Une belle rencontre1
Texte intégral
1J’ai été contactée très vite après la publication des présents comptes rendus d’auditions du directeur de la centrale de Fukushima pour en fournir une traduction française. Mais ce n’est pas sans hésitations que je me suis engagée. Mon ignorance du monde du nucléaire, le poids de la tragédie m’ont freinée. Finalement c’est la voix de mes proches qui m’a décidée. Ces auditions représentaient un moment d’Histoire, crucial, et je devais à la mémoire de cet homme, aujourd’hui disparu, de transmettre le plus fidèlement possible ses paroles au public francophone.
Et je n’ai pas regretté de m’être fait la voix française de Masao Yoshida. Yoshida a-t-il été à la hauteur des catastrophes auxquelles il a dû faire face ? A-t-il pris les bonnes décisions ? Je laisse à d’autres compétences le soin de répondre à ces questions. Mais, au-delà du spécialiste du nucléaire, j’ai trouvé un homme de devoir, parfaitement conscient des enjeux, un homme capable de désobéissance aussi, pour le bien du plus grand nombre, un homme proche de ses collaborateurs, un homme dont le cœur saignait à chaque fois qu’il devait envoyer ses troupes braver les dangers de l’irradiation et, aussi, un homme révolté.
Parallèlement à cette rencontre, cette traduction a été également l’occasion pour moi d’une réflexion renouvelée sur la nature même de notre langue. Le japonais est une langue basée sur une grande connivence. On part du principe qu’on partage une large sphère de connaissances. Or le monde du nucléaire m’était inconnu. Dans une langue qui ne marque pas le nombre, comment savoir alors si, sur tel système de la tranche nucléaire, il y a une ou plusieurs vannes à ouvrir pour permettre un rejet de la vapeur, une des obsessions de Yoshida ? Longtemps, on fait comme s’il n’y en avait qu’une et, tout d’un coup, au détour d’une phrase, cent pages plus loin, on découvre qu’en fait il y en avait dix-huit !
Mais cette particularité de notre langue n’a-t-elle joué des tours qu’à la seule traductrice ? Lorsque Yoshida se plaint que les officiels des cellules de crise hors centrale ne comprennent pas tous les efforts déployés par ses hommes sur le terrain, ces fidèles soldats du nucléaire qui, au mépris de la radioactivité, tentent de résoudre patiemment une difficulté après l’autre, lorsqu’il se plaint, chose plus révoltante encore pour lui, que ces messieurs, confortablement installés à Tôkyô, loin de la radioactivité, osent prétendre que ses équipes tergiversent ou traînent des pieds, était-il conscient de cette spécificité de notre langue ? Pensez qu’il dit « je fais tout pour ouvrir la vanne » et, qu’en fait, il faut apprivoiser simultanément dix-huit vannes avec chacune ses particularités. Cette seule phrase, apparemment éloquente pour Yoshida, reflète-t-elle effectivement tous les obstacles rencontrés, les efforts engagés, les échecs subis ? L’élégance de la légendaire retenue japonaise ne se serait-elle pas retournée contre ce samouraï des temps modernes ?
Connivence aussi, lorsque le sujet de la phrase est passé sous silence, phénomène usuel dans notre langue, et que l’action peut être attribuée à n’importe lequel des protagonistes. Tout traducteur travaillant sur le japonais en a fait l’expérience. Il faut alors reconstituer dans sa tête la scène, la revivre de l’intérieur, pour finalement choisir l’interprétation la plus plausible.
Évidemment, rares sont les collègues qui ont eu le privilège de se nicher dans la tête d’un directeur de centrale nucléaire pour vivre quasi physiquement, minute à minute, un accident de cette ampleur. Et je dois, contrairement à mes craintes des débuts, à la personnalité de Masao Yoshida de n’avoir pas sombré dans le pessimisme. Malgré les catastrophes qui se succèdent sans pitié, malgré la pression des politiques, jusqu’au bout, il se battra et gardera le souci de ses hommes. Cette petite lueur qu’il a toujours portée en lui a empêché que tout ne bascule dans le noir. Merci, Yoshida san, d’avoir préservé cette part d’humanité dans la cellule de crise !
Notes de bas de page
1 Reproduction du texte de Tomoko Takesada publié dans F. Guarnieri (dir.). L’accident de Fukushima Daiichi. Le récit du directeur de la centrale. Volume I – L’anéantissement, op. cit., pp. 19-20.
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