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    Plan détaillé Texte intégral CE QUE LES ANIMAUX FONT À LA SANTÉ HUMAINE CE QUE LA SANTÉ HUMAINE FAIT AUX ANIMAUX LA RENCONTRE DE TROIS MONDES LE QUATRIÈME OPÉRATEUR Notes de bas de page

    Panser avec les animaux

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Conclusion

    p. 307-328

    Texte intégral CE QUE LES ANIMAUX FONT À LA SANTÉ HUMAINE CE QUE LA SANTÉ HUMAINE FAIT AUX ANIMAUX LA RENCONTRE DE TROIS MONDES LE QUATRIÈME OPÉRATEUR Notes de bas de page

    Texte intégral

    CE QUE LES ANIMAUX FONT À LA SANTÉ HUMAINE

    1Depuis le début de mon propos, j’ai suivi une question : que font les animaux à la santé humaine ? L’interrogation est présente chez tous les acteurs rencontrés, à tous les niveaux, dans leurs paroles et leurs pratiques. Pourquoi parler d’interrogation, dira-t-on, alors que toutes ces personnes sont convaincues que le contact avec l’animal fait du bien à l’humain, améliore sa santé ? Tout simplement parce que cette réponse n’est pas toujours aussi claire et définitive : conviction et interrogation cohabitent chez les acteurs du soin par le contact animalier. La conviction de cette plus value animale est puissante à de nombreux égards : elle met en branle d’importants réseaux, elle fait naître des vocations, et oriente des carrières professionnelles. Pourtant, la voilà fragilisée dès qu’il s’agit d’en rendre compte sur un mode scientifique, dès qu’il faut lui trouver un nom adéquat, ou tout simplement quand on souhaite faire passer la porte d’un hôpital à un chien. En somme, si l’on veut que la conviction se diffuse, se matérialise, gagne d’autres personnes, pénètre d’autres sphères, il faut accepter de la soumettre à un examen critique. Que font les animaux à la santé ? : parce que l’on exige une réponse d’eux, les acteurs du soin par le contact animalier doivent alors accepter cette question comme légitime, la reprendre à leur compte, et se donner les moyens de lui apporter des réponses les moins contestables possibles. La dynamique que cette pression justificatrice enclenche chez les acteurs transforme l’analyse de ces différentes réponses en travail proprement sociologique, permettant d’identifier les manières de faire bouger les lignes de front actuelles concernant les relations aux animaux et d’observer comment le monde de la santé se trouve reconfiguré par l’irruption des animaux dans les pratiques soignantes. Il a donc été question dans ce travail de comprendre ce que le recours à l’animal a fait à la manière de faire, de dire, et de connaître la santé humaine.

    2Dans la première partie, j’ai essayé de montrer à quel point il est difficile d’intégrer l’animal en tant que vivant-personne dans la construction de savoirs sur la santé. On a vu tout d’abord que les cultures épistémiques plutôt psychothérapeutiques ont été attentives à la question du sens singulier que la relation à l’animal peut revêtir pour l’humain bénéficiaire, mais qu’elles ont laissé l’animal quelque peu au bord de la route. Il était en effet plus simple de considérer ce dernier comme un écran de projection sur lequel le patient pouvait se projeter et projeter des choses, que comme un être actif, qui manifestait un intérêt pour la personne et/ou pour la situation. La singularité des animaux, leur histoire, leur caractère irremplaçable, leur part active, ont été oblitérés par cette vision de l’animal comme objet transitionnel et objet de transfert. De façon implicite, les animaux ont été rangés du côté des choses non agissantes et la vision des animaux comme vivant-personne a été rapatriée du côté du patient et de ses croyances. On a ensuite tenté de rendre compte de la façon dont les animaux parasitent le modèle épistémique de la biomédecine, plutôt habitué à appréhender les animaux à travers leur communauté biologique avec les humains, mais pas à travers leur communauté anthropologique. Le corps animal a dès lors été au centre des études visant à éprouver les effets de la relation à l’animal à la manière d’un médicament. Cette recherche a ainsi repris l’idée de l’animal comme objet, comme chose, mais à la différence des approches psychothérapeutiques, on a considéré qu’il n’avait pas besoin des projections des patients pour être rendu actif. On a même considéré qu’il devait agir indépendamment de ces projections pour pouvoir être qualifié de traitement : les représentations individuelles et collectives n’avaient pas droit de cité. L’agir de l’animal était certes reconnu, mais c’était bien en tant que vivant-matière qu’il devait agir, et pas en tant que vivant-personne. Qu’a changé la rencontre avec le contact animalier aux manières de connaître et d’expérimenter les mécanismes de la santé humaine ? Pas grand-chose, serait-on tenté de répondre. En effet, les deux modèles épistémiques dominants qui se sont attelés à la documentation du soin par le contact animalier (biomédecine et psychothérapie) ont en commun d’avoir échoué à donner une visibilité suffisante à l’animal comme vivant-personne, alors que cet objectif faisait partie du cahier des charges de la base sociale qui avait confié aux chercheurs un mandat visant à légitimer les pratiques de soin par le contact animalier. Abordant le contact animalier, ces deux modèles n’ont fait que fonctionner à leur manière habituelle, mais parce que les animaux ne sont ni des objets ni des personnes comme les autres, ils ont atteint les limites de leurs capacités légitimatrices. Dans ce sens, le cas du soin par le contact animalier révèle un décrochage entre certaines manières de produire de la connaissance sur la santé et certaines attentes sociales et il met en lumière un point aveugle de la recherche médicale : sa faible capacité à intégrer des non-humains qui ne soient ni des objets, ni des molécules, ni des prothèses, ni des écrans de projection mais des êtres.

    3La deuxième partie s’est intéressée à la question de la professionnalisation des pratiques de soin par le contact animalier, toujours avec la volonté d’observer comment l’animal bouleverse le monde des professionnels de santé. Les disputes juridictionnelles intenses entre médecins, chercheurs, infirmières, thérapeutes paramédicaux se sont concentrées autour des conditions à respecter pour pouvoir attribuer un label thérapeutique à ces pratiques. Là encore, on se rend compte que les lignes de front bougent difficilement : le consensus autour de la politique de la thérapie aux thérapeutes témoigne bien de la force d’inertie des professions établies dans le milieu médical. Certains segments professionnels comme celui des infirmières ont, en revanche, su tirer profit du soin par le contact animalier pour étendre leur juridiction. D’autres encore, comme les psychomotriciens, ont contribué directement à la conceptualisation de l’animal comme un outil thérapeutique, sans en faire pour autant le centre de leur activité. Ainsi, les principaux bénéficiaires de ce mouvement de professionnalisation sont des professionnels du soin et de la santé humaine. Les professionnels de l’animal (zootechniciens, éducateurs canins, comportementalistes, éleveurs) sont assez peu associés alors qu’ils pourraient légitimement revendiquer une expertise quant au rôle de la relation à l’animal dans la production d’un mieux-être pour l’humain. Les vétérinaires sont des exceptions notables : même s’ils ne pratiquent pas le soin par le contact animalier, ils ont bénéficié des recherches sur les HAI pour négocier une transition difficile entre la prise en charge des animaux de rente et celle des animaux de compagnie. Et plus encore, grâce au développement du soin par le contact animalier, ils ont pu revendiquer une contribution indirecte à l’amélioration de la santé humaine. Que font les animaux aux professionnels de la santé ? Ils leur permettent d’étendre leurs juridictions, aux dépens d’autres segments professionnels qui auraient pu bénéficier du développement du soin par le contact animalier pour valoriser leurs compétences propres.

    4La troisième partie donne également à voir les difficultés de positionnement des praticiens, qui les amènent tout à la fois, à mobiliser le registre du vivant-personne à propos des animaux dans le cadre des séances, et à le rendre invisible lorsqu’il s’agit de rendre compte aux autres professionnels de ce qui se passe pendant celles-ci. On a en effet bien vu que le travail des thérapeutes était de faire advenir les animaux en tant que personnes, dignes d’une bienveillance de la part des humains. Les deux principes du soin par le contact animalier sont alors performés : le principe de personnalité (les animaux sont des individualités irremplaçables, dignes de respect) et le principe de bienveillance (on ne fait pas de mal à un animal pour faire du bien à un humain). Mais mieux encore : ces deux principes organisent la séance et servent à orienter le cours de l’action, par un jeu de prescriptions et de proscriptions énoncées par les thérapeutes à l’endroit des bénéficiaires. On leur demande de respecter ces principes, et ce faisant, on organise les déplacements dans l’espace, on interdit certains gestes vis-à-vis des animaux, on en favorise d’autres, on gère leur intensité, on établi des rapprochements sémantiques entre les animaux et les bénéficiaires, etc. En somme, le respect de ces deux principes sert à infléchir l’action en vue d’établir un alignement entre humains et animaux, une communauté et une coprésence. Cet alignement est vu comme la condition indispensable pour pouvoir engager un travail thérapeutique avec une personne humaine. De fait, le cahier des charges du soin par le contact animalier (principe de bienveillance et principe de personnalité), après avoir été un obstacle à la scientifisation et un frein à la professionnalisation du soin par le contact animalier, devient une force dans l’activité des praticiens. Dans les séances, le vivant-personne est à l’origine des bénéfices thérapeutiques. En revanche, la difficulté réapparaît lorsqu’il s’agit de rendre compte de ces bénéfices au-delà du cadre circonscrit de la séance, en vue de les prolonger. Le principe de personnalité des animaux pâtit le plus de ces opérations de publicisation : dès lors que l’on retranscrit la séance sur papier, on ne voit plus apparaître les animaux qu’à travers leurs effets sur le bénéficiaire, ou à travers les projections et autres transferts que celui-ci opère vis-à-vis des animaux. On retombe alors sur les problèmes rencontrés à propos de la recherche scientifique sur le soin par le contact animalier. Alors même que toutes reconnaissent l’importance des mots dans le cadre de la séance, la nécessité d’un positionnement professionnel d’égal à égal, incite les thérapeutes à utiliser d’autres mots avec les autres membres de la prise en charge/soin des bénéficiaires. Certes ces mots n’ont pas la même vocation : dans un cas, il s’agit de soigner et dans l’autre il s’agit de transmettre. Pour autant, il y a un accord sur le fait que transmettre les informations, rendre visible ce qui se passe pendant la séance, participe d’une amélioration sur le long terme : le bien soigner dépend du bien dire, dans le cadre de la séance et au-delà. De fait, si, comme les acteurs, l’on prend au sérieux l’idée que les mots ont une influence sur la qualité du soin, on peut penser que lorsque ces mêmes acteurs rendent compte des enjeux et des bénéfices de leur activité en des termes différents de ceux qu’ils utilisent pour l’accomplir, ils ne vont pas au bout de leur logique : ils n’utilisent plus les mots qui soignent. Ce faisant, ils freinent la diffusion d’un certain type de relation à l’animal qui est pourtant à l’origine des bénéfices constatés et ils privent les autres professionnels d’outils potentiellement utiles pour améliorer la prise en charge/soin des bénéficiaires.

    5Mon hypothèse de départ était que le traitement de l’animal en personne gagnerait en visibilité et en légitimité en s’intégrant dans le monde de la santé humaine. Au regard des difficultés que l’on vient de décrire, on peut penser qu’elle se trouve légèrement contredite. Pour l’animal, participer à l’amélioration de la santé humaine ne suffit pas à être reconnu comme vivant-personne. En définitive, si le monde de la santé ne sort pas transfiguré – si ce n’est par touches – de sa rencontre avec le contact animalier, on peut se demander dans quelle mesure la réciproque est vraie. Les mondes sociaux qui gravitaient autour des animaux avant le développement du soin par le contact animalier ont-ils évolué du fait de leur rencontre avec l’univers de la santé ? Quel rôle ont joué ces pratiques dans les dynamiques sociales à l’œuvre dans ces milieux ? Plus largement, en quoi le développement du soin par le contact animalier a-t-il permis de requalifier les relations humains/animaux ?

    CE QUE LA SANTÉ HUMAINE FAIT AUX ANIMAUX

    6On a évoqué plusieurs fois les évolutions récentes des mondes respectifs du chien et du cheval, les deux espèces les plus présentes dans le soin par le contact animalier. On a vu que J.-P. Digard [2004] parlait d’un glissement progressif du rapport au cheval vers le modèle de l’animal de compagnie ; le chien en l’occurrence, en passe de devenir une norme appliquée à d’autres relations anthropozoologiques. Si l’on adhére à l’idée générale d’un glissement, la modélisation proposée par Digard me paraît incomplète. D’une part, l’association entre chien et animal de compagnie ne tient pas assez compte des évolutions du monde du chien, et notamment ce que représente le développement des sports canins (l’agility au premier chef) et de l’éducation canine. Certes, ces activités sont liées au monde social de l’animal de compagnie, mais elles bouleversent grandement les représentations que l’on peut se faire de ce que tenir compagnie veut dire. Plus qu’une relation de compagnie, l’agility serait plutôt exemplaire du régime de compagnonnage, que Donna Haraway [2008] a bien décrit comme ce mélange d’affectivité, d’attention et d’activité commune, qui transforme à la fois l’humain et l’animal dans un devenir-ensemble. D’où son caractère décalé par rapport à la relation de compagnie, décrite par Digard, désignant à la fois l’inutilité et l’inactivité de l’animal. Dans la configuration de l’agility, le chien n’est plus un animal de compagnie, pas plus que l’humain n’en est le maître : tous deux deviennent compagnons dans l’activité. C’est pour cette raison qu’il est sans doute un peu rapide de faire de l’agility une sorte de modèle naturel de la relation anthropocanine, qui tendrait à s’étendre aux relations anthropoéquines : le développement de ce modèle est lui-même récent, et rompt avec les modèles antérieurs de rapports humains/chiens.

    7On peut formuler l’hypothèse que le développement des pratiques d’agility et d’éducation canine témoigne d’une dynamique sociale importante à l’intérieur de l’univers des possesseurs de chiens. Et qu’elle est aussi importante que les mutations du monde équestre. Ces pratiques seraient au monde canin ce que la monte éthologique, discipline exemplaire de la nouvelle culture équestre, est au monde équin. Les deux dynamiques qu’elles incarnent iraient dans le même sens, celui d’un brouillage des frontières entre les espèces et les pratiques qui leur étaient jusqu’ici attachées (l’équitation académique et la relation de compagnie). Toutes deux s’orientent vers un détachement vis-à-vis des pratiques antérieures et cherchent à promouvoir un modèle relationnel dans lequel les éléments d’affection, de soin, seraient symétrisés avec l’accomplissement d’une activité plus technique ou plus ludique. Dans ce modèle, la hiérarchie des finalités de l’activité est redéfinie : le rapport à l’animal ne passe pas uniquement par l’accomplissement de l’activité (la monte dans le modèle de l’équitation), ou uniquement par le prendre soin et l’affection (comme dans le cas de la relation de compagnie). Ces deux dimensions font partie, à part égale, des finalités du rapport à l’animal. Si bien qu’il devient difficile de discerner ce qui relève du cadre de l’activité à proprement parler (la monte en équitation ou les exercices d’agility) de ce qui sert à la préparer (la toilette, le brossage, les récompenses, le nourrissage). Concernant les pratiques équestres, la séquence de soin fait de plus en plus partie de l’activité à part égale avec la monte [Tourre-Malen, 2003]. Dans l’équitation académique, le pansage était censé préparer et accompagner l’activité principale, la monte. Ici, la monte n’est plus la finalité principale et l’activité pansage se trouve hypertrophiée, important tout autant. D’autre part, lorsque l’on observe la situation depuis le monde du chien, le mouvement consiste plutôt à redéfinir la relation de soin à l’animal comme étant compatible avec une activité équipée, visant la coordination mutuelle des corps et des esprits. Un mouvement vers la revalorisation de l’activité avec l’animal en somme. Dans l’agility comme dans l’éducation canine, il s’agit de faire passer une activité de coordination basique (assis, debout, couché, reste) du statut d’à côté (nécessaire à tout propriétaire de chien) à celui de cœur de la relation à l’animal, au même titre que la dimension affective. De ce fait, je suis tenté de ne pas conclure à l’inversion des modèles relationnels anthropocanins et anthropoéquins, mais plutôt à leur convergence : l’agility n’est pas de l’équitation pour chiens, pas plus que la monte éthologique n’est de l’agility pour chevaux. Les deux pratiques s’inspirent mutuellement et se transforment, pour aller dans une même direction, celle d’une activité impliquant du soin et de la technique, de l’être ensemble et du faire ensemble ; tout cela mis sur un même plan. On rencontre ici le régime de compagnonnage appliqué à la fois aux rapports anthropocanins et aux rapports anthropo-équins. C’est vers ce régime d’action particulier, ce rééquilibrage interne à la situation, que tendent ces nouvelles pratiques : qu’elles engagent des chiens ou des équidés, elles promeuvent une symétrisation du soin à l’animal et l’activité. Mais le chemin qu’elles empruntent est différent suivant les espèces, car le modèle relationnel dominant dans chacun des mondes sociaux dans lesquels elles sont engagées n’est pas le même.

    Table 5 : modèles relationnels et mouvements vers le compagnonnage (hors du développement du soin par le contact animalier)

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    8Dans le monde social du cheval, l’équitation académique est le modèle dominant. La monte y est définie comme le cœur de la relation à l’animal : c’est l’activité, le faire avec l’animal, qui est valorisé. Le mouvement vers le compagnonnage passera donc par une revalorisation du soin et de l’être avec. Dans le monde social du chien, la relation de compagnie est le modèle dominant, et c’est le soin qui est reconnu comme le cœur et la finalité du rapport à l’animal. Dans ce cas, le mouvement vers le compagnonnage engagera une revalorisation de l’activité, du faire avec.

    9Quelle place le soin par le contact animalier occupe-t-il dans ces dynamiques ? Il fait office de catalyseur. Il faut rappeler que les activités de soin par le contact animalier, telles que l’on peut les observer en situation, incarnent le régime du compagnonnage, en ce qu’elles intègrent tous les éléments des relations à l’animal que l’on rencontre dans l’agility, l’éducation canine, la monte éthologique. On peut même dire que ces pratiques impriment grandement la forme que prennent les séances de soin par le contact animalier. En effet, on a vu que ces séances donnaient à voir autant de moments de soin que de moments d’activité, et qu’ils n’étaient pas catégorisés différemment : ils font partie de la séance à part égale car chacun possède un potentiel thérapeutique différent. On comprend ainsi que la symétrisation de l’importance respective de ces deux moments est rendue possible parce que la finalité de la relation à l’animal est reconfigurée par l’orientation soignante de l’activité. Dans la séance de soin par le contact animalier, il n’est plus question de bien faire de l’équitation, ni d’apprendre les raffinements de la communication canine, ni même de brosser un animal avec la brosse adéquate : il s’agit de soigner les humains. Cette nouvelle finalité se substitue à celles des pratiques antérieures (équitation/compagnie) : la relation à l’animal n’est plus une fin en soi, mais un moyen de soigner l’humain. Ce déplacement permet de prendre des libertés vis-à-vis de l’orthodoxie des pratiques non soignantes (équitation, agility) et de valoriser légitimement le régime de compagnonnage. Les professionnels du chien ou du cheval pourraient avoir des choses à redire concernant la manière dont se déroule une séance de soin par le contact animalier, si sa finalité principale était l’apprentissage de techniques de monte et/ou de guidage de l’animal ou encore le soin aux animaux. Mais ce n’est pas le cas, et la santé humaine ne concerne ni les moniteurs d’équitation, ni les éducateurs canins : ils n’ont aucun mandat à faire valoir par rapport à la façon dont les thérapeutes organisent le temps de la séance et la relation entre animal et bénéficiaires. En revanche, les thérapeutes, du fait de leur statut, peuvent, en toute légitimité, redistribuer la hiérarchie de ce qui compte dans la relation à l’animal : une personne qui se sent plus à l’aise en brossant le cheval qu’en montant dessus ne montera pas et pourra brosser l’animal aussi longtemps qu’elle le souhaite. En somme, la thématisation de la relation à l’animal comme une situation thérapeutique permet d’émanciper cette relation des modèles dominants, propres aux mondes sociaux auxquels l’espèce est habituellement associée.

    10Les pratiques de soin par le contact équin sont d’ailleurs particulièrement exemplaires de ce phénomène d’émancipation par le recours à la santé. La montée en thérapie de ces pratiques a en effet donné lieu à des actes de sécession forts vis-à-vis de l’équitation et de la culture équestre en général : « nous sommes des thérapeutes avant d’être des cavaliers ! » Cette primauté du statut de thérapeute sur celui de cavalier a clairement autorisé une autre utilisation du cheval, la promotion d’une relation sortant du cadre strict de la monte et du progrès équestre. Si l’exemple est frappant concernant les chevaux, qu’en est-il des chiens ? Si le développement des sports canins témoigne d’une revalorisation de l’activité avec l’animal, d’une sortie de la relation de compagnie pure et simple, on remarque que, dans le soin par le contact canin, l’aspect soin à l’animal est beaucoup mis en avant. Brosser, caresser un chien, le sentir contre soi, lui donner à manger, devoir le sortir, etc. Le soin à l’animal serait en effet une occasion privilégiée de témoigner de l’affection à l’animal, et d’en recevoir en retour. Tout ceci participe, dit-on, du bénéfice thérapeutique. En fait, le recours à la santé humaine comme finalité a ici plutôt comme effet de revaloriser le soin à l’animal, dans ses aspects les plus prosaïques : on ne fait rien d’extraordinaire avec un chien de thérapie !

    11Là encore, il est question de légitimité : il faut prendre en compte la pression critique qui s’exerce sur le soin apporté aux animaux, et en particulier aux chiens. Comme on l’a vu, une partie de l’opinion publique, dont certains auteurs en sciences sociales se font les porte-parole [Yonnet, 1983 ; Digard, 2009a], dénoncent les excès des dépenses relatives aux animaux de compagnie, et plus globalement leur surinvestissement affectif par des propriétaires en déficit de « vraies » relations sociales. À bien des égards, le soin au chien est conçu comme illégitime. La critique suscite des pratiques permettant d’y répondre. De la même façon que l’agility peut être vue comme une réponse à une définition de la relation de compagnie dans laquelle l’animal serait passif et oisif, le soin par le contact canin fait figure de riposte à la critique d’anti-humanisme adressée aux propriétaires d’animaux de compagnie. À trop s’occuper des animaux, on ne s’occuperait plus des humains en somme. Le soin par le contact canin donne une visée altruiste au soin des animaux de compagnie, sur laquelle communiquent largement ses acteurs et promoteurs (en particulier le milieu HAI, les industriels de l’alimentation pour animaux, les vétérinaires). Le développement du soin par le contact canin a bénéficié de la force des réseaux dédiés à faire face à cette pression critique (la communauté HAI là encore). Ces réseaux ont financé des recherches montrant que prendre soin de l’animal pouvait être bénéfique à la santé humaine en général et lui ont ainsi procuré une légitimité et une visibilité complètement renouvelées. Comme pour le cheval, la rencontre entre le monde du chien et celui de la santé a permis une légitimation de l’activité de prise de soin en direction de l’animal.

