Chapitre 5

Altérités et représentations : l’orientalisme

Armelle Girinon

p. 68-76


Texte intégral

François de Pouqueville, Le château des Sept-Tours

1Le château impérial des Sept-Tours, que les Turcs nomment Hiedicouler, et les Grecs Eftacoulades, est cité, dans l’Histoire du Bas-Empire, dès le sixième siècle de l’ère chrétienne, comme un point qui servait à la défense de Constantinople. Les embrasures de quelques-unes de ses tours, et de celles qui flanquent le rempart de la ville, depuis l’angle méridional de ce château jusqu’à la mer, ces embrasures, noircies par le feu grégeois, annoncent que ce lieu fut le boulevard principal de la ville, du côté de la Propontide, dans les derniers temps de l’empire.

2En 1453, Mahomet II, après un siège opiniâtre, pénétra dans Constantinople, et parvint à s’emparer du château des Sept-Tours, dont la frayeur lui ouvrit une des fausses portes. Les Turcs tiennent communément qu’il sacrifia douze mille hommes pour se rendre maître de ce point, vers lequel il avait dirigé les principaux efforts de son artillerie, dont on voit encore les ravages. Il paraît que le vainqueur, qui jugeait que c’en était fait pour jamais de l’empire grec, s’occupa peu des Sept-Tours, dont il fit à peine réparer les brèches. Depuis ce temps, ce lieu qui, dit-on, renferma les trésors des sultans, a été célèbre par de grands événemens, dont le principal est la mort d’un des plus vertueux des descendans des califes, de sultan Osman II. […]

3Depuis la mort d’Osman, les Sept-Tours ont été le théâtre de sanglantes exécutions, dont chaque pas rappelle les tristes souvenirs. Là, on voit le tombeau d’un vezir qui, pour prix de ses services et de la conquête de l’île de Candie, reçut la mort. Sur les murailles, de lugubres sentences, des noms de Turcs, de princes grecs, révèlent de tristes arrêts de mort. Enfin, des tours aériennes remplies de fers, de chaînes et d’armes anciennes, des tombeaux, des ruines ; le puits du sang, d’affreux cachots, des voûtes froides et silencieuses sous lesquelles on trouve plusieurs passages du Kouran, quelques inscriptions, le cri funèbre des hiboux et des vautours, qui se mêle à celui des vagues : tel est le tableau que j’ai à représenter. J’ajouterai à ces détails, la forme extérieure de ce château, son étendue, ses signes de vétusté, choses qui n’ont encore été décrites par aucun voyageur. […]

4Le château des Sept-Tours, situé à l’extrémité orientale de la Propontide ou mer de Marmara, est un pentagone assez régulier, dont chacun des saillants est flanqué d’une tour. […]

5L’arc de triomphe de Constantin, qui occupe le milieu entre les deux tours de marbre, conduisait à la porte Dorée pratiquée dans le mur de la seconde enceinte extérieure des Sept-Tours. […] Aux deux côtés de cet arc, semblable, pour la coupe et l’épaisseur, à la porte de Saint-Martin de Paris, il y avait deux portes latérales de forme ronde, qui sont actuellement bouchées par une maçonnerie ; l’arc est aussi obstrué par deux étages de cachots que les Turcs y ont bâtis, en y pratiquant deux voûtes en brique qui les soutiennent. La petite porte latérale de gauche, qui est murée, a été convertie en magasin à poudre ; mais, comme elle est plus basse que les terres, l’eau qui y croupit la rend le séjour ordinaire des grenouilles et des salamandres. De là à la seconde tour de marbre, le rempart offre la continuation de la frise, en partie détruite par une énorme brèche réparée en briques ; et dans l’intérieur, les cuisines des prisonniers y sont adossées jusqu’à la deuxième tour de marbre. Cette tour n’est pas nulle comme la première : elle renferme d’horribles et froids cachots qui ont entendu les soupirs de mille victimes dévouées à la mort. Le principal de ces antres, connu sous le nom de cachot du sang, mérite une description particulière. La première porte qui y donne entrée est en bois ; elle s’ouvre dans un corridor de douze pieds de long sur quatre de large, au bout duquel on monte deux degrés pour arriver à une porte qui est en fer battu, et qui conduit à une galerie semi-circulaire ; à son extrémité se trouve une seconde porte en fer également battu, qui complète la même galerie ; enfin, dix pieds plus loin, il y a une porte en poutres énormes, qui ferme le cachot. On n’y entre point sans un frissonnement involontaire. Jamais la lumière du ciel ne pénétra dans ce lieu de larmes et de gémissements, jamais la voix d’un ami ne s’y fit entendre, pour consoler celui que le despotisme avait condamné à la mort.

6La sombre lueur des flambeaux y jette à peine une clarté mourante, tant l’air qui est renfermé dans ce gouffre est privé de ses parties vivifiantes : à la faveur de son reflet, on parvient néanmoins à lire quelques inscriptions tracées sur le marbre humide ; mais l’œil ne peut atteindre jusqu’à la voûte, perdue dans les ombres. Au milieu de ce sarcophage se trouve un puits au niveau du sol, fermé à moitié par deux dalles en pierre, qu’on a roulées sur sa bouche : les Turcs lui donnent le nom de puits de sang, parce qu’ils ont dans l’usage d’y jeter les têtes de ceux qu’on exécute dans ce cachot, qui a pris de là le nom de cachot du sang. Ainsi sont ensevelis dans un éternel oubli les noms des plus grands hommes de l’Empire, dont un coup d’œil du sultan dispose à son gré.

7[…] Près de là se trouve la porte d’entrée du château, pratiquée dans une petite tour de forme carrée, qui est couverte en plomb, et dans laquelle on met provisoirement les prisonniers aux fers. Elle n’a rien de remarquable que ses portes, qui étaient jadis en bois, et qu’on a construites en fer depuis qu’un prisonnier s’en évada en les détruisant au moyen d’un feu.

8De cette issue à la dernière des tours dont il me reste à parler, le rempart est garni de dix pièces de canon qui battent la ville. Cette dernière tour, dont le toit a été détruit par le temps, se démolit et tombe en ruine ; dans peu d’années, elle n’existera sans doute plus, car les Turcs, qui ne savent pas réparer, voient s’écrouler chaque jour des pans de murailles qui encombrent l’intérieur de l’enceinte que je vais parcourir.

9Après avoir décrit les remparts et les fortifications du château des Sept-Tours, je passe maintenant à son intérieur.

10La porte d’entrée, peinte en rouge, garnie de lames en fer, est recouverte par une herse qu’on laisse tomber en cas de danger imminent. Après l’avoir passée, on se trouve sur le lieu même où fut étranglé sultan Osman ; à droite est une salle remplie de vieux boucliers, d’armes anciennes, de fers et de chaînes ; et à gauche se voit une petite cabane, qui est le poste du kâhya.

11[…] Le pavillon attenant au nôtre était habité par le commandant et par ses femmes. Il se trouvait sur le derrière un petit jardin, et l’ouverture de la première tour de marbre. Je dois dire, au sujet de cette tour, que le chargé d’affaires étant parvenu, dans les derniers temps de notre captivité, à louer le pavillon de l’ağa1 pour s’y retirer avec son épouse, j’eus l’occasion de visiter l’intérieur de la tour et d’y entrer. Malgré l’obscurité qui y règne toujours, je pus distinguer un cercueil en bois ; et la curiosité m’ayant porté à l’ouvrir, après avoir soulevé le couvercle, sur lequel était sculptée une figure égyptienne, avec des oreilles très saillantes, j’aperçus une momie brisée en trois pièces, dont j’enlevai aussitôt la tête, que j’emportai.

François de Pouqueville, Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie et dans plusieurs autres parties de l’Empire othoman pendant les années 1798, 1799, 1800 et 1801, Paris, Joseph Gabon, 1805, p. 62-78.

