URL originale : https://books.openedition.org/psn/17272
Chapitre 4
Exotisme et construction des savoirs à l’heure de l’intensification des circulations globales (XVIIIe siècle)
p. 46-67
Texte intégral
Matthieu Sagean et Charles Du Fresny, La réécriture littéraire d’un interrogatoire sur les richesses de l’Amérique1
1Extrait d’un manuſcrit de voyage entrepris par quelques François, dont on n’avoit encore eu aucunes nouvelles, parce qu’il ne s’en ſauva que deux, qui ne ſont arrivez à Breſt que depuis quelques mois.
2Il y a quelques années que dix François eſcortez de deux Sauvages, eſtant partis de Montreal, & s’eſtant arreſtez dans le pays des Illinois, & ſur le bord de la riviere Miſiſſipy, ils eurent envie d’aller à la découverte. Ils prirent trois Canots d’écorce pour remonter Miſiſſipy, ſur leſquels ayant fait cent cinquante lieuës, ils trouverent un ſault qui les obligea à faire pendant ſix lieuës un portage, aprés lequel ils ſe rembarquerent ſur le meſme fleuve & remonterent encore quarante lieuës ſans trouver aucune Nation. Ils chaſſerent pendant un mois & demy, & tenterent quelque nouvelle découverte ; enfin ils trouverent une riviere à quatorze lieuës de là qui couroit au Sud Sud-Oueſt, ce qui leur fit croire qu’elle alloit ſe rendre dans la mer du Sud2, ayant ſon cours opposé à celles qui vont ſe rendre dans la mer du Nord. Ils reſolurent de porter leurs Canots pour y naviguer. Dans ce trajet ils trouverent des lions, des leopards, des tigres qui ne leur firent aucun mal. Eſtant entrez dans cette riviere, & eſtant deſcendus environ cent cinquante lieuës, ils trouverent une grande Nation qu’on appelle Eſcaaniba, qui occupe pour le moins deux cens lieuës de pays, dans lequel ils trouverent pluſieurs villes, villages, forts dont les maiſons sont baſties de bois & d’écorces. Ils ont un Roy qui ſe dit Deſcendant de Montezuma, & qui eſt ordinairement habillé de peaux d’hommes qui ſont communes en ces pays-là, les peuples meſmes s’en habillent auſſi.
3Ils ſont policés en leurs manières, Idolatres, leurs Idoles ſont affreuſes & d’une grandeur énorme, leſquelles ſont dans le Palais du Roy. Il y en a deux entre autres dont l’une eſt de figure humaine, armée de lances & de traits, tenant un pied en terre, & l’autre en l’air, avec la main ſur une figure de cheval, comme s’il vouloit le monter. Ils diſent que c’eſt la ſtatuë d’un de leurs Roys qui qui [sic] a eſté grand conquérant. Cette ſtatuë a dans la bouche une eſcarboucle de forme quarrée, & groſſe comme un œuf d’houtarde, qui brille & éclaire pendant la nuit comme un feu. L’autre de ces Idoles eſt une femme, qui eſt une Reine montée en ſelle ſur une figure de Licorne à coſté de quatre grands chiens. Ces figures ſont d’or fin maſſif, & tres malfaites. Elles ſont placées ſur une eſtrade qui eſt auſſi d’or, & de trente pieds en quarré. Entre les deux ſtatuës on entre dans l’appartement du Roy par un veſtibule magnifique, c’eſt là où ſe tient la garde du Roy compoſée de deux cens hommes.
4Le Palais du Roy eſt tres grand, & a trois étages, les murailles de huit pieds, ſont d’or maſſif en carreaux rangez l’un ſur l’autre comme des briques avec des crampons & des barres de meſme métal, le reſte eſt de charpente couverte de bois, le Roy y demeure ſeul avec ſes femmes.
5Ces peuples font un grand commerce d’or ; on n’a pu deviner avec quelle Nation, ſi ce n’eſt la Japonnoiſe ; car ils le tranſportent fort loin par caravannes, & ils dirent à nos François qu’il y avoit ſix Lunes de chemin juſqu’à cette Nation. Nos aventuriers virent partir une de ces caravannes dans le temps de leur ſejour, composée de plus de trois cens bœufs tous chargez d’or, eſcortez d’un pareil nombre de cavaliers armez de lances & de fléches, avec une eſpece de poignard ; la Nation leur donne en troc du fer, de l’acier, & des armes blanches. Ils n’ont point l’uſage de l’eſcriture, ils ont une eſpece d’écorce appreſtée comme du papier ſur laquelle ils marquent la quantité d’or dont le conducteur eſt chargé, & dont il doit compter à ſon retour.
6Le Roy s’appelle Agauzan, qui veut dire en leur langage, le Grand Roy ; il n’a aucune guerre, & cependant il a tousjours cent mille hommes tant Cavalerie qu’Infanterie. Leurs trompettes ſont droites & d’or, dont ils ſonnent fort mal, & des eſpeces de tambours portez par des bœufs, faits comme des chaudrons d’or, couverts de peaux de cerfs ; les troupes s’exercent une fois la ſemaine en preſence du Roy.
7Ces peuples ſont baſanez, hideux, la teſte longue & eſtroite, parce qu’on leur ſerre la teſte eſtant jeunes avec du bois ; les femmes y ſont belles & blanches comme en Europe ; elles ont auſſi bien que les hommes de grandes oreilles qu’ils eſtiment une beauté, & qu’ils chargent d’anneaux d’or ; ils ont auſſi les ongles fort grands, & cela eſt une diſtinction, les hommes les plus velus y ſont les plus beaux.
8La poligamie y eſt en uſage, & ils ſe mettent peu en peine de la conduite des filles, pourveu qu’elles ne ſoient point engagées.
9Ils aiment la joye & la danſe, mangent beaucoup, font du vin de palme, & ont d’autres boiſſons, grands fumeurs, le tabac y eſt bon, & vient ſans eſtre cultivé ; ils receurent parfaitement bien les François qui eſtoient les premiers Européens qu’ils euſſent veus.
10Le Roy voulut les retenir, & les marier, & il leur fit promettre de revenir. Ils eſtoient ſurpris de l’effet des fuſils, & et les craignoient ſi fort qu’ils n’oſerent en approcher.
11Le pays eſt fort temperé, on y vit juſqu’à une extrême vieilleſſe et les peuples ne ſont ſujets à aucune maladie.
12On y trouve toutes ſortes de fruit tant d’Europe que des Indes. Il y a du bled d’Inde, & de la folle avoine auſſi bonne & auſſi blanche que le ris ; ils font du pain de l’un & de l’autre, on n’y cultive que le bled d’Inde. Les plaines y ſont belles, les paturages excellents et remplis de toutes sortes d’animaux, les rivieres poiſſonneuſes, & les terres & les bois remplis d’oiſeaux, de perroquets, de ſinges et d’animaux ſinguliers. La ville capitale eſt eſloignée d’environ ſix lieuës de la riviere de Miſſi, qui veut dire Riviere d’or onyl.
13Nos François, aprés avoir pris congé du Roy, promirent de revenir dans trente ſix Lunes, & d’apporter du corail, des naſſades & autres marchandiſes du Canada pour troquer contre de l’or. Ils en font ſi peu de cas que le Roy leur dit d’en prendre à leur diſcretion, de maniere qu’ils s’en chargerent, & prirent chacun ſoixante barres d’environ une palme de long, & du poids de quatre livres. Deux de nos avanturiers eurent la curioſité d’aller voir l’endroit d’où l’on tire cet or. Ils rapporterent que les mines eſtoient dans le creux des montagnes, & que dans les debordemens les eaux les entraiſnoient, & que la ſeichereſſe eſtant venuë, on en trouvoit de gros monceaux ſur le lit des terres qui demeurent à ſec quatre mois de l’année.
14La pluſpart de nos François furent maſſacrez dans leur retour aux embouchures du fleuve ſaint Laurent par un forban Anglois ; il n’y en a que deux qui ſe ſoient échappez, & qui aprés une longue captivité en différentes bayes aux Indes orientales, occidentales, & à la Chine ſe ſont enfin rendus à Brest, ils aſſeurent ſur leur teſte, que ſi l’on veut les conduire à Miſiſſipy ils retrouveront aiſément le chemin qu’ils ont fait, & conduiront à ce nouveau Perou.
Matthieu Sagean et Charles Du Fresny, Mercure Galant, octobre 1711, p. 13-29. URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63148110/f14.item
15Extrait d’un manuscrit de voyage entrepris par quelques Français, dont on n’avait encore eu aucunes nouvelles, parce qu’il ne s’en sauva que deux, qui ne sont arrivés à Brest que depuis quelques mois.
