Préface
Prendre soin du soin
p. 11-13
Texte intégral
1Tobie Nathan affirmait qu’une psychopathologie ne peut espérer devenir pleinement scientifique qu’à la condition de s’intéresser à « la description, la plus fine possible des thérapeutes et des techniques thérapeutiques – jamais des malades ».
2Ce n’était, je crois, pourtant pas le but à l’origine de cette longue enquête de Jérôme Michalon. Cela l’est devenu. Et c’est la meilleure chose qui ait pu lui arriver, et qui puisse arriver à ceux à propos desquels il s’est engagé à enquêter.
3Au départ, il s’est agi de cartographier l’entrée de certains animaux dans de nouveaux rapports : ils étaient mobilisés dans des projets de soin auprès des humains. Comment s’est construite la connaissance scientifique qui s’avérait nécessaire pour légitimer ces projets ? Comment a-t-elle fait converger des intérêts divergents ? Comment la mise à l’épreuve de cette stratégie de légitimation a-t-elle dû composer avec les exigences du « faire-science » des pratiques biomédicales ?
4L’écologiste Karim Lapp m’avait un jour dit, alors que nous envisagions de montrer ce que les animaux font à l’espace urbain (comment ils le détournent à leur profit, comment ils imposent certaines contraintes, etc.) : « introduire un animal dans la ville, c’est introduire de la subversion ».
5Or, peut-être est-ce là que Jérôme Michalon aurait pu faire l’épreuve d’une déception : on pouvait espérer que le monde de la santé se trouve reconfiguré par l’irruption des animaux dans les pratiques soignantes, que cette irruption conduise à repenser les régimes de la preuve, les façons de penser le soin, peut-être même les diagnostics. Visiblement, les enjeux ont été très lourds : la légitimation biomédicale impose des contraintes trop fortes. Cela n’a pas été le cas. Le diagnostic de Jérôme Michalon indique en même temps ce qui compromet la possibilité d’une reconfiguration (et d’une légitimation qui nous apprenne quelque chose) : l’animal reste, dans la manière dont le soin se pense et s’évalue, un support passif de l’action, écran de projection, variable à expérimenter ou outil du travail humain.
6On ne lui a pas demandé ce qu’il savait faire.
7Mais le diagnostic de Michalon est un diagnostic pragmatique. Un diagnostic, soulignait Isabelle Stengers, n’a jamais rien de neutre : la manière dont il reconstruit une histoire et les théories qu’il propose ajoutent toujours à la situation, elles ont toujours des conséquences, et ces conséquences exigent de nous bien plus de créativité que de réflexivité. Michalon ne va donc pas rester sur le constat de ce « hors-champs » du travail thérapeutique.
8Ce regret de voir l’animal statistique faire disparaître l’animal réel, l’écran de projection effacer l’initiateur d’actions, il ne se contente pas de le signaler et de se pencher sur les raisons de la disparition et de l’effacement ; il va en prendre acte. Prendre acte et créer : avec une attention soutenue et multidirectionnelle, un examen minutieux des activités de chacun, humains et animaux, Michalon apporte l’éclairage scientifique qui manquait. Déplaçant l’angle focal d’une épistémologie du « cure » pour favoriser le repérage de ce qui se passe et se transforme, en termes de « care », il nous donne à comprendre ce qui est thérapeutique dans ces dispositifs, et comment l’animal y joue activement un rôle. Non seulement dans ce qu’il fait faire, non seulement dans ce qu’il fait, mais également dans ce qu’il s’abstient activement de faire. Car s’abstenir est également important, pour ouvrir l’espace, pour laisser les choses s’installer à leur rythme, pour faire grandir la confiance, pour laisser aux corps la chance de se rencontrer et se transformer dans de nouvelles mises en rapports. Analyse fine et précise, qui montre comment le corps de l’animal ouvre la possibilité pour le bénéficiaire de mettre à l’épreuve les limites de son corps propre, voire de les découvrir, comment l’animal « personne » convoque attention et reconnaissance, comment il participe à la délocalisation d’activités ordinaires en activités de soins, comment, en accueillant les soins offerts, il réamorce les possibilités, pour le patient, de prendre soin de lui-même. Soigner, au sens de prendre soin, de faire attention à un autre qui convoque et qui activement répond à ce soin, soigne celui qui le fait. Le receveur de soins du « care », indissociablement, est vecteur de ce même soin. Lorenz disait que c’est dans les liens personnels qu’émerge la personne. Les animaux et les bénéficiaires, deviennent, dans le dispositif thérapeutique, l’un par l’autre et l’un pour l’autre, des personnes. Des gens qui comptent autrement et pour qui comptent autrement d’autres êtres. Ils apprennent à renouer, autrement, dans le grand jeu des échanges qui fabriquent des êtres sociaux. Ce qu’on appelle devenir responsable, au sens où y insiste Donna Haraway, d’apprendre à répondre.
9Ce projet s’avère, à son aboutissement, fidèle à l’objet auquel il s’est attaché : Michalon a pris soin du soin. Et ce qu’il découvre, à l’issue de cette longue exploration, c’est je crois, ce qui émaille, ça et là, ces moments de véritables rencontres : la joie. La joie des humains, et la joie des animaux, et surtout la joie de créer des relations d’espèces compagnes. Une joie dont Spinoza nous rappelait qu’elle augmente notre puissance d’exister. Une joie qui fait grandir, une joie qui fait soin. Une joie qui fait la vie.
Auteur
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