URL originale : https://books.openedition.org/psn/17291
Chapitre 6
Bonjour et adieu à l’exotisme
p. 77-82
Texte intégral
Albert Londres, « Ils marchent comme nous respirons »
1Ils vont leur « pied-la-route ». Où vont-ils toujours en marche ? Loin. Très loin. Un voyage d’une semaine n’est pour eux qu’une affaire très ordinaire.
2Ils marchent comme nous respirons.
3Les hommes marchent, les femmes marchent, les enfants marchent, d’une jambe courageuse, d’un cœur sans détour. Toute l’Afrique marche au lever du jour : dioulas (colporteurs) qui descendent du sel de Tombouctou et qui remontent des noix de kola de la Gold Coast. Naïfs qui traversent le Soudan de bout en bout pour une affaire d’héritage, une affaire de femme, mais surtout une affaire de rien du tout. Village qui s’en va sur les pieds de ses mâles, de leurs épouses et progénitures, porter le coton au commandant. En mouvement depuis deux jours, le village s’arrêtera demain matin. Ceux dont le coton ne sera pas bien trié iront à la boîte. Tous marchent, leur sac de trente kilos sur la tête, sans grogner jamais, ni penser à mal.
4Voici sept prisonniers, en file indienne, liés par une corde qui leur tient au cou. Ces sept têtes semblent sept gros nœuds faits à cette corde. Je saurai plus tard qu’un tirailleur les accompagne, bien plus tard, le tirailleur étant cinq kilomètres en avant ! Ils suivent !
5Plus loin un milicien, son femme, son enfant. Le milicien précède, ne portant que son fusil. L’enfant est vêtu d’une veste d’Européen, la veste se gardant bien de descendre jusqu’à l’endroit de la bienséance. Le femme ferme le cortège. Comme pagne un paquet de feuilles. C’est elle la voiture de déménagement. Un échafaudage est en équilibre sur sa tête : trois calebasses, des poissons fumés dont les queues dépassent, une bouteille vide, deux bancs, six rations de manioc, le tout couronné de la chéchia maritale. Dans le dos, maintenu par un vieux calicot, à la place où l’on met les bébés noirs, un tout petit chat, qui miaule, tourné vers le pays que la famille abandonne.
6Voici le porteur de dépêches, nu et sérieux. À la main, il tient un morceau de bois. Au bout de ce bâton, la dépêche est insérée dans une fente. Il ne porterait pas le saint sacrement avec plus de précaution. S’il va loin ? À cent kilomètres… Sous le nez des Européens qu’il rencontre, il met son petit bâton. Les Blancs lisent l’adresse et font non de la tête. Il trouvera le destinataire. Après ? Il reviendra.
7Nous sommes sur la grande voie qui mène au Niger. Elle est fréquentée. Pourquoi ces longs voyages ? Pour tout et pour rien ! À ce grand-là, on a volé sa vache ; il va conter son malheur au commandant. Trois jours de route. Le commandant lui donnera un papier avec le tampon. Il regagnera son village. Puis le volé reprendra la route en compagnie du voleur, tous deux marchant l’un derrière l’autre sans amertume, vers la justice des Blancs.
8Ceux-là sont des émigrants. La terre, chez eux, était épuisée. Ils vont vers une nouvelle terre. En arrivant, ils lui feront un sacrifice, la suppliant de vouloir bien les recevoir. Si le poulet égorgé tombe les pattes en l’air, la terre aura répondu : non. Ils remarcheront.
9Sans un sou, le boubou sur le dos, la calebasse vide sur la tête, gais (quand le nègre est triste, il meurt), ils traversent l’Afrique comme nous passons d’un trottoir à l’autre. Le soir venu, ils s’assoient dans un village. Personne ne les connaît. Qu’importe ! Ils pénétreront dans une case et salueront les occupants.
10— Ti va bien ? Moi, ji vais bien.
11On leur donnera à manger comme à un parent de passage.
12Pas de pauvres chez les Noirs. Ils pratiquent le vrai communisme. L’homme qui refuserait le couscous serait déshonoré. Aucun n’est jamais tombé d’inanition. Quand ils meurent de faim, c’est en masse, tous en chœur et dans une même famine.
13Pour eux, l’argent est sans valeur. Le mot économie est inconnu de leurs dialectes. Notre formule « faire fortune » est ici sans signification. Les dépasse-t-elle ? La dépassent-ils ? Jadis ils ne travaillaient que pour se nourrir. Maintenant ils travaillent aussi pour payer l’impôt. De temps en temps ils le payent même deux fois au lieu d’une. Petits scandales d’une vaste terre !…
Albert Londres, extrait du chapitre « Les Tout-Nus », Terre d’ébène. La Traite des Noirs. Récit, Paris, Le Serpent à plumes, 1994 [1929], p. 32-34.