16Il y a quelques années que dix Français escortés de deux Sauvages, étant partis de Montréal, et s’étant arrêtés dans le pays des Illinois, et sur le bord de la rivière Mississipi, eurent envie d’aller à la découverte. Ils prirent trois canots d’écorce pour remonter Mississippi, sur lesquels ayant fait cent cinquante lieues, ils trouvèrent un saut qui les obligea à faire pendant six lieues un portage, après lequel ils se rembarquèrent sur le même fleuve et remontèrent encore quarante lieues sans trouver aucune Nation. Ils chassèrent pendant un mois et demi et tentèrent quelque nouvelle découverte, enfin ils trouvèrent une rivière à quatorze lieues de là qui courait au Sud Sud-Ouest, ce qui leur fit croire qu’elle allait se rendre dans la mer du Sud3, ayant son cours opposé à celles qui vont se rendre dans la mer du Nord. Ils résolurent de porter leurs canots pour y naviguer. Dans ce trajet, ils trouvèrent des lions, des léopards, des tigres qui ne leur firent aucun mal. Étant entrés dans cette rivière, et étant descendus environ cent cinquante lieues, ils trouvèrent une grande Nation qu’on appelle Escaaniba, qui occupe pour le moins deux cents lieues de pays, dans lequel ils trouvèrent plusieurs villes, villages, forts dont les maisons sont bâties de bois et d’écorces. Ils ont un roi qui se dit descendant de Montezuma et qui est ordinairement habillé de peaux d’hommes qui sont communes en ces pays-là, les peuples mêmes s’en habillent aussi.
17Ils sont policés en leurs manières, idolâtres, leurs idoles sont affreuses et d’une grandeur énorme, lesquelles sont dans le palais du Roi. Il y en a deux entre autres dont l’une est de figure humaine, armée de lances et de traits, tenant un pied en terre, et l’autre en l’air, avec la main sur une figure de cheval, comme s’il voulait le monter. Ils disent que c’est la statue d’un de leurs rois qui a été grand conquérant. Cette statue a dans la bouche une escarboucle de forme carrée et grosse comme un œuf d’outarde, qui brille et éclaire la nuit comme un feu. L’autre de ces idoles est une femme, qui est une reine montée en selle sur une figure de licorne à côté de quatre grands chiens. Ces figures sont d’or fin massif et très mal faites. Elles sont placées sur une estrade qui est aussi d’or et de trente pieds en carré. Entre les deux statues on entre dans l’appartement du roi par un vestibule magnifique, c’est là où se tient la garde du roi composée de deux cents hommes. Le Palais du roi est très grand et à trois étages, les murailles de huit pieds sont d’or massif en carreaux rangés l’un sur l’autre comme des briques avec des crampons et des barres de même métal, le reste de charpente couverte de bois, le roi y demeure seul avec ses femmes.
18Ces peuples font un grand commerce d’or, on n’a pu deviner avec quelle nation, si ce n’est la japonaise car ils le transportent fort loin par caravanes et ils dirent à nos Français qu’il y avait six lunes de chemin jusqu’à cette nation. Nos aventuriers virent partir une de ces caravanes dans le temps de leur séjour, composée de plus de trois cents bœufs tous chargés d’or, escortés d’un pareil nombre de cavaliers armés de lances et de flèches, avec une espèce de poignard ; la nation leur donne en troc du fer, de l’acier et des armes blanches. Ils n’ont point l’usage de l’écriture, ils ont une espèce d’écorce apprêtée comme du papier sur laquelle ils marquent la quantité d’or dont le conducteur est chargé et qu’il doit compter à son retour.
19Le roi s’appelle Agauzan qui veut dire en leur langage le grand roi. Il n’a aucune guerre et cependant il a toujours cent mille hommes tant cavalerie qu’infanterie. Leurs trompettes sont droites et d’or, dont ils sonnent fort mal, et des espèces de tambours portés par des bœufs faits comme des chaudrons d’or, couverts de peaux de cerfs ; les troupes s’exercent une fois la semaine en présence du roi.
20Ces peuples sont basanés, hideux, la tête longue et étroite parce qu’on leur serre la tête étant jeunes avec du bois ; les femmes y sont belles et blanches comme en Europe. Elles ont aussi bien que les hommes de grandes oreilles qu’ils estiment une beauté et qu’ils chargent d’anneaux d’or ; ils ont aussi les ongles fort grands et cela est une distinction, les hommes les plus velus y sont les plus beaux. La polygamie y est en usage et ils se mettent peu en peine de la conduite des filles, pourvu qu’elles ne soient point engagées. Ils aiment la joie et la danse, mangent beaucoup, font du vin de palme et ont d’autres boissons, grands fumeurs, le tabac y est bon et vient sans être cultivé. Ils reçurent parfaitement bien les Français qui étaient les premiers Européens qu’ils eussent vus. Le roi voulut les retenir et les marier et il leur fit promettre de revenir. Ils étaient surpris de l’effet des fusils et les craignaient si fort qu’ils n’osèrent en approcher. Le pays est fort tempéré. On y vit jusqu’à une extrême vieillesse et les peuples ne sont sujets à aucune maladie. On y trouve toutes sortes de fruits tant d’Europe que des Indes. Il y a du blé d’Inde et de la folle avoine aussi bonne et aussi blanche que le riz ; ils font du pain de l’un et de l’autre. On n’y cultive que le blé d’Inde. Les plaines y sont belles, les pâturages excellents et remplis de toutes sortes d’animaux, les rivières poissonneuses, et les terres et les bois remplis d’oiseaux, de perroquets, de singes et d’animaux singuliers. La ville capitale est éloignée d’environ six lieues de la rivière de Missi, qui veut dire rivière d’or.
21Nos Français, après avoir pris congé du roi, promirent de revenir dans trente-six lunes et d’apporter du corail, des rassades et autres marchandises du Canada pour troquer contre de l’or. Ils en font si peu de cas que le roi leur dit d’en prendre à leur discrétion, de manière qu’ils s’en chargèrent et prirent chacun soixante barres d’environ une palme de long et du poids de quatre livres. Deux de nos aventuriers eurent la curiosité d’aller voir l’endroit d’où l’on tire cet or. Ils rapportèrent que les mines étaient dans le creux des montagnes et que dans les débordements les eaux les entraînaient et que la sécheresse étant venue, on en trouvait de gros monceaux sur le lit des terres qui demeurent à sec quatre mois de l’année.
22La plupart de nos Français furent massacrés dans leur retour aux embouchures du fleuve Saint-Laurent par un forban anglais. Il n’y en a que deux qui se soient échappés et qui après une longue captivité en différentes baies aux Indes orientales, occidentales et à la Chine se sont enfin rendus à Brest. Ils assurent sur leur tête que si l’on veut les conduire à Mississippi, ils retrouveront aisément le chemin qu’ils ont fait et conduiront à ce nouveau Pérou.
