Avant-propos. Comment développer notre imagination sociologique
p. 9-12
Texte intégral
1L’affaire semble entendue : la sociologie n’est pas capable de proposer dans l’instant, sur l’événement qui vient de se produire, un discours de vérité. Ses méthodes sont beaucoup trop lentes. Le temps qu’elle exige, bien trop long. La promptitude et le ton catégorique avec lesquels les « intellectuels médiatiques » réagissent aux dernières nouvelles ne sont pas son style. Raison pour laquelle nul sociologue, sauf à verser dans le charlatanisme, ne saurait rivaliser bien longtemps sur ce terrain. C’est vers son lieu propre, celui des processus de recherche patients et besogneux, qu’il lui faut sans cesse ramener la fureur du monde, pour s’en saisir à partir d’une question qui nécessitera du temps pour être construite sociologiquement et plus encore, pour recevoir par l’enquête empirique un début de réponse qui reste impossible à connaître à l’avance.
2Est-ce à dire que la sociologie, dans notre confrontation à l’actualité la plus brûlante, n’a pas d’utilité ? Qu’elle n’est, devant l’information livrée « en temps réel », d’aucun secours ? Tel n’était pas l’avis du sociologue américain Charles Wright Mills lorsqu’en 1959, il se demandait :
« De quoi [nos contemporains] ont-ils besoin ? Pas seulement d’être informés : en ce siècle positif, l’information accapare souvent leur attention et les rend incapables de l’assimiler. Pas seulement des armes de la raison non plus […]. Ce dont ils ont besoin, ce dont ils éprouvent le besoin, c’est d’une qualité d’esprit qui leur permette de tirer parti de l’information et d’exploiter la raison, afin qu’ils puissent, en toute lucidité, dresser le bilan de ce qui se passe dans le monde, et aussi de ce qui peut se passer au fond d’eux-mêmes. C’est cette qualité que journalistes et universitaires, artistes et collectivités, hommes de science et commentateurs attendent de ce qu’on peut appeler l’imagination sociologique1. »
3Ce que Wright Mills dénomme ici « l’imagination sociologique » est l’attitude qui consiste à prendre beaucoup plus au sérieux que nous ne sommes habituellement portés à le faire notre nature d’être social, et à en tirer les conséquences qui s’imposent aux plans analytique, moral et politique. En faisant sienne une telle qualité d’esprit (quality of mind), l’enjeu est de parvenir à envisager l’existence réellement. Réellement : c’est-à-dire en rompant avec les préjugés individualistes et psychologisants qui déforment d’ordinaire notre compréhension de ce qui nous arrive et nous empêchent, par là, de saisir son lien avec l’organisation de la société dont nous faisons partie. Si, par une sorte de paradoxe apparent, Wright Mills relie à nos facultés d’imagination – plutôt qu’à nos capacités d’observation – une telle aptitude à affronter sociologiquement notre condition, c’est que celle-ci implique que nous soyons en mesure de nous arracher mentalement aux interprétations les plus « naturelles » de ce que nous sommes et de ce qui survient devant nous. Or, c’est seulement par l’imagination – c’està-dire à l’aide d’images (comme par exemple des tableaux statistiques) et d’abstractions (notamment, des concepts sociologiques) – qu’il nous est possible de réussir cette déprise. Une telle expérience de pensée, qui se confond avec une tentative de décentrement de soi, a ceci de libérateur qu’elle nous permet de mesurer, en retour, ce que nos appréhensions ordinaires du monde pouvaient avoir d’imaginaire et dans certains cas d’illusoire.
4Ainsi considérée, la sociologie redevient utile, et même cruciale, pour nous détacher, au moment même où elles nous parviennent, des fausses évidences que véhiculent les mises en forme journalistiques de l’actualité. Répétons-le : la sociologie n’a ni le pouvoir, ni la vocation d’opposer à de tels discours médiatiques une définition élaborée sur le champ de ce qui est vraiment en train de se produire. Reste que l’imagination sociologique peut être mise à contribution, par chacun d’entre nous, afin de se saisir en quelque sorte négativement de ce qui advient – afin de comprendre, autrement dit, ce que ne sont pas l’événement en cours et ses conséquences. Cette fonction critique est à même de nous immuniser contre certaines interprétations dominantes et certains commentaires patentés, tels ceux qui font comme si nous n’étions soudain plus des animaux sociaux mais des entités indépendantes les unes des autres ou comme si, du jour au lendemain, certaines inégalités sociales avaient disparu. L’imagination sociologique vient ici nous enjoindre de regarder le présent en suspendant, ne serait-ce qu’un court instant, nos croyances individualistes et nos visions ethnocentriques. Elle nous dispose à recevoir l’actualité en portant prioritairement attention aux rapports sociaux constitutifs des phénomènes qui y sont en jeu – y compris lorsque ceux-ci nous semblent relever exclusivement de l’ordre naturel, comme ce peut être le cas d’une épidémie ou d’un tremblement de terre. Pour quel résultat ? Les plus faux de nos problèmes perdront à nos yeux de leur prestige et de leur pouvoir de fascination, cependant que nos questionnements les mieux fondés sociologiquement, et les intuitions morales qui les supportent, gagneront en intérêt et, se trouvant progressivement reformulés et précisés, laisseront apparaître en quel sens leurs solutions pratiques doivent être recherchées.