Michel Leiris, Raid en pays dogon
16 septembre.
14Mieux dormi, mais enrhumé après nouveau bain de sueur. Odeur ammoniacale d’urine putréfiée.
15Le travail boitille. J’engueule le copain de Vad, qui vient, pour la je-ne-sais-combien-ième fois depuis deux jours, me demander quand le ollé horé pourra venir nous donner son tamtam. Pas de renseignements, pas de tamtam, lui dis-je. Et s’il m’emmerde encore, je lui casse la gueule. À voir combien je suis moi-même impatient avec les noirs qui m’agacent, je mesure à quel degré de bestialité doivent pouvoir atteindre, dans les rapports avec l’indigène, ceux qui sont épuisés par le climat et que ne retient aucune idéologie… Et qu’est-ce que cela doit être chez les fervents du Berger ou du whisky !
16Le médecin, qui vient visiter Lutten, diagnostique finalement un accès paludéen.
17 septembre.
17Raid à Bandiagara et Sanga, à 43 kilomètres sur la route de Douentza au bord de la falaise de Bandiagara. Premier contact avec les Habé : villages étonnants, sur les roches du plateau nigérien. Greniers hauts et étroits serrés les uns contre les autres, aux toits de paille pointus. Bâtiments à clochetons, creusés de niches où l’on trouve de tout : vieux outils, coupes à sacrifice, instruments de magie.
18L’administrateur de Bandiagara est un amateur de serpents. Il nous exhibe toute une série de peaux dont certaines atteignent facilement deux ou trois mètres de long.
19Jeunes gens habé en courtes tuniques, bandeaux de tête de cauris et chignons. Autels de terre séchée, de forme presque conique pour les offrandes de crème de mil et de sang de poulet. Vu entre autres un autel analogue à celui qu’a photographié Seabrook et qui a été reproduit dans Documents. L’instituteur noir, dont Seabrook m’avait engagé à me méfier, est puant : jeune type, pas habé du tout, à longue lévite bleu sombre soutachée, tarbouch et gueule de faux témoin. Le frère du chef de village, par contre, est assez sympathique.
20Nous reviendrons passer un mois à Sanga et j’en suis ravi. Beaux abris pour les hommes du village, sortes de dolmens dont la pierre supérieure serait remplacée par des tas de fagots : il doit s’y raconter de bien étranges histoires, quand les vieux y viennent cuver leur dolo.
21Beaucoup de ces jeunes gens à chignon natté sont pris pour la conscription. Je pense à cette histoire que racontait l’administrateur de Koutyala : de nombreux jeunes gens sénoufo, la veille de la conscription, vont en brousse se circoncire eux-mêmes pour échapper au service militaire…
18 septembre.
22Pas vu depuis deux jours l’ex-tirailleur devenu fou qu’on appelle le « caporal ». Avec un vieux barda mi-colonial mi-indigène, une barbe hirsute, un bidon, un arc, un bonnet agrémenté de cauris, il mendie et fait parfois l’exercice tout seul en criant : « En avant… arche ! À droite… roite ! »
23Dans le milieu de l’après-midi, petit coup de Trafalgar : l’administrateur nous avise qu’un télégramme du Gouverneur nous prie de lui remettre un masque « réquisitionné » à San, que le propriétaire réclame… Le masque, bien entendu, est remis aussitôt. De plus en plus, la boutique de Syrien failli où nous vivons, à côté de notre camion, de notre voiture et de notre remorque, juste sur le fleuve où dort une pinasse à moteur que nous avons un instant songé à acheter, prend des allures de repaire de bootleggers. Aux officiels, toutefois, qui estimeraient que décidément nous en prenons trop à notre aise dans nos transactions avec les nègres, il serait aisé de répondre que tant que l’Afrique sera soumise à un régime aussi inique que celui de l’impôt, des prestations et du service militaire sans contrepartie, ce ne sera pas à eux de faire la petite bouche à propos d’objets enlevés, ou achetés à un trop juste prix.
24Aujourd’hui Lutten est descendu manger à table.
Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Paris, Gallimard, 1934, p. 111-113.
Claude Lévi-Strauss, Leçon d’écriture et leçon de vie
25Il eût été peu sage de prolonger l’aventure. J’insistai auprès du chef pour qu’on procédât aux échanges sans tarder. Alors se place un incident extraordinaire qui m’oblige à remonter un peu en arrière. On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu’ils puissent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.
26Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci, contre un arc et des flèches, un sabre d’abatis ! à tel autre, des perles ! pour ses colliers… Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du blanc et qu’il participait à ses secrets. Nous étions en hâte de partir, le moment le plus redoutable étant évidemment celui où toutes les merveilles que j’avais apportées seraient réunies dans d’autres mains. Aussi je ne cherchai pas à approfondir l’incident et nous nous mîmes en route, toujours guidés par les Indiens.
