Un Salon de l’agriculture sans paysans
p. 199-201
Texte intégral
1600 000 visiteurs, dont certains ont brillé par leur grossièreté1 ; 138 000 mètres carrés d’exposition ; 3 000 animaux ; plus de 1 000 exposants venus des quatre coins de la France, et de 30 pays étrangers : le Salon de l’agriculture qui a fermé ses portes dimanche soir a été un « grand succès populaire », se sont réjouis les médias. Ce fut un véritable « voyage dans le monde paysan » a applaudi France-Soir. Seul problème : des paysans, en réalité, il n’y en avait guère dans les allées de la « plus grande ferme du monde ». Et pour cause ! Les paysans ont disparu, et ça ne date pas d’hier. C’est en effet en 1967 que le sociologue Henri Mendras s’est fait connaître par la publication d’un ouvrage au titre provocateur : La Fin des paysans. La fin des paysans ? Que voulait-il dire par là ? D’abord, bien sûr, que depuis les débuts de l’industrialisation au xixe siècle et de manière accélérée depuis 1945, le monde agricole n’avait cessé de se dépeupler. Le processus, au demeurant, se poursuit. En 1970, on comptait en France 1 600 000 exploitations agricoles : il en reste aujourd’hui moins de 600 000. Désormais, les agriculteurs représentent moins de 3,5 % de la population active. En outre, ils constituent une population vieillissante : seulement 8 % des personnes actives dans les exploitations familiales sont aujourd’hui âgées de moins de trente ans.
2Mais au fond, en évoquant la « fin des paysans », ce n’est pas seulement de cette chute vertigineuse de leur nombre qu’Henri Mendras voulait parler. Il entendait pointer aussi, et surtout, le fait que les « survivants » de l’agriculture, ceux qui résistaient à l’exode rural et demeuraient sur les exploitations, ressemblaient de moins en moins à ce qu’on appelle un « paysan ». En réalité, expliquait Mendras, le mode de production agricole traditionnel, celui que l’humanité a connu depuis des millénaires, est en train de disparaître sous nos yeux, au profit d’un phénomène qu’on peut nommer « l’intégration capitaliste ». Ainsi la paysannerie française, prophétisait-il, va être remplacée par des « professionnels de l’agriculture » qui viseront une industrialisation complète du vivant animal et végétal, et appliqueront à ce type de production les raisonnements élémentaires du capitalisme. À l’économie de subsistance des fermes d’antan succèdera une économie marchande dans laquelle les agriculteurs deviendront totalement dépendants des marchés et de leurs intermédiaires, pour la vente de leurs productions comme pour l’achat de leurs intrants. La multiactivité d’autrefois cédera la place à une spécialisation de plus en plus poussée dans un genre de culture ou d’élevage spécifique, requérant un haut niveau de formation technique et des investissements en matériel de plus en plus coûteux. Force est de constater que ces tendances prophétisées par Mendras il y a quarante ans se sont réalisées. On observe aujourd’hui toujours moins de fermes familiales, et toujours plus d’exploitations de type industriel utilisant des salariés extérieurs à la famille. Et toujours moins aussi d’exploitations de type « mixte », c’est-à-dire associant de façon équilibrée plusieurs types de culture ou d’élevage, au profit d’exploitations spécialisées. On constate aussi un niveau de formation technique et comptable qui ne cesse de progresser chez les agriculteurs de moins de 40 ans.
3De cette agriculture-là, le Salon de l’agriculture est-il un bon miroir ? Par bien des aspects, oui. Les agriculteurs s’y montrent en chefs d’entreprise, mettant en scène leurs performances économiques et leur très haute maîtrise technique. Ils insistent sur la manière dont ils se plient aux désirs du consommateur, notamment en matière de sécurité sanitaire et de respect de l’environnement. Ceci dit, ils ne vont pas jusqu’à montrer au visiteur toute la réalité de ce qu’est devenue l’agriculture : au Salon de l’agriculture, on ne voit pas les cochons dans leur vrai décor naturel, c’est-à-dire, pour la plupart d’entre eux, un élevage en batterie. De même, les volailles aux plumes somptueuses évoluent-elles ici dans plus d’un bon mètre carré chacune, c’est-à-dire très au-dessus des normes de l’élevage intensif. Quant aux produits du terroir, parés de marques d’authenticité et de rusticité, ils se gardent bien de dévoiler qu’ils sortent d’ateliers industriels et de petites usines. Pourquoi ces réalités industrielles ne sont-elles pas assumées jusqu’au bout ? Mais parce que les agriculteurs sont vraiment devenus des capitalistes ! Ils savent que leurs clients urbains veulent continuer à croire qu’une exploitation agricole est une sorte de ferme à la Marie-Antoinette, où les vaches sont traites à la main, les camemberts moulés à la louche et où les bêtes gambadent en liberté. Tel est le paradoxe : les agriculteurs d’aujourd’hui s’obligent à « jouer les paysans » qu’ils ne sont plus, non parce qu’ils seraient attachés nostalgiquement à ce statut de paysan et à la notion de terroir, mais plutôt parce que leurs clients, eux, le sont, et de plus en plus. C’est peut-être dans cette soumission de l’image de soi au désir du consommateur urbain que se lit le plus limpidement la fin des paysans et l’avènement des professionnels de l’agriculture.
44 mars 2008
Notes de bas de page
1 Allusion à l’insulte « Casse-toi, pauvre con ! » que le chef de l’État, Nicolas Sarkozy, a proférée, lors de sa visite officielle du Salon, à l’égard d’un badaud qui avait refusé de lui serrer la main.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Le Design : l’objet dans l’usage
La relation objet-usage-usager dans le travail de trois agences
Sophie Dubuisson et Antoine Hennion
1996
La nature a-t-elle un prix ?
Critique de l’évaluation monétaire des biens non-marchands
Martin Angel
1998
Reconnaissance et usages d’Internet
Une sociologie critique des pratiques de l’informatique connectée
Fabien Granjon
2012
Sur la piste environnementale
Menaces sanitaires et mobilisations profanes
Madeleine Akrich, Yannick Barthe et Catherine Rémy (éd.)
2010
Communiquer à l’ère numérique
Regards croisés sur la sociologie des usages
Julie Denouël et Fabien Granjon (dir.)
2011
Le vin et l’environnement
Faire compter la différence
Geneviève Teil, Sandrine Barrey, Pierre Floux et al.
2011