Matthieu Sagean et Charles Du Fresny, Mercure Galant, octobre 1711, p. 13-29. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63148110/f14.item
Lahontan, Un relativisme culturel4
Mœurs & maniéres des sauvages
23Les Sauvages ne connoissent ni tien, ni mien, car on peut dire que ce qui est à l’un est à l’autre. Lors qu’un Sauvage n’a pas réüssi à la Chasse des Castors, ses Confréres le secourent sans être priez. Si son fusil se creve ou se casse, chacun d’eux s’empresse à lui en offrir un autre. Si ses enfans sont pris ou tuez par les ennemis, on lui donne autant d’esclaves qu’il en a besoin pour le faire subsister. Il n’y a que ceux qui sont Chrêtiens, & qui demeurent aux portes de nos Villes, chez qui l’argent soit en usage. Les autres ne veulent ni le manier, ni même le voir ; ils l’appellent le Serpent des François. Ils disent qu’on se tuë, qu’on se pille, qu’on se diffame, qu’on se vend, & qu’on se trahit parmi nous pour de l’argent ; que les Maris vendent leurs femmes, & les Meres leurs filles pour ce métal. Ils trouvent étrange que les uns ayent plus de bien que les autres, & qu ceux qui en ont le plus sont estimez davantage que ceux qui en ont le moins. Enfin, ils disent que le tître de Sauvages, dont nous les qualifions, nous conviendroit mieux que celui d’hommes, puis qu’il n’y a rien moins que de l’homme sage dans toutes nos actions. Ceux qui ont été en France m’ont souvent tourmenté sur tous les maux qu’ils y ont vu faire, & sur les desordes qui se commettent, dans nos Villes, pour de l’argent. On a beau leur donner des raisons pour leur faire connoître que la proprieté de biens est utile au maintien de la Societé, ils se moquent de tout ce qu’on peut dire sur cela. Au reste, ils ne se querellent, ni ne se battent, ni ne se volent, & ne médisent jamais les uns des autres. Ils se moquent des Sciences & des Arts, ils se raillent de la grande subordination qu’ils remarquent parmi nous. Ils nous traitent d’esclaves, ils disent que nous sommes des misérables dont la vie ne tient à rien, que nous nous dégradons de notre condition, en nous réduisant à la servitude d’un seul homme qui peut tout, & qui n’a d’autre loi que sa volonté ; que nous nous battons & nous querellons incessamment, que les enfans se moquent de leurs peres, que nous ne sommes jamais d’accord ; que nous nous emprisonnons les uns & les autres ; & que même nous nous détruisons en public. Ils s’estiment au delà de tout ce qu’on peut s’imaginer, & allèguent pour toute raison qu’ils sont aussi grands maîtres les uns que les autres, parce que les hommes étant pêtris du même limon, il ne doit point y avoir de distinction ni de subordination entr’eux. Ils prétendent que leur contentement d’esprit surpasse de beaucoup nos richesses ; que toutes nos Sciences ne valent pas celle de sçavoir passer la vie dans une tranquillité parfaite ; qu’un homme n’est homme chez nous qu’autant qu’il est riche. Mais que parmi eux, il faut pour être homme avoir le talent de bien courir, chasser, pêcher, tirer un coup de fléche & de fusil, conduire un Canot, sçavoir faire la guerre, connoître les Forêts, vivre de peu, construire des Cabanes, couper des arbres, & sçavoir faire cent lieuës dans les Bois sans autre guide ni provision que son arc & ses fléches. Ils disent encore que nous sommes des trompeurs qui leur vendons de très-mauvaises Marchandises quatre fois plus qu’elles ne vallent, en échange de leurs Castors ; que nos fusils crevent à tout moment & les estropient, après les avoir bien payez. Je voudrois avoir le tems de vous raconter toutes les sottises qu’ils disent touchant nos maniéres ; il y auroit dequoi m’occuper dix ou douze jours.
24Ils ne mangent que du rôti & du boüilli, avalant quantité de boüillons de viande & de poisson. Ils ne peuvent souffrir le goût du sel ni des épiceries ; ils sont surpris que nous puissions vivre trente ans, à cause de nos vins, de nos épiceries & de l’usage immodéré des femmes. Ils dînent ordinairement quarante ou cinquante de compagnie, & quelquefois ils sont plus de trois cens. Le prélude est une danse de deux heures avant le repas, chacun y chantant ses exploits & ceux de ses Ancêtres. Celui qui danse est seul en cette occasion, & les autres sont assis sur le derriére, qui marquent la cadence par un ton de voix, « hé », « hé », « hé », « hé », & chaun se leve à son tour pour faire sa danse.
25Les Guerriers n’entreprennent jamais rien sans la délibération du Conseil, qui est composé de tous les Anciens de la Nation, c’est-à-dire Vieillards au dessus de soixante ans. Avant que ce Conseil s’assemble, le Crieur avertit par les cris qu’il fait dans toutes les ruës du Village : alors ces vieilles gens accourent à certaine Cabane destinée exprès pour cela, où il s’asséent sur le derriére en forme de lozange, & après qu’on a délibéré sur ce qu’il est à propos de faire pour le bien de la Nation, l’Orateur sort de la Cabane & les jeunes gens le renferment au centre d’un Cercle qu’ils composent ; ensuite ils écoutent avec beaucoup d’attention les délibérations des Vieillards, en criant à la fin de toutes les périodes : « Voilà qui et bien. »
26Ils ont plusieurs sortes de danses : la principale est celle du Calumet, les autres sont la danse du Chef, la danse de Guerre, la danse de Mariage, & la danse du Sacrifice. Elles sont différentes les unes des autres, tant pour la cadence que pour les sauts ; mais il me seroit impossible d’en faire la description, par le peu de rapport que ces danses ont avec les nôtres. Celle du Calumet est la plus belle & la plus grave. Il est vrai qu’on ne la danse qu’en certaines occasions, c’est-à-dire, lors que les étrangers passent dans leurs Païs, ou que leurs ennemis envoyent des Ambassadeurs pour faire des propositions de Paix. Si c’est par terre que les uns ou les autres s’approchent du Village, lors qu’ils sont prêts d’y entrer, ils députent un des leurs, qui s’avance en criant qu’il porte le Calumet de Paix ; cependant les autres s’arrêtent jusqu’à ce qu’on leur crie de venir. Alors quelques jeunes gens sortent du Village, à la porte duquel ils forment une ovale, & les étrangers s’approchant jusques-là, ils dansent tous à la fois en formant une seconde ovale à l’entour du porteur de ce Calumet. Cette danse dure une demi-heure. Ensuite on vient recevoir en cérémonie les Voyageurs pour les conduire au Festin. Les mêmes cérémonies s’observent envers les étrangers qui viennent par eau, avec cette différence qu’ils envoyent un Canot juqu’au pied du Village, portant le Calumet de Paix à la prouë en forme de mât, & qu’il en part un du Village pour aller au devant. La danse de Guerre se fait en rond, pendant laquelle les Sauvages sont assis sur le derriére. Celui qui danse se promene en dansant à droit & à gauche, il chante en même tems ses Exploits, & ceux de ses Ayeuls. À la fin de chaque Exploit, il donne un coup de massuë sur un poteau planté au centre du Cercle, près de certains Joüeurs qui battent la mesure sur un espèce de timbale. Chacun se leve à son tour pour chanter la chanson : c’est ordinairement lorsqu’ils vont à la guerre, ou lorsqu’ils en reviennent.
27La plus grande passion des Sauvages est la haine implacable qu’ils portent à leurs ennemis, c’est-à-dire à toutes les Nations avec lesquelles ils sont en guerre ouverte. Ils se piquent aussi beaucoup de valeur, mais à cela près ils sont de la derniére indolence sur toutes choses. L’on peut dire qu’ils s’abandonnent tout-à-fait à leur temperament & que leur Société est toute machinale. Ils n’ont ni Loix, ni juges, ni Prêtres ; ils ont naturellement du penchant pour la gravité, ce qui les rend fort circonspects dans leurs paroles & dans leurs actions. Ils gardent un certain milieu entre la gayeté & la mélancolie. Notre vivacité leur paroit insuportable, & il n’y a que les jeunes gens qui aprouvent nos maniéres.
Louis-Armand de Lom d’Arce, Baron de Lahontan, Mémoires de l’Amérique septentrionale, Réal Oullet (éd.), Montréal, Lux, 2013, p. 109-113.
Mœurs et manières des Sauvages
28Les Sauvages ne connaissent ni tien, ni mien, car on peut dire que ce qui est à l’un est à l’autre. Lorsqu’un Sauvage n’a pas réussi à la chasse des castors, ses confrères le secourent sans être priés. Si son fusil se crève ou se casse, chacun d’eux s’empresse à lui en offrir un autre. Si ses enfants sont pris ou tués par les ennemis, on lui donne autant d’esclaves qu’il en a besoin pour le faire subsister. Il n’y a que ceux qui sont chrétiens, et qui demeurent aux portes de nos villes, chez qui l’argent soit en usage. Les autres ne veulent ni le manier, ni même le voir : ils l’appellent le Serpent des Français. Ils disent qu’on se tue, qu’on se pille, qu’on se diffame, qu’on se vend et qu’on se trahit parmi nous pour de l’argent ; que les maris vendent leurs femmes, et les mères leurs filles pour ce métal. Ils trouvent étrange que les uns aient plus de bien que les autres, et que ceux qui en ont le plus soient estimés davantage que ceux qui en ont le moins. Enfin, ils disent que le titre de Sauvage, dont nous les qualifions, nous conviendrait mieux que celui d’homme, puisqu’il n’y a rien moins que de l’homme sage dans toutes nos actions. Ceux qui ont été en France m’ont souvent tourmenté sur tous les maux qu’ils y ont vu faire, et sur les désordres qui se commettent, dans nos villes, pour de l’argent. On a beau leur donner des raisons pour leur faire connaître que la propriété de biens est utile au maintien de la société, ils se moquent de tout ce qu’on peut dire sur cela. Au reste, ils ne se querellent, ni ne se battent, ni ne se volent et ne médisent jamais les uns des autres. Ils se moquent des Sciences et des Arts, ils se raillent de la grande subordination qu’ils remarquent parmi nous. Ils nous traitent d’esclaves, ils disent que nous sommes des misérables dont la vie ne tient à rien, que nous nous dégradons de notre condition, en nous réduisant à la servitude d’un seul homme qui peut tout, et qui n’a d’autre loi que sa volonté ; que nous nous battons et nous querellons incessamment, que les enfants se moquent de leurs pères, que nous ne sommes jamais d’accord ; que nous nous emprisonnons les uns les autres, et que nous nous détruisons en public. Ils s’estiment au-delà de tout ce qu’on peut s’imaginer et allèguent pour toute raison qu’ils sont aussi grands maîtres les uns que les autres parce que, les hommes étant pétris du même limon, il ne doit point y avoir de distinction, ni de subordination entre eux. Ils prétendent que leur contentement d’esprit surpasse de beaucoup nos richesses ; que toutes nos Sciences ne valent pas celle de savoir passer la vie dans une tranquillité parfaite ; qu’un homme n’est homme chez nous qu’autant qu’il est riche. Mais que parmi eux, il faut pour être homme avoir le talent de bien courir, chasser, pêcher, tirer un coup de flèche et de fusil, conduire un canot, savoir faire la guerre, connaître les forêts, vivre de peu, construire des cabanes, couper des arbres et savoir faire cent lieues dans les bois sans autre guide ni provision que son arc et ses flèches. Ils disent encore que nous sommes des trompeurs qui leur vendons de très mauvaises marchandises quatre fois plus qu’elles ne valent, en échange de leurs castors ; que nos fusils crèvent à tout moment et les estropient, après les avoir bien payés. Je voudrais avoir le temps de vous raconter toutes les sottises qu’ils disent touchant nos manières ; il y aurait de quoi m’occuper dix ou douze jours.
