1 L’incommensurabilité des biens (comme dans l’exemple classique du beurre et des canons ou encore dans celui du vin et de la toile entre lesquels les agents des manuels d’économie établissent des préférences nécessairement arbitraires) est un effet produit par les classifications elles-mêmes. En réalité, c’est par une série de petits écarts, de glissements insensibles, que, partant d’une catégorie de biens donnés, on en arrive progressivement à une, ou à d’autres, catégories radicalement dissemblables. Dans sa grande sagesse, la théorie économique laisse d’ailleurs les agents trancher la question en introduisant des concepts comme celui d’élasticité croisée.
2 Comme nous le verrons plus loin, toutes les propriétés des produits ne sont pas nécessairement acquises dans des réseaux métrologiques. Pour une analyse subtile des différents mécanismes, cf. (Bessy et Chateauraynaud, 1995).
3 Un des avantages de cette définition est qu’elle permet d’appliquer la même analyse à la production de « maux ».
4 Ibid., pp 77-78. En dehors de Chamberlin, rares sont les auteurs qui ont considéré les produits et leur qualification comme des variables stratégiques pour les agents économiques. Il faut mentionner cependant White (1981) ainsi que les contributions importantes et originales de l’école française de l’économie des conventions (Salais et Storper, 1993 ; Eymard-Duvernay, 1994 et Thévenot, 1989).
5 La théorie économique distingue les marchés où les agents sont « price takers » de ceux où ils sont « price makers ». On pourrait, on devrait, étendre cette distinction aux produits, en opposant les marchés où les agents sont « product takers » à ceux où ils sont « product makers ».
6 (Chamberlin, 1953, p. 75). H. White (2001) est un des seuls auteurs avec Joan Robinson (1975) à avoir poursuivi le programme ainsi esquissé par Chamberlin.
7 Nous empruntons la notion de singularisation à L. Karpik (1989). Elle est préférable à celle plus courante de personnalisation ou de sur-mesure, car elle maintient l’unité d’un processus qui concerne indissociablement les biens et les agents. L’économie de la qualité étudiée par L. Karpik tend à privilégier les configurations dans lesquelles ce qui est en jeu c’est la qualité des produits (comme, par exemple, la prestation d’un avocat ou d’un enseignant). En choisissant de parler d’économie des qualités, nous envisageons le cas plus général où c’est la qualification (nécessairement multidimensionnelle) des produits et surtout le processus de leur (re)qualification qui sont centraux : ceci permet d’inclure toutes les opérations de production dans l’analyse sans pour autant se désintéresser des formes de compétition.
8 Pour une revue de la littérature sur les préférences, cf. Cochoy (2002). Il montre les limites des approches classiques de Samuelson, de Sen, d’Ackerlof et de Lancaster et met en évidence l’importance des situations dans lesquelles les qualités des produits sont variables et leur caractérisation est dynamique.
9 La démonstration en a été faite par C. Smith (1989) dans ses travaux sur les enchères publiques.
10 (Hutchins, 1995 ; Mallard, 1996).
11 (Teil, 1998 ; Thévenot, 1993).
12 Voir le chapitre d’Alexandre Mallard dans ce même ouvrage (5).
13 Une des formes emblématiques de ce travail d’expérimentation en grandeur réelle est celle des supermarchés en tout point identiques aux supermarchés ordinaires, mais qui sont transformés en véritables laboratoires permettant de faire varier un certain nombre de paramètres et dans lesquels on observe les clients dans leur moindres gestes et hésitations.
14 La définition du bien comme bundle of characteristics est très précieuse, car elle n’établit aucune hiérarchie entre les caractéristiques.
15 Voir le chapitre de C. Méadel et V. Rabeharisoa dans ce même ouvrage (7).
16 Le consommateur en question n’est pas nécessairement le consommateur final. Le processus de (re)qualification passe par de nombreuses étapes ; à certaines d’entre elles, une mise en marché peut être organisée qui noue, autour du bien ainsi délimité, une offre et une demande.
17 Il faut prendre la notion de calcul dans le sens très général proposé par M. Callon dans The Laws of the Markets (1998). Calculer suppose : a) que différentes options soient ouvertes, b) que les décisions envisageables soient connues et c) qu’il soit possible d’associer à chaque décision la réalisation d’une option particulière. Comme on l’a montré, ces situations supposent des opérations de cadrage : il est facile de vérifier que les dispositifs de cognition distribuée, dont il a été question plus haut, produisent de tels cadrages. Dire des marchés qu’ils sont réflexifs, ce n’est évidemment pas affirmer que les agents sont calculateurs (ils le sont toujours, mais de manière et suivant des modalités différentes), c’est souligner que la conception et la mise en œuvre des dispositifs de cadrage deviennent des enjeux pour les différents agents concernés.
18 Toujours selon J. Gadrey : « Les conventions et les contrats leur correspondant estiment en général a) que A est responsable du bon fonctionnement de la capacité en question, selon les standards en vigueur et b) que B doit faire bon usage de ces capacités. Il n’a pas le droit d’en user et abuser à sa guise, ce qui relève du droit de propriété. »
19 J. Gadrey montre cependant qu’il existe des différences économiques entre l’achat de capacités sociotechniques et l’achat de leur usage (modalités d’appropriation, de stockage, d’évaluation de la production et de la performance).
20 Le travail de qualification est au cœur des déambulations du client du supermarché qui circule le long des linéaires. Avec l’internet et le e-commerce, il devient la matière même de la relation marchande.
21 Dans le cas du web, ces attachements sont inscrits dans les logiciels de navigation qui proposent des signets, mais également des favoris vers lesquels aller.
22 Entre ces deux éventualités existe tout une série de situations intermédiaires : on peut par exemple établir des contrats dans lesquels l’utilisateur n’est pas propriétaire, mais peut éventuellement le devenir au terme d’un certain nombre d’années fixées à l’avance. On peut également introduire des clauses prévoyant des voitures de remplacement en cas de panne ou de maintenance. Le produit se complexifie et devient un bundle of qualities qui lui permet des singularisations et des différenciations ad libitum.
23 N. Thomas (1991) dit « entangled ». Sur la relation entre entanglement ou enchevêtrement et calcul ou disentanglement, cf. (Callon, 1998).
24 De ce point de vue, les marchés financiers constituent des objets d’étude privilégiés car leur organisation mobilise de manière massive deux types de dispositifs : ceux qui rendent les agents calculateurs (cadrage des relations) ; ceux qui rendent le marché visible et manipulable (internalisation et visualisation dans les ordinateurs des traders) cf. (Muniesa, 2000 ; Lepinay et Rousseau, 2000).