Chapitre 8

La mise en scène des « nations étrangères » au XVIIe siècle

Rachel Lauthelier-Mourier

p. 99-111


Texte intégral

Samuel de Champlain (1603), « Gougou » ou l’ogresse mangeuse de « Sauvages »

1Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que plusieurs Sauvages m’ont asseurée estre vray. C’est que, proche de la baye des Chaleurs, tirant au sud, est une isle où fait residence un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou, & m’ont dit qu’il avoit la forme d’une femme : mais fort effroyable, & d’une telle grandeur, qu’ils me disoient que le bout des mats de nostre vaisseau ne luy fust pas venu iusques à la ceinture, tant ils le peignent grand, & que souvent il a devoré & devore encore beaucoup de Sauvages, lesquels il met dans une grande poche, quand il les peut attraper, & puis les mange : & disoient ceux qui avoient esvité le péril de ceste malheureuse beste, que sa poche estoit si grande, qu’il y eust peu mettre notre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles dedans ceste isle, que les Sauvages appellent le Gougou ; & quand ils en parlent, ce n’est que avec une peur si estrange qu’il ne se peut dire de plus, & m’ont asseuré plusieurs l’avoir veu. Mesme ledit sieur Prevert de Sainct Malo, en allant à la descouverte des mines, ainsi que nous avons dit au chapitre précèdent, m’a dit avoir passé si proche de la demeure de cette effroyable beste, que luy & tous ceux de son vaisseau entendoient des sifflements estranges du bruit qu’elle faisoit : & que les Sauvages qu’il avoit avec lui, lui dirent que c’estoit la mesme beste, & avoient une telle peur qu’ils se cachoient de toutes parts, craignant qu’elle fust venüe à eux pour les emporter ; & qui me faict croire ce qu’ils disent, c’est que tous les Sauvages en général la craignent & en parlent si estrangement que, si je mettois tout ce qu’ils en disent, l’on le tiendroit pour fables : mais je tiens que c’est la résidence de quelque diable qui les tourmente de la façon. Voilà ce que j’ai apprins [sic] de ce Gougou.

Samuel de Champlain, Des Sauvages, ou Voyage de Samuel Champlain, de Brouage, fait en la France nouvelle l’an mil six cens trois… : contenant les mœurs, façons de vivre, mariages, guerres, & habitations des Sauvages de Canadas [sic]…, Paris, C. de Monstroeil, 1603, chap. XIII : « D’un monstre épouvantable que les Sauvages appellent Gougou… », p. 35-36.

2Il y a encore une chose étrange, digne de réciter, que plusieurs sauvages m’ont assurée être vraie. C’est que, proche de la baie des Chaleurs, tirant au sud, est une île où fait résidence un monstre épouvantable que les sauvages appellent Gougou, et m’ont dit qu’il avait la forme d’une femme, mais fort effroyable, et d’une telle grandeur, qu’ils me disaient que le bout des mats de notre vaisseau ne lui fût pas venu jusqu’à la ceinture, tant ils le peignent grand, et que souvent il a dévoré et dévore encore beaucoup de sauvages, lesquels il met dans une grande poche, quand il les peut attraper, et puis les mange. Et disaient ceux qui avaient évité le péril de cette malheureuse bête, que sa poche était si grande, qu’il y eût pu mettre notre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles dans cette île, que les sauvages appellent le Gougou. Et quand ils en parlent, ce n’est qu’avec une peur si étrange qu’il ne se peut dire plus, et plusieurs m’ont assuré l’avoir vu. Même ledit sieur Prévert de Saint-Malo, en allant à la découverte des mines, ainsi que nous avons dit au chapitre précèdent, m’a dit avoir passé si proche de la demeure de cette effroyable bête, que lui et tous ceux de son vaisseau entendaient des sifflements étranges du bruit qu’elle faisait. Les sauvages qu’il avait avec lui, lui dirent que c’était la même bête, et avaient une telle peur qu’ils se cachaient partout, craignant qu’elle fût venue à eux pour les emporter ; et ce qui me fait croire ce qu’ils disent, c’est que tous les sauvages en général la craignent et en parlent si étrangement que, si je mettais tout ce qu’ils en disent, on le tiendrait pour fables ; mais je tiens que c’est la résidence de quelque diable qui les tourmente de la façon. Voilà ce que j’ai appris de ce Gougou.

