Introduction
Les instruments d’évaluation environnementale
p. 9-17
Texte intégral
1Dès le début des années 1970, avec la prise de conscience de la pression exercée par l’Homme sur son environnement, s’est posée la question de l’évaluation de ses actions en termes d’impacts environnementaux. Rapidement, institutions publiques, entreprises, laboratoires de recherche et ONG ont proposé des outils et des méthodes pour modéliser et évaluer les interactions de la société industrielle avec son environnement.
2Avec le développement du recours à l’évaluation et la recherche de la performance environnementale par un nombre d’acteurs de plus en plus important, on observe une prolifération des normes et l’apparition de nouveaux métiers. Par exemple, différents prescripteurs, dont des consultants, se chargent de la diffusion des évaluations environnementales, notamment auprès des entreprises. Ce foisonnement s’est accompagné de tentatives pour homogénéiser les pratiques et créer un langage similaire pour les praticiens.
3L’ensemble des instruments d’évaluation, des systèmes de mesure, des communautés scientifiques et des réseaux d’experts qui travaillent sur ce thème constituent ce que nous appellerons les dispositifs d’évaluation environnementale. La genèse de ces dispositifs, leur géométrie variable, les expérimentations dont ils font l’objet et leurs effets sont largement méconnus car les recherches en gestion ont eu tendance à se focaliser sur l’étude d’instruments ou de situations de gestion élémentaires. L’évaluation de la performativité de ces dispositifs, c’est-à-dire de leur capacité à transformer effectivement les pratiques des entreprises, est également difficile à mener. Comme nous le verrons dans ce livre, la performativité de l’évaluation ne saurait être réduite à la diffusion des outils d’évaluation environnementale dans les entreprises. Ainsi, la diffusion importante d’outils tels que l’Analyse de Cycle de Vie (ACV) ou le Bilan Carbone ne doit pas masquer un déficit d’appropriation de ces derniers dans les organisations. Pour comprendre les difficultés d’appropriation et d’apprentissage collectif auxquelles sont confrontés les entreprises et les experts qui y sont associés, il est nécessaire d’analyser en profondeur les dynamiques d’action collective des entreprises.
4Dans la littérature spécialisée sur l’environnement, ce déficit d’appropriation est souvent attribué soit au manque de robustesse des modèles et des systèmes de mesure employés et qui justifie donc davantage de recherches scientifiques et des bases de données plus fiables, soit à une mauvaise ergonomie des outils employés ce qui implique alors d’améliorer l’interface avec les utilisateurs et leur intégration avec d’autres outils de gestion.
5Ces perspectives ingénieriques et scientifiques nous semblent insuffisantes pour comprendre les difficultés d’apprentissages collectifs observables dans les entreprises. Dans ce livre, nous envisageons une autre perspective, plus gestionnaire, qui vise à comprendre comment les entreprises conçoivent et mettent en œuvre des évaluations environnementales en situation, en vue de conduire des actions collectives et d’organiser des processus d’apprentissages collectifs. Ce sont donc moins les propriétés intrinsèques des instruments qui nous intéressent que la manière dont ils sont mobilisés dans les entreprises afin de conduire une action organisée.
6Cette introduction présente dans un premier temps le dispositif d’action environnementale. Nous caractérisons l’évaluation environnementale ainsi que les différents acteurs qui prennent part à la conception, diffusion ou mobilisation de ces instruments et formulent des attentes sur leur déploiement. Nous nous interrogeons notamment sur capacité de ces outils à guider les entreprises dans la construction de stratégies environnementales. À partir de cette analyse, nous montrons dans un deuxième temps que ni la littérature traitant des instruments d’évaluation, ni les discours produits par les entreprises ne donnent de clés pour analyser les limites de ce modèle d’action centré sur les instruments. Nous proposons ainsi un changement de focale pour étudier le dispositif en place et la manière dont les acteurs des entreprises s’emparent et font circuler des connaissances produites autour d’expériences instrumentées.
UN DISPOSITIF D’ACTION CENTRE SUR L’EVALUATION
La mesure pour agir ?