    12Finalement, on s’aperçoit que le soin par le contact animalier catalyse les dynamiques sociales déjà à l’œuvre dans les mondes du chien et du cheval, mais qu’il les oriente majoritairement vers une revalorisation du soin à l’animal.

    Table 6 : la thérapie catalyseur de la requalification des relations anthropozoologiques

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    13Ainsi, on comprend mieux en quoi analyser le soin par le contact animalier s’inscrit dans une sociologie de la bienveillance envers les animaux : ces pratiques rendent tout à la fois légitime et utile un régime relationnel donnant la part belle à la bienveillance (en actes et en paroles) envers l’animal. Voilà ce que la santé humaine fait aux animaux : grâce à elle, ils deviennent objets et sujets d’une bienveillance légitime.

    LA RENCONTRE DE TROIS MONDES

    14Le soin par le contact animalier catalyse donc un mouvement visant à accroître le compagnonnage anthropozoologique comme régime relationnel dans lequel soin aux animaux et activités avec les animaux verraient leur hiérarchie redistribuée par rapport aux modèles relationnels dominants. En y réfléchissant bien, il apparaît que la distinction entre activité et soin est trompeuse. D’une part parce que le régime de compagnonnage brouille les frontières entre l’accomplissement de l’activité et le soin. Mais surtout parce que les théories du care rappellent que le soin est une activité. Quiconque observe les séances de soin par le contact animalier voit bien que prendre soin est une tâche qui occupe un temps important et qui n’est certainement pas thématisée comme du hors activité par les thérapeutes. Pour autant, il semble nécessaire de conserver temporairement deux niveaux d’analyses : les moments de soin (brossage, toilette, nourrissage) et les moments d’activité (jeux, monte, promenade) sont distingués dans les séances par les thérapeutes. Ces deux niveaux sont présents et font sens dans les mondes sociaux dont il est question ici (sinon, ils ne pourraient être reconfigurés). Il faut donc mieux qualifier ce qui particularise ces deux moments et les activités qui s’y déroulent : par rapport à ce que recouvre le moment d’activité, on peut dire qu’il y est question de l’accomplissement d’une pratique, d’un savoir-faire, reconnue comme technique, ne pouvant pas être réalisée par n’importe qui, qui nécessite un apprentissage long, et l’évaluation par les pairs dans des arènes de l’habileté technique

    15161. Correspondant au moment du soin, l’activité dont il s’agit est censée pouvoir être réalisée par n’importe qui, (elle est même considérée comme la base de la condition humaine), elle est souvent invisible et ne donne pas lieu à une évaluation publique de la virtuosité de son exécution (il n’y a pas d’arènes autour du soin).

    16Considérons donc qu’il y a une activité technique et une activité de soin. Ces deux types d’activités se retrouvent dans les séances de soin par le contact animalier, mais elles structurent également les mondes sociaux du chien et du cheval. La place respective de chacune des activités fait débat au sein de ces mondes : il s’agit de savoir si la relation légitime à l’animal tient plus de l’activité technique ou de l’activité de soin. Dans le monde du chien, on trouvera les sports canins en guise d’activités techniques, et pour le monde du cheval, ce sera plutôt l’équitation (dans toutes ses déclinaisons). Pour ces activités, il existe des concours, des compétitions, des règlements, des juges chargés d’encadrer les épreuves et d’estimer l’orthodoxie de l’exécution et une audience. Bref, il y a des arènes dans chacun de ces mondes. Mais il ne s’agit pas des mêmes arènes : les compétitions d’équitation et celles de sports canins ne sont pas évaluées par les mêmes personnes, et pas nécessairement sur les mêmes critères. Les acteurs ne reconnaissent ni la communauté de forme entre leurs pratiques (pourtant assez flagrante parfois), ni l’histoire commune qui les a vu émerger. Les activités techniques sont vraiment des espaces/temps frontières, où les mondes ne peuvent pas se mélanger. Concernant les activités de soin à l’animal dans ces deux mondes, elles n’ont pas de terminologies distinctives, et elles ne font pas l’objet d’arènes spécifiques chargées d’évaluer la virtuosité de leur accomplissement. Nous voici donc face à deux mondes, polarisés autour des activités techniques et des activités de soin.

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    17Au regard des évolutions récentes de ces mondes, on peut dire que, dans celui du cheval, l’activité technique est toujours actuellement une composante dominante, et que les arènes de la culture équestre académique définissent encore largement le bon régime relationnel à entretenir avec les équidés. En revanche, dans le monde du chien, c’est l’activité de soin qui domine du fait de la prégnance du modèle de l’animal de compagnie : les acteurs puissants dans ce monde (industrie animalière, vétérinaires, associations d’humane education et d’animal welfare) revendiquent un rapport non utilitaire à l’animal, qui se conjuguerait assez mal avec la prévalence d’une activité technique comme modalité relationnelle légitime. Le soin à l’animal, l’affectivité dont il témoigne, passe clairement avant l’activité technique, et sert à catalyser celle-ci, et non l’inverse. Les dynamiques que connaissent ces mondes tendent vers une redistribution de la hiérarchie de ce qui compte dans la relation à l’animal, et que globalement, elles se dirigent vers un régime de compagnonnage (symétrie entre « soin » et « technique »).

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    18Si l’on a figuré ici le mouvement du compagnonnage orienté vers le monde du chien, c’est pour souligner que ce dernier investit beaucoup plus dans la promotion de ce régime de relation à l’animal. C’est également une manière de représenter la démarche intégrative du monde du chien telle qu’on l’a vue à l’œuvre à propos du soin par le contact animalier : le circuit chien tente d’imposer ses propres standards, se place en représentant universel de l’animal, et cherche à ce que les pratiques équines se rallient à sa cause. De plus, si le mouvement de compagnonnage pointe en direction du monde du chien, c’est parce que celui-ci est plus puissant (en nombre de propriétaires et enjeux financiers) que celui du cheval, et a donc plus de moyens et de légitimité sociale pour promouvoir le régime du compagnonnage. En outre, c’est lui qui investit le plus dans le soin par le contact animalier.

    19Par ailleurs, la zone d’intersection entre les deux mondes correspond précisément à l’activité de soin. Soin à l’animal d’une part, puisque c’est ce type d’activités qui permet aux deux mondes de réellement se rencontrer. Soin à l’humain,, d’autre part, puisque le soin par le contact animalier rassemble autour de lui, bon gré mal gré, le monde du chien et le monde du cheval (du fait entre autres de la volonté intégrative du monde canin). Cette zone d’intersection correspond en grande partie au soin par le contact animalier. Aussi, pour que ce panorama soit complet faut-il y ajouter un troisième monde, celui de la santé humaine.