François-René de Chateaubriand, Comparaison entre les Arabes de Jéricho et les Américains

12J’ai dit qu’Ali-Aga était né dans le village de Rihha (Jéricho), et qu’il en était gouverneur. Il me conduisit dans ses États, où je ne pouvais manquer d’être bien reçu de ses sujets : en effet, ils vinrent complimenter leur souverain. Il voulut me faire entrer dans une vieille masure qu’il appelait son château ; je refusai cet honneur, préférant dîner au bord de la source d’Élisée, nommée aujourd’hui source du Roi. En traversant le village, nous vîmes un jeune Arabe assis à l’écart, la tête ornée de plumes, et paré comme dans un jour de fête. Tous ceux qui passaient devant lui s’arrêtaient pour le baiser au front et aux joues : on me dit que c’était un nouveau marié. Nous nous arrêtâmes à la source d’Élisée. On égorgea un agneau, qu’on mit rôtir tout entier à un grand bûcher au bord de l’eau ; un Arabe fit griller des gerbes de doura. Quand le festin fut préparé, nous nous assîmes en rond autour d’un plateau de bois, et chacun déchira avec ses mains une partie de la victime.

13On aime à distinguer dans ces usages quelques traces des mœurs des anciens jours, et à retrouver chez les descendants d’Ismaël des souvenirs d’Abraham et de Jacob.

14Les Arabes, partout où je les ai vus, en Judée, en Égypte et même en Barbarie, m’ont paru d’une taille plutôt grande que petite. Leur démarche est fière. Ils sont bien faits et légers. Ils ont la tête ovale, le front haut et arqué, le nez aquilin, les yeux grands et coupés en amandes, le regard humide et singulièrement doux. Rien n’annoncerait chez eux le sauvage, s’ils avaient toujours la bouche fermée ; mais aussitôt qu’ils viennent à parler, on entend une langue bruyante et fortement aspirée ; on aperçoit de longues dents éblouissantes de blancheur, comme celles des chacals et des onces : différents en cela du Sauvage américain, dont la férocité est dans le regard, et l’expression humaine dans la bouche.

15Les femmes arabes ont la taille plus haute en proportion que celle des hommes. Leur port est noble ; et par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des Prêtresses et des Muses. Ceci doit s’entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux ; l’air de misère, de saleté et de souffrance dégrade ces formes si pures ; un teint cuivré cache la régularité des traits ; en un mot, pour voir ces femmes telles que je viens de les peindre, il faut les contempler d’un peu loin, se contenter de l’ensemble, et ne pas entrer dans les détails.

16La plupart des Arabes portent une tunique nouée autour des reins par une ceinture. Tantôt ils ôtent un bras de la manche de cette tunique, et ils sont alors drapés à la manière antique ; tantôt ils s’enveloppent dans une couverture de laine blanche, qui leur sert de toge, de manteau ou de voile, selon qu’ils la roulent autour d’eux, la suspendent à leurs épaules, ou la jettent sur leurs têtes. Ils marchent pieds nus. Ils sont armés d’un poignard, d’une lance ou d’un long fusil. Les tribus voyagent en caravane ; les chameaux cheminent à la file. Le chameau de tête est attaché par une corde de bourre de palmier au cou d’un âne qui est le guide de la troupe : celui-ci, comme chef, est exempt de tout fardeau, et jouit de divers privilèges ; chez les tribus riches, les chameaux sont ornés de franges, de banderoles et de plumes. […]

17Tout ce qu’on dit de la passion des Arabes pour les contes est vrai, et j’en vais citer un exemple : pendant la nuit que nous venions de passer sur la grève de la mer Morte, nos Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher, leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les chevaux attachés à des piquets, formant un second cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le silence, à l’exception du scheik. Je voyais à la lueur du feu, ses gestes expressifs, sa barbe noire, ses dents blanches, les diverses formes qu’il donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses compagnons l’écoutaient dans une attention profonde, tous penchés en avant, le visage sur la flamme, tantôt poussant un cri d’admiration, tantôt répétant avec emphase les gestes du conteur ; quelques têtes de chevaux qui s’avançaient au-dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans l’ombre, achevaient de donner à ce tableau le caractère le plus pittoresque, surtout lorsqu’on y joignait un coin de paysage de la mer Morte et des montagnes de Judée.

