Quand tuer devient un jeu d’enfant
p. 177-178
Texte intégral
1Tim Kretschmer. C’est le nom de ce jeune Allemand de 17 ans qui, mercredi dernier, dans la ville de Winnenden, non loin de Stuttgart, a abattu de sang-froid quinze personnes à l’aide d’un pistolet Beretta. Suite à quoi, il s’est donné la mort, à moins qu’il n’ait été mortellement touché par la police, les versions divergent sur ce point. Comment expliquer une telle folie meurtrière ? « Tim a grandi dans une famille heureuse », a expliqué un représentant des forces de l’ordre. Avant de préciser : « Certes, il n’avait pas beaucoup d’amis, mais il cultivait quand même quelques amitiés. Et il avait une sœur cadette avec laquelle il s’entendait bien. » Ajoutons que son père avait la passion des armes à feu : la police a découvert au domicile familial pas moins de 18 carabines, fusils et pistolets. Mais surtout, les enquêteurs ont appris que le garçon passait beaucoup de temps devant son ordinateur à jouer à des jeux vidéo violents tels que Counterstrike. Counterstrike, jeu vidéo de « tir subjectif multijoueur en ligne », vous invite à intégrer soit une équipe de terroristes, soit l’équipe de policiers antiterroristes qui la traque, et il s’agit de marquer des points en éliminant le maximum d’adversaires. Plusieurs médias outre-Rhin en ont conclu que ce type de jeux vidéo était peut-être le véritable responsable de la tuerie de Winnenden. De nombreuses voix se sont élevées pour que la vente de ces jeux soit dorénavant davantage réglementée, voire interdite aux mineurs.
2Est-il légitime de s’en prendre ainsi aux jeux vidéo ? La réponse à cette question se trouve peut-être dans un ouvrage que le sociologue Roger Caillois publia en 1958 sous le titre Les Jeux et les hommes. Dans ce texte, Caillois fait l’éloge des jeux, et souligne à quel point ils participent à notre humanité. Non seulement les jeux contribuent à la richesse culturelle de chaque civilisation mais encore ils jouent un rôle irremplaçable dans la socialisation des êtres humains : « Le jeu ne prépare pas à un métier défini » écrit Caillois, « il introduit à la vie dans son ensemble en accroissant toute capacité de surmonter les obstacles ou de faire face aux difficultés ». Plus précisément, Caillois distingue, à l’échelle des sociétés humaines, quatre grandes familles de jeux : ceux qui sont fondés sur la compétition développent en nous le goût de nous mesurer aux autres ; ceux qui sont fondés sur le hasard nous obligent à admettre l’existence d’aléas que nous ne maîtrisons pas ; ceux qui sont fondés sur le simulacre nous apprennent à nous glisser dans la peau de personnages que nous ne sommes pas ; ceux, enfin, qui sont fondés sur la recherche du vertige nous poussent à confronter notre corps à ses limites. Pour Caillois, les jeux ont ainsi énormément à nous apprendre. Ils sont indispensables à notre exploration du monde comme à notre intégration sociale. Mais ajoute-t-il, s’il en est ainsi, c’est d’abord parce que les jeux sont des théâtres d’expérimentation déconnectés du monde réel. S’ils ne constituaient pas une activité fictive et improductive, s’ils n’étaient pas nettement circonscrits dans le temps et l’espace, et soumis à des règles ou à un arbitrage, bref, si la frontière qui les sépare du monde réel n’était pas à chaque fois clairement tracée, ils perdraient immédiatement tout pouvoir civilisateur. C’est précisément ce qui arrive, poursuit Caillois, lorsque dans un jeu la compétition en vient à échapper à tout arbitrage, ou que la recherche du vertige devient totalement incontrôlée : le jeu cesse d’être fictif et temporaire pour devenir réel et irréversible. Il produit, dès lors, des effets profondément destructeurs pour les joueurs. Caillois parle, dans ce cas, de « corruption » des jeux.
3En définitive, la notion de « jeux corrompus » permet de souligner l’ambivalence fondamentale des jeux – y compris, dans le cas de la tuerie de Winnenden, des jeux vidéos destinés aux adolescents. Ils sont de puissants moyens de socialisation, pour autant qu’ils restent fictifs, mais, dès lors qu’ils sont purement et simplement confondus avec le monde réel, ils se muent en de terribles machines à détruire la vie humaine.
417 mars 2009
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