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    20Je propose d’appréhender ce monde comme les précédents, à travers la même polarisation entre activités de soin et activités techniques. Appliqué au monde de la santé, on trouve, d’un côté, le cure, activité technique médicale, visant essentiellement à guérir. De l’autre, le care, activité peu considérée, visant à prendre en charge la quotidienneté des besoins des patients. Le soin, activité prosaïque et répétitive, ne donne pas lieu à la constitution d’arènes de la virtuosité technique. À l’inverse, la médecine, en tant qu’activité technique, est visible, valorisée, et évaluée par une communauté de pairs. Les tenants du cure (souvent les médecins) dominent et peuvent légitimement définir ce qui importe dans la relation à l’humain malade. Guérir a été pendant longtemps reconnu comme étant le centre de la relation soignant/soigné. Et c’est encore largement le cas. Comme le monde du chien et celui du cheval, le monde de la santé donne à voir une certaine marginalisation du soin, au profit d’une activité technique, définie comme plus noble, plus grande. Comme eux, il connaît une dynamique visant à revendiquer un rééquilibrage entre la place de l’activité de soin par rapport à l’activité thérapeutique. Mouvement porté par les infirmières, épaulées par les travaux de sciences sociales de la santé, cette revalorisation passe par la volonté de faire reconnaître la part essentielle du travail de soin dans le processus thérapeutique. Le développement du soin par le contact animalier a bénéficié de cette dynamique : largement investi par les sciences du soin, ou sciences infirmières, il a permis à ces dernières de valoriser leurs compétences relationnelles, et d’écoute, tout en les mettant en lien avec des domaines de la médecine réputés techniques.

    21Ainsi, le soin par le contact animalier se trouve à la croisée de trois mondes, et leur point de jonction se fait au niveau des domaines les plus marginalisés de chacun d’eux. De fait, si le monde de la santé n’est pas transfiguré par sa rencontre avec l’animal, c’est parce que cette rencontre s’est faite par le biais d’activités dévalorisées dans celui-ci. Activités de care, moins visibles, moins grandes et moins aptes que les activités de cure à faire bouger les lignes du monde de la santé. À travers la volonté d’obtention du label thérapeutique, le soin par le contact animalier cherche à s’élever du côté du cure, alors que c’est dans les domaines du care qu’il est le mieux accepté, qu’il pose le moins de problème. Cette volonté confirme mon hypothèse selon laquelle les acteurs du soin par le contact animalier cherchent à utiliser la santé humaine comme un bien en soi, bénéficiant alors de sa capacité à clore les controverses, à légitimer une pratique et à engager un nombre plus important de réseaux derrière la promotion de la présence animale. Néanmoins, la médecine, le cure, possède le monopole légitime de la définition de la santé humaine et des moyens de la servir. Pour les acteurs du soin par le contact animalier, c’est donc le cure qu’il faut enrôler.

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    22Il y a donc un mouvement d’aspiration vers le thérapeutique, qui permet à la relation à l’animal (chiens et chevaux) de ne plus dépendre des arènes techniques des mondes anthropoéquins et anthropocanins, de ne plus avoir à se soumettre à leurs conditions de félicité. Face à la santé humaine, toutes les autres considérations s’effacent. Imaginons : si la thérapie avec le cheval, pratique peu orthodoxe du point de vue de l’équitation académique, participait (prenons un exemple volontairement excessif et actuellement peu réaliste) à soigner le cancer d’une manière inédite, quels arguments pourraient alors opposer les tenants du classicisme équestre ? Pourraient-ils toujours considérer le travail à pied, à côté du cheval, comme une sorte de perversion du rapport au cheval ? Nous n’en sommes pas là, mais, au vu de ce qui a été décrit dans ce travail, l’objectif de légitimer les nouvelles relations aux animaux en mobilisant la santé est au cœur du développement du soin par le contact animalier. Ce qui explique cette aspiration vers le cure. Ce mouvement se fait au détriment du care : alors que ce sont majoritairement des relations de care qui s’observent en situation, on cherche à déplacer la définition du cœur de la pratique, ce qui en fait la particularité, vers le cure. Les séances de soin par le contact animalier sont des moments où l’on prend soin des humains et des animaux, où s’actualise un care pour les deux. Ce que les thérapeutes transmettent aux bénéficiaires relève clairement du care au sens féministe du terme. Elles leur apprennent que le soin aux animaux est tout à la fois une activité concrète (brosser, changer la paille, nourrir, etc.) et une posture d’attention, un souci de leurs besoins, de leurs ressentis, de leurs humeurs, etc. Les thérapeutes organisent l’articulation entre ce souci et les actes qui lui correspondent, elles veillent à ce que les tâches ne soient pas exécutées sur un registre purement technique, mais soient bel et bien thématisées comme un moment de concernement, de reconnaissance vis-à-vis de l’animal. Le care comme activité (care taking) et le care comme sollicitude (caring about) [Tronto, 2008 ; Molinier, Laugier, et al., 2009] sont ce que les bénéficiaires intègrent pendant les séances, et ce, non seulement en direction des animaux, mais également vis-à-vis d’eux-mêmes. En faisant des parallèles en permanence entre les animaux et les bénéficiaires, les thérapeutes insistent sur la nécessité de s’occuper de soi comme on s’occupe d’autrui, et inversement. Le care en direction de l’animal devient l’apprentissage du care en direction des humains. De surcroît, les thérapeutes elles-mêmes sont dans le care vis-à-vis des bénéficiaires : lorsqu’elles font quelque chose en direction d’une personne (le contraindre, le rattraper, l’aider, etc.), elles le justifient explicitement par le souci de son bien être, de ses intérêts. Elles relient concernement et action. Le care est partout pendant les séances. Pour autant, elles sont thématisées par les thérapeutes comme relevant plutôt du cure ou souhaitant y contribuer. Les thérapeutes revendiquent en effet une technique distinctive, une connaissance experte des pathologies et problématiques des bénéficiaires, acquise au cours d’un long apprentissage, qui les différencient des soigneurs ; tout autant des soigneurs d’animaux (palefreniers, animaliers) que des soigneurs d’humains (infirmières, aides-soignantes). Dit autrement : elles reconnaissent les arènes du monde de la santé comme étant légitimes pour juger de leur travail, et elles se reconnaissent elles-mêmes comme faisant potentiellement partie des évaluateurs. On a vu les avantages que retiraient les thérapeutes d’un affichage de leurs pratiques en termes de cure, mais également les inconvénients, à travers la difficulté à rendre compte avec justesse du régime relationnel particulier qui a produit un bénéfice pour la personne humaine. La qualité de vivant-personne de l’animal se voyait notamment occultée. Il y a un lien assez clair entre le refus de thématiser le soin par le contact animalier comme une pratique de care et cette occultation du vivant-personne. Mais pour vérifier la solidité de cette association, il faut se demander en quoi le recours au care permettrait de mieux respecter le principe de personnalité des animaux.