18Si j’avais étudié avec tant d’intérêt au bord de leurs lacs les hordes américaines, quelle autre espèce de sauvages ne contemplais-je pas ici ! J’avais sous les yeux les descendants de la race primitive des hommes, je les voyais avec les mêmes mœurs qu’ils ont conservées depuis les jours d’Agar et d’Ismaël ; je les voyais dans le même désert qui leur fut assigné par Dieu en héritage : Moratus est in solitudine, habitavique in deserto Pharan. Je les rencontrais dans la vallée du Jourdain, au pied des montagnes de Samarie, sur les chemins d’Habron, dans les lieux où la voix de Josué arrêta le soleil, dans les champs de Gomorrhe encore fumants de la colère de Jéhovah, et que consolèrent ensuite les merveilles miséricordieuses de Jésus-Christ.

19Ce qui distingue surtout les Arabes des peuples du Nouveau Monde, c’est qu’à travers la rudesse des premiers on sent pourtant quelque chose de délicat dans leurs mœurs : on sent qu’ils sont nés dans cet Orient d’où sont sortis tous les arts, toutes les sciences, toutes les religions. Caché aux extrémités de l’Occident, dans un canton détourné de l’univers, le Canadien habite des vallées ombragées par des forêts éternelles, et arrosées par des fleuves immenses ; l’Arabe, pour ainsi dire jeté sur le grand chemin du monde, entre l’Afrique et l’Asie, erre dans les brillantes régions de l’aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il faut, parmi les tribus des descendants d’Ismaël, des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l’homme est encore tout seul avec sa fière et cruelle indépendance : au lieu de la couverture de laine, il a la peau d’ours ; au lieu de la lance, la flèche ; au lieu du poignard, la massue ; il ne connait point et il dédaignerait la datte, la pastèque, le lait du chameau : il veut à ses festins de la chair et du sang. Il n’a point tissé le poil de chèvre pour se mettre à l’abri sous des tentes : l’orme tombé de vétusté fournit l’écorce à sa hutte. Il n’a point dompté le cheval pour poursuivre la gazelle : il prend lui-même l’original à la course. Il ne tient point par son origine à de grandes nations civilisées ; on ne rencontre point le nom de ses ancêtres dans les fastes des empires : les contemporains de ses aïeux sont de vieux chênes encore debout. Monuments de la nature et non de l’histoire, les tombeaux de ses pères s’élèvent inconnus dans des forêts ignorées. En un mot, tout annonce chez l’Américain le sauvage qui n’est point encore parvenu à l’état de civilisation, tout indique chez l’Arabe l’homme civilisé retombé dans l’état sauvage.

François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, en allant par la Grèce, et revenant par l’Égypte, la Barbarie et l’Espagne, id., Œuvres romanesques et voyages, t. 2, Paris, Gallimard, 1969 [1811], p. 1 010-1 014.

Edmondo De Amicis, Les femmes turques

20Queste le hanum e le odalische misteriose, che a vent’anni, leggendo le ballate di Victor Hugo all’ombra d’un giardino, abbiamo sognate tante volte, come creature d’un altro mondo, di cui un solo amplesso avrebbe consunto tutte le forze della nostra giovinezza? Queste le belle infelici, nascoste dalle grate, vigilate dagli eunuchi, separate dal mondo, che passano sulla terra, come larve, gettando un grido di voluttà e un grido di dolore? Vediamo che cosa c’è ancora di vero in tutta questa poesia.

21Prima di tutto, il viso della donna turca non è più un mistero, e perciò una gran parte della poesia che la circondava è svanita. Quel velo geloso che, secondo il Corano, doveva essere «un segno della sua virtù e un freno ai discorsi del mondo», non è più che un’apparenza.