Samuel de Champlain, Des Sauvages, ou Voyage de Samuel Champlain, de Brouage, fait en la France nouvelle l’an mil six cens trois… : contenant les mœurs, façons de vivre, mariages, guerres, & habitations des Sauvages de Canadas [sic]…, Paris, C. de Monstroeil, 1603, chap. XIII : « D’un monstre épouvantable que les Sauvages appellent Gougou… », p. 35-36. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

Gabriel Sagard (1632), Des nations autochtones du Canada

3Entre toutes ces Nations il n’y en a aucune qui ne diffère en quelque chose, soit pour la façon de se gouverner & entretenir, ou pour se vestir & accommoder de leurs parures, chacune Nation se croyant la plus sage & mieux advisee de toutes (car la voie du fol est toujours droicte devant ses yeux) dict le Sage. Et pour dire ce qu’il me semble de quelques-uns ; & lesquels sont les plus heureux ou miserables, je tiens les Hurons, & autres peuples Sedentaires, comme la Noblesse ; les nations Algoumequines pour les Bourgeois ; & les autres Sauvages de deçà comme Montagnais & Canadiens, les Villageois & pauvres du pays : & de faict, ils sont les plus pauvres & necessiteux de tous car encore que tous les Sauvages soient miserables en tant qu’ils sont privez de la cognoissance de Dieu, si ne sont-ils pas tousiours egallement miserables en la iouyssance des biens de cette vie, & en l’entretien & embellissement de ce corps miserable, pour lequel seul ils travaillent & se peinent, & nullement pour l’ame, ny pour le salut.

4Tous les Sauvages en général, ont l’esprit & l’entendement assez bons, & ne sont point si grossiers & si lourdauds que nous nous imaginons en France. Ils sont d’une humeur assez ioyeuse & contente, toutes-fois ils sont un peu saturniens, ils parlent fort posément, comme se voulans bien faire entendre, & s’arrestent aussi-tost en songeans une grande espace de temps, puis reprennent leur parole, & cette modestie est cause qu’ils appellent nos François femmes, lors que trop précipitez & boüillans en leurs actions, ils parlent tous à la fois, & s’interrompent l’un l’autre. Ils craignent le des-honneur & le reproche & sont excitez à bien faire par l’honneur ; d’autant qu’entr’eux celuy est tousiours honoré, & s’aquiert du renom, qui a faict quelque bel exploict.

Gabriel Sagard, Le Grand Voyage du Pays des Hurons, Paris, Denys Moreau, 1632, p. 184-185.

5Entre toutes ces nations il n’y en a aucune qui ne diffère en quelque chose, soit pour la façon de se gouverner et entretenir, ou pour se vêtir et accommoder de leurs parures, chaque nation se croyant la plus sage et la mieux avisée de toutes (car la voie du fou est toujours droite devant ses yeux) dit le Sage. Et pour dire ce qu’il me semble de quelques-uns ; et lesquels sont les plus heureux ou misérables, je tiens les Hurons, et autres peuples sédentaires, comme la Noblesse ; les nations Algoumequines pour les Bourgeois ; et les autres Sauvages de deçà comme Montagnais et Canadiens, les Villageois et pauvres du pays. Et de fait, ils sont les plus pauvres et nécessiteux de tous car encore que tous les Sauvages soient misérables en tant qu’ils sont privés de la connaissance de Dieu, ne sont-ils pas toujours également misérables en la jouissance des biens de cette vie, et en l’entretien et embellissement de ce corps misérable, pour lequel seul ils travaillent et se peinent, et nullement pour l’âme, ni pour le salut.

6Tous les Sauvages en général ont l’esprit et l’entendement assez bons, et ne sont point si grossiers et si lourdauds que nous nous imaginons en France. Ils sont d’une humeur assez joyeuse et contente, toutefois ils sont un peu saturniens : ils parlent fort posément, comme se voulant bien faire entendre, et s’arrêtent aussitôt en songeant un grand espace de temps, puis reprennent leur parole, et cette modestie est cause qu’ils appellent nos Français femmes, lorsque trop précipités et bouillants en leurs actions, ils parlent tous à la fois, et s’interrompent l’un l’autre. Ils craignent le déshonneur et le reproche et sont excités à bien faire par l’honneur ; d’autant qu’entre eux est toujours honoré et acquiert du renom celui qui a fait quelque bel exploit.

Gabriel Sagard, Le Grand Voyage du Pays des Hurons, Paris, Denys Moreau, 1632, p. 184-185. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

Paul Boyer (1654), Description des « Ciparis », peuple autochtone de Guyane décrit en Blemmyes, c’est-à-dire sans tête, mais avec une bouche et des yeux fixés à la poitrine

7Les Ciparis sont certains Sauvages monstrueux qui habitent au de-là de la riviere de Suriname. Les Galibis les appellent ainsi, parce que le mot Cipari signifient une Raye en leur langue. Aussi sont-ils faits de mesme : car ils n’ont point de teste, non plus que ces pauvres animaux que la Nature semble n’avoir formez ainsi que pour faire peur aux autres. Et si Dieu ne leur avait mis des yeux & une bouche à l’estomach, ces prodiges raisonnans seroient bien empeschez de leur personne.

Paul Boyer, Veritable relation de tout ce qui s’est fait & passé au voyage que Monsieur de Bretigny fit à l’Amérique Occidentale. Avec une description des Mœurs, & des Provinces de tous les Sauvages…, Paris, Pierre Rocolet, 1654, chap. XIII : « De l’origine des Americains, avec une briesve description des Provinces & des Nations, qui sont dans toute cette grande partie des Indes occidentales », p. 245.

