En 14-18, les jeunes soldats étaient-ils des pacifistes ?
p. 179-181
Texte intégral
1On enterrait hier le dernier des Poilus, Lazare Ponticelli. À l’image d’un grand nombre de combattants français de 14-18, ce survivant était devenu pacifiste une fois la guerre terminée. « Aux enfants, je leur dis et je leur répète : ne faites pas la guerre » disait-il encore il y a quelques mois. Il ajoutait : « Tous ces jeunes tués, je ne peux pas les oublier. Quel gâchis ! » Durant la guerre, toutefois, Lazare Ponticelli avait « fait son devoir » comme on dit. Il s’était battu sans faiblir et s’était efforcé, aux côtés de ses camarades, de tuer des Allemands.
2Telle est la question qu’on se pose souvent : comment des hommes animés après la guerre par des sentiments pacifistes ont-ils fait pour accepter d’endurer celle-ci ? Plus globalement, comment 8 millions et demi de jeunes Français ont-ils accepté d’aller ainsi au devant de la mort sans renâcler ? Les mutineries, l’opposition au combat, ont été, on le sait, des attitudes minoritaires. Comment expliquer la volonté de combattre du plus grand nombre de ces soldats ? Une controverse a agité il y a quelques années le milieu des sciences sociales sur cette question. Tout est parti d’un livre des historiens Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker intitulé 14-18. Retrouver la guerre.
3Il faut savoir qu’en 14-18, les trois-quarts des blessures furent causées par les bombardements d’artillerie. Le quart restant le fut par des tirs de balles et, pour moins de 1 %, par des combats au corps à corps. Ce fut donc une guerre où la mort fut donnée en grande partie à distance par un ennemi invisible et sans visage. Cependant, Audoin-Rouzeau et Becker décident de s’intéresser plutôt aux situations de combat rapproché. C’est à ce niveau, disent-ils, dans cette violence exercée d’homme à homme, que l’on peut capter le véritable état d’esprit des poilus vis-à-vis de l’ennemi. La thèse des deux auteurs est que, contrairement à ce qui sera dit plus tard dans une sorte de réécriture pacifiste des événements, il s’était développé dans les tranchées une véritable « culture de guerre », une « haine de l’ennemi » qui motivait les combattants à continuer encore et encore à vouloir détruire l’adversaire. Cette culture serait née dès les premiers mois de la guerre, lorsque l’opinion publique française fut informée d’un certain nombre d’atrocités commises par les Allemands. Les poilus étaient donc poussés par un esprit de vengeance et c’est pourquoi, disent les auteurs, ils consentirent à la violence.
4Cette thèse s’oppose à celle d’autres historiens, comme Frédéric Rousseau auteur d’un livre intitulé La guerre censurée, qui insistent sur la contrainte très forte que subissaient les poilus de la part de leur encadrement. Ces historiens-là soulignent la dureté des rapports hiérarchiques et l’omniprésence de la discipline qui ne laissaient guère la possibilité aux soldats de se dérober aux ordres. Alors consentement ou contrainte ? Des sociologues se sont emparés à leur tour de la question. L’un d’entre eux, Nicolas Mariot, a ainsi critiqué la thèse du consentement qui intellectualise trop, à ses yeux, les motivations des combattants. Pour lui, l’attitude des soldats, notamment leur inclination à obéir aux ordres ou à faire jouer entre eux une solidarité complète, s’expliquerait par des dispositions sociales acquises, avant la guerre, dans des situations de domination professionnelles et sociales. Autrement dit, par des habitus. Pour expliquer l’obéissance des poilus, il conviendrait alors de prendre en compte, au premier chef, la manière dont les dispositifs organisationnels de l’armée réactivaient des schémas de domination auxquels ces soldats, notamment ceux issus de la paysannerie et de la classe ouvrière, avaient été socialisés depuis leur enfance.
5Comme l’histoire, la sociologie est une discipline faite de multiples courants. Aussi, à côté de cette reprise par la sociologie de l’habitus de la controverse historienne sur le consentement à la violence, pourrait-on, aussi bien, envisager une reprise par les sociologies interactionnistes ou pragmatiques. Celles-ci insistent sur la pluralité du moi et sur son caractère évolutif. Plutôt que de considérer les poilus comme entièrement consentants, ou entièrement contraints, c’est la tension entre consentement et contrainte qui serait considérée chez ces hommes. Et c’est aussi la dynamique évolutive de leurs sentiments : certains, consentants au départ, devenant toujours plus contraints, car ayant perdu leurs illusions sur la pertinence du combat ; d’autres, contraints au départ, devenant toujours plus consentants, car soucieux de venger leurs camarades. Cette boucherie monumentale que fut 14-18 nous révélerait alors un secret sur nous-mêmes, à savoir : notre ambivalence profonde vis-à-vis de la violence.
618 mars 2008
Bibliographie
RÉFÉRENCES
Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000 (nouvelle édition Folio Histoire, 2003).
Frédéric Rousseau, La Guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Le Seuil, 1999 (nouvelle édition collection Points Histoire, 2003).
Nicolas Mariot, « Faut-il être motivé pour tuer ? Sur quelques explications aux violences de guerre », Genèses, n°53, 2003, p. 154-177.
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