    Figure 23 : aspiration du soin par le contact animalier vers le cure

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    LE QUATRIÈME OPÉRATEUR

    23Lorsque l’on observe les séances de soin par le contact animalier, on est frappé par les différentes modalités par lesquelles le rapport au soin entre les animaux et les bénéficiaires s’actualise. Il y a, d’une part, une indistinction entre soin à l’humain et soin à l’animal : les deux semblent relever d’une logique commune, quelque soit les êtres162. Le travail des thérapeutes s’articule en tout cas autour de cette idée : si le soin à l’humain et le soin à l’animal étaient conçus comme radicalement différents, les thérapeutes ne pourraient pas mobiliser l’attitude de soin comme modèle comportemental à faire intégrer aux bénéficiaires. D’autre part, il y a une imbrication entre les deux types de soin dans le contexte précis des séances. En recevant des soins des humains, les animaux deviennent pourvoyeurs de soin. Les bénéficiaires, quant à eux, sont soignés non seulement parce que les thérapeutes les prennent en charge, mais également du fait qu’ils s’occupent des animaux. S’occuper des animaux est donc doublement une activité de soin, à la fois en direction de l’animal et en direction du bénéficiaire. De cette indistinction et de cette imbrication résulte l’impression de ne plus savoir qui est objet de soin et qui en est l’acteur, le sujet de soin. Cette difficulté à y voir clair se retrouve dans la radicalité des théories féministes qui appréhendent le care comme le fondement d’une nouvelle perspective tout autant politique qu’épistémologique. Outre le fait de ne plus distinguer l’activité et la posture de soin (care taking/ caring about), les théories du care s’appuient sur une anthropologie qui met à l’épreuve les conceptions modernistes de ce qu’est un être humain. À l’inverse de l’idéal du sujet cartésien autonome, rationnel, entrepreneur de sa propre vie, l’anthropologie du care insiste sur la vulnérabilité, la dépendance, et l’affectivité, qui sont le lot commun de tous les humains. Dans cette perspective, tout être est à un moment donné de sa vie sujet et objet de soin. Il n’y a pas que les malades, les populations dans le besoin, qui sont objets de soin : tout un chacun, riche ou pauvre, est dépendant du care des autres. De la même façon, tout le monde est susceptible de prendre en charge la vulnérabilité des autres ou la sienne propre. Les théories du care insistent sur cette potentialité : tout le monde peut prendre en charge et être pris en charge, mais tout le monde ne le fait pas, ce qui rend parfois le monde inhumain. Il y a donc tout un travail nécessaire pour actualiser la condition humaine définie par le care : la prise en charge d’êtres vulnérables et dépendants, est liée à l’activité et la sollicitude de certaines personnes, qui pourraient très bien faire autre chose, au risque de rendre le monde inhumain. Ces théories dénaturalisent le care et permettent d’en saisir la valeur anthropologique et ontologique : les relations de care dans lesquelles sont pris les êtres les définissent comme être humain. Dit autrement : le care rapproche les êtres de l’humanité, il anthropise. Cette idée est centrale dans la rhétorique professionnelle des sciences infirmières visant à souligner que la relation de soin humanise les patients, les fait advenir en tant que personnes et non plus en tant que corps malades. Autant que son absence animalise : patients se plaignant d’être traités comme des animaux, d’être gérés comme du bétail, parce qu’ils ne ressentent pas de sollicitude chez ceux qui les soignent. Les travaux de sociologie et d’anthropologie de la santé mettent bien en lumière qu’il n’y a aucune évidence à traiter les humains en tant que personnes, et que la prise en charge sanitaire peut être également déshumanisante, notamment lorsque la posture de sollicitude manque à l’activité de soin.

    24Ces exemples montrent que la relation de care fait advenir les êtres humains en tant que membres d’une même communauté anthropologique, en tant que personnes. Il est intéressant de prendre au sérieux cette proposition, et d’envisager qu’elle dépasse les barrières de l’espèce. Les théories du care intègrent assez clairement cette possibilité : l’activité de care peut concerner tout autant les humains que les non humains [Tronto, 2008]163. Plusieurs penseuses féministes se sont d’ailleurs attachées à appréhender le care à travers la question animale [Donovan & Adams, Eds, 2007]. Dans une perspective éco féministe, ces auteures ont défendu la place du care dans le champ de l’éthique animale, souvent relégué du côté de la sensiblerie par le mouvement des droits des animaux et de libération animale. Mais force est de constater qu’elles n’ont pas pris en considération la piste des vertus anthropisantes du care. Pourtant, en la suivant on peut amener l’idée que le care réduit la différence entre humains et animaux, ou plus précisément, que les êtres, quelle que soit leur espèce, font partie d’une même communauté lorsqu’ils sont engagés dans une relation de care. Sans doute parce qu’elles s’interrogeaient sur la protection animale, sur la meilleure façon de servir les intérêts des animaux, ces auteures n’ont appréhendé les animaux que comme objets de soin. Un élément manque à leur perspective pour qu’elles saisissent pleinement le potentiel offert par la proposition de faire du care un opérateur d’anthropisation : considérer que les animaux peuvent être pourvoyeurs de care. Selon l’anthropologie du care, ce qui fait un être humain c’est d’être tout autant objet de care que sujet de care. On a vu que, dans le contexte du soin par le contact animalier, les animaux étaient tout cela à la fois. Par le travail de mise en relation et de traduction effectué par les thérapeutes, les animaux sont transformés en pourvoyeurs de care : on les met en capacité d’exprimer une attention toute particulière aux besoins de l’humain, on atteste de la reconnaissance qu’ils expriment vis-à-vis du care qu’ils reçoivent des bénéficiaires, etc. Dans le discours des thérapeutes, les animaux sont concernés par la présence et l’activité des humains : la bienveillance de ces derniers leur fait quelque chose, ne les laisse jamais indifférents. Selon les thérapeutes, il y a une reconnaissance mutuelle entre les animaux et les bénéficiaires vis-à-vis du care que chacun reçoit de l’autre. Cette reconnaissance est indexée à un traitement en personne, à la création d’une communauté des êtres qui comptent sans distinction d’espèce. Sous l’égide du care, humains et animaux deviennent des vivants personnes. Cette qualité de personne pour les animaux peine, comme on l’a montré, à transparaître en dehors du cadre circonscrit de la séance. Notamment du fait de l’objectif humaniste du monde médical dans lequel se développe le soin par le contact animalier : la personnalité des animaux compte finalement assez peu, du moment qu’elle soigne. Cela s’explique en raison du fait que les théories du cure, dominantes dans le monde médical, distinguent objets de soin et sujets de soin, celui qui soigne et celui qui est soigné, et polarisent cette disjonction : celui qui soigne ne peut pas être celui qui est soigné, les identités de chacun sont bien définies et semblent ne pas se recouvrir. Cette disjonction est une arme à double tranchant pour quiconque veut revaloriser le statut des animaux comme vivants personnes : elle n’offre qu’une alternative aux animaux, entre un rôle actif dans le soin, dont il est difficile de rendre compte du fait des cadres naturalistes du monde médical, et un rôle passif, qui en lui-même n’est pas reconnu comme producteur de bonne santé. Le soin par le contact animalier oscille entre ces deux rôles pour l’animal, il est sommé de choisir son camp du fait de sa volonté d’inscription dans le monde médical. Les théories du care proposent une voie médiane, dans laquelle activité et passivité sont redéfinies radicalement, dans l’espace et dans le temps. À travers le prisme du care, tout le monde est plus ou moins actif et passif dans la relation visant à entretenir le monde et les êtres qui le composent. En lieu et place d’une polarisation entre l’actif et le passif dans la relation de soin, on a, avec le care, un continuum circulaire d’êtres dépendants, potentiellement vulnérables et puissants, qui peuvent être sujets et objets de soin à des moments différents (voire simultanément), si bien que la distinction ne compte plus vraiment. Dans la version care, la montée en personnalité des êtres est relative à cette capacité à reconnaître leur vulnérabilité et leur puissance, à prendre en charge et à être pris en charge. Dans la version cure, la montée en personnalité des êtres s’adosse à leur participation « active », « éclairée » aux décisions et aux processus thérapeutiques : leur qualité d’être puissant prend le dessus sur leur vulnérabilité. À la suite d’Annemarie Mol [2009], il me semble qu’il ne s’agit pas là d’un traitement en personne, mais plutôt de l’application d’une logique de marché, qui en revendiquant le libre choix du patient, reconduit l’alternative entre soignant et soigné, sur-responsabilise les uns et déresponsabilise les autres. Il n’y a plus alors de relation de soin, mais des rapports dialectiques entre des catégories d’êtres, endossant des positions parfois puissantes, et parfois vulnérables (jamais les deux), se donnant des mandats et des décharges de responsabilité quant à ce qui naît entre eux. La logique du care est au contraire une perspective qui engage des responsabilités, et non des moindres, puisqu’il s’agit de faire advenir des êtres en tant que membres d’une même communauté.

    25L’adoption d’une perspective de care permettrait aux acteurs du soin par le contact animalier de se dire autrement et de rendre compte plus justement de la qualité de vivant-personne des animaux et des humains, que chacun contribue à construire dans le cadre situé de la séance, et que l’inféodation aux théories du cure rend peu visible. Le vivant-personne dont il serait question n’aurait que peu de choses en commun avec le sujet cartésien, libre et autonome. Il serait vivant donc dépendant, attaché à d’autres vivants. Mais il ne serait pas vivant-matière puisqu’on lui reconnaîtrait une capacité à être en relation avec d’autres personnes. Le prisme du care rend visible cette double qualité du vivant-personne, à l’œuvre dans le soin par le contact animalier.

    26L’introduction générale de ce livre a identifié trois opérateurs de requalification des relations humains/animaux : la santé humaine, les sciences et la critique. On a vu comment chacun a été approché par les acteurs du soin par le contact animalier, comment ceux-ci ont tenté, non sans difficulté, de les faire fonctionner en vue de rapprocher les animaux du statut de vivant-personne. Avec le care, apparaît un quatrième opérateur. Certes, c’est un opérateur assez particulier dans la mesure où il entretient avec les trois premiers une relation complexe. Inscrites dans les mouvances féministes, les théories du care contiennent en effet une forte charge critique vis-à-vis de la rationalité comme principe universel, utilisé tout à la fois à des fins épistémiques et à des fins politiques. Elles sont tout autant critiques vis-à-vis des mécanismes de domination permettant à la rationalité d’apparaître comme universelle, et de masquer que le modèle de cette universalité est bien souvent masculin, occidental et appartenant aux hautes sphères des sociétés. De plus, la valorisation de la rationalité a servi à exclure certaines catégories de personnes du champ du politique, à les réduire au rang de choses dont on parle, mais qui n’ont pas le droit à la parole (les femmes, les esclaves, les malades mentaux - les animaux). Les théories du care sont marquées par la conscience que l’universalisme et le rationalisme sont des outils puissants qui servent avant tout les intérêts de ceux qui les utilisent. Dans cette perspective politique, elles relativisent le discours universalisant des sciences modernes et de nombreuses théories de la justice. Elles prônent plutôt des manières de faire science privilégiant les points de vue particuliers, ceux des dominés, et des manières de faire politique qui prendraient en compte les différences de chacun, plutôt que de les occulter. Autant dire que la notion de montée en généralité, que l’on retrouve tant dans les mécanismes de la critique que dans l’idéologie et les pratiques scientifiques, n’est pas le souci premier des théories du care : il s’agit pour elles de promouvoir un retour des points de vue trop longtemps écrasés par la généralité ; une montée en singularité en quelque sorte, qui servirait de base à un travail politique d’un genre nouveau, restant à définir encore. Les théories du care bouleversent ainsi les grammaires des sciences modernes et celles de la critique : nos deux premiers opérateurs sont alors bien malmenés. Quant au troisième, la santé humaine, il se trouve, on l’a vu, reconfiguré par l’irruption d’une revendication de rééquilibrage entre le care et le cure dans le monde médical. Ce mouvement vise à questionner le monopole de la médecine sur la définition et la prise en charge de la santé humaine ; ce qui a pour effet, là encore, de bouleverser les hiérarchies et les distinctions bien établies dans cet univers.

    27Se réapproprier le care permettrait aux acteurs du soin par le contact animalier d’avoir une prise plus forte sur les trois autres opérateurs de requalification. Plus forte dans la mesure où la perspective du care n’est pas totalement extérieure à ce qu’elle met en question. Par exemple, sa critique des sciences est légitime car elle s’appuie sur un fondement réaliste cher aux sciences modernes et parce qu’elle a recours à des registres classiques de la justice. En effet, les travaux de Carol Gilligan [1993], qui ont les premiers identifié l’existence d’une éthique du care, relèvent d’une science, en l’occurrence de la psychologie du développement moral [Molinier, Laugier, et al., 2009]. Ils prennent leur origine dans l’insatisfaction de Gilligan vis-à-vis des résultats d’expériences menées chez de jeunes garçons, mettant en avant que ceux-ci possédent un plus haut degré de maturité morale que les filles parce qu’ils mobilisent une éthique de la justice, rationnelle et logique. Au motif que la méthodologie qu’elles utilisent ne permet pas de rendre compte d’une éthique autre que celle de la justice, Gilligan affirme que ces expériences sont tout simplement biaisées. Pour Gilligan, une autre morale existe, celle du care, exprimée majoritairement par des filles, et elle ne peut pas apparaître dans les tests de psychologie tels qu’ils sont envisagés à l’époque. Ce biais de genre pose des problèmes tout autant scientifiques que politiques. Aussi la critique de Gilligan est-elle une critique au nom de la science (protocole biaisé) et au nom de la nécessité démocratique de représenter tous les points de vue, toutes les voix. Les théories du care mettent donc en avant les paradoxes de ce qu’elles critiquent en utilisant souvent les mêmes outils, les mêmes registres de justice en les poussant dans leurs limites. C’est ce qui rend leurs critiques d’autant plus probantes et efficaces : elles s’inscrivent dans la continuité de ce qu’elles mettent en cause. Le care offre des prises socialement légitimes pour faire bouger les lignes des sciences, de la critique et de la santé humaine. Il permet, me semble-t-il, d’orienter plus facilement ces opérateurs de requalification des relations humains/animaux dans la direction du vivant-personne. De fait, ces théories pourraient constituer un socle solide pour que les acteurs du soin par le contact animalier se réapproprient le sens de leurs pratiques. Le care permettrait également de poser les enjeux du soin par le contact animalier en des termes plus politiques qu’ils ne le sont actuellement. Parlant de care, on peut parler de position morale et d’activité concrète, on peut parler de catégories de population qui sont tacitement chargées d’exécuter les tâches que personne ne veut accomplir, on peut questionner la légitimité des mécanismes sociaux de dévalorisation de ces tâches, ou encore des structures de pouvoir qui entretiennent certaines personnes dans l’idée qu’elles sont libres, autonomes, et sujets de leur propre existence. Parler de care suppose également une prise de position vis-à-vis des êtres qui doivent compter dans le collectif, qui ne peut se faire indépendamment de la possibilité matérielle de les prendre en charge. Un engagement à faire vivre et exister certains êtres et certaines relations qui comptent : voilà ce qu’est le care. Appliqué au soin par le contact animalier, cet engagement concerne toute une variété d’êtres humains et non humains, apprenant à devenir d’autres êtres ensemble. C’est ce qui le fait basculer du côté des cosmopolitiques chères à Isabelle Stengers [1997].