8Les Ciparis sont certains sauvages monstrueux qui habitent au-delà de la rivière de Suriname. Les Galibis les appellent ainsi, parce que le mot Cipari signifient une Raie en leur langue. Aussi sont-ils faits de même : car ils n’ont point de tête, non plus que ces pauvres animaux que la nature semble n’avoir formés ainsi que pour faire peur aux autres. Et si Dieu ne leur avait mis des yeux et une bouche à l’estomac, ces prodiges raisonnants seraient bien empêchés de leur personne.

Paul Boyer, Veritable relation de tout ce qui s’est fait & passé au voyage que Monsieur de Bretigny fit à l’Amérique Occidentale. Avec une description des Mœurs, & des Provinces de tous les Sauvages…, Paris, Pierre Rocolet, 1654, chap. XIII : « De l’origine des Americains, avec une briesve description des Provinces & des Nations, qui sont dans toute cette grande partie des Indes occidentales », p. 245. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

François Bernier (1670), Sur la décadence des princes mogols

9Il [Aureng-Zeb, empereur moghol de 1658 à 1707] n’ignore pas encore sans doute qu’une des principales sources de la misere, du mauvais gouvernement, du depeuplement & de la decadence des Empires d’Asie, vient de ce que les enfans des Roys n’estant élevez que parmy des femmes & des Eunuques qui ne sont souvent que de miserables esclaves de Russie, Circassie, Mingrélie, Géorgie, Gurgistan, Éthiopie, Ames basses & serviles, ignorantes & superbes ; ces Princes deviennent Roys estant âgez sans avoir receu l’instruction & sans sçavoir ce que c’est d’estre Rois, estonnez quand ils commencent à sortir du Serail, comme des gens qui viendraient d’un autre monde, ou qui sortiroient de quelque caverne soûterrene où ils auroient esté nouris toute leur vie, admirans tout comme de grands innocens, croyans tout & craignans tout comme des enfans, ou rien du tout, comme de fiers étourdis, tout cela suivant leur naturel & suivant les premieres idées qu’on leur donne, orgueilleux pour l’ordinaire, arrogans & graves, mais d’une certaine façon d’orgueil & de gravité si fade & si dégoutante & qui leur sied si mal, qu’on voit clairement que tout cela n’est que brutalité ou barbarie, ou la suite de quelque leçon mal estudiée & affectée ; ou bien donnans dans de certaines civilitez pueriles qui sont encore plus fades & plus dégoutantes, ou dans les cruautez aveugles & brutales ; & dans une yvrognerie basse & grossiere, ou dans un luxe sans mesure & sans raison, ou se ruinans le corps & l’esprits avec des Concubines, ou abandonnans tout pour se jetter dans les plaisirs de la chasse comme des animaux carnassiers, prisans plus une meutte de chiens que la vie de tant de pauvres gens qu’ils font trainer par force à leurs chasses & qu’ils laissent mourir de faim, de chaud, de froid & de misere ; se jettant en un mot quasi toûjours dans quelque extremité tout à fait déraisonnable & extravagante selon que les porte [sic], comme j’ay dé-ja dit, leur naturel ou les premieres idées qu’on leur donne, & demeurans ainsi presque tous dans une ignorance qui concerne l’Estat du Royaume […].

François Bernier, Evenements particuliers, ou ce qui s’est passé de plus considerable […] dans les Etats du Grand Mogol, t. 2, Paris, Claude Barbin, 1670, p. 64-67.

10Il [Aureng-Zeb, empereur moghol de 1658 à 1707] n’ignore pas encore sans doute qu’une des principales sources de la misère, du mauvais gouvernement, du dépeuplement et de la décadence des empires d’Asie vient de ce que les enfants des rois n’étant élevés que parmi les femmes et les eunuques qui ne sont souvent que de misérables esclaves de Russie, Circassie, Mingrélie, Géorgie, Gurgistan, et Éthiopie, âmes basses et serviles, ignorantes et superbes ; ces princes deviennent rois étant âgés sans avoir reçu l’instruction et sans savoir ce que c’est que d’être roi, étonnés quand ils commencent à sortir du sérail, comme des gens qui viendraient d’un autre monde, ou qui sortiraient de quelque caverne souterraine où ils auraient été nourris toute leur vie, admirant tout comme de grands innocents, croyant tout et craignant tout comme des enfants, ou rien du tout, comme de fiers étourdis, tout cela suivant leur naturel et suivant les premières idées qu’on leur donne, orgueilleux pour l’ordinaire, arrogants et graves, mais d’une certaine façon d’orgueil et de gravité si fade et si dégoutante et qui leur sied si mal, qu’on voit clairement que tout cela n’est que brutalité ou barbarie, ou la suite de quelque leçon mal étudiée et affectée ; ou bien donnant dans certaines civilités puériles qui sont encore plus fades et plus dégoûtantes, ou dans les cruautés aveugles et brutales ; et dans une ivrognerie basse et grossière, ou dans un luxe sans mesure et sans raison, ou se ruinant le corps et l’esprit avec des concubines, ou abandonnant tout pour se jeter dans les plaisirs de la chasse comme des animaux carnassiers, prisant plus une meute de chiens que la vie de tant de pauvres gens qu’ils font trainer par force à leurs chasses et qu’ils laissent mourir de faim, de chaud, de froid et de misère ; se jetant en un mot quasi toujours dans quelque extrémité tout à fait déraisonnable et extravagante selon que les portent, comme je l’ai déjà dit, leur naturel ou les premières idées qu’on leur donne, et demeurant ainsi presque tous dans une ignorance qui concerne l’état du royaume […].

