Du haut en bas ou banquiers et fripiers
Comédie-vaudeville en deux actes (imitée de l’allemand de Nestroy)
p. 204-295
Note de l’éditeur
Représenté, pour la 1ère fois, à Paris, sur le théatre du Palais-Royal, le 8 juillet 1812
Texte intégral
PERSONNAGES | ACTEURS |
HABITANTS DU PREMIER ÉTAGE | |
DUROSOY, riche banquier | M. ALLARD |
ÉMILIE, sa fille | Mlle ÉMILIE |
ROSINE, femme de chambre | Mlle JOSÉPHINE |
SAINT-GAUDENS, prétendu d’Émilie | M. GRASSOT |
BERNARD, caissier | M. ALDRY |
ROUSSILLON, chasseur | M. LHÉRITIER |
FRÉDÉRIC, domestique | M. BERGERON |
Le Notaire, l’Huissier, plusieurs Enchérisseurs, Invités des deux sexes, Musiciens | |
HABITANTS DU REZ-DE-CHAUSSÉE | |
LORIOT, marchand fripier | M. LEMÉNIL |
BALTHASAR, son beau-frère | M. ALCIDE-TOUSEZ |
ADOLPHE, fils de Loriot | M. BERGER |
CHRISTOPHE, enfant de 7 à 8 ans | Le petit LEMEUNIER |
MARIANNE, nièce de Loriot | Mlle BIRON |
M. CANELLE, portier de la maison | M. BARTHÉLÉMY |
UNE MARCHANDE DE FRITURE | Mme PHILIBERT |
Un Cabaretier, une Laitière, un Rôtisseur, une Blanchisseuse, quatre Fripiers, deux hommes et deux femmes; un Porteur d’eau, un Boulanger | |
1La Scène se passe à Paris, en 1829.
Acte Premier | |
Un salon au premier étage. Porte principale au fond; de chaque côté, candélabre avec bougies. Portes latérales. À gauche du public, au premier plan, une fenêtre praticable. À droite, en face, une cheminée élégamment garnie. Candélabres des deux côtés de la glace. Meubles riches. Guéridon devant la cheminée. | Une boutique au rez-de-chaussée. Au fond, porte ouvrant sur la rue. Portes latérales. À gauche du public, au premier plan, une fenêtre à hauteur d’appui, devant laquelle est une table ; au fond, du même côté, contre le mur, un lit de sangle plié. Au milieu de la boutique, un gros poêle avec tuyau faisant coude, et débouchant vers la rue. À droite, une vieille armoire assez haute. Table de sapin, chaises, tabourets de paille, etc., etc. |
NOTA : le premier personnage inscrit tient la gauche du spectateur, et ainsi de suite pour les deux parties de l’ouvrage | |
SCÈNE PREMIÈRE | |
ROUSSILLON, FRÉDÉRIC, un plumeau à la main.
ROUSSILLON, étendu dans un fauteuil, à droite. Il ne faut jamais s’y rendre au premier coup… ça gâte les maîtres! On sonne encore, le Domestique va au fond.
ROUSSILLON, se levant vivement. Faisant l’empressé. Approchez ce fauteuil… fermez la fenêtre. Durosoy paraît au fond. Frédéric ferme la fenêtre à gauche, et avance un fauteuil du même côté. | MARIANNE, costume très-simple, bonnet ; CHRISTOPHE, petit gamin ; LORIOT, en vieille redingote. Il écrit sur une table, à droite. MARIANNE. Vous en dînerez mieux, monsieur… LORIOT, jetant la plume avec colère. Finirez-vous, marmaille!… Ah! que je regrette ma pauvre femme!… elle leur donnait si bien le fouet! Emmène-le donc! MARIANNE. Oui, mon onque… Monsieur Christophe, allons faire joujou à l’école. CHRISTOPHE, lui faisant la nique. Oh! c’est embêtant l’école!… ahais! Il sort, suivi de Marianne, par la porte du fond.
Il recommence ses calculs. |
SCÈNE II. | |
LES MÊMES, DUROSOY. DUROSOY, tenue riche, étoffée. Qu’est-ce que cela signifie, drôles?… me faire sonner deux fois! ROUSSILLON, poli et calin. Je préparais tout ce qu’il faut à monsieur pour changer. FRÉDÉRIC, à part. Menteur *! ROUSSILLON. Quand il revient de la Bourse, il est toujours en nage. Les conceptions du génie… ça échauffe tellement! DUROSOY, flatté, et s’asseyant. À la bonne heure, au moins! Voilà un serviteur attentif, prévenant. FRÉDÉRIC, à part. Et voleur! DUROSOY. Ce n’est pas comme ces butors. (Tendant son mouchoir avec lequel il s’est essuyé le front.) Un mouchoir… ROUSSILLON, en tirant un de sa poche à la dérobée. J’avais prévu que monsieur en aurait besoin… FRÉDÉRIC, bas. Il se sert du linge de monsieur… Pas gêné ! (Le voyant le mettre dans sa poche.) Et il fait le mouchoir!
AIR: Vaudeville de Turenne. Tous ces sots-là, qui n’ont pas ma science, Se récriaient: Quoi ! sur cette valeur, Deux millions !… c’est par trop d’imprudence; S’il arrivait une baisse, un malheur !… — Comme si, moi! je craignais le malheur ! ROUSSILLON. Vous le plus grand financier du royaume !… Si le malheur à vous venait s’frotter; C’est un roquet qui voudrait culbuter La colonn’ de la plac’ Vendôme! DUROSOY, avec complaisance. J’aime la comparaison… elle ne manque pas d’élévation… (Il se lève.) Flatteur ! (Il lui donne un petit coup et passe à droite.) Le fait est que tout me réussit à miracle *!
ROUSSILLON, étonné. Ah ! mademoiselle Émilie ! DUROSOY. Oui, mon cher… le frère d’un de mes anciens correspondants de Marseille, qui a hérité d’une fortune colossale.
* Roussillon, Durosoy ROUSSILLON. Vous n’aurez qu’à vous présenter ! DUROSOY, avec certitude. Je le crois… Il reprend la gauche.
DUROSOY. Oui, demain… Ici, c’est trop petit… mes grandes affaires y étouffent ! As-tu vu mon notaire ? Quand me débarrasse-t-il de cette bicoque-ci ? ROUSSILLON. Demain, monsieur… aux enchères… Les affiches sont posées. DUROSOY, s’asseyant. Consultant son carnet. Très bien ! Je mettrai ça dans le nouvel emprunt. ROUSSILLON, à part. Si je pouvais en tâter ! (Haut.) Pardon… monsieur est si bon !… Vous savez, mon cousin… DUROSOY, avec dédain. Ton cousin ? ROUSSILLON, à part. S’il se doutait que c’est moi ! (Haut.) Il a encore mis deux cents francs de côté. (À part.) Ce que j’ai gagné sur les mémoires de la semaine. (Haut.) Ça lui fait juste 4.000 francs… et si monsieur avait la bonté de les faire travailler… DUROSOY. Est-ce que je me mêle de ces misères-là ? Donne-les au caissier … À cause de toi … j’en ferai sept pour cent à ton cousin ! ROUSSILLON, à part. Sept pour cent de son argent !… C’est honnête.
ROUSSILLON, prenant sur le guéridon un papier. Voilà le menu du souper… Primeurs… gibiers, poissons… DUROSOY, parcourant le papier. Très-bien ! Pour ordinaire… du champagne frappé.
AIR: Il mérite une leçon. Cette fête financière Ne sera pas sans profit. La dépense qu’on sait faire Double toujours le crédit. Ils sortent, Durosoy par la droite, Roussillon par le fond. |
Il ramasse ses guenilles et va les reporter. LORIOT AIR: Il mérite une leçon. Quel guignon ! quelle misère ! Ah ! quel commerce maudit ! Voilà tout notre inventaire, Pas un sou ! plus de crédit ! Et encore si ce maudit Balthasar apportait quelque chose !… |
SCÈNE III | |
BALTHASAR, vêtu pauvrement, en veste ; LORIOT. BALTHASAR, arrivant par le fond. Gaiement. Eh ben ! me v’là, moi ! Rien dans les mains, rien dans les poches ! LORIOT, indigné. Vous aurez été au cabaret, vous n’en sortez pas !… BALTHASAR. Vous voyez bien que si, puisque me v’là… Fripier atrabilaire ! si vous étiez philosophe, vous sauriez que l’homme a besoin de s’étourdir sur les chagrins de cette vallée de larmes ! Et le vin est le spécifique naturel… quand il est naturel… Vous-mêmes, vous ne l’haïssez pas… papa Loriot ? LORIOT, hochant tristement la tête. Ah! dans la passe où nous sommes !… plus de crédit… des dettes… gros comme nous !… et trois termes de ce logement échus… BALTHASAR. Trois termes ! déjà ?… Oui… (Comptant sur ses doigts.) Un… deux… trois… Juste, depuis que nous y sommes ! LORIOT. Et le propriétaire ?… Ce Crésus de là-haut, qui ne peut pas nous souffrir… nous mettra à la porte ! BALTHASAR, menaçant le plancher. Orgueilleux financier, s’il l’osait!… (Froidement.) Eh bien… nous nous en irions… Quand on est philosophe… LORIOT. S’en aller?… Et où ça? BALTHASAR. Dans un autre local… nous aurons trois termes devant nous… ça nous donnera du temps !… LORIOT, furieux. Allez-vous-en au diable ! Fainéant ! propre à rien ! mange-tout ! BALTHASAR, se fâchant. Ah ! mais… compère Loriot, vous oubliez que je suis votre associé… La maison Loriot et compagnie. LORIOT. Oui, une belle opération ! (Soupirant.) Ah! pourquoi ai-je quitté Strasbourg, où j’étais tailleur… il y a douze ans. BALTHASAR. En 1817, bonne année! Le vin n’était pas cher. LORIOT. Mais en perdant ma pauvre femme… j’avais perdu la tête. BALTHASAR. Ah ! ma pauvre sœur ! je l’ai bien pleurée… Mon Dieu ! comme elle faisait les choux rouges aux saucisses !… LORIOT. Et puis… l’ambition !… pas pour moi… mais pour mes enfants… (Avec intention.) Pour Adolphe surtout, mon aîné, que j’ai fait élever comme un prince ! BALTHASAR. Dam ! il sait lire, écrire et compter… Et quand il voudra redoubler sa philosophie… je suis là… car je l’aime, Dodophe… quoique je ne soie pas content de lui !… Quand il est arrivé hier, je lui ai dit : Mon neveu, dans les bras de votre oncle ! Il regardait les manches de ma veste… C’est de l’orgueil, ça. (Montrant ses manches trouées.) Je sais bien que c’est un spectacle déchirant… (Regardant son pantalon.) Tiens ! et les genoux aussi… faut que je les raccommode. Il s’assied à gauche, près de la table, sur laquelle il y a une pelote garnie ; il enfile une aiguille et fait des reprises à ses genoux. LORIOT, se promenant. Non ! je ne crois pas qu’il y ait sous la calotte des cieux un homme plus enguignonné que moi ! BALTHASAR, travaillant une jambe sur l’autre. Et moi donc, s’il vous plaît ?… qui a été coutelier… qui a été cordonnier, bijoutier !… Fatigué d’enrichir les autres, je m’établis à mon compte, et je fais quatre fois banqueroute… dans un an… ça devenait insipide !… Je me mets alors chez mon beau-frère, et je meurs de faim ! Faites-moi le plaisir de me dire si c’est là une existence ! LORIOT. Eh ben… Changez-en ! BALTHASAR, changeant de jambe et continuant ses reprises. J’y ai bien pensé… Je n’ai plus qu’à me faire auteur !… J’ai vu dans un journal que la littérature et la friperie avaient beaucoup de rapports… et j’ai l’idée d’un ouvrage sur l’art de couper en plein drap… et de retourner les vieux habits !… Voilà Dodophe ! LORIOT. Chut ! | |
SCÈNE IV | |
BALTHASAR, ADOLPHE, LORIOT. Adolphe est vêtu simplement, mais en frac propre, et fait contraste avec les deux autres. ADOLPHE, sans les voir. Impossible de la retrouver… J’ai couru vainement. LORIOT, lui tendant la main. Te v’là, mon garçon ? ADOLPHE, la lui serrant. Ah ! bonjour, mon père ! BALTHASAR, tendant la main. Mon neveu, je vous salue… ADOLPHE, sans lui répondre. À son père. Vous vous portez bien aujourd’hui? LORIOT, le regardant avec plaisir. Pas mal, mon enfant… Mais toi, je te trouve changé… BALTHASAR. Oui, un peu pâlot. (Tendant toujours la main.) Mon neveu, je vous réitère… LORIOT. Tu n’as rien qui te tourmente?… (Se croisant les bras.) Ah ! ça, pourquoi as-tu quitté le Havre, où je t’avais procuré une si bonne place ? ADOLPHE, embarrassé. Mais… pour vous voir, mon père… pour passer quelques jours avec vous. BALTHASAR, piqué de son peu d’attention. Ah ça, monsieur, je vous trouve bien froid… je vous présente mes devoirs, monsieur. Il se met entre eux *. ADOLPHE. Ah ! pardon, mon oncle… bonjour ! BALTHASAR. C’est heureux ! La voix de la nature a diablement de peine à se faire entendre de vous… LORIOT, à part, le regardant. Ça n’est pas clair… BALTHASAR, bas. Je vas le faire jaser… (A Adolphe.) Vous avez déjeuné, mon neveu ? ADOLPHE, distrait. Moi, non… je ne sais… je n’ai pas faim!… Il va s’asseoir à gauche. LORIOT, se récriant et passant à lui **. Il n’a pas déjeuné !… Je ne m’étonne plus… pauvre garçon ! Il faut courir… (bas) emprunter à quelque voisin. (A Balthasar.) Si je m’adressais à la marchande de tabac ? BALTHASAR, bas. Tâchez de lui tirer une carotte. AIR: A la grâce de Dieu. On dit qu’ell’ fait un peu d’usure, Ell’ demand’ra p’t-être un billet ; Si même ell’ veut ma signature, Eh bien, j’endoss’rai votre effet. LORIOT, bas. Toi, tâch’ de savoir le mystère, Bien sûr, il a quequ’ chos’ sous jeu! BALTHASAR. Et vous, rapportez d’la bonne chère, Du pain, du vin… Adolphe sort de sa rêverie et entend cela. LORIOT, se dégageant. C’est bon, morbleu!
** Adolphe, Loriot, Balthazar BALTHASAR. Et puis, si c’la se peut, Un petit pot au feu… En le suivant. J’demande un pot au feu, A la grâce de Dieu ! Loriot sort par le fond, Balthasar revenant par la gauche, les bras en l’air. Un pot au feu, À la grâce de Dieu ! Pendant ceci, Adolphe est passé à droite et dépose son chapeau sur la table. | |
SCÈNE V. | |
Elle agite la sonnette qui est sur le guéridon.
ROSINE, à droite. Quand mademoiselle voudra… ROSINE, à part, sur le devant. Qu’est-ce qu’elle a donc ?
ROSINE, étonnée, et se rapprochant. Qu’est-ce donc, mademoiselle ?… Comment ! des larmes ?… ÉMILIE, avec tristesse. Ah ! ma pauvre Rosine !… j’ai bien du chagrin… mon père vient de m’annoncer qu’il allait me marier ! ROSINE. Eh bien, il n’y a pas de quoi se désoler. ÉMILIE. Mais si fait !… Quand on pense à un autre. ROSINE. Encore les mêmes idées !… Ce jeune homme du Havre, vous y pensez toujours… qui sait si vous le reverrez jamais ?… qui sait s’il était digne de vous ? ÉMILIE. Oh! très digne… par ses sentiments !… j’en suis sûre. ROSINE. Mais la fortune ? ÉMILIE. Que m’importe !… mon père est si riche !… il en aurait pour deux… Mon rêve à moi, vois-tu, Rosine, ce serait d’épouser quelqu’un qui me devrait tout… et qui m’aimerait, bien entendu. ROSINE. Est-ce qu’on peut ne pas vous aimer ? vous êtes si bonne ! ÉMILIE. Au lieu de cela, un mari que je n’aurai jamais vu… qui viendra m’offrir sa main, comme on vous invite pour une contredanse… (L’imitant.) Mademoiselle, vous n’êtes pas engagée? Non, monsieur. — Voulez-vous me faire l’honneur. — Avec plaisir. — (D’un ton boudeur.) Hum, c’est gentil !… Elle fait deux pas. ÉMILIE, à droite. Avec un soupir. Tu crois ? Allons ! Elles rentrent à droite. | BALTHASAR, ADOLPHE. ADOLPHE, frappé des derniers mots. Qu’ai-je entendu ! Quoi ! mon oncle, vous seriez gênés à ce point ? BALTHASAR, montrant son habit. A tous les points possibles, mon cher neveu… Ruinés sur toutes les coutures. ADOLPHE. O ciel ! BALTHASAR. D’un moment à l’autre nous pouvons êtres logés aux frais du gouvernement. Moi qui suis philosophe… ADOLPHE. Pauvre père ! Et moi qui devrais être son appui, je ne reviens que pour lui être à charge. BALTHASAR. Comment ? ADOLPHE. Je n’osais le lui dire… je n’ai plus de place… je suis renvoyé. BALTHASAR. Vraiment !… (Il l’embrasse.) Tu es bien le neveu de ton oncle, va… Embrasse-moi ! Et qu’est-ce que tu as fait pour obtenir cet avancement ? ADOLPHE, soupirant. Aurai-je le courage de vous l’avouer ? BALTHASAR. Aye-le, Dodophe ! verse tes chagrins dans le sein paternel de ton oncle. ADOLPHE. Eh bien, apprenez donc que je suis amoureux ! BALTHASAR. Belle histoire ! Pardi ! moi aussi ; l’amour est la faiblesse des hommes forts !… J’adore ma petite Marianne… Et toi ? ADOLPHE, avec chaleur. Il y a trois mois… au Havre… une jeune personne charmante… dont j’ignore le nom… et qui, dans une promenade sur le bord de la mer, était emportée par son cheval… BALTHASAR. Diable ! l’amour va vite comme ça. ADOLPHE. Séparée de sa société, elle allait être précipitée par-dessus les falaises, lorsque je m’élance, au risque d’être entraîné moi-même… je la reçois dans mes bras mourante de frayeur… BALTHASAR. Alors, tu prends aussi le mors aux dents et tu lui déclare ta passion ? ADOLPHE. Ah ! mon oncle ! BALTHASAR. Dame! ça se fait ! ADOLPHE. J’étais plus tremblant qu’elle !… Sa tante, qui l’avait crue perdue, l’embrassait, l’accablait de caresses, et faisait à peine attention à moi ! On la fit monter en voiture… BALTHASAR. Et on t’invita à venir manger un morceau ? ADOLPHE, haussant les épaules. Elle me jeta un dernier regard, qui semblait me dire : Pensez à moi, je ne vous oublierai jamais ! BALTHASAR. Et puis ? ADOLPHE, tristement. Et puis… je ne l’ai plus revue !… BALTHASAR. Ah ! prout !… Ça ne finit pas très-bien ! ADOLPHE, vivement. Désolé de ne pas lui avoir demandé son nom, celui de son père… pendant deux mois je courus la ville, les environs du Havre… le soir, je ne quittais pas le spectacle… ce qui me fit perdre ma place… mais je ne le regrettai guère… la maison Fournel était près de manquer… BALTHASAR. Comme la maison Loriot et compagnie… une crise commerciale ! Et tu es revenu ? ADOLPHE, vivement. Enchanté de me rapprocher de ma belle inconnue ; car j’avais découvert qu’elle était repartie pour Paris. J’ai déjà parcouru les boulevards, la Chaussée-d’Antin, les Tuileries… BALTHASAR. Enfant ! Puisque tu n’as pas son numéro !… Et si elle loge aux Batignolles ?… ADOLPHE. Qu’importe ! BALTHASAR, enflant sa voix. Insensé ! Elle a des chevaux, et tu es-t-à pied… vous ne pouvez pas marcher ensemble. Iras-tu demander sa main ? ADOLPHE. Qui sait ?… Aujourd’hui, avec du travail, de l’activité, tout le monde peut arriver… et je serais si fier de m’élever jusqu’à elle !… BALTHASAR. Voilà la tête qui part ! ADOLPHE. Que je la retrouve seulement, et rien ne me semble impossible. Il va reprendre son chapeau.
