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  • Chapitre 9. Mise en relation objectale
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    Plan détaillé Texte intégral ÉQUIPER LA RELATION OBJETS DE SOIN OBJETS D’ATTACHEMENT OBJETS FRONTIÈRES OBJETS INTERMÉDIAIRES Notes de bas de page

    Panser avec les animaux

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 9. Mise en relation objectale

    p. 275-292

    Texte intégral ÉQUIPER LA RELATION OBJETS DE SOIN OBJETS D’ATTACHEMENT OBJETS FRONTIÈRES OBJETS INTERMÉDIAIRES Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Parler des dispositifs physiques, stables ou éphémères, mis en place pour établir et préserver une relation entre bénéficiaires et animaux a amorcé la transition vers la dimension objectale du travail de mise en relation. Petit à petit, on est passé des guidages souples (incitations verbales, recadrages physiques) aux guidages durs (agencements spatiaux, barrières). Il est temps de terminer cette exploration des différentes modalités de la mise en relation, en s’intéressant à la place qu’y occupent les objets, instruments et autres entités matérielles non humaines (et également non animales).

    ÉQUIPER LA RELATION

    2Dominique Vinck [2006] décrit le concept d’équipement à travers ses deux dimensions : attribut et processus. Dans l’équipement comme processus, il s’agit de s’équiper, c’est-à-dire d’ajouter à son propre corps nu des externalités complémentaires destinées à nous suivre partout. Mais le terme peut également recouvrir tous les objets ajoutés au corps nu, toutes ses externalités et se faire attribut. cette polysémie s’adapte aux séances de soin par le contact animalier, puisque les deux dimensions y sont à l’œuvre. On voit très bien que, tout au long de la séance, il est question d’équiper l’animal, à travers la pose de différents objets destinés à l’accomplissement d’une activité commune : la longe, le licol, le filet, la selle, les étriers pour les équidés, et le harnais, la longe ou la laisse pour les chiens. Tous ces équipements (au sens d’attributs) sont destinés à favoriser l’interaction entre le bénéficiaire et l’animal : ils permettent de coordonner leur action selon des modalités prédéfinies. Ces modalités ont été incorporées par les animaux à travers une éducation spécifique, et sont régulièrement réactivées par le travail hors séance avec les thérapeutes. En revanche, leur apprentissage est un enjeu pour le bénéficiaire : il doit maîtriser les codes, verbaux et gestuels, qui ont été intégrés par l’animal. Ainsi, le travail d’équipement-processus est l’occasion de cet apprentissage ou de sa réactivation. On pourrait ajouter un troisième sens au concept d’équipement qui serait celui de faire équipe. Cette acception, qui reste dans la lignée de l’équipement-processus, met l’accent sur le fait que tout travail d’équipement est un travail pour former une équipe en vue d’une activité commune. Le soin par le contact animalier illustre bien cette idée tant il est question pendant la séance, et au-delà, de former des couples des équipes « humanimales ». Ainsi, on va voir qu’à travers la manipulation d’objets divers, orchestrée par les thérapeutes, il ne s’agit pas seulement d’équiper l’animal ou le bénéficiaire, mais d’équiper la relation qui s’établit entre eux.

    3De prime abord, on pourrait se dire que s’intéresser aux objets dans ces séances amènerait à décrire des outillages complexes, adaptés aux spécificités du public reçu, des espaces accessibles, aménagés pour que les fauteuils roulants puissent se frayer un chemin jusqu’aux animaux sans trop d’encombres. Pourtant, la très grande majorité des instruments et les aménagements rencontrée sur le terrain n’a pas été spécialement pensée pour des personnes ayant des difficultés motrices, sensitives, cognitives, etc. Les séances à l’EHPAD d’Aigueperse se déroulent dans une salle de loisir, où une table ronde et des chaises font office de cadre physique au dispositif. Les instruments qu’apporte Angélique Pérol se résument à une brosse et à un tapis en plastique destiné à être posé sur la table, sous Raya. Suivant les séances, elle apporte des jeux de société, ou un poste de radio. Aucune trace, donc, d’un équipement conçu pour s’adapter aux problématiques spécifiques des résidentes. À Equus, seuls les équipements destinés à faire monter une personne sur le dos d’un équidé sont spécifiquement adaptés aux personnes à mobilité réduite ou dont la taille et la force ne permettent pas de se hisser tout seul. On a évoqué le montoir ce petit escalier en bois qui permet aux bénéficiaires de monter aidés par les thérapeutes. En fait, le montoir n’est pas un équipement du monde du soin : on en trouve dans de nombreux centres équestres, pour faciliter la monte des cavaliers. Entre mes sessions d’observation, un équipement issu du monde du handicap a été installé à Equus : un lève-personne électrique, sorte de grue, contrôlée par les thérapeutes, qui soulève la personne. L’avantage du matériel est que le bénéficiaire n’a pas à se lever de son fauteuil : il passe directement du fauteuil au cheval. Cela soulage également les thérapeutes, qui avec le montoir devaient soulever et soutenir la personne, être dans des interactions corporelles très proches et intenses. Avec le lève-personne ce qui est gagné en force physique est perdu en contact corporel avec le bénéficiaire, puisque ce contact se limite à l’installation des attaches sous les membres du bénéficiaire. L’attention des thérapeutes est focalisée sur la manipulation de la machine, aux dépends d’une manipulation de la personne, certes éprouvante, mais qui permettait parfois des échanges de regard, des paroles. Tout le tact utilisé pour manipuler fermement la personne sans la brusquer s’en trouve un peu diminué. Le manque d’accessibilité des espaces de plein air comme Equus et l’IFZ vient renforcer cette idée. En effet, mis à part le fait d’être de plain pied et à peu près plats, les espaces des deux structures sont peu adaptés aux fauteuils roulants. Elles conservent la rugosité et la versatilité des sols des espaces agricoles : terrain cabossé, herbe glissante, sols boueux quand il pleut, jonchés de nombreuses flaques, petites déclivités et cavités dans lesquelles les roues aiment à rester coincées… Ce manque d’accessibilité ne signifie pas pour autant une prise en compte moindre des différences de chaque personne, comme l’a signalé Myriam Winance [2010]. Analysant l’expérience vécue des personnes en fauteuil roulant, l’auteure explique en effet que le travail de normalisation impliqué par le dispositif fauteuil se trouve encore accentué par la normalisation des espaces accessibles qui impose un modèle prédéfini de mobilité aux personnes, qui ne leur convient pas forcément. Au final, les arrangements pratiques générés par le manque d’accessibilité permettent aux différences individuelles d’être prises en compte puisqu’elles demandent une attention plus soutenue de la part des humains. On retrouve cette idée à Equus ou l’IFZ, où le manque d’accessibilité peut amener les thérapeutes à se rapprocher physiquement des bénéficiaires, et à éprouver leurs spécificités corporelles, leur poids, leurs tensions, ou encore leur état émotionnel. Ainsi, lors d’une séquence à l’IFZ, Leila, occupée à caresser l’âne Noisette, s’est soudainement laissée tomber dans un espace impraticable en fauteuil. Elle est retenue dans sa chute par les deux stagiaires, qui me demandent d’aller rapidement chercher son fauteuil. Je m’aperçois de la difficulté de manœuvrer un fauteuil sur le sol boueux. Les deux stagiaires qui mettaient toute leur force à soutenir Leila, l’installent dans le fauteuil. C’est à mon tour d’utiliser ma force pour sortir le fauteuil du bourbier : les difficultés de manœuvre rencontrées à vide sont, bien entendu, démultipliées lorsqu’un corps s’y trouve. Finalement, avec l’aide des stagiaires, je soulève le fauteuil pour l’amener vers un sol plus adapté. Le manque d’accessibilité crée ici un corps à corps important entre les thérapeutes et la bénéficiaire : tout à coup, un dispositif se met en branle, l’engagement corporel monte en intensité, tout autant que l’attention à Leila. L’état de la jeune femme se place au cœur de l’action et de l’attention. Ainsi, le manque d’accessibilité de ce sol boueux a impliqué que les stagiaires éprouvent plus longtemps le corps de Leila, son manque de tonicité, la nécessité de la tenir fermement sans lui faire mal, de trouver les bonnes prises ; elles ont mis en œuvre tout leur savoir sur ce que veut dire soutenir une personne qui compte. Ce ne sont pas nécessairement les équipements les plus adaptés qui peuvent être les plus utiles pour accomplir le travail de soin.