François Bernier, Evenements particuliers, ou ce qui s’est passé de plus considerable […] dans les Etats du Grand Mogol, t. 2, Paris, Claude Barbin, 1670, p. 64-67. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

François Bernier (1671), Un certain relativisme culturel au sujet des villes d’Europe et d’Asie

11Monsieur, Je sçais qu’une des premières demandes que vous me ferez quand je seray de retour en France, sera si Delhi & Agra sont des Villes aussi belles, aussi grandes, & aussi peuplées que Paris. Pour ce qui est de la beauté, je vous diray par avance que je me suis quelquefois étonné d’entendre icy de nos Européens mépriser les Villes des Indes, comme n’approchant pas des nostres au regard des bâtimens, car aussi ne faut-il pas qu’elles leur ressemblent ; & si Paris, Londres ou Amsterdam estoient dans l’endroit où est Delhi, il en faudroit jeter par terre la plus grande partie pour les bâtir d’une autre façon : Nos villes, sans contestation, ont de grandes beautés, mais ce sont des beautés qui leur doivent estre particulières & accommodées à un Climat froid ; Delhi de mesme peut avoir les siennes qui lui soient aussi particulières, & qui soient accommodées à un climat tres chaud ; car vous sçaurez que la chaleur oblige icy tout le monde, jusqu’aux grands Seigneurs & au Roy mesme d’aller sans bas, avec de simples Babouches ou pantoufles dans les pieds, un petit turban bien fin & bien léger sur la teste, & le reste des vestements à proportion […]. Jugez de là s’il y avoit icy de ces ruës Saint Jacques ou Saint Denis, avec leurs maisons serrées & fermées, & à je ne sçais combien d’estages, si elles seroient habitables, & si la nuit sur tout qu’il fait souvent de ces chaleurs sans vent & étoufantes il seroit possible d’y dormir ; & qui est celuy-là, je vous prie, qui auroit le courage l’Esté, quand il revient à cheval de la Ville, à demy-mort de la chaleur & de la poussiere, & tout en eau, car c’est ainsi qu’on est fait, de s’en aller grimper par un degré qui assez souvent est étroit & obscur, à un quatrième ou un cinquième estage, & se tenir dans cet air chaud & étoufé ? On ne demande qu’à se jetter vîtement une pinte d’eau fraîche ou de limonade dans l’estomac, se dépoüiller, se laver le visage, les mains & les pieds, se coucher à la fraîcheur tout de son long sur une estrade, & qu’un ou deux valets vous fassent du vent à tours de bras avec leurs grands Panhas ou éventailes.

François Bernier, « Lettre à Monsieur de La Mothe Le Vayer, Ecrite à Dehli le premier juillet 1663, contenant la description de Dehli & Agra, Villes Capitales de l’Empire du Grand Mogol, avec quelques particularitez qui font connoître la Cour & le Genie des Mogols & des Indiens. », in Suite des mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol, Paris, Claude Barbin, 1671, p. 4-8.

12Monsieur, Je sais qu’une des premières demandes que vous me ferez quand je serai de retour en France, sera si Delhi et Agra sont des Villes aussi belles, aussi grandes, et aussi peuplées que Paris. Pour ce qui est de la beauté, je vous dirai par avance que je me suis quelquefois étonné d’entendre ici nos Européens mépriser les Villes des Indes, comme n’approchant pas des nôtres au regard des bâtiments, car aussi ne faut-il pas qu’elles leur ressemblent ; et si Paris, Londres ou Amsterdam étaient dans l’endroit où est Delhi, il en faudrait jeter par terre la plus grande partie pour les bâtir d’une autre façon. Nos villes, sans contestation, ont de grandes beautés, mais ce sont des beautés qui leur doivent être particulières et accommodées au climat froid. Delhi, de même, peut avoir les siennes qui lui soient aussi particulières et qui soient accommodées à un climat très chaud ; car vous saurez que la chaleur oblige ici tout le monde, jusqu’aux grands seigneurs et au roi même d’aller sans bas, avec de simples babouches ou pantoufles dans les pieds, un petit turban bien fin et bien léger sur la teste, et le reste des vêtements à proportion […]. Jugez de là s’il y avait ici des rues Saint-Jacques ou Saint-Denis, avec leurs maisons ferrées et fermées, et à je ne sais combien d’étages, si elles seraient habitables, et si la nuit surtout qu’il fait souvent des chaleurs sans vent et étouffantes il serait possible d’y dormir ; et qui est celui-là, je vous prie, qui aurait le courage l’été, quand il revient à cheval de la Ville, à demi-mort de la chaleur et de la poussière, et tout en eau, car c’est ainsi qu’on est fait, de s’en aller grimper par un escalier qui assez souvent est étroit et obscur, à un quatrième ou un cinquième étage, et se tenir dans cet air chaud et étouffé ? On ne demande qu’à se jeter vitement une pinte d’eau fraîche ou de limonade dans l’estomac, se dépouiller, se laver le visage, les mains et les pieds, se coucher à la fraîcheur tout de son long sur une estrade, et qu’un ou deux valets vous fassent du vent à tours de bras avec leurs grands panhas ou éventails.