Il sort par le fond.
Il le suit vivement.
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SCÈNE VI. | |
BALTHASAR, revenant en scène, à gauche. BALTHASAR. O les scélérates de femmes !… v’là comme elles nous font aller, pourtant ! Je me reconnais là !… Quand je suis une heure sans voir ma petite Marianne, je sens un vide… (Se tâtant.) Dire qu’il ne me faudrait qu’un coup de bonheur… pour l’épouser… (Tirant avec mystère un billet de loterie qu’il regarde à la dérobée.) Seulement un terne de trente sous… Gueuse de loterie ! m’a-t-elle mangé des petits verres… Encore un billet que j’ai pris à la marchande de friture… (bas) en cachette !… parce qu’un philosophe qui nourrit des numéros… (Lisant d’un ton chantant.) Tirage de Bordeaux… 5, 19… MARIANNE, en dehors, sans être vue. Ah! ben, passez donc vot’ chemin !… Est-ce que je vous connais ? | |
SCÈNE VII. | |
SAINT-GAUDENS, une canne à la main. Dites que c’est monsieur Saint Gaudens de Marseille! ROUSSILLON, reparaissant à la porte de gauche. Saint-Gaudens !
SAINT-GAUDENS, se retournant. Roussillon ! c’est toi ! tu es presque devenu beau garçon… tu es bien changé !… ROUSSILLON. Et monsieur pas du tout… (À part.) Il est toujours affreux ! (Haut.) Ah ça, c’est donc vous qui venez épouser mamzelle Durozoy ? SAINT-GAUDENS. Oui, j’avais des fonds à placer… on me conseillait du trois, du cinq… J’ai dit : Bah ! j’aime autant un bon mariage… une belle dot ! c’est un placement comme un autre… j’aurai la femme par-dessus le marché ! ROUSSILLON, à part. Il a des fonds ! (Haut.) Donnez vous-donc la peine de vous asseoir *. Il approche le fauteuil de gauche. Saint-Gaudens s’y met en s’essuyant la poussière, et ils ont l’air de causer. * Saint-Gaudens, Roussillon, SAINT-GAUDENS, qui s’est levé. Ah ça, je crois qu’il faut faire un bout de toilette pour développer ses grâces !… ROUSSILLON. Je vais défaire votre malle. SAINT-GAUDENS. Tiens, voilà la clef… Roussillon entre dans la chambre à gauche. Saint-Gaudens rajuste sa coiffure.
| BALTHASAR, MARIANNE, paraissant au fond. BALTHASAR, serrant son billet. Oh ! Marianne ! (A Marianne.) À qui en avez-vous donc, tendre amie ? MARIANNE. Oh ! rien… un monsieur qui m’ennuyait… BALTHASAR, jaloux. Criminelle fiancée ! vous osiez parler à un homme quand je ne suis pas là ? MARIANNE. Pourquoi n’êtes-vous pas là quand on me parle ? BALTHASAR. Je ne peux pas être partout… et qu’est-ce qu’il vous disait ? MARIANNE, d’un air indifférent. Des bêtises ; il voulait me prendre la taille ! BALTHASAR, reculant à gauche. Quelles manières décolletées !… le scélérat!… (Tragiquement.) Quel est son nom, son pays et ses dieux ?
MARIANNE. Ah ! tu vas recommencer tes scènes de jalousie… Va te promener… tu m’embêtes !…
Il lève la main, et la fait passer à gauche. MARIANNE, se détournant, avec un petit cri. Ah !
Il s’assied à droite, près de la table, et feuillette le registre. Marianne rit en dessous, prend une terrine qui est sous la table de gauche et épluche des pommes de terre. Ils se tournent le dos. (Silence.)
MARIANNE, gaiement. Tiens, tu ne devais plus me parler, toi ! BALTHASAR, se rapprochant. Il y en avait donc à la maison, des pommes de terre ? MARIANNE. Oh! pas lourd !… un restant d’hier. BALTHASAR, en prenant une. Fallait donc le dire ! ce pauvre Adolphe qui n’a pas déjeuné… (il mord dedans.) Ça lui aurait fait prendre patience.
Elle fouille dans son tablier. BALTHASAR, ouvrant de grands yeux. Trois pièces cent sous !… Chère enfant !… et j’ai pu te croire coupable !… Il l’interroge du geste. AIR: Jeune Châtelaine (Aladin) ou Au clair de la lune. MARIANNE. L’ouvrag’ que j’ai faite !… BALTHASAR, attendri. Tes bretell’s n’est-c’ pas ! MARIANNE. Va vit’fair’l’emplette D’un bon p’tit repas ! BALTHASAR, avec admiration. Mesdam’s, mesd’moiselles, Quel beau dévoûment !… Avec ses bretelles Sout’nir son amant ! Ah ! des larmes d’admiration ! (Changeant de ton.) Du vin à quinze, n’est-ce pas ? MARIANNE. Comme tu voudras… MARIANNE, se laissant embrasser. Dépêche-toi… Je vais voir s’il y a de quoi allumer du feu. BALTHASAR, montrant son cœur, avec sentiment. S’il n’y en a pas, tu en trouveras toujours là ! Il sort par le fond en lui envoyant des baisers. Elle rentre en riant dans la pièce de gauche. |
SCÈNE VIII. | |
ROUSSILLON, revenant, un gilet, une brosse et un habit à la main; SAINT-GAUDENS. ROUSSILLON. Ah ça, monsieur, vous savez l’intérêt que j’ai toujours pris à vos affaires ! SAINT-GAUDENS, ôtant son habit. Oui… tu regardais mes affaires comme les tiennes. ROUSSILLON, l’habillant. Pour épouser mademoiselle Durosoy, vous avez donc fait fortune ? Autrefois, vous ne faisiez que manger de l’argent *. SAINT-GAUDENS. J’ai continué cette profession… la plus facile et la plus appropriée à mes goûts… Seulement, aujourd’hui, c’est l’argent de mon frère que je mange, vu qu’il m’a laissé tous ses biens. ROUSSILLON, d’un air gai. Ah ! il est mort ? SAINT-GAUDENS, de même. Oui, d’une maladie de langueur ! ROUSSILLON. Mais n’avait-il pas un enfant, d’une demoiselle noble… dans le duché de Bade ?… SAINT-GAUDENS. Oui, un mariage secret… Forcé de s’expatrier, au diable… à Séringapatam… Pendant son absence… le marmot avait été confié… ROUSSILLON, avec un geste d’abandon. Ah! oui, je comprends ! SAINT-GAUDENS. Du tout… à une nourrice de Strasbourg, la femme d’un pauvre tailleur… Charlotte… Macker, Müller, Schukler… quelque chose comme ça ! Au bout de dix-sept ans, mon frère se dépêche de revenir… avec des tonnes d’or et une santé de deux sous… (Riant.) Ils étaient tous morts ! Impossible de rien découvrir… mon pauvre frère, désespéré, revient à Marseille, et le voilà mort comme les autres. ROUSSILLON. Vous avez dû être inconsolable…
SAINT-GAUDENS, jouant la douleur. Ah!… Passe-moi mon habit… D’autant que cet excellent frère me laisse toute sa fortune… à défaut de son fils… et des gants beurre frais… par un testament en bonne forme… dont j’ai une expédition avec moi… pour toucher ici des fonds considérables… ROUSSILLON, lui donnant son chapeau. Vous êtes né coiffé. Et cela vous a donné l’idée de venir vous marier ? SAINT-GAUDENS. Et m’amuser… me distraire. (Faisant jouer sa badine.) Dis donc, maroufle, depuis que je suis venu à Paris, il me semble que les femmes ont plus jolies que jamais. ROUSSILLON. L’espèce a beaucoup gagné !… Vous avez déjà vu cela, vous !… Toujours mauvais sujet ! SAINT-GAUDENS. Regarde le physique… Joconde dans le sang ! (Avec mystère.) Et tiens, sans aller plus loin… tout à l’heure, ici, en bas, un petit minois chiffonné… ROUSSILLON. Ah ! Marianne ! la nièce du fripier… SAINT-GAUDENS. Tu la connais ? ROUSSILLON, l’excitant. Un bijou ! SAINT-GAUDENS. Le velouté de la pêche !… Est-ce que tu crois que… ROUSSILLON. En s’y prenant adroitement ! SAINT-GAUDENS. Fripon ! Tu m’aideras. ROUSSILLON, se révoltant. Oh ! SAINT-GAUDENS. Je saurai reconnaître. ROUSSILLON, saluant. Ah ! SAINT-GAUDENS. Tu sais que je suis généreux. ROUSSILLON, hochant la tête. Hum! comme ça… Quand vous m’avez donné mon compte, vous deviez y joindre un habit… que j’attends encore. Il regarde l’habit. SAINT-GAUDENS. Un habit ?… (Lui montrant celui qu’il vient de quitter et qu’il a jeté sur une chaise.) Tiens, prends celui-là ! Tu le vois… toujours large… toujours grand ! ROUSSILLON, à part, prenant l’habit. Pas trop grand pour moi *… Mais je ne le laisserai pas manger aux vers… Je vais le vendre tout de suite. SAINT-GAUDENS. Ah ça… DUROSOY, en dehors, à droite. Comment ! il est arrivé ? ROUSSILLON. Chut !… votre beau-père ! De la tenue. SAINT-GAUDENS. Énormément de tenue. Roussillon sort par le fond. * Ou un peu trop grand, ou assez grand (selon le rapport de la taille entre les deux acteurs) | |
SCÈNE IX. | |
SAINT-GAUDENS, DUROSOY. DUROSOY. Ah! le voilà !… Mille pardons ! j’étais en train de signer ma correspondance. Mon cher monsieur Saint-Gaudens… Il va lui prendre la main. SAINT-GAUDENS, qui se confond en politesses. Bien flatté ! DUROSOY, à part. Hum ! je le croyais plus jeune. (Haut.) Et vous avez fait un bon voyage ? SAINT-GAUDENS. Excellent ! DUROSOY. Je suis ravi que vous soyez arrivé. Nous avons justement ce soir une petite réunion d’amis intimes… trois cents personnes. SAINT-GAUDENS. Entre nous, sans façon… c’est ce qu’il faut pour une première entrevue. DUROSOY, lui serrant la main. Ce cher ami ! (À part.) Je le croyais mieux que ça. (Haut.) Vous ne ressemblez pas à votre frère ? SAINT-GAUDENS. Oh ! c’est que je suis un peu fatigué… Et votre charmante demoiselle ? DUROSOY. Elle est à sa toilette ; mais je vais vous présenter. Il revient à Saint-Gaudens. SAINT-GAUDENS, l’arrêtant. Ne la dérangez pas, je vous en supplie ! Moi-même, j’ai quelques courses, quelques emplettes à faire, la corbeille à commander. (D’un air prétentieux.) Il faut bien que le présent fasse passer le futur. Il rit sottement. DUROSOY, à part. Je lui croyais plus d’esprit que ça. SAINT-GAUDENS, à part. Il est bête comme une oie, le beau-père ! DUROSOY. À votre aise, mon gendre, faites comme chez vous. Nous dinons à sept heures. SAINT-GAUDENS, avec beaucoup de saluts. J’y serai, beau-père… Je vous baise les mains… Il sort par le fond. DUROSOY, le reconduit et le regarde. Quelle diable de tournure ! Ce que c’est que de choisir des gendres par correspondance… Après tout, il n’y a pas grand mal, c’est une garantie pour le bonheur de ma fille… Ce n’est pas celui-là qui courra les aventures !
Il sort par la droite. | LORIOT, entrant par le fond. Je crois qu’aujourd’hui, je ne trouverais pas une corde pour me pendre !
MARIANNE, ramenant Christophe, par le fond. Avance donc, petit flâneur ! CHRISTOPHE, accourant*. Me v’là, papa ; j’ai bien dit mon catéchisse. P’pa j’ai faim ! LORIOT, le repoussant brusquement. P’pa, j’ai faim ! Est-ce qu’on ne t’apprend que ça à l’école ? L’Enfant s’en va dans un coin. LORIOT. Serre-toi le ventre… et nous aussi. MARIANNE. Mais du tout, mon onque. J’ai donné de l’argent à Balthasar ; il a été aux provisions… et tenez, je l’aperçois qui accourt. * Marianne, Loriot, Christophe BALTHASAR, accourant joyeux. Me v’là !… me v’là * !… TOUS. Avec le dîner? BALTHASAR, montrant un paquet qu’il porte. Présent ! (Criant.) Et un fameux ! CHRISTOPHE, accourt et s’accroupit près du paquet. C’est-il du fromage d’Italie** ? BALTHASAR, le faisant tomber sur le derrière. A bas les pattes, grand va de la gueule ! CHRISTOPHE, grognant. Hen !… Il s’en retourne à l’extrême gauche. BALTHASAR, développant son paquet. Vous direz encore que je n’entends rien au commerce… Le v’là, vot’ dîner… Il montre l’habit qu’avait Saint-Gaudens. TOUS. Un habit ! MARIANNE. Pour cinq ? LORIOT. Il n’en fait jamais d’autres ! BALTHASAR. Mais c’est l’opération qu’il faut voir… vrai Louviers ! LORIOT, tâtant l’habit ***. C’est du propre !… drap fin… mais usé… Qu’est-ce qu’on en veut? Deux pièces cent sous ? BALTHASAR. Allons donc ; je l’ai eu pour rien ! MARIANNE. Bah ! BALTHASAR. Pour quinze francs ! LORIOT, furieux. Quinze francs ! BALTHASAR. Et j’ai eu de la peine… Le chasseur d’en haut qui me l’a vendu en voulait dix-huit !… (A Marianne.) Tout y a passé ! MARIANNE. Comment ! mes quinze francs ! BALTHASAR. Tout ! LORIOT. Et il n’y a plus rien ? (Furieux.) Que l’arc-en-ciel t’écrase, toi et ta guenille d’habit ! * Christophe, Loriot, Balthasar, Marianne ** Loriot, Christophe, Balthasar, Marianne *** L’habit contient, dans la poche de côté, un grand papier plié en quatre ; l’acteur le dispose de façon à ce qu’il puisse s’échapper facilement de sa poche De colère, il jette l’habit par terre, dans le coin, à gauche ; l’Enfant aperçoit le papier qui est tombé dans ce mouvement, ou bien il prendra l’habit et tirera le papier de la poche. BALTHASAR, sans voir cela. Mais on va le revendre, esprit rococo !… (à Marianne.) C’est vrai, il vaut vingt-cinq francs comme un liard ! CHRISTOPHE, à part. Ah ! bon ! v’là de quoi me faire des cocottes… ou un bonnet d’arlequin ! Il se faufile dans la cuisine. BALTHASAR, indigné. La jalousie !… Pour une fois que j’ai la main heureuse ! Il passe derrière Loriot, qui prend le n°2. LORIOT, criant. Joliment !… Grand Nicodème !… BALTHASAR, se fâchant. Ah ! mais… LORIOT, s’avançant sur lui. Butor ! BALTHASAR, en colère. Ah ! mais… compère Loriot ! MARIANNE, voulant les apaiser, passe entre eux. Mon onque !… Balthasar! BALTHASAR. C’est qu’il ne faut pas croire qu’un philosophe… LORIOT. Ne m’échauffe pas les oreilles !… et va donc la vendre ta vieille loque d’habit ! BALTHASAR, ramassant l’habit. On y va, papa bougon… et je vous parie que j’en trouve encore… LORIOT, qui a passé vers le fond à gauche. Ah ! laissez-moi donc tranquille… j’entre chez le concierge qui veut me parler !… je suis sûr que c’est pour nous mettre à la porte ! BALTHASAR, tranquillement. Mais non, c’est pour nous r’augmenter ! Loriot sort. Pendant ce temps, Marianne a pris l’habit. MARIANNE, l’essuyant. Dis donc, Balthasar, si tu le montrais à monsieur Thomassin… le garçon coiffeur… tu sais ? BALTHASAR. Où prenons-nous monsieur Thomassin ? MARIANNE. Je vas te faire voir. Il me demandait hier si nous aurions un carrick à collet. BALTHASAR. Eh bien, un habit de chasse ! ça fait son affaire. Marianne se met près de la table à droite, en ployant l’habit. ADOLPHE, entrant vivement par le fond. Ah ! quel bonheur ! qui pouvait s’attendre *… BALTHASAR, à mi-voix. Tiens ! te v’là… est-ce que t’as du nouveau ? ADOLPHE, de même. je suis le plus heureux des hommes ! BALTHASAR. Comment ? ADOLPHE. Oui, oui, je la cherchais bien loin lorsqu’elle était tout près de moi ; en revenant je l’ai aperçue à une des fenêtres de cette maison, ici, au premier. BALTHASAR. Bah ! la fille du marchand de gros sous… oh ! fameux ! tu me conteras ça. MARIANNE. Allons, voyons, viens-tu ? BALTHASAR. Voilà, voilà… (A Adolphe.) Chauffe ça en douceur ; je donne mon consentement… je trouve le parti sortable. Habits, vieux galons ! Il sort avec Marianne. * Adolphe, Balthasar, Marianne, |
SCÈNE X. | |
ROUSSILLON, SAINT-GAUDENS. Ils entrent en causant, par le fond.
ROUSSILLON. Eh ben ! où en êtes-vous ? SAINT-GAUDENS. Je ne peux pas lui parler. ROUSSILLON. Eh bien, écrivez-lui ! SAINT-GAUDENS. par la petite poste ? ROUSSILLON, allant à la fenêtre de gauche. Non, par la fenêtre ! la sienne est ici dessous. SAINT-GAUDENS. Oh, délicieux !… l’intrigue aux fenêtres, c’est opéra-comique, et au moyen d’une corde… ROUSSILLON, riant. Vous voyez la ficelle.
ROUSSILLON. Oh ! à cette heure-ci elle travaille toujours seule. SAINT-GAUDENS, passe à la fenêtre, regardant. Justement, j’aperçois sa petite menotte blanche et potelée !… je voudrais la dévorer de baisers. Il se penche deux fois en dehors. ROUSSILLON, le retenant. Prenez donc garde ; vous allez piquer une tête. SAINT-GAUDENS. Cher amour ! je vais lui décocher une déclaration volcanique… Prépare la chaîne fortunée. Il passe à droite, au guéridon, et écrit sans s’asseoir. ROUSSILLON, prenant un peloton sur la cheminée. Parbleu ! le peloton pour attacher les sacs d’argent *.