[…]

22Le chiacchiere vanno poi tutte a confondersi e a ribollire nelle case dei bagni, che sono i luoghi usuali di convegno per le donne turche. Il bagno è in certo modo il loro teatro. […]

23E scoprendo il loro corpo, scoprono anche, là più che altrove, la loro indole fanciullesca. Si misurano i piedini, si giudicano, si confrontano. Una dice francamente: – Son bella; – un’altra: – Son passabile: – un’altra: – Mi rincresce d’aver questo difetto – oppure: – Ma sai che sei più bella di me, tu? – E qualcuna dice in tuono di rimprovero all’amica: – Ma guarda dunque la signora Ferideh com’è diventata grassa a mangiar gamberi schiacciati, tu che dicevi che fanno meglio le pallottole di riso? – E quando c’è una cocona2 garbata la circondano e le fanno mille domande: – Ma è vero che andate ai balli scoperte fin qui? Il vostro effendi che cosa ne pensa? E gli altri uomini che cosa ne dicono? E come vi pigliate per ballare? In codesto modo? Ma davvero? Ma son proprio cose che bisognerebbe vederle per poterci credere!

[…]

24Questo è il fatto: che la trasformazione europea della società turca non è possibile senza la redenzione della donna, che la redenzione della donna non si può compiere senza la caduta della poligamia, e che la poligamia cade. Nessuno forse leverebbe la voce, se la sopprimesse improvvisamente domani un decreto del Gran Signore. L’edifizio è crollato e non c’è più che da sgombrar le rovine. La nuova aurora tinge già di rosa le terrazze degli arem. Sperate, o belle hanum! […] ogni volta che si nomineranno in Europa le «perle dell’Oriente», s’intenderà di nominar voi, o bianche hanum; voi, belle musulmane, colte, argute e gentili; non le inutili perle che brillano intorno alla vostra fronte in mezzo alle pompe fredde dell’arem. Coraggio, dunque! Il Sole si leva.

Edmondo De Amicis, Costantinopoli, Milan, Treves, 1925 [1877], extraits du chapitre « Le Turche », p. 314-378.

25Ce seraient donc elles les hanım et les odalisques mystérieuses, dont, à vingt ans, en lisant les ballades de Victor Hugo à l’ombre d’un jardin, nous avons rêvé tant de fois, comme des créatures d’un autre monde, dont une seule étreinte aurait consumé toutes les forces de notre jeunesse ? Ce seraient donc elles ces belles malheureuses, cachées derrière des grilles, surveillées par des eunuques, séparées du monde, qui passent sur terre comme des fantômes, jetant un cri de volupté et un cri de douleur ? Voyons ce qu’il y a encore de vrai dans toute cette poésie.

26Tout d’abord, le visage de la femme turque n’est plus un mystère, et une grande partie de la poésie qui l’entourait a disparu. Ce voile jaloux qui, d’après le Coran, devait être « une marque de sa vertu et un frein aux commérages du monde », n’est plus qu’une apparence.

[…]

27Leurs bavardages se mélangent et s’animent ensuite dans les bains publics, qui sont les lieux de rencontre habituels des femmes turques. Les bains sont en quelque sorte leur théâtre. […]

28Et, en dévoilant leur corps, elles dévoilent aussi, là plus qu’ailleurs, leur nature enfantine. Elles mesurent leurs petits pieds, elles se jugent, elles se comparent. L’une dit franchement : « Je suis belle » ; une autre : « Je suis passable » ; une autre : « Je regrette d’avoir ce défaut » ; ou bien : « Mais sais-tu que tu es plus belle que moi, toi ? ». Et l’une d’elles dit à une amie sur un ton de reproche : « Mais regarde donc Madame Ferideh, comme elle est devenue grasse en mangeant des écrevisses pilées ! Toi qui disais qu’il valait mieux se nourrir de boulettes de riz ! Et quand il y a une cocona3 gracieuse, elles l’entourent et lui posent mille questions. « Mais est-ce vrai que vous allez dans les bals dévoilées jusque-là ? Qu’en pense votre effendi ? Et les autres hommes, qu’en disent-ils ? Comment vous y prenez-vous pour danser ? De cette manière ? Mais vraiment ? Ce sont réellement des choses qu’il faudrait voir pour pouvoir y croire ! […] »