François Bernier, « Lettre à Monsieur de La Mothe Le Vayer, écrite à Dehli le premier juillet 1663, contenant la description de Dehli et Agra, villes capitales de l’empire du Grand Mogol, avec quelques particularités qui font connaître la cour et le génie des Mogols et des Indiens. », in Suite des mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol, Paris, Claude Barbin, 1671, p. 4-8, adaptation en français moderne par Frédéric Tinguely et al., in Un libertin dans l’Inde moghole, Paris, Chandeigne, 2008, p. 235-236.

Jean Thévenot (1674), Sur la violence des condamnations royales en Perse

13Les supplices ordinaires dont ils se servent pour punir les coupables, lors qu’ils ne les veulent pas faire mourir, c’est de leur faire arracher les yeux ; ou bien de leur percer les nerfs à la cheville du pied, & les pendant en suite par les pieds, leur donner certain nombre de coups de bâton, & quelque fois aussi de couper tout à fait les nerfs. Lors qu’ils condamnent à la mort, le supplice le plus usité c’est de fendre le ventre. Un jour, le Schah Abas faisant fendre le ventre à un criminel en sa présence, remarqua que des Ambassadeurs Portugais, qui estoient à ses côtez, détournoient la vüe de ce spectacle, pour témoigner qu’ils en avoient horreur, ce qui luy fit dire qu’assûrement ces tourmens seroient trop cruels & dignes d’horreur s’ils estoient exercez sur les Chrestiens qui sont gens raisonnables, mais qu’ils estoient absolument nécessaires parmi les Persans qui sont des bestes.

Jean Thévenot, Suite du Voyage de Levant, Paris, Charles Angot, 1674, p. 202.

14Les supplices ordinaires dont ils se servent pour punir les coupables, lorsqu’ils ne veulent pas les faire mourir, c’est de leur faire arracher les yeux ; ou bien de leur percer les nerfs à la cheville du pied, et les pendant ensuite par les pieds, leur donner un certain nombre de coups de bâton, et quelquefois aussi de couper tout à fait les nerfs. Lorsqu’ils condamnent à la mort, le supplice le plus usité c’est de fendre le ventre. Un jour, le Shah Abbas, faisant fendre le ventre à un criminel en sa présence, remarqua que des ambassadeurs portugais qui étaient à ses côtés, détournaient la vue de ce spectacle, pour témoigner qu’ils en avaient horreur, ce qui lui fit dire qu’assurément ces tourments seraient trop cruels et dignes d’horreur s’ils étaient exercés sur les chrétiens qui sont gens raisonnables, mais absolument nécessaires parmi les Persans qui sont des bêtes.

Jean Thévenot, Suite du Voyage de Levant, Paris, Charles Angot, 1674, p. 202. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

Jean Thévenot (1674), Description de la fête d’Hussein

15Je m’y suis trouvé l’an mil six cens soixante-cinq, & j’en ay veu la ceremonie. Durant ces dix jours [de la fête d’Hussein], les Persans sont tristes, & mélancoliques, plusieurs allant vétus de noir, d’autres portant seulement la ceinture noire, & d’autres le turban noir. Pendant tout ce temps, ils ne se font pas raser, ne vont point aux bains, ne font aucune débauche, & s’abstiennent mesme de leurs femmes ; enfin ils témoignent à l’extérieur un si grand déplaisir, qu’on diroit qu’il est arrivé quelque grand malheur au public. Le menu Peuple signale son zele par mille folies ; les uns s’enterrent tout le jour, n’ayant que la teste hors de terre, encore est-elle couverte d’un pot avec de la terre pardessus ; d’autres courent par les ruës presque tout nuds, n’ayant qu’un morceau de toile noire pour cacher leur nudité, & la pluspart de ces fols se noircissent tout le corps & le visage, avec de la suyë mêlée avec de l’huile ; d’autres prennent du bol Arménien, qu’ils détrempent encore avec de l’huile, & s’en rougissent pour paroître tout en sang, & quelques-uns plus sincères, se découpent effectivement le corps en plusieurs endroits & mesme la tête, en sorte que le sang coule de tous costez. Dans toutes ces manieres differentes, ils courent en troupes par les ruës, la pluspart un sabre tout nud à la main, chantant plusieurs Vers lamentables composez sur la mort d’Hussein, & de temps en temps criant de toute leur force, Ya Hussein, qui est leur refrain ; & tout cela à la cadence d’une misérable musique, que font quelques-uns d’eux, avec deux pierres qu’ils tiennent à leurs mains, & qu’ils frappent l’une contre l’autre.

