Chapitre 5. Des savoirs aux pratiques : la création d’une filière
p. 143-198
Texte intégral
1La puissance de la communauté HAI réside donc dans sa capacité à enrôler derrière elle un nombre d’acteurs et de ressources assez important pour défendre l’idée que la présence animale est bénéfique. Pour cela, elle ne se contente pas d’établir un corpus de connaissance autour des relations humains/animaux : elle construit un monde, c’est-à-dire toute une série d’alignements entre les exigences sociales de certains groupes d’acteurs, et les réalités techniques, scientifiques, économiques et réglementaires. Dit plus simplement, c’est un environnement favorable qu’il s’agit de construire et non plus seulement une image positive et valorisante de la possession d’animaux de compagnie, et plus globalement du contact direct avec l’animal. Dans ce sens là, la communauté HAI pourrait être vue comme relevant simplement du lobbying, du militantisme ou de l’entreprenariat moral [Becker, 1985]. Pourtant, si la « machine » HAI produit effectivement cette image et ce monde, elle participe également à la production des pratiques et des êtres (animaux et humains) qui leur correspondent et les incarnent. Dans cette entreprise, le soin par le contact animalier occupe un rôle central, puisqu’il fait à la fois office d’objet de recherche pouvant documenter la positivité de la relation à l’animal et de pratiques de soin propres à produire des témoins fiables de cette positivité ; qu’il s’agisse des bénéficiaires des soins ou des praticiens. Le soin par le contact animalier est, en somme, une version appliquée des HAI permettant de convertir un plus grand nombre de personnes, au-delà des amis des animaux. Il y a donc un enjeu fort pour cette dernière à encadrer le développement de ces pratiques. Il faut les organiser, leur donner des cadres cognitifs, des cadres professionnels et une visibilité publique importante. Dans cette entreprise, la communauté HAI s’acquitte d’une part non négligeable du travail, mais elle ne parle pas nécessairement d’une seule voix. D’une part parce que les animaux déjà engagés dans des pratiques de soin ne sont pas tous des animaux de compagnie. En effet, si l’utilisation du chien dans des contextes thérapeutiques est une figure emblématique de la recherche sur les IAT, les pratiques de soin impliquant le cheval sont bien plus nombreuses. Elles se sont développées en outre sur des bases cognitives différentes (en rapport avec la rééducation motrice), et sont portées par un milieu de l’équitation très attaché à ses codes sociaux, et assez hermétique au mélange avec d’autres collectifs. Le milieu HAI, historiquement développé autour du chien, tentera plusieurs fois d’intégrer le monde du cheval dans ses propres cadres en termes d’organisation professionnelle et de labellisation des pratiques. De plus, même dans le monde du chien, tous les praticiens ne sont pas inféodés aux cadres définis par la communauté HAI. Il existe une pluralité d’organisations, d’associations de praticiens, qui, malgré un discours sensiblement similaire, promeuvent leurs particularités. On va voir maintenant comment s’organise ce milieu de praticiens, comment il tente de se constituer en filière, en essayant de rendre compte à la fois des spécificités de chacun, sans perdre de vue une ambition commune de régulation et de professionnalisation.
RÉGULER/OPTIMISER LES PRATIQUES
2Comme toute pratique en développement, le soin par le contact animalier a vu croître, au fil de son histoire, un double souci de régulation et d’optimisation des pratiques. Il faut entendre régulation comme la volonté de limiter l’accès de la pratique à certains êtres (humains et non-humains) ; optimisation est à comprendre comme l’ambition d’améliorer l’efficacité visée par la pratique. Je propose d’envisager régulation et optimisation comme un couple ici indissociable. L’histoire particulière de ces pratiques est celle d’une mise à l’épreuve d’une multitude de combinaisons possibles entre animaux et pratiques de soin, conditionnée par la nécessité de définir les plus opératoires. Aussi, dans ce mouvement, les opérations de régulation, en tant que restriction des possibles, œuvrent-elles forcément à l’optimisation des pratiques. Et inversement, l’optimisation est ce qui conditionne la nécessité de réguler. Ainsi, je parlerai de souci de régulation/optimisation. Son origine concomitante à une dynamique de professionnalisation, se trouve dans la nécessité de gagner en crédibilité auprès des institutions de soin dans lesquelles les premières visites animalières ont été proposées. Car, à la fin des années 1970, quand le soin par le contact animalier sort du cadre de l’expérimentation pure, pour se concrétiser en une multitude de programmes, portés, non plus par des scientifiques, mais par des associations et des bénévoles, ou des professionnels non formés, la réticence se fait plus grande de la part du monde de la santé, du soin et du social.
3Les premiers programmes d’interventions d’animaux dans des espaces de soin (maisons de retraite médicalisées par exemple) ont été impulsés et accompagnés par des organisations de protection animale [Fredrickson-MacNamara & Butler, 2006]. Ces dernières ont eu à cœur d’y faire participer des bêtes issues de leurs refuges, avec l’idée sous-jacente que tout le monde y gagnerait : de la même manière que les résidents verraient les visites animales comme de précieuses respirations dans un quotidien très réglé par les contraintes de l’institution, les animaux auraient l’occasion de sortir de la monotonie de leur vie de reclus. Logique « gagnant-gagnant » qui montrera toutefois ses limites durant les années 1980, lorsque des craintes concernant les risques impliqués par ce type de pratiques se firent entendre. En effet, du côté des institutions de soin, même si les problèmes constatés sont minimes, les inquiétudes se cristallisent autour de risques sanitaires liés à la présence animale : puces, tiques, bactéries. De plus, on craint les morsures, les griffures, et que les animaux ne sautent quelque peu abruptement sur des personnes âgées. De leur côté, les associations de protection animale constatent que le contact avec des environnements et des personnes différentes et souvent inconnues, est un facteur de stress important pour les animaux. C’est de la rencontre entre cet enthousiasme initial et la réalité institutionnelle que naît le souci de régulation/optimisation.
4Celui-ci prendra, dans un premier temps, la forme d’une politique de gestion des risques, passant par la publication de modes d’emploi. C’est Linda Hines et al. [1983], qui, lors d’une des conférences sur les HAI, a recommandé la mise en place de procédures de sélection préalables au placement d’animaux dans ces établissements. Elle proposa ainsi d’évaluer, en amont, les besoins de l’institution, ceux des résidents, d’anticiper la place qu’aurait l’animal dans les lieux, et le rôle qu’il occuperait dans la prise en charge globale des résidents. Ce mode d’emploi est une première à l’époque, et, en introduisant la question de la gestion des risques attenant à la présence animale, met l’accent sur les ajustements nécessaires de la part de l’univers du soin pour recevoir des animaux. Ainsi, les professionnels du soin, les bénévoles participant aux programmes, les vétérinaires et les acteurs de la protection animale se sont saisis de la question de la régulation/optimisation en l’orientant très majoritairement sur la sécurité physique et médicale des résidents. De fait, la question de la sélection de l’animal se limitait à des considérations très générales : il fallait que l’animal soit en bonne santé, qu’il ait bon caractère et il ne fallait pas le faire travailler en permanence. Avec la diversification des programmes, en termes d’espaces de soin, de population visée, et d’objectifs, la question des risques de la pratique n’a plus été la seule à prendre en considération. On a commencé alors à s’interroger sur la spécificité de chaque espèce et race d’animal, et sur leurs aptitudes à satisfaire les objectifs fixés par les programmes. Il ne s’agit plus uniquement de faire accepter les animaux en général mais d’optimiser leur intervention, par une sélection préalable et une formation adaptée.
5Conjointement, la figure du handler commence à émerger. Le handler (traduit par référenten français) est la personne en charge de l’animal lors de la pratique : cela peut être le maître de celui-ci ou bien un membre de l’équipe de soin, pour les animaux résidents dans des établissements. Il devient un élément important de la pratique car on commence à se rendre compte que la réussite d’une activité dépend pour beaucoup de ses relations avec l’animal. Et plus qu’une simple question de complicité, c’est un savoir-faire, une connaissance accrue de l’individu animal, de ses réactions, de ses signaux, qui est nécessaire au référent. Ainsi, les procédures de sélection vont concerner à la fois les animaux et leurs référents (potentiels ou effectifs). Avec la publication, en 1996, des Standards of Practice for Animal-Assisted Activities and Animal-Assisted Therapy, la Delta Society entérine le principe de cette double sélection humaine et animale, et d’une procédure de certification des aptitudes de chacun à pratiquer en toute sécurité.
6Ainsi, après avoir été initialement lié à la nécessité de convaincre les institutions de laisser entrer les animaux et leurs référents dans leurs enceintes, le souci d’optimisation/régulation a désormais également vocation à limiter le nombre de praticiens. Cela donne une indication assez claire concernant la professionnalisation accrue qu’a connue en quelques décennies le milieu du soin par le contact animalier. Constitué désormais en filière, ce milieu apparaît plus soucieux de réguler que d’optimiser les pratiques ; comme si celles-ci avaient adopté un format à peu près stabilisé. Ce qui n’est pas tout à fait vrai.
CIRCUITS ET CONFIGURATIONS
7De manière schématique, on peut dire que le soin par le contact animalier se pratique essentiellement dans deux configurations : (1) La configuration institutionnelle : les animaux sont sur le lieu de vie et/ou de prise en charge des populations avec lesquelles ils sont censés être mis en contact. Qu’il soit question d’intervention animale lors de séances de thérapie adjonctive, de visite animalière à but récréationnel, d’animaux résidents, l’animal partage, de manière régulière ou permanente, un espace ayant pour vocation première d’accueillir et de prendre en charge des humains, et dont toute l’organisation a été pensée en fonction de cet objectif (hôpitaux, établissements d’hébergements médicosociaux, éducatifs, pénitentiaires…). L’introduction d’un animal dans cet univers est souvent envisagée plus comme un combat que comme une évidence. (2) La configuration de plein air : les animaux sont sur leur lieu de vie et/ou de travail, et ce sont les humains qui viennent à leur contact. L’espace dans lequel se déroule la rencontre est un espace mixte où humains et non-humains se côtoient de fait (centres équestres, fermes, parcs animaliers…). Si ces espaces sont certes destinés à faire se côtoyer humains et animaux, ils n’ont pas été spécialement pensés pour accueillir des humains pris en charge et doivent donc s’y adapter. En somme, pour développer le soin par le contact animalier en configuration institutionnelle, il faut amener l’animal vers le soin ; alors que pour le développer en configuration de plein air, c’est le soin qu’il faut amener vers l’animal. Ainsi, les circuits de sélection, de formation et de certification des animaux et des praticiens diffèrent selon qu’ils concernent l’une ou l’autre des configurations. Ce qui est appelé circuits désigne la succession des épreuves par lesquelles animaux et êtres humains doivent passer pour pouvoir prétendre pratiquer le soin par le contact animalier. La définition de ces épreuves est du ressort des acteurs du milieu eux-mêmes, regroupés en associations, ou fédérations, reconnues comme légitimes du fait notamment du nombre de personnes qu’elles regroupent et représentent. Le franchissement de ces épreuves produit des êtres et des pratiques conformes aux formats définis collectivement par le milieu du soin par le contact animalier. Ce système d’épreuves a une place très importante dans la stabilisation de la filière du soin par le contact animalier. Selon la configuration, institutionnelle ou de plein air, dans laquelle l’humain et l’animal pratiqueront, le circuit sera différent. L’espèce de l’animal entre aussi beaucoup en ligne de compte. Les deux données sont liées, et l’on peut grossièrement associer configuration de pratique et espèce animale de la manière suivante. En institution, les chiens, les chats, les oiseaux, les rongeurs sont majoritaires, principalement en raison de leur taille : ce sont des petits animaux qui nécessitent une moindre adaptation de l’espace institutionnel qui les accueille. La taille des animaux de plein air est souvent plus importante : chevaux, ânes, bétail divers, ou encore dauphins. Mais, dans les fermes pédagogiques par exemple, on rencontre également des petits animaux : volaille, rongeurs. Sans compter que les chiens et chats en sont rarement absents. Pour autant, tous ces animaux ne sont pas mobilisés de la même manière dans les pratiques : certains sont simplement présents sur le site, et d’autres sont impliqués directement dans l’activité. On qualifiera ces derniers d’animaux d’intervention, dans le sens où leur présence est rendue active par les humains, et fait partie intégrante d’un travail de prise en charge plus global. Les représentants les plus importants de cette catégorie d’animaux sont le chien et le cheval78. Autour d’eux, se sont développés des circuits spécifiques, faits d’épreuves de sélection, de formation et de certification.
LE CIRCUIT CHIEN
8De manière préalable, il faut signaler que le circuit chien concernant le soin par le contact animalier recoupe pour beaucoup un autre circuit qui, lui, produit des pratiques d’assistance animalière. En effet, les chiens d’assistance (chiens guide, chiens écouteurs et chiens d’assistance pour personnes handicapées moteur) et les chiens d’intervention (chiens visiteurs, chiens d’éveil, chiens résidents – inséré dans des activités et des contextes plutôt thérapeutiques) ont une histoire commune : ces deux types de pratiques font se rencontrer le monde du handicap et le monde de l’animal, parce qu’elles ont été confrontées à des obstacles similaires (accessibilité des animaux dans certains lieux publics), et parce qu’elles ont été saisies toutes deux par le milieu HAI comme pratiques exemplaires des bénéfices qu’apporte la relation à l’animal, ces pratiques sont sœurs. Loin de s’ignorer, pratiques d’assistance et d’intervention animale s’alimentent et se reconfigurent mutuellement, les unes s’inspirant des autres79. En revanche, du fait de son antériorité, l’assistance animalière connaît un niveau de développement plus important que le soin par le contact canin. Les chiens guides pour aveugles font pratiquement partie de l’imaginaire lié au handicap visuel, au même titre que la canne blanche. Ce qui est moins vrai pour les chiens visiteurs ou de soin, dont la présence dans des institutions peut paraître encore incongrue. Le circuit chien est ici présenté comme un tout comprenant assistance et intervention ; tout en précisant quelles sont les spécificités de chacun.
L’INFLUENCE DU FORMAT CHIEN D’ASSISTANCE
9Les liens historiques entre soin par le contact animalier et assistance animalière sont très nombreux. À l’origine de cette filiation, se trouvent les chiens-guides pour déficients visuels, qui trouvent leur origine en Allemagne au début du XXe siècle [Belin, 2000]. Il s’agissait à l’époque de réutiliser des chiens de guerre (bergers allemands) et de les mettre à disposition des soldats ayant perdu la vue. L’expérience s’étendra à tous les aveugles et s’exportera dans toute l’Europe et aux États-Unis. Ainsi, l’association The Seeing Eye a remis quelques 15 000 chiens d’aveugles sur le territoire américain depuis sa création en 1927. Son action conjointe avec une autre organisation, Guide Dogs for the Blind (fondée en 1942), a permis de populariser le concept d’animal d’assistance et de mettre au point un modèle de formation qui sera repris par les autres initiatives du même type. Ce modèle consiste à placer un chiot, d’une race préalablement sélectionnée, dans une famille d’accueil pendant les premiers mois de sa vie, puis de lui faire apprendre les commandes nécessaires à son activité de chien guide, lors d’un ou plusieurs stages. L’étape finale étant le moment (souvent un stage) où l’animal et le futur maître mal voyant se rencontrent, apprennent à travailler en équipe, à s’apprécier surtout. Suite à la passation de plusieurs épreuves, l’animal est officiellement remis (gratuitement) à son maître ; les couples ainsi formés sont labellisés comme partenaires. Dans ce modèle de formation il s’agit donc de créer des équipes « humanimales » : ce principe sera importé dans le champ de l’animal d’intervention80. Le concept de chien guide a inspiré le principe des chiens écouteurs pour personnes malentendantes [Arkow, 2004]. Ceux-ci sont spécialement éduqués pour alerter physiquement leurs maîtres des signaux sonores qu’ils ne peuvent entendre (téléphone, alarmes, sonnettes, bruits indiquant un danger). La pratique développée à la fin des années 1960, aux États-Unis, se popularise mais reste encore peu connue en France. À la différence des chiens-guides, les chiens écouteurs ne sont pas nécessairement des chiens d’élevage, mais souvent des chiens issus de refuge, qui sont formés pour leur tâche.
10Lorsqu’en 1975, Bonita Bergin crée l’association Canine Companions for Independence (CCI), elle s’inspire à la fois du chien guide et du chien écouteur pour développer le concept des chiens de services pour personnes handicapées moteur. Ces chiens sont formés pour exécuter des tâches physiques (ouvrir des portes, ramasser des objets…) que leurs maîtres ne peuvent pas accomplir du fait de leur handicap : ramasser des objets, ouvrir des portes, appuyer sur un interrupteur (les personnes en fauteuil roulant sont souvent les bénéficiaires privilégiées). La CCI a formé et labellisé plus de 3 200 équipes chiens/maîtres depuis sa création. Ses méthodes de sélection et d’entraînement inspirent beaucoup d’autres organisations dans le monde. Outre la nouveauté majeure qu’a constituée le chien de service, la CCI s’intéresse très tôt à la question du handicap mental et suit de très près le développement des pratiques de soin incluant l’animal. Bonita Bergin participe notamment aux recherches sur les HAI à travers l’exploration des effets bénéfiques des chiens d’assistance sur leur partenaire [Mader, Hart, et al., 1989 ; Hart, Hart, et al., 1987]. La création et le développement de la CCI marquent ainsi un tournant dans la professionnalisation du soin par le contact animalier ; et plus particulièrement dans celle du circuit chien. En se penchant sur les HAI, la CCI contribue en effet à importer le format chien d’assistance dans le milieu du soin par le contact animalier. Intéressons-nous à présent à ce format particulier [Barbier, 2002 ; Barbier & Trepos, 2007].