7L’entreprise se dote de nouveaux discours sur les actions qui sont menées en faveur de l’environnement, dont l’honnêteté est parfois discutée : on parle alors de Greenwashing (Laufer, 2003). Cependant, si les discours et les actions des entreprises semblent parfois manquer d’éléments concrets (Libaert, 2006), c’est qu’apporter une réponse unique aux enjeux environnementaux est plus complexe qu’il ne le paraît à première vue. Les connaissances scientifiques dans ce domaine sont encore limitées et il est difficile d’évaluer avec précision l’évolution des substances nocives dans l’environnement.
8L’évaluation environnementale est une expression générique qui fait référence à une démarche pour évaluer les effets d’une action sur son environnement. Elle émerge dans les années 1970 et se développe notamment dans le sillage de travaux du Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE), dont un des axes de travail est de développer des instruments environnementaux.
9Afin d’agir sur les impacts environnementaux des entreprises, celles-ci ont de plus en plus recours à des outils d’évaluation environnementale normalisés. Parmi les outils les plus répandus au sein des entreprises, on retrouve en France l’Analyse de Cycle de Vie (ACV)1 et les Bilans des Émissions de Gaz à Effet de Serre (BEGES)2 qui évaluent les différents impacts environnementaux engendrés par leur activité.
10Pour les tenants de l’évaluation environnementale, le primat de la mesure est incontestable : celle-ci fait ressortir des points-clés sur lesquels il faut agir afin de diminuer une empreinte environnementale, d’évaluer les marges de progrès à venir, et de rendre des comptes auprès de différentes entités, que celles-ci soient situées au sein de l’entreprise ou non, qu’elles aient un rapport d’autorité ou non.
11Au-delà de la mesure, les outils d’évaluation environnementale, sont censés servir à guider de manière « éclairée » les choix des décideurs pour la mise en place d’actions de réduction d’impacts environnementaux. Ils sont pour cette raison, souvent décrits comme des outils « d’aide à la décision ».
12Cependant, ces outils reposent sur une idée reçue très simple diffusée par les pouvoirs publics : la mise en place d’une évaluation environnementale est une condition nécessaire pour enclencher des démarches environnementales comme l’éco-conception d’un produit ou la réduction des émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Or, mener un diagnostic n’est pas suffisant pour engendrer une dynamique collective de réduction des impacts environnementaux.
13Ce dernier point est pourtant rarement mis en évidence et discuté par les pouvoirs publics ou les acteurs privés, dont les efforts se concentrent sur l’amélioration et la diffusion des outils d’évaluation afin de permettre l’action, alors même que ceux-ci n’ont pas fait la preuve de leur performativité, c’est-à-dire de leur capacité à transformer effectivement les pratiques des entreprises. Voilà pourquoi nous souhaitons proposer un nouveau regard sur le dispositif d’action environnementale, qui s’affranchirait du mythe selon lequel l’efficacité du dispositif résiderait dans le perfectionnement des outils pour s’intéresser aux conditions sous lesquelles les acteurs s’en emparent pour enclencher une dynamique d’action collective.
L’évaluation environnementale
14Les politiques environnementales, qu’elles s’appliquent au niveau européen ou national, s’appuient souvent sur la diffusion d’outils d’évaluation environnementale. Par exemple, au niveau européen a été mise en place la Politique Intégrée des Produits ainsi que des labels énergétiques, qui s’appuient sur des Analyses de Cycle de Vie. Au niveau national, la France a rendu obligatoire la réalisation de Bilans d’émissions de gaz à effet de serre (BEGES) pour certaines entreprises. Ces outils évaluent des impacts environnementaux pour un système donné : qui ce soit un produit ou un service d’une entreprise ou encore la totalité de son périmètre d’activité, ce qui permet ainsi aux managers des entreprises d’agir en diminuant ces différents impacts.