    28Tous ces éléments me font dire que le care pourrait être le point de vue privilégié pour documenter les reconfigurations récentes des relations humains/animaux, et, plus largement, des frontières d’humanité [Rémy & Winance, 2010] dans toute leur complexité. Parce que le care humanise, parce qu’il peut s’appliquer à d’autres espèces que l’humain, parce qu’il remet en cause les présupposés naturalistes, parce que son absence rend le monde quelque peu désincarné et difficilement compréhensible, le care, en tant qu’activité et posture morale, se révèle être un excellent outil d’analyse des sociétés contemporaines. Le care nous a accompagné tout au long de ce travail et suivre sa piste a permis d’accéder à de nombreux univers sociaux, à de nombreux collectifs ayant tous partie liée avec les thématiques du care. Car le care dépasse la relation de soin : en tant que dimension fondamentale de l’existence humaine (et humanimale ?), on le retrouve à tous les échelons du social. À l’instar de Patricia Paperman [2009], il s’agit d’insister sur le caractère globalisé du care : la relation de care n’engage pas seulement des dyades (à l’image de la dyade « mère/enfant », très présentes dans les versions psychologisantes du care), elle concerne des activités et des structures sociales plus vastes. Nous faisant naviguer entre des laboratoires de recherche, des écuries, des colloques, des agences de presse, des hôpitaux, des prisons, des cliniques vétérinaires, l’exemple du soin par le contact animalier l’a bien montré. Dans cette mesure, on ne peut qu’accepter cette invitation de Paperman à faire une sociologie dans la perspective du care :

    « Si le terme de perspective est ici préféré à celui de théorie, c’est qu’il indique une posture qui n’est pas d’abord explicative mais descriptive. Le concept de care est descriptif au sens où il permet de saisir un ensemble d’activités et de préoccupations, central dans l’existence humaine, mais qui, en son absence, apparaît marginal, émietté ou spécialisé. La description du monde social s’organise à partir d’un point de vue qui met le care en point de fuite de la perspective ». [Paperman, 2009, p. 102]

    29Prenant à contre-pied le phénomène de marginalisation du care, elle propose une sociologie dans laquelle le care ne serait plus ce point de fuite, mais serait central et permettrait de mieux rendre compte de ce qui tient la société. Car suivre le care a pour avantage d’articuler les situations dyadiques, localisées, situées et les échelles plus macro, de comprendre ce que les unes ont à voir avec les autres, et inversement. En réalisant ce travail, j’ai eu à cœur d’articuler ces différentes échelles spatio-temporelles entre elles, macro et micro pourrait-on dire. Ce souci trouve son origine dans la conviction que les dynamiques de requalification des relations humains/animaux ne s’observent pas du point de vue exclusif de l’interaction ou des situations de coprésence humanimale. On ne comprend qu’une partie des choses si l’on se limite à étudier ces situations : on ne peut pas voir que leurs conditions de félicité se définissent ailleurs dans le temps et dans l’espace, dans des instances distantes, dans le mouvement historique et la constitution des réseaux. La question du care comme celle de la requalification des relations humains/animaux ne peuvent se comprendre qu’en prenant en compte les dynamiques sociohistoriques dans lesquelles elles s’insèrent. L’analyse de situations contextualisées permet en revanche de mettre au jour des éléments, soit émergents, soit marginaux, cachés, que l’échelle macro laisse de côté. L’enjeu serait plutôt d’analyser les circulations d’énoncés et d’êtres entre les différentes échelles et de comprendre comment le local est globalisé et comment le global est localisé [Latour, 1994]. Ou encore comment le local reste localisé ; ce à quoi s’attelle la sociologie dans la perspective du care proposée par Paperman. Ici, elle rencontre celle de l’Acteur Réseau de Latour et Callon. Toutes deux cherchent à documenter ces réseaux, souvent peu visibles, qui construisent la société et la rendent habitable pour les êtres humains et non humains. Mais leur différence tient sans doute à ce que la première n’adopte pas nécessairement une posture a priori symétrique. En effet, la sociologie dans la perspective du care oublie l’agnosticisme propre aux science studies, en prenant pour point d’entrée des activités et des positions morales marginalisées. Parce qu’elle s’inscrit dans une démarche réparatrice, cette sociologie ne peut être qu’attentive à la parole des êtres et des objets qui n’ont pas la parole, du fait de la domination qu’ils subissent. Elle prend acte de l’asymétrie qui peut exister entre les êtres, en fait son point de départ et s’attache à en comprendre les raisons. Dans ce sens, une sociologie du care ne peut être qu’une sociologie bienveillante, s’appuyant sur une base éthique élémentaire visant à redonner la parole à ceux qui ne l’ont habituellement pas. En creux, elle pointe un travers de la sociologie de l’Acteur Réseau qui consisterait à ne s’intéresser qu’aux êtres dotés de porte-parole (scientifiques et politiques). La sociologie du care assume donc une inclination particulière pour son objet tout en cherchant à rendre compte de ses tribulations dans différents réseaux sociotechniques. Pour paraphraser et détourner Bruno Latour [2005] : le care pourrait-il « ré assembler le social » ?

    30En proposant une sociologie pragmatique de la bienveillance envers les animaux, j’ai voulu inscrire ce travail dans l’esprit d’une hybridation entre les théories de l’acteur-réseau et des perspectives du care. Plus globalement, j’ai cherché à montrer l’intérêt d’une perspective non réductionniste des relations anthropozoologiques, prenant comme point d’entrée la question de la bienveillance et s’attachant à suivre le plus loin possible les multiples pistes de compréhension offertes lorsque l’on choisi de déplier les ramifications des relations humains/animaux. Essayant de rendre compte au mieux de ce que produit cette bienveillance sur les êtres humains et non humains, j’espère avoir contribué à la compréhension des enjeux qui président au renouvellement récent des relations anthropozoologiques dans le monde occidental.

    Notes de bas de page

    161 Le concept d’arène des habiletés techniques est emprunté à Nicolas Dodier [1993b, 1995], qui, dans la lignée de la sociologie pragmatique, l’utilise pour désigner un type particulier d’épreuve dont la félicité réside dans la « virtuosité » de l’exécution d’un geste technique (impliquant notamment la manipulation d’objets).

    162 L’ouvrage de Mol, Moser, et al. [2010] met en lumière la similitude des relations de care qu’elles s’appliquent aux humains ou bien aux animaux. Dans cet opus, on trouve aussi bien des exemples de care dans les cliniques vétérinaires, dans les fermes, que dans les hôpitaux.

    163 Il serait d’ailleurs quelque peu paradoxal de cantonner les vertus anthropisantes du care aux seuls humains, étant donné que l’enjeu est précisément l’attribution de l’humanité.

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    161 Le concept d’arène des habiletés techniques est emprunté à Nicolas Dodier [1993b, 1995], qui, dans la lignée de la sociologie pragmatique, l’utilise pour désigner un type particulier d’épreuve dont la félicité réside dans la « virtuosité » de l’exécution d’un geste technique (impliquant notamment la manipulation d’objets).

    162 L’ouvrage de Mol, Moser, et al. [2010] met en lumière la similitude des relations de care qu’elles s’appliquent aux humains ou bien aux animaux. Dans cet opus, on trouve aussi bien des exemples de care dans les cliniques vétérinaires, dans les fermes, que dans les hôpitaux.

    163 Il serait d’ailleurs quelque peu paradoxal de cantonner les vertus anthropisantes du care aux seuls humains, étant donné que l’enjeu est précisément l’attribution de l’humanité.

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    Michalon, J. (2014). Conclusion. In Panser avec les animaux. Paris: Presses des Mines. https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.1774
    Michalon, Jérôme. « Conclusion ». In Panser avec les animaux. Paris: Presses des Mines, 2014. doi:10.4000/books.pressesmines.1774.
    Michalon, Jérôme. « Conclusion ». Panser avec les animaux, Presses des Mines, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.1774.

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    Michalon, J. (2014). Panser avec les animaux. Paris: Presses des Mines. https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.1753
    Michalon, Jérôme. Panser avec les animaux. Paris: Presses des Mines, 2014. doi:10.4000/books.pressesmines.1753.
    Michalon, Jérôme. Panser avec les animaux. Presses des Mines, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.1753.
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