5C’est ce potentiel émancipateur attaché à l’imagination sociologique que le présent ouvrage explore. Il le fait en présentant selon un ordre thématique les chroniques que l’auteur a données chaque semaine sur l’antenne de France-Culture, dans l’émission de Sylvain Bourmeau « La suite dans les idées », entre août 2007 et juillet 2009. Le principe de ces interventions radiophoniques était celui d’un regard d’inspiration sociologique porté en l’espace de trois à quatre minutes sur un fait d’actualité. Si, pour les besoins de cette entreprise, furent mobilisés un certain nombre de connaissances et de résultats accumulés, depuis leurs origines, par les sciences sociales – à tel point que le présent ouvrage pourrait être lu comme un manuel d’introduction à ces sciences –, le but n’était pourtant pas de délivrer un savoir livresque paré d’effets d’autorité scientifique. Il était plutôt de contribuer à entretenir notre imagination sociologique, celle de l’auditeur et, aujourd’hui, du lecteur tout autant que celle de l’auteur. Des exercices de distanciation, en somme, comme l’on parle d’exercices de gymnastique, ayant pour vocation de fortifier nos aptitudes à saisir le monde d’un point de vue sociologique, avec la conviction que le renforcement de telles aptitudes comporte un intérêt civique. Nulle expertise, donc. Nul discours de vérité institué. Mais diverses propositions, à tester et à éprouver par soi-même, pour commencer à penser différemment. Des gestes pour se départir d’idées fausses et tronquées sur ce qu’est notre époque. Des tentatives, aussi, pour confronter à notre présent, des raisonnements, des concepts, des théories et des savoirs que la sociologie et ses disciplines sœurs – l’anthropologie et l’histoire, au premier chef – ont accumulés depuis plus d’un siècle.
6Mises bout à bout, ces chroniques dessinent une sorte de portrait de la société française et de ses relations avec le reste du monde, en cette fin d’années 2000. C’est celui d’un pays où les inégalités socio-économiques se sont accrues depuis une trentaine d’années. Où les transformations du capitalisme affectent en profondeur le monde du travail, les mécanismes d’accumulation du profit et les capacités d’action de l’État, aussi bien sur son propre territoire que sur la scène internationale. Où chaque sphère d’activité (administration, santé, recherche scientifique, médias, sport, culture…) est soumise à un processus de rationalisation gestionnaire d’une intensité sans précédent. Où sont établis de nouveaux impératifs de sécurité et de contrôle des conduites « asociales », au prix parfois d’une remise en question de certaines libertés publiques tenues jusqu’alors pour intangibles. Où le recours aux experts en matière de gestion des risques collectifs et de protection des ressources naturelles est à la fois grandissant et, bien plus qu’auparavant, contesté par les « profanes ». Où l’accès aux médias et la possibilité de saisir le droit font désormais figure, pour chacun, dans sa propre sphère productive, d’enjeux décisifs, en même temps qu’ils se trouvent au principe de disparités nouvelles entre les citoyens. Et où enfin, quoique fréquemment déniées ou minorées, les discriminations liées au genre, à la couleur de peau, aux origines sociales, à l’orientation sexuelle et à l’âge restent, tout comme l’inégal accès à l’éducation, des données centrales dans l’organisation des rapports sociaux. Rien de fixe ou de définitif, cependant, dans un tel portrait. Rien qui n’indique un sens inéluctable de l’histoire et ne nous dépossède, par conséquent, de nos responsabilités. L’imagination sociologique s’oppose en cela au fatalisme puisqu’elle nous donne les moyens de comprendre que l’origine de nos inquiétudes comme de nos indifférences ne vient jamais que de nous, considérés collectivement. Et c’est pourquoi, comme Wright Mills le faisait remarquer, on pourrait l’appeler tout aussi bien « l’imagination politique ».
Notes de bas de page
1 Charles Wright Mills, L’Imagination sociologique, Paris, La Découverte, 2006, p. 7 [1959].
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Le Design : l’objet dans l’usage
La relation objet-usage-usager dans le travail de trois agences
Sophie Dubuisson et Antoine Hennion
1996
La nature a-t-elle un prix ?
Critique de l’évaluation monétaire des biens non-marchands
Martin Angel
1998
Reconnaissance et usages d’Internet
Une sociologie critique des pratiques de l’informatique connectée
Fabien Granjon
2012
Sur la piste environnementale
Menaces sanitaires et mobilisations profanes
Madeleine Akrich, Yannick Barthe et Catherine Rémy (éd.)
2010
Communiquer à l’ère numérique
Regards croisés sur la sociologie des usages
Julie Denouël et Fabien Granjon (dir.)
2011
Le vin et l’environnement
Faire compter la différence
Geneviève Teil, Sandrine Barrey, Pierre Floux et al.
2011