29Le fait est que la transformation européenne de la société turque n’est pas possible sans la rédemption de la femme, que la rédemption de la femme ne peut avoir lieu sans la chute de la polygamie, et que la polygamie tombe. Personne peut-être n’élèverait la voix, si demain, un décret du Grand Seigneur la supprimait subitement. L’édifice s’est écroulé : il n’y a plus qu’à en déblayer les ruines. La nouvelle aurore teint déjà de rose les terrasses du harem. Espérez, ô belles hanım ! […] chaque fois qu’on nommera en Europe les « perles de l’Orient », c’est de vous dont on voudra parler, ô blanches hanım ; de vous, belles musulmanes, cultivées, subtiles et gracieuses, de vous, et non des perles inutiles qui brillent autour de votre front au milieu des froides pompes du harem. Courage, donc ! Le Soleil se lève.

30La traduction française est d’Armelle Girinon4.

Cesare Biseo, Nell’antico Serraglio [Dans l’ancien Sérail]

Illustration publiée dans Edmondo De Amicis, Costantinopoli, Milan, Treves, 1925 [1877], p. 333.

Remigio Zena, Le bakchich et le Coran

Rondò

I

« Backshish! » Un buon cristiano

Che capita in levante,

Ha bello far l’indiano;

Se non cava in contante

Ci rimette il pastrano.

Con piglio petulante

Qualunque musulmano

Gli presenta il firmano:

« Backshish! »

E lo schermirsi è vano;

Sia muftì, sacristano,

Effendi o mendicante,

Vuol risposta suonante.

Crepi il rispetto umano!

« Backshish! »

II

« Backshish! » Pel maomettano

È un precetto integrante

Stampato nel Corano

Quel di allungar la mano

A chi non ha turbante.

L’altro giorno un lattante,

Vistomi da lontano,

Gridò chiaro e lampante:

« Backshish! »

Il miracolo è strano,

Ma questo è più calzante:

Col suo treno brillante

Ieri passò il Sultano,

Mi vide e disse piano:

« Backshish! »

Rondeau

I

« Bakchich ! » Un bon chrétien

Qui débarque au Levant,

A beau jouer l’Indien

S’il ne paye pas comptant

Il y laisse tout son bien.

Sur un ton impertinent

N’importe quel musulman

Lui présente le firman :

« Bakchich ! »

Et s’indigner est vain

Le mufti, le sacristain

L’effendi ou le mendiant,

N’entend que l’argent sonnant.

Au diable le respect humain !

« Bakchich ! »

II

« Bakchich ! » pour le mahométan

C’est un principe sacro-saint

Imprimé dans le Coran

Que de tendre la main

Face à ceux qui n’ont pas de turban.

L’autre jour un nourrisson

M’ayant vu de loin

S’écria, à plein poumons :

« Bakchich ! »

Le miracle laisse sans voix,

Mais celui-ci est plus éloquent :

Suivi de son train opulent

Hier le Sultan passa

Me vit et me dit tout bas :

« Bakchich ! »

Remigio Zena, In yacht da Genova a Costantinopoli. Giornale di bordo, Gênes, De Ferrari, 1999 [1887], p. 251-252. La traduction française est d’Armelle Girinon.

Notes de bas de page

1Officier au service du sultan.

2« Cocona » signifie Mademoiselle.

3« Cocona » signifie Mademoiselle.

4Une traduction française a été publiée en Turquie : Edmondo De Amicis, Constantinople, traduit de l’italien par Joséphine Colomb, Istanbul, Amphora, 2011.


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