11Les chiens guides étaient au départ des bergers allemands. Ils ont été remplacés par des labradors et des golden-retriever. Tous deux présentent le profil du chien guide qui :
« […] tient compte de la morphologie (bon marcheur et taille adaptée à la stature de la personne guidée), du caractère (équilibré, résistant nerveusement, curieux, etc.), de l’entretien et de la beauté (de préférence poil court et une certaine prestance). »81
12La raison du passage du berger allemand au labrador est simple : le premier avait été très populaire en tant que chien de compagnie et/ou de garde entre 1950 et 1980 et il commençait dans les années 1970 à présenter des problèmes de santé liés au manque de brassage génétique [Guillo, 2009]. L’élevage intensif de ces chiens ne leur permettait donc plus d’assurer leur tâche de guide aussi bien et aussi longtemps qu’avant [Defebvre, 2003, p. 16]. De fait, les associations de chiens guides se sont tournées vers les labradors et les golden, car, étant devenus à leur tour les animaux de compagnie par excellence, ils étaient disponibles en grand nombre. Mais pour éviter de reconduire les problèmes rencontrés avec les bergers allemands, les associations ont investis dans des centres d’élevage et de sélection ; on y veille à contrôler la survenue des :
« […] tares héréditaires qu’elles soient locomotrices (dysplasie coxo-fémorale et ostéochondroses) ou oculaires (dysplasie et maladies dégénératives de la rétine etc ;) ou autres (obésité, épilepsie et hémophilie) enfin la pathologie comportementale et certaines affections héréditaires liées à la fonction de reproduction. »82
13Dans ces centres, les chiens sont sélectionnés à la naissance pour devenir guides et sont élevés suivant le schéma décrit plus haut. Ce travail de sélection et d’élevage participe à créer une impression d’homogénéité, tout autant visuelle que comportementale, aux chiens guides : ils se ressemblent tous beaucoup. Cette impression est, de plus, renforcée par l’équipement qu’ils arborent. Il est composé d’un harnais, d’une laisse et surtout d’un guidon, partie métallique rigide qui permet une communication réciproque entre maître et chien : équipant tous les chiens guides, il est à la fois ce qui permet de les identifier, de donner une homogénéité interne aux chiens guides, et ce qui permet de les distinguer d’autres chiens issus des mêmes races, mais qui ne servent qu’à la compagnie de leur maître. Cet équipement fait la différence entre le statut de chien de compagnie et celui d’animal d’assistance. D’une part, les chiens eux-mêmes l’assimilent à leur fonction de travail et agissent en conséquence lorsqu’on les équipe [Gaunet & Milliet, 2010]. Et d’autre part, il signale aux autres personnes dans l’espace public que le chien assiste son maître mal voyant : il permet d’identifier à la fois le handicap du maître et la fonction du chien83. Cette indication a une utilité pratique : elle permet au couple maître/chien-guide d’accéder plus facilement à des lieux publics dont normalement les animaux sont proscrits. Magasins, transports en commun, hôpitaux, administrations : du fait de leur utilité, les chiens guides bénéficient d’un régime d’exception concernant l’accès à ces espaces. L’équipement fait souvent office de laissez-passer, dispensant le maître d’avoir à justifier la nécessité d’être accompagné par son chien. Il permet donc une visibilité publique accrue du rôle du chien guide, sans qu’il n’ait à témoigner directement des compétences techniques qu’il mobilise pour le remplir. Cet équipement est parfois agrémenté du logo de l’association qui a formé le chien, d’un code couleur précis, ou bien encore d’un écriteau indiquant qu’il ne faut pas caresser le chien (car il travaille). On voit que la fonction de l’équipement n’est pas uniquement technique : elle fait office de certificat de conformité, rendant compte publiquement du système d’épreuve par lequel le chien est passé. Si bien que l’équipement est mobilisé également pour qui n’en n’ont pas nécessairement besoin : les chiens écouteurs par exemple sont vêtus d’une veste colorée, d’un bandana ou d’un dossard indiquant signal dog. Pas de fonction technique ici, mais uniquement le besoin de distinguer ces chiens ; et ce d’autant plus que les chiens écouteurs ne sont pas issus d’élevage, et donc présentent des morphologies plus variées que celles des chiens guides. En définitive, le format chien d’assistance se caractérise par une double volonté d’homogénéisation interne et de distinction externe : il faut que les chiens d’assistance se ressemblent, sans ressembler aux autres. L’équipement joue ce rôle. Pour les chiens de race, il accentue leur homogénéité morphologique, tout en les distinguant des autres. Pour les autres, l’équipement vient palier le manque d’homogénéité des morphologies. Dans les deux cas, il est la marque d’une formation bien accomplie, sanctionnant l’acquisition de compétences distinctives, non forcément visibles et compréhensibles pour le regard extérieur. C’est donc un étiquetage, un label. On comprend que l’intérêt de ce format est de rendre visibles à grande échelle les qualités de ces chiens. De fait, ils deviennent des ambassadeurs du HAI dans l’espace public.
14Ainsi, le souci de régulation/optimisation que l’on observe dans le monde des chiens d’assistance est pris entre deux modalités, non exclusives : la régulation/optimisation incarnée et la régulation/optimisation conventionnelle. D’un côté, on observe un mouvement de régulation/optimisation axé sur la sélection de caractéristiques héréditaires propres à certaines races de chiens, qu’il s’agira d’améliorer par la maîtrise de la reproduction des animaux, par le biais de croisements. L’horizon d’un tel travail de zootechnie est de créer les êtres pouvant incorporer rapidement et durablement la fonction d’assistance. Dit très simplement : il s’agit ici de mettre le plus de choses possibles dans le chien. C’est pour cela que je parle d’une régulation/optimisation incarnée ; en tant qu’elle passe avant tout par le corps du chien, qu’elle est inscrite dans sa chair. La régulation/optimisation conventionnelle fait reposer la qualité distinctive du chien sur la formation qu’il a reçue et moins dans ses caractéristiques physiques : il s’agit de sanctionner par une labellisation, un parcours de formation. Ces deux modalités ne sont pas exclusives dans la mesure où même des chiens sélectionnés pour leurs caractéristiques morphologiques et comportementales sont soumis à un processus de certification attestant de leurs compétences.
Du chien d’assistance au chien d’intervention
15Dès lors, qu’empruntent les chiens d’intervention au format chien d’assistance ? Les « sources » d’animaux sont assez similaires. En effet, nous avons vu les liens qui existaient entre les chiens de service pour personnes handicapées moteurs et le HAI, indiquant que la CCI, l’association ayant initié la pratique, avait fait office de jonction entre les deux mondes. Ce qui a été dit à propos des chiens guides s’applique à la formation des chiens de service pour personnes en fauteuil : sélection des races (golden retrievers), sélection des chiots, famille d’accueil, stages d’apprentissage des commandes et remise au propriétaire. Ces chiens sont donc sélectionnés à plus d’un titre : lors de chacune des étapes de ce parcours d’éducation très réglé, ils sont soumis à de nombreux tests, médicaux et comportementaux, et sont susceptibles d’être réformés. Les chiens malades, ou susceptibles de le devenir, les chiens craintifs, ou tout simplement ceux qui ne trouvent pas de maîtres avec qui le contact passe bien : tous ceux-ci sont exclus de la fonction d’assistance84.
16Le souci de fournir un chien parfait [Bost-Hourticq, 2003], en bonne santé, docile et durablement complice avec son maître, amène donc à en laisser un certains nombres sur le côté. Que deviennent-ils ? Premier élément de réponse : les chiens réformés peuvent être achetés par des particuliers et devenir des super animaux de compagnie, très dociles et répondant sur commande à leurs maîtres. De plus, ce qui interdit à un chien de devenir animal d’assistance, n’est pas nécessairement un obstacle pour qu’il puisse intervenir dans des pratiques de soin : savoir ramasser une carte de crédit par terre ou allumer un interrupteur n’est pas ce qui est demandé aux chiens d’intervention. En revanche, toutes les qualités comportementales (docilité, gentillesse, tendresse, initiative, sociabilité) développées lors du parcours d’éducation peuvent être grandement utiles dans un cadre de soin et/ou de thérapie. Ce potentiel des chiens d’assistance réformés en fait de bons candidats à la fonction d’animaux de soin. Ils pourront ainsi être remis à des professionnels du soin ou du social (infirmières, psychothérapeutes, psychomotriciens, éducateurs, etc.), qui les feront intervenir comme outil dans le cadre de leurs pratiques. Ces chiens réformés, labradors, golden retrievers, et bergers allemands, originellement éduqués pour être au service des personnes handicapées, peupleront maisons de retraite, institution de soin pour handicapés mentaux, hôpitaux, etc. C’est particulièrement vrai en France, avec l’ANECAH (Association nationale pour l’éducation de chiens d’assistance pour handicapés – devenue Handi’Chiens).
17Fondée en 1989 par Marie-Claude Lebret, l’association est l’importation directe des méthodes de la CCI sur le sol français et européen. Avec le soutien de l’AFIRAC, puissante HAIO française, Marie-Claude Lebret s’est formée pendant plusieurs mois aux États-Unis, auprès de Bonita Bergin, pour comprendre comment éduquer les chiens d’assistance pour personnes handicapées moteur. Là-bas, elle avait pu se rendre compte que les chiens formés par la CCI pouvaient également servir de chiens de soin auprès de personnes âgées et/ou handicapées mentales : autistes, trisomiques, personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer… le rôle des chiens dépassaient largement la fonction d’assistance motrice, et ils étaient mobilisés en tant qu’auxiliaires de soin. En créant l’ANECAH, Marie-Claude Lebret souhaitait également reproduire ce concept, mais les membres de l’association pensaient qu’il fallait concentrer l’activité sur leur cœur de métier : l’assistance des personnes handicapées moteur. Aussi, les chiens réformés étaient bel et bien remis à des thérapeutes, ayant un projet de soin incluant l’animal, mais sans que cela soit réellement affiché parmi les missions de l’association. En 2009, la donne a changé et l’ANECAH, devenue Handi’Chiens éduque officiellement des chiens d’assistance pour personnes handicapées moteur, mais aussi des chiens d’éveil, pour enfants trisomiques, enfants polyhandicapés, psychotiques, des chiens d’assistance dits chien d’accompagnement social, pour toutes les institutions – anciennement les chiens réformés.
18Mais les chiens d’intervention, de soin, ne sont pas tous des chiens zootechnicisés, sélectionnés, selon leur race, leur physique. Là encore, le format chien d’assistance sert de modèle. Les chiens écouteurs par exemple ne sont pas nécessairement sélectionnés sur leur race : les seuls impératifs physiques auxquels ils doivent satisfaire concernent leur taille, qui doit être moyenne, et, évidemment, leur audition. Généralement, ces chiens proviennent de races mélangées et sont acquis ou adoptés dans des refuges de protection animale, où ils ont été abandonnés ou récupérés pour échapper à des mauvais traitements85. C’est la formation qu’ils suivront qui en fera des animaux d’assistance ou d’intervention. Les premiers programmes de visites animalières font intervenir, on l’a dit, des animaux de refuge dans des institutions de soin. Mais outre ces deux sources de provenance (réformes et refuges), les chiens de soin peuvent également être des animaux familiers labellisés ; c’est-à-dire des chiens de compagnie que leurs maîtres éduquent ou font éduquer pour qu’ils puissent intervenir dans des institutions. Que les maîtres soient bénévoles d’une association qui propose des visites animalières dans les hôpitaux, ou qu’ils soient professionnels du soin (infirmière, kinésithérapeute, psychothérapeute, etc.), ils peuvent décider de mobiliser leur propre animal. Et de mettre ainsi la relation qui existe entre eux, au service d’une activité, récréationnelle ou thérapeutique. Pour leur permettre plus facilement de faire entrer leur animal dans les établissements, des associations se proposent de faire passer un ensemble de tests et d’épreuves, à la fois aux chiens et aux maîtres, et de leur fournir une labellisation (certification ou enregistrement), attestant de leur aptitude commune à intervenir sans danger dans les dits établissements. Cette labellisation, qui pour le coup n’est pas issue du format chiens d’assistance, a pour effet de permettre à des chiens de diverses races ou mélanges de races, de différentes tailles, et caractères d’être impliqués dans ces pratiques, à condition de réussir les épreuves physiques et comportementales. De fait, le paysage des chiens de soin est bien plus contrasté que celui des chiens d’assistance : poils longs, durs, hirsutes, pelages tachetés, couleurs variées, gros chiens, petits chiens, museaux longs, oreilles taillées, dalmatiens, bulldogs, husky, mastiffs, Yorkshire… Face aux trois déclinaisons de chiens d’assistance : bergers allemands, golden et labradors, au gabarit et aux pelages semblables (unis et de couleurs or, noir et blanc), qui donnent une forte impression de formatage. Formatage morphologique qui fait écho au formatage des tâches que l’on enseigne à ces chiens. Il faut dire que le cahier des charges des chiens d’intervention diffère de celui des chiens d’assistance.
19Le cahier des charges de chaque type de chiens d’assistance est extrêmement complexe. Les chiens guide ont pour tâche d’éviter les obstacles, de s’arrêter devant les marches d’escaliers, les trottoirs, et de faire traverser les rues à leur maître en toute sécurité. Ils doivent en outre, estimer la dangerosité d’une situation, et éventuellement désobéir à leur maître si ce dernier ordonne une commande directionnelle dangereuse (traverser lorsque le feu piéton est rouge par exemple). Les chiens écouteurs, eux, sont entraînés à reconnaître différents signaux sonores et à les signaler à leur maître. Si l’animal entend une sonnette, quelqu’un qui frappe à la porte, un réveil matin, une sonnerie de téléphone, un bébé qui crie ou une alarme incendie, il est chargé de prévenir physiquement son maître et de le guider vers la source sonore. Guider et avertir sont également deux tâches que doivent accomplir les chiens d’assistance pour les personnes handicapées moteurs, mais elles s’ajoutent à tout un ensemble de tâches physiques comme l’ouverture de portes, le ramassage et le transport d’objets, l’aide au déplacement du fauteuil roulant, ou encore le fait d’appuyer sur un interrupteur. Reconnaissance d’objets, de sons, de situations, de commandes, interprétation de ces signaux, et apprentissage de réactions adéquates : ce qu’effectuent les chiens d’assistance s’apparente à un énorme travail de socialisation avec l’univers de leurs maîtres, à un apprentissage de ce qui fait sens pour eux.
20Si ce cahier des charges est complexe, il n’en est pas moins spécialisé et focalisé autour de certaines tâches précises. Cette spécialisation est précisément ce qui fait défaut aux chiens d’intervention, à qui l’on demande de devoir s’adapter à chaque nouvelle personne qu’il rencontre, ce qui demande l’apprentissage de la polyvalence. Les chiens de soin seront amenés à rencontrer aussi bien des personnes âgées que des enfants, des personnes en situation de handicap moteur, mental, des adolescents « perturbés », etc. Polyvalence donc au niveau des populations rencontrées ; mais polyvalence aussi dans les activités auxquelles l’animal participe : selon les besoins, il pourra être brossé, être manipulé, courir, rapporter des objets… Rien qu’un chien de compagnie classique ne sache accomplir, mais il faut que l’animal d’intervention puisse le faire presque sur demande, dans le cadre de séances régulières.
21Tout comme celui des chiens d’assistance, le cahier des charges des chiens d’intervention est complexe. Pour les premiers, la complexité résidait dans la combinaison entre l’apprentissage de tâches précises, devant être comprises et exécutés parfaitement par l’animal, et une réactivité adéquate vis-à-vis des événements imprévus. C’est essentiellement ce dernier élément qui est demandé aux animaux d’interventions : on attend d’eux de l’inattendu. Dans la définition du bon chien d’intervention, ni la morphologie, ni la race ne semblent autant rentrer en ligne de compte que cette caractéristique comportementale. En effet, la diversité des contextes et des populations que sera amené à rencontrer le chien d’intervention, induit de sa part une nature plutôt patiente. Mais on attendra également de lui qu’il sache stimuler les patients, qu’il réagisse de manière imprévue (mais positive), qu’il surprenne… On lui demande donc une participation active ; voire une prise d’initiative dans certains cas. Ainsi, plus que les traits comportementaux caractéristiques d’une race, c’est l’individualité du chien qui doit être prise en compte : « Animals selected for AAT/AAA […] should have a distinct personality » [Arkow, 2004, p. 73] peut-on lire dans un mode d’emploi.
22Un autre type de complexité se dessine alors, dont la conséquence est la formulation d’un cahier des charges pouvant paraître paradoxal : celui-ci comprend des tâches trop variées pour être listées de manière préalable, exhaustive et précise. Un cahier des charges assez flou, généraliste, pour des animaux dont on souhaite pourtant qu’ils soient les plus performants possibles. La formulation de principes généraux concernant ce qu’est un bon chien d’intervention est donc très délicate. Ou plutôt ces principes sont trop généraux (comme la polyvalence) pour constituer des indications spécifiques pour les praticiens. Les standards de la Delta Society, évoqués plus haut, retiennent ainsi quatre critères très généraux pour sélectionner un chien d’intervention : la fiabilité (reliabilit), la prédictibilité, la contrôlabilité et la pertinence (suitability) [Fredrickson-MacNamara & Butler, 2006]. Chacun de ces critères renvoie en dernière instance à l’appréciation du maître/référent : il doit, en général et en situation, connaître son animal, comprendre ses comportements, les anticiper et savoir les gérer. C’est la meilleure garantie qu’un travail de soin assisté par l’animal se déroule bien. Au final, c’est la figure du référent (handler) qui apparaît : la sélection du bon chien de soin ne peut se faire indépendamment de la relation qu’il entretient avec la personne (professionnel du soin ou bénévole) avec laquelle il va intervenir. C’est ce qui explique que la logique conventionnelle domine dans le type de régulation/optimisation observable du côté des chiens d’intervention : plutôt que de chercher à calibrer le chien autour de l’exécution de tâches précises, on labellise son comportement global, on l’étiquete comme potentiellement intéressant pour les situations de soin et ne présentant pas de danger. À la régulation/optimisation incarnée on préfère la régulation/optimisation conventionnelle. Mais plus encore à la différence des pratiques d’assistance, dont la labellisation ne concernait que le chien, les pratiques d’intervention vont labelliser l’équipe humanimale formée par le chien et son référent.
23Cette polarisation des types de régulation/optimisation s’explique bien évidemment par la différence des pratiques d’assistance et d’intervention, notamment en ce qui concerne la distribution des compétences entre les êtres qui sont en jeu. Pour remplir sa fonction d’auxiliaire de vie quotidienne, l’animal d’assistance vit en permanence avec la personne qu’il assiste : cette dernière est à la fois le maître du chien, et le bénéficiaire du service que ce dernier fournit. Aussi la régulation/optimisation incarnée prend-elle tout son sens : pour que ce service en soit bel et bien un, il faut que le chien soit le dépositaire majoritaire des compétences d’assistance et que la personne handicapée fournisse un minimum d’efforts pour contrôler son chien. On mettra donc beaucoup de choses en amont dans l’être chien d’assistance pour pallier l’absence d’un maître/référent extérieur. Cette exigence de service, s’ajoute à une autre nécessité : celle de produire des animaux durables. Une fois remis à une personne, le chien d’assistance travaillera presque tous les jours, jusqu’à sa retrait ou jusqu’à la fin de sa vie. Quotidiennement, il devra témoigner d’une attention et d’une réactivité permanentes. Comme leur nom l’indique, les pratiques d’intervention animale sont ponctuelles et cadrées : professionnels comme bénévoles qui utilisent un animal le font pendant des durées limitées, dans le cadre de séances, entrecoupées de temps de repos [Despret, 2007b]. Les chiens d’intervention ne sont pas auxiliaires de vie ; ils commencent et finissent leur journée comme des travailleurs humains et ont une existence hors intervention. De plus, ils sont potentiellement plus tôt à la retraite que les chiens d’assistance, du fait précisément que les bénéficiaires ne dépendent pas de lui au quotidien. L’engagement plus souple, moins intense, exigée par les pratiques d’intervention animale explique qu’elles soient plutôt dans une logique de régulation/optimisation conventionnelle, qui suppose une distribution des compétences plus hétérogène. Les pratiques d’intervention animale se jouent, en effet, à trois : l’animal, le bénéficiaire et l’intervenant (le maître/référent de l’animal). La séparation entre l’intervenant et le bénéficiaire redistribue la répartition de l’exigence de service : ce n’est plus seulement sur l’animal que repose l’intervention. Les compétences nécessaires à son accomplissement doivent être possédées de manière égale par l’animal et par son référent. Ainsi, la logique conventionnelle, en labellisant une équipe humanimale d’intervention, consacre les compétences et la fonctionnalité de ses deux membres.
