso Impero e della potenza dei Sultani […] l’Ippodromo, – in turco At-Meidan, […] non è altro che una gran piazza piena di polvere e di baracche per la vendita dell’uva e dei meloni. Chiudere gli occhi e sognare? Ma perché, se ogni momento passano carrozze la cui goffa forma scomparve da dieci lustri da tutte le città d’Europa; se delle pittoresche straccione color dell’ebano mostrano ridendo per un soldo i segni del tatuaggio subito nelle parti più segrete del corpo […].
Attilio Centelli, L’Oriente d’oggi: da Brindisi a Beikòs, Milan, Librairie éditoriale Galli, 1892, p. 147-148.
17Stamboul s’étend sur sept collines, comme Rome ; et comme Rome, elle eut de merveilleuses périodes de grandeur qu’il n’est cependant plus possible d’imaginer à partir des quelques restes de monuments ayant résisté jusqu’ici aux incendies et aux guerres de conquête.
18En Grèce, deux ou trois mille ans d’histoire n’effraient aucunement ; des pierres colossales, des fûts de colonnes titanesques, des torses de statues archaïques […] alors qu’à Byzance rien ne dure si ce n’est le ciel et les mers. Il semble également impossible qu’un temps relativement bref se soit écoulé depuis l’époque où sur la colline du Sérail on érigeait des palais somptueux, l’Hippodrome fondé par Sévère et reconstruit par Constantin, et des arcades, des arcs, des colonnes triomphales, de grands escaliers en marbre pentélique, des forums, des vestibules, des statues confisquées aux quatre coins de la Grèce, des églises et des chapelles chrétiennes. Ce qui ne fut pas détruit par les guerres, fut démoli et transformé par le fanatisme religieux, et la terre et l’herbe drue s’évertuèrent à tout enterrer, même les ruines.
19L’Hippodrome, par exemple, qui a dicté l’orientation du palais impérial lui-même et de Sainte-Sophie, qui résume presque à lui seul toute l’histoire du Bas-Empire et du pouvoir des Sultans […] l’Hippodrome, – en turc At Meydanı, […] n’est rien d’autre qu’une grande place pleine de poussière et de cabanes où l’on vend du raisin et des melons. Fermer les yeux et rêver ? Mais à quoi bon, si des calèches, dont la forme disgracieuse a disparu de toutes les villes d’Europe depuis des lustres, passent à chaque instant ; mais à quoi bon si de pittoresques gueuses couleur ébène montrent en riant pour un sou les signes des tatouages qu’elles ont subis sur les parties les plus secrètes de leur corps […].
20La traduction française est d’Armelle Girinon
Notes de bas de page
1Une traduction française a été publiée en Turquie : Edmondo De Amicis, Constantinople, traduit de l’italien par J. Colomb, Istanbul, Amphora, 2011.
2Istanbul.
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