    4Le trait est volontairement forcé ici, d’une part, pour ne pas que l’on soit tenté d’associer ce manque d’accessibilité des espaces et d’équipement adapté à un manque de considération de la part des thérapeutes à l’égard des personnes accueillies. D’autre part, il paraît plus intéressant de voir la manière dont des objets non adaptés sont convertis en outils de mise en relation entre l’animal et le bénéficiaire, et participent à l’objectif thérapeutique des séances.

    OBJETS DE SOIN

    5Ces trames de soin observées ont en commun d’intégrer une séquence de nettoyage du corps de l’animal. Loin d’être un moment froid cette toilette est toujours l’occasion de caresser le pelage, d’avoir un mot gentil pour l’animal, de le regarder dans les yeux, de lui témoigner son affection [Tourre-Malen, 2003]. De plus, la séquence est explicitement thématisée par les thérapeutes comme un moment où l’on prend soin de l’animal : on explique aux personnes que les gestes doivent être doux et appliqués, parce que c’est un être vivant et non un objet que l’on nettoie. Outre l’insistance pour les égards verbaux et les attentions corporelles, le moment de la toilette est l’occasion, comme on l’a dit, de commenter au bénéficiaire les différentes parties de l’anatomie de l’animal, et d’établir des analogies. En somme, ce moment est celui où le travail ontologique accompli par les thérapeutes prend son point de départ, et où l’animal est fabriqué en tant qu’être digne de respect et de soin. En devenant objets de soin les animaux deviennent en même temps sujets de soin. Il est un moment également où s’exprime un souci de l’animal, de son état de santé, de son bien être. Angélique Pérol explique par exemple à ses bénéficiaires qu’elle va emmener Raya chez le vétérinaire à cause d’une boule à l’œil. « J’espère que ça sera rien » dit-elle en regardant sa chienne dans les yeux avec un petit sourire. De la même façon, lors du pansage des équidés, on entend souvent les thérapeutes expliquer aux bénéficiaires que tel animal n’est pas très bien, qu’il faut faire particulièrement attention à lui lors du passage de la brosse. Et lorsqu’un bénéficiaire bâcle le pansage, on le recadre en disant que ne pas prendre soin de l’animal n’est pas une attitude correcte. Puisque le pansage sert à repérer les blessures et à éviter que les plaies se forment, mal panser l’animal revient à le mettre en danger. Et prendre le risque d’une chute de surcroît. Cet argumentaire autour de la nécessité du pansage est intéressant parce qu’il mêle souci de la sécurité du bénéficiaire, de celle de l’animal, considérations morales et considérations techniques. Et c’est ce qui me fait dire que cette séquence du nettoyage est un authentique moment de care au sens féministe du terme, ce care qui est tout à la fois indissociablement un souci, une forme de sollicitude (I care for) et une activité (I take care). La séquence du nettoyage des animaux est clairement thématisée sous cette double dimension. Un moment où les thérapeutes enjoignent les bénéficiaires à se soucier de l’animal et à mettre en acte ce souci. L’attitude normale qu’il s’agit de faire intégrer aux bénéficiaires est une attitude de care. Cette impression d’une normalisation du soin aux animaux est renforcée par son caractère obligatoire : la séquence de soin peut varier en durée, mais elle n’est jamais optionnelle. Dans le cas du travail d’Angélique Pérol, l’intervention de Raya se limite au brossage, qui représente la moitié de la séance. Ce moment de brossage est aussi bien un prétexte à caresses qu’une réelle séquence de nettoyage : tandis que les résidentes brossent et caressent Raya, en s’extasiant sur sa beauté elles enlèvent beaucoup de poils, tandis que la thérapeute commente avec humour la saleté de sa chienne (« faudrait que je la mette au bain ! »). Le nettoyage des équidés est également un vrai nettoyage : beaucoup de terre, de poussière et de boue à enlever. Du coup, c’est avec une brosse très large qu’on s’occupe de la robe de l’animal, de son pelage, de sa crinière et de sa queue éventuellement. Puis le dessous du sabot, creux et souvent rempli de boue, est nettoyé avec un cure-pied. À l’IFZ, le temps du soin associe brossage des animaux et nettoyage des enclos des animaux : on change le foin sale des équidés, on change l’eau des cochons d’inde, on donne un coup de balai au sol des boxes des chiens, etc. On s’en doute, ce moment de soin, lorsqu’il implique des enfants, est agrémenté de commentaires sur l’importance de l’hygiène personnelle. Pas en tant que principe hygiéniste mais en tant que moment où l’on s’occupe de son corps. Normalisation de l’hygiène donc, et également normalisation de la manière de réaliser un travail à but hygiénique : il faut être délicat, attentionné, envers le corps que l’on nettoie. Il faut prendre soin de soi-même comme on prend soin des autres.