29Ils ne mangent que du rôti et du bouilli, avalant quantité de bouillons de viande et de poisson. Ils ne peuvent souffrir le goût du sel ni des épiceries ; ils sont surpris que nous puissions vivre trente ans, à cause de nos vins, de nos épiceries et de l’usage immodéré des femmes. Ils dînent ordinairement quarante ou cinquante de compagnie, et quelquefois ils sont plus de trois cents. Le prélude est une danse de deux heures avant le repas, chacun y chantant ses exploits et ceux de ses ancêtres. Celui qui danse est seul en cette occasion, et les autres sont assis sur le derrière, qui marquent la cadence par un son de voix, « hé », « hé », « hé », « hé », et chacun se lève à son tour pour faire sa danse.
30Les guerriers n’entreprennent jamais rien sans la délibération du conseil, qui est composé de tous les anciens de la nation, c’est-à-dire des vieillards au-dessus de soixante ans. Avant que ce conseil s’assemble, le crieur avertit par les cris qu’il fait dans toutes les rues du village : alors ces vieilles gens accourent à certaine cabane destinée exprès pour cela, où ils s’asseyent sur le derrière, en forme de losange, et après qu’on a délibéré sur ce qu’il est à propos de faire pour le bien de la nation, l’orateur sort de la cabane et les jeunes gens le renferment au centre d’un cercle qu’ils composent ; ensuite ils écoutent avec beaucoup d’attention les délibérations des vieillards, en criant à la fin de toutes les périodes : « voilà qui est bien ».
31Ils ont plusieurs sortes de danses : la principale est celle du Calumet, les autres sont la danse du Chef, la danse de Guerre, la danse de Mariage et la danse du Sacrifice. Elles sont différentes les unes des autres, tant pour la cadence que pour les sauts ; mais il me serait impossible d’en faire la description par le peu de rapport que ces danses ont avec les nôtres. Celle du Calumet est la plus belle et la plus grave. Il est vrai qu’on ne la danse qu’en certaines occasions, c’est-à-dire lorsque les étrangers passent dans leur pays ou leurs ennemis envoient des Ambassadeurs pour faire des propositions de paix. Si c’est par terre que les uns ou les autres s’approchent du village, lorsqu’ils sont prêts d’y entrer, ils députent un des leurs, qui s’avance en criant qu’il porte le Calumet de paix ; cependant les autres s’arrêtent jusqu’à ce qu’on leur crie de venir. Alors quelques jeunes gens sortent du village, à la porte duquel ils forment un ovale et les étrangers s’approchant jusque-là, ils dansent tous à la fois en formant un second ovale à l’entour du porteur de ce Calumet. Cette danse dure une demi-heure. Ensuite on vient recevoir en cérémonie les voyageurs pour les conduire au festin. Les mêmes cérémonies s’observent envers des voyageurs qui viennent par eau, avec cette différence qu’ils envoient un canot jusqu’au pied du village, portant le Calumet de paix à la proue en forme de mat, et qu’il en part un du village pour aller au-devant. La danse de Guerre se fait en rond, pendant laquelle les sauvages sont assis sur le derrière. Celui qui danse se promène en dansant à droite et à gauche, il chante en même temps ses exploits et ceux de ses aïeuls. À la fin de chaque exploit, il donne un coup de massue sur un poteau planté au centre du Cercle, près de certains joueurs qui battent la mesure sur une espèce de timbale. Chacun se lève à son tour pour chanter la chanson : c’est ordinairement lorsqu’ils vont à la guerre ou lorsqu’ils en reviennent.
32La plus grande passion des Sauvages est la haine implacable qu’ils portent à leurs ennemis, c’est-à-dire à toutes les nations avec lesquelles ils sont en guerre ouverte. Ils se piquent aussi de beaucoup de valeur, mais à cela près qu’ils sont de la dernière indolence sur toutes choses. L’on peut dire qu’ils s’abandonnent tout à fait à leur tempérament et que leur société est toute machinale. Ils n’ont ni lois, ni juges, ni prêtres ; ils ont naturellement du penchant pour la gravité ce qui les rend fort circonspects dans leurs paroles et dans leurs actions. Ils gardent un certain milieu entre la gaieté et la mélancolie. Notre vivacité leur paraît insupportable, et il n’y a que les jeunes gens qui approuvent nos manières.
Louis-Armand de Lom d’Arce, Baron de Lahontan, Mémoires de l’Amérique septentrionale, Réal Oullet (éd.), Montréal, Lux, 2013, p. 109-113. Version modernisée par Maxime Martignon.
M. de la Condamine, L’analyse physique des Polynésiens par les savants européens
33Observations de Mr. de la Condamine Sur L’insulaire de Polynésie, amené de lisle de Tayti en France par M. de Bougainville.
34J’ai vu le jeune habitant de lisle de Tayti, dans la mer du Sud, que Mr. de Bougainville, qui vient de faire le tour du monde sur la frégate du Roy l’Hirondelle à ramené avec luy à Paris. C’est le fils d’un chef de nation qui n’est rien moins que sauvage. Ces Insulaires ont les mœurs les plus douces, ils sont pacifiques, affables, prévenans pour les étrangers et sans la moindre défiance ; ce qui prouve, ce me semble, qu’ils n’ont point vu d’européens ou qu’ils en ont perdu la mémoire. […] Je n’ai point eu le tems d’apprendre de Mr. de Bougainville beaucoup de Particularités, et je n’ai pas voulu trop abuser du privilège que doivent avoir les sourds de faire des questions. Sans doute tôt ou tard il luy sera permis de donner une rélation que le public désire avec impatience. En attendant, voici ce que j’ay pu recuellir de deux conversations d’un quart d’heur que j’ay eues avec lui et de l’examen que j’ay fait de son pupile avec Mr. Pereire, le Précepteur des Muêts, des leçons duquel le jeune homme auroit grand besoin pour apprendre notre langue.
35Mr. de Bougainville à donné à l’isle qu’il à découverte le nom de nouvelle Cythére, sans doute parce que les filles ne refusent pas leurs faveurs, mais les femmes mariées les gardent pour leurs maris. Il y a parmi eux des gens marqués de petite vérole, et j’en ai vu quelques Signes au visage du nouveau débarqué : ce qui m’a le plus surpris c’est qu’ils connoissent aussi une autre maladie qui n’a que le nom de commun avec la petite vérole ; ce qui confirme l’opinion que la première est originaire d’Amérique ; mais il paroit qu’ils ont un moyen que nous ne connoissons pas, de se garantir de cette contagion. Leur Odorat est tres fin et tel quils distinguent à l’odeur une femme d’un homme. Un passager du vaissau de Mr. de Bougainville en avoit amené une avec luy déguisée en homme ; il [sic] reconnurent son sexe malgré son déguisement, et l’indiquerent par des signes très énergiques. J’ay vu notre insulaire en faire de cette espèce qui n’avoient rien d’équivoque à l’aspect d’un tableau qui représentoit une venus presque nue ; il fit semblant d’abord d’écarter le linge qui la couvroit tres legerément. Ici je me trouve embarrassé à décrire les autres Signes que fit le jeune sauvage. J’ay sans doute tort de luy donner ce nom, Mr. de Bougainville s’y oppose fortement et avec raison, à moins qu’on ne croye devoir appeller ainsi tous ceux qui n’ont dans leur langue qu’un même môt pour exprimer une même chose, ce qui est peut-être une perfection, et à moins qu’on ne regarde comme le caractère distinctif d’une nation policée d’avoir dans sa langue des môts qu’on est convenu de ne jamais prononcer tout haut. Quoiqu’il en soit le Cythèrien qui ne rougit point d’appeller les choses par le nom qu’on leurs a données, montroit du bout du doigt ce qui dans le tableau étoit caché par la draperie et repetoit Eros, Eros. Son idiome est fort doux, les voyelles y abondent et il ne prononce guère que huit ou neuf consonne [sic]. Mr. de Bougainville dit qu’en abordant son isle, il crut entendre prononcer du grec aux habitans. Heros en grec signifie amour. On ne scai que par conjucture ce que le mot Heros signifie dans la langue de la nouvelle Cythère. En repetant ce môt, le jeune homme approchoit et retiroit alternativement son doigt du tableau. Mais voi-cy le plus singulier, et sur quoi je n’ay que des conjectures à proposer : il portoit ensuite le bout de son doigt sous son nez, et le promenoit d’une narine à l’autre ; ensuite il le posoit sur la pointe de sa langue, et fesoit d’abord un geste et une grimace de degout et de mépris ; puis il presentoit de nouveau son doigt au tableau, le reportoit à son nez et a sa bouche et faisoit un signe tout different du premier, en ouvrant les yeux et en penchant un peu la tête, et disoit mona, mona. Qui dans sa langue dont Mr. de Bougainville à rapporté un vocabulaire de trois ou quatre cens mots, signifie bon, bon. En réfléchissant sur ces deux gestes opposés ou contradictoires, je me suis imaginé qu’il vouloit faire entendre qu’il venoit de gouter de deux mets differens et qu’à l’odeur, et au gout il jugeoit que le premier etoit un poison, et que le second etoit agreable et salutaire. En effet, il est tres vraisemblable qu’ayant le sens de l’odorat assez exquis pour distinguer par ce seul sens la différence des deux sexes, ces peuples ayant acquis l’habitude de reconnoitre par ce meme Sens, en s’aidant encore de celuy du goût, si une femme est Saine ou malade.
BnF, imp. Res G.1443, 5e pièce, 8 fol., manuscrit de la Condamine, 25 avril 1769, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86029416/f175.item
36Observations de M. de la Condamine sur l’insulaire de Polynésie, amené de l’île de Tahiti en France par M. de Bougainville.
37J’ai vu le jeune habitant de l’île de Tahiti, dans la mer du Sud, que M. de Bougainville, qui vient de faire le tour du monde sur la frégate du Roi l’Hirondelle a ramené avec lui à Paris. C’est le fils d’un chef de nation qui n’est rien moins que sauvage. Ces insulaires ont les mœurs les plus douces, ils sont pacifiques, affables, prévenants pour les étrangers et sans la moindre défiance ; ce qui prouve, ce me semble, qu’ils n’ont point vu d’Européens ou qu’ils en ont perdu la mémoire. […] Je n’ai point eu le temps d’apprendre de M. de Bougainville beaucoup de particularités, et je n’ai pas voulu trop abuser du privilège que doivent avoir les sourds de faire des questions. Sans doute tôt ou tard il lui sera permis de donner une relation que le public désire avec impatience. En attendant, voici ce que j’ai pu recueillir de deux conversations d’un quart d’heure que j’ai eues avec lui et de l’examen que j’ai fait de son pupille avec M. Pereire, le précepteur des Muets, des leçons duquel le jeune homme aurait grand besoin pour apprendre notre langue.
38M. de Bougainville a donné à l’île qu’il a découverte le nom de nouvelle Cythère, sans doute parce que les filles ne refusent pas leurs faveurs, mais les femmes mariées les gardent pour leurs maris. Il y a parmi eux des gens marqués de petite vérole, et j’en ai vu quelques signes au visage du nouveau débarqué. Ce qui m’a le plus surpris c’est qu’ils connaissent aussi une autre maladie qui n’a que le nom de commun avec la petite vérole ; ce qui me confirme dans l’opinion que la première est originaire d’Amérique. Mais il paraît qu’ils ont un moyen que nous ne connaissons pas, de se garantir de cette contagion. Leur odorat est très fin et tel qu’ils distinguent à l’odeur une femme d’un homme. Un passager du vaisseau de M. de Bougainville en avait amené une avec lui déguisée en homme. Ils reconnurent son sexe malgré son déguisement, et l’indiquèrent par des signes très énergiques. J’ai vu notre insulaire en faire de cette espèce qui n’avaient rien d’équivoque à l’aspect d’un tableau qui représentait une vénus presque nue. Il fit semblant d’abord d’écarter le linge qui la couvrait très légèrement. Ici je me trouve embarrassé à décrire les autres signes que fit le jeune sauvage. J’ai sans doute tort de lui donner ce nom, M. de Bougainville s’y oppose fortement et avec raison, à moins qu’on ne croie devoir appeler ainsi tous ceux qui n’ont dans leur langue qu’un même mot pour exprimer une même chose, ce qui est peut-être une perfection, et à moins qu’on ne regarde le caractère distinctif d’une nation policée d’avoir dans sa langue des mots qu’on est convenus de ne jamais prononcer tout haut. Quoiqu’il en soit le Cythérien qui ne rougit point d’appeler les choses par le nom qu’on leur a donné, montrait du bout du doigt ce qui dans le tableau était caché par la draperie et répétait : « Eros Eros ». Son idiome est fort doux, les voyelles y abondent et il ne prononce guère que huit ou neuf consonnes. M. de Bougainville dit qu’en abordant son île, il crut entendre prononcer du grec aux habitants. « Eros » en grec signifie amour. On ne sait que par conjecture ce que le mot « Eros » signifie dans la langue de la nouvelle Cythère. En répétant ce mot, le jeune homme approchait et retirait alternativement son doigt du tableau. Mais voici le plus singulier et sur quoi je n’ai que des conjectures à proposer : il portait ensuite le bout de son doigt sous son nez, et le promenait d’une narine à l’autre ; ensuite il le posait sur la pointe de sa langue, et faisait d’abord un geste et une grimace de dégoût et de mépris ; puis il présentait de nouveau son doigt au tableau, le reportait à son nez et à sa bouche et faisait un signe tout différent du premier, en ouvrant les yeux et en penchant un peu la tête, et disait « mona, mona ». Qui dans sa langue dont M. de Bougainville a rapporté un vocabulaire de trois ou quatre cents mots, signifie « bon, bon ». En réfléchissant sur ces deux gestes opposés ou contradictoires, je me suis imaginé qu’il voulait faire entendre qu’il venait de goûter de deux mets différents et qu’à l’odeur et au goût il jugeait que le premier était un poison, et que le second était agréable et salutaire. En effet, il est très vraisemblable qu’ayant le sens de l’odorat assez exquis pour distinguer par ce seul sens la différence des deux sexes, ces peuples ayant acquis l’habitude de connaître par ce même sens, en s’aidant encore de celui du goût, si une femme est saine ou malade.
Transcrit, modernisé et cité par Philippe Despoix, Le Monde mesuré : dispositifs de l’exploration à l’âge des Lumières, Genève, Droz, 2005, p. 172-174.
James Cook, En relâche à Tahiti (1777-1778), l’auteur assiste à un sacrifice humain5
39The unfortunate victim, offered on this occasion, was, to appearance, a middle-aged man, and was one of the lowest class of the people. But it did not appear that they had fixed upon him on account of his having committed any particular crime, that deserved death. It is certain, however, that they usually select such guilty persons for their sacrifices, or else, vagabonds, who have no visible way of procuring an honest livelihood. Our gentlemen having examined the appearance of the body of the unhappy sufferer, now offered up to the object of these people’s worship observed that it was bloody about the head and face, and much bruised upon the right temple, which denoted the manner in which he had been killed. And they were informed that he had been knocked on the head with a stone.
40The wretches who are destined to suffer on these occasions, are never previously apprized of their fate. Whenever any one of the principal chiefs deems a human sacrifice necessary, on any great emergency, he fixes upon the victim, and then dispatches some of his trusty servants, who fall upon him suddenly, and either stone him to death, or beat out his brains with a club. The sovereign is next acquainted with it, whose presence is said to be absolutely requisite at the solemn rites that follow; and, indeed, on the late occasion, Otoo bore a capital part. The solemnity itself is termed Poore Eree, or the prayer of the chief; and the victim is called Taata taboo or consecrated man.