27Le séjour avorté, la mystification dont je venais à mon insu d’être l’instrument avait créé un climat irritant ; au surplus, mon mulet avait de l’aphte et souffrait de la bouche. Il avançait avec impatience ou s’arrêtait brusquement ; nous nous querellâmes. Sans que je m’en aperçus, je me trouvai soudain seul dans la brousse, ayant perdu ma direction.
28Que faire ? Comme on le raconte dans les livres, alerter le gros de la troupe par un coup de fusil. Je descends de ma monture, je tire. Rien. Au deuxième coup, il me semble qu’on réplique. J’en tire un troisième qui a le don d’effrayer le mulet ; il part au trot et s’arrête à quelque distance.
29Méthodiquement, je me débarrasse de mes armes et de mon matériel photographique, et je dépose le tout au pied d’un arbre dont je repère l’emplacement. Je cours alors à la conquête du mulet que j’entrevois, dans de paisibles dispositions. Il me laisse approcher et fuit au moment où je crois saisir les rênes, recommence ce manège à plusieurs reprises et m’entraîne. Désespéré, je fais un bond et me pends des deux mains à sa queue. Surpris par ce procédé inhabituel, il renonce à m’échapper. Je remonte en selle et vais récupérer mon matériel. Nous avions tellement tournillé que je ne pus le trouver.
30Démoralisé par cette perte, j’entrepris alors de rejoindre ma troupe. Ni le mulet ni moi ne savions où elle avait passé. Tantôt je me décidais pour une direction que le mulet prenait en renâclant ; tantôt je lui laissais la bride sur le cou et il se mettait à tourner en rond. Le soleil descendait sur l’horizon, je n’avais plus d’arme et je m’attendais tout le temps à recevoir une volée de flèches. Peut-être n’étais-je pas le premier à pénétrer dans cette zone hostile, mais mes prédécesseurs n’en étaient pas revenus et même en me laissant de côté, mon mulet offrait une proie très désirable à des gens qui n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Tout en agitant ces sombres pensées, je guettais le moment où le soleil serait couché, projetant d’incendier la brousse, car j’avais au moins des allumettes. Peu avant de m’y résoudre, j’entendis des voix : deux Nambikwara étaient revenus sur leurs pas dès qu’on eut remarqué mon absence, et me suivaient à la trace depuis la mi-journée ; retrouver mon matériel fut pour eux jeu d’enfant. À la nuit, ils me conduisirent au campement où la troupe attendait.
Claude Lévi-Strauss, extrait du chapitre « Leçon d’écriture », Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 314-316.
Nicolas Bouvier, Un petit musée à Kaboul
31Vis-à-vis de l’Occident et de ses séductions, l’Afghan conserve une belle indépendance d’esprit. Il le considère avec un peu le même intérêt prudent que nous, l’Afghanistan. Il l’apprécie assez, mais quant à s’en laisser imposer…
32Il y a à Kaboul un petit musée admirable où l’on expose les trouvailles des archéologues français qui, depuis la proclamation d’indépendance, fouillent en Afghanistan. D’autres objets aussi. Un peu de tout : des fragments de collections, une belette empaillée, des monnaies qu’on retrouve en réparant les égouts, du cristal de roche. Au rez-de-chaussée, dans une vitrine en retrait et consacrée aux costumes, on pouvait voir en 1954, entre une jupe de plume maori et un manteau de berger du Sin-kiang, un pull-over assez commun portant l’indication « Irlande », ou peut-être « Balkans ». Rouge aniline, tricoté main sans doute, mais un pull-over… Mon Dieu ! tel qu’on en voit chez nous dans le tram, octobre venu. Mis là par inadvertance ? J’espère bien que non ! Bref, je l’ai regardé longuement, avec un œil nouveau et je confesse que d’un point de vue objectif, la civilisation représentée par cette camisole lie-de-vin faisait pauvre figure à côté des plumes de paradisier et de la pelisse kazakhe. Décemment, on ne pouvait que s’en désoler. On n’était en tout cas guère tenté d’aller voir le pays où les gens portaient « ça ».
33Cette présentation m’a enchanté : l’impression qu’on m’avait joué un de ces bons tours à la Swift qui font battre le cœur et sauter une marche à l’entendement. D’ailleurs, une pincée d’afghano-centrisme était la bienvenue après vingt-quatre ans de cette Europe qui nous fait étudier les Croisés sans nous parler des Mamelouks, trouver le Péché Originel dans des mythologies où il n’a rien à faire et nous intéresser à l’Inde dès le moment et dans la mesure où des Compagnies marchandes et quelques courageux coquins venus de l’ouest ont mis la main dessus.
Nicolas Bouvier, extrait du chapitre « Kaboul », Œuvres – L’Usage du monde, Paris, Gallimard, 2004 [1963], p. 354.
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