    Figure 21 : le script original de la brosse

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    6Cette séquence de soin appelle toujours l’utilisation d’instruments. Pour les animaux poilus, le plus commun de ces équipements est la brosse. Les deux extrémités de la brosse constituent des prises : d’un côté, une prise pour la main humaine, qui se présente soit sous la forme d’un manche autour duquel la main doit s’enrouler, soit comme une surface plane surmontée d’une bande qui retient la main157. De l’autre, une prise pour les poils, formée elle-même de multiples poils, filaments, piques, plus ou moins durs, plus ou moins épais. Ceux-ci étant censés se frayer un chemin entre les poils, les séparer les uns des autres, et arriver à l’épiderme. On voit déjà en quoi la brosse est un instrument qui met en relation l’humain et l’animal : de chaque côté se trouve une prise adaptée aux spécificités morphologiques de chacun des êtres. Dans le script [Akrich, 1987] de l’objet, est inscrite une relation unidirectionnelle allant de l’humain vers l’animal. L’usage inverse de la brosse semble peu probable. Ainsi, la brosse est prolongement, une extension de l’action humaine – de la main humaine plus précisément ; une action de soin de soin dirigée vers l’animal.

    7Dire que la brosse offre à l’humain une prise adaptée à sa morphologie ne doit pas faire oublier que tous les êtres humains n’ont pas les mêmes morphologies. En particulier, ceux qui fréquentent les séances de soin par le contact animalier. La brosse n’est pas conçue pour s’adapter à la morphologie altérée des bénéficiaires ni à leurs capacités de préhension réduites. Elle intègre dans son script une façon normalisée d’être saisie, censée être celle du plus grand nombre d’humains. Son utilisation implique un mouvement physique précis et soutenu. Pour de nombreux bénéficiaires, ouvrir ou fermer la main est un effort considérable. Tenir fermement un objet peut l’être encore plus. L’utilisation de la brosse implique les deux. Or, les thérapeutes ont tendance à percevoir plutôt positivement le caractère inadapté de la prise de la brosse. Elles y voient l’occasion de travailler sur les problématiques de motricité, à la manière de l’ergothérapie. Arriver à se servir de cette brosse inadaptée devient un enjeu, un objectif en soi. Comme dans l’apprentissage du mouvement de la caresse, on voit que la normalisation corporelle n’est pas ici un problème, c’est un objectif. La question de l’adaptation des instruments aux spécificités corporelles des bénéficiaires ne se pose, en effet, pas dans les termes de la gestion quotidienne du handicap : le but est de reconstruire le corps, et non pas de l’assister. Les difficultés liées à la manipulation d’objets normaux et normés sont ainsi conçues comme des épreuves thérapeutiques, que les bénéficiaires devront surmonter avec l’aide des thérapeutes. Pendant les séances, elles seules sont les auxiliaires qui s’adaptent aux spécificités du bénéficiaire, et non les objets : elles assurent la liaison entre les personnes et les instruments, en les assistant corporellement dans leur utilisation.

    8La préhension de la brosse ne suffit pas à brosser. Ainsi, les thérapeutes peuvent accompagner corporellement les personnes dans l’accomplissement de ce geste précis de va et vient sur le pelage. L’apprentissage d’un contact corporel médiatisé avec l’animal amène à créer du contact corporel direct entre thérapeute et bénéficiaire. Mais on remarque que lors de l’utilisation d’instruments de soin, des contacts corporels directs entre le bénéficiaire et l’animal se donnent également à voir : tandis qu’une main brosse l’animal, l’autre soulève les pattes, caresse l’encolure, tapote le flanc, etc. Toujours pour le brossage, les cochons d’inde ou les lapins seront soulevés et contenus contre le torse. Utiliser le cure-pied pour le cheval nécessite que l’animal lève son pied et que quelqu’un le tienne. Ou encore, la croupe d’un cheval servira de point d’appui au bénéficiaire pendant qu’il brosse son dos. En somme, il y a un certain nombre d’à côtés corporels induits par l’utilisation de l’objet de soin.

    9La finalité de l’usage des ces objets est reconfigurée et infléchie par les thérapeutes et par les bénéficiaires dans une certaine direction : sans prendre une forme radicalement différente de celle que l’on peut rencontrer dans d’autres activités avec les chiens et les chevaux (équitation, agility, éducation canine, compagnie), la manipulation des instruments destinés au nettoyage de l’animal est thématisée comme un moment de soin pour les animaux qui, lui-même, participe de l’accomplissement d’un travail de soin pour les humains. Ce faisant, attribuer ou constater des vertus bénéfiques à cette manipulation reconfigure le script de ces objets. La brosse par exemple est transformée en instrument par lequel la relation de soin devient bidirectionnelle et réciproque, alors qu’elle était à la base plutôt conçue comme porteuse d’une action unidirectionnelle. La relation prend alors la forme d’un flux dont on ne discerne plus clairement qu’elle est la source : en utilisant la brosse dans un contexte de soin, le bénéficiaire prend soin des animaux, tout autant que les animaux prennent soin de lui. L’action de soin devient bilatérale.