24Cet attachement des pratiques d’intervention à la labellisation s’explique également par le manque de visibilité directe des compétences des chiens : la polyvalence est un talent moins visible que la capacité à ramasser des objets sur demande, à ouvrir une porte ou à tirer un fauteuil. Certains chiens d’intervention peuvent être éduqués à la manière des chiens d’assistance, pourtant ils ne peuvent pas témoigner de leur fonction principale sur commande : on peut toujours essayer de demander à un chien qu’il nous fasse aller mieux. Plus encore que les chiens d’assistance, les chiens d’intervention ont du mal à être distingués des chiens de compagnie classiques. Cela pose des problèmes d’affichage de leur statut de travailleur dans l’espace public et dans les institutions. Les pratiques d’intervention ont donc emprunté au format animal d’assistance son système de labellisation visuelle : les therapy dogs portent également des dossards, des foulards type bandana, des vestes, et autres écussons, mentionnant leur qualité. Au-delà du fait de rendre visible un rôle qui ne l’est pas forcément, cette labellisation visuelle est une stratégie payante pour développer l’acceptabilité sociale des chiens d’intervention. Les chiens d’assistance ont en effet préparé le terrain en imprimant leur marque dans l’espace public à travers la diffusion en grand nombre de ces chiens souvent très semblables physiquement et vêtus de leur veste colorée. En reprenant la pratique de l’uniforme, les chiens d’intervention bénéficient du capital visibilité des chiens d’assistance en quelque sorte, et de l’assimilation de cet uniforme coloré à une fonction de travail de soutien aux humains. Enfin, en plus de la qualité du chien, et parfois du nom de l’association qui l’a éduqué, l’uniforme intègre des inscriptions du type « please pet me », « please don’t pet me », « don’t distract me » à l’attention des passants, leur signalant l’attitude à adopter. Ce type d’inscription, en forme de mode d’emploi, est intéressant car il semble proposer une reconfiguration des rapports chiens/humains : il amène à prendre conscience du caractère signifiant que peut avoir une caresse pour un chien : ce n’est pas un geste anodin. Qu’il s’agisse de la proscrire ou de l’encourager, la caresse est sortie du domaine de l’anecdotique, elle est grandie. En dé-banalisant la caresse, on amène en effet l’idée qu’elle puisse avoir une force, tout au moins un effet. En ce sens, on peut considérer que le « please (don’t) pet me » inscrits sur les uniformes des therapy dogs œuvre à la diffusion de la philosophie du soin par le contact animalier, dont le credo tient à l’existence d’un effet lié au contact direct avec l’animal.
25Pour toutes ces raisons, la labellisation fait figure de point de passage obligé pour les pratiques d’intervention, qui semblent donc plus attachées à un mode de régulation/optimisation conventionnel. Celui-ci fait passer les caractéristiques physiques et morphologiques de l’animal au second plan, au profit du caractère de l’animal, de son individualité et surtout de la relation qui l’unit avec son maître/référent.
LA LABELLISATION : PORTE D’ENTRÉE DANS LE CIRCUIT CHIEN
26Pratiquer l’intervention animale peut se faire de plusieurs façons. La première consiste à proposer bénévolement ses services et ceux de son animal aux institutions de soin, directement ou via une association (une HAIRC, un refuge animalier). Dans une optique plus entrepreneuriale, il est possible créer sa propre structure. Enfin, une autre option est d’incorporer l’animal à sa pratique professionnelle si l’on travaille déjà dans une institution de soin (en tant qu’infirmier, médecin, kinésithérapeute, etc.). Dans le milieu HAI, il existe un consensus autour de la nécessité de faire préalablement certifier l’équipe humanimale par une organisation nationale, quelque soit l’option choisie. Pour trois raisons : (1) la labellisation fournit la garantie que l’animal est apte à participer à un programme d’intervention animale (à travers la passation de tests contrôlés par des évaluateurs compétents) ; (2) elle couvre juridiquement et financièrement les risques qui pourraient survenir (à travers l’assurance responsabilité civile) ; et au final, (3) elle assure la légitimité du programme (à travers le poids symbolique de l’affiliation à une organisation nationale chargée de contrôler l’orthodoxie des pratiques). Le régime conventionnel fonctionne ici à plein en ce qu’il articule registres symbolique, technique, économique et juridique. Il existe aux États-Unis trois organisations se chargeant de labelliser les équipes d’intervention : la Delta Society, à travers le Pet Partners Program ; Therapy Dogs International ; Therapy Dogs Incorporated. Toutes trois proposent des processus de labellisation, plus ou moins longs, plus ou moins exigeants, mais qui impliquent la passation de tests destinés à homologuer le bon fonctionnement du couple maître/chien ; ces tests sont souvent inspirés du Canine Good Citizen Test de l’American Kennel Club (AKC).
27Créée en 1884, suite à la réunion de plusieurs clubs d’amoureux du chien de race, l’AKC est l’équivalent américain de la Société centrale canine en France. Avec pour objectifs la promotion et le référencement des chiens de race, l’AKC tient un registre national des pedigrees qui se veut garant de la pureté de ces races. Elle organise des concours de beauté ou de conformité, afin de veiller à ce que les individus canins restent aussi près que possible des standards physiques et comportementaux de leur race, les standards du chien parfait86. Depuis le milieu du XXe siècle, l’AKC s’est également tourné vers la promotion du sport et de l’éducation canine (agility, concours d’obéissance, tracking). L’AKC fédère les pratiquants et organise chaque année un championnat national. Dans ces pratiques, il s’agit pour le chien accompagné de son maître de suivre un parcours soit en réagissant directement aux commandes de celui-ci, soit en utilisant des compétences propres qu’il aura intégrées. La relation entre un maître et son chien, formant une véritable équipe, est au centre de l’activité et permet de développer des liens plus forts entre eux. Pour Haraway [2008], ces pratiques sont l’archétype des Companion Making Practices, et sont d’ailleurs présentées comme telles par l’AKC dont l’une des missions principales est de promouvoir la place du chien comme membre de la famille, comme compagnon. Pour concrétiser cette ambition, l’AKC décide en 1989 de démarrer un programme de valorisation des « bonnes manières » canines, à la fois dans l’espace domestique et dans l’espace public. Le Canine Good Citizen Program (CGCP – littéralement « le bon citoyen canin ») est ainsi conçu pour récompenser les chiens et les maîtres dont l’attitude correspond aux critères d’exemplarité définis par l’AKC. Le programme se traduit par des campagnes régulières de certification, durant lesquelles les chiens sont soumis à un test en dix étapes, le Canine Good Citizen Test (CGCT). Le CGCT comporte dix épreuves, censées sanctionner les dix compétences essentielles d’un chien « bien élevé » : (1) Accepter la présence d’un inconnu amical (2) S’assoir poliment pour être caressé (3) Se laisser manipuler et brosser (4) Marcher avec une laisse lâche en configuration promenade (5) Marcher dans la foule. (6) S’asseoir, se coucher rester en place sur commande (7) Venir quand on l’appelle (8) Réaction face à un autre chien (9) Réaction face à une distraction (10) Réaction face à une séparation supervisée (le maître confie le chien à une autre personne)87 . Ce test, qui connaît un succès aussi rapide qu’important aux États-Unis et dans le monde88 , est adapté à d’autres pratiques qui promeuvent le compagnonnage humain/chien. La première de celles-ci – et la seule citée directement par l’AKC – est l’intervention animale89 . L’AKC renvoie en l’occurrence à Therapy Dogs International (TDI) comme exemple des organisations utilisant le CGC Test, tout en l’adaptant.
28TDI est la plus ancienne association de certification de chiens d’intervention aux États-Unis. À sa création en 1976, elle avait vocation à proposer des visites canines dans les institutions de soin, mais elle a rapidement mis en place un système de certification et d’annuaire des équipes humanimales. Avec plus de 21 000 équipes chien/maître formées et labellisées TDI, l’association s’enorgueillie d’avoir mis en circulation presque deux tiers des chiens thérapeutes en Amérique du nord. En 1991, TDI intègre le Canine Good Citizen Test à son épreuve de certification. Elle y apporte quelques modifications pour coller à la spécificité de la fonction de chien d’intervention. La TDI ajoute la contrainte de faire passer le test dans un environnement médical : il faut évaluer les réactions de l’animal vis-à-vis des fauteuils roulants, des béquilles, des cannes, des déambulateurs et tout autre équipement que l’on peut trouver dans un environnement de soin. De la même façon, on observe son comportement face à des enfants en train de jouer, de courir, ou statiques ; ou encore à personnes en difficultés motrices ayant une démarche inhabituelle, respirant fort, toussant, criant… Sa résistance à la nourriture offerte par un résident ou tombée par terre est également mise à l’épreuve : le chien doit rester stoïque face à ces distractions. Une onzième étape est ajoutée au test : le Say Hello qui vise à estimer l’allant du chien vis-à-vis des résidents et/ou patients de l’institution. Il faut que l’animal soit volontaire, aille vers les personnes, et de manière spontanée, se rende disponible à leurs caresses. Les ajouts de TDI au Canine Good Citizen Test visent en définitive à définir une conduite minimale à tenir lors des visites animalières. Il est question de faire que le bon citoyen canin continue de l’être dans des établissements de soin, de prise en charge ou d’éducation. Mis à part l’item Say Hello, le test n’évalue pas réellement de potentiel bénéfique de l’animal qui y est soumis : c’est un sésame minimal pour passer la porte d’une institution90 .
29Le processus de certification proposé par Therapy Dogs Incorporated (TDInc) va un peu plus loin que celui de TDI91 . Il comporte en effet une étape supplémentaire : l’observation en situation. Les équipes sont d’abord testées, comme décrit précédemment, puis elles sont observées plusieurs fois en situation d’intervention réelle. La passation des deux étapes est indispensable pour être certifié. La partie test s’inspire, sans les citer, du Canine Good Citizen Test et du test de la TDI. La disponibilité et le caractère volontaire du chien sont testés, ainsi que la capacité du maître à le contrôler. On note en outre la présence de quelques questions attentives à la politesse, l’apparence et la propreté du maître et du chien. Ces notions surprennent car, en comparaison aux tests précédemment évoqués, elles paraissent sans lien avec une quelconque contrainte technique et/ou de sécurité. Ce souci de l’étiquette semble déconnecté de toute considération de cet ordre et prend des allures plus conventionnelles, voire moralisantes. La phase d’observation qui suit sert quant à elle à donner une appréciation générale sur la capacité conjointe du maître et du chien à mener à bien une intervention, sans mettre en danger les patients. Le processus de certification de TDInc a beau être plus long et plus poussé que celui de TDI, il débouche pareillement sur la délivrance d’un simple sésame. Mais les termes utilisés par l’association permettent de clarifier les enjeux de ce sésame, et par là même, ceux de la labellisation. Il s’agit en effet de savoir si « l’équipe a démontré ses capacités à interagir avec les bénéficiaires ».92 Des compétences d’interaction : voila donc ce que va devoir déployer l’équipe humanimale lors des visites en institution. On obtient alors une vision plus précise de ce qui se joue dans les pratiques d’intervention animale : un travail de canalisation conjointe de l’interaction. Les tests sanctionnent, d’une part, les compétences interactionnelles du maître pour contrôler l’animal ; d’autre part, ce contrôle prend la forme d’une canalisation des compétences interactionnelles du chien cette fois-ci : il faut cadrer l’interaction par l’interaction en quelque sorte. La labellisation charrie donc l’image du chien comme être avec lequel on peut et il faut négocier : on ne le contraint pas ou peu, mais on contrôle son interaction pour qu’il puisse à son tour interagir avec d’autres êtres. La labellisation est donc une autorisation à interagir conjointement.
30La labellisation de la Delta Society est également assez claire sur ce point. Réalisée par des évaluateurs sous licence, elle se déroule en deux parties : (1) le Pet Partners Skills Test (PPST), qui est encore une variante du Canine Good Citizen Test ; (2) le Pet Partners Aptitude Test (PPAT) conçu pour simuler les conditions d’une visite dans une institution, à travers des jeux de rôle et des mises en situation. Ces exercices sont organisés en trois scénarios censés reproduire les conditions dans lesquelles l’équipe humanimale aura à intervenir. Outre l’évaluation des réactions de l’équipe face à ces situations, une appréciation générale du référent doit être consignée : il s’agit de dire si celui-ci est réactif ou pro-actif. Cet item final renvoie à la question des compétences interactionnelles, qui sont mises à l’épreuve de plusieurs façons pendant le test : entre le chien et le maître, entre le chien et les patients, mais aussi entre le maître et l’évaluateur. La bonne conduite et la politesse du maître sont également au centre de l’attention. Cette insistance sur l’humain est liée à la politique de professionnalisation de la Delta Society. L’organisation avait fait montre, comme on l’a vu, d’un grand volontarisme dans le mouvement de scientifisation des recherches sur les HAI. On retrouve ce volontarisme concernant la professionnalisation des pratiques d’intervention animale. Outre la publication de ses fameux standards [The Delta Society, 2006], la Delta Society accompagne ce mouvement de professionnalisation avec la mise en place du Pet Partners Program (PPP). Comptant plus de 10 000 équipes enregistrées, le PPP initié en 1990 se démarque des programmes déjà évoqués sur plusieurs points. D’une part, l’association insiste pour dire que sa labellisation n’est pas une certification mais un enregistrement. Avec cette précision terminologique, la Delta Society souligne que les autres systèmes de labellisation ne peuvent qu’attester de la qualité de l’équipe humanimale lors du passage d’un seul test : ils ne peuvent en aucun cas certifier cette qualité dans l’absolu. L’organisation propose un processus d’enregistrement à renouveler régulièrement. Avec pour leitmotiv le souci de la formation des êtres aux deux bouts de la laisse, le PPP se distingue également des initiatives précédentes par le fait que les candidats humains doivent suivre et valider un apprentissage théorique. Les candidats abordont des sujets tels que la santé animale, la sécurité dans les établissements de soin, l’éthique médicale. En plus de ces tests, l’équipe doit pratiquer plusieurs semaines de stage de visites animalières.
DES BÉNÉVOLES AUX PROFESSIONNELS : LA THÉRAPIE AUX THÉRAPEUTES !
31Par ses exigences plus élevées, la labellisation de la Delta Society s’adresse plus volontiers aux professionnels du soin (ou aspirant à le devenir) qu’aux bénévoles. Outre le fait de former ceux-ci au contact animalier, l’association cherche à faciliter le montage d’un projet d’Animal Assisted Activities (AAA) ou d’Animal-Assisted Therapies (AAT) dans leurs institutions. Elle propose aux établissements d’être labellisés à leur tour, moyennant finance. Entretenant des relations proches avec le milieu universitaire des HAI, la Delta Society met en avant sa capacité à solliciter les avis scientifiques les plus pointus dans la conception de ses outils de pratique et d’évaluation. C’est son sérieux et sa crédibilité que la Delta Society vend aux professionnels du soin qui cherchent à convaincre leur direction de l’intérêt du contact animalier. La labellisation de la Delta Society offre donc plus que la simple garantie d’une couverture juridique en cas d’accident ou l’assurance d’une formation suivie par les équipes : l’argument d’une expertise unique, d’une maîtrise des ressources cognitives, et d’un monitoring permanent des praticiens (animaux et humains) fait la spécificité de l’association. La Delta Society s’affiche comme étant la seule à être en position de fournir l’outillage critique nécessaire pour exercer l’intervention animale dans des conditions professionnelles. Cette démarche est une singularité de la Delta Society qui, en tant que HAIO, cherche à diffuser les recherches sur les bénéfices des HAI de la manière la plus large possible : il s’agit de toucher aussi bien le grand public, les politiques, les universitaires que les praticiens de la prise en charge. Force de proposition, l’association n’hésite pas à concevoir des nomenclatures et des principes relatifs aux pratiques. Les standards en sont le meilleur exemple, en ce qu’ils contiennent une définition de ce qu’est la professionnalité dans le cas de l’intervention animale. Elle réside d’une part dans la distinction entre Animal-Assisted Activity et Animal-Assisted Therapy. L’utilisation du terme thérapie a en effet posé problème assez rapidement dans le milieu du soin par le contact animalier : comme les recherches sur les IAT n’arrivaient pas à attester du caractère soignant du contact animalier, les professionnels du monde médical et paramédical ont vite réagit contre son utilisation abusive, notamment par des bénévoles proposant des visites animalières en institution, mais n’ayant aucune formation dans le soin [Arkow, 2004]. Les identités professionnelles déjà en place dans le milieu de la prise en charge étaient donc malmenées : si des bénévoles viennent proposer des séances qualifiées de thérapeutiques, où réside encore la spécificité du travail des professionnels, payés pour une activité porteuse du même qualificatif ? D’autant que le mot thérapie rend l’intervention animalière potentiellement éligible au remboursement par l’assurance maladie du bénéficiaire.
32Pouvoir utiliser le terme tout en respectant les hiérarchies professionnelles du monde médical était donc un enjeu central. Pour s’insérer dans l’économie du soin, dans sa professionnalité, il fallait réglementer l’utilisation de thérapie et ne l’autoriser que lorsque les séances sont prodiguées par un thérapeute statutaire, reconnu comme tel par l’autorité médicale, et qu’elles sont associées à une pratique elle aussi reconnue : « The trend is not to call AAT/AAA a separate profession, but rather a method within an existing therapy such as occupational, recreational or physical therapy » [Arkow, 2004, p. 67]. Développer la professionnalité en créant une méthode adjonctive plutôt qu’un corps de métier spécialisé est donc la voie retenue pour que l’intervention animalière puisse être reconnue par le pouvoir médical, qu’elle soit ainsi remboursée et coûte donc peu aux institutions. Dans l’optique d’éviter ce qui pourrait être vu comme du braconnage interprofessionnel [Abbott, 1988] et d’encadrer le développement non concurrentiel des pratiques bénévoles et professionnelles, la Delta Society en arrive à distinguer Animal-Assisted Activity et Animal-Assisted Therapy. Les AAA sont des activités récréatives, impliquant des animaux, des rencontres et des visites visant uniquement un mieux être et/ou une distraction. Les AAT sont explicitement orientées vers un objectif thérapeutique, définis par un thérapeute reconnu dans sa spécialité, qui encadre des séances régulières en vue d’améliorer la condition mentale et/ou physique des bénéficiaires. On le voit, cette définition laisse aux thérapeutes la possibilité de décider si une activité est thérapeutique ou non : c’est la politique de la thérapie aux thérapeutes, qui est un moyen de résoudre la dispute juridictionnelle entre les professions établies du monde médical et le soin par le contact animalier, qui aspire lui à faire profession. Abbott note qu’une des manières de régler ce genre de dispute passe par l’établissement d’une subordination entre la profession établie et celle qui revendique le droit d’exercer sur la juridiction de l’autre. Ce moyen terme a pour conséquence d’étendre la juridiction de la profession dominante, et de donner aux activités nouvelles un statut professionnel reconnu, même si subordonné. Cette subordination se matérialise dans la distinction terminologique entre AAA et AAT, mais également lorsqu’il s’agit de lister qui peut prétendre être spécialiste de l’une ou de l’autre pratique. Si les médecins sont bien entendu reconnus comme des spécialistes potentiels93 des AAT, il est à noter que les professionnels paramédicaux le sont également. En revanche, les AAA specialists occupent très souvent des positions subalternes par rapport aux AAT specialists ; là où les infirmières peuvent prétendre pratiquer les AAT, les aides-soignantes doivent se contenter des AAA. De même pour les assistants de psychothérapeutes, de kinésithérapeutes ou d’orthophonistes. La hiérarchie AAA/AAT reproduit en somme celle qui sépare les activités paramédicales du reste du monde de la prise en charge [Freidson, 1984]. De la même façon, on ne trouve pas de professionnels de l’animal dans les AAT ; en revanche, les AAA peuvent être conduites par des techniciens de santé animale, des maîtres-chiens, des moniteurs équestres… Cette distribution peut être lue comme une extension du champ de compétences des professionnels de la santé, au détriment des professionnels de l’animal, qui pourraient, eux aussi, revendiquer une certaine légitimité sur le domaine du soin par le contact animalier. Ainsi, la distinction terminologique AAA/AAT est un rouage essentiel du processus de professionnalisation du soin par le contact animalier, respectant l’écologie particulière du monde de la santé, tout en lui inféodant le monde des professionnels de l’animal.
LE MODÈLE CHIEN : ENTRE OUVERTURE ET RÉDUCTION DES POSSIBLES
33On le voit, la Delta Society est très volontaire en ce qui concerne la standardisation des pratiques, des formations et des terminologies. Elle cherche à se placer en position de leader du soin par le contact animalier. En cela, elle est à l’image de tout le circuit chien qui a cherché à réguler/optimiser l’ensemble des pratiques de soin incluant des espèces animales variées. On peut observer cette volonté à travers l’évolution historique des terminologies sous lesquelles l’utilisation du chien a été désignée, dans l’espace anglophone (États-Unis, Australie, Royaume-Uni, Canada anglophone). Chaque nouvelle terminologie n’annule pas mécaniquement les anciennes, mais leur création répond à la fois à une volonté stratégique de développement et à une indispensable diplomatie.