ROUSSILLON, prépare une ficelle **. Allez donc, mon cher maître ? SAINT-GAUDENS. Quelle surprise, quel effet ! De voir un si joli poulet Qui va voler (bis) voler par la fenêtre ! Il a plié et donné le billet à Roussillon.
** Il y a un petit plomb au bout, pour qu’elle ne flotte pas. ROUSSILLON, l’attachant. Ça va lui arriver franc de port !…
SAINT-GAUDENS, regardant au fond. Non… Il faut la prévenir… (Toussant d’une petite voix.) Hum ! hum ! ROUSSILLON, descendant la lettre. Hem ! hem !… SAINT-GAUDENS. Ça doit lui monter la tête. ROUSSILLON. Ça descend, ça descend !…
SAINT-GAUDENS, se frottant les mains : Bravo!
SAINT-GAUDENS :Pauvre petite ! je voudrais voir sa figure !
SAINT-GAUDENS. Attends donc la réponse. SAINT-GAUDENS. Elle est bien longtemps !… c’est la pudeur ! ROUSSILLON, toujours à la fenêtre. Et puis, faut peut-être qu’elle apprenne à écrire. (À part.) J’ai dans l’idée qu’il se fera donner une volée ; ça m’amusera ! SAINT-GAUDENS. Je suis sûr qu’elle cherche les expressions les plus tendres !… ROUSSILLON. Monsieur, v’là que ça remue. SAINT-GAUDENS. Elle y remord ! ROUSSILLON, l’entendant. C’est le signal ! SAINT-GAUDENS. Remonte vite ! ROUSSILLON, prenant le papier. Voilà la réponse. Il donne le papier à Saint-Gaudens qui cherche son lorgnon. SAINT-GAUDENS. Qu’est-ce que j’ai donc fait de mon binocle ? Lis-moi ça ! ROUSSILLON, lisant. « Créature audacieuse ! » SAINT-GAUDENS. Hein… qu’est-ce que tu dis donc ? ROUSSILLON. Ça y est. (Lisant avec malice.) « Ce n’est pas pour vous que le four chauffe. » SAINT-GAUDENS. Ah ! quel style ! ROUSSILLON. « Je suis pauvre, mais honnête ! » SAINT-GAUDENS. Ah ! je comprends, ce sera plus cher, parce que je n’ai pas débuté par une pluie d’or… Danaé, va ! (Se fouillant.) Je cours prendre de l’argent chez mon notaire… J’ai juré de m’encanailler… et je m’en… Ah ! Il s’arrête. ROUSSILLON. Qu’avez-vous donc ? SAINT-GAUDENS. Fichtre !… qu’est-ce que j’ai fait de mes papiers ?… L’expédition du testament qui m’est indispensable pour toucher mes fonds à Paris !… SAINT-GAUDENS. Ah ! dans mon habit que j’ai quitté… ROUSSILLON, vivement. Celui que vous m’avez donné ? SAINT-GAUDENS. Va me le chercher. ROUSSILLON, d’un air confus. Ma foi, monsieur, il ne valait pas grand chose… je l’ai vendu !… SAINT-GAUDENS, saisi. Tu l’as vendu, malheureux !… SAINT-GAUDENS. Voilà comme tu tiens à ce qui te vient de moi ? SAINT-GAUDENS. Et tu ne l’as pas visité ? ROUSSILLON. Est-ce qu’il y avait des billets de banque ? SAINT-GAUDENS, très-agité. Ma foi ! tout comme… ROUSSILLON, à part. Oh ! si j’avais su !… Saint-Gaudens prend son chapeau au fond, va pour sortir et revient par réflexion. SAINT-GAUDENS, avec colère. A-t-on idée ! Et à qui l’as-tu vendu ? ROUSSILLON. À un des fripiers d’en bas. SAINT-GAUDENS. Je donnerai deux cents francs pour le ravoir. ROUSSILLON, près de la fenêtre. Deux cents francs !… Eh ! tenez, le voilà qui le propose là-bas au perruquier. AIR : Vaudeville de l’Avare. Pour réparer ma maladresse Je vais courir, SAINT-GAUDENS. Du tout, c’est bon. J’y vais moi-même, cela presse, J’y vais tout seul, et pour raison, (Haut.) Toi, reste là, drôle, fripon. Il sort vite par le fond. ROUSSILLON, seul. Oui, je mérite des reproches ; Un bon valet, j’l’ai souvent dit, N’doit jamais toucher un habit Sans fouiller d’abord dans les poches. Regardant à la fenêtre. — Tudieu ! comme il court !… Ah ! c’est égal, il n’arrivera pas à temps, l’habit sera vendu ; tant mieux !… il n’aura que ce qu’il mérite ; il a blessé ma délicatesse! Il le suit. | ADOLPHE, seul, va et vient.
Il réfléchit à droite.
Il reste la main appuyée sur le bord de la fenêtre. ADOLPHE, qui a quitté la fenêtre. Mais à quoi cela m’avancerait-il ?… Pauvre fou que je suis… ADOLPHE. AIR: Le petit mot pour rire. Non, son père est trop orgueilleux. ADOLPHE, s’asseyant à droite près de la table. Ah ! je ne puis rien attendre que du ciel !
ADOLPHE. Que vois-je ! une lettre ?… LORIOT, paraît tristement du côté gauche, il a entendu. Une lettre à un cordon ?… la correspondance est nouée ! ADOLPHE, qui ne l’entend pas. La femme de chambre m’a tenu parole !… c’est pour moi ! LORIOT, passant rapidement au-devant de lui près de la fenêtre. Vraiment ! Il saisit la ficelle et la lettre. ADOLPHE. Ciel ! LORIOT. Ah ! nous allons voir !…
LORIOT. Je tiens le fil de l’intrigue…
LORIOT, avec colère, et passant devant lui. Je ne sais pas lire peut-être !… (Lisant haut.) « N’en doutez pas, on vous aime, et on serait heureux de vous le dire… » ADOLPHE, avec joie. Est-il possible ! ô bonheur * !
ADOLPHE, l’empêchant de s’approcher de la croisée. Mon père, qu’osez-vous dire ? le sentiment le plus pur !… LORIOT, passe vite à droite. Ta, ta, ta… Et elle demande une réponse, je m’en charge… et de la bonne encre ! Il se met à la table à droite. ADOLPHE. Qu’allez-vous faire ?
ADOLPHE, désolé. Mon père, vous n’écrirez pas cela ! LORIOT, écrivant. Non, je me gênerai !
Il a fermé sa lettre. ADOLPHE. Vous vous trompez ; si vous saviez… LORIOT, le faisant rudement passer à droite. Ah ! fiche-moi la paix, et va prendre l’air pour te calmer ! Il reprend la ficelle et remet la lettre dans le nœud coulant. ADOLPHE, voulant retirer son père de la fenêtre. Vous n’enverrez pas cette lettre… écoutez-moi ! LORIOT, se moquant de lui, avec la voix de tête. Brrrrrr!… LORIOT, le narguant. Tiens, la vois-tu qui voltige ?… On voit remonter la lettre. * Adolphe, Loriot ADOLPHE, voulant se précipiter vers la fenêtre. Ah ! grand Dieu ! LORIOT, l’arrêtant. Veux-tu rester là ! ADOLPHE, à part, à droite. Ah ! à tout prix elle saura que ce n’est pas moi ! LORIOT, s’avançant. Qu’est-ce que tu marronnes encore ? ADOLPHE, avec un mouvement de colère. Ah ! vous m’avez réduit au désespoir! Il sort. LORIOT, à la porte du fond. Et ne t’avise pas de rôder autour d’elle, ou sinon… LORIOT, revient fermer la fenêtre. Petite malheureuse ! Il s’assied près de la fenêtre, avec humeur. LORIOT. Il ne manquait que des chagrins domestiques !… s’amouracher d’une chambrière !… LORIOT. Le portier qui nous donne congé ! LORIOT. Et rien pour mettre sous la dent !… LORIOT, regardant au fond. C’t autre animal avec son habit, comme il revient ! LORIOT. Allons, allons ! le mont-de-piété n’a pas été fait pour les caniches… Toute la boutique y passera ! Il entre dans sa chambre à droite. LORIOT, tenant une casserole, une pincette, une boîte à seringue et une poêle. V’là des objets de luxe dont nous pouvons nous passer !… c’est qu’item il faut vivre, et celui qui tient la queue de la poêle est bien embarrassé, quand il n’y a plus rien à frire !… |
SCÈNE XI | |
MARIANNE, LORIOT, BALTHASAR, accourant ; ensuite CHRISTOPHE. BALTHASAR et MARIANNE, essoufflés. Mon onque !… père Loriot !… LORIOT. Eh ben ? MARIANNE. Quelle affaire ! LORIOT. Quoi donc? BALTHASAR. Non ! je n’entends pas le commerce ! c’t’ habit qui était si déchiré… LORIOT. Eh ben ? BALTHASAR. Je viens de la vendre là, à l’instant… deux cent francs ! LORIOT, laissant tomber tout ce qu’il porte. Deux cent francs ! BALTHASAR. V’là les noyaux, en or ! LORIOT, avec transport. O Dieu ! quel beau jaune abricot… et à qui donc ? quel est le jobard ?… MARIANNE. Une vieille caricature de là-haut. BALTHASAR. Qui l’avait donné au chasseur. MARIANNE. Et qui voulait le ravoir à tout prix, pour des papiers… j’sais pas quoi. BALTHASAR. J’allais le livrer pour vingt-neuf francs ; c’était un bon marché tout de même. LORIOT. Il a donc retrouvé ses papiers ? BALTHASAR. Du tout ! rien dans les poches comme dans les miennes… Voulait-il pas me reprendre les jaunets ! LORIOT, levant la main. Cré mille noms ! MARIANNE. Mais il a fait le grand seigneur ! Pendant ce qu’il suit, elle ramasse ce qui est tombé par terre et le place sur le table de gauche. BALTHASAR. Oui, qu’il a dit en regardant Marianne, faut être généreux avec les femmes !… J’écrirai à Marseille qu’on m’envoie une autre expédition… Que le diable t’emporte, et va boire à ma santé !… Ça, je le lui ai promis ! LORIOT, avec explosion et sautant de joie. Et moi aussi !… Deux cent francs, deux cent francs !… BALTHASAR, le saisissant, d’une voix étouffée. Silence !… ne criez donc pas si fort ; voulez-vous pas nous faire assassiner ? LORIOT, sautant. Laisse-moi donc tranquille ! je veux être gai ! BALTHASAR, avec dédain. Vous me faites de la peine ; soyez donc philosophe ! regardez-moi, je tiens les espèces, je les presse dessur mon cœur et je jouis en dedans ! LORIOT, ouvrant les bras. Nous allons nous baigner dans l’opulence ! MARIANNE, avec joie. Mais ce n’est pas le tout ; faut en faire un bon emploi ! LORIOT, vivement. Oui ! d’abord, il faut payer nos dettes ! BALTHASAR, entre eux deux. Vous croyez ? non, ça porte malheur ! MARIANNE, vivement. Faut acheter du linge ! BALTHASAR. Ah bah ! ça coûte un argent fou de blanchissage… Du tout ; vaut mieux tout bonnement nous retirer à la campagne. Il les prend tous les deux sous le bras. LORIOT. A la campagne ? BALTHASAR. Avec des poulets, des canards et autres animaux domestiques très-agréables en société, à l’heure des repas… CHRISTOPHE, sortant de la cuisine. Eh ben, papa, est-ce que nous ne dînons pas ? * * Marianne, Balthasar, Christophe, Loriot BALTHASAR, frappé de l’idée. J’adopte ta motion, estimable moutard !… Allons, père Loriot, une petite ripaille au cabaret ! LORIOT. Ça y est. CHRISTOPHE, hors de lui. J’en suis, au cabaret ! BALTHASAR, attendri. Aimable enfant ! quel pochard ça vous fera dans une dizaine d’années !… Par exemple, dites donc, faut faire un bout de toilette. LORIOT. Et avec quoi ? Ah ! je vas prendre le parapluie neuf ! BALTHASAR, se donnant des manières. C’est ça ; moi, je laisserai passer le bout de mon mouchoir blanc, ça donne l’air comme il faut ! CHRISTOPHE. Et moi ? LORIOT, le retenant. Je te frotterai les cheveux avec de l’eau en guise de pommade. Il va prendre un vieux parapluie à droite. MARIANNE. Moi, je vais mettre un bonnet. BALTHASAR. Nous allons devant, tu nous rejoindra… MARIANNE, s’arrangeant. Je me dépêche ! BALTHASAR, à Loriot, et donnant la main à Christophe. Nous prendrons un petit verre de mêlé, c’est appétissant… Pas accéléré, en avant, arche ! AIR: Galop de la chaise cassée. Chez l’traiteur allons tous Nous faire un’ bosse Atroce ! Nous rirons comm’ des fous, Nous boirons comme des trous ! LORIOT. Je veux manger, je l’ déclare, D’ l’anguille à la tartare…: De bordeaux… un p’tit coup. BALTHASAR. Du tout ! Du bourgogne, et beaucoup. Chez l’ traiteur, etc. Ils sortent en dansant. | |
SCÈNE XII | |
ROSINE, ÉMILIE, puis ADOLPHE. ROSINE, par le fond, d’un air mystérieux. C’est bien, restez là ; je vais voir si l’on a fini de dîner. ÉMILIE, triste et agitée, venant de la droite. Je n’y tenais plus, j’ai prétexté une indisposition, une migraine… ROSINE. Comment, mademoiselle, vous avez quitté la table ? ÉMILIE. Ah ! Rosine, j’ai vu enfin ce futur ! ROSINE. Et ça vous a ôté l’appétit !… ÉMILIE. Quel homme déplaisant ! et quelle différence avec celui… ROSINE. Chut ! il est là !… ÉMILIE, surprise. Ce jeune homme ? ROSINE, baissant la voix. Il est tout ému, tout tremblant… il prétend qu’il a quelque chose de très-intéressant à vous dire !
Elle se retourne vers la droite.
ADOLPHE, un peu haut en scène. Ah ! mademoiselle, quel bonheur pour moi, quand je n’espérais plus vous revoir, quand je vous cherchais partout * ! ÉMILIE, à Rosine, sur le devant. Vois-tu qu’il ne m’avait pas oubliée ? ROSINE, à elle-même. Au fait, il est mieux que l’autre. (A Émilie.) Mais le fils d’un malheureux fripier ! ÉMILIE, bas. Eh ! bien, cela empêche-t-il qu’il m’ait sauvé la vie ? ADOLPHE, timide. Excusez-moi d’oser me présenter…
ÉMILIE. Mon père sera enchanté de pouvoir vous remercier. ROSINE, à part. J’en doute.
ROSINE. Quelle lettre ? ÉMILIE. Moi ! Pendant ce qui se dit en bas, Émilie semble demander à Rosine si elle n’a rien reçu pour elle. Celle-ci lui fait comprendre que non.
ROSINE. Je vous jure que nous n’avons rien reçu. ADOLPHE. Ah! tant mieux ! j’aurais été au désespoir que vous pussiez m’accuser… je suis déjà si malheureux !
ROSINE. Il a raison. ÉMILIE, avec un petit dépit. Mais tais-toi donc ! tu vas le désespérer !
ÉMILIE, se trahissant. Ah ! quel dommage que mon père soit si riche ! ADOLPHE, avec joie. Qu’ai-je entendu ?
ROSINE, à Adolphe. Cachez-vous. Adolphe passe à droite *. ÉMILIE, avec dignité. Pourquoi donc ? ÉMILIE. Je ne suis pas coupable.
* Emilie, Rosine, Adolphe | MARIANNE, seule d’abord ; ensuite SAINT-GAUDENS. MARIANNE, seule ; elle est entrée dans sa chambre à gauche et parle tout en agissant. Vite, vite, car les p’tits verres iraient leur train, sous prétexte de se donner de l’appétit. Elle se place devant un miroir cassé, qui est accroché près de la fenêtre, à gauche, pour mettre son bonnet, son fichu, et tourne le dos à la porte du fond. Dans le même moment, Saint-Gaudens entre avec mystère par la porte du milieu, au fond.
MARIANNE, sans se retourner. Ah ! Balthasar, je n’aime pas ces bêtises-là !
MARIANNE, riant et lui donnant un soufflet en se dégageant. Tiens ! voilà pour la peine ! Elle le voit alors.
SAINT-GAUDENS, se tenant la joue et venant sur le devant à droite. Au contraire ! (A part.) Quel poignet ! MARIANNE. C’est bien fait ! qu’est-ce que vous voulez encore ? SAINT-GAUDENS, voulant lui prendre la main. Te punir, petit sapajou, de la lettre affreuse que tu m’as adressée ? MARIANNE, le repoussant. Moi ! j’sais pas écrire. Saint-Gaudens va mettre le verrou à la porte de la cuisine de gauche. MARIANNE, passant de l’autre côté. Qu’est-ce qu’il fait donc ?
Il la lutine et veut lui prendre la taille.
Il veut la saisir, il la poursuit autour du poêle.
SAINT-GAUDENS. Ça ne me touche pas.
SAINT-GAUDENS, effrayé. Qu’est-ce que c’est que ça ?
SAINT-GAUDENS, voulant se sauver. Oh ! SAINT-GAUDENS, troublé. Cache-moi ! n’importe où ! MARIANNE, ouvrant l’armoire et l’y poussant. Dans cette armoire. SAINT-GAUDENS. Mais je vais étouffer. MARIANNE, le poussant. Le voici ! |
SCÈNE XIII | |
ROSINE, ÉMILIE, DUROSOY, ADOLPHE. Tous les trois restent immobiles. La porte s’ouvre, Durosoy paraît en toilette de bal. DUROSOY, tenant des papiers. Ah ! Émilie ! je te cherchais. DUROSOY, apercevant Adolphe. Un jeune homme près de ma fille ! ADOLPHE. Monsieur… ÉMILIE, avec embarras. Mon père !
ADOLPHE, interdit. Que lui dire ? ROSINE, voulant faire un mensonge. Monsieur, c’est… DUROSOY, sévèrement. Ce n’est pas vous que j’interroge ! Émilie troublée s’avance. ÉMILIE, troublée. Mon père… c’est monsieur qui m’a sauvé la vie au havre… Vous savez, lorsque j’étais allée passer quelques jours auprès de ma tante. DUROSOY, d’un air contraint. Ah ! très-bien ! Bonjour, mon cher. DUROSOY, froidement. Et vous venez sans doute me demander le prix d’un service ?
DUROSOY. Pourquoi donc ! Tout service mérite salaire, (tirant sa bourse) et voici un à-compte… Il la lui présente d’un air orgueilleux. ÉMILIE, bas et choquée. Ah ! mon père ! ADOLPHE, blessé. Monsieur !