    Figure 22 : le script de la brosse reconfiguré par le soin par le contact animalier

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    OBJETS D’ATTACHEMENT

    10Même logique, autres instruments. Si le nettoyage, le brossage des animaux occupe une part importante de la séance, la préparation d’une activité conjointe entre le bénéficiaire et l’animal nécessite un travail d’équipement. Qu’il s’agisse de la monte pour les équidés, des exercices d’éducation canine ou d’agility pour les chiens, ou de promenades, l’animal n’est jamais nu et on l’équipe toujours d’un système d’harnachement, aussi minimal soit-il. Plus précisément, cet équipement s’impose lorsqu’il s’agit de déplacer les animaux et de se déplacer avec eux. Quelle forme prend-il ? Il y a d’abord les dispositifs de trait158 : ils permettent de tirer le corps de l’animal pour le faire se déplacer ou pour l’empêcher de bouger. Ils comprennent deux parties : la première fixée sur une partie du corps de l’animal par un système de cordes, de sangles, de lanières articulées les unes aux autres, et qui forme un carcan réticulaire ; la seconde est une corde (une longe, une laisse) dont une des extrémités doit être tenue par la main humaine tandis que l’autre, est appelée à être reliée à la première partie (extrémité détachable/attachable par divers systèmes). Pour les chiens, la première partie se nomme harnais et la seconde laisse ou longe. La longe est une laisse plus longue, et est plutôt utilisée pour les exercices d’éducation canine, ou d’agility ; alors que la laisse est réservée aux déplacements. Pour les équidés, le harnais correspond au licol. On y fixe une longe, car on ne parle d’ailleurs jamais de laisse dans l’univers de l’équitation, même si on a du mal à trouver une différence de forme entre les deux, si ce n’est la longueur. Comme pour les chiens, la longe sert à l’exercice. Elle est également utilisée pour amener les chevaux d’un espace à un autre, ou encore pour les promener. Si bien que ce que les thérapeutes désignent comme un travail en longe prend souvent la forme d’un promener son cheval qui rappelle à bien des égards, le promener son chien.

    11On le voit, ce dispositif est utile pour guider l’animal lorsque l’on est à pied. La tension exercée par la main sur la longe est répercutée sur le harnais ou le licol. Selon l’intensité physique qui est mise, la traction pourra être soit considérée, suivant son dosage, comme une indication pour l’animal, soit comme un geste à portée coercitive, visant à retenir l’animal. Les objets destinés à la monte à cheval contiennent également cette potentialité. Ils se décomposent grossièrement en deux sous-catégories : sur le dos de l’animal, et sur sa tête. Parmi les seconds, il y a le filet sorte de double de l’ensemble licol + longe qui comprend les mors et les rênes. En tirant sur les rennes, on indique à l’animal quelle direction il doit prendre, ou bien on lui signifie un arrêt. Ensuite, on trouve tout ce qui relève de l’assise du cavalier : la selle, le tapis de selle, ou encore le surfaix159. La selle comprend deux surfaces : l’une destinée au contact du dos du cheval, et la seconde au contact avec l’assise de l’humain. La première est plus grande et plus plane que la seconde. La surface destinée à l’humain présente une forme plus recourbée, avec des renflements à l’avant et à l’arrière, pour contenir le basculement éventuel du corps du cavalier. Elle se fait plus plane sur les côtés, pour laisser passer ses jambes. De chaque côté de la selle, pendent les étriers, qui servent à monter sur l’animal, et à être stable une fois en selle. Ils facilitent également les coups de talons donnés dans les flancs du cheval pour l’inviter à avancer et à changer d’allure. La selle est ainsi un dispositif d’ajustement entre la morphologie humaine et animale, facilitant la conservation d’une position stable sur le cheval, mais également la communication corporelle directe entre cavalier et monture : tout le bas du corps humain est mobilisé et utilisé pour donner des indications à l’animal. Les mouvements des hanches, du bassin, des jambes, et des pieds servent au guidage et à l’accompagnement de l’allure de l’animal. Cet équipement de la monte est donc porteur des mêmes potentialités d’usages que le binôme harnais/laisse ou longe/licol suivant le continuum communication-coercition. Les bénéficiaires peuvent aussi bien s’en servir dans les deux directions. On ne reviendra pas ici sur les modalités de gestion de l’intensité et l’intentionnalité des gestes des bénéficiaires envers les animaux. On voit ici que ce travail de régulation est rendu possible parce que le dispositif technique contient cette potentialité d’usages multiples. L’apprentissage de son maniement par les bénéficiaires offre aux thérapeutes des occasions de rappeler que l’animal est un être vivant à respecter comme un humain. Tout autant qu’elles seront amenées à expliquer ses différences (capacité à ressentir la douleur, communication corporelle) pour pouvoir définir les gestes techniques appropriés et inappropriés. La technique permet de catalyser le travail ontologique à l’œuvre dans les séances de soin par le contact animalier.

    12La description de la selle permet d’aborder une autre dimension de la relation objectale. Pour que le cavalier soit stable sur son cheval, et qu’il ne tombe pas, il est crucial que la selle soit correctement harnachée. Pour cela, tout un système de sangles, de lanières, de boucles métalliques enchevêtrées, de clips, de cordages sert à coller la selle le plus fermement possible au corps du cheval. On dit qu’il faut sangler Cette opération d’amarrage nécessite une certaine force physique et une certaine dextérité tactile, que la grande majorité des bénéficiaires n’ont pas. Aussi, l’apprentissage de l’équipement de l’animal passe par une intense activité de nouage : les bénéficiaires manipulent des cordes, font des nœuds, les passent dans des anneaux métalliques, les enroulent, utilisent les dispositifs de fermeture et d’ouverture, les lanières à ceinturons crochets et autres targettes. Comme pour le maniement de la brosse, ces opérations nécessitent beaucoup d’efforts, toujours perçus comme un bénéfice par les thérapeutes : la concentration exigée du bénéficiaire pour apprendre l’enchaînement des phases d’équipement, la vérification de la robustesse de toutes les attaches du système, l’exécution de certains nœuds, stimule ses capacités cognitives. À nouveau, cet apprentissage est aussi l’occasion pour eux d’éprouver et d’améliorer les capacités motrices de leurs mains. Ici, les doigts sont tout particulièrement sollicités, plus que pour l’utilisation de la brosse. Stimulation cognitive et bénéfices moteurs. On peut également penser que le maniement de ces systèmes de nouage correspond à la matérialisation de la relation que l’on souhaite établir entre la personne et l’animal. Littéralement, les bénéficiaires manipulent des liens tout au long de la séance, apprennent à les faire et à les défaire. Voir ces personnes apprendre à attacher des animaux alors que l’on attend d’elles, précisément, qu’elles s’attachent aux animaux donne envie d’aller au-delà de la simple correspondance lexicale. Le harnachement est en somme une manière d’attacher bénéficiaires et animaux au-delà de la dimension psychique. Les dispositifs d’harnachement ne font pas que conditionner, guider, la relation entre le bénéficiaire et l’animal ; ils l’actualisent, la performent.