15Les instruments s’inscrivent dans un contexte global de managérialisation de l’environnement, qui entraîne la création d’un marché au sein duquel les prescripteurs (Aggeri, 2010 ; Hatchuel, 1998) jouent un rôle très important. Parmi ces prescripteurs, les consultants en environnement sont impliqués notamment dans la diffusion des bonnes pratiques environnementales et d’accompagnement des entreprises pour engager des dynamiques d’action collective. Il s’agit par exemple de guider la mise en place de stratégies environnementales (achats responsables, écoconception des produits, valorisation des déchets, etc.). Dans le cadre de prestations de conseil, les consultants s’appuient sur différents outils promus par les institutions publiques et notamment des outils d’évaluation environnementale. Experts en évaluation environnementale, les consultants apportent aux entreprises des compétences précises dans ce domaine (connaissance des différentes méthodes, des normes, etc.), qu’elles n’auraient pas développées en interne. Ils sont ainsi les garants d’un « savoir-faire », codifié au niveau institutionnel, notamment par des normes et enrichi de nombreux travaux de recherche ; ainsi que d’une déontologie de la réalisation des évaluations. Ces deux aspects sont censés garantir une certaine homogénéité des pratiques en termes d’évaluation d’une entreprise à l’autre.
16Les entreprises sont, de leur côté, sujettes à des pressions sociétales et souhaitent répondre à quatre enjeux différents qui sont l’éthique, la durabilité, l’adhésion et la réputation (Porter & Kramer, 2006). En effet, gouvernements, ONG et consommateurs, les enjoignent de plus en plus à réduire leurs impacts environnementaux et à davantage de transparence au cours de ces démarches. La diffusion des outils d’évaluation environnementale dans les entreprises s’est opérée par vagues successives : souvent externalisée, la réalisation d’évaluations environnementales est confiée aux consultants. Cependant, d’autres entreprises ont pu faire le choix de l’internalisation des évaluations environnementales en créant par conséquent de nouvelles compétences. Les entreprises s’appuient sur des directives, orientations et lois de la part des agences publiques pour améliorer leur performance environnementale. Elles s’appuient sur les consultants pour la réalisation d’études d’impacts environnementaux à partir d’instruments d’évaluation environnementale et attendent des consultants qu’ils formulent des préconisations d’actions de gestion environnementale.
17Les agences environnementales comme l’ADEME3 en France, ou le Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE) au niveau international, ont joué un rôle-clé dans la promotion et la diffusion d’outils d’évaluation environnementale auprès des entreprises, des PME en particulier. Ce faisant, elles formulent des consignes d’usage autour des outils d’évaluation environnementale en direction des entreprises, les engageant à utiliser des outils pour mesurer des impacts environnementaux afin d’améliorer leur performance environnementale.
18Notre recherche s’inscrit dans ce contexte dans lequel sont présents une multitude d’acteurs, qui formulent chacun des prescriptions réciproques les uns vis-à-vis des autres, ont des intérêts hétérogènes, et promeuvent ou utilisent des instruments qui encapsulent des doctrines d’usage. L’ADEME est, par exemple, l’une de ces institutions publiques qui proposent conseil, expertise et aide à la mise en œuvre des politiques publiques en matière d’environnement, énergie et développement durable auprès des entités privées et publiques ainsi que du grand public.
19Pour récapituler, l’action environnementale met en scène trois grands types d’acteurs : des institutions publiques, les prescripteurs et les entreprises. Ces acteurs formulent de fortes attentes à propos des instruments d’évaluation environnementale. Cependant, à l’heure actuelle, la mise en œuvre de ces instruments ne répond pas à l’objectif principal fixé par les acteurs : à savoir, améliorer la performance environnementale de l’entreprise. Le système d’évaluation environnementale montre ainsi des défaillances sur lesquelles nous souhaitons revenir dans cet ouvrage.
LES LIMITES DES DISPOSITIFS D’ACTION ENVIRONNEMENTALE
Les limites des études sur les outils d’évaluation environnementale
20Les instruments d’évaluation environnementale reposent sur les calculs élaborés car ils s’attachent à décrire et rendre mesurables les interactions entre l’entreprise et son environnement. Cela entraîne pour les entreprises une grande variété d’outils mobilisables dans le domaine de l’évaluation environnementale. Au niveau scientifique, cette variété se traduit par un éclatement important des disciplines et recherches étudiant ces outils. Les outils d’évaluation environnementale se retrouvent ainsi à la croisée de différentes disciplines, qui sont la Comptabilité et les Sciences de l’ingénieur.