ADOLPHE, avec émotion et un geste de refus. Une pareille humiliation ! DUROSOY, le regardant fixement avec fierté. Vous espériez donc une autre récompense ? ADOLPHE, avec embarras. Moi, monsieur ? DUROSOY. Oui, j’en suis sûr maintenant ! (Avec dédain.) Il y a des gens qui ne doutent de rien. ÉMILIE. Mon père, ne croyez pas… ADOLPHE, s’avançant, à Durosoy. Je puis vous jurer… Durosoy a pris la main de sa fille, et passe vers la droite
DUROSOY. Je n’ai pas de temps à perdre avec des marchands fripiers *. ADOLPHE. Ce ton de mépris ! DUROSOY, avec hauteur. Eh bien ! quoi ! on est le fils de son père ! ADOLPHE, s’échauffant. Oui, monsieur, et loin de rougir du mien… * Rosine, Adolphe, Emilie, Durosoy DUROSOY. Alors, restez dans sa boutique. Retournez au Havre… si vous voulez travailler… je vous donnerai une recommandation pour la maison Fournel ! ADOLPHE. C’est inutile, je viens de la quitter ; elle allait suspendre ses payements. DUROSOY, tressaillant, à part ; il passe devant sa fille et vient à Adolphe. Est-il possible ! (Haut, avec crainte.) Depuis quand êtes-vous à Paris ? ADOLPHE. Depuis deux jours. DUROSOY, à lui-même. Je l’aurai sû hier. (Haut et avec colère.) La maison la plus solide ! c’est une calomnie… (à Adolphe) et c’est sans doute pour vous venger… ADOLPHE, indigné. Ah ! c’en est trop ! ÉMILIE, à son père. Au nom du ciel, mon père !… SAINT-GAUDENS. Tiens, on se dispute aussi par là *! DUROSOY, allant à Saint-Gaudens. Ah ! c’est vous, mon gendre ? ADOLPHE, à part. Son gendre ! Ah ! mon Dieu ! elle va se marier. SAINT-GAUDENS. Vous paraissez bien échauffé ! et mademoiselle qui est toute tremblante ! ADOLPHE, à part. Si je pouvais lui chercher querelle ! Rosine lui fait signe, à part, de se contenir, et puis elle passe par derrière près de sa maîtresse. DUROSOY, à mi-voix. Ce petit monsieur qui s’était introduit près de ma fille, dans l’espoir… SAINT-GAUDENS, regardant Adolphe. Ah ! ah ! jeune homme ! chercher à séduire l’innocence… Il n’y a donc plus de mœurs ! ADOLPHE. Comment, monsieur ! DUROSOY, riant, avec mépris. Et jugez !… le fils du marchand fripier d’en bas ! SAINT-GAUDENS, étourdiment. Le fils de ce vieux coquin ! ADOLPHE. Une pareille insulte ! * Rosine, Adolphe, Saint-Gaudens, Durosoy, Emilie SAINT-GAUDENS. Mais, dam ! votre père m’a vendu un vieil habit deux cents francs, c’est un peu juif ! ADOLPHE, le secouant. Sans le respect que je dois à mademoiselle… mais je vous retrouverai, monsieur, (avec force) et vous me rendrez raison ! A ces mots, Émilie, très-émue, effrayée, semble défaillir en s’appuyant sur le guéridon. SAINT-GAUDENS, à part. Bon! encore une affaire! je n’en sors pas! ROSINE, avec un cri qui fait retourner le père. Ah ! mon Dieu ! mademoiselle ! !… DUROSOY, s’approchant. Soutenez-là, Rosine… un peu d’air… Dans sa chambre. Il la soutient jusqu’à la porte à droite. Elles sortent. SAINT-GAUDENS, à Adolphe. Là ! vous voyez * ! ADOLPHE, désolé. Juste ciel ! (Il passe au fond.) Et c’est moi… DUROSOY, se retournant à lui. Finissons, monsieur ! (Il sonne.) Puisque vous refusez le prix d’un service que le hasard seul vous a mis à même… Frédéric paraît en petite livrée à la porte du fond. ADOLPHE, noblement. Un jour, monsieur, je viendrai peut-être le réclamer, et si vous croyez me devoir quelque chose, vous pourrez vous acquitter. (Allant à Saint-Gaudens et lui serrant la main avec une colère froide.) Quant à vous, je sais où vous demeurez; demain matin, à six heures, je serai ici! DUROSOY, faisant signe au valet. ENSEMBLE. AIR: Être vivandière (Pendu). Que l’on reconduise Monsieur jusqu’en bas… S’il revient, qu’on dise Que je n’y suis pas ! SAINT-GAUDENS. Qu’on le reconduise, Et bien jusqu’en bas… S’il revient, qu’on dise Que je n’y suis pas ! * Adolphe sur le devant, Saint-Gaudens, Durosoy ADOLPHE. Monsieur, je méprise Des propos si bas… Sans qu’on me conduise, Je sors de ce pas! LE VALET. Qu’on le reconduise, Et jusques en bas… S’il revient, qu’on dise Qu’on ne reçoit pas ! Le domestique suit Adolphe. DUROSOY, d’un côté dans le fauteuil à droite, s’éventant avec son mouchoir. A-t-on idée de cela ? SAINT-GAUDENS, de l’autre côté, de même. Où allons-nous !… voilà ! voilà les petites gens ! DUROSOY. Ces espèces-là sont d’une impertinence ! SAINT-GAUDENS. Ça regarde les riches comme des misérables ! DUROSOY, à lui-même. me soutenir que la maison Fournel est en déconfiture, la cheville ouvrière de mes opérations. (Se levant, à part.) Ce serait affreux ! SAINT-GAUDENS, le regardant. Qu’avez-vous donc ? DUROSOY, avec un rire forcé. Moi, rien. (A part.) je ne suis pas sans inquiétude !… (Musique. Haut.) Ah ça, mon gendre, voici l’heure du bal… à demain les affaires. SAINT-GAUDENS. C’est ça… tant pire ! DUROSOY. Il y a déjà grand monde au salon ! Saint-Gaudens, la main à ma fille ! SAINT-GAUDENS, mettant ses gants. Voilà. Le galop échevelé, c’est mon fort ! Il sort en dansant. Durosoy s’en va d’un air inquiet. | MARIANNE, BALTHASAR, SAINT-GAUDENS, caché. La porte du fond s’ouvre. Balthasar paraît. Double tableau, en bas et au premier. BALTHASAR, entrant. Voilà une heure qu’on t’attend !
MARIANNE, interdite. Moi ? rien ! J’allais te rejoindre. BALTHASAR, défiant. T’es rouge comme du feu ! BALTHASAR. Encore quelque amoureux ! MARIANNE. Oh! c’te idée ! tu es fou !
MARIANNE, étouffant un éclat de rire. Oh ! le maladroit !
BALTHASAR. C’est donc ça que je sentais la chair fraîche. (Il regarde du coin de l’œil l’armoire de droite ; Saint-Gaudens l’entr’ouvre pour chercher à sortir.) Ah ! canaille ! L’armoire se referme vivement. Petite pantomime pendant laquelle ils conviennent d’effrayer Saint-Gaudens en simulant un scène violente. MARIANNE, comme si elle le retenait. Ne vas-tu pas faire un esclandre? BALTHASAR, faisant jouer sa badine. Voici qui est très-bon pour battre les habits ! Même jeu de l’armoire, qui se referme. BALTHASAR, contenu. Ah! gueusard, tu en contes à mon épouse ! MARIANNE, le retenant. Veux-tu te tenir ! BALTHASAR. Un autre le jetterait par la fenêtre ! moi, qui suis philosophe, je vais le rouer de coups. BALTHASAR, ouvrant l’armoire, et la badine levée. Ah ! brigand ! (Il le reconnaît.) Tiens ! c’est vous ! Il reste en attitude *. SAINT-GAUDENS. Ne touchez pas, fripier ! BALTHASAR. L’homme aux deux cent francs ! SAINT-GAUDENS, troublé. Vous êtes étonné de ma présence dans ce meuble ! BALTHASAR. Mais-z-oui… mais-z-oui… SAINT-GAUDENS. Je vais vous dire. Je passais, je demande mon chemin à mademoiselle… je me trompe de porte… SAINT-GAUDENS. Et comme on m’avait assuré que mon habit… BALTHASAR, levant sa canne. Inutile de patauger ! Saint-Gaudens qui s’est peu à peu approché de la porte, se sauve à toutes jambes. MARIANNE. Comme il court ! BALTHASAR. Prenez mon bras, péronelle, et suivez-moi ! Ils sortent. |
SCÈNE XIV | |
Frédéric et les valets vont et viennent, allument des candélabres, préparent des tables de jeu, cartes, etc. La scène est très-claire. On entend un air de contredanse. Des valets passent avec des plateaux. | Ici on baisse à demi la rampe, le théâtre est obscur. MARIANNE, CHRISTOPHE, BALTHASAR, LORIOT, rentrent gaiement *. BALTHASAR, un peu gris. AIR: Il était un p’tit homme. Il était un p’tit homme Qui avait fort bien bu!… R’lu tu tu! LORIOT, gris aussi. Qui voulait faire un somme Pour fair’ passer tout ça… Tra là là. BALTHASAR. Faire un souper fin, Boir’ du très-bon vin, Voilà c’qu’il y a de plus sain… LORIOT. Pour enfoncer (ter.) l’chagrin. BALTHASAR, parlant. Non. (Il corrige.) Pour enfoncer (ter.) l’médecin ! LORIOT. Oui ! Eh ben, voilà c’que j’appelle un souper ! BALTHASAR, plus gris que lui. Cuisine bourgeoise, ça n’fait jamais de mal ! LORIOT, trébuchant. Marianne, allume la lampe ! qu’on voye clair à ses affaires. MARIANNE, à Balthasar. Donne-moi le briquet. BALTHASAR, qui va d’un meuble à l’autre. Où c’qu’il est le briquet ? MARIANNE. Sur le buffet. BALTHASAR, tâtonnant du côté de la salle. Où c’qu’il est le buffet ? je ne le trouve plus. MARIANNE, riant. Ah ! oui, je ne pensais plus d’où tu venais. Elle prend le briquet sur la table à gauche, et allume la chandelle qui est dans une bouteille. CHRISTOPHE, près de Loriot. P’pa, j’ai tous les restes du dîner dans le mouchoir à mon onque. LORIOT. Bon, tu m’en donneras **. * Balthasar paraît le premier, Loriot le second ** Balthasar sur le devant, Marianne, Christophe, Loriot BALTHASAR, se frottant l’estomac. Je ne sais pas, ça me tient là ! MARIANNE, riant. Tu as trop mangé. BALTHASAR. Je crois plutôt que je n’ai pas assez bu… ça ne vaut rien d’aller au cabaret avec des dames. LORIOT, à Marianne. Va donc coucher cet enfant, il tombe de sommeil ! (A Christophe.) Qu’est-ce qu’on dit à son père ? BALTHASAR. Et à ce petit ton toncle ? CHRISTOPHE, rechignant. Hein ! tu me scies le dos. Bonsoir. Marianne sort avec lui par la cuisine à gauche. LORIOT. Voilà un enfant respectueux et soumis… c’est pas comme l’autre qui aurait rougi de venir trinquer avec nous… si je le vois !… (Le voyant entrer.) Ah ! le v’là. Adolphe entre. ADOLPHE, agité, et entrant par le fond. Chassé ! chassé de chez son père * ! LORIOT, avec aigreur. Ah ! monsieur a de l’humeur ! nous sommes brouillés avec notre princesse !… ADOLPHE, avec impatience. Mon père !… LORIOT, éclatant. Avoir le front d’aimer la fille du banquier !… (Mouvement d’Adolphe, qui va vers lui.) Je le sais, il m’a tout dit. D’où sortez-vous ? Pourquoi n’êtes-vous pas venu vous réjouir honnêtement avec nous ? ADOLPHE. J’étais un peu souffrant. BALTHASAR. Rien qui remet comme un bon repas!… (A part.) Crédié, ça me tient toujours là. LORIOT, se montant par degrés. Oui, tu nous mets de côté parce que tu es t’un vaniteux… parce que tu nous méprises. ADOLPHE. Vous mépriser ! moi qui vous respecte, qui donnerais mes jours… LORIOT. Va te pavaner avec tes parvenus d’en haut… va te moquer de ceux qui t’ont nourris, qui t’ont élevé, ni plus ni moins que si tu étais leur enfant. * Balthasar, Adolphe, Loriot ADOLPHE, étonné. Comment ! qu’avez-vous dit ? je ne serais pas… LORIOT, criant. Tu n’es qu’un ingrat… BALTHASAR. Sans reconnaissance. LORIOT, criant. Un sans cœur ! BALTHASAR, criant. Un muscadin ! LORIOT. Va-t-en ! BALTHASAR, répétant. Va-t-en ! LORIOT, plus fort. Va-t-en. ADOLPHE, accablé, les larmes aux yeux. Vous me repoussez aussi, vous ? LORIOT, touché. Allons ! v’là qu’il pleure, à présent ! (Chancelant.) Voyons, Dodophe ! écoute. Ce que j’en dis, c’est pas pour te chagriner, parce que dans le fond je t’aime… Mais c’est égal, sois bon fils, et si je ne suis plus ton père… ADOLPHE. Que dites-vous ? LORIOT. Tu seras toujours mon enfant. BALTHASAR, riant. Il a trop bu, il bat la breloque. LORIOT. Enfin, embrasse-moi. ADOLPHE, le suivant, le suppliant. Mais de grâce… LORIOT. Je suis trop ému pour continuer… je vas me coucher. Il sort en trébuchant. BALTHASAR. Ses jambes n’peuvent plus articuler. Il prend le lit de sangle, et le pose en long entre le poêle et la fenêtre. |
SCÈNE XV | |
BALTHASAR, ADOLPHE. ADOLPHE. Qu’ai-je entendu ? je n’ose m’arrêter à cette pensée, et cependant… BALTHASAR. Crebleu, que j’ai mal à l’estomac ! Il prend le matelas et le traversin. ADOLPHE, courant à lui. Mon cher Balthasar, monsieur Loriot n’a pas de secret pour vous… au nom du ciel, expliquez-moi… BALTHASAR, tenant toujours le matelas et le traversin. De quoi ? c’est tout expliqué… « Tu ne seras plus mon fils, mais je serais toujours ton père. » C’est clair comme de l’eau de roche. Il fait deux pas. ADOLPHE, l’arrêtant encore. Il serait possible ! je ne suis donc pas le fils de monsieur Loriot ? BALTHASAR, même jeu. Tu ne peux pas être son fils, puisque t’es t’un enfant de l’amour ! ADOLPHE. Et pourquoi me faire mystère… BALTHASAR. Il me l’avait toujours caché à moi-même, le sournois… mais tout à l’heure, la colère, le vin, il s’est déboutonné… (Faisant des grimaces.) V’là que ça me pique dans les yeux, à présent. Il va poser le matelas et le traversin sur le lit. ADOLPHE. Et qui m’a donc confié à ses soins ? BALTHASAR, s’asseyant sur le lit. Ah ! voilà ! c’est embrouillé comme un peloton de vieux fil. (Il commence comme un grand récit.) A l’époque où ma sœur, Charlotte Schukler, engraissait des oies à Strasbourg pour faire des pâtés… c’est un produit du sol, et très-bon, sapristi! ADOLPHE, impatient. Eh bien ? BALTHASAR. Un inconnu lui remet vingt pièces d’or, qu’il prend dans un berceau, en lui présentant un enfant qu’il tire de sa poche. ADOLPHE. C’était moi? BALTHASAR, balbutiant. Oui, c’était toi… à moins cependant… car enfin… Garçon ! du même !… Il s’endort. ADOLPHE. Balthasar, au nom du ciel, achevez. (Le touchant.) Il dort ! impossible d’en apprendre davantage. (A lui-même.) Ainsi je devais tout à ce bon et honnête Loriot, qui pendant vingt ans a tout sacrifié pour le pauvre orphelin, et moi… moi je n’ai encore rien fait pour lui. Oh ! il a raison, je ne suis qu’un ingrat. (Avec résolution.) Mais je puis tout réparer… Oui ! (Vivement.) Cette place à New York, que j’avais refusée pour elle, pour ne pas la quitter, je dois l’accepter… Courons vite chez le correspondant, qu’elle ne soit pas donnée à un autre, et puis après… adieu !… adieu à tout ce que j’aimais. Il prend son chapeau et sort vivement. | |
SCÈNE XVI | |
Le fond est éclairé. On entend la musique du bal. Passent plusieurs invités que Roussillon annonce. ROUSSILLON. Le baron de Clérencour, Mme la comtesse des Roselles, mylord Brik-Bolding. CHŒUR DES INVITÉS. AIR: Du plaisir, c’est la loi Qui nous invite, Allons vite, Honneur à Durosoy; Des banquiers il est le roi. Ils se placent à gauche; quelques-uns au fond à droite de la porte. Durosoy arrive de la droite, et présente sa fille à plusieurs personnes. Saluts, révérences. SAINT-GAUDENS, venant du fond, court çà et là. Eh bien, j’ai perdu ma danseuse ! vous n’avez pas vu ma danseuse * ? DUROSOY, enchanté, au milieu. Quelle réunion ! c’est à présent que je puis défier la fortune ! Que me veut mon caissier ? BERNARD, pâle, accourant, des lettres à la main, attire Durosoy sur le devant de la scène. Monsieur, monsieur, un sinistre affreux sur les côtes de Flessingue… vingt bâtiments perdus ! DUROSOY, à mi-voix. Ah ! mon Dieu ! et mes deux navires ? BERNARD. Perdus corps et biens. DUROSOY. Perdus ? SAINT-GAUDENS, à Durosoy. Qu’est-ce donc ? DUROSOY, d’un air riant. Rien, rien… un détail de maison ! SAINT-GAUDENS. Et vous allez danser, beau-père ? DUROSOY. Hé ! laissez-moi. Il s’éloigne. * Invités, Emilie, Saint-Gaudens, Durosoy | BALTHASAR, endormi; on l’entend ronfler. En dehors, on appelle Balthasar, il s’éveille en sursaut. |
SCÈNE XVII | |
DUROSOY, bas et revenant à Bernard. Et la maison Fournel ? BERNARD, bas. Une faillite épouvantable ! Et ce soir, chez Tortoni, sept pour cent de baisse ! DUROSOY. Grand Dieu ! moi qui suis à la hausse !
DUROSOY, à ceux qui l’entourent, cherchant à se remettre. Rien… la chaleur. Elle court à lui *. DUROSOY, regardant les papiers que Bernard lui a donnés. Ruiné sans ressource !
SAINT-GAUDENS. Hein ?
La musique du bal s’est arrêtée. SAINT-GAUDENS, à part. Saprelotte !
SAINT-GAUDENS. Ce n’est pas moi qui les payerai… je vais me coucher ! Il s’esquive par le fond. UN INVITÉ, à quelques autres qui chuchotent. Je n’aime pas ces scènes-là ! Ils sortent petit à petit sans qu’on les remarque. DUROSOY, accablé. Ils s’éloignent tous ! ÉMILIE, à part. Comme le malheur vous montre les ingrats !
ÉMILIE, pleurant. Que votre fille, qui ne vous abandonne pas !
Elle le soutient. Pendant le chant d’en bas, Rosine est accourue avec un flacon, que l’on fait respirer à Durosoy. Sa fille lui ôte sa cravate. | BALTHASAR, FRIPIERS et FRIPIÈRES, avec des lumières et des lanternes, ensuite LORIOT, MARIANNE, CHRISTOPHE. On frappe en dehors BALTHASAR. Est-ce qu’il y a une émeute de marchands d’habits ?
Tout le monde entre. Loriot en pet en l’air, le petit en chemise, Marianne en casaquin de nuit. LES ARRIVANTS. Vive Balthasar ! LA MARCHANDE DE FRITURE. Le tirage de Bordeaux vient d’arriver… t’as gagné un terne. TOUS. Un terne !
BALTHASAR, se redressant. Mille écus !… Me voilà un commencement de millionnaire.
CHRISTOPHE, qui a mis son bonnet d’arlequin en papier. Un rigodon ! j’en suis ! j’en suis. Ahais… ahais !… Il saute en faisant des contorsions. BALTHASAR, donnant un coup à Christophe. Veux-tu bien ne pas cancaner, gamin ! LORIOT, lui arrachant son bonnet. Qu’est-ce qui m’a donné un arlequin pareil ! CHRISTOPHE. Ah! mon bonnet ! LORIOT. Je t’apprendrai, dissipateur, à gaspiller le papier… Un mémoire sans doute ! Il le déploie et regarde.
MARIANNE. Justement v’là les musiciens qui descendent du premier. BALTHASAR. Arrêtes-les au passage… on les payera bien.
Il le cache vivement.
AIR: Bande d’Olivier Basselin (Pilati). En voilà de la girandole! En avant la farandole! J’veux qu’ici l’on caracolle… Comm’ là-haut, chez l’potentat. LORIOT. Tu nous mépris’s, vieux godiche; Mais à présent, que m’v’là riche; A mon tour de toi je m’fiche, Et l’on t’ fait (criant) la queu’ du chat! LE PORTIER, arrivant furieux en pet en l’air, et un bougeoir à la main. Ah ça, finirez-vous ? c’est indécent! LORIOT, riant. Le portier ! BALTHASAR, se moquant de lui. Oh ! c’te tête ! La pastourelle ! On l’entraîne dans un galop, et on se le renvoie de l’un à l’autre en dansant. TOUS, chantant. Tra, lera, lera, |
ACTE DEUXIÈME. | |||
Le cabinet du Banquier. Cheminée au fond, au milieu. De chaque côté de la cheminée, une croisée avec rideaux, qui donne sur la rue. Devant chaque croisée, deux sièges. Au côté gauche, une porte près du fond. Côté droit de même, une porte, en avant de ces portes, deux sièges, ce qui fait huit au moins. A droite du public, une table ou bureau, chargé de gros registres, de papiers, avec tout ce qu’il faut pour écrire. Un fauteuil devant. | Le dessous de la porte cochère, qui est au fond. Deux colonnes sont en avant et servent de soutien pour le plancher du premier étage. Dans la porte cochère, un côté s’ouvre seulement, au moyen d’un contrepoids. A gauche du spectateur, se trouve, au premier plan, la loge du portier en saillie, avec vitrage en retour qui fait face; une chaise est au devant. Aux plans au-dessus, du même côté, est censé se trouver la petite porte qui donne dans la boutique de Loriot. A droite, et du premier au troisième plan, se trouve l’entrée du grand escalier de la maison, dont on aperçoit les premières marches. Une statue est placée au bas de la rampe, avec un globe à quinquet au-dessus de la tête. | ||
SCÈNE PREMIÈRE | |||
Au lever de rideau, Durosoy en robe de chambre riche, est assis à son bureau, de côté, c’est-à-dire qu’il regarde, en face de lui la ferme qui est à droite du public. Des bougies sont allumées et presque finies.
DUROSOY. Je sais bien que je suis aimé de mes gens ! mais c’est toujours désagréable. DUROSOY. Heureusement que j’ai Saint-Gaudens ! Mon gendre, c’est ma seule planche de salut. DUROSOY, se levant. Voilà mes comptes en règle !… avec cinq cent mille francs je me remets à flot !… Il ne peut pas me refuser une pareille misère ! Il sort par la droite. | Au lever du rideau, le Portier, en souquenille du matin et sa tasse à la main, écoute Roussillon. Ils sont entourés par Frédéric en veste de groom, brossant une gourmette. Le Porteur d’eau, la Laitière et le Boulanger, avec les divers attributs de leur profession *.
LE PORTIER, ébahi. Comment ! vot’ patron ! LA LAITIÈRE, assise près de son pot au lait. Le banquier d’ici! ROUSSILLON, qui achève un récit. Culbuté de fond en comble !
LE PORTIER. Dans son portefeuille ?… L’a-t-il fait afficher ? ROUSSILLON. Hé ! non ! à la Bourse… des vaisseaux submergés ! * Le porteur d’eau, la Laitière, Roussillon, le Portier, le Boulanger, Frédéric LE PORTIER, la tasse à la main. Dans l’océan ! Ah! quel bouillon ! LA LAITIÈRE. Jésus ! FRÉDÉRIC. Pauvre homme ! TOUS, excepté Roussillon. V’là un malheur ! ROUSSILLON. Un malheur !… Laissez donc ! il n’a que ce qu’il mérite ! un orgueilleux, un maladroit.
ROUSSILLON. Son pain ! tiens! est-ce que les boulangers ne cuisent pas pour tout le monde ? Ils continuent à discuter à mi-voix. LE BOULANGER. Mais dam !
FRÉDÉRIC, près de lui. Je parie que si. ROUSSILLON. Je parie que non ! LE PORTIER, la tasse de lait à la main. Hé ! hé ! je n’y compterais pas beaucoup !
ROUSSILLON. Je vous dis qu’il manquera les mains pleines ! FRÉDÉRIC, s’animant. Ça n’est pas vrai ! ROUSSILLON, au Portier, qui est entre eux avec sa tasse à sa main. Je vous en fait juge ! En lui secouant la main il fait répandre son lait. LE PORTIER, passant sa tasse dans la main gauche. Prenez donc garde ! FRÉDÉRIC, secouant l’autre main. Moi aussi, vous comprenez…
Il le boit. FRÉDÉRIC. Non, mais c’est que… TOUS, se disputant en remontant vers le fond. Allons donc… c’est une horreur! une infamie ! | ||
SCÈNE II | |||
DUROSOY, agité, revenant par la droite; il est en habit. Saint-Gaudens est sorti?… Oh! je devine, pour voir ses correspondants, pour venir à mon secours… Digne ami, va!… je n’attendais pas moins. Roussillon frappe à la porte de gauche.
Roussillon entre. ROUSSILLON. Monsieur! DUROSOY, avec un peu d’impatience. Qu’est-ce que c’est ? ROUSSILLON, d’un ton mielleux. D’après les bruits qui se répandent… je venais… DUROSOY, d’un air dégagé. Ah ! digne serviteur ! je te remercie de cette preuve d’attachement, mon garçon ! ROUSSILLON, toujours mielleux. Il n’y a pas de quoi, monsieur; je viens vous demander mon compte… et, par la même occasion, les fonds de mon cousin (à mi-voix) avant la débâcle ! DUROSOY, se levant, avec humeur. Insolent! (A part.) Et moi qui croyais… ROUSSILLON, d’un air de connivence. Je n’en dirai rien aux autres. DUROSOY. Ah ! c’en est trop ! ROUSSILLON, haussant le ton. Du tout, ce n’est pas trop !… je veux mon argent, c’est-à-dire l’argent de mon cousin ! DUROSOY. Que votre cousin se présente lui-même. ROUSSILLON, insistant. Je suis son fondé de pouvoir, et je n’ai pas envie d’être dupe ! DUROSOY. Comment, drôle ! ROUSSILLON. Il n’y a rien de drôle à ça… donnez-moi mes quatre mille francs. DUROSOY. Déposez vos titres et laissez-moi. ROUSSILLON, avec impatience. C’est ça, pour avoir dix pour cent !… tandis que vous filerez à Bruxelles dans une bonne voiture ! DUROSOY, avec un mouvement. Malheureux ! (Se contenant). Sortez !… Je vous chasse ! ROUSSILLON, effrontément. Comme valet, vous en avez le droit ; mais comme créancier, non !… Je reste pour surveiller mon gage ! On n’aurait qu’à faire disparaître le mobilier ! DUROSOY, saisissant une canne qui est à droite de la cheminée. Misérable ! ROUSSILLON, reculant à gauche derrière un fauteuil. Des coups de canne !… DUROSOY, exaspéré. Personne pour jeter un pareil drôle par la fenêtre!… FRÉDÉRIC, ouvrant la porte de droite avec empressement. Monsieur a sonné ?…
AIR: Clochettes de la Pagode. DUROSOY Pour prix de son insolence, Chassez-moi ce drôle-là! J’espère qu’en ma présence Jamais il ne paraîtra! ROUSSILLON Mettons-y de la prudence… J’n’aime pas ces manièr’s-là. Aujourd’hui je vous dispense De m’payer comme cela. FRÉDÉRIC. Voyez si son insolence Jamais se démentira! On d’vrait, pour sa récompense, Assommer ce drôle-là! Il pousse Roussillon par la porte de gauche, et s’en retourne par la porte de droite avec des gestes de menaces. DUROSOY, seul, indigné. Que voulez-vous attendre de ces gens-là !… ça ne connaît que l’argent… heureusement qu’il en est d’autres… | LES MÊMES, BALTHASAR, paraissant à la petite porte de gauche. BALTHASAR. Ah ça, quel sabbat faites-vous donc, vous autres ? c’est indécent ! on ne peut pas dormir dans vot’ barraque de maison ! ROUSSILLON, se moquant. Oh ! ce genre ! BALTHASAR, d’un air de prétention. Ah ! ah ! la livrée qui prend ses ébbats ! Bonjour, mes très-chers, bonjour ! Le Porteur d’eau sort le premier, ensuite la Laitière, puis le Boulanger, l’un après l’autre. Balthasar prend la chaise et s’asseoit gravement. LE PORTIER. Eh bien ! dites donc, ne vous gênez pas ! BALTHASAR, s’étendant. Il n’y a pas besoin de se gêner quand on est à son aise * ! ROUSSILLON, passant le premier à gauche. Tiens ! c’est donc vrai ce que l’on disait à la cuisine ! LE PORTIER, avec ironie. Que vous aviez trouvé la pie au lit ? ROUSSILLON, de même. Une quine à la loterie ! BALTHASAR, se balançant. Voilà comme on exagère ! Non, mes enfants, un terne, un simple terne. LE PORTIER. Va-t-il faire ses embarras ! BALTHASAR. Oui, mon bon ! beaucoup de poussière ! et vous, vous balayerez.
LE PORTIER, railleur. Vous croyez donc que vous allez-t-être quelque chose ? BALTHASAR, d’un air méprisant. C’est vous qui êtes quêque chose ! Moi je vais devenir quelqu’un ; et ne m’échauffez pas les oreilles, parce que… LE PORTIER, riant, à Frédéric. AIR: Ah! vous avez des droits superbes. Il me ferait mettre à la porte! BALTHASAR. Du tout, j’vous f’rais mettre déhors ! Manant !… Mais je crois que j’m’emporte ?… Pour un sag’ c’est l’plus grand des torts ! Bon philosophe, je m’en flatte, En tout je dois les copier ; Et je suis bien sûr que Socrate} N’a jamais chassé son portier } bis Vite sur le ton de l’air. Anacréon chez Polycrate, Solon, Lycurgue, Bias, Ésope, Cagliostro ni mêm’ Descartes… N’ont jamais chassé (bis.) leur portier! ROUSSILLON, avec ironie. Monsieur va sans doute monter sa maison ! BALTHASAR, prenant la gauche. Mais-z-oui ! Maraud, vous pourrez entrer chez moi, si vus avez de bons certificats ! Entendez-vous, bélître ! LE PORTIER, haussant les épaules. O dieux ! ça fait manger des rasoirs ! ROUSSILLON. Merci, j’ai d’autres plans ! je vais retirer mes fonds de chez ce banqueroutier, qui pourrait bien faire un trou à la lune. Il sort part la droite. BALTHASAR. Vous croyez qu’il s’abaisserait jusque-là ? FRÉDÉRIC, aux deux autres. Brigand ! aller redemander l’argent qu’il lui a volé ! LE PORTIER, faisant le geste. Ah ! bah! est-ce que?… BALTHASAR. Il cultivait la soustraction ? c’est une règle d’arithmétique, mes enfants ! FRÉDÉRIC. Non, je ne serai pas content que je ne lui aie donné une bonne trempée ! Il sort par la droite. LE PORTIER, avec dignité. je ne peux pas tremper là-dedans! Il passe près de sa loge. BALTHASAR, qui s’est rajusté. Ni moi non plus ! Cordon, s’il vous plaît * ! LE PORTIER. Où c’que vous allez donc de si bonne heure ! BALTHASAR, se carrant. A la Bourse, mon cher ! LE PORTIER. Et monsieur Loriot, qui est sorti aussi dès potron-minette. BALTHASAR. Il est passé chez son notaire, mon cher ! LE PORTIER. Il a un notaire, lui… et pourquoi faire ? BALTHASAR. Pour gérer sa fortune, pour administrer ses capitaux ! (A lui-même, d’un ton naturel.) Le fait est que ce brave tailleur a un peu perdu la boule ! toute la nuit il n’a fait que rabâcher de coup du ciel… de son testament ! LE PORTIER. Qu’il n’oublie pas d’y coucher les trois termes qu’il nous doit. BALTHASAR. On vous les payera, vieux coriace… Je cours chez le buraliste de la loterie ! voilà un honnête homme !… Il va me donner des piles d’écus, haut comme les tours Notre-Dame. Et ce soir, la musique et les bouquets, portier ! et mes trois numéros, couronnés de fleurs, portier !… Avec quoi qu’on vous soldera, portier !… Cordon, portier ! Il sort. LE PORTIER, tirant le cordon qui est censé en dedans de la loge. Quand vous diriez concierge, ça ne vous écorcherait pas la bouche ! hum !… Il n’y a de bonheur que pour la canaille ! Il se met à balayer, et rentre un moment après. * le Portier, Balthasar, Le Notaire frappe à la porte cochère. On tire le cordon. LE NOTAIRE, en passant devant la loge. Monsieur Durosoy. LE PORTIER, passant sa tête par le vitrage. Au premier, monsieur… | ||
SCÈNE III | |||
DUROSOY, LE NOTAIRE, entre lentement par la droite. DUROSOY. Ah ! c’est vous, mon cher notaire ; je vous attendais avec une impatience… LE NOTAIRE, d’un air peiné. L’affaire s’est ébruitée, mon cher Durosoy ! vos créanciers se sont assemblés ; vous allez être forcé de suspendre vos payements. DUROSOY, frappé. C’est impossible !… voyez mes états de situation !… Ils s’approchent du bureau, et ils examinent les registres, les comptes. LE NOTAIRE, montrant un article. Hum !… Voilà des valeurs fort douteuses ! DUROSOY. Mais cette maison que vous allez vendre, et qui n’est pas portée ? LE NOTAIRE. Si elle va à cinquante mille écus… ce sera le plus que nous puissions espérer.
LE NOTAIRE. Ah ! c’est différent !
Ils sortent par la droite. | La porte est restée ouverte. Arrive Balthasar tout joyeux, portant un sac d’argent, et suivi de quelques créanciers ; le porteur d’eau, un marchand de vin, un rôtisseur et une blanchisseuse. BALTHASAR, d’un air triomphant, un sac d’argent sur le bras. Voilà les espèces… accourez, gargotiers, cabaretiers… charbonniers et autres marchands de comestibles… On paye à bureau ouvert… comme là-haut, chez le banquier ! TOUS, l’entourant. Vrai, monsieur Balthasar ! BALTHASAR. Mettez-vous en rang d’oignon. Il les place en ligne à gauche, tandis que les personnages d’en haut sont à droite. NOTA. Cette disposition doit souvent être observée pour l’effet du coup d’œil.
AIR: Ça n’durera pas toujours. J’entends qu’on me bénisse Chez tous les épiciers, Et qu’on rende justice A l’honneur des fripiers. TOUS, criant en s’en allant. Vive monsieur Balthasar! Vive monsieur Balthasar! Vive monsieur Balthasar! BALTHASAR, au dernier qui sort. Tais-toi donc, grand gueulard! | ||
SCÈNE IV | |||
DUROSOY, reparaissant. Et Saint-Gaudens qui n’arrive pas ?… je suis sur des charbons ardents !… Chaque minute de retard accroît mon supplice… il faut absolument que j’envoie… (Il sonne.) Holà ! quelqu’un !… FRÉDÉRIC, entrant par la droite. Monsieur ? DUROSOY. Courez chez le banquier de monsieur Saint-Gaudens… Non, c’est inutile… J’entends monter, c’est lui, sans doute. (A lui-même; Frédéric s’en va.) Lui seul peut empêcher un éclat et sauver mon nom ! BALTHASAR, dans l’escalier. Attendez-moi donc !… on n’entre pas là comme chez Desnoyers ! LORIOT, en dehors. Annonce-moi, Balthasar. (Frappant à la porte de gauche.) N’y a personne à la boutique ? LORIOT. Annonce-moi donc! DUROSOY, qui entend vaguement. Qu’est-ce que… BALTHASAR, entrant le premier et annonçant. La maison Loriot et compagnie ? DUROSOY, étonné. Comment ? LORIOT, qui a suivi Balthasar, et son chapeau sous le bras. C’est moi qu’est la maison ! BALTHASAR, se montrant. Et v’là la compagnie ! DUROSOY, sérieux. Quelle est cette bouffonnerie ? BALTHASAR, donnant une chaise à Loriot. Ne vous dérangez pas ! c’est mon beau-frère ! DUROSOY, étonné. Auraient-ils achetés quelques créances ? LORIOT, s’asseyant. Mon cher confrère. (Il se lève.) Balthasar, donne donc une chaise. BALTHASAR, qui tient un fauteuil, à Durosoy, qui refuse. Pourquoi donc ?… pourquoi donc !… Ici, Balthasar et Loriot, après quelques lazzis, font asseoir de force Durosoy impatienté. LORIOT. Mon cher confère… je dis confrère… vous vendez de l’argent pour mettre dans les poches, nous vendons les poches où l’on met l’argent… Il n’y a que la main… (Ils rient en se regardant.)* Seulement, hier, nous étions un peu bas percés ; et aujourd’hui, c’est vous qui êtes dans la débine ! BALTHASAR, bas. On dit le pétrin !… parlez donc convenablement ! DUROSOY. Eh bien, monsieur? LORIOT. Eh bien, mon cher confrère… je viens vous offrir un moyen de remonter sur votre bête ! DUROSOY, vivement et se levant. Que dites-vous ? LORIOT, se levant et appuyant. Je viens vous demander votre fille pour un capitaliste. DUROSOY. Ma fille ! BALTHASAR, saisi. Pour moi ! LORIOT. Eh non, bêta… pour un autre ! BALTHASAR. La tête n’y est plus ! DUROSOY, étonné. Ma fille ! vous me demandez ma fille ! (A lui-même.) Ah ! je conçois ! pour son fils… ce petit insolent !… Ah! je ne croyais pas être descendu si bas ! LORIOT, lui tapant familièrement sur le ventre. Ça vous va-t-il, mon gros ?… DUROSOY, à lui-même. C’est à confondre ! BALTHASAR, bas, à Loriot. Il se tâte ! * Balthasar debout, Loriot assis, Durosoy assis DUROSOY, raillant. Monsieur, je suis très-honoré de votre recherche… Mais, par malheur, ma fille est promise à un autre. (Reprenant son ton de fierté.) Et quand bien même elle serait libre, jamais je ne m’accorderais à des brocanteurs en plein vent ! BALTHASAR, interdit. Des bro… ? LORIOT, se montant. En plein vent !… Ah! c’est comme ça, monsieur Dur-à-soi !… Eh bien, on l’aura malgré vous, vot’ fille. DUROSOY, de même. Malgré moi ?… LORIOT, sous son nez. Ah ! vous repoussez la main qu’on vous tend, parce qu’elle n’a pas de gants jaunes !… BALTHASAR, avec ironie. Faut prendre des mitaines pour l’empêcher de se noyer ! Millionnaire aplati !… LORIOT. Pour la seconde fois ?… DUROSOY, s’emportant. Pour la seconde fois… je vous ai donné congé… sortez de mon hôtel. LORIOT. O mon Dieu, son hôtel !… Tiens, j’y pense, il est en vente !… eh bien, je l’achète vot’ hôtel… et c’est moi qui vous donnera congé. DUROSOY, exaspéré. Vous ? LORIOT. Oui ! (Les mains sur le dos et le tournant au public.) Dis donc, Balthasar, cet hôtel te plaît-il ?… BALTHASAR, hébété. Plaît-il ? LORIOT. Ceci ferait ta chambre à coucher. BALTHASAR, l’imitant, et traversant la scène. Plutôt mon cabinet d’étude… pour la philosophie. (Regardant Durosoy.) On doit être philosophe, ici.
BALTHASAR, avec dignité. N’ touchez pas ! LORIOT, entraîné par Balthasar. N’ touchez pas ! DUROSOY, leur fermant la porte au nez. Insolents ! LORIOT. Oh ! BALTHASAR. Hein ! LORIOT, en dehors. M’a-t-il cogné ? BALTHASAR, en dehors. Crois pas ! DUROSOY, exaspéré. C’est inouï ! LORIOT, du dehors, criant à travers la porte. Oui, oui, nous l’aurons votre hôtel, maintenant que vous êtes tombé dans les épluchures d’oignon ! BALTHASAR, dont la voix s’éloigne. Allons, père Chose, en voilà assez ! DUROSOY, agité, sur le devant de la scène. Et ce maudit Saint-Gaudens. (L’apercevant.) Ah ! le voici enfin ! SAINT-GAUDENS, entrant par la droite. Le beau-père ! Saprelotte !… je le croyais dans ses bureaux ! DUROSOY, jouant le calme. Vous voilà donc, cher ami… Vous êtes sorti de bien bonne heure ? SAINT-GAUDENS. Oui, oui… des courses indispensables ! (A part.) Le petit fripier qui devait venir à six heures… j’étais parti à cinq ! DUROSOY. Je vous attendais avec une impatience ! Vous savez le léger embarras dans lequel je me trouve ? SAINT-GAUDENS, à part. Oui… il est coulé ! DUROSOY. Et qu’avec une misère de cinq cent mille francs… SAINT-GAUDENS. Cinq cents ! DUROSOY. Vous avez vu Bernard, mon caissier ? SAINT-GAUDENS. C’est pour cela que j’accours… DUROSOY, avec joie. Me les apporter… j’en étais sûr ! SAINT-GAUDENS, d’un air peiné. Non… non !… Je ne vous apporte… que mes regrets !… Vous me voyez navré… un événement incroyable… (A part.) Qu’est-ce que je vais lui dire ? DUROSOY, reculant d’un pas. Comment ! avec votre immense fortune ? SAINT-GAUDENS. Heu ! heu ! ma fortune… DUROSOY, sérieusement. N’êtes-vous pas le seul héritier de votre frère ? SAINT-GAUDENS, à part. Oh ! quelle idée ! (Haut.) Oui, je le croyais… mais figurez-vous… il y a de par le monde un marmot, d’une vingtaine d’années qui se trouve être le fils de mon frère… DUROSOY, avec impatience. Eh bien… qui est mort, je le sais. SAINT-GAUDENS. Oui, oui… il était mort… mais pas du tout. Aujourd’hui, le petit coquin abuse de ma bonne foi… pour prétendre qu’il est vivant ! DUROSOY, le regardant froidement. Ah!… SAINT-GAUDENS. Il m’a même écrit une lettre que… DUROSOY, gravement. Assez, assez, monsieur ! Je vous déclare que je ne crois pas un mot de la fable que vous me débitez.
DUROSOY, avec amertume. Et d’après cela, vous venez me retirer votre parole ?
DUROSOY, sèchement. Il suffit !… Je sais maintenant ce que je dois penser de vous ; et je me félicite que toute relation soit à jamais finie entre nous. SAINT-GAUDENS, se retourne et salue. A votre aise ! Comptez toujours sur le dévouement avec lequel…
DUROSOY, à mi-voix. Joignez-y mes tableaux, l’argenterie, les diamants de ma fille… A tout prix, il faut sauver mon nom ! Ils s’approchent de la table, et continuent à voix basse. L’Huissier accroche une affiche de vente sur le mur ou à la glace. SAINT-GAUDENS. Je m’en suis galamment tiré !… et maintenant que je ne lui dois plus rien. Voilà un hôtel qui est charmant… on l’aura pour un morceau de pain. J’ai écrit au banquier de la succession de m’envoyer des fonds… Ma foi, je reste pour l’adjudication… Voyons un peu à quels concurrents je vais avoir affaire ! Il remonte au fond à gauche, et cause avec plusieurs enchérisseurs, tandis que l’on dispose tout pour la vente: la bougie, que Frédéric allume; le petit marteau du commissaire aux ventes, etc. Les acquéreurs semblent se montrer les localités. | BALTHASAR, puis LORIOT. BALTHASAR. Allez donc, peuple que tu es ! Pour un peu d’argent on leur fait crier tout ce qu’on veut… décidément, l’homme est un grand plat ! LORIOT, en toilette ridicule. Il accourt par la porte cochère et très-animé. Ah ! mon vieux ! te v’là !… BALTHASAR. J’ai été toucher les noyaux… Trois billets de mille… que j’ai là… sur mon sein !… (Loriot hausse les épaules avec dédain.) Et vous, beau-frère… d’où donc que vous venez ? LORIOT. De chez les notaires, les avoués. (A lui-même.) Déposer ce bienheureux papier !… (Se frottant les mains.) Ils disent qu’il est bon ! qu’il est bien tapé !… Mon pauvre Adolphe !… (Haut.) Ah ! je ne me possède pas !… Il presse vivement Balthasar dans ses bras. BALTHASAR, se dégageant. Mais vous me possédez, et ce n’est pas une raison pour me détruire… LORIOT. AIR: J’ons un curé patriote. Ah! du ciel la chose est v’nue !… L’bon Dieu seul veillait sur nous. Aussi, dans l’milieu de la rue, J’ai manqué m’ mettre à genoux ! Et chez l’notaire, tout d’un coup, J’voulais lui sauter au cou… Quel trésor ! quel Pérou ! BALTHASAR, à lui-même. L’diable m’enlève, il devient fou! LORIOT. Je ris, je pleure ; je suis fou… De bonheur, oui, j’suis fou ! Mais t’es là comme un n’hibou ! Fais donc comm’ moi, ris comme un fou ! BALTHASAR, voulant le raisonner. Mais au nom de Cicéron !… soyez donc philosophe pour deux sous ! LORIOT. Deux sous !… Il s’agit de centaines de mille francs !… (à lui-même) dans un bonnet d’arlequin ! BALTHASAR, à part. C’est fini, on l’enverra chez le docteur Blanche, à Montmartre. LORIOT. Et dire que c’est cet amour de Christophe… Où est-il donc, que je l’embrasse ? BALTHASAR, d’un ton sérieux. Il a trop riboté hier… il est indisposé ! LORIOT, voulant y aller. Ah! Bah ! BALTHASAR, l’arrêtant. Le défaut d’habitude !… Marianne lui a donné un verre de vin chaud !… il repose ! LORIOT. Et c’t Adolphe qui ne se doute de rien, qu’est-ce qu’il fait donc ?… BALTHASAR. Il court après une place ! LORIOT. Une place ! comme s’il en avait besoin !… A présent !… (Changeant de ton.) Mais tant mieux… ça me donne le temps de lui ménager des surprises !… Pauvre garçon ! je l’ai bourré… à cause de son amour, et maintenant… (Frappé d’une idée.) Tiens ! au fait pourquoi pas ?… (Haut et revenant à Balthasar.) Dis donc, Balthasar, que penses-tu de la fille du banquetier ?… BALTHASAR, stupéfait. Malheureux aliéné, va! LORIOT, le secouant. Répondras-tu ? La demoiselle de là-haut… comment la trouves-tu ? BALTHASAR, criant à tue-tête. Charmante ! LORIOT. Et son caractère ?… BALTHASAR, même ton. Charmante ! LORIOT, lui frappant l’épaule. Eh ben ! j’vas la demander en mariage. BALTHASAR. Mais, vieux hurluberlu !… LORIOT. Viens avec moi. BALTHASAR, avec crainte. Chez le Crésus ! LORIOT, le poussant. Il est dégommé !… il nous recevra bien ! LORIOT, l’entraînant vers l’escalier. J’ai une affaire d’or à lui proposer !… BALTHASAR, en sortant. Je ne peux pas le quitter… ça lui a tapé sur la coloquinte !… Il monte l’escalier. Saint-Gaudens passe en bas. LE PORTIER. Où va monsieur ? SAINT-GAUDENS. C’est moi ! LE PORTIER. Ah ! pardon ! Adolphe entre par la porte cochère, s’approche de l’escalier à droite, regarde tristement et sort par la petite porte qui conduit chez Loriot. On voit passer quelques Enchérisseurs qui disent au Portier : Pour la vente du Premier! et ils montent par la droite. ADOLPHE, revenant en scène. Ils sont sortis ! Et je ne pourrai les embrasser avant de partir ! Marianne entre par le fond, avec un panier sous le bras, comme si elle revenait du marché. ADOLPHE, apercevant Marianne. Marianne ! MARIANNE, se retournant. Mon cousin ! Vous v’là donc ! Ah ben ! papa Loriot a joliment demandé après vous. ADOLPHE. Il était inquiet ? MARIANNE. Je crois bien ! Nous avions peur qu’il ne vous fût arrivé quelque accident ! ADOLPHE, souriant. Au contraire, ma chère, Marianne… Je viens d’obtenir une place qui me permet enfin de venir à votre aide… et tiens, pour commencer, remets toujours cela à mon père. MARIANNE, étonnée. Un billet de cinq cent francs ! ADOLPHE. Les avances que j’ai reçues pour mon voyage. MARIANNE, émue. Votre voyage ! Vous partez !… pour où donc ? ADOLPHE. Pour bien loin… pour New York ! MARIANNE, saisie. Est-il Dieu possible ? N’y allez donc pas !… Qu’est-ce que vous avez besoin de vous tourmenter ? Balthasar a gagné des monceaux d’or ; nous sommes riches… regardez, je reviens du marché. (Montrant son panier.) En v’là-t-il de quoi fricoter ! (Elle va pour rentrer.) Eh bien, vous ne venez pas m’aider à mettre le couvert ? ADOLPHE. J’attends ici ce monsieur Saint-Gaudens, que j’ai déjà manqué ce matin. MARIANNE, revenant. Vous voyez c’tte vieille caricature ?… qui fait des propos sur nous !… qui s’est vanté devant les domestiques d’avoir donné le plus beau soufflet à un des fripiers d’en bas ! ADOLPHE, vivement. Un soufflet ! MARIANNE. Oui, vous voyez… Si c’était moi ! Elle disparaît en murmurant. ADOLPHE, furieux. Comment ! le misérable a osé… | ||
SCÈNE V | |||
Le cabinet d’en haut s’est garni successivement d’enchérisseurs. On a disposé le bureau, les bougies, les banquettes ou les sièges, etc. Il y a une grande affiche au fond, comme en bas, sur le revers de la porte cochère DUROSOY, SAINT-GAUDENS, LORIOT, BALTHASAR, LE NOTAIRE, L’HUISSIER. LE NOTAIRE, près de la table. Nous allons commencer, messieurs *… * Enchérisseurs debout et assis au fond, le dos appuyé à la cheminée, deux autres assis, Saint-Gaudens, Durosoy, l’Huissier, le Notaire. DUROSOY, voyant Saint-Gaudens. Encore ici, monsieur ? SAINT-GAUDENS, bas. Dans votre intérêt, cher ami… pour pousser l’hôtel ! DUROSOY, avec mépris. Vous qui êtes ruiné… C’est donc pour le compte de votre neveu ? SAINT-GAUDENS, d’un air agréable. Précisément… en bon parent ! Durosoy lui tourne le dos et va s’asseoir à droite près la table et devant l’Huissier. Loriot et Balthasar paraissent par la gauche. LORIOT, à Balthasar. Tu m’as bien compris ? BALTHASAR, à lui-même. Si j’y entends un mot ! Enfin… c’est son idée ! Ils viennent saluer le Notaire. LE NOTAIRE. Asseyez -vous, messieurs *. BALTHASAR,. Voilà l’instant !… prrrenez vos billets ! L’HUISSIER. Silence ! Balthasar et Loriot s’asseyent à gauche sur le devant. Les domestiques sont groupés au fond. LE NOTAIRE. Nous avons acquéreur à quatre-vingt mille francs! ROUSSILLON. C’est donné. SAINT-GAUDENS, à part. Voyons venir. LORIOT, à Balthasar. Va doucement. * Balthasar, Loriot, Roussillon, Saint-Gaudens, Enchérisseurs, Durosoy, l’Huissier, le Notaire. L’HUISSIER, criant. A quatre-vingt mille francs ! BALTHASAR. Je mets cinquante centimes ! TOUS. Oh ! LE NOTAIRE. On n’enchérit pas au-dessous de cent francs ! SAINT-GAUDENS, enchérissant. Mille francs ! L’HUISSIER, répétant. Quatre-vingt-un mille francs! FRÉDÉRIC, paraît en haut, à gauche, derrière Saint-Gaudens. Monsieur Saint-Gaudens, on vous demande en bas pour une affaire. SAINT-GAUDENS, se levant. Ah ! je sais, les fonds que j’attendais… (A lui-même.) Je ne risque rien, je remonte tout de suite. Il passe devant les Enchérisseurs, et sort par la droite. L’HUISSIER, répétant. Quatre-vingt-un mille francs. BALTHASAR, goguenard. Je mets encore cinquante centimes. LORIOT, lui marchant sur le pied. Mais tais-toi donc ! BALTHASAR. Oh ! LORIOT, enchérissant. Quatre-vingt-deux. UN AUTRE. Trois. LORIOT. Quatre. UN AUTRE. Cinq. BALTHASAR, comptant sur ses doigts. Six, sept, huit… L’HUISSIER, répétant. Quatre-vingt-huit mille francs. BALTHASAR, effrayé. Hein ? je m’amuse à compter. LORIOT. Veux-tu finir ? tu vois bien qu’il te prend au mot ! BALTHASAR. Est-il bête ! LORIOT. Quatre-vingt-dix. ROUSSILLON, au fond à gauche. C’est une horreur; ça en vaut plus de deux cents.
BALTHASAR, effrayé. Ce n’est pas moi. ROUSSILLON. C’est une réflexion ! L’HUISSIER. Silence ! on ne réfléchit pas.
LORIOT. Quatre-vingt-douze. DUROSOY, le regardant. Comment ! c’est lui ? FRÉDÉRIC. Toujours le vieux ! ROUSSILLON. Il est payé ! L’HUISSIER. Quatre-vingt-douze mille, par qui ? LORIOT. Par moi. BALTHASAR. Par mois de loyer, quatre-vingt-douze mille francs ? Pendant le dialogue d’en bas, un Enchérisseur a parlé à l’oreille de Balthasar. BALTHASAR, tirant Loriot par la redingote. Dites donc ! il y a un monsieur qui me demande si vous êtes un homme de paille ? LORIOT. Un homme de paille, moi ? du tout… mais nous avons du foin dans nos bottes ! UN ENCHÉRISSEUR. Quatre-vingt-treize. UN AUTRE. Quatre-vingt-quatorze. LORIOT, criant. Quatre-vingt-quinze! Allez donc, mes amours ! Vous boudez ? vous n’allez plus ? DUROSOY, au Notaire. C’est horrible ! nous n’irons pas à cent mille francs !… UNE VOIX. Quatre-vingt-seize. LORIOT. Quatre-vingt-dix-sept. FRÉDÉRIC. V’là que ça repince ! ROUSSILLON. Ferme ! UNE VOIX. Quatre-vingt-dix-huit. UNE AUTRE. Quatre-vingt-dix-neuf. LORIOT. Cent mille francs ! ROUSSILLON. Le marchand de guenilles ! Surprise marquée de tous les assistants. DUROSOY. C’est incroyable ! BALTHASAR, bas, et se levant. Avec mille écus !… Je m’en vas. L’HUISSIER. Personne ne dit mot ? LORIOT. Cent mille francs ! Ahais !… cent mille francs !… Capons… TOUS, découragés. Oh !… il n’y a plus moyens ! ROUSSILLON, qui s’est avancé en élevant la voix. Ils sont payés par le vendeur ! DUROSOY, se levant avec colère. Quelle infamie ! Brouhaha général. Tout le monde se lève en haut et parle à la fois. ENSEMBLE GÉNÉRAL | ADOLPHE, SAINT-GAUDENS, FRÉDÉRIC. ADOLPHE. Ah ! il faut que je le tue ! (Il s’arrête.) Mais me présenter encore chez ce banquier… m’exposer à de nouveaux mépris ! ADOLPHE, à part. Je veux lui couper les oreilles ! Mais comment l’attirer ici ? Pendant ce qui se passe en haut, Adolphe est allé près de la loge pour s’adresser au Portier qui lui refuse de monter avertir Saint-Gaudens. Frédéric passe et sort du grand escalier. ADOLPHE, l’apercevant. Ah ! monsieur Frédéric !… voulez-vous dire à monsieur Saint-Gaudens qu’on le demande en bas, pour une affaire très-pressée. FRÉDÉRIC, poliment. Avec plaisir. Il monte par le petit escalier de service qui est censé à gauche. ADOLPHE. Comme il tarde ! ADOLPHE, près de l’escalier. Enfin, je crois entendre… ADOLPHE, se rangeant du côté droit au fond. Le voilà ! SAINT-GAUDENS, descendant l’escalier. Eh bien, où est-il donc ce petit commis qui me demande ? Il va près de la loge. ADOLPHE, se montrant et lui barrant le passage. Le voilà, monsieur ! A nous deux s’il vous plaît. SAINT-GAUDENS, reculant vers la gauche avec insolence. Hein ! qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qu’il y a ? que voulez-vous, mon cher ? ADOLPHE, froidement. Ce que je veux ?… Nous couper la gorge, monsieur !… SAINT-GAUDENS. Rien que ça, excusez ! c’était bien la peine de me déranger. Il veut s’éloigner, Adolphe indigné lui coupe la retraite. Petite pantomime. ADOLPHE. Ah ! monsieur, sortons ! SAINT-GAUDENS. N’allons pas si vite… un moment ! ADOLPHE. Vous m’avez insulté, vous avez outragé mon père, et pour autre chose encore ! Il continue à gesticuler et à retenir Saint-Gaudens. Saint-GAUDENS. Mais, mon cher, vous vous emportez comme une soupe au lait !… SAINT-GAUDENS, le ramenant, à mi-voix. Allons, voyons ; quoi ! vous en teniez pour mademoiselle Durosoy… eh bien, je vous l’abandonne… son père est ruiné, je n’en veux plus. Ainsi… ADOLPHE, dont la colère augmente. Ruiné, ô ciel!… SAINT-GAUDENS, voulant sortir. Vous m’appelez, là-haut ? ADOLPHE, voulant l’entraîner. Et vous avez l’indignité… Venez, sortons ! SAINT-GAUDENS. Je ne puis m’absenter !… une affaire… Saint-Gaudens a traversé pour gagner le grand escalier *. ADOLPHE, qui l’a saisi par le bras. Vous tremblez ?… SAINT-GAUDENS, tremblant. Du tout ! monsieur, je ne tremble jamais ! * Adolphe, Saint-Gaudens ADOLPHE, qui l’attend. Eh bien !… SAINT-GAUDENS, fièrement. A Montmartre… demain matin ! ADOLPHE. Non pas !… je pars à quatre heures précises pour l’Amérique !… SAINT-GAUDENS, d’un air menaçant. Eh bien !… à votre retour !… ADOLPHE, le retenant avec force. A l’instant même !… Adolphe et Saint-Gaudens parlent aussi en même temps, en bas, en se colletant. | ||
LE NOTAIRE. Qui est-ce qui se permet ?… On n’a jamais vu… comme si un notaire pouvait se prêter… DUROSOY. C’est une injure gratuite que ce misérable… Et si l’on recherchait l’origine de sa créance ! LORIOT, en colère. Moi ! je suis payé ?… Par le vendeur ! Viens donc ici, grand plumeau d’antichambre… que je t’apprenne ! | ROUSSILLON, criant. Je suis un créancier… et quand on perd le fruit de ses travaux et de ses économies !… BALTHASAR, le retenant et criant plus fort que lui. Allons, beau-frère, ne vous commettez pas. Un philosophe ne doit jamais crier… FRÉDÉRIC et les assistants. Taisez-vous donc, que diable ! Il fait plus de bruit !… A la porte… à la porte… le drôle… le polisson ! L’HUISSIER, aux uns et aux autres. Un peu de calme, messieurs… Silence !… messieurs ! (Les dominant à la fin, d’une voix enrouée.) Silence donc. Sacrebleu ! | ADOLPHE. Non, vous dis-je… vous me suivrez… Il faut que l’un de nous reste mort sur la place ! SAINT-GAUDENS, secoué et criant. Vous ne pouvez exiger que je manque toutes mes affaires pour celle-là… des intérêts majeurs me réclament là-haut. | |
Le vacarme cesse, tout le monde se rassied. L’HUISSIER. La bougie va s’éteindre !… Allons, messieurs !… BALTHASAR. Ah ! mon Dieu !… ça va nous rester. L’HUISSIER, lentement. C’est bien vu ?… bien entendu ?… personne ne dit mot ?… L’HUISSIER. Cent mille francs ! L’HUISSIER. C’est bien vu ?… bien entendu ?… Cent mille francs ?… LE NOTAIRE. C’est bien vu ?… bien entendu ?… personne ne dit mot ? (La bougie s’éteint. Frappant sur la table.) Adjugé à cent mille francs! LORIOT, sautant. A nous, les moellons! SAINT-GAUDENS, rentrant tout essoufflé par la droite, près du bureau, au Notaire. Cent mille francs ?… Je couvre l’enchère ! LE NOTAIRE. Il n’est plus temps ! SAINT-GAUDENS. Mais c’est pour moi, monsieur le notaire. DUROSOY, avec humeur. Eh ! vous arrivez trop tard ! Il sort par la droite. SAINT-GAUDENS, interrogeant tout le monde. Comment ? c’est adjugé ?… à qui donc ? LORIOT, avec joie. A moi, à moi, mon cher !… LORIOT, fredonnant sur le motif connu, Je vends des vieux galons et de la friperie, Et j’achète un hôtel sur mes économies. ENSEMBLE AIR: Fragment de la Dame blanche. LORIOT, à Balthasar. Hein! dis donc, la bonne affaire ! Comm’ tu vois, ça n’est pas long ; Pour d’venir propriétaire Il ne faut que de l’aplomb ! TOUS. C’est un singulier mystère ; A-t-il perdu la raison ? Ou du vrai propriétaire N’est-il que le prête-nom ? BALTHASAR. C’est fini, la chose est claire, Au lieu d’payer la maison, L’malheureux propriétaire Ira loger en prison! Les enchérisseurs s’éloignent par la droite. Frédéric range les sièges et fauteuils tels qu’ils étaient avant la vente *. SAINT-GAUDENS, avec dédain. Comment ! ce misérable… (en face du Notaire) quand moi, Irène Saint-Gaudens de Marseille !… LORIOT, sur le devant et vivement, à part. Saint-Gaudens !… l’homme au testament !… Bon ! je te tiens aussi, toi ! LE NOTAIRE, passant à Loriot. Vous allez signer le procès-verbal. Loriot passe en saluant. LE NOTAIRE en parlant se trouve près de Balthasar. Vous avez jusqu’à cinq heures pour déposer les fonds. Il sort par la droite avec l’Huissier. BALTHASAR, étourdi, au public. Qu’est-ce qu’il veut que je dépose ? mon bilan ! SAINT-GAUDENS, qui est passé le premier à gauche. Mais ça ne paiera pas !… c’est clair. * Roussillon en haut, Balthasar, Loriot, Frédéric, Saint-Gaudens, le Notaire, l’Huissier LORIOT, retraversant et sous son nez. Non ? Eh bien, vous paierez pour moi, bel homme ! Il repasse à droite, Balthasar le suit. SAINT-GAUDENS, à Roussillon. Si on lui offrait de prendre son marché au moyen d’un pot de vin ! BERNARD, se retournant. Un pot de vin ! qui est-ce qui appelle ? LORIOT, l’entraînant à droite. Je n’en veux pas !… A moi toute la boutique… habits, galons !… Ils sortent. SAINT-GAUDENS. C’est une affaire manquée ! et c’est ce petit drôle qui est cause… Il se jette avec humeur dans un fauteuil à gauche. ROUSSILLON, furieux. C’est une indignité !… ils s’entendaient ! FRÉDÉRIC, à gauche, tout en rangeant le salon, à part. V’là qu’il recommence !… ROUSSILLON. Mais ça ne se passera pas ainsi… Je vais déposer ma plainte en banqueroute frauduleuse !… FRÉDÉRIC. Oui da ! ROUSSILLON. Je cours faire mon paquet… et de là chez le procureur du roi ! FRÉDÉRIC, qui est passé au fond à droite, bas. Nous t’en empêcherons bien, canaille ! Il disparaît, en le menaçant, par la droite. ROUSSILLON, à Saint-Gaudens, au moment de sortir. Vous n’avez pas besoin d’un valet de chambre fidèle… dévoué à ses maîtres ?… SAINT-GAUDENS. Va te promener !… au diable !… ROUSSILLON, humblement. Je me recommande à vous. Il sort à droite. SAINT-GAUDENS, seul et se levant. Je ne peux plus rester ici non plus !… Le père Durosoy et moi… nous nous regardons comme deux chiens de faïence ! — Le difficile est de sortir… ce petit coquin qui m’attend à la porte. (Regardant par la fenêtre, à gauche de la cheminée.) Oh ! il y est… il n’en bouge pas ! il dévore la maison des yeux !… C’est qu’il paraît très-fort pour son âge. Il se penche en soulevant un coin du rideau. | SAINT-GAUDENS, se dégageant. Quel démoniaque… Cinq minutes, et je suis à vous !… ADOLPHE. Je vous attends là (montrant la rue), à cette porte ! N’espérez pas sortir sans que je vous voie… Je ne bouge pas de là… Si vous refusez de vous battre, je vous soufflette en pleine rue. Marianne paraît à gauche, et entend ces mots. SAINT-GAUDENS, le conduisant. Je ne recule jamais, monsieur… (A part.) Filons vite. Il remonte ; Adolphe sort par la porte cochère, après l’avoir menacé du doigt. MARIANNE. Qu’entends-je ! ô mon Dieu !… se battre !… Adolphe !… où est donc mon oncle ?… MARIANNE, près de la loge. Monsieur Canelle, avez-vous vu mon onque ?… LE PORTIER, à la lucarne. Vot’ oncle, il est chez son notaire, à ce que m’a dis monsieur Balthasar !… MARIANNE. Ah ! oui, je me rappelle !… ce matin, il m’a dit rue de la Monnaie : Courons vite ! Elle sort. Tous les Enchérisseurs redescendent lentement l’escalier et sortent par la porte cochère en causant. Le Portier est sur le pas de sa loge pour recueillir les propos. LE PORTIER, aux uns et aux autres en les suivant. La maison est vendue ?… à qui… à qui ?… Ils ont l’air de l’envoyer promener, et il les suit jusqu’au dehors pour causer avec eux. | ||
SCÈNE VI | |||
SAINT-GAUDENS, ROUSSILLON. Roussillon reparaît subitement à droite, et ferme vivement la porte. Il est pâle et défait. ROUSSILLON, sans voir Saint-Gaudens, à part. Qu’ai-je entendu comploter dans l’escalier ? Frédéric et les autres qui veulent m’assommer à ma sortie ! SAINT-GAUDENS, à la fenêtre. Oh ! il m’a vu… il me fait signe ! ROUSSILLON, à lui-même, sur le devant. « Oui, disaient-ils ; dès qu’il descendra… à coups de manche à balai… de plumeau… de tête de loup… nous le passerons par les armes ! » Des gaillards habitués à étriller des chevaux ! Ils vont m’arranger !… SAINT-GAUDENS, au fond. Comment éviter l’embuscade ? ROUSSILLON, à part. Comment leur brûler la politesse ? SAINT-GAUDENS, regardant son paletot. Ce paletot ventre de biche est si reconnaissable ! ROUSSILLON, à part. Ma livrée se voit d’une lieue ! SAINT-GAUDENS, l’apercevant. Roussillon ! Quelle idée ! ROUSSILLON, à part. Si je pouvais trouver quelque bon jobard ! SAINT-GAUDENS, lui frappant sur l’épaule. Dis donc, maroufle ! ROUSSILLON, faisant un soubresaut. Oh !… pardon ! (A part.) Je l’ai pris pour une tête de loup ! SAINT-GAUDENS. Tu sais que je te regarde toujours comme à mon service. ROUSSILLON. Monsieur ? SAINT-GAUDENS. Et à ce titre, je n’ai rien de caché pour toi… (Avec mystère. D’un air fat.) J’ai noué une intrigue délicieuse avec une petite grisette du voisinage. ROUSSILLON. Ah ! bah ! SAINT-GAUDENS, appuyé sur son épaule. Elle m’attend, mon cher ! mais je ne veux pas m’y monter sous ce costume… cela pourrait effaroucher… (Gaiement.) Prête-moi ta livrée. ROUSSILLON, avec joie. Ma livrée !… SAINT-GAUDENS. Oui, un déguisement amoureux… une espièglerie à la Fronsac ! ROUSSILLON. Et qu’est-ce que je mettrai, moi, monsieur ? SAINT-GAUDENS, montrant son paletot. Hé, parbleu !… ce paletot ! ROUSSILLON, à part. Quel coup du ciel ! SAINT-GAUDENS. Qu’en dis-tu ? ROUSSILLON. Comment donc !… trop heureux de faire quelque chose qui vous soit agréable ! SAINT-GAUDENS, lui frappant sur l’épaule. C’est bien !… Tes gages courent !… Tu toucheras quelque chose dès aujourd’hui. (A part.) L’autre est capable de lui tomber dessus !… mais ça m’est égal.
TOUS DEUX, à part. AIR: Toujours par la sagesse. Cette ruse est fort bonne Et me sort d’embarras! Sous son habit, personne Ne peut suivre mes pas. Ils sortent par la gauche. Roussillon, vêtu comme Saint-Gaudens; traverse le premier en venant de la gauche. ROUSSILLON, avec mystère. L’habit de ce sot me va très-bien ! Ils m’attendent par l’escalier de service… pour plus de sûreté, je prends le grand escalier. Il sort par la droite.
Il sort par la droite. VOIX, à droite, et frappant. Tiens ! tiens ! tiens ! gueusard ! SAINT-GAUDENS, hurlant. Aye ! aye ! à moi ! A la garde ! A la garde ! On l’entend dégringoler dans l’escalier. | Rentre le Portier, qui revient de causer dans la rue, comme un homme qui a appris une chose surprenante. Balthasar descend l’escalier de droite. BALTHASAR, entre lentement, et va à gauche. J’ai eu beau faire… la brioche est consumée ! LE PORTIER, courant à lui. C’est t’y Dieu possible, monsieur Balthasar !… C’est vot’ beau-frère qui vient d’aquélir cette propiété ? BALTHASAR. Oui, mon cher, nous l’avons acquérite ! LE PORTIER. Lui qui n’avait pas de quoi payer ses termes ?… BALTHASAR. C’est le cas d’avoir une maison à soi, comme dit la chanson. Loriot paraît, le chapeau sur l’oreille, et d’un air grave et fier *. LE PORTIER. Ah le v’là, monsieur Loriot ! (Il ôte sa casquette, en appelant :) Mame Canelle !… viens donc saluer not’ nouveau propiétaire… LORIOT, avec importance. C’est bon ! c’est bon !… ne dérangez pas la mère Canelle ! LE PORTIER. Excusez-la !… elle ne bouge pas de son fauteuil, elle a son rhumatisse !… mais elle sera bien flattée… car vous nous ferez l’honneur de nous conserver… Vous savez que pour ce qui est des égards… des prévenances… LORIOT. Ah ! oui… parlons-en ! BALTHASAR, gravement. Mon cher, vous abusez de la parole… le plus beau don de la nature. A c’tte niche ! Il passe devant lui. LORIOT, avec dignité, et le renvoyant d’un geste. Laissez-nous ! LE PORTIER, se retirant dans sa loge. A part. Faut qu’il ait des millions cousus dans sa paillasse * ! LORIOT, de loin, à Balthasar, en riant. Eh bien ? BALTHASAR, les bras croisés. Eh ben? LORIOT. Eh bien, tu vois, c’est pas plus difficile que ça d’acheter une maison !… BALTHASAR. Oui… mais la payer… malheureux !… à cinq heures ! LORIOT. Ça t’inquiète !… L’argent ? je le remue à la pelle ! BALTHASAR, frappé d’une pensée, et se rapprochant. Ah ! je devine ! (D’un air tendre.) Scélérat ! tu mettais donc aussi à la loterie sans rien dire ! Tu as joué le quaterne ? LORIOT. Et un fameux !… tu verras… (Regardant autour de lui.) Mais où c’ qu’est donc cet Adolphe ? Je ne peux plus rien faire sans lui… c’est qu’il me le faut. (Il fait signe de payer. Appelant.) Adolphe ! Il sort par la gauche, ici Marianne apparaît sur le seuil de la porte cochère, au moment où Balthasar va pour suivre Loriot. MARIANNE, entrant suffoquée. Adolphe ! Ah ! oui !… nous ne le reverrons peut-être plus ! BALTHASAR, se retournant. Inquiet. Hein ? Pourquoi ça ?… Adolphe ?… MARIANNE. Il doit se battre ce matin ! BALTHASAR, ému. Avec qui ? MARIANNE. Avec ce muscadin d’en haut ! BALTHASAR. Ce Saint-Gaudens ! Cré mille noms ! Se battre ! tuer mon neveu ! méchant freluquet !… (Passant à droite en retroussant ses manches.) Il n’y a qu’un moyen de l’empêcher d’y aller… c’est de lui casser une patte ! Justement, il est encore là-haut… V’là les camarades qui viennent pour le déménagement… Laissez-moi faire ! Ici deux Fripiers de la fin du premier acte paraissent sortant de la gauche et portant chaises, balais, etc. BALTHASAR, parlant bas aux Fripiers, qui s’arment de gourdins. Vous comprenez ? à tour de bras… c’est pour un ami ! Il les place au fond à droite, près de l’entrée de l’escalier *.
BALTHASAR, bas, au fond. V’là le Saint-Gaudens ! ROUSSILLON, le mouchoir sous son nez, se dandinant. J’attrape assez bien ses manières… (D’un air fat, et prenant le menton de Marianne en passant.) Bonsoir, friponne ! BALTHASAR, tombant sur lui avec ses amis. Ah ! je t’y reprends ! ROUSSILLON, courant çà et là. Qu’est-ce que c’est ? Oh ! Ah !… Vous vous trompez ! BALTHASAR, frappant toujours. Je t’apprendrai à te promener dans mes armoires. MARIANNE. Ne le tuez pas ! Roussillon fait faire la pirouette au Portier, qui est sorti de sa loge au bruit. Il s’y précipite et s’y enferme. LE PORTIER, recevant les coups en culbutant par terre. Eh bien? BALTHASAR. Le lâche! (Il reconnaît le Portier.) Tiens ! c’est vous ? Tout ce mouvement a dû être très-rapide. A ce moment, on entend un grand bruit dans l’escalier à droite. LE PORTIER. Quel sabbat sterling ! BALTHASAR, écoutant. Il y a quelqu’un qui déboule par là… Il montre la droite. | ||
SCÈNE VII | |||
Ici, on voit Rosine qui vient de la droite et passe à gauche, où elle arrange plusieurs cartons qu’elle tient à la main. Frédéric la suit; il tient la robe de chambre de son maître, et un bonnet grec, qu’il dépose sur un fauteuil près de la cheminée au fond. | LE PORTIER, BALTHASAR ET SES AMIS, FRÉDÉRIC, puis ROSINE. FRÉDÉRIC, paraissant à droite, un plumeau à la main. Ah ! ah ! nous venons d’en donner une solide à ce galopin de Roussillon ! (Riant.) C’est la seule chose qu’il n’ait pas volée. Le carreau mobile de la loge du portier s’ouvre, et Roussillon y passe la tête. ROUSSILLON. Vil calomniateur ! TOUS. Roussillon ! FRÉDÉRIC, et les autres. Le v’là par là, à présent… ? MARIANNE. Il y a eu erreur. FRÉDÉRIC, levant son plumeau, en passant devant Balthasar. C’est à recommencer ! ROUSSILLON, au vasistas. Non pas ! je demande la parole ! BALTHASAR, arrêtant Frédéric. Mais l’autre, qu’est-ce qu’il est devenu ? FRÉDÉRIC, riant. L’autre ? celui avait l’habit de chasseur ? ROUSSILLON, passant sa tête. Hé, parbleu ! monsieur Saint-Gaudens ! FRÉDÉRIC. Ah ben !… nous lui en avons donné ! BALTHASAR, d’un air pénétré. En vous remerciant ! Il lui prend la main. FRÉDÉRIC. Il s’est sauvé par les écuries. MARIANNE, à part, avec effroi. Il sera allé rejoindre Adolphe ! ROSINE, paraissant par l’escalier de droite. Frédéric ! Frédéric ! allons donc ! Monsieur vous demande pour le déménagement. FRÉDÉRIC, la suivant. Pauvre cher homme, ça me fait autant de peine que de voir un de mes chevaux malade ! Il remonte par la droite avec Rosine, Marianne va regarder au fond, d’un air inquiet. ROUSSILLON, sortant de la loge, soutenu par le Portier. Balthasar va au-devant. Merci… merci… (Reconnaissant Balthasar. Avec colère.) Oh! vous me payerez ça, vous ! BALTHASAR, gravement Vous auriez tort de prendre la chose pour vous ! ROUSSILLON, se frottant les épaules. Comment ?… j’ai très-bien reçu… BALTHASAR, criant. Puis que ça n’est pas pour votre compte !… Est-il bouché ! Une supposition, on me prendrait pour vous, on me dirait : Vous êtes un fripon, un escroc, un filou… je ne prendrais pas ça pour moi. ROUSSILLON. Oui ; mais j’aurais reçu de l’argent pour vous… une supposition… je vous le rendrais ! BALTHASAR. Non ! ROUSSILLON. Si ! BALTHASAR. Non… vous le garderiez… je vous connais ; vous êtes un bon enfant. (Retroussant ses manches.) D’ailleurs si vous n’êtes pas content… Il se met en attitude. ROUSSILLON, se frottant les côtes. Si fait, je le suis… mais c’est bien dur… Tandis que l’autre est en bonne fortune avec mon habit, que le sien m’ait procuré… enfin… Allons faire mon paquet !… Aye ! Soutenu par le Portier, il sort clopin clopant par la droite. BALTHASAR, le regardant sortir. Ça vous fait c’t effet-là ? S’il est possible d’abîmer un homme ça ! Le Portier après avoir conduit Roussillon revient dans sa loge. LORIOT, en dehors, appelant. Allons donc, Balthasar ! Les Fripiers reprennent les effets qu’ils avaient apportés, et au cri de Loriot, rentrent par la gauche. BALTHASAR, voulant le suivre. Voilà ! MARIANNE, courant à Balthasar. Y penses-tu, toi ? et cet autre qui s’est sauvé… S’il avait retrouvé Adolphe !… s’ils étaient à se battre !… BALTHASAR, tressaillant. Cré mille chiens ! moi qui m’amuse à la moutarde… J’cours sur ses pas, et j’exécute sur lui une sonate à quatre mains ! Il sort en courant par la porte cochère. | ||
SCÈNE VIII | |||
ROSINE, FRÉDÉRIC, ÉMILIE, DUROSOY. DUROSOY. Allons, mes enfants, il faut quitter ce logis ; je ne veux pas m’exposer à un nouvel affront. Il rassemble les papiers. Rosine et Frédéric préparent les paquets. Émile va à son père et semble l’encourager. ÉMILIE, près du bureau de son père. Allons, mon père, un peu de courage !… DUROSOY. Pauvre enfant ! j’espérais t’épargner une si rude épreuve. ROSINE, s’avançant et montrant ce qu’elle a fait. Mademoiselle, j’ai préparé tous vos cartons. ÉMILIE, lui prenant la main. Mais, ma bonne Rosine, tu sais bien que nous ne pouvons plus te garder, mon enfant * !