Jean Thévenot, Suite du Voyage au Levant, Paris, Charles Angot, 1674, p. 212-213.

16Je m’y suis trouvé l’an 1665, et j’en ai vu la cérémonie. Durant ces dix jours [de la fête d’al-Hussein], les Persans sont tristes, et mélancoliques, plusieurs allant vêtus de noir, d’autres portant seulement la ceinture noire, et d’autres le turban noir. Pendant tout ce temps, ils ne se font pas raser, ne vont point aux bains, ne font aucune débauche, et s’abstiennent même de leurs femmes. Enfin ils témoignent à l’extérieur un si grand déplaisir, qu’on dirait qu’il est arrivé quelque grand malheur au public. Le menu peuple signale son zèle par mille folies ; les uns s’enterrent tout le jour, n’ayant que la tête hors de terre, encore est-elle couverte d’un pot avec de la terre par-dessus ; d’autres courent par les rues presque tout nus, n’ayant qu’un morceau de toile noire pour cacher leur nudité, et la plupart de ces fous se noircissent tout le corps et le visage, avec de la suie mêlée avec de l’huile ; d’autres prennent du bol Arménien, qu’ils détrempent encore avec de l’huile, et s’en rougissent pour paraître tout en sang, et quelques-uns plus sincères, se découpent effectivement le corps en plusieurs endroits et même la tête, en sorte que le sang coule de tous côtés. Dans toutes ces manières différentes, ils courent en troupes par les rues, la plupart un sabre tout nu à la main, chantant plusieurs vers lamentables composés sur la mort d’al-Hussein, et de temps en temps criant de toute leur force, Ya Hussein, qui est leur refrain ; et tout cela à la cadence d’une misérable musique, que font quelques-uns d’eux, avec deux pierres qu’ils tiennent à leurs mains, et qu’ils frappent l’une contre l’autre.

Jean Thévenot, Suite du Voyage au Levant, Paris, Charles Angot, 1674, p. 212-213. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

Jean-Baptiste Tavernier (1676), Description de la fête d’Hussein

17Je viens à la grande solennité des Persiens, qui est la feste celebre de Hocen & de Hussein fils d’Ali. Pendant huit ou dix jours qui precedent celuy de la feste, les plus zelez dans la loi se noircissent tout le corps & le visage, & vont tout nuds dans les ruës avec un seul petit linge devant les parties que l’on doit cacher. Ils ont un caillou en chaque main qu’ils frappent l’un contre l’autre, en faisant mille contorsions de corps & de visage, & criant incessamment, Hussein, Hocen ; Hocen, Hussein ; ce qu’ils font avec tant de force que l’écume leur sort par la bouche. […]

18Je feray la description de cette feste telle que je la vis le troisième jour de juillet 1667 […]. Sur les sept heures du matin Chah-Sephi II, qui depuis a changé de nom, & presentement s’appelle Chah-Soliman, accompagné des Grands de la Cour, vint se mettre dans son trône, tous les Seigneurs demeurant debout. Des qu’il fut assis, on vit paroître au bout de la place le grand Prévost monté sur un beau cheval, & suivi de quelques jeunes Seigneurs. Ils firent avancer le peuple qui estoit venu à cette feste, afin que chacun passât en son rang. Car pour éviter le désordre qui se faisoit auparavant, un quartier de ville, ou comme une paroisse, voulant passer devant l’autre, le Roy ordonna que le grand Prevost seroit le maître des ceremonies, & assigneroit à chacun son rang. Comme il se mettoit en devoir de faire marcher ces quartiers ou Compagnies de ville qui sont au nombre de douze, on luy fit faire alte pour laisser entrer dans la place un Cavalier armé d’un arc, d’un carquois & d’un sabre, & suivi de sept hommes qui portoient chacun une pique droite, & au bout de chaque pique il y avoit une teste. C’estoient des testes d’Usbeks qui sont voisins & ennemis naturels des Persiens. Le Roy commanda que l’on donnât cinq tomans à chacun de ceux qui portoient ces testes & qui les avoient coupées, & dix tomans à leur chef. […] Ensuite le grand Prévost se mit en devoir de faire avancer les compagnies, & chacune avoit un brancar porté par huit ou dix hommes. Sur chaque brancar il y avoit une biere de trois à quatre pieds de haut […]. Quand ils eurent avancé cent pas ou environ sur la place, & qu’ils commencerent à voir le Roy, ceux qui menoient ces trois chevaux les firent galoper, & toute la Compagnie qui les suivoit se mit à courir en dansant & faisant sauter la biere. […] Il y en avoit d’autres qui estoient comme tout nus, tels que je les ay dépeints au commencement de ce chapitre, & qui ayant deux gros cailloux dans les mains les frappaient l’un contre l’autre, criant comme des desesperez, Hussein Hocen, Hocen Hussein, & l’écume, comme j’ay dit, leur sortait par la bouche. […] Le peuple n’en demeure pas là : il promène les bières par la ville tant que le jour dure, & quelque ordre que l’on puisse y apporter, quand deux compagnies se rencontrent, soit pour avoir la main, soit pour passer devant, on les voit se battre & s’assommer.