41The morai where the late sacrifice was offered, is always appropriated for the burial of the king of the whole island, and likewise of his family, and some other persons of distinguished rank. It differs little, except in extent, from the common morais. Its principal part is a large oblong pile of stones, about thirteen feet in height, and contracted towards the top, with a quadrangular area on each side, loosely paved with pebbles, under which the bones of the chiefs are deposited. Not far from the end nearest the sea, is the place of sacrifice, where is a very large whatta, or scaffold, on which the offerings of fruits, and other vegetables are placed; but the animals are laid on a smaller one, and the human sacrifices are interred under the pavement. There are several reliques scattered about the place, such as small stones raised in various parts of the pavement, some with bits of cloth fastened round them, others entirely covered with it; and, upon the side of the large pile, fronting the area are a great number of pieces of carved wood, in which their gods are supposed to reside occasionally. There is a heap of stones, at one end of the large scaffold, with a sort of platform on one side. On this they deposit all the skulls of the human sacrifices which they take up after they have remained under ground for some months. Just above them, many of the carved pieces of wood are placed; and here thẹ maro and the other bundle, which was supposed to contain the Ooro, were laid, during the celebration of the late solemn rites.
42It is probable, that this barbarous custom of offering human victims, prevails in all, or most of the islands of the Pacific Ocean, however distant from each other some of them may be. And though we should suppose that not more than one person is sacrificed at one time, either at Otaheite6 or other islands yet these occasions, in all probability occur so frequently as to make a terrible havock of the human species ; for Captain Cook reckoned no less than forty nine skulls, of former victims, lying before the morai at Attahooroo ; and as none of those skulls appeared to have suffered any considerable change, or decay from the weather, it may be inferred, that but a short time had elapsed since these victims had been offered. This horrid practice, though no consideration whatever can make it cease to be detestable, might, perhaps, be thought less detrimental in some respects, if it contributed to impress any awe for the Deity, or veneration for religion, upon the minds of the spectators. But this was so far from being the case on the late occasion, that though a vast multitude of people had assembled at the morai, they shewed very little reverence for what was transacting. And Omai happening to arrive, after the ceremonies had begun, many of the islanders thronged round him, and were engaged, for the remaining part of the time, in making him recount some of his adventures; to which they listened with great eagerness of attention, regardless of the solemn offices which their priests were then performing. Indeed, the priests themselves, except the one who sustained the principal part, either from their being familiarized to such objects, or from their reposing no great degree of confidence in the efficacy of their religious institutions, maintained very little of that solemnity which is necessary to give to acts of devotion their proper effect. Their habit was but an ordinary one; they conversed together with great familiarity and the only attempt they made to preserve decorum, was by exerting their authority, to prevent the populace from encroaching on the very spot where the rites were performed, and to suffer our gentlemen, as strangers, to come forward. They were, however, very candid in the answers which they gave to any interrogatories that were put to them with regard to this inhuman institution. And, particularly, on being asked, what was the design of it, they replied that it was an ancient custom and was highly agreeable to their god, who came and fed upon the sacrifices; in consequence of which, he granted their petitions. It was then objected, that he certainly did not feed on these, as he was neither observed to do it, nor were the bodies of the sacrificed animals soon consumed; and that as to the corpse of a human victim, they prevented his feeding on that by interring it. In answer to these objections, they gave it as their opinion that he came in the night, invisibly, and fed only on the foul or immaterial part which (these people say) remains about the place of sacrifice, till the carcase of the victim is totally wasted by putrefaction.
43Human sacrifices are not the only barbarous custom that still prevails amongst the inhabitants of Otaheite, though, in many other respects, they have emerged from the brutal manners of savage life. Besides cutting out the jaw bones of their enemies slain in battle, which they carry about with them as trophies, they, in some measure, offer up their bodies to the Eatooa. Soon after an engagement, in which they have come off victorious, they collect all the dead, and bring them to the morai, where, with great form and ceremony they dig a large hole, and bury them all in it as so many offerings to their divinities.
James Cook, A Voyage to the pacific Ocean […] for making discoveries in the Northern Hemisphere, performed under the Direction of Captains Cook, Clerk, and Gore, in the years 1776, 1777, 1778, 1778, 1779 and 1780, London, John Stockdale, John Fielding and John Hardy, 1784, vol. 1, p. 348-353.
44[2 septembre 1777]. L’infortuné qu’on sacrifia à cette occasion, me parut un homme entre deux âges ; on nous apprit qu’il était Towtow, c’est-à-dire, de la dernière classe des insulaires. Je fis beaucoup de recherches, & je ne découvris pas qu’on l’eût désigné pour victime parce qu’il se trouvait coupable d’un crime capital. Il est sûr néanmoins qu’ils immolent, dans leurs sacrifices, des individus qui ont commis des délits graves ; ou bien des vagabonds des derniers rangs de la société, qui courent de bourgade en bourgade, ou d’une île à l’autre, sans avoir de domicile, ou des moyens connus de pourvoir à leurs subsistances ; espèces d’hommes que l’on rencontre souvent sur ces terres. J’eus occasion d’examiner le corps de la malheureuse victime ; je remarquai que le derrière de la tête & le visage étaient ensanglantés ; qu’il y avait une meurtrissure énorme sur la tempe droite : je reconnus alors de quelle manière on l’avait tué. On m’annonça en effet qu’on l’avait assommé à coups de pierre.
45Ceux qui doivent être victimes de cet affreux sacrifice, ignorent l’arrêt prononcé contr’eux ; & ils n’en sont instruits qu’à l’instant où ils reçoivent le coup mortel. Lorsque l’un des grands chefs juge qu’un sacrifice humain est nécessaire, il désigne lui-même l’infortuné qu’on immolera ; il détache ensuite quelques-uns de ses serviteurs affidés, qui tombent brusquement sur la victime, & qui l’assomment à coups de massue ou de pierres. On porte la nouvelle de sa mort au Roi, dont la présence, comme je l’ai déjà dit, est indispensable aux cérémonies qui doivent suivre : O-Too joua en effet un des premiers rôles au sacrifice dont j’ai fait la description. La cérémonie, en général, est appelée Poore-eree, ou prière du chef, & la victime offerte à la divinité Taata-Taboo, ou l’homme dévoué. C’est le seul cas où nous ayons entendu à O-Taïti, le terme de Taboo ; il semble y avoir une signification mystérieuse, ainsi qu’à Tonga. Les habitants de cette dernière île l’emploient, toutes les fois qu’ils veulent désigner des choses, auxquelles il ne faut pas toucher ; mais on se sert alors à O-Taïti du mot raa dont l’acception n’est pas moins étendue.
46Le morai où se passèrent les cérémonies atroces, que j’ai décrites, est surement tout à la fois un temple, un lieu destiné aux sacrifices et un cimetière. C’est celui où on enterre le chef suprême de l’île entière, & il se trouve réservé à sa famille sans aucun doute un lieu de culte, de sacrifice et de sépulture tout à la fois ; c’était dans celui-là que l’on enterrait les chefs suprêmes de l’île entière, et il est réservé à leur famille et à quelques-uns des principaux du pays. Il ne diffère guères de Morais ordinaire que par sa grandeur. La partie la plus remarquable est une masse large & oblongue de pierres, posées l’une sur l’autre, sans ciment ; elle a environ douze ou quatorze pieds de hauteur, elle se resserre au sommet, & elle offre, de chaque côté, un terrein [sic] quarré, pavé de cailloux mobiles, au-dessous desquels on enterre les Chefs. On trouve, à peu de distance de l’extrémité la plus voisine de la mer, le lieu où l’on offre les sacrifices ; il est pavé aussi de pierres mobiles, presque en entier. On y voit un grand échafaud ou Whatta, sur lequel on met les fruits & les différents végétaux qu’on offre à la Divinité ; mais les animaux sont déposés sur des Whattas plus petits, que j’ai déjà indiqués, & on enterre sous diverses parties du pavé, les pauvres malheureux qu’on immole aux Dieux. On aperçoit aux environs, divers monumens de la superstition des O-Taïtiens ; on rencontre, par exemple, de petites pierres qui s’élèvent au-dessus du pavé ; d’autres pierres auxquelles sont attachés des morceaux d’étoffe ; & on trouve, à côté de la grande masse de pierres, qui est en face de l’esplanade du Morai, un grand nombre de morceaux de bois sculptés ; où ils supposent que la divinité réside quelquefois, & qui par conséquent, sont sacrés à leurs yeux. Un amas de pierres, qui est à l’une des extrémités du Whatta, devant lequel on offrit la victime, & qui présente d’un côté une espèce de plateforme, mérite une attention particulière. On y expose les crânes de tous les infortunés qu’on immole aux Dieux ; car on va les déterrer quelques mois après la sépulture ; on aperçoit au-dessus de ces crânes, une multitude de planches de bois : on plaça au même endroit, durant la cérémonie, le Maro, & l’autre paquet qui contient le Dieu Ooro, selon la folle croyance des Insulaires, & que j’ai appelé l’Arche : ainsi on peut comparer cet amas de pierres aux autels des autres nations.