21Au niveau de la recherche, à cause sans doute de la grande disparité de ces outils, il nous semble que les études analysées sont à propos des outils d’évaluation environnementale, essentiellement :
- Descriptives, lorsqu’elles s’attachent à rapporter et décrire dans la globalité les différents outils, et tentent d’unifier un champ en créant des catégories d’outil et des usages ciblés, c’est le cas de la Comptabilité Environnementale (Grimand, 2012 ; Lorino, 2002).
- Ou/et fonctionnalistes, lorsqu’elles analysent et discutent les fonctions de l’outil et les hypothèses scientifiques qui entrent dans la conception de l’outil, c’est le cas des Sciences de l’ingénieur.
22Les travaux de la Comptabilité Environnementale s’attachent à la description d’un champ en constitution, celui de la comptabilité environnementale dans l’entreprise (“forging a practicable link between sustainability and accounting”, (Bebbington & Gray, 2001)), à son rôle en tant que discipline et à en faire émerger une cohérence générale (Bebbington & Gray, 2001 ; Gray, Walters, Bebbington, & Thompson, 1995 ; Gray, 1992 ; Richard, 2012 ; Schaltegger, Bennett, & Burritt, 2006). Dans cette perspective, les outils et différentes méthodes de calcul disponibles ne sont décrits que comme des moyens pour servir des objectifs plus généraux : leur but ainsi que des applications potentielles sont détaillés. C’est le cas par exemple dans l’ouvrage de J. Richard sur la comptabilité environnementale, au sein duquel il décrit premièrement ce qui fait la comptabilité environnementale, avant d’en décrire les différents outils (Richard, 2012).
23Au sein des Sciences de l’ingénieur, de nombreux travaux concernant l’environnement, ses impacts environnementaux et les différents moyens de les mesurer sont disponibles. Ceux-ci ont pour objet l’évaluation environnementale ou l’évaluation de la durabilité (respectivement “ environmental impact assessment ” ou « sustainability assessment » ou encore “Assessment for sustainability”), traitent de sujets très hétérogènes, et avec une terminologie parfois confuse, toujours en quête de consensus (“There is little consensus regarding the meaning of Sustainability Assessment”) (Hacking & Guthrie, 2008).
24On peut cependant avancer que les termes « d’évaluation environnementale ou évaluation de la durabilité » caractérisent de nouvelles approches pour mettre en place un développement durable “ new approaches to impact assessment that are designed to direct planning and decision-making towards sustainable development (SD)” (Pope, Annandale, & Morrison-Saunders, 2004). L’objet de cette littérature est de définir l’évaluation environnementale. Cette littérature catégorise ainsi les outils disponibles (Ness, Urbel-piirsalu, Anderberg, & Olsson, 2006) et discute également des modèles scientifiques sur lesquels ces outils sont basés (voir sur ce sujet par exemple, les numéros de la revue Environmental Impact Assessment).
25Dans les différents types de travaux exposés et malgré l’hétérogénéité des champs, les outils sont considérés pour reprendre l’expression de Lascoumes et le Galès, comme des « adjuvants dociles » (Lascoumes & Le Galès, 2004) d’une stratégie déployée au sein de l’entreprise. Ils synthétisent des modèles plus ou moins simplifiés (Gasparatos, El-haram, & Horner, 2007), qui aident à la prise de décision au sein des entreprises.
26Cependant certains travaux montrent l’importance de se détacher de la rationalité instrumentale pure pour étudier plus précisément le contexte dans lequel l’évaluation environnementale s’inscrit. Par exemple, certains auteurs montrent que si les outils constituent bien une condition nécessaire à la mise en place d’une stratégie de développement durable, ils n’en sont pas pour autant une condition suffisante (Pope et al., 2004). D’autres auteurs vont même jusqu’à défendre que l’évaluation environnementale est potentiellement « risquée », car en corrélant impacts environnementaux et impacts économiques, les impacts politiques peuvent être mis de côté (Scrase & Sheate, 2002). Finalement, d’autres auteurs vont ainsi jusqu’à mettre en question la capacité de l’évaluation environnementale pour guider la prise de décision et l’action environnementale (Nilsson & Dalkmann, 2001). La littérature qui porte sur l’évaluation environnementale est très hétérogène et repose sur des outils variés. De plus, elle se cantonne à des retours d’expérience, centrés sur l’instrument et les résultats que celui-ci propose, dans lesquels les acteurs sont peu représentés, voire oubliés.
27Nous cherchons à étudier les formes et les variétés des contextes dans lesquels des actions collectives sont menées dans les entreprises. Nous proposons pour cela de nous recentrer sur les acteurs qui manipulent les différents outils en mobilisant le concept de dispositif, qui est un agencement d’acteurs, savoirs et outils, ce que nous expliquerons en détail.
Proposition d’un changement de focale : de l’instrument au dispositif
28Les outils d’évaluation environnementale reposent sur des modélisations complexes de l’évolution de substances identifiées comme dommageables pour l’environnement et traduisent leurs impacts sur différentes échelles de temps. Dans la mesure où ils sont utilisés pour mettre en place des actions au sein des entreprises pour guider des décisions et constituent des « formalisations de l’activité organisée » (Moisdon, 1997, p. 7), ils peuvent être qualifiés d’outils de gestion, ou plutôt d’instruments de gestion, terme qui caractérise un outil plus sophistiqué (Moisdon, 1997) repris par F. Aggeri et J. Labatut (Aggeri & Labatut, 2010). Dans leur revue de littérature, ces auteurs soulignent que les outils de gestion ne sont pas uniquement des instruments conçus a priori par et pour les managers. En effet, « un instrument initialement conçu par rapport à une visée scientifique ou technique peut également devenir au cours de son existence un outil de gestion », car ce sont « les activités auxquelles contribue l’instrumentation, quelle qu’en soit la nature, qui permettent de qualifier celle-ci de gestionnaire » (Ibid.).
29Or, la littérature sur l’évaluation environnementale nous renseigne peu sur les contributions de ces outils à l’activité managériale. On pourrait ainsi avoir l’impression que les « organisations se plient aux prescriptions issues des outils de la rationalité » (Moisdon, ibid, p. 9). Pourtant, comme les travaux sur les outils de gestion le soulignent, la mise en place de nouveaux outils suscite des usages imprévus (Aggeri & Labatut, 2010 ; Berry, 1983 ; Hatchuel & Weil, 1992). Il semble que les outils ne puissent pas être limités à leur pure définition normative ou instrumentale (Berry, 1983 ; Rabardel, 1995), aussi nous défendons en ce sens, que les outils d’évaluation environnementale sont de véritables « éminences grises », au sens où ils jouent un rôle très structurant au sein de l’organisation. Ils dirigent des choix, et orientent des actions qu’ils façonnent de manière incontestable, tout en restant dans l’ombre des managers.
30C’est pour ces raisons-là que, nous souhaitons mobiliser ce courant de littérature centré sur les instruments de gestion pour proposer un nouveau regard sur l’évaluation environnementale, qui se détache de la rationalité pure de l’instrument d’évaluation et des chiffres que celui-ci produit. Nous observerons le contexte de son déploiement au sein de l’entreprise et la manière dont les acteurs s’organisent pour l’inscrire dans l’entreprise et enclencher ainsi une dynamique d’action collective.
31L’entrée par l’instrument permet d’analyser comment les acteurs se mobilisent autour de lui à différents niveaux : d’un niveau plutôt « méso » ou inter-entreprises, celui de l’instrument environnemental « idéal », à celui « micro » de la gestion de l’activité de l’entreprise, lorsque l’outil est adapté au contexte de l’entreprise par ses différents acteurs. Nous analyserons comment l’action collective se met en place, et plus précisément comment un modèle collectif de l’action environnementale est instauré par la conception d’un dispositif d’acteurs autour d’un instrument.
32La littérature sur les instruments montre que ces derniers peuvent guider des apprentissages (Aggeri, Hatchuel, & Lefebvre, 1995 ; Moisdon, 1997, 2005), à une échelle organisationnelle. Le dispositif d’évaluation intervenant à une échelle « méso », nous voulons analyser la capacité d’apprentissage des instruments à un niveau inter-entreprise et en proposer une modélisation.
33Pour ces méthodes d’évaluation environnementales disponibles pour les entreprises, de fortes attentes pèsent en termes de réduction des impacts environnementaux. Le constat de la faiblesse des résultats des stratégies environnementales menées par les entreprises nous pousse à analyser en premier lieu l’instrument de mesure (de la même manière, un patient remettra en cause le thermomètre qui ne mesure pas la température attendue).
34Pour améliorer les résultats de l’action collective environnementale, les efforts de recherche engagés portent essentiellement sur la mesure, pour améliorer les modèles climatiques qui permettent de calculer des émissions ; ou sur l’instrument, en favorisant le développement de nouveaux instruments de mesure. Nous avons décidé d’explorer ici une troisième voie qui, se plaçant du point de vue de l’instrument, étudierait la manière dont l’action collective se structure dans son sillage.
35À partir des lacunes constatées sur l’intégration des outils dans des dynamiques environnementales, nous pouvons nous demander dans quelles conditions les instruments d’évaluation environnementale permettent-ils de stimuler et guider des dynamiques d’action collective au sein des entreprises.
36Nous proposons d’étudier cette question en nous focalisant sur deux instruments d’évaluation environnementale : l’Analyse de Cycle de Vie (ACV) et le Bilan Carbone4. Cette approche est féconde pour analyser les aspects empiriques de la transformation de l’évaluation environnementale en action pour les acteurs des entreprises.
37Nous montrerons dans cet ouvrage comment les acteurs des entreprises constituent, coordonnent et animent différentes communautés construites à l’occasion d’expériences d’évaluation instrumentées en vue d’organiser des actions collectives ultérieures.
Notes de bas de page
1 L’Analyse de Cycle de Vie est un outil pour évaluer différents impacts environnementaux d’un produit ou service sur la totalité de son cycle de vie (c’est-à-dire : l’extraction des matières premières, la fabrication, les transports, ainsi que la fin de vie).
2 Le Bilan d’émissions de Gaz à effet de serre est un outil qui part d’une volonté différente : celle de permettre aux entreprises d’avoir un aperçu global de leur « empreinte carbone » ou de la contribution au changement climatique évaluée en teqCO2. À ce titre, il permet pour une activité donnée d’évaluer les émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES).
3 ADEME est l’acronyme d’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie. Créée en 1991, c’est un établissement public à caractère industriel et commercial, placé sous la tutelle du Ministère de l’Écologie, du développement durable et de l’Énergie et du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. L’ADEME est chargée de la diffusion des instruments de l’action publique et de garantir un rôle d’expertise auprès des entreprises et du grand public.
4 Ces deux instruments représentaient une grande partie des évaluations environnementales réalisées au sein du cabinet de conseil BIO IS dans lequel nous avons monté le projet de thèse en CIFRE, dont est issu ce livre.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
TIC et innovation organisationnelle
Journées d’étude MTO’2011
Pierre-Michel Riccio et Daniel Bonnet (dir.)
2012
Entre communautés et mobilité : une approche interdisciplinaire des médias
Serge Agostinelli, Dominique Augey et Frédéric Laurie (dir.)
2010
Proceedings of the fourth Resilience Engineering Symposium
June 8-10, 2011, Sophia Antipolis, France
Erik Hollnagel, Éric Rigaud et Denis Besnard (dir.)
2011
L’activité marchande sans le marché ?
Colloque de Cerisy
Armand Hatchuel, Olivier Favereau et Franck Aggeri (dir.)
2010
Aider les proches aidants
Comprendre les besoins et organiser les services sur les territoires
Sébastien Gand, Léonie Hénaut et Jean-Claude Sardas
2014
L'absentéisme des personnels soignants à l'hôpital
Comprendre et agir
Brami Laurent, Sébastien Damart, Mathieu Detchessahar et al.
2014
La « Société à Objet Social Étendu »
Un nouveau statut pour l'entreprise
Blanche Segrestin, Kevin Levillain, Stéphane Vernac et al.
2015