Table 3 : Évolution des terminologies dans l’espace anglophone

34On remarque plusieurs éléments dans cette chronologie. D’une part, elle rend compte du souci de professionnalisation du milieu du soin par le contact animalier. Le terme originel Pet Therapy laissait en effet penser que c’était l’animal qui prodiguait directement l’effet thérapeutique, et ne laissait pas de place à la tierce personne, au professionnel. Il ne permettait pas le développement d’une profession dédiée. On a ainsi très vite intercalé un terme précisant le rôle de l’animal dans la relation thérapeutique : il sera facilitateur, et plus tard assistant. Mais surtout pas thérapeute, ce qui est le rôle de l’humain. Le second élément important dans cette évolution tient au passage de pet (animal de compagnie) à animal. L’apparition de cette appellation plus inclusive témoigne d’une volonté de la communauté HAI, au début des années 1980, de fédérer un nombre toujours plus important d’acteurs et des pratiques. En l’occurrence, il s’agissant d’enrôler les pratiques impliquant des chevaux, développées depuis début 1970, et bénéficiant d’une reconnaissance non négligeable. Les premières rencontres des acteurs du milieu HAI ont inclus les personnes issues du monde équestre dans l’élan d’enthousiasme suscité par la Pet Therapy, et le travail avec le chien notamment94 . Pour autant, le leadership de la communauté HAI n’a pas été bouleversé, et les acteurs du circuit cheval ne sont jamais réellement arrivés à se reconnaitre dans celle-ci et dans les standards qu’elle promeut. Les acteurs du circuit cheval n’utilisent pas l’expression thérapie assistée par l’animal : ils précisent toujours de quel animal il s’agit, et ne généralisent pas leur pratique. Car le passage de pet à animal témoigne bien d’une volonté de montée en généralité de la part d’une communauté HAI largement portée par le milieu des animaux de compagnie. Outre l’ambition de rassembler le plus d’acteurs possibles, il s’agit donc également de se débarrasser de l’image d’une pratique ne concernant que les amis des bêtes et de faire du souci de l’animal une affaire sérieuse et professionnelle. L’image encombrante d’un amour des animaux, irrationnel et anti-humaniste, faisant clairement obstacle à cet objectif. En raison des critiques pathologisantes de la possession d’animaux de compagnie adressées par certains, Pet et sa connotation trop affectueuse, a été proscrit.
35Mais laisser de côté l’animal de compagnie ouvre également un espace des possibles en termes d’espèces du soin par le contact animalier. L’ambition de scientifisation du milieu HAI s’est en effet traduite par une volonté d’exploration des interactions humain-animal en général. Il s’agit d’une part d’élargir la domesticité et de ne plus la restreindre aux seuls chiens et chats : on s’intéresse par exemple aux oiseaux, aux poissons, rongeurs, ânes. D’autre part, il est aussi question de sortir des animaux domestiques, à travers la delphinothérapie (Thérapie assistée par les dauphins) apparue au milieu des années 1980. Mais, celle-ci, largement controversée, s’est peu développée et force est de constater que les chiens et les chevaux sont encore majoritaires dans les pratiques actuelles. Ce qui n’empêche pas la communauté HAI de parler d’animal en général, et la Delta Society de se présenter comme une autorité concernant toutes les pratiques d’animal-assisted therapy ; et ce quelles que soient les espèces. D’ailleurs, la labellisation de la Delta Society s’adresse à une très grande variété d’animaux domestiques (chiens, chats, cochons d’inde, lapins, chevaux, chèvres, ânes, lamas, perroquets, poulets, dindons). Pourtant, on a vu que les tests utilisés sont clairement conçus et utilisés pour évaluer des chiens. Cette volonté d’ouverture spécifique associée à l’utilisation de ces tests canins donne l’impression d’une ambition de canisation [Digard, 2009b] des relations anthropozoologiques par la communauté HAI. Comme une manière tout autant de promouvoir la relation humains/chiens comme modèle de la relation à tous les animaux domestiques et d’imposer le format propre au circuit chien à d’autres espèces95 . Il me semble qu’il y a là un réel tour de force de la part de la communauté HAI à se placer en représentant généraliste des thérapies incluant des animaux, alors même que cette communauté trouve son origine dans le travail avec le chien et que ses financements et soutiens divers se situent du côté du monde de l’animal de compagnie. À ce titre, la communauté HAI et le circuit chien semblent liés par leur souci commun de promouvoir le caractère potentiellement universel du contact animalier, de ne le concevoir qu’à partir du modèle chien, et de chercher à rallier un nombre toujours plus important d’acteurs derrière lui. Dont ceux issus du circuit cheval.
LE CIRCUIT CHEVAL
36Si l’on a beaucoup parlé jusqu’ici du monde de l’animal de compagnie, de ses réseaux, de ses enjeux, l’entrée dans le circuit cheval va nous faire explorer un autre univers : la culture équestre96 . L’utilisation du cheval dans les pratiques de soin a émergé dans le giron du monde de l’équitation, de ses codes sociaux, de ses acteurs. Mais, on le verra, ces pratiques cherchent également à se détacher de l’influence de cet univers, notamment de la manière dont il défini les relations au cheval. Le soin par le contact animalier a servi de catalyseur à la promotion d’une nouvelle image du cheval, de plus en plus appréhendé en dehors du cadre de l’équitation. La mise en place d’un système de formation et de labellisation a servi pleinement cet objectif de différenciation progressive vis-à-vis de la culture équestre.
37Pour autant, ce circuit cheval tient à ses particularités, et considère les appels du pied de la communauté HAI et du circuit chien avec prudence, voire réticence. Il faut dire que le soin par le contact équin a eu les moyens de faire cavalier seul très vite. Dans les années 1970, la rééducation corporelle impliquant le cheval a été reconnue comme pratique légitime, et par conséquent, dès 1973 aux États-Unis a pu être prise en charge par les assurances. De plus, ces séances se déroulant hors institution, le besoin de convaincre les directeurs d’ouvrir les portes de leurs établissements était inexistant. L’existence préalable des centres équestres offrait des espaces de pratique tout désignés. Outre ces raisons pragmatiques, l’isolement du cheval dans l’univers du soin par le contact animalier est sans doute en lien avec l’appartenance de ses membres à une culture équestre caractérisée par la discrétion et l’attachement à une identité distinctive ; alors même que celleci connait des évolutions majeures. Il me semble important de présenter ces évolutions pour comprendre les relations ambigües qu’entretient le circuit cheval avec la culture équestre.
LE CHARME DISCRET DE LA CULTURE ÉQUESTRE
38Les travaux sociohistoriques sur la culture équestre sont encore rares [Digard, 2009b] mais pointent tous dans une même direction : le rapport occidental au cheval connaît depuis la moitié du XIXe siècle un bouleversement sous la pression de trois types de facteurs (économiques, sociaux et culturels). Du fait de la mécanisation des moyens de transport et de travail, le cheval de trait a perdu une fonction qui faisait qu’il représentait encore au début du XXe siècle la plus grande partie du cheptel équin en France. Son déclin démographique très important a pour effet de mettre en avant statistiquement la présence du cheval de selle :
« Le nombre [des chevaux de selle] absolu baisse de plus de la moitié entre 1930 et 1970 mais, du fait de l’importante diminution des [chevaux de] traits, leur part de l’effectif équin progresse constamment : 17 % en 1935, 38 % en 1970, 64 % en 1978, 91 % en 1995. » [Digard, 2004]
39Le cheval de selle représente donc au XXe siècle l’expérience la plus commune des relations humains/équins en France et dans le monde occidental. De plus, l’armée ayant renoncé à utiliser les équidés pour ses opérations, c’est à travers l’équitation sportive et de loisir que le cheval de selle a été consacré comme la figure équine dominante en Occident. Le passage de l’utilitaire au loisir a eu pour effet de faire baisser la démographie équine, mais elle a permis l’augmentation du nombre de cavaliers et la diversification de leurs origines sociales. À partir des années 1960, la pratique de l’équitation se massifie : autrefois réservée aux aristocrates et aux officiers de cavalerie, la pratique est largement investie par des membres des classes moyennes. Ses pratiquants sont actuellement en majorité des jeunes (moins de 25 ans) et des femmes (70 % des licenciés d’équitation en France)97 . Les effets de cette massification sont entre autres l’avènement d’une nouvelle culture équestre que Digard [2004] qualifie de trois manières : (1) Cette culture est « baroque » dans le sens où elle promeut des pratiques équestres plus variées et moins orthodoxes que l’équitation classique, mélangeant pratiques classiques – dressage, saut d’obstacles, et cross – et activités plus ludiques – horseball, poney games – ou exotiques – techniques équestres western, espagnoles. (2) L’hédonisme propre à la nouvelle culture réside dans le fait pour les cavaliers d’être moins qu’auparavant portés sur la compétition et l’effort. (3) L’aspect sentimental, quant à lui, tient à l’attachement à l’animal en tant qu’individu, et à une attitude respectueuse envers lui motivée par des considérations plus seulement utilitaires (« qui veut aller loin, ménage sa monture »), comme c’était le cas dans l’ancienne culture. Ces changements sont donc des changements dans le rapport à l’équitation, mais plus globalement des changements dans les rapports au cheval, qui commence à être envisagés en dehors de la pratique équestre. L’équitation comme activité sportive ne deviendrait qu’une modalité parmi d’autres de relation au cheval. Plus globalement, avec cette nouvelle culture, le cheval serait en passe d’atteindre le statut d’animal de compagnie selon Digard. Le développement du soin par le contact équin témoigne et participe de cette nouvelle culture équestre : on y retrouve en effet les trois caractéristiques qui viennent d’être évoquées, et la pratique y a une forte influence sur le développement d’un compagnonnage équin.
40Pour autant, la nouvelle culture n’a pas totalement remplacé l’ancienne : cette dernière a toujours une influence énorme, au regard des institutions qu’elle contrôle et des enjeux économiques qui la soutiennent, alors que la nouvelle est en situation d’outsider. Digard [2009b] parle d’une tectonique des cultures pour décrire le chevauchement et les fortes tensions qui existent entre ces cultures. Toutefois, il [Digard, 1999] explique également que ces tensions ne sont pas réellement publicisées par le monde des cavaliers, dont l’une des composantes est de rester dans un certain entre-soi réconfortant, et de ne pas diffuser largement les controverses qui peuvent l’émailler. Cette discrétion confère, entre autres, à l’équitation une image de sport socialement fermé ; et ce malgré sa massification. La discrétion, comme l’a très bien montré Béatrix Le Wita [1988], est un trait constitutif de la culture bourgeoise, dont la culture équestre du XXe siècle reste très imprégnée. Signe flagrant de cette discrétion : on commence à peine à pouvoir quantifier le marché du cheval de selle (sport et loisir), ce qui est surprenant au regard de l’ancienneté des activités équestres organisées. En 2003, il n’existait pas de statistiques sur le commerce des chevaux en France ; les circuits d’achat de chevaux étaient encore très opaques [Lemaire, 2003]. On est bien loin de l’univers de la grande distribution, des multinationales, des syndicats d’industriels propre au circuit chien. De plus, le modèle commercial des équidés semble ignorer le phénomène de massification décrit plus haut et reste grandement lié aux pratiques traditionnelles, qui ne concernent pourtant plus qu’une minorité des cavaliers. Christelle Couzy et Jacques Godet [2010] font le constat d’un décalage entre offre et demande dans le marché du cheval de selle, partagé entre des éleveurs cherchant à fournir des chevaux d’élite, formatés pour la compétition et des cavaliers majoritairement intéressés par une utilisation de loisir ou de sport amateur (représentant la « nouvelle culture équestre »). À l’issue de l’une des premières études de ce marché, ils écrivent que
« 70 % des chevaux et poneys de selle sont acquis pour le loisir et l’instruction [cours d’équitation]. La compétition professionnelle ne représente que 5 % des ventes (soit 2 500 animaux par an) et 15 % pour la compétition amateur… Néanmoins, les chevaux français sont essentiellement produits […] pour la compétition. Face à cette production d’élite, les éleveurs de chevaux de loisir ne représentent que 15 % des éleveurs français. » [Couzy & Godet, 2010, p. 20]
41Ce décalage flagrant implique qu’une majorité des cavaliers achètent soit des chevaux réformés et bradés à des éleveurs professionnels qui les destinaient pourtant à l’excellence de la compétition sportive, soit à des particuliers (agriculteurs, cavaliers amateurs) qui ne délivrent aucune attestation du pedigree de l’animal :
« En un mot, le cheval qui sert à la fois à l’instruction, au concours amateur et à l’équitation d’extérieur [balade], celui qui est le plus demandé aujourd’hui, n’existe pas en tant que tel. Il est le produit du « hasard » (Origine non constatée) ou d’un déclassement/requalification d’un cheval « d’élite » auquel il sert d’exutoire. » [Couzy & Godet, 2010, p. 20]
42Cet attachement à la production de chevaux d’excellence chez les éleveurs s’explique par des raisons qui lient nécessités économiques et caractéristiques de la culture équestre comme univers socialement fermé :
« Un éleveur a besoin d’être reconnu par ses pairs pour faire partie d’un groupe mais aussi pour vendre, pour être recommandé car ‘le bouche à oreille’ fonctionne encore très fortement dans un parcours d’achat. » [Couzy & Godet, 2010, p. 22]
43Pour arriver à vendre ses chevaux au prix qu’ils valent, l’éleveur doit donc connaître les bonnes personnes, professionnels du sport équestre ou riches propriétaires d’écuries. D’un côté, il y a donc un circuit d’élite formalisé, fonctionnant sur l’entre-soi, et de l’autre, un circuit populaire sans réelle structuration. Finalement, on voit que la massification de l’équitation, le développement d’une pratique du cheval axé sur le loisir et/ou le sport amateur, crée un flou dans la possibilité de représentation du marché du cheval : « le constat est donc celui d’un marché fortement ancré dans une tradition d’élite, dans lequel le public d’instruction et de loisir est peu reconnu, peu estimé, même s’il est majoritaire. » [Couzy & Godet, 2010, p. 22]. Ce flou semble témoigner de la difficulté de la nouvelle culture équestre, d’une part, à être prise en compte par l’ancienne culture équestre, qui possède les moyens de se représenter elle-même mais est peu capable d’appréhender directement tout un groupe de nouveaux cavaliers évoluant dans des circuits différents. D’autre part, du fait précisément du poids de certaines institutions appartenant à l’ancienne culture équestre (comme les Haras nationaux) sur le monde du cheval et sa structuration, ces nouveaux cavaliers peinent à donner eux-mêmes une visibilité de ce qu’ils sont. En somme, à la discrétion inhérente à l’ancienne culture équestre s’ajoute le manque de structuration et de reconnaissance de la nouvelle culture équestre. Dans cette mesure, le développement du soin par le contact équin et l’organisation d’un circuit cheval sont l’occasion de donner une plus grande visibilité aux nouvelles représentations du cheval et de sa pratique.
44En revanche, il ne faudrait pas croire que le circuit cheval ait renoncé à une certaine discrétion. Pour preuve, la grande difficulté à trouver des ressources concernant la sélection et l’entrainement des chevaux utilisés dans les pratiques de soin. En effet, je n’ai pas trouvé le pendant équin de toute la littérature sur les races de chiens d’assistance, et sur leur méthode d’élevage et d’éducation. De la même façon, les associations ne diffusent pas de mode d’emploi et ne semblent pas développer de système de labellisation des chevaux, qui donnerait accès à ce qui est attendu d’eux. Ce silence s’explique par la structuration du marché du cheval de selle, orienté uniquement vers la compétition d’excellence, au détriment d’autres usages ; ce qui laisse peu de possibilité à un travail de zootechnie équine dédiée directement à la pratique du soin. Cela semble également lié au fait que l’éducation et l’entrainement d’un cheval ne se conçoivent pas en dehors des techniques équestres : la pléthore d’ouvrages sur l’élevage, le dressage, et l’entretien des équidés, à destination des cavaliers, fournit toutes les connaissances nécessaires pour effectuer ce travail de sélection du therapy horse. Dit autrement, il n’y a pas de ressources spécifiques concernant ce travail, car l’on considère suffisantes les techniques issues du monde de l’équitation. Aussi, les rares écrits rencontrés à propos du cheval de soin sont-ils très flous et allusifs, semblant renvoyer en permanence à la connaissance préalable des terminologies et des compétences équestres. On y parle de l’importance des mouvements du cheval, qui doivent être symétriques, équilibrés et rythmiques [Granger & Kogan, 2006]. Au niveau comportemental, l’animal doit être patient, gentil, et surtout prédictible. Cette évaluation des mouvements et du comportement suppose certaines capacités de lecture et d’interprétation que tout le monde ne possède pas. L’importance de bien sélectionner son équidé est certes soulignée avec insistance, sans que beaucoup de clés ne soient données pour comprendre sur quelles bases il est possible de le faire, autrement qu’en ayant recours aux cadres de l’équitation. Sans être réservée explicitement aux seuls cavaliers, l’entrée dans le circuit cheval suppose implicitement un contact et une connaissance préalables du monde équestre.
45Cette impression est confortée par l’absence de système organisé de sélection et de mise à l’épreuve des équidés : ce que j’ai appelé régulation/optimisation incarnée à propos des chiens d’assistance et d’intervention ne semble pas être une question discutée ici. Elle est en effet du ressort des spécialistes du monde équestre. De la même façon, s’il existe un système de régulation/optimisation conventionnelle, il ne concerne pas les animaux : les humains et les centres équestres sont mis à l’épreuve et labellisés ; la relation interindividuelle, l’adéquation entre tel cheval et son cavalier ne sont pas pris en compte. La notion d’équipe humanimale ne fait pas sens dans le circuit cheval. Le système de labellisation associatif à l’œuvre dans ce circuit prend pour objet l’individu humain et vise souvent en premier lieu à éprouver ses qualités de cavalier. Si l’on parlait plus haut d’un sésame du soin par le contact canin, voilà clairement le rôle qu’occupent ici les compétences équestres.
46Déjà, on peut mesurer les relations ambigües du circuit cheval avec le monde de l’équitation : représentant activement la nouvelle culture équestre, il perpétue pourtant l’héritage de l’ancienne, faisant sien ce double souci de distinction et de discrétion. Cette ambigüité se manifeste encore mieux lorsque l’on s’intéresse à la montée en thérapie du soin par le contact équin. En effet, à l’instar du circuit chien, le circuit cheval trouve son origine dans la rencontre avec le monde du handicap. Prenant tout d’abord la forme d’une version de l’équitation adaptée aux personnes handicapées moteur, les pratiques de soin par le contact équin ont intégré progressivement des ambitions rééducatives puis explicitement thérapeutiques. La revendication d’une pratique proprement thérapeutique s’est faite en prenant l’équitation adaptée comme contre-modèle, se limitant à l’apprentissage des techniques équestres, au lieu d’engager un travail réellement thérapeutique avec les personnes. L’histoire de cette montée en thérapie est donc placée sous le signe d’un relatif hiatus vis-à-vis du monde de l’équitation sportive et de loisir, même si elle s’inscrit dans une certaine continuité. Cette dualité était d’ailleurs inscrite dès l’origine du circuit cheval.
UN MYTHE FONDATEUR FLEXIBLE : LIS HARTEL
47L’histoire de Lis Hartel fait office de mythe fondateur du circuit cheval, à l’instar de celles de Boris Levinson et de Jingles pour le circuit chien. Hartel était une cavalière danoise qui, en 1944 lorsqu’elle était âgée de 23 ans, contracta une poliomyélite et se trouva paralysée98 . Grâce à une rééducation qui semblait mêler les techniques classiques et une pratique équestre régulière, elle recouvra progressivement l’usage de certains de ses muscles. Aux Jeux olympiques d’Helsinki en 1952, elle décrocha la médaille d’argent en dressage99 . Du parcours atypique de Hartel, on retient en général que son « exploit favorisera durablement le développement de pratiques équestres adaptées, avec l’implication de personnels médicaux. »100 Son exploit ouvre en effet un possible : celui de faire monter des personnes en situation de handicap. Il est intéressant de noter que cette interprétation minimale de l’histoire, qui place le soin par le contact équin dans une filiation résolument équestre, est aujourd’hui largement mobilisée à la fois par des personnes et/ou des associations promouvant simplement la pratique de l’équitation adaptée et par celles plutôt attentives à l’aspect thérapeutique de la monte. Le manque d’informations précises sur la rémission d’Hartel favorise sans doute son appropriation comme mythe fondateur par des collectifs qui tiennent pourtant à sa différencier les uns des autres. En dehors des courts récits sur le mode polio-cheval-médaille, rien ne documente en profondeur ce qui s’est joué entre le début de sa maladie et sa médaille aux JO101. Qu’est-ce qui a fait que Lis Hartel a vaincu sa maladie ? La frustration de ne plus pouvoir monter sur son cheval, Jubilee ? La motivation de pouvoir participer à des compétitions équestres ? L’amour de la technique équestre ou bien l’amour du contact avec l’animal ? Avec cet animal en particulier ? A-t-elle vaincu réellement sa maladie, ou l’a-t-elle rendue simplement compatible avec la monte ? Est-ce le mouvement du pas du cheval qui a amélioré sa condition de « polio » ? Ou bien l’accomplissement de mouvements propres aux règles de l’équitation ? Ces questions restent sans réponse, notamment parce que Hartel, à la différence de Levinson qui a explicitement proposé les clés d’une méthode thérapeutique, n’a pas donné de morale à son histoire, pas d’instructions pour la lire, pas de « perspectives pour l’avenir. » Il faut dire que Lis Hartel était avant tout une patiente, et sa kinésithérapeute, Elisabeth Bodiker, n’a pas fait de la jeune fille un cas, destiné à illustrer une méthode : elle n’a publié ni articles, ni manuels, évoquant sa patiente. Ce silence permet donc à des acteurs très différents du circuit cheval de se revendiquer de l’héritage de Lis Hartel, alors même qu’ils défendent des pratiques très hétérogènes, oscillant entre le loisir adapté aux personnes handicapées, et la thérapie avec le cheval, en passant par la rééducation par l’équitation. Ces pratiques se côtoient de très près sans arriver à s’entendre sur la manière de produire des bénéfices biomécaniques, psychiques, psychomoteurs en mobilisant les chevaux. De la même façon, leur rapport à l’utilisation des techniques équestres varie grandement : certaines reprenant les techniques d’apprentissage de l’équitation classique, et d’autres revendiquant clairement une rupture avec l’orthodoxie équestre. Ainsi, certaines associations verront en Lis Hartel la pionnière de l’équitation adaptée qui a pratiqué sa passion malgré son handicap ; d’autres mettront en avant sa qualité de patiente ayant réussi à vaincre sa maladie grâce au cheval, la transformant en figure tutélaire de la version « thérapeutique » du soin par le contact équin.
48Malgré ces positions actuelles très clivées, l’histoire du circuit cheval donne à voir des continuités importantes.
LE CIRCUIT CHEVAL AUX ÉTATS-UNIS : DU CHEVAL « ACTIVITÉ » AU CHEVAL « PSYCHÉ »
49D’abord implantée en Norvège à travers l’initiative d’Elisabeth Bodiker, la kinésithérapeute de Lis Hartel, l’équitation pour personnes handicapées connaît un fort succès en Grande-Bretagne où les premiers centres dédiés apparaissent à la fin des années 1950. C’est au Canada, à travers la Community Association for Riding for the Disabled, que la pratique se développe sur le continent nord-américain en 1965 [Griffith, 1992]. À cette époque sont créées les deux principales organisations États-Uniennes s’occupant de la labellisation des praticiens et des centres : l’association North American Riding For the Handicapped (NARHA) et la National Foundation for Happy Horsemanship for the Handicapped (HHFTH). De cette dernière, on ne trouve aucune trace. En revanche la première est encore en activité et bien connue. La NARHA, fondée en 1969 à Chicago, se présente volontiers comme l’autorité globale des EAA/T (Equine Assisted-Activity/Therapy) sur le sol nord-américain102. À l’instar des associations nées à cette époque, la NARHA inscrit son activité dans le monde de l’équitation sportive et de loisir, dont elle est héritière. Les termes riding et horsemanship en témoignent103. L’association labellise en effet des centres équestres classiques et des moniteurs souhaitant accueillir des personnes handicapées104. En grande partie, il est question de reconvertir et d’adapter des structures déjà existantes aux exigences de ce type de public. Mais l’association encourage également la création de nouveaux centres sur le modèle promu par elle, car après tout, comme on peut le lire sur son site : « pourquoi réinventer la roue ? »105. Il s’agit donc de former des professionnels et des bénévoles à l’encadrement de l’apprentissage de l’équitation pour un public en situation de handicap. Les personnes reçues dans les centres NARHA sont avant tout des pratiquants d’équitation, plus que des patients. On leur enseigne comment monter correctement et améliorer leur technique ; et, pourquoi pas, faire de la compétition. Même si des thérapeutes peuvent être certifiés par la NARHA en tant que professionnel encadrant, il n’est pas question de les former au soin de la personne : les techniques équestres et leur apprentissage constituent le cœur de la formation. Pour autant, la NARHA considère que les compétences équestres qu’elle transmet doivent être le pré requis minimum pour pouvoir travailler avec des chevaux de quelque manière que ce soit.
50La labellisation de la NARHA entérine ainsi cette primauté de l’équitation et plus particulièrement de la monte à cheval. En effet, la première étape de cette labellisation, en représentant donc le grade le moins élevé, est celle du side-walker, la personne qui accompagne les séances à côté du cheval et non pas sur lui. Les échelons les plus avancées sanctionnent avant tout les compétences de monte, la connaissance du cheval et les qualités pédagogiques de la personne : en plus d’être un excellent cavalier, il faut savoir gérer l’animal de A à Z, en prendre soin, établir un diagnostic lorsqu’il se comporte étrangement, agir en conséquence, et savoir mettre en place une séance, avec des objectifs et des méthodes d’apprentissage précises. Tout ce qui concerne le soin à la personne humaine relève souvent de la connaissance abstraite. La NARHA forme bien des instructeurs, des pédagogues et non pas des thérapeutes.
51Si la NARHA revendique une certaine autorité sur le circuit cheval, elle a vu naître en son sein un groupe de professionnels bien décidés à posséder toute légitimité sur l’utilisation thérapeutique du cheval. L’hippothérapie est une pratique européenne développée sous l’égide de kinésithérapeutes utilisant « the movement of the horse as a treatment strategy to improve neuromuscular function. »106 La pratique et le terme ont été importés aux États-Unis au début des années 1980 par le biais de la NARHA, et de certaines de ses membres kinésithérapeutes qui utilisaient déjà le cheval dans le cadre de leur activité depuis plusieurs années, en nommant parfois la pratique Riding for Rehabilitation107. En 1986, au cours d’un congrès de la NARHA, nait l’idée d’un cursus en hippothérapie au sein de l’association. Il s’agit bien de quitter l’univers du sport adapté et de créer une spécialisation, destinée non plus à former des moniteurs aux activités équines adaptées et/ou thérapeutiques, mais des thérapeutes à l’utilisation du cheval. Il faut noter que la Delta Society a un rôle à jouer dans cette émancipation de l’hippothérapie vis-à-vis du sport adapté. Entre 1987 et 1991, les liens entre les promoteurs d’une spécialisation en hippothérapie et l’association deviennent très proches ; au point qu’en 1989, c’est lors d’un congrès de la Delta Society qu’est présentée pour la première fois la maquette d’un cursus national d’hippothérapie108. Mais dans un premier temps, la toute jeune American Hippotherapy Association (AHA) est d’abord intégrée en 1993 à la NARHA en tant que section « de premier intérêt ». Ce n’est qu’en 1999 qu’un dispositif de certification et de formation est créé et que le premier diplôme de Hippotherapy Clinical Specialist (HPCS) est délivré. Ce mouvement d’autonomisation de l’hippothérapie se poursuit jusqu’en 2004, quand l’AHA se constitue en organisme totalement indépendant de la NARHA. Il faut voir dans cette scission une volonté de montée en thérapie :
« The impetuses for the separation were the inability of Narha to give accurate accountings of AHA monies, inability of Narha and AHA to reach a consensus on accepted terminology and the need for therapists to establish an identity that was more medical than educational/recreational. »109
52Créer une identité propre d’hippothérapeute : avec l’AHA et son système de certification, c’est donc presque une nouvelle discipline et une nouvelle profession qui adviennent. En effet, la revendication d’autonomie de l’hippothérapie se fait aussi bien vis-à-vis des organismes équestres (NARHA) que des organismes professionnels auxquelles appartiennent les hippothérapeutes (American Physical Therapists Association, American Occupational Therapists Association…). L’AHA propose de créer et de transmettre son propre cadre conceptuel non réductible à la combinaison ou à l’addition des savoirs équestres et des savoirs thérapeutiques. C’est donc une nouvelle juridiction qui voit le jour. En définissant la spécificité constitutive de leur pratique à travers l’utilisation du mouvement du cheval à des fins thérapeutiques, les promoteurs de l’hippothérapie font évoluer la représentation du cheval en tant que « corps en mouvement » et non plus en tant que support d’une activité équestre. Mais ce faisant, ils restreignent également leur juridiction au traitement des problèmes physiques et moteurs des patients. La psyché des personnes n’est pas au centre des objectifs de l’hippothérapie. Ceci a permis le développement parallèle d’un ensemble de pratiques axées sur la santé mentale et sur les capacités d’apprentissage de certaines populations. En 1996, une section de la NARHA dédiée à ce type de pratiques voit le jour : l’Equine Facilitated Mental Health Association (EFMHA). La section est chargée d’encadrer, de promouvoir et de développer l’Equine-Facilitated Psychotherapy (EFP) et Equine-Facilitated Learning (EFL) :
« EFP is experiential psychotherapy that includes equines. It may include, but is not limited to, a number of mutually respectful equine activities such as handling, grooming, longeing, riding, driving and vaulting. EFL is an educational approach that includes equine facilitated activities incorporating the experience of equine/human interaction in an environment of learning or self discovery. EFL encourages personal explorations of feelings and behaviors to help promote human growth and development. »110
53À l’instar de l’hippothérapie, ces pratiques ne sont donc plus axées exclusivement sur l’équitation et son apprentissage ; c’est un élément bien moins central que le contact et l’interaction avec l’animal. Ou plutôt le contact avec l’animal permet de mieux être et de mieux apprendre en général : les pratiques dont il s’agit sont effet des thérapies psycho-éducatives. En tant que sport et/ou loisir, l’équitation s’est beaucoup axée sur la transmission des savoirs équestres pour assurer un développement économique pérenne de l’activité [Chevalier & Dussart, 2002]. On voit que le soin par le contact équin ne fait pas totalement exception à cette focalisation pédagogique, tout en la réinterprétant : l’apprentissage, qui n’était qu’une manière de faire intégrer comment bien monter sur un cheval, devient avec l’EFL un objectif en soi, et prend même une dimension thérapeutique. Le challenge du sport adapté aux personnes handicapées a résidé précisément dans l’ajustement des méthodes d’apprentissage à cette population à besoins spécifiques. Avec le développement de l’Equine-Facilitated Learning, l’application de ces méthodes atteint pratiquement un statut thérapeutique : l’EFL participe à une prise en charge visant l’amélioration des troubles des capacités d’apprentissage. Un tel credo permet de réinjecter les qualités pédagogiques des moniteurs équestres, cœur de métier de la NARHA, au service d’une ambition thérapeutique : il faut apprendre à apprendre. Et ce, en se focalisant plutôt sur le cheval que sur la monte. La philosophie de la section confirme cette orientation sur le cheval comme catalyseur psychologique et émotionnel :
« Horses are sentient beings with feelings, thoughts, emotions, memories, and empathetic abilities. Horses can be active facilitators, evoking emotions in those who work with and around them. »111
54 À cette lecture, on comprend que les bienfaits de l’animal sur la psyché se diffusent par sa présence, ses comportements spontanés, et que la monte est donc optionnelle. Les à côtés de l’équitation [Tourre-Malen, 2003] (pansage, préparation, nourrissage) sont mobilisés comme autant de prétextes de rencontre, voire d’échange, avec l’animal. Le cheval et le patient sont en quelque sorte libérés de l’obligation d’activités équestres : le travail peut s’effectuer à distance, dans l’interaction directe, pas nécessairement cadrée, laissant davantage cours à l’expression de comportements spontanés à la fois chez le cheval et chez le patient. Ainsi, s’amorce la revalorisation du side walker.
55 À travers ce rapide panorama historique du circuit cheval aux États-Unis, on peut lire plusieurs évolutions. La première c’est la montée en thérapie : partant du sport adapté, on en vient à revendiquer le caractère thérapeutique de nouvelles pratiques, de manière graduelle. Au fil du temps, on passe en effet de thérapies par destination, c’est-à-dire des pratiques dont les effets bénéfiques peuvent être présents mais pas nécessairement souhaités ou anticipés, à des thérapies par vocation, qui cherchent au contraire à mettre l’objectif thérapeutique au centre de l’activité. Cette distinction opérait déjà dans le circuit chien, mais elle avait été réglée avec la séparation entre « activité » et « thérapie ». Dans le circuit cheval, cette distinction n’est pas tout à fait stabilisée, car certaines pratiques défendent leurs vertus thérapeutiques alors qu’elles ne sont pas toutes explicitement organisées en vu de produire des bénéfices de cet ordre.
56La seconde évolution est l’émancipation progressive de l’apprentissage de l’équitation, l’abandon des références équestres : riding est remplacé par hippo et equine. C’est bel et bien le cheval et non plus l’équitation qui est au cœur de l’activité. Précisément, le changement de statut du cheval à travers ces pratiques est la troisième évolution : avec la NARHA, le cheval semble être avant tout une activité. Pour l’hippothérapie le cheval est surtout un corps en mouvement. Tandis que pour l’EFP/L, le cheval est une présence, une psyché et un individu. On voit donc que le passage du sport adapté à la thérapie correspond à l’avènement progressif d’une représentation du cheval de plus en plus dissociée de la pratique de l’équitation et de plus en plus axée sur son existence individuelle en dehors de sa fonction de monture. La montée en thérapie du circuit cheval s’accompagne donc de la montée en personnalité des chevaux.
Figure 15 : Évolution chronologique du circuit cheval aux États-Unis et en France

LE CONTEXTE FRANÇAIS : RUPTURES ET HÉRITAGES
57Sur bien des aspects, l’histoire du développement du circuit cheval en France rappelle les évolutions décrites à propos des États-Unis. À ce titre, présenter cette histoire accentuera le constat déjà posé mais en affinant l’analyse ; notamment en montrant que ces évolutions ne sont pas des actes de ruptures purs et simples, mais qu’ils s’inscrivent dans une certaine continuité. De plus, on insistera sur le rôle des institutions du monde équestre dans cette évolution.
58Rappelons tout d’abord que les similitudes entre les histoires nord-américaines et françaises n’est pas fortuite puisqu’il ne s’agit pas vraiment de deux histoires séparées. En effet, parmi les pionniers mondialement reconnus du lien entre handicap, soin et cheval, les Français Renée de Lubersac et Hubert Lallery occupent une place de choix. Si l’histoire de Lis Hartel, la cavalière danoise, fait office de mythe fondateur, on doit à Lubersac et Lallery d’avoir conceptualisé les apports du cheval, et de les avoir intégrés pleinement dans des pratiques de soin existantes. De plus, cette conceptualisation a pu être largement diffusée par un mouvement d’internationalisation du soin par le contact équin dans lequel les acteurs français ont été plus que partie prenante112.
59Hubert Lallery, masseur-kinésithérapeute, intègre le cheval dans sa pratique depuis 1962. Il rééduque notamment une jeune fille atteinte de la maladie de Little (paraplégie spasmodique). Renée de Lubersac, cavalière amateur, en reconversion professionnelle, suit l’un des premiers cursus universitaire de psychomotricité à Paris. La discipline est en train de naître, et se révèle un terreau propice au développement d’approches innovantes. Ainsi, Lubersac soutient un mémoire en 1969, intitulé « Rééducation psychomotrice et équitation classique », qui attire l’attention de personnes issues du monde de l’équitation et du handicap113. Ayant entendu parler du développement de la Rééducation par l’équitation en Angleterre, celles-ci organisent en 1970 et 1971 deux voyages d’étude « afin d’aller voir des handicapés moteurs que l’on mettait à cheval » [Martin, 2009]. R. de Lubersac et H. Lallery les accompagnent114.
60À leur retour, ils fondent l’ANDRé (Association nationale de rééducation par l’équitation), et ils publient en 1973 La Rééducation par l’équitation, ouvrage de référence du circuit cheval francophone. L’ANDRé étant financée en grande partie par les Haras nationaux, on comprend que la Rééducation par l’équitation est plutôt portée par des personnes attachées à la pratique de l’équitation, et globalement, à la culture équestre. Mais R. de Lubersac affirme très vite un positionnement dissident : pour elle, l’équitation n’est pas une thérapie en soi [Aubard, 2010]. Enseignant la RPE dans le cadre du cursus de psychomotricité de la Faculté de médecine de Paris VI, Lubersac s’assure une certaine autonomie vis-à-vis du monde équestre et développe les cadres conceptuels de ce qui deviendra la Thérapie avec le cheval. En 1978, au sein de l’ANDRé, le courant équestre semble emporter la bataille : l’association devient officiellement l’Association nationale handi-Cheval, et a comme but le développement de la pratique des activités équestres au bénéfice des personnes handicapées ou en difficulté d’adaptation [Bougard, 2003]. La Rééducation par l’équitation laisse donc la place au sport adapté, et par là même, laisse vacant le versant thérapeutique. Quelques années plus tard, des psychomotriciens et autres professionnels du soin réunis autour de Renée de Lubersac, revendiquent une juridiction sur ces activités thérapeutiques associant les équidés. En 1986, ils rédigent un manifeste affirmant ce qui fait la spécificité d’une nouvelle pratique, la Thérapie avec le cheval (TAC) :
1. « Nous sommes des thérapeutes.
2. Nous sommes des médicaux ou paramédicaux et cavaliers.
3. Nous possédons les connaissances théoriques et pratiques indispensables.
Ce qui nous amène à définir différemment nos activités. Nous abandonnons la “ Rééducation par l’équitation ” pour adopter la nouvelle formule de “ Thérapie avec le Cheval ” (TAC) :
“ THERAPIE ” – elle concerne obligatoirement les seuls thérapeutes et constitue une “ ouverture supplémentaire ” […] venant s’adjoindre à l’ensemble des possibilités dont le but consiste essentiellement à améliorer ou à guérir.
“ AVEC ” – à la place de PAR. Ce mot AVEC souligne la relation beaucoup plus étroite, la connivence que le thérapeute s’efforce d’établir entre la personne handicapée et le cheval, en montant mais aussi à pied, dans les soins aux chevaux ou les autres activités les concernant. La connaissance de l’éthologie du cheval est indispensable.
Cheval – à la place d’équitation. L’équitation, avant tout, c’est la monte. Le cheval, dans la TAC, représente tout ce que nous apporte l’animal cheval, en tant qu’être vivant par sa présence, par son contact, par sa relation à la fois enrichissante et singulière. »115
61Cette proclamation est un acte de rupture fort, qui marque plusieurs déplacements. D’abord, on cherche à s’extraire du monde de l’équitation : il y a d’autres pratiques du cheval que la monte et ses codes rigides. Le texte est d’ailleurs envoyé aux haras nationaux, subventionnant Handi-Cheval, comme pour signifier clairement les raisons d’un divorce avec l’autorité compétente. D’autre part, il est question de déplacer le soin par le contact équin du côté des thérapies par vocation, et de les éloigner des thérapies par destination : l’apparition des effets bénéfiques du contact avec l’animal doit être voulue, et ils doivent pouvoir être réinjectés dans un processus thérapeutique à part entière. On a ici un bel exemple de la politique de la thérapie aux thérapeutes : l’affirmation d’un statut de thérapeute autorise le glissement vers la thérapie par vocation ; et par là même, tout un ensemble de redéfinitions de la pratique, de ses enjeux et des êtres qui la composent. Notamment, dans cette opération de déplacement, une ontologie du cheval se crée : plus qu’une monture, c’est un être vivant, qui a une présence, avec lequel on engage une relation. C’est une prise position en faveur d’une vision du cheval plus seulement comme être utilitaire. Et par là même, l’éthologie est mise en avant comme savoir ayant accès à la réalité de cet être cheval, aux dépends des manuels de dressage et de pratique équestre. Le cadre cognitif change en même temps que l’ontologie dont il traite. Cet engagement en faveur de l’être cheval trouve son pendant dans l’orientation plus psychothérapeutique que prend la TAC par rapport à la RPE. De la même manière que la psychomotricité prend en compte le mental des patients, dans ses rapports aux fonctions motrices que la kinésithérapie traitait déjà, le passage de la RPE à la TAC est un pas vers le traitement psychique des personnes. Il y a donc également une position ontologique sur ce que sont les usagers de la TAC : des êtres relationnels, avec lesquels il est possible de travailler par la relation qui s’établie avec ces autres êtres relationnels que sont les chevaux. Outre ce changement de statut ontologique du cheval dans l’historique nord-américain, apparaît ici une information supplémentaire : les changements de cadre conceptuel impliqués par la montée en thérapie, impactent également les humains qu’il est question de mettre en relation avec les équidés (les usagers). L’évolution des manières de voir ces personnes et leur problématique (soit comme un corps abimé à rééduquer, soit comme une psyché à soigner) fait écho aux manières de voir les chevaux qui aideront à traiter ces problématiques. Le statut ontologique des usagers du soin par le contact équin évolue donc conjointement avec celui des chevaux. Cette donnée est importante car elle amène à considérer que la montée en thérapie du circuit cheval ne se contente pas de refléter les évolutions du rapport au cheval évoquées plus haut : elle est en un opérateur puissant.
62Depuis 1989, la FENTAC (Fédération Nationale des Thérapies Avec le Cheval) propose un système de formation des thérapeutes avec le cheval qui s’adresse uniquement aux professionnels de soin (médicaux et paramédicaux) souhaitant intégrer le cheval dans leur pratique. Ce cursus de trois ans, validé par des modules, des stages et un mémoire, s’adosse à une offre de formation de psychomotricité déjà existante116. Du côté, d’Handi’Cheval, on trouve une formation destinée à la fois aux professionnels du soin et à ceux du monde de l’équitation, qui rappelle à bien des égards la labellisation de la NARHA. Il s’agit pour les stagiaires de comprendre comment adapter l’univers équestre, ses pratiques, ses espaces, au monde du handicap et de la prise en charge117. Une fonction de relais en quelque sorte. Précisément, l’ambition d’Handi’Cheval est de créer une profession à part entière, les équiciens, qui serait une sorte de moyen terme entre le thérapeute et le moniteur d’équitation118.
63Jusqu’au milieu des années 2000, la FENTAC et Handi’Cheval étaient les deux organismes se partageant, de manière complémentaire, le circuit cheval en France. Lorsqu’en 2005 se crée la Société française d’équithérapie (SFE), la donne change. Il y a de nombreux points communs entre la SFE et la FENTAC : l’insistance sur un positionnement de thérapeute, et un éloignement de l’apprentissage de l’équitation. La SFE revendique clairement une parenté avec la TAC, mais la différence entre les deux approches réside dans leurs objectifs :
« En équithérapie, l’objectif est d’agir sur le fonctionnement psychique du patient, par des moyens psychiques (la parole, le sentiment, l’émotion, le désir, le ressenti, le sens donné au vécu…) et corporels (la sensorialité, le mouvement, la communication infra-verbale, l’expression gestuelle…).119 »
64Il s’agit donc d’agir en direction du psychisme et non plus d’un ensemble psychomoteur comme dans la TAC. L’élément psychomoteur est ici considéré dans sa dimension instrumentale : il permet d’atteindre le psychisme de l’individu. Mais ce n’est pas l’amélioration psychomotrice qui est visée. Un tel positionnement s’explique par les professions d’origine des fondateurs de la SFE (psychologues et psychothérapeutes) et de leur filiation théorique, allant chercher du côté de la psychanalyse, de la psychodynamique, des thérapies humanistes. On comprend aisément que, malgré leurs différences, la FENTAC perçoive la SFE comme un organisme concurrent : la désignation thérapeutique était jusque-là l’apanage des « thérapeutes avec le cheval », ce que la SFE se propose également de faire. Si la FENTAC a trouvé dans la SFE un challenger sérieux, Handi’Cheval s’est également vu disputer sa juridiction. En effet, la Fédération française d’équitation propose depuis 2009 le brevet fédéral d’encadrement équi-handi. Ce brevet est accessible aux professionnels titulaires d’un diplôme d’animation ou d’enseignement des activités équestres et licenciés à la FFE. Conçu « pour répondre de manière pragmatique aux besoins de terrain des enseignants d’équitation120 ». Le monde de l’équitation fait alors une réapparition remarquée dans le circuit cheval121.
65Avec l’arrivée de la SFE et de la FFE, on observe une nouvelle fois la dynamique de segmentation professionnelle à l’œuvre dans le milieu du soin par le contact animalier. L’histoire de l’utilisation thérapeutique du cheval dans un cadre professionnel donne à voir, en effet, une succession d’actes de sécession et d’alliances vis-à-vis des professions établies (celles du monde médical et celles du monde équestre). La proposition d’Anselm Strauss [1992] consistant à analyser les segments d’une profession comme des mouvements sociaux (politiques, religieux, réformistes) trouve ici toute sa force. Les segments professionnels sont porteurs d’une idéologie et leur développement correspond à l’affirmation de la capacité de cette idéologie à représenter l’identité professionnelle et à organiser les tâches que la profession doit accomplir. Ici, on voit bien que chaque évolution du circuit cheval, chaque nouvelle dénomination, chaque nouvelle organisation professionnelle, affirme une idéologie particulière, tout autant à propos des objectifs de l’activité (thérapeutique, récréationnel, sportif), que concernant la vision du cheval (monture, corps, psyché), ou bien le type de problématique visée par l’activité (physique, mentale, psychomotrice). Si j’ai présenté cette évolution aux États-Unis uniquement à travers des actes de rupture, l’exemple français permet de comprendre les héritages reçus par chaque nouvelle pratique, comme le montre la figure 16.
Figure 16 : Héritages et ruptures du circuit cheval dans le contexte français

66Agencés chronologiquement, on identifie les emprunts que chacune de ces pratiques a revendiqués vis-à-vis de la précédente. Le terme outillage recouvre les techniques utilisées pour atteindre des objectifs thérapeutiques. Ces outillages et objectifs partagent plusieurs dimensions communes. On constate aussi un phénomène de transformation des objectifs en outillages lors du passage d’une pratique à une autre. Ainsi, la RPE utilise les techniques classiques de l’équitation pour atteindre des objectifs de rééducation motrice. La Thérapie Avec le Cheval, quant à elle, se réapproprie des techniques de rééducation motrices pour accomplir un soin où aspects psychiques et moteurs se mélangent, et où l’amélioration des deux est visée. Enfin, l’équithérapie revendique le cadre conceptuel de la TAC, notamment la question de la présence psychique du cheval, et l’utilisation de techniques de psychomotricité, essentiellement dans le but de soigner la psyché. Cette évolution est celle d’une montée en thérapie, qui se caractérise donc par une série d’opérations de conversion.
67Notons qu’à chacune de ces opérations de conversion, une autre image du cheval est défendue. Dans la RPE, le corps de l’animal soigne, mais à la condition que le contact entre le patient et l’équidé se fasse selon les cadres de l’équitation : la monte académique est au cœur de l’activité. La TAC libère le cheval de ces cadres, mais conserve l’idée que le contact corporel est important : tous les à-côtés de la monte (préparation, toilette, pansage etc) impliquent un contact physique entre le patient et l’équidé, qui peut être aussi bénéfique que le fait d’être sur son dos. L’introduction du psychique intervient : le contact corporel peut être important dans la mesure où il est signifiant pour le patient. Peu importe sa nature au final. Mais plus encore, le fait d’être avec l’animal permet au patient de profiter de sa présence, de projeter des choses sur lui. De la même façon, on insiste sur l’idée que l’animal exprime des comportements intéressants en dehors du cadre de l’équitation : ces comportements témoignent plus de son individualité et permettent une rencontre entre l’animal et le patient. L’idée de médiation est présente, et elle est reprise par l’équithérapie qui en fait sa base conceptuelle : le cheval a une individualité et une présence, et c’est dans cette mesure qu’il peut servir de médiateur entre les soignants et les soignés. Le panorama français du circuit cheval rappelle donc celui des États-Unis. Là encore, le passage de l’équitation sportive adaptée à la thérapie donne à voir une évolution dans la représentation des chevaux : corps avec la RPE, corps et psyché avec la TAC, et psyché avec l’équithérapie. Mais, en observant les continuités entre ces pratiques, on a pu voir que la montée en thérapie ne faisait pas qu’enregistrer des transformations plus globales du rapport au cheval : l’importation des pratiques équestres, puis simplement équines, dans le monde de la thérapie a soutenu l’apparition de nouveaux rapports et de nouvelles représentations du cheval de manière très active.
Figure 17 : Montée en thérapie du circuit cheval et représentations du cheval

CIRCUIT CHIEN/CIRCUIT CHEVAL : ÉVOLUTIONS CROISÉES
68Ce passage du sport adapté à la thérapie a entrainé des bouleversements dans les représentations et dans les pratiques des relations humains/équidés. En cela, ces bouleversements font écho à ceux connus au sein de la culture équestre - ou plutôt des cultures équestres. Selon Jean-Pierre Digard [1999, 2009b], le statut du cheval est progressivement assimilé à celle d’un animal de compagnie, se rapprochant de plus en plus du chien, animal qui depuis 1950, est majoritairement appréhendé en tant que tel. Digard relève notamment les ambitions impérialistes du modèle canin de l’animal de compagnie, en voie de prendre le pas sur les autres modes de relations à l’animal. Observant le phénomène du point de vue du monde équestre, Digard constate d’une part que tout un ensemble de « nouveaux cavaliers » (qui pratiquent une monte de loisir) entretiennent avec le cheval des rapports proches de ceux des propriétaires d’animaux de compagnie (valorisation de l’affectivité, de l’individualité, oisiveté et inutilité122). D’autre part, les nouvelles pratiques d’équitation (équitation « de plaisir », équitation éthologique, « chuchoteurs ») intègrent des éléments qui, selon Digard [2004], rapprochent le cheval du chien : le travail en longe, à pied, à côté du cheval, à distance… Tous ces éléments, que l’on rencontre dans certaines pratiques de soin par le contact équin, évoquent les sports canins, comme l’agility ou le cani-cross, ou encore l’éducation canine. Digard conclut donc à une « canisation » des rapports au cheval, débouchant à terme sur le modèle de l’animal de compagnie appliqué au cheval. La sortie progressive des rapports anthropo-équins des cadres de l’équitation sportive serait un des signes de ce phénomène : après avoir été animal de trait, animal de consommation, le cheval trouvait dans l’équitation sportive un renouvellement de son utilité sociale. Mais le glissement vers le statut d’animal de compagnie signerait la mort de cette utilité : ce qui caractérise en effet l’animal de compagnie selon Digard est le fait d’être inutile, c’est-à-dire de ne pas avoir d’autre utilité que le bonheur et la satisfaction de son propriétaire. Un récent projet de loi français semble lui donner raison, puisqu’il vise « à modifier le statut juridique du cheval en le faisant passer d’animal de rente à animal de compagnie » [Luca, Ferrand, et al., 2010]. La lecture de l’exposé des motifs de cette loi va dans le sens d’une assimilation juridique du chien et du cheval : le texte insiste sur le fait que « rien ne différencie plus le chien (animal de compagnie) du cheval (animal de rente). » Chiens et chevaux sont tout autant outil de travail, bien commercial, agrément pour l’humain, et compagnon de loisir, dit le texte du projet. Mais l’argumentaire thérapeutique y occupe une place centrale : plus que tous les autres motifs, les qualités thérapeutiques du contact équin sont l’objet d’un paragraphe entier et servent à illustrer la nouvelle « nature » de la relation qui unit humains et chevaux. Selon les rédacteurs, ces derniers sont « bien plus que des animaux » lorsqu’ils sont inclus dans un travail thérapeutique : ils sont des « soutiens physiques et psychiques. » On voit encore que la montée en thérapie du rapport aux chevaux correspond à leur montée en personnalité, à leur intégration progressive dans une communauté anthropologique élargie. Il est également intéressant de noter que ce passage du statut d’animal de rente à celui d’animal de compagnie est défendu en référence à ce nouveau travail qu’effectuent les « chevaux thérapeutes ». Ainsi, ce qui catalyse le changement de statut du cheval n’est pas tant le fait qu’il soit ou non reconnu comme animal de travail mais la nature de son travail. Cela questionne la théorie de l’inutilité des animaux de compagnie de Digard : le passage vers le statut d’animal de compagnie ne se traduit pas pour les chevaux par une sortie hors de l’utilité sociale, mais bien par une redéfinition de cette utilité. Devenant animaux de compagnie, les chevaux ne deviendraient pas inutiles, mais utiles autrement. C’est au nom de cette nouvelle forme d’utilité sociale (servir la santé humaine) que les chevaux peuvent être extraits légitimement de leur statut d’animaux de rente. La thématique de la santé humaine comme un opérateur majeur du changement social, comme « bien en soi » [Dodier, 2003, 2005], est ici illustrée.
69L’histoire du soin par le contact équin est exemplaire de ce phénomène. De l’équitation adaptée à l’équithérapie, en passant par la Rééducation par l’équitation et la TAC, on assiste à la libération progressive de la nécessité de soumettre le corps du cheval aux activités équestres. C’est un mouvement qui remet en cause le monopole de l’équitation sur les contacts entre humains et équidés. Dans ce mouvement, le recours à l’argumentaire sanitaire est essentiel. Outre la grande légitimité dont jouit l’objectif humaniste de servir la santé humaine, les différentes conceptualisations mises en œuvre pour l’atteindre jouent également un rôle déterminant. En effet, en observant la montée en thérapie du circuit cheval, on voit que chaque redéfinition du statut du cheval s’est faite au nom d’objectifs thérapeutiques précis, propres aux disciplines mères de chacune des pratiques (kinésithérapie pour la RPE ou l’hippothérapie, psychomotricité pour la TAC, psychothérapie pour l’équithérapie ou l’EFP/EFL). Sans l’inflexion de l’activité équine par les cadres conceptuels de ces disciplines paramédicales et leurs objectifs propres, la revendication d’un autre mode de relation au cheval serait précisément passée pour une simple revendication ; sans justification autre que celle de satisfaire l’agenda de personnes ayant à cœur de sortir le rapport au cheval du joug de l’équitation académique. Le recours à l’argumentaire thérapeutique permet, d’une part, de dépersonnaliser la promotion d’une nouvelle modalité relationnelle avec l’animal. Au-delà de la force symbolique du statut de thérapeute, il offre surtout la possibilité de parler au nom d’une autre communauté que celle des pratiquants de l’équitation, et donc de porter un autre discours sur le cheval et sa pratique sans entrer en dissidence. D’autre part, il permet d’enrôler un nombre important de personnes dans la défense de l’importance de cette modalité relationnelle ; notamment les usagers. Convaincus ou soignés par modèle de relation anthropo/équin, tel qu’il se donne à voir dans les versions les plus thérapeutiques du soin par le contact équin, ceux-ci en deviennent les meilleurs ambassadeurs. Ainsi, le développement de ces pratiques fait bien plus que de simplement témoigner, ou faire écho à des changements plus globaux que connaissent les rapports humains/chevaux : elles sont parmi celles qui initient le plus activement ces bouleversements.
70Cette exploration du circuit cheval aura permis d’identifier ce rôle actif de la montée en thérapie dans l’évolution des représentations et des pratiques anthropozoologiques. Pour pouvoir appliquer cette analyse au soin par le contact animalier en général, comparons circuit chien et circuit cheval.
71On peut retenir plusieurs éléments communs aux évolutions de ces deux circuits.
72D’abord, on remarque dans les deux cas l’antériorité de pratiques mettant en jeu animaux et personnes handicapées. Pour le circuit chien, il s’agit des pratiques d’assistance qui ont fortement influencé le développement des pratiques d’intervention. Pour le circuit cheval, c’est l’équitation adaptée pour personnes handicapées qui a permis à des thérapeutes de s’intéresser aux bienfaits du contact équin. Ces pratiques sans vocation thérapeutique bénéficient d’un développement plus avancé en termes de professionnalisation, de reconnaissance gouvernementale et sociale, que les pratiques explicitement thérapeutiques. Des textes de lois entérinent l’existence des animaux d’assistance : la loi Americans with Disability Act votée en 1990 aux États-Unis et la loi Handicap du 11 février 2005 en France123. Ces deux textes soutiennent l’idée d’un droit à l’aide animalière pour les personnes handicapées, ce qui a pour effet de lever les restrictions d’accès des animaux à certains espaces privés ou publics. La loi française intègre, de plus, le principe d’une compensation financière pour l’assistance animalière. Suite à ces textes, les acteurs du soin par le contact animalier se sont mobilisés pour réaffirmer la proximité entre pratiques d’assistance et d’intervention ; et signaler que si les unes bénéficiaient d’une reconnaissance officielle, les autres devaient également être prises en compte. Ainsi, la visibilité et la reconnaissance des chiens d’assistance semblent œuvrer à la promotion des chiens d’interventions, sans empiéter sur leur juridiction. En revanche, l’équitation à vocation thérapeutique vit dans l’ombre de l’équitation adaptée. En effet, il y a clairement un marché cheval et handicap qui attire les moniteurs d’équitation, faisant de la concurrence aux thérapeutes utilisant le cheval, lesquels peinent à faire valoir leurs spécificités auprès des institutions de soin. Et les textes de loi sur le handicap ne changent pas grand-chose, car malgré leur volonté généraliste, force est de constater que ces textes ne concernent que les chiens : les chevaux n’assistent pas des personnes handicapées dans leur vie quotidienne, et encore moins dans l’espace public. Le cadre juridique n’aide dans les pratiques d’intervention équine à régler la dispute juridictionnelle qui l’oppose au sport adapté.
73Ensuite, c’est la question du handicap physique qui est à l’origine de la rencontre avec l’animal. Le circuit cheval est clairement marqué par un mouvement chronologique allant des troubles physiques vers les troubles psychiques, qui correspond aussi à une montée en thérapie. De l’absence de dimension thérapeutique, à la thérapie par destination jusqu’à la thérapie par vocation. Dans le circuit chien, on retrouve cette évolution : au départ, les pratiques d’assistance canine concernaient en priorité des personnes handicapées physiques, puis elles se sont orientées peu à peu vers le handicap mental. Les pratiques d’intervention canine ont d’ailleurs débuté avec ce type de handicap, et leur montée en thérapie s’est faite à partir de lui. Aujourd’hui, les pratiques chien et cheval mélangent largement le travail sur psychique et sur le mental, mais s’attachent plutôt à résoudre des problématiques d’ordre psychiques.
74Cette double évolution vers le psychique et la thérapie a été accompagnée d’une montée en personnalité des animaux. En effet, lorsque l’on s’intéresse aux cahiers des charges des animaux de soin, on s’aperçoit que c’est bel et bien leur personnalité qui est mise en avant : leur capacité d’initiative, leur prévisibilité, leur caractère, leur individualité sont autant de compétences valorisées dans l’accomplissement d’une pratique soignante. Alors que dans les pratiques d’assistance, pour le circuit chien, et le sport adapté, pour le circuit cheval, il était plutôt question des qualités techniques des animaux, permettant de réaliser une activité non soignante en elle-même. Peu à peu, ces qualités techniques de l’animal, comme support d’activité, ont laissé la place à des qualités interactionnelles, censées assurer la sécurité et la positivité d’une rencontre entre l’humain en souffrance et l’animal. Plus les pratiques se sont orientées vers la thérapie par vocation, plus les animaux de soin ont été appréhendés comme des partenaires relationnels, comme des êtres qui comptent en tant qu’individus. Globalement, on peut dire que le mouvement de montée en thérapie des relations anthropozoologiques tend vers le développement de rapports plus individualisés entre humains et animaux, respectueux et affectifs, impliquant une communication et une compréhension réciproques : l’animal n’est jamais une chose, c’est toujours une personne, un compagnon. Le terme compagnon renvoie à un modèle de relation axé sur la complicité entre un humain et un animal, impliquant des interactions répétées entre eux, et une communication accrue se passant souvent de dispositif matériel. Cette complicité et cette communication s’éprouvent de surcroît dans l’accomplissement conjoint d’une activité (comme l’agility, dont Haraway [2008] fait la figure paradigmatique du compagnonnage). Reprenant la terminologie de Deleuze et Guattari [1980] à propos du devenir animal, Vinciane Despret [2002a] insiste pour dire que c’est dans l’activité que l’humain et l’animal deviennent « autre chose » ensemble : ce n’est pas l’humain qui devient animal ou l’animal qui s’humanise, les deux sont dans un devenir ensemble. C’est clairement ce modèle du compagnonnage, du devenir ensemble qui est à l’œuvre dans les univers qui nous intéressent. L’enjeu de la constitution d’une filière du soin par le contact animalier est de faire advenir des compagnons, des animaux et des humains qui partagent des liens forts, d’attention réciproque, développés dans l’accomplissement d’une activité conjointe et pouvant être mobilisés pour produire des effets bénéfiques. En effet, le modèle relationnel du compagnonnage dont on cherche à sanctionner l’existence chez les humains et les animaux soignants est celui-là même que l’on cherche à reproduire avec les soignés. Dit autrement, le modèle de relation que le thérapeute (ou le handler) entretient avec son animal est celui que l’on veut faire intégrer aux patients/bénéficiaires. Ce modèle relationnel du compagnonnage est conçu comme étant propice aux bénéfices thérapeutiques ; ainsi, on encourage les patients à l’actualiser.
75S’il est commun aux deux circuits, ce mouvement vers le compagnonnage s’accomplit de manière différente pour le chien et pour le cheval. Comme l’a expliqué Donna Haraway [2008], le compagnonnage est lié à un faire ensemble : c’est dans l’action conjointe que l’on devient compagnons l’un pour l’autre. Pour le circuit chien, on voit qu’il y a un mouvement vers l’activité : en effet, la professionnalisation de l’activité thérapeutique incluant le chien passe par des standards et des processus de labellisation qui empruntent largement leurs cadres au sport canin (agility, canicross). Plus précisément, ces sports canins sont l’extension sportive d’un régime relationnel, d’une sociabilité, plus classiques entre maître et chien : on peut voir l’agility comme une promenade sur-vitaminée, dans laquelle les jeux classiques qu’un maître accompli avec son chien (courir avec ou après son chien ou lui lancer un bâton) sont formalisés de manière à faire partie d’une activité impliquant règles et performances. Ainsi, c’est ce modèle relationnel, formalisé par les sports canins, qui est sanctionné par la labellisation du circuit chien : c’est celui-ci qui ouvre les portes du travail thérapeutique aux chiens et à leurs maîtres. La professionnalisation de ce circuit passe donc par une montée en activité. Cette entrée dans l’action fait sortir la relation au chien du cadre de l’oisiveté dans laquelle on peut parfois la caricaturer [Digard, 1999]. Alors que dans le circuit cheval, la professionnalité des thérapeutes passe par un détachement du modèle relationnel de l’équitation et une valorisation de la présence de l’animal aux dépens de l’activité préalablement formalisée. Ce mouvement s’explique par le fait que dans le circuit cheval, on part de l’activité : les rapports entre humains et équidés sont envisagés uniquement sous cet aspect de faire ensemble. Ce qui ne revient pas à dire que la montée en thérapie du circuit cheval abandonne ce faire ensemble : il redéfinit ce que veut dire « faire », élargit ses cadres, en réintroduisant l’idée d’une coprésence entre humain et animal qui fait quelque chose. Devenir compagnon pour le cheval, cela passe par le détachement vis-à-vis d’un modèle d’activité préalablement formalisée de l’équitation. Dans les deux cas, il est question de revaloriser une sociabilité classique avec l’animal. Dans la partie suivante, on verra que si les pratiques de soin par le contact animalier intègrent toutes une partie d’activités formalisées par exemple sous la forme de jeux avec l’animal ou de promenades, elles comprennent également de longues séquences de soin : brossage, nourrissage de l’animal, nettoyage, caresses, etc. Ces séquences font partie intégrante de la séance et on leur attribue des vertus tout aussi bénéfiques qu’aux activités : tous ces gestes de soin nécessitent une habileté motrice de la part des patients (tenir une brosse n’est pas simple pour certains), une force physique qu’il faut apprendre à doser, et de nombreux gestes techniques (accrocher une laisse par exemple). En outre, ces moments de soin permettent de développer chez les patients la conscience de l’existence d’autres êtres, ayant besoin que l’on s’occupe d’eux, comme eux-mêmes. On cherche à leur faire intégrer une posture de sollicitude et de soin vis-à-vis des autres. Cette valorisation du soin et de l’attention ordinaire à l’animal est au cœur de l’évolution conjointe des circuits chien et cheval vers le régime de compagnonnage. Plus précisément, puisque ce régime se caractérise par un devenir ensemble, on comprend qu’il implique une attention au proche, au compagnon, à l’écoute de ses besoins ordinaires, ici et maintenant. En ce sens, il se rapproche des analyses féministes définissant la notion de care comme une posture de sollicitude radicalement située, caractérisée par une attention à l’ordinaire, au banal, au proche, à l’être de proximité [Laugier, 2009 ; Damamme & Paperman, 2009]. Le régime de compagnonnage intègre cette posture du care, et la revalorisation des à-côtés de la pratique et/ou de ses aspects les plus ordinaires par l’insertion de ces activités dans un cadre thérapeutique témoigne d’une volonté de visibilisation de ce qui est habituellement invisible dans une activité, ou identifié comme peu glorieux. Pour reprendre la terminologie des économies de la grandeur [Boltanski & Thévenot, 1991], à travers le recours au cadre thérapeutique, se joue un grandissement de l’ordinaire. On le voit bien à travers la montée en thérapie du circuit cheval qui s’éloigne de l’équitation et attribue une valeur thérapeutique à ce qui n’est pas censé être le cœur de l’activité équestre. Ainsi, peut-on en partie donner raison à J-P Digard lorsqu’il évoque la canisation des rapports au cheval : il y a bien un modèle relationnel qui semble se diffuser entre le monde du chien et celui du cheval. En revanche, comme on vient de le voir il ne correspond pas, terme à terme, au modèle de l’animal de compagnie, mais plutôt à celui du compagnonnage. Par ailleurs, il n’est pas certain que la diffusion de ce modèle provienne unilatéralement du circuit chien : on a bien montré que le circuit cheval cherchait surtout à se détacher d’un modèle équestre dominant sans pour autant se joindre à la communauté HAI et au circuit chien. En grande partie, le mouvement vers le compagnonnage équin s’est fait en interne, en refusant les pressions intégratives du milieu chien. Enfin, le développement des sports canins n’est pas sans lien avec le monde du cheval : l’agility par exemple est l’adaptation directe d’une pratique équestre reconnue, à savoir le concours de saut d’obstacles. Le monde du cheval peut donc parfois servir d’inspiration à celui du chien. Peut être qu’au lieu de parler de canisation des relations humains/animaux faudrait-il évoquer un mouvement plus général vers le compagnonnage interspécifique, dont le soin par le contact animalier serait un des rouages importants.
DES FORMATS ET DES IDENTITÉS PROFESSIONNELLES NON STABILISÉES
76Pour conclure cette partie j’aimerais insister sur la difficile stabilisation de la filière du soin par le contact animalier. Si, en effet, on l’a présentée dans ses aspects les plus fonctionnels, en soulignant ce qui marchait, il ne faudrait pas pour autant occulter la grande fragilité de cette filière : l’économie du soin par le contact animalier est encore relativement précaire, et même si les vocations se font de plus en plus nombreuses, elles rencontrent un nombre d’obstacles considérable. La professionnalité de ces pratiques est loin d’être un acquis, et ses acteurs doivent sans arrêt repenser leurs stratégies pour être reconnus officiellement, trouver une place et un marché. Dans l’espace francophone, la stabilisation de la filière semble encore plus problématique qu’aux États-Unis, comme en témoigne l’évolution des dénominations de la pratique124.
Table 4 : Évolution des terminologies dans l’espace francophone

77Il est frappant de voir qu’en une dizaine d’années l’évolution de ces terminologies a franchi globalement les mêmes étapes que l’espace anglophone en trente ans : d’une expression duale (zoothérapie) accolant l’animal et la thérapie (sans espace, ni trait d’union), on est passé à une thérapie assistée/facilitée par l’animal, très vite remplacée par des activités associant l’animal. Le seul niveau terminologique rend compte de la difficile stabilisation de la filière francophone. De plus, l’originalité par rapport au monde anglophone réside dans l’abandon récent du terme thérapie au profit de médiation animale. Cela donne une idée du contexte dans lequel cette filière du soin par le contact animalier tente de se développer. Pourtant, le modèle américain a été rigoureusement importé dans l’hexagone par les acteurs du circuit chien, qui cherchaient, comme leurs homologues outre Atlantique, à mettre en place une filière généraliste du soin par le contact animalier. Ces acteurs sont à peu près les mêmes que dans le monde anglosaxon : issus du circuit chien, en lien avec la communauté HAI, et souhaitant fédérer le maximum de personnes autour d’eux, pour mieux se placer en position d’autorité sur la filière. Dans le rôle de l’HAIO, on trouve l’AFIRAC, créée à la fin des années 1970, sous l’impulsion de l’industriel Unisabi (devenu Mars). L’association fut d’abord présidée par un vétérinaire, Ange Condoret, spécialisé dans les animaux de compagnie et qui avait à cœur de développer les recherches autour du soin par le contact animalier, notamment auprès des enfants [Condoret, 1973]. Il fut d’ailleurs une figure importante des recherches sur les IAT, et collabore avec Boris Levinson, et Hubert Montagner, directeur de recherche à l’INSERM, en psychophysiologie, qui sera à son tour président de l’AFIRAC. Le troisième et dernier président de l’association, Didier Vernay est également un scientifique (neurologue) ; ce qui contribue à diffuser l’image de l’AFIRAC comme prioritairement un organisme de recherche. Outre ses nombreuses actions autour de la question de l’animal en ville 2003], l’association a un rôle très important dans la mise en place d’une filière de soin par le contact animalier. D’une part, elle favorise l’émergence et la visibilité des recherches sur les HAI, en organisant la cinquième conférence internationale sur le sujet (la première sur le sol européen125) et en publiant plusieurs ouvrages126 (souvent signés par des membres de l’association). D’autre part, l’association fera le relais entre les expériences américaines et le contexte français. Ayant très tôt perçu que le chien d’assistance pour personnes handicapées était une vitrine pour promouvoir les animaux de compagnie en général, l’AFIRAC participe activement au développement de la pratique sur le sol français127. Le format chien d’assistance a aussi servi de base au chien d’intervention, puisque l’association engagera plusieurs expériences d’introduction de chiens éduqués (réformés) dans des établissements pour personnes âgées [Vuillemenot, Ed., 1997] ; expériences présentées comme des prémices de la Thérapie facilitée par l’animal (TFA). Un groupe de réflexion autour de cette question est d’ailleurs initié par l’AFIRAC : le GRETFA (Groupe de recherche et d’etude sur la thérapie facilité par l’animal) regroupe, autour de Didier Vernay, plusieurs personnes (vétérinaires, psychologues, éthologues…). Son but est de définir des cadres pour la pratique du soin par le contact animalier, et de développer une labellisation s’inspirant du modèle américain. Mais très vite, ce groupe se heurte aux conflits liés à l’utilisation du terme thérapie, et décide de parler, à l’instar de la Delta Society, d’Activités associant l’animal. La politique de la thérapie aux thérapeutes est également bien respectée : seuls les thérapeutes patentés peuvent prétendre pratiquer. À l’époque tout portait en effet à croire que cette politique était la bonne puisqu’elle avait permis aux pratiques incluant le cheval d’acquérir une certaine autonomie et une reconnaissance. Le fait d’être en relation étroite avec le développement de la psychomotricité et de la kinésithérapie, pratiques paramédicales reconnues, avait préservé le circuit cheval des difficultés à avoir à se définir une identité professionnelle : les thérapeutes avec le cheval, comme les équithérapeutes, sont d’abord des thérapeutes. Mais la nouvelle réglementation sur le statut de psychothérapeute porte un coup à cette stratégie, en remettant en cause le statut de thérapeutes déjà en place et en accroissant le pouvoir des autorités médicales sur le paramédical [Freidson, 1984]. En effet, depuis le début des années 2000, la réglementation concernant l’utilisation du titre de thérapeute est au centre de nombreux débats parlementaires. Sous l’impulsion de Bernard Accoyer notamment, le parlement a fait voter plusieurs textes visant à encadrer les pratiques de psychothérapie, en vue d’accentuer le contrôle exercé par le monde médical [Brusset, 2005]. Suite à ces textes, psychanalyse, psychologie clinicienne et psychothérapies diverses, qui bénéficiaient d’une relative autonomie et se régulaient par un système de contrôle par les pairs, se voient inféodées aux cadres conceptuels de la psychiatrie. Ce contrôle juridique de la profession de psychothérapeute par la profession médicale est doublé d’un contrôle épistémologique. La publication en 2004 du rapport de l’INSERM sur l’évaluation des psychothérapies a en effet indiqué clairement que les seules pratiques qui méritaient le titre de thérapie étaient celles qui se rapprochaient du modèle de la médecine somatique128. Là encore, le poids de la profession médicale (biomédicale en l’occurrence) est renforcé. Dans ce contexte de crispation, la politique de la thérapie aux thérapeutes n’est plus la voie royale pour permettre la reconnaissance d’une pratique comme le soin par le contact animalier, portée majoritairement par des professionnels paramédicaux : si seuls les médecins peuvent exercer la thérapie assistée par animal, la communauté du soin par le contact animalier se trouve réduite à une poignée d’individus. Les ergothérapeutes, kinésithérapeutes, psychothérapeutes, infirmières, psychomotriciens forment en effet la base professionnelle de cette communauté en France ; ils représentent les éléments les plus légitimes vis-à-vis de l’autorité médicale, mais on ne leur reconnait pas vraiment la possibilité de définir par euxmêmes ce qui relève ou non du thérapeutique. L’esprit de ce changement de réglementation, qui laisse augurer une reprise en main forte par l’autorité médicale, n’est clairement pas au service de la professionnalisation du soin par le contact animalier sous l’angle du thérapeutique. L’apparition de l’expression médiation animale n’est pas étrangère à cette nécessité de faire profil bas vis-à-vis du thérapeutique. Depuis 2005129, la médiation animale est devenue sans doute le terme le plus utilisé dans le milieu francophone du soin par le contact animalier. Le terme discret médiation animale, qui permet d’accorder une qualité spécifique à l’animal sans en faire un thérapeute, fait l’objet d’un consensus très large en France. Il présente l’avantage de sortir le soin par le contact animalier du seul champ médical, et de ne plus exclure le milieu du travail social et de la pédagogie, qui eux aussi peuvent avoir recours à l’animal dans leurs pratiques. D’autre part, il permet de se rapprocher d’autres pratiques à médiation comme l’art-thérapie ou la thérapie par médiation corporelle. Son apparition rend bien compte d’un besoin de fédérer largement et de faire masse dans un contexte de contrôle accru des activités de soin. Dans ce sens, elle correspond également à un rapprochement entre le circuit chien et le circuit cheval. Par exemple, la Fédération internationale de thérapie et relation d’aide à médiations est née en 2007 à l’initiative de la Fédération Est de thérapie avec le cheval, mais regroupe en son sein des associations promouvant l’utilisation du chien. De la même façon, le Groupe d’étude et de recherche sur la médiation animale (GERMA), mis en place autour de Didier Vernay pour faire suite au GRETFA, intègre aussi bien des acteurs du monde du chien que ceux du monde du cheval. La création en 2009-2010 du Diplôme Universitaire Relation d’aide par la médiation animale sous l’égide du GERMA, entérine ce principe de multispécificité, en dispensant des enseignements concernant aussi bien chiens que chevaux.
78On le voit, l’apparition de médiation animale témoigne des nombreux changements qu’a connus la filière française du soin par le contact animalier au milieu des années 2000. Parmi ceux-ci, on note également l’affaiblissement de l’AFIRAC et la montée en puissance de la Fondation Sommer comme organisation pourvoyeuse de fonds et de visibilité pour cette filière. Si l’AFIRAC était l’exemple typique d’une HAIO (financée par l’industrie, axée sur la communication et l’expertise active), la Fondation Sommer constitue la touche Humane Education qui manquait au tableau français pour être totalement représentatif de la communauté HAI. Établie en 1971, la Fondation a été initiée par Adrienne et Pierre Sommer, couple de riches industriels ardennais130. Sa mission première fut de proposer des actions éducatives à :
« Des enfants de 7-11 ans afin, d’une part, de les sensibiliser à la connaissance des animaux et à travers elle au respect de la vie et des autres, et d’autre part de leur enseigner leurs responsabilités quand ils possèdent un animal de compagnie131. »
79On le voit, cette mission est proche de la philosophie de l’Humane Education, à travers l’association entre éducation des enfants et respect de l’animal. Sur la forme, la Fondation se rapproche d’une organisation importante dans le milieu de l’Humane Education et dans la structuration de la communauté HAI : la Fondation Latham, dont les actions visent à la fois à promouvoir le rôle de l’animal auprès des enfants et à développer les pratiques de soin par le contact animalier132. La Fondation Sommer intègre également ces deux missions : sans abandonner ses missions éducatives originelles, elle s’intéresse depuis 2003 aux activités associant l’animal. Passée entre temps sous l’égide de la Fondation de France, la Fondation se lance alors dans une entreprise d’état des lieux des initiatives de soin incluant l’animal sur le territoire français à travers plusieurs études statistiques ; elle finance de nombreux colloques dont celui de Bourg-en-Bresse en 2005, des thèses et des recherches (dont l’inventaire bibliographique qui a servi de base à la partie I de ce travail). En outre, un appel à projets a été lancé en 2003 visant à soutenir les initiatives de soin par le contact animalier, ouvert à la fois à des professionnels en institutions de soin et à des associations. La Fondation a ainsi financé plus de 150 projets, dans les domaines du sanitaire, du social et de l’éducatif. Recherches, pratiques, formations, publication, documentation, elle est sur tous les fronts, et semble se placer en tant qu’organisme incontournable dans le paysage hexagonal du soin par le contact animalier. Cette place de plus en plus importante s’explique notamment par l’affaiblissement de l’AFIRAC. En effet, depuis 2005, le sponsor historique de l’association, Mars, s’en est progressivement désinvesti financièrement. La Fondation Sommer prend le relais. La conséquence de ce changement de donne tient à l’ouverture multispécifique qu’il autorise : plus que l’AFIRAC, la Fondation Sommer a la possibilité de ne pas se limiter à la promotion de pratiques incluant des animaux de compagnie, et en particulier des chiens. La Fondation peut avoir un positionnement plus généraliste, ouvert notamment sur les chevaux. Ainsi, elle sera très investie dans la formalisation d’un réseau de praticiens et de chercheurs autour de la notion de médiation animale. La Fondation Sommer s’est notamment montrée très active après le vote de la loi de 2005 sur le handicap133. Cette loi entérinait le principe d’une compensation financière pour les aides animalières aux personnes en situation de handicap : une (modeste) allocation mensuelle est versée aux personnes pour les aider à entretenir leur animal d’assistance. Le texte, même s’il ne spécifie pas vraiment le type d’animal dont il est question, est clairement une reconnaissance officielle du caractère essentiel des chiens d’assistance pour les personnes handicapées. En vertu du principe d’accessibilité généralisée, le nombre des lieux publics auxquels les animaux d’assistance ont accès est fortement augmenté. La loi de 2005 fait évoluer une législation qui avait jusque-là été plutôt portée sur l’accessibilité des seuls chiens guides d’aveugle aux espaces publics. Elle élargie le périmètre et fait bénéficier les chiens d’assistance pour personnes en fauteuil roulant (formés par Handi’Chiens) du même droit d’accessibilité. De plus, la loi délègue la labellisation des chiens éligibles à la compensation financière aux associations déjà en place (les Écoles de chiens guides d’aveugles et les centres Handi’Chiens) : la validité de leurs méthodes d’éducation est officiellement reconnue. Les acteurs du soin par le contact animalier ont bien perçu que cette loi pouvait être l’occasion de valoriser leurs pratiques. L’idée que les chiens d’assistance représentaient un excellent cheval de Troie pour les chiens d’intervention était présente dans le milieu depuis longtemps déjà [Kolher & Rivière, 2006]. Avec la loi de 2005, cette stratégie a trouvé une nouvelle occasion de s’éprouver à travers l’organisation par la Fondation Sommer d’une journée d’étude sur le thème les aides animalières : Animaux au service du handicap. Il est à noter que le titre de la journée, en parlant d’aide animalière, reprend la terminologie de la loi134.
80Parmi les participants à la journée on trouve d’ailleurs un représentant des pouvoirs publics, chargé de mission à la Délégation interministérielle aux Personnes Handicapées, qu’il importe de convaincre que le domaine des aides animalières ne concerne pas que l’assistance technique au handicap physique [Wolas, 2007]. Le message qui lui est donc envoyé tout au long de la journée est celui-ci : un vaste ensemble de pratiques engageant le handicap et les troubles mentaux mobilisent des animaux. Leurs promoteurs et pratiquants ont une expérience longue et un vrai savoir-faire qu’il faut également valoriser. C’est donc une opération séduction qui est organisée pour vanter les mérites des versions plus soignantes du contact animalier : des pratiques d’assistance aux pratiques d’intervention, il n’y a qu’un pas à franchir. Le terme aide est à ce titre une bonne passerelle sémantique : plus neutre que thérapie, il va au-delà de la notion d’assistance sans exclure l’idée d’une intervention soignante. Remplacer thérapie – terme que la législation rend peu fréquentable135 – par relation d’aide – qui, lui, est inscrit dans la loi – pourrait être signe d’ajustement volontaire aux exigences des pouvoirs publics de la part du milieu du soin par le contact animalier. C’est le signe également d’une nouvelle stratégie visant à se rapprocher du monde du handicap et de l’aide à la personne, quitte à reconfigurer grandement une identité professionnelle jusqu’ici construire dans une perspective plus soignante.
81On le voit, la filière française du soin par le contact animalier est loin d’être stabilisée. Même si elle fait preuve d’inventivité pour se réorganiser régulièrement, il n’en reste pas moins que l’impression d’une identité professionnelle floue domine encore. Si bien que certains acteurs mobilisent conjointement des registres identitaires jugés peu compatibles. Par exemple, l’installation en 2003 de l’Institut français de zoothérapie (IFZ) a suscité quelques remous au sein de la communauté française. L’utilisation du terme zoothérapie, qui a posé problème, tient pour beaucoup au fait que l’IFZ est une importation du Canada, où le terme est reconnu. Mais dans une communauté française qui s’est évertuée à s’éloigner du thérapeutique, l’expression et les ambitions qu’elle sous-tend passent mal. Aujourd’hui, l’IFZ se place sous la bannière de la médiation animale, tout en se revendiquant de la zoothérapie : il concilie donc des registres identitaires que l’histoire de la filière française avait rendu plutôt exclusifs l’un de l’autre.
82On a retracé le détail de l’histoire des pratiques de soin par le contact animalier, les réseaux qui se sont constitués autour d’elles, leur difficile professionnalisation, les conflits qui ont émergé en interne et en externe… Ce faisant, j’ai voulu montrer que le développement de ces pratiques transformait radicalement l’identité sociale des animaux : la montée en thérapie du contact animalier correspond en effet à une montée en personnalité des animaux, vus de plus en plus comme des individus irremplaçables, et à ce titre dignes d’une bienveillance légitime. De la même manière, la recherche d’une professionnalité du soin par le contact animalier amène à reconfigurer les identités des humains impliqués dans ces pratiques : ces praticiens cherchent en permanence quels noms et quels cadres ils doivent donner à leur activité. Les débats autour de l’utilisation du terme thérapie rendent bien compte de cette identité qui peine à se trouver. Mais c’est bien plus qu’une question d’image qui se joue ici : ce sont également des êtres, en chair et en os, qui se trouvent créés par cette problématisation inédite des relations humains/animaux qu’est l’émergence du soin par le contact animalier. L’analyse de la filière du soin par le contact animalier montre bien que certains animaux sont transformés dans leur chair pour satisfaire les nouvelles tâches que l’on attend d’eux. Ces tâches ne se limitent pas à des actes techniques, et c’est le caractère d’un animal, ses qualités interactionnelles qui en font un être apte à être inclus dans une relation de soin. Ces qualités sont également ce qui est mis à l’épreuve chez les humains souhaitant intervenir avec l’animal : ceux-ci sont évalués sur leur capacité à interagir avec l’animal, pour le maîtriser, le laisser intervenir sans danger, et comprendre les signaux qu’il envoie. C’est bel et bien une relation qui est évaluée dans les processus de labellisation étudiés. Plus précisément : une relation de compagnonnage. Ainsi, le pluriel du sous-titre de cette partie (produire des êtres) ne désigne pas uniquement le nombre d’individus créés par la filière du soin par le contact animalier. Il souligne également le caractère dual de cette production d’êtres : lorsqu’ils sont engagés dans la filière du soin par le contact animalier, humains et animaux évoluent conjointement, ils deviennent autre chose ensemble, ils deviennent compagnons. Cette piste fait dévier quelque peu ma problématique initiale : le soin par le contact animalier n’œuvre pas uniquement au renouvellement des rôles des animaux, mais également à la transformation des humains ; qu’il s’agisse aussi bien des praticiens que des bénéficiaires de ces activités. On a dit qu’un de leurs enjeux étaient de faire intégrer aux patients un certain mode de relation à l’animal : mais plus encore, leur objectif est de faire advenir, de performer une relation de compagnonnage entre les patients et les animaux, qui les transforme conjointement. Les thérapeutes font de l’établissement de cette relation une clé de la réussite et des bénéfices de l’activité. Ainsi, pour comprendre comment on fait évoluer les animaux vers le statut de vivant-personne, il faut analyser comment les humains sont transformés en vivant-personne par les animaux.
Notes de bas de page
78 Les chiffres sur lesquels je me base concernent la France, mais il est clair qu’ils peuvent être extrapolés à l’ensemble du monde occidental. Voir [Centre d’etude et de recherche sur la philanthropie, 2005, 2006 ; Kolher & Rivière 2006 ; Perol, 2001 ; Vuillemenot, Ed. 1997].
79 Proches du milieu HAI, les écoles de chiens guides légitiment souvent leur existence en empruntant l’argumentaire de l’importance sociale du lien humain/animal, mobilisant pour cela toute la littérature HAI concernant l’impact bénéfique des chiens guides sur les interactions sociales de leur maître, et par extension sur leur bien être psychique. Voir notamment : http://www.guidedogs.com/site/PageServer?pagename=about_overview_mission
80 Mais en ce qui concerne les chiens d’assistance, c’est le partenaire humain qui bénéficie de l’assistance du partenaire animal, alors que dans le domaine de l’intervention, partenaires humains et animaux agissent ensemble en vue de produire un bénéfice chez une tierce personne.
81 [Belin, 2000] P 73. L’auteur résume ici la thèse de doctorat vétérinaire de Fabrice Clerfeuille (1988).
82 [Belin, 2000] PP 85-86. L’auteur résume ici la thèse de doctorat vétérinaire d’Isabelle Franzetti (1997).
83 À la manière de la canne blanche, le chien est pourvoyeur d’identité pour son maître, à condition qu’il soit équipé d’une manière distinctive, et non comme un chien ordinaire.
84 Lors des stages de remise de l’association Handi’Chiens, le nombre de chien est toujours supérieur à celui des bénéficiaires potentiels : il s’agit de multiplier les chances de rencontres entre les maîtres handicapés et les chiens et de s’assurer que les couples humains/chiens se forment non pas par dépit (prendre le dernier chien qui reste), mais par réelles affinités. De fait, il y a des chiens réformés à chaque fois que d’autres trouvent un maître.
85 Cette origine particulière ne signifie pas que les chiens n’ont subi aucune sélection : mon étude sur un refuge de la SPA [Michalon, 2013] m’a en effet appris que les animaux qui y séjournaient étaient constamment mis à l’épreuve en vue de leur potentielle adoption.
86 L’expression « chien parfait » est utilisée telle quelle. Voir http://www.akc.org/events/conformation/faqs.cfm
87 http://www.akc.org/pdfs/cgc/GK9GC1.pdf
88 Il se développe notamment en Angleterre, Australie, Hongrie, Danemark, Canada, Suède, Finlande et au Japon.
89 En outre, le CGCT est un bon moyen d’orienter les personnes vers les pratiques sportives qu’elle promeut par ailleurs : il fait figure de « produit d’appel » pour l’agility et l’obéissance.
90 De la même manière, la vaccination de l’animal, la preuve de check-up annuels chez le vétérinaire, et une assurance responsabilité civile pour le chien et le maître, sont des pré-requis indispensables.
91 Les deux associations sont cousines, puisque TDInc est née en 1990 à la suite d’une scission avec TDI. TDInc met en place un système de certification national comparable à celui de TDI, comptant plus de 7 500 équipes aux États-Unis, au Canada, et à Porto-Rico.
92 Voir : http://www.therapydogs.com/ Traduit et souligné par mes soins.
93 La politique de la thérapie aux thérapeutes ne signifie pas que les médecins voulant pratiquer le soin par le contact animalier devraient se passer d’une formation spécifique. La Delta Society, comme l’ensemble du monde HAI, ne souscrirait pas à de telles pratiques : son but est d’amener les professionnels du soin à utiliser l’animal, mais pas dans n’importe quelles conditions.
94 Il est d’ailleurs surprenant de constater que le terme dog therapy n’a jamais été utilisé alors que les chiens figurent en première place des espèces utilisées dans le soin.
95 En France, un livre sur les AAA, issu du milieu chien s’explique sur les raisons de sa focalisation sur le chien : « Pourquoi n’avez vous étudié le travail d’AAA qu’avec le chien ? […] Nous parions qu’à partir du modèle chien nous pourrons tirer des enseignements transposables pour les autres types de démarches d’AAA. » [Vernay, 2003] P 15. Souligné par mes soins.
96 Il faut différencier les qualificatifs équestre et équin. Équestre renvoie à l’équitation, et plus globalement à la monte des chevaux tandis que équin désigne ce qui a rapport au cheval, et aux équidés en général, en faisant abstraction de la pratique dans laquelle l’animal se trouve impliqué.
97 L’équitation a longtemps été une pratique masculine [Tourre-Malen, 2006].
98 http://fr.beijing2008.cn/spirit/pastgames/halloffame/h/n214047429.shtml
99 Il n’y avait pas de Jeux paralympiques à l’époque et Hartel concourrait donc avec des personnes non handicapées.
100 Trouvé sur le site de la Société française d’équithérapie : http://sfequitherapie.free.fr
101 Mes recherches bibliographiques sur le sujet n’ont rien donné.
102 L’association rassemble aujourd’hui plus de 6300 membres, dont un peu plus de la moitié sont des moniteurs équestres labellisés avec quelques 500 thérapeutes (santé mentale et physique) Une forte activité qui a permis à plus de 40 000 personnes handicapées (enfants et adultes) de pouvoir monter à cheval. Voir NARHA Factsheet 2009 : http://www.narha.org/PDFfiles/2009NARHAFactSheet.pdf
103 La NARHA a changé son nom en 2011 pour devenir Professional Association of Therapeutic Horsemanship International (PATH Intl.) http://www.pathintl.org/
104 Le type de carrière qu’il est possible de faire avec les formations de la NARHA est calquée et entremêlée à la carrière d’un moniteur équestre classique. Pour une description des carrières dans le monde de l’équitation en France, voir [Chevalier & Dussart, 2002].
105 Voir : http://www.narha.org/Centers/StartCenter.asp
106 Voir : http://www.americanhippotherapyassociation.org/hippotherapy/hippotherapy-as-atreatment-strategy/
107 Je pense à Barbara Glasow, Jean Tebay et Jane Copeland (Fitzpatrick). Voir le récit de la naissance de l’hippothérapie américaine par Barbara Glasow : http://www.americanhippotherapyassociation.org/hippotherapy/memory-lane/
108 Nous avons là une bonne illustration de la volonté intégrative de la communauté HAI et du circuit chien.
109 Voir : AHA Strategic Plan 2008-2011. http://www.americanhippotherapyassociation.org/about-aha/ahastrategic-plan/
110 EFMHA Newsletter, Volume 14, # 1. 2010. Voir : http://www.narha.org/SecEFMHA/
111 Voir : http://www.narha.org/SecEFMHA/
112 On pense notamment à leur rôle dans la Federation of Riding for the Disabled International [Kluwer, 2003].
113 En 1968, quatre associations (la Mutuelle générale de l’éducation nationale), la Mutuelle assurance éducation, l’Entraide Universitaire, et l’Association pour adultes et jeunes handicapés) ayant de nombreux responsables communs, avaient créé le Comité d’études et d’action pour la rééducation par l’équitation (CEARE).
114 Lallery avait, dans un premier temps, critiqué les travaux de Lubersac, notamment parce qu’il considérait que les psychomotriciens n’étaient pas légitimes pour faire monter des personnes handicapées ; seuls les kinésithérapeutes l’étaient [Aubard, 2010].
115 [Martin, 2009] Ce texte est repris à volonté dans les brochures de présentation de la FENTAC.
116 En 1991, la formation TAC est intégrée dans le catalogue de l’Association de Formation Post-Universitaire de Psychomotricité, gérant les formations continues de la faculté de médecine Pierre et Marie Curie, Paris VI.
117 http://www.handicheval.asso.fr/pdf/intervention_garciaz.pdf.
118 http://www.handicheval.asso.fr/pdf/formation%20equicien.pdf.
119 Voir : http://sfequitherapie.free.fr/ En gras dans le texte.
120 http://www.ffe.com/enseignant/Formation-continue/BFEEH.
121 Ce qui est perçu par certains comme une volonté illégitime d’appropriation de l’équitation adaptée, surtout mue par des considérations économiques : l’équitation de loisir connaissant une baisse de régime, l’accueil des populations handicapées représente un marché considérable pour les centres équestres.
122 Digard prend l’exemple de la pratique du « cheval potager », qu’on laisse dans un pré sans nécessairement le monter, mais pour le plaisir d’avoir un cheval et de s’en occuper. Selon lui, cette pratique rapproche le cheval de l’oisiveté à laquelle est condamné l’animal de compagnie.
123 « Loi n ° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. »
124 Il est question ici essentiellement du Canada francophone, de la France, de la Belgique et la Suisse.
125 La conférence a eu lieu du 15 au 18 novembre 1989 à Monaco.
126 [Bonduelle & Joublin, 1995 ; Vuillemenot, Ed., 1997 ; Montagner, Ed., 1995 ; Vernay, 2003] L’AFIRAC a soutenu également la publication du numéro spécial de la revue Le Sociographe, consacré à la relation à l’animal.
127 En finançant notamment les voyages de Marie-Claude Lebret, la fondatrice de l’ANECAH (Handi’Chiens), aux États-Unis. Pendant ces voyages, M.-C. Lebret est allée se former auprès de Bonita Bergin, qui était à l’initiative de la méthode de sélection et d’éducation de ces chiens d’assistance.
128 Voir : INSERM. 2004. Psychothérapies, trois approches évaluées, Synthèse du rapport d’expertise. Le document est indisponible sur le site de l’INSERM, mais trouvable sur de nombreux sites de professionnels « psy. » Voir également les réactions de certains acteurs du monde « psy » suite à la publication du rapport [France, 2006 ; Gadeau, 2009 ; Lapeyre & Sauret, 2005].
129 En 2005, a lieu à Bourg-en-Bresse, le premier congrès francophone autour des Activités Associant l’Animal, avec pour sous titre : « un regard sur la médiation animale ».
130 Pierre Sommer est issu d’une famille qui a fait fortune dans la fabrication de feutres, avant de se diversifier dans les textiles de pointe et dans les revêtements plastiques. Il partage avec son frère François, lui aussi capitaine d’industrie, la passion de la chasse, à laquelle ils se sont adonnés dans des réserves africaines. Le rapport aux animaux et à la nature intéressait également Adrienne, l’épouse de Pierre, sous un aspect moins cynégétique cependant. Le couple a donc mis sur pieds une Fondation destinée à promouvoir les relations humains/animaux. Voir : http://francoissommer.free.fr/index.htm
131 http://www.fondation-apsommer.org/fr/fondation-histoire,5.html
132 Initiée également par une riche famille d’entrepreneurs américains, la Fondation Latham a, depuis sa création, œuvré en direction des écoliers américains pour les éduquer au respect de la vie animale. Elle a très vite investi le terrain des thérapies assistées par l’animal, notamment celles destinées aux enfants, en soutenant la recherche et en subventionnant les pratiques.
133 Pour un compte-rendu des travaux de la commission parlementaire qui a discuté la loi, voir [Chossy, 2004].
134 Et ce de manière d’autant plus flagrante qu’à peine trois ans auparavant s’était tenue une journée d’étude organisée par les mêmes personnes, intitulée simplement Animaux au secours du handicap (voir les comptes rendus de ces journées dans la revue Ethnozootechnie).
135 Les références à la thérapie et aux bénéfices thérapeutique sont soigneusement évitées dans les journées de 2006, alors qu’elles étaient bien plus présentes dans celles de 2003.
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