Jean-Baptiste Tavernier, Les Six Voyages de Jean Baptiste Tavernier, écuyer baron d’Aubonne, qu’il a fait [sic] en Turquie, en Perse & aux Indes, Paris, Gervais Clouzier & Claude Barbin, 1676, vol. 1, p. 425-428.

19J’en viens à la grande solennité des Persans, qui est la fête célèbre de Hassan et de al-Hussein fils d’Ali. Pendant huit ou dix jours qui précèdent celui de la fête, les plus zélés dans la loi se noircissent tout le corps et le visage, et vont tout nus dans les rues avec un seul petit linge devant les parties que l’on doit cacher. Ils ont un caillou en chaque main qu’ils frappent l’un contre l’autre, en faisant mille contorsions de corps et de visage, et criant incessamment, al-Hussein, Hassan ; Hassan, al-Hussein ; ce qu’ils font avec tant de force que l’écume leur sort par la bouche. […]

20Je ferai la description de cette fête telle que je la vis le troisième jour de juillet 1667 […]. Sur les sept heures du matin Shah Séfi II, qui depuis a changé de nom, et présentement s’appelle Shah Soleiman, accompagné des grands de la cour, vint se mettre dans son trône, tous les seigneurs demeurant debout. Dès qu’il fut assis, on vit paraître au bout de la place le grand Prévôt monté sur un beau cheval, et suivi de quelques jeunes seigneurs. Ils firent avancer le peuple qui était venu à cette fête, afin que chacun passât en son rang. Car pour éviter le désordre qui se faisait auparavant, un quartier de ville, ou comme une paroisse, voulant passer devant l’autre, le roi ordonna que le grand Prevost serait le maître des cérémonies, et assignerait à chacun son rang. Comme il se mettait en devoir de faire marcher ces quartiers ou compagnies de ville qui sont au nombre de douze, on lui fit faire halte pour laisser entrer dans la place un cavalier armé d’un arc, d’un carquois et d’un sabre, et suivi de sept hommes qui portaient chacun une pique droite, et au bout de chaque pique il y avait une tête. C’étaient des têtes d’Usbeks qui sont voisins et ennemis naturels des Persans. Le roi commanda que l’on donnât cinq tomans à chacun de ceux qui portaient ces têtes et qui les avaient coupées, et dix tomans à leur chef. […] Ensuite le grand Prévôt se mit en devoir de faire avancer les compagnies, et chacune avait un brancard porté par huit ou dix hommes. Sur chaque brancard il y avait une bière de trois à quatre pieds de haut […]. Quand ils eurent avancé cent pas ou environ sur la place, et qu’ils commencèrent à voir le roi, ceux qui menaient ces trois chevaux les firent galoper, et toute la compagnie qui les suivait se mit à courir en dansant et faisant sauter la bière. […] Il y en avait d’autres qui étaient comme tout nus, tels que je les ai dépeints au commencement de ce chapitre, et qui ayant deux gros cailloux dans les mains les frappaient l’un contre l’autre, criant comme des désespérés, al-Hussein Hassan, Hassan, al-Hussein, et l’écume, comme j’ai dit, leur sortait par la bouche. […] Le peuple n’en demeure pas là : il promène les bières par la ville tant que le jour dure, et quelque ordre que l’on puisse y apporter, quand deux compagnies se rencontrent, soit pour avoir la main, soit pour passer devant, on les voit se battre et s’assommer.

Jean-Baptiste Tavernier, Les Six Voyages de Jean Baptiste Tavernier, écuyer baron d’Aubonne, qu’il a fait [sic] en Turquie, en Perse & aux Indes, Paris, Gervais Clouzier & Claude Barbin, 1676, vol. 1, p. 425-428. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.

François Bernier (1684), L’auteur s’essaie à la « classification ethnographique » et pose les fondements du discours sur « la race »

21Les Géographes n’ont divisé jusqu’icy la Terre que par les differens Pays ou Régions qui s’y trouvent. Ce que j’ay remarqué dans les hommes en tous mes longs & frequens Voyages, m’a donné la pensée de la diviser autrement. Car quoy que dans la forme exterieure du corps, & principalement du visage, les hommes soient presque tous differens les uns des autres, selon les divers Cantons de Terre qu’ils habitent, de sorte que ceux qui ont beaucoup voyagé peuvent souvent sans se tromper distinguer par là chaque nation en particulier ; j’ay neanmoins remarqué qu’il y a sur tout quatre ou cinq Especes ou Races d’hommes dont la difference est si notable, qu’elle peut servir de juste fondement à une nouvelle division de la Terre.

22Je comprens sous la premiere espece la France, l’Espagne, l’Angleterre, le Danemark, la Süede, l’Allemagne, la Pologne, & generalement toute l’Europe, à la reserve d’une partie de la Moscovie. On y peut encore ajoûter une petite partie de l’Afrique, à prendre depuis les royaumes de Fez & Maroc, Alger, Tunis & Tripoly, jusques au Nil ; de mesme qu’une bonne partie de l’Asie, comme l’Empire du grand Seigneur avec les trois Arabies, la Perse toute entiere, les Etats du grand Mogol, le Royaume de Golconda, celui de Visapour, les Maldives & une partie des royaumes d’Arakan, Pegu, Siam, Sumatra, Bantan & Borneo. Car quoy que les Egyptiens par exemple, & les Indiens soient fort noirs, ou plûtost basanez, cette couleur ne leur est pourtant qu’accidentelle, & ne vient qu’à cause qu’ils s’exposent au soleil ; puis que ceux qui se conservent & qui ne sont point obligez de s’y exposer aussi souvent que le Peuple, ne sont pas plus noirs que beaucoup d’Espagnols. Il est vray que le la pluspart des Indiens ont quelque chose d’assez different de nous dans le tour du visage & dans la couleur qui tire souvent sur le jaune ; mais cela ne semble pas suffisant pour en faire une espece particuliere : ou bien il en faudroit faire aussi une des Espagnols, une autre des Allemans, & ainsi de quelques autres Peuples de l’Europe.

Anonyme [François Bernier], « Nouvelle division de la Terre, par differentes Especes ou Races d’hommes qui l’habitent, envoyée par un fameux Voyageur à Monsieur **** à peu près en ces termes », Journal des Sçavans, lundi 24 avril 1684, p. 133-135.

23Les géographes n’ont divisé jusqu’ici la Terre que par les différents pays ou régions qui s’y trouvent. Ce que j’ai remarqué dans les hommes en tous mes longs et fréquents voyages, m’a donné la pensée de la diviser autrement. Car quoique dans la forme extérieure du corps, et principalement du visage, les hommes soient presque tous différents les uns des autres, selon les divers cantons de Terre qu’ils habitent, de sorte que ceux qui ont beaucoup voyagé peuvent souvent sans se tromper distinguer par là chaque nation en particulier ; j’ai néanmoins remarqué qu’il y a surtout quatre ou cinq espèces ou races d’hommes dont la différence est si notable, qu’elle peut servir de juste fondement à une nouvelle division de la Terre.

24Je comprends sous la première espèce la France, l’Espagne, l’Angleterre, le Danemark, la Suède, l’Allemagne, la Pologne, et généralement toute l’Europe, à la réserve d’une partie de la Moscovie. On y peut encore ajouter une petite partie de l’Afrique, à prendre depuis les royaumes de Fez et Maroc, Alger, Tunis et Tripoli, jusqu’au Nil ; de même qu’une bonne partie de l’Asie, comme l’empire du Grand Seigneur avec les trois Arabies, la Perse tout entière, les états du Grand Mogol, le Royaume de Golconde, celui de Visapour, les Maldives et une partie des royaumes d’Arakan, Pegu, Siam, Sumatra, Bantan et Bornéo. Car quoique les Égyptiens, par exemple, et les Indiens soient fort noirs, ou plutôt basanés, cette couleur ne leur est pourtant qu’accidentelle, et ne vient qu’à cause qu’ils s’exposent au soleil ; puisque ceux qui se conservent et qui ne sont point obligés de s’y exposer aussi souvent que le peuple, ne sont pas plus noirs que beaucoup d’Espagnols. Il est vrai que la plupart des Indiens ont quelque chose d’assez différent de nous dans le tour du visage et dans la couleur qui tire souvent sur le jaune ; mais cela ne semble pas suffisant pour en faire une espèce particulière : ou bien il en faudrait faire aussi une des Espagnols, une autre des Allemands, et ainsi de quelques autres peuples de l’Europe.

Anonyme [François Bernier], « Nouvelle division de la Terre, par differentes Especes ou Races d’hommes qui l’habitent, envoyée par un fameux Voyageur à Monsieur **** à peu près en ces termes », Journal des Sçavans, lundi 24 avril 1684, p. 133-135. Version modernisée par Rachel Lauthelier-Mourier.


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