47On ne peut trop regretter qu’une coutume si atroce & si destructive d’un droit sacré dont tous les hommes sont revêtus en naissant subsiste encore dans la Mer du Sud & on est effrayé de la puissance de la superstition qui étouffe les premiers sentimens de l’humanité lors qu’on voit cette institution abominable établie chez un peuple qui n’a plus d’ailleurs la brutalité de la vie sauvage. Ce qui afflige davantage, elle est vraisemblablement répandue sur la vaste étendue des terres de la Mer Pacifique. La conformité des usages & des idiômes que nous avons eu occasion de remarquer entre les îles de cette partie de l’Océan qui se trouvent les plus éloignées, donne lieu de croire qu’elles se rapprochent aussi par quelques-uns des articles les plus importans de leurs cérémonies religieuses. Nous avons su en effet de manière à n’en pouvoir douter que les habitans des îles des Amis sacrifient des hommes à leurs Dieux. Lorsque j’ai décrit la Natche dont nous fumes témoins à Ton-gataboo, j’ai dit que les Insulaires en nous parlant de la fuite de cette Fête nous assurèrent qu’on immolerait dix victimes humaines, d’où l’on peut se former une idée de la multitude de leurs massacres religieux. Nous jugeâmes que les O-Taïtiens ne sacrifient jamais plus d’une personne à la fois mais il est au moins probable que ces sacrifices reviennent souvent & qu’ils enlèvent une foule d’individus car je comptai jusqu’à quarante-neuf crânes exposés devant le Morai ; ces crânes n’avoient encore éprouvé qu’une légère altération & il est clair qu’on avoit immolé quarante-neuf personnes sur cet autel de sang depuis un tems peu considérable.
48Rien ne peut sans doute affaiblir l’horreur qu’inspire une pareille coutume mais ses funestes effets se trouveraient diminués à quelques égards si elle contenait la multitude en lui donnant du respect pour la Divinité ou pour la Religion du pays. Elle est si loin de produire ce faible avantage que la foule nombreuse assemblée au Morai lors du sacrifice auquel nous assistâmes ne parut point du tout pénétrée de ce que firent ou dirent les Prêtres durant la cérémonie. On l’avait déjà commencée quand Omaï arriva & la plupart des Spectateurs se précipitèrent autour de lui ils ne songèrent qu’à lui demander le récit de quelques-unes de ses aventures. Ils l’écoutèrent avec une attention extrême & ils ne s’occupèrent plus du sacrifice. Les Prêtres eux-mêmes trop habitués à de pareilles scènes ou ayant trop peu de confiance à l’efficacité de leurs rites ne prirent point cette gravité imposante nécessaire pour donner du poids aux cérémonies religieuses, j’en excepte néanmoins celui qui faisait communément les prières. Ils avoient l’habit ordinaire des Naturels, ils causaient entr’eux sans le moindre scrupule. Ils interposèrent il est vrai leur autorité afin d’empêcher la populace de venir à l’endroit où se passaient les cérémonies & afin de nous rapprocher davantage du lieu de la scène parce que nous étions étrangers ; mais ils n’imaginèrent rien autre chose pour conserver un air de décence. Ils répondirent d’ailleurs d’une manière très franche aux questions que nous leur fîmes sur cette institution. Lors que je les priai de m’en expliquer le but ils me dirent que c’était une vieille coutume, qu’elle était agréable à leur Dieu qui aimait les victimes humaines ou selon leur expression qui s’en nourrissait ; qu’après une pareille cérémonie ils en obtenaient ce qu’ils voulaient. Je ne manquai pas de répliquer que leur Dieu ne pouvait manger les victimes puisqu’ils ne le voyaient pas & que les corps des animaux demeuraient longtemps intacts ; qu’en enterrant les victimes humaines ils ôtaient les moyens de s’en nourrir. Ils me répondirent que leur Dieu arrivait la nuit sans qu’on l’aperçût ; qu’il se nourrissait de l’âme ou de la partie immatérielle qui selon leur doctrine demeure autour du Morai jusqu’à ce que la putréfaction ait entièrement détruit le corps.
49[le passage suivant n’apparaît pas dans l’édition anglaise de 1784] Il est bien à désirer que cette peuplade aveuglée par la superstition apprenne à regarder avec horreur ces sacrifices humains dont elle régale ses Dieux & qu’elle s’en dégoûte comme elle s’est dégoûtée de l’usage de manger de la chair humaine car on est très fondé à croire que jadis elle était Cannibale. On nous assura qu’il est indispensable d’arracher l’œil gauche de l’infortuné qu’on sacrifie : le Prêtre le présente au Roi ainsi que nous le vîmes nous-mêmes, il l’approche du Monarque à qui il recommande d’ouvrir la bouche mais il le retire sans le mettre dans la bouche du Prince. Ils appellent cette partie de la cérémonie Manger l’homme ou Régal du Chef & c’est peut être un reste des tems où le Roi mangeait véritablement le corps de la victime.
James Cook, Troisième Voyage de Cook, ou Voyage à l’Océan Pacifique… pour faire des découvertes dans l’hémisphère Nord, pour déterminer la position et l’étendue de la côte Ouest de l’Amérique septentrionale, sa distance de l’Asie et résoudre la question du passage du Nord. Exécuté sous la direction des capitaines Cook, Clerke et Gore sur les vaisseaux la « Résolution » et la « Découverte », en 1776, 1777, 1778, 1779 et 1780, traduit de l’anglois par M. D*** (Démeunier), Paris, Hôtel de Thou, 1785, vol. 2, p. 150-156.
502 septembre. L’infortunée victime qu’ils sacrifièrent à leur divinité dans cette occasion me parût être un homme d’âge moyen ; on m’apprit qu’il était un taotao, c’est-à-dire qu’il appartenait à la plus basse classe de la société. Je cherchai à savoir si quelque crime le désignait pour mériter cette mort, mais il n’y avait rien à alléguer contre lui. Il est certain cependant qu’en général ils choisissent pour leurs sacrifices un homme qui mérite une punition, qui vagabonde de lieu en lieu et d’île en île, sans avoir de demeure attitrée ni de gagne-pain honnête, comme on n’en rencontre que trop sur ces terres. J’eus l’occasion de regarder de près le corps du pauvre homme qui avait été sacrifié et de remarquer qu’il avait le visage et la tête ensanglantés et la tempe droite défoncée ; ce qui indiquait la façon dont il avait été tué, et en effet on nous dit qu’on l’avait isolé pour l’assommer à coups de pierre.
51Ceux qui sont appelés à être les victimes de ce culte sanguinaire ne sont jamais instruits du sort qui les attend avant le moment où est porté le coup qui met un terme à leur vie. Quand un des grands chefs estime dans quelque occasion particulière qu’un sacrifice humain est nécessaire, il désigne la victime sur laquelle son choix s’est porté. Quelques-uns de ses hommes de confiance tombent soudainement sur le malheureux et le mettent à mort avec une massue ou à coups de pierre. On prévient le roi, dont la présence, durant la célébration des rites solennels qui suivent est indispensable à ce qu’on m’a dit ; et, en effet, dans le cas présent, nous pûmes voir qu’Otou y avait une part des plus importantes. On appelle cette solennité poure eri, ou prière du chef, et la victime tabou-tabou, ou homme consacré. C’est le seul cas dans lequel nous entendîmes employer le mot « tabou » sur cette île ; il semble y avoir la même signification mystérieuse qu’à Tonga, où cependant on l’emploie pour désigner toutes les choses que l’on ne doit pas toucher. Mais Tahiti le mot raa a aussi ce sens, et une signification très étendue.
52Le moraï est sans aucun doute un lieu de culte, de sacrifice et de sépulture tout à la fois ; c’était dans celui-là que l’on enterrait les chefs suprêmes de l’île entière, et il est réservé à leur famille et à quelques-uns des principaux du pays. Il ne diffère des plus ordinaires que par son étendue. Il se compose principalement de pierres sèches posées les unes sur les autres en un tas de forme oblongue haut d’environ quatorze ou quinze pieds, et plus étroit au sommet. De part et d’autre est réservé un carré de terrain plat recouvert de galets sous lequel on enterre les ossements des chefs. À quelque distance de l’extrémité la plus rapprochée de la mer se trouve aussi l’emplacement où l’on offre les sacrifices qui est aussi recouvert de pierres sur presque toute son étendue. On dépose les fruits et les autres offrandes de même nature sur un grand échafaud appelé ouatta. Il y en a un plus petit pour les animaux et les victimes humaines sont enterrées de place en place sous les pierres. L’ignorance et la superstition se manifestent par la présence de diverses reliques dispersées sur le terrain, telles que des pierres dressées dont certaines sont entourées de morceau d’étoffe, et devant le grand amas de pierre qui fait face à la plateforme il y a un grand nombre de morceaux de bois sculptés qui servent parfois de résidence à la divinité et sont par conséquent regardés comme sacrés. Mais il y a un endroit particulièrement remarquable, c’est un tas de pierres situé à un bout du grand Ouatta devant lequel le sacrifice a été fait à côté d’une sorte de plate-forme et sur lequel sont déposés les crânes des victimes humaines que l’on va chercher sous terre plusieurs mois après les avoir enterrés. On place juste au-dessus des crânes un grand nombre de ces pièces de bois sacrées et c’est aussi là que l’on met, pendant la cérémonie, le maro, et l’autre ballot (que j’appelle l’arche) et qui est censé contenir le dieu Ouro ; ce qui indique sa similitude avec l’autel des autres peuples.
53Il est bien regrettable de trouver encore en vigueur une coutume si horrible par elle-même, et si contraire au droit inviolable à la conservation de soi-même que chaque être humain apporte en naissant ; et c’est au sein d’un peuple qui, à tant d’autres égards, est sorti de la brutalité de la vie sauvage que règnent ces mœurs, tant la superstition a de pouvoir pour contrecarrer les principes d’humanité les plus naturels. Le pis, c’est que ce culte sanguinaire est probablement prédominant sur toutes les îles situées dans la vaste étendue de l’océan Pacifique. La conformité de mœurs et de langue que nos derniers voyages nous ont permis d’établir entre ces îles, si distantes soient-elles les unes des autres, permet de croire que les plus importantes de leurs institutions religieuses leur sont communes. Et nous avons en effet des preuves certaines que des sacrifices humains ont lieu aux îles de l’Amitié. Dans ma description de natche a Tongatabou j’ai rapporté qu’à la suite de cette fête on nous annonçait le sacrifice de dix hommes ; ce qui peut donner une idée de l’importance des massacres religieux sur cette île. Et bien qu’on ait lieu de croire qu’à Tahiti on ne sacrifie dans chaque occasion qu’une seule personne, il est probable que ces occasions se répètent assez souvent pour causer une effrayante perte de vies humaines, car j’ai compté quarante-neuf crânes devant le moraï, au moment même où l’on ajoutait encore un à ce nombre. Comme ces crânes n’avaient encore guère subi les atteintes des intempéries, on peut en conclure que le laps de temps n’était pas long pendant lequel le sang d’un si grand nombre d’infortunées victimes avait été versé sur cet autel.
54Aucune considération ne peut empêcher cette coutume d’être abominable, mais elle pourrait à certains égards être regardée comme moins nuisible si elle avait pour effet d’inspirer à la multitude le respect de la religion et la crainte de la divinité. Cependant, c’est si loin d’être le cas que, bien qu’une grande assemblée se fût réunie au moraï à cette occasion, personne ne semblait témoigner les égards convenables à la célébration des rites qui se succédaient. Omaï étant arrivé lorsque la cérémonie était commencée, beaucoup d’assistants se pressèrent autour de lui et passèrent le temps à lui faire relater quelques-unes de ses aventures, qui retinrent toute leur attention, au détriment de l’office solennel que célébraient leurs prêtres. Et il faut dire que les prêtres eux-mêmes, soit qu’ils fussent trop familiarisés avec ces scènes par l’habitude, soit qu’ils eussent peu de confiance dans l’efficacité des rites, ne mettaient pas dans leur célébration cette solennité qu’exigent les cérémonies religieuses pour être douées de tout leur pouvoir. Ils étaient vêtus comme à l’ordinaire, ils s’entretenaient les uns avec les autres sans le moindre scrupule ; et pour assurer un air de décence à la cérémonie, ils se contentèrent d’écarter avec autorité les assistants du lieu où elle se déroulait afin de nous laisser approcher, nous, étrangers. Ils répondirent cependant sans détour à toutes nos questions et nous dirent que cette coutume était ancienne, et agréable pour leur dieu, qui en faisait ses délices, ou qui suivant leur expression, venait se nourrir de sacrifices, en retour de quoi il leur accordait ce qu’ils demandaient. Nous leur objectâmes qu’on ne voyait pas le dieu se nourrir de ces offrandes, et que les corps des animaux sacrifiés ne disparaissaient pas plus vite que d’autres ; quant aux victimes humaines, on empêchait de s’en nourrir puisqu’on les enterrait. Mais à tout cela ils répondaient que le dieu venait pendant la nuit, restait d’ailleurs invisible, et ne se nourrissait que de l’âme ou partie immatérielle des êtres humains, qui suivant leur doctrine, demeure sur le lieu du sacrifice, jusqu’à ce que la putréfaction du corps soit complète.
55Il serait à souhaiter que l’erreur où sont ces peuples se dissipât et qu’ils eussent pour le meurtre de leurs semblables, accompli dans le dessein de fournir à leur dieu un invisible banquet, la même horreur qu’ils ont de nos jours pour la consommation de la chair humaine ; ils ne l’ont pas toujours eue, car nous avons de bonnes raisons de croire qu’il fut un temps où ils étaient cannibales. Ils nous dirent que le prêtre au cours de la cérémonie devait absolument prélever l’œil gauche du misérable qui a été sacrifié, et le fait est que nous fûmes presque témoins de cet usage. Il présente cet œil au roi, le lui tient devant la bouche, qu’il lui prie d’ouvrir, mais presque aussitôt le retire. C’est ce qu’ils appellent « manger l’homme » ou « nourriture pour le chef » et c’est peut-être un vestige de coutumes anciennes, en un temps où l’on se repaissait réellement du cadavre.
James Cook, Relations de voyages autour du monde, Christopher Lloyd (éd.), traduit de l’anglais par Gabrielle Rives, Paris, la Découverte, 1998, p. 363-369.
Notes de bas de page
1Ce texte est publié dans le Mercure Galant en octobre 1711. Durant cette décennie, les auteurs de ce périodique s’ingénient à proposer des récits fabuleux exposant les richesses de l’Amérique. Pour cela, ils brodent à partir de récits plus anciens ou d’archives manuscrites. Ici, le récit est composé à partir du témoignage d’un imposteur, Mathieu Sagean (dates inconnues), interrogé par plusieurs membres de la Marine et qui a été confondu dès l’année 1702 (voir Relation des avantures de Mathieu Sagean, canadien, Pierre Berthiaume (éd.), Montréal, les Presses de l’université de Montréal, 1999). En 1711, Charles Du Fresny, alors auteur du Mercure Galant, a placé cette pièce dans la partie dédiée à la littérature. Il semble alors possible d’oublier l’origine douteuse du récit et d’en faire une fable exotique reprenant les lieux communs des récits de l’Amérique.
2L’océan Pacifique.
3L’océan Pacifique.
4Louis-Armand de Lom d’Arce, Baron de Lahontan (1666-1716) relate les voyages qu’il a effectués entre 1683 et 1693 en Amérique du Nord comme officier de la Marine. Noble mais ruiné par les dettes familiales, il participe aux guerres iroquoises de la fin du siècle où s’expriment à la fois les tensions entre les tribus amérindiennes et les guerres entre les puissances coloniales que sont les monarchies anglaises et françaises. La publication des livres de Lahontan en Hollande à partir de 1702 s’explique par sa situation d’exil. En conflit avec les autorités coloniales, il erre en Europe de 1694 jusqu’à sa mort en 1716. Ses récits paraissent sous plusieurs formes : lettres dans les Nouveaux Voyages de l’Amérique septentrionale, récit de voyage dans les Mémoires de l’Amérique septentrionale, dialogue dans les Dialogues ou entretiens avec un Sauvage (1703). Son écriture se caractérise par des parallèles entre les Amérindiens et les Européens. Connaissant un succès de librairie, ses ouvrages ont aussi été réécrits par les journalistes de Hollande – l’auteur exilé Gueudeville notamment. Les ouvrages de Lahontan – et leurs traductions – tenaient une place importante dans les bibliothèques des philosophes des Lumières.
5Le récit du voyage de Cook est constitué essentiellement à partir d’un journal rédigé au cours de l’expédition et il a été mis en forme à son retour pour être publié. Traduit très rapidement en plusieurs langues, on peut observer des variantes importantes, parfois d’un paragraphe entier comme dans les deux extraits qui suivent. À la version française du xviiie siècle fait suite une version récente en français modernisé.
6Tahiti.
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