FRÉDÉRIC, attendri. Oh ! Certainement. * Frédéric qui s’avance, Rosine, Emilie, Durosoy
DUROSOY, passe lentement entre les deux valets. Oui… oui… vous ne vous quitterez plus… Émilie tend la main à Rosine, qui la lui baise. DUROSOY, repassant à droite. Venez, venez, mes enfants ; préparez tout pour notre départ… Dans un quart d’heure je ne veux plus être ici !… Rosine et Émilie sortent par la gauche; Durosoy prend ses papiers et sort par la droite. Frédéric et deux autres domestiques vont et viennent pendant la scène suivante, transportant des registres, des petits meubles, et donnent tout le mouvement d’un commencement de déménagement. | LORIOT, MARIANNE. Marianne reste à regarder et a l’air très-inquiet.
MARIANNE, s’essuyant les yeux. Me v’là, mon onque ! LORIOT, la regardant. Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a donc ? pourquoi ces larmes ?… (Elle se détourne.) Tu me caches quelque chose ! MARIANNE, fondant en pleurs. Ah ! vous ne le saurez que trop tôt… mon cousin, c’pauvre Adolphe !… LORIOT. Adolphe ! MARIANNE. Il devait partir à quatre heures. LORIOT. A quatre heures !… et moi qui compte sur lui pour payer à cinq ! MARIANNE. Mais ça ne serait rien !… ils se sont pris de mots avec ce monsieur Saint-Gaudens, et dans ce moment il est peut-être tué ! LORIOT, avec un cri déchirant. Tué ! lui, mon enfant, mon Adolphe ! Il chancelle. MARIANNE, le soutenant et le faisant asseoir sur la chaise qui est auprès de la loge. Mon onque !… Ah! mon Dieu ! Elle lui frappe dans la main.
MARIANNE, renvoyant le Portier. Merci ; le voilà qui revient…
LORIOT. Et moi… je vais passer pour un intrigant !… pour un voleur !… (Reprenant des forces.) Et tu ne me disais rien, toi !… Mon Adolphe!… (se levant avec force) où est-il… c’t autre, ce brigand ! Il faut qu’on me le trouve… il faut qu’on me le livre pieds et poings liés !… On entend un grand bruit, des cris, une rumeur de rue en dehors. BALTHASAR, en dehors. Le v’là ! SAINT-GAUDENS, en dehors. Lâchez-moi donc !… MARIANNE, courant. Qu’est-ce donc ? La porte s’ouvre. LE PORTIER. Un rassemblement ! ENSEMBLE, en dehors au fond. AIR: Noirs démons, fantômes! (Robert le Diable.) | ||
LE CHŒUR, en dehors. Chez le commissaire LORIOT. C’est son adversaire Qu’on amèn’ là-bas. L’ traître à ma colère N’échapp’ra donc pas. LE PORTIER. Quel bruit! quelle affaire! Pourquoi tout c’ fracas? Chez le commissaire, Allez donc là-bas. | BALTHASAR. Le v’là, mon beau-frère, MARIANNE. Calmez vot’ colère, Ne le frappez pas ; Chez le commissaire Allez de ce pas. SAINT-GAUDENS. Torrent populaire, Ne nous fâchons pas ; Arrangeons l’affaire Sans tout ce fracas. | ||
SCÈNE IX | |||
LES MÊMES, BALTHASAR, SAINT-GAUDENS. Le Portier ouvre la porte, laisse entrer Balthasar, qui a empoigné Saint-Gaudens, toujours en chasseur, mais avec un habit et chapeau débraillés, déchirés, crottés ; le Portier referme la porte sur les gens de la rue, qu’il repousse. BALTHASAR. Le v’là ! je l’ai arrêté au moment où il venait d’enfoncer une boutique avec son cabriolet. SAINT-GAUDENS. Voulez-vous me lâcher * ! BALTHASAR, tirant Saint-Gaudens à gauche. Dulciter, Marjolaine !… A nous deux, Chérubin ! LORIOT, furieux et le tirant à droite. A nous trois !… Marianne retient Loriot. BALTHASAR. Laissez-moi lui poser la question philosophiquement. (Lui donnant une bourrade à chaque mot.) Ah ! vous voulez escofier mon neveu ! Où est-il ?… montrez-le, ou j’ t’égruge ! Marianne, qui va de l’un à l’autre, passe par derrière près de Balthasar. SAINT-GAUDENS, étourdi. Un moment donc ! * Le Portier, Balthasar, Saint-Gaudens, Loriot, Marianne LORIOT, passant entre eux, à Balthasar. Non… non… Tu t’y prends mal ! on s’explique doucement ! (Sautant à la gorge de Saint-Gaudens et le secouant.) Qu’est-ce que vous avez fait de mon enfant ? il me le faut, ou je vous anéantis ! SAINT-GAUDENS, criant et se dégageant. Quelle famille d’enragés !… qu’est-ce que c’est que ces manières-là ? voulez-vous qu’il arrive encore un malheur * ! TOUS. Un malheur ! LORIOT. Vous l’avez donc vu ? SAINT-GAUDENS, se remettant. Parbleu ! et lui aussi m’a vu ! (A part.) Il doit être parti pour l’Amérique, je ne risque rien d’avoir du cœur. TOUS, avec anxiété. Eh bien ? SAINT-GAUDENS, avec aplomb. Eh bien ! mes enfants ? (Regardant son costume.) Je m’en vais changer d’habits. LORIOT, l’arrêtant. Vous vous êtes donc battus ? Ici Adolphe reparaît derrière eux par la porte cochère.
ADOLPHE, à ces derniers mots, viens se placer à côté de lui. Vous en avez menti, monsieur ! * Marianne, Balthasar, Loriot, Saint-Gaudens, | |||
SCÈNE X | |||
LES MÊMES, ADOLPHE. SAINT-GAUDENS, jetant un cri et se sauvant de côté. Ah ! TOUS, se portant vers lui, à droite. Adolphe !… LORIOT, lui sautant au cou. C’est lui ! SAINT-GAUDENS, avec effroi, à l’extrême gauche. D’où sort-il * ?… * Saint-Gaudens, Loriot, Balthasar Marianne BALTHASAR, riant, à Saint-Gaudens. Il paraît que c’est vous qui vous êtes enferré ! LORIOT, l’embrassant. Mon pauvre garçon ! MARIANNE, lui prenant la main. Vous n’êtes pas blessé ?… ADOLPHE, souriant et leur prenant les mains. Non !… non !… quoique monsieur m’ait tué !… SAINT-GAUDENS. Je me suis trompé… je me serai battu avec un autre ! ADOLPHE, vivement. Fi, monsieur !… me manquer de parole ! SAINT-GAUDENS. Laissez donc ! c’est vous qui m’avez fait aller. Obligé de prendre un cabriolet pour courir après vous ! ADOLPHE, sans l’écouter. Vous m’avez fait manquer la diligence ! LORIOT. Tant mieux ! Si tu savais !… ADOLPHE. Mais je reviens… (il passe devant Loriot et va droit à Saint-Gaudens) pour vous traiter comme un lâche… SAINT-GAUDENS. Oh ! Adolphe le saisit fortement. LORIOT. Prends donc garde ! ADOLPHE, le secouant par le collet. Vous me ferez des réparations… SAINT-GAUDENS, secoué. C’est moi qui en ai besoin !… Vous me démolissez !… Adolphe veut l’entraîner. Au bruit qui se fait, les Fripiers reparaissent par la gauche pour voir ce qui se passe. LORIOT, criant. Finis donc, malheureux ! tu vas étrangler ton oncle ! PRESQUE ENSEMBLE. ADOLPHE, s’arrêtant. Mon oncle ! BALTHASAR et MARIANNE. Lui ! SAINT-GAUDENS, stupéfait. Moi ! LORIOT, appuyant. Le fils de votre frère ! ADOLPHE. Qu’entends-je ?… SAINT-GAUDENS, saisi. Comment ! ce petit marmot * ?… * Saint-Gaudens, Loriot, Adolphe, Balthasar, Marianne LORIOT, vivement et avec joie. Confié à ma femme, Charlotte Schukler !… en v’là la preuve. (Lui donnant un papier.) Et le testament oublié dans votre habit… qui lui rend tous ses biens, qui vous passe devant le nez, est déjà chez le notaire. BALTHASAR, frappant sur ses genoux. Bien joué ! bien tapé ! Bravo ! Il passe à gauche et prend le n°1. MARIANNE, embrassant Adolphe. Mon cousin ! SAINT-GAUDENS, qui a lu le papier. C’est ma foi vrai ! Me voilà aussi en faillite ouverte ! ADOLPHE, étourdi. Est-ce un rêve? LORIOT, d’un ton léger. O mon Dieu !… trois millions à lui rendre ! BALTHASAR. Trois millions ! (à Saint-Gaudens) ça vous gênera peut-être ? SAINT-GAUDENS, à Adolphe. Mais… un peu… mon neveu… LORIOT, bas, à Saint-Gaudens. Soyez tranquille… il vous fera une pension… élémentaire ! ADOLPHE. Mes amis !… mon bon père ! C’est pour vous surtout !… (passant à Saint-Gaudens.) Monsieur, mon cher oncle… je suis honteux !… La manière dont je vous ai traité… SAINT-GAUDENS. Il n’y a pas de mal, mon Dieu ! dans les familles les plus unies… BALTHASAR. Oh ! et l’hôtel ! et l’ déménagement ! Chaud ! chaud ! Christophe ! Il se glisse vivement et sort par la gauche. ADOLPHE, surpris, à Loriot. Un hôtel ?… LORIOT. Celui-ci… que j’ai acheté pour toi !… Le Crésus est enfoncé !… (Petite musique en sourdine.) Et… tiens, le v’là qui déménage ! TOUS, avec compassion, se plaçant en ligne oblique. Ah * !…
LORIOT, un peu ému, à ceux qui l’entourent. Mes enfants, il a été dur, il a été fier, c’est le moment de nous venger. (Les deux Fripiers s’avancent d’un air décidé ; ôtant son chapeau involontairement.) Le premier qui l’insulte, je lui casse les reins * ! Les deux Fripiers ont l’air de dire : C’est différent ; et sortent par la gauche. * Marianne, Adolphe, Loriot, Saint-Gaudens, Rosine, Frédéric, Durosoy, Emilie, | |||
SCÈNE XI | |||
Ici l’on voit paraître, au 1er, Balthasar, le Portier, et les deux garçons Fripiers, portant des paquets, des vieilles chaises, le lit de sangles, des assiettes, une marmite en terre qu’on met sur la cheminée en guise de vase, etc.; Balthasar paraît sous un matelas qu’il porte sur sa tête; Christophe ferme le cortège en marchant fièrement une poèle à frire sur l’épaule, et à la main une chandelle qu’il tient par la mèche. BALTHASAR. V’là tout le bataclan… ahais ! Il jette son matelas par terre. Il s’appuie les mains sur les genoux en riant.
BALTHASAR, prenant la robe de chambre et le bonnet, et les mettant. Cela fait partie du mobilier… adjugé !… BALTHASAR, plaçant une cruche et un pot à l’eau sur la cheminée en guise de vases. Chaud, chaud, la noce ! BALTHASAR. Où est donc mon épouse ?… où est le père Loriot ?… Père Loriot ! BALTHASAR, à la porte de droite. Père Loriot ! Ahais ! BALTHASAR. Non, c’est moi qui vous appelle ! BALTHASAR. Qu’est-ce qu’il dit ? LE PORTIER, tenant un soufflet. Il dit que ce n’est pas pour vous. BALTHASAR. La maison Loriot aurait encore des hauts et des bas ! Attendez, j’ vavoir. Il redescend par la droite, les autres par la gauche. LE PORTIER. Est-ce que nous aurions encore un nouveau propriétaire ?… Il descend | LES MÊMES, DUROSOY, appuyé sur ÉMILIE ; ROSINE, qui suit portant des cartons ; FRÉDÉRIC, chargé de livres de caisse. Ils paraissent lentement par la droite. SAINT-GAUDENS. Monsieur Durosoy ! DUROSOY, étonné de son costume. Que vois-je ?… que signifie ?… SAINT-GAUDENS, s’efforçant de rire. Ah !… oui, oui !… vous voyez, je ne vous trompais pas… c’est mon fripon de neveu, comme on dit dans les comédies ! Il montre Adolphe. DUROSOY, surpris. Votre neveu !… ce jeune homme ? ÉMILIE. Monsieur Adolphe ! SAINT-GAUDENS. Je l’attendais… je l’attendais toujours ! DUROSOY, à Adolphe. Je vous félicite, monsieur… d’un changement. (Regardant Loriot.) Je suppose que cet hôtel vous appartient aussi ! Loriot fait signe que oui. Durosoy va pour sortir. ADOLPHE, ému et passant devant les autres. Pardon, monsieur, ce n’est pas tout ce que vous me devez… DUROSOY, étonné. Que voulez-vous dire * ?…
DUROSOY. Ah ! monsieur ! dans quel moment ?…
TOUS. Qu’entends-je !… DUROSOY, hors de lui. Tant de générosité !…
ÉMILIE, à part. Ah ! que je suis fière de l’avoir aimé quand il était pauvre ! LORIOT, prenant la tête d’Adolphe et l’embrassant à plusieurs reprises. Bien ! garçon ! MARIANNE. Quel bon cœur ! SAINT-GAUDENS, à Durosoy. Voilà comme nous sommes tous dans la famille !… DUROSOY, tenant toujours Adolphe. Digne jeune homme ! vous aurez conservé un honneur qui devient le vôtre, car je ne veux devoir mon salut qu’à mon gendre… à mon fils ! ADOLPHE, transporté de joie. Que dites-vous ?… ÉMILIE. Mon père ! LORIOT, sautant de joie. V’là le bouquet ! Enlevé !… c’est pesé ! MARIANNE. C’te bonne demoiselle ! LORIOT. Ah ! j’en pleure ! Où est donc Balthasar ? MARIANNE. Il s’installe là-haut ! LORIOT. Oh ! l’ brigand !… c’est pas pour lui ! (Ils courent à droite près de l’escalier.) Balthasar !… LORIOT, criant. Ohé ! Balthasar ! LORIOT. C’est moi qui t’appelle !… LORIOT. Descend vite ! tu vas salir le parquet… C’est pas pour toi ! Durosoy, Émilie, Adolphe et Saint-Gaudens sont groupés en haut de la scène, et causent entre eux. ADOLPHE, à Saint-Gaudens. Je veux que tout le monde soit heureux ! SAINT-GAUDENS. Pour ma part, je ne m’y oppose pas. ADOLPHE, à Marianne. Une bonne dot pour ma petite cousine. (A Loriot). Vous, mon père, nous ne nous quitterons plus ! LORIOT. Et je te verrai tous les jours… à toute heure !… car je reprends ma boutique* !… BALTHASAR, paraissant au milieu, avec sa robe de chambre. Avec importance. AIR: Pour que la chance tourne, tourne. On n’peut donc pas vivre tranquille, Un p’tit moment dans son hôtel? LORIOT, lui montrant la boutique. Jobard!… voilà ton domicile… BALTHASAR, fièrement. M’ prend-on pour un polichinel?… Je m’ croyais déjà dans ma sphère… * Saint-Gaudens, Adolphe, Durosoy, Emilie, Rosine et Frédéric ; plus au fond, Bathasar, Loriot, Marianne LORIOT. Inutil’ de te regimber! C’est pour Adolphe et son beau-père. BALTHASAR, regardant Adolphe et Durosoy. Ah !… bien !… nous allons la gober !… LORIOT, le prenant à part. Eh! mon vieux, restons terre à terre, Pour ne pas risquer de tomber ! ENSEMBLE. LORIOT et MARIANNE. Tous les trois restons terre à terre, etc. BALTHASAR. Quand un philosophe est par terre, Il est bien sûr de n’ pas tomber ! LES AUTRES Quand on sait vivre à terre, On est sûr de ne pas tomber ! MARIANNE. J’aime bien mieux not’ vieille boutique ! BALTHASAR, lui souriant d’un air fat. Oh ! parce qu’il n’y a qu’une chambre pour les deux époux ! LORIOT. Nous travaillerons… nous piquerons l’aiguille ! BALTHASAR, lui poussant le coude. Et de temps en temps nous piquerons l’assiette là-haut (Montrant Adolphe.) Il nous invitera… je connais son cœur ! SAINT-GAUDENS, venant à droite entre Loriot et Balthasar. Pour commencer… faites-moi vite un habit de noce, car j’ai vraiment l’air d’un marchand de vulnéraire suisse… LORIOT, lui prenant mesure avec empressement. Voilà, m’ sieur ! (A Balthasar, qui fait lever le bras de Saint-Gaudens.) Et avec de l’activité… MARIANNE. De l’ordre… DUROSOY, avec un soupir. Et pas trop d’ambition !… BALTHASAR, achevant du même ton. On fait son petit bonhomme de chemin !… ceci est tiré de Platon, de Plutarque ou de Pluton… je ne sais pas au juste ! CHŒUR. AIR: J’entends la trompette guerrière. Craignons la chance commune, Et marchons toujours pas à pas ; Car souvent la fortune Nous traite du haut en bas! Oui, souvent la fortune Nous traite du haut en bas! | ||
Auteurs
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