    13Observons Perrine travailler avec Cannelle hors séance. Au centre de la carrière, la thérapeute tient dans une main la longe, directement reliée au licol de Cannelle, tandis que, de l’autre, elle tient une espèce de fouet, assez long. La ponette effectue des cercles autour de la cavalière à différentes allures. La modulation de ces allures est assurée par le biais du fouet, outil de communication à distance, tandis que la longe restreint le périmètre du cercle. Ce type d’exercice est destiné à entretenir l’animal, le faire galoper, et vérifier que son allure est normale, qu’il n’est pas déséquilibré (signe de blessure éventuelle), et qu’il répond bien aux commandes. C’est un moment où le cavalier éprouve sa relation à l’animal : il teste à la fois ses propres capacités à reconnaître les signes d’un problème chez l’animal et le répondant de celui-ci aux sollicitations. Chacun des êtres atteste de ses connaissances concernant l’autre. Un double travail de reconnaissance où la réciprocité de la communication entre animal et humain est évaluée. L’équipement (aussi bien l’espace dans lequel se déroule l’exercice que la longe et le fouet) confère à cette séquence sa forme circulaire, et ainsi, le fait devenir un moment standardisé l’équivalent d’un questionnaire pré-rempli, sur lequel il faudrait cocher des cases. Cette séquence permet de donner une forme objectale voire objective, à l’effectivité de la relation entre cavalier et monture. La situation n’impose pas une grille de lecture : la situation est une grille de lecture. Elle ne permet pas de s’affranchir totalement de l’appréciation au feeling que cavalier et cheval se comprennent, mais elle est une manière conventionnelle de la compléter. Retenons donc cette piste, dans une version simplifiée : l’équipement rend visible une relation invisible. Lorsque l’on revient au cœur des séances, on observe la mobilisation de cette dimension objectivante de l’équipement par les thérapeutes à l’attention des bénéficiaires. Par exemple, le travail à la longe entre un bénéficiaire et un animal matérialise le lien censé se développer entre eux, et permet, par la même occasion, aux thérapeutes d’en vérifier la qualité : la prise en main est-elle souple (est-il engagé corporellement) ? Le bénéficiaire regarde-t-il l’animal en le dirigeant (est-il intéressé) ? Ne tire-t-il pas trop fort (est-il violent) ? L’activité équipée entre bénéficiaire et animal fait exister la relation aux yeux des thérapeutes en même temps qu’elle donne des indications sur l’état de cette relation, qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement. En effet, les bénéficiaires qui ne verbalisent pas sont nombreux : ils ne peuvent pas dire leur attachement à l’animal, le mettre en mots. Pour les thérapeutes, il est difficile d’estimer la qualité de leur relation aux animaux autrement que par l’observation de leurs gestes, attitudes corporelles. Le rapport aux objets, dont la forme et le maniement sont standardisés, permet d’avoir un outil de lecture de ce qu’il y a dans la tête des bénéficiaires De cette façon, il se substitue à l’expression verbale. Mais plus que simplement une instance de vérification, le rapport aux objets performe le travail thérapeutique. Plus précisément, il matérialise la part active du bénéficiaire dans ce processus. Une personne dont la problématique est la fixité (émotionnelle, cognitive) travaille sur la fixité lorsqu’elle attache la longe d’un animal à une barre d’attache. En effet, apprendre à faire des nœuds, à serrer des sangles, à ajuster ces dispositifs de fixation, exige que le bénéficiaire soit lui-même fixé sur l’activité et sur l’animal. Le rapport à l’équipement permet ainsi de matérialiser les problématiques du bénéficiaire et œuvre activement à leur résolution.

    OBJETS FRONTIÈRES

    14Les instruments, les objets, utilisés dans le soin par le contact animalier ne sont pas spécifiques à la pratique, ils n’ont pas été conçus pour. On a vu la manière dont le cadrage spécifique du maniement de ces instruments pouvait transformer leur script initial. Cette transformation de script et le cadrage qui la rend possible participent à une redéfinition plus globale des pratiques qui ont vu naître les objets en question – ou qui se les sont appropriées pour en définir un usage orthodoxe.

    15Considérons donc les instruments rencontrés dans les séances de soin par le contact animalier (à l’exception du lève-personne électrique) comme des héritages de certaines activités engageant humains et animaux. En l’occurrence, l’équitation pour les équidés, et l’agility, l’éducation canine, pour les chiens. Pour reprendre l’analyse de Rémi Barbier et Jean-Yves Trépos [2007], on peut dire que ces objets portent en eux l’histoire des pratiques et les perpétuent par leur seule présence. Ces pratiques impliquent la notion de soin aux animaux, et les pratiquants disent qu’elles incluent une dose d’affectivité entre humain et animal. Pour autant, contrairement au soin par le contact animalier, leur félicité réside souvent dans l’accomplissement virtuose d’une activité technique. On a vu que dans le soin par le contact, les objets hérités de ces pratiques sont utilisés de la même manière, mais que la virtuosité technique n’était pas le but de cette utilisation. Ainsi, les thérapeutes détournent la finalité de l’objet, de son script, sans pour autant en transformer radicalement l’usage. De l’accomplissement d’un exercice technique, cette finalité devient l’accomplissement d’un mieux être. Les thérapeutes redéfinissent l’orientation de la finalité de l’usage des objets, et se faisant, elles montrent que la pratique originelle peut évoluer, et peut au final s’axer beaucoup plus sur l’aspect soin (aux animaux, aux humains). Le concept d’objet-frontière aide à qualifier ce qui est en jeu dans la manipulation d’instrument pendant les séances, et plus largement, dans le soin par le contact animalier.

    16Notion amplement reprise dans le champ de la sociologie des sciences et des techniques [Star & Griesemer, 1989 ; Star, 2010], l’objet-frontière sert à désigner un objet dont la finalité d’usage diffère selon les mondes sociaux dans lesquels il s’insère. Cet objet est dit frontière parce que ces finalités plurielles permettent d’acter à la fois de la séparation revendiquée entre ces mondes sociaux, mais également de leur grande proximité : l’objet-frontière est à la fois ce qui distingue des groupes d’acteurs et ce qui les relie. Lorsqu’il passe d’un monde social à un autre, il prend sa qualité d’objet-frontière [Granjou & Mauz, 2009], c’est-à-dire qu’il quitte un monde dans lequel son utilisation était encadrée, maîtrisée, et avait un but précis. Il est, dans ce monde, un objet ordinaire dont les acteurs se saisissent presque sans réfléchir. Lorsque l’objet change de monde, il ne change pas nécessairement d’utilisation, ni même de forme, mais de fonction et de finalité. Précisément parce qu’il change peu, l’objet-frontière permet de donner à l’activité une tout autre orientation, celle définie comme importante par le monde de destination. Il permet ainsi de documenter les dynamiques de distinction et d’hybridation qui existent entre plusieurs mondes sociaux proches. Il n’est pas difficile d’identifier ces mondes dans le cas du soin par le contact animalier : le monde de la santé, du soin et de l’accompagnement médico-social, celui du cheval de selle (en particulier de l’équitation), et celui du chien (agility, éducation canine). Trois mondes qui, chacun, comprennent des sous-mondes et qui connaissent des mutations importantes. On voit très bien que des objets comme la laisse ou la brosse se trouvent au carrefour de ces trois mondes lorsqu’on les mobilise pendant les séances, objets-frontières qui témoignent de la dynamique sociale en jeu dans le développement du soin par le contact animalier.

    17La première dynamique reconfigure actuellement le monde du cheval. Le développement du soin par le contact équin, déjà évoqué, témoigne de l’émergence d’une nouvelle culture équestre, avec son glissement progressif du cheval vers un statut relevant de celui de l’animal de compagnie, et notamment du chien [Digard, 2004]. Pendant les séances, on a repéré cette similarité entre le travail en longe avec les équidés, où certains bénéficiaires semblent promener leur animal, et le travail en laisse avec les chiens. Communauté de forme de l’activité : le bénéficiaire est à terre, à côté de l’animal, et il le tient par un dispositif technique, qui lui permet de le diriger, de gérer leur distance corporelle, et de le contenir si besoin est. Communauté de dispositif : le harnais/licol et la laisse/longe. Ainsi, les convergences entre pratiques chien et pratiques cheval apparaissent fondées, et on peut dire que la flexibilité interprétative qu’autorisent des dispositifs comme les dispositifs de trait (harnais/laisse) joue un rôle important dans cette dynamique. Par la simplicité de leur principe, ces dispositifs peuvent être adaptés à toute une palette de morphologies humaines et animales ; ce qui les dé-spécifie et les différencie du matériel spécialisé, qui oriente l’activité dans un seul sens (la selle implique la monte du cheval). Ce sont des dispositifs qui sont beaucoup plus mobiles d’un univers à l’autre, plus flexibles, le spectre de leur utilisation est très large. Ainsi, le cadre de leur utilisation bénéficie de cette ouverture lorsqu’il s’agit d’en redéfinir les finalités. On peut voir cette flexibilité interprétative à l’œuvre dans le monde équin : on n’y parle jamais de laisse. Comme s’il y avait une sorte de peur du devenir chien si forte dans la culture équestre, qu’on reste attaché à des termes distinctifs pour désigner des pratiques semblables. Tenir un cheval en laisse apparaît une expression incongrue, naïve, signe du statut profane de celui qui l’emploie. Et ce, même dans le milieu de la thérapie avec le cheval, cette alternative à la culture académique du cheval. Le terme frontière est vraiment adapté pour parler de ce curieux rapport à l’objet laisse/longe, que la simple désignation transforme en signe d’appartenance à un univers ou à un autre. Pour autant, on remarque que l’utilisation de laisse et de la longe est thématisée de la même manière dans les deux univers : un outil de communication plutôt qu’un outil de coercition. Tirer sur la laisse ou sur les rennes n’est plus empêcher l’animal de bouger, c’est lui dire de ne pas bouger. Les dispositifs de trait servent encore d’objet frontière dans la mesure, avec cette thématisation bienveillante, les deux univers marquent leur distance par rapport aux pratiques de dressage animalier, longtemps dominantes à propos des chevaux comme des chiens, et qui ont encore cours. Dans le soin par le contact animalier, on ne parle pas de dressage mais d’éducation.

    18La brosse, utilisée à la fois dans les pratiques canines et équines, fait également figure d’objet-frontière. Qu’il s’agisse d’agility, d’équitation éthologique, ou encore d’éducation canine, ces pratiques s’appuient sur un impératif de soin à l’animal, sur une activité de soin conçue comme étant garante non seulement du bon état de l’animal, mais également de la complicité avec lui. À ce titre, la brosse est investie comme élément primordial dans le bon accomplissement de l’activité. Comme la laisse, la brosse voit sa fonction reconfigurée sans que son utilisation diffère radicalement. Laisse et brosse se trouvent au cœur des évolutions importantes des relations humains/animaux, qui visent à valoriser la bienveillance à l’animal dans le cadre d’activités conjointes. D’où leur la qualification d’objet-frontière : héritages d’anciennes pratiques, ils sont utilisés pour en produire des nouvelles. Le soin par le contact animalier se trouve à la convergence des évolutions des mondes équin et canin, et catalyse ces dynamiques : la finalité soignante des séances accentue la nécessaire redistribution des éléments qui comptent dans le rapport à l’animal. Dans la logique du soin par le contact animalier, l’accomplissement de l’activité – maîtriser le galop d’un cheval, ou faire le meilleur temps dans un slalom avec son chien – n’est plus un enjeu en soi. L’enjeu est d’explorer les différentes modalités de contact avec l’animal et de trouver celle qui permet au bénéficiaire d’avancer dans sa problématique. Les notions de réussite ou d’échec ne se placent pas au niveau de l’accomplissement de l’activité : la félicité est une félicité thérapeutique, et non pas une félicité technique ou ludique. Aussi comprend-on aisément en quoi les pratiques de soin par le contact animalier sont des points névralgiques dans les évolutions que connaissent les modèles de relations anthropozoologiques. Le fait de tirer ces relations du côté du monde de la santé, du soin et de l’accompagnement social entraîne une redéfinition de leurs finalités. Qui, elle-même, amène à une complète redistribution de la hiérarchie dans ce qui compte dans la pratique. Ce mouvement ajoute donc à la liste des dynamiques sociales à prendre en compte lorsque l’on analyse le rôle des objets-frontières dans le soin par le contact animalier.

    19Le caractère mal structuré des objets-frontière décrits par Star, revient ici : on a vu que c’est, en partie, du fait de leur manque de structuration préalable – au sens de conception adaptée – que ces objets présentent un intérêt pour les thérapeutes et trouvent une place dans un processus de soin. Rappelons-nous des bénéfices moteurs et cognitifs du maniement des différents équipements non adaptés à la morphologie des personnes. Rappelons-nous la latitude qu’autorise le maniement de la longe, de la laisse, des rênes, et qui permet aux thérapeutes de faire travailler les bénéficiaires sur leurs problématiques tout en ayant l’air d’œuvrer à l’apprentissage de gestes techniques. Ces objets ne sont pas mobilisés pour faciliter la pratique de l’équitation ou de l’agility car l’accomplissement de ces activités n’est pas la finalité de la séance. Mieux : les efforts que leur utilisation implique font dévier cette finalité. Ainsi, le fait que les objets ne soient pas des objets spécialisés, participe à la redéfinition du cadre de la pratique comme relevant d’une activité de soin. Pour autant, ces objets apparaissent également inadaptés dans un contexte de soin classique (non animalier) : ce ne sont ni des ustensiles médicaux, ni des équipements prothétiques, ni des instruments utilisés en ergothérapie… Leur présence dans le système de prise en charge/soin du bénéficiaire, si infime soit elle, contribue à faire évoluer les objectifs du type d’activité qui s’y déroulent. En effet, le décalage entre le caractère ordinaire de ces objets et les objectifs qu’ils aident à atteindre invite là aussi à reconsidérer la hiérarchie de ce qui compte dans le monde de la santé et de soin. Les tensions entre le cure (soigner) et le care (prendre soin) émaillent le monde médical depuis quelques années maintenant. Entre les partisans d’une médecine cantonnée aux actes médicaux, purement techniques, visant la guérison du patient, et ceux défendant l’importance de l’attention aux besoins généraux du patient, de son cadre de vie, et de son bien être quotidien, une vraie lutte se joue pour définir ce que soigner veut dire [Mol, 2009]. Là encore, il ne s’agit pas de substituer le care au cure, mais de rééquilibrer la place de chacun de ces éléments et de ne plus les hiérarchiser ; en l’occurrence de revaloriser le care. Dans cette opération, le soin par le contact animalier présente un double intérêt. D’une part, l’utilisation dans un cadre thérapeutique d’instruments d’équitation, d’agility, ou même de ferme, invite à reconsidérer la place que peut avoir l’activité ordinaire dans l’amélioration du bien être et des symptômes des personnes. Habituellement non thématisées comme relevant d’un processus visant le cure, ces activités se trouvent recentrées, parce qu’elles sont exécutées par des thérapeutes et incluses dans un circuit de prise en charge/soin. Là encore, ce ne sont plus des à-côtés. D’autre part, la nature même de ces activités participe à la valorisation du prendre soin. En effet, le soin des animaux a une grande importance dans le déroulement des séances, à part égale avec les exercices de faire avec l’animal. Et de surcroît, ce prendre soin des animaux, à la fois, performe l’acte de soin des thérapeutes, et œuvre à faire intégrer aux bénéficiaires que prendre soin de soi est une nécessité et une exigence légitime. Prendre soin des animaux revient à prendre soin des humains, et à prendre soin du soin [Hermant, 2006 ; Ravon, 2008]. Au cœur du soin par le contact animalier se loge à la fois la valorisation d’activités non médicales dans un processus de cure, et la valorisation des vertus du prendre soin (de soi et des autres).

    20On voit ainsi toutes les tensions dans lesquelles la pratique du soin par le contact animalier est force motrice : des mondes qui se transforment en interne, et qui rencontrent d’autres mondes, eux-mêmes en mutation. Aux frontières de chacun, la pratique fait figure de zone tampon, où imperméabilité et porosité sont savamment dosées et régulées.

    OBJETS INTERMÉDIAIRES

    21On a parlé d’objets qui transitent entre des univers, qui font tampon entre des groupes humains, ou qui permettent de lier bénéficiaire et animal dans le temps de la séance, qui reconfigurent l’activité et la dé-spécifient et la re-spécifient dans le même temps. Le qualificatif d’intermédiaire semble alors approprié. Dominique Vinck [1999, p. 192] définit les objets intermédiaires comme :

    « Des entités physiques qui relient les acteurs humains entre eux. II s’agit, par exemple, du tableau noir par lequel passe une partie des relations entre l’enseignant et les élèves. On dira cet intermédiaire fixe ; les acteurs humains gravitent autour de l’objet. D’autres objets intermédiaires, au contraire, seront qualifiés de circulants parce qu’ils sont envoyés d’un acteur à l’autre, tel le cadeau offert à un ami ou le bulletin de liaison envoyé aux membres d’une association ».

    22Je me propose d’étendre cette définition à la relation humains/animaux. Les observations des séances de soin par le contact animalier mettent bien en évidence que les humains ne sont pas les seuls à avoir besoin d’objets pour interagir : la relation entre le bénéficiaire et l’animal est équipée, c’est-à-dire qu’elle engage un certain nombre d’objets permettant de qualifier la situation comme une activité. On a vu que le cadre de la séance passait par la construction des êtres en présence en tant qu’êtres dotés d’un égal potentiel interactionnel : humains et non-humains sont des acteurs potentiels de la relation. La relation équipée entre le bénéficiaire et l’animal permet d’actualiser ce potentiel d’action chez chacun des êtres et de l’éprouver physiquement : une personne ressent la capacité de l’animal qu’elle tient en longe à tirer dans une direction, elle ressent sa force, son imprévisibilité. Symétriquement, l’animal ressent la capacité de l’humain à le retenir d’aller dans telle direction. La réciprocité de l’action est ainsi palpable à travers le dispositif longe/laisse/harnais : sans lui, comment savoir/ressentir que l’action est une interaction ? Je défends l’idée que ces dispositifs physiques matérialisent le statut d’acteurs pour le bénéficiaire et pour l’animal. Ils complètent, dans cette mesure, le travail ontologique effectué par les thérapeutes à travers la mise en relation par la parole. De fait, on peut faire évoluer les contours de la définition initiale et dire que les objets intermédiaires relient les êtres (humains et non humains) entre eux et leur permettent d’advenir en tant qu’acteurs.

    23Il n’est pas difficile de voir en quoi les objets utilisés pendant les séances sont des intermédiaires entre l’humain et l’animal : on les place entre ces deux êtres, et ils assurent à la fois leur connexion et la mise en visibilité de cette connexion pour les thérapeutes : ils permettent d’être ensemble. C’est a minima leur fonction. Leur rôle d’intermédiaire peut être en revanche plus spécifique : les objets peuvent servir à la coordination des êtres en vue de l’accomplissement d’une action commune. Les dispositifs de trait et de monte illustrent cette fonction : ils permettent de faire ensemble. Cette seconde dimension semble assez annexe dans la définition de ce qui fait la particularité du soin par le contact animalier : on la retrouve dans toutes les pratiques équipées engageant humains et non-humains, et visant une action commune coordonnée. En revanche, les thérapeutes appréhendent cette coordination à la fois comme un indicateur objectif (conventionnel et visible) de l’état de la relation entre le bénéficiaire et l’animal, et comme un bénéfice en train de se faire. C’est clairement l’être ensemble, un alignement des présences, qui est l’enjeu ici. Qu’il soit physique ou psychique, c’est l’objectif qui oriente les actions des thérapeutes. Une activité de fixation donc, dans laquelle les objets jouent un rôle important. Un dernier exemple, issu de mes observations, permet de décliner la manière dont les objets sont des intermédiaires entre bénéficiaires et animaux, mais sur un mode différent.

    24À l’IFZ, tous les animaux d’IFZ sont en effet représentés sur des photos, et chaque bénéficiaire possède une photo de son animal préféré, de celui avec lequel il « connecte » le plus. Conservées par les personnes en dehors des séances, ces images sont considérées comme une sorte de lien, de prolongement de la relation positive qui s’est établie entre le bénéficiaire et l’animal pendant la séance. Pendant les séances, les bénéficiaires les amènent avec eux quand ils le veulent ou le peuvent. Les thérapeutes utilisent alors ces images dans le but de mettre en relation le bénéficiaire et l’animal, en établissant une connexion entre l’animal présent corporellement et celui représenté visuellement. Plusieurs séquences avec Leila illustrent ce travail. Peu de temps après le début de la séance, il est décidé de faire lever Leila de son fauteuil. Mouss le poney est amené à proximité du fauteuil par Aline qui tient l’animal en longe. Leila est venue avec plusieurs photos d’animaux, qu’elle garde avec elle en dehors des séances dont celle de Mouss. Lorsqu’Emmanuelle l’aide à se lever, la photo en question reste sur le fauteuil. Si bien qu’une scène intéressante se déroule : à gauche se trouvent Mouss le poney, tenu en longe par Aline ; au centre, le fauteuil vide de Leila, sur lequel se trouve une photo de Mouss ; à droite, la jeune femme debout, peu assurée sur ses jambes, tenue par Emmanuelle.

    Image

    25Cet agencement suggère tout un jeu de substitution entre les êtres, les objets et ce qu’ils représentent. Emmanuelle remplace le fauteuil en soutenant Leila. D’un soutien et d’une mobilité assurés par un non-humain, on passe à un soutien et à une mobilité prises en charge par un humain : un contact corporel est établi. Mouss le poney remplace la photo le représentant : d’un rouage thérapeutique extérieur à la séance, on passe à la présence physique de l’animal comme garantie de la particularité du cadre dans lequel on se trouve ici et maintenant. Aline, qui tient le poney en longe et commente la scène, opère la mise en relation verbale entre Mouss et Leila : « tu as vu, Leila ? C’est Mouss. Comme sur la photo. Tu le reconnais ? » Chacune des thérapeutes est reliée corporellement avec les êtres qu’il s’agit de faire se rencontrer : elles conditionnent ainsi également la mise en relation corporelle entre le bénéficiaire et l’animal. Cette séquence est marquée par un mouvement de détachement/d’attachement : d’un côté, Leila est détachée des objets et des êtres qui l’accompagnent dans le hors séance, et dans le même temps, elle se trouve attachée à d’autres objets et d’autres êtres. Il y a une reconfiguration des attaches physiques et symboliques, qui semble signifier que le travail de la séance est bien en train de commencer.

    26Quels rôles occupent les objets dans cette dynamique ? On a vu leur fonction de fixation, rendue très explicite par les dispositifs de harnachement. Mais tous en fait possèdent cette fonction : les activités dans lesquelles ces objets sont inclus (le pansage, la monte, ou encore le travail de reconnaissance) ont pour objectif de focaliser l’attention et les corps des personnes sur l’animal. C’est un trait commun à la brosse et à la photographie : ces objets sont destinés à créer un être ensemble dans le cadre de la séance, entre le bénéficiaire, l’animal et le thérapeute. En revanche, seule la photographie semble avoir pour fonction de fixer le bénéficiaire et le faire se déplacer mentalement. De plus, si la photo allie fixité et mobilité dans le cadre de la séance, elle est amenée à se déplacer en dehors de la séance : les photos relient les bénéficiaires à la séance et aux animaux qui s’y trouvent. Dans cette mesure, on peut dire que tous les objets du soin par le contact animalier sont des intermédiaires fixes, selon la définition de Dominique Vinck, mais que certains présentent un caractère plus souple, plus mobile : ils correspondent à ce que Vinck appelle les intermédiaires circulants. La photographie en est un bon exemple. Elle met en évidence que des objets circulants peuvent avoir un rôle à jouer dans la logique du soin par le contact animalier.

    27Après avoir beaucoup parlé des techniques visant à mettre en relation le bénéficiaire et l’animal dans le cadre de la séance, on va voir maintenant comment les thérapeutes s’y prennent pour que cette relation, une fois établie, perdure au-delà de cet espace/temps précis ; ou tout du moins, comment cette relation et ce qu’elle produit de positif sont rendus visibles pour d’autres personnes que les thérapeutes.

    Notes de bas de page

    157 Comme on enfile une sandale, une tong. C’est une brosse qu’on appelle « étrille » qui présente ce dispositif.

    158 Le lecteur érudit en matière d’équitation, d’agility ou d’éducation canine me pardonnera l’utilisation de termes sans doute inappropriés.

    159 Large courroie, entourant le thorax du cheval, servant à fixer une couverture, une selle.

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    157 Comme on enfile une sandale, une tong. C’est une brosse qu’on appelle « étrille » qui présente ce dispositif.

    158 Le lecteur érudit en matière d’équitation, d’agility ou d’éducation canine me pardonnera l’utilisation de termes sans doute inappropriés.

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    Michalon, Jérôme. « Chapitre 9. Mise en relation objectale ». In Panser avec les animaux. Paris: Presses des Mines, 2014. doi:10.4000/books.pressesmines.1772.
    Michalon, Jérôme. « Chapitre 9. Mise en relation objectale ». Panser avec les animaux, Presses des Mines, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pressesmines.1772.

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