Chapitre 10
La traduction comme médiation
p. 377-428
Texte intégral
1Dans l’introduction à leur ouvrage The Translator as Writer, Susan Bassnett et Peter Bush comparent la situation de la traduction à celle de l’interprétation musicale :
A translator translates and in doing so rewrites what is written by someone else and that is where doubt and irritation have set in. A concert hall or opera house could not dispense with conductor or diva to give flesh and rhythm to what is created by the others, and can certainly not hide their presence, in fact, contracts will strongly affirm the place on the poster, and even the font and size of print. It seems that with the written text, read individually, or the performed play, seen by an audience, the illusion of the unmediated word has traditionally to be maintained.
Un traducteur ou une traductrice traduit et ce faisant réécrit ce qui est écrit par quelqu’un d’autre, et c’est là où le doute et l’exaspération s’installent. Une salle de concert ou d’opéra ne peut se dispenser d’un chef d’orchestre ou d’une diva pour donner chair et rythme à ce que d’autres ont créé, et ne peuvent certainement pas cacher leur présence ; en fait, les contrats vont même négocier leur place sur l’affiche, jusqu’au choix et à la taille de la police. Il semble qu’avec le texte écrit, lu individuellement, ou la pièce jouée et vue par un public, l’illusion de la parole non médiée doive être traditionnellement maintenue1.
2L’analogie entre le traducteur ou la traductrice et l’interprète musical n’est pas sans objet et elle n’est pas du tout propre à Bassnett et Bush : on la trouve presque dans les mêmes termes chez Edith Grossman2. Tous deux sont les intermédiaires nécessaires à l’œuvre pour parvenir à son public, qui ne pourrait en prendre connaissance par la lecture d’un texte musical non audible, ou d’un texte en langue étrangère. Tous deux proposent une incarnation exhaustive de ce texte, par l’exécution musicale ou par la réécriture de l’œuvre littéraire dans la langue d’arrivée. Tous deux, de ce fait, sont des médiateurs. L’interprète musical fait l’objet d’un affichage explicite, voire est au centre de la marchandisation de l’œuvre, et son statut d’artiste n’est pas remis en question. Dans le cas de la traduction, la médiation est souvent escamotée, tandis que la question de savoir si la traduction est un art est loin d’être consensuelle. Si le nom du traducteur ou de la traductrice est maintenant obligatoirement imprimé dans les livres, il reste le plus souvent en retrait par rapport à celui de l’auteur ou de l’autrice (sur la quatrième de couverture et la page de titre, dans une taille plus petite, etc.) ; et bien souvent, dans les médias, dans les bibliographies, le traducteur n’est pas identifiable. Autrement dit, la médiation traductive est au pire escamotée, au mieux diligemment citée, mais il est extrêmement rare que l’argument de vente d’un livre soit l’identité de son traducteur ou de sa traductrice3. Cette absence de communication sur la médiation traductive vient sans doute de l’invisibilisation du processus de traduction, dont on attend avant tout la transparence, de même que l’effacement de celui ou celle qui l’a produite. Or, on aurait fort à gagner à remettre le projecteur sur les traducteurs et traductrices.
3Le cas de la Bible en traduction ne peut qu’attirer l’attention des herméneutes sur l’importance des médiations traductives. Comme l’écrivait Henri Meschonnic dans l’introduction à sa traduction de la Genèse : « Donc, vous lisez la Bible en français et vous croyez lire la Bible. Je travaille à décaper cette illusion. Ici vous n’aurez pas la Bible. Mais une traduction de la Bible4. » Lire, étudier et écrire en langue française avec la Bible impose une réflexion sur la traduction entendue comme médiation, afin de dépasser l’ préjudicielle qui délégitime l’usage des traductions, à savoir : les traductions ne sont pas l’original, et plus elles se distinguent de l’original, pire elles sont. Or, comme je l’exposais au chapitre quatre, dans le cas de la Bible, l’idée même de l’original échappe aux exégètes et traducteurs, tandis que la diversité des méthodes, orientations et usages des traductions est absolument patente. Si la Bible, par son statut de texte religieux, demande encore plus qu’un autre texte la fidélité des traductions, d’un autre côté on ne peut que constater que cette fidélité revêt les contours les plus divers. Il s’agit donc de revenir, en partant de l’exemple biblique et en l’élargissant à la traduction littéraire dans son ensemble, sur la médiation traductrice, et sur la façon dont la lecture et l’étude des textes en traduction ne peut que gagner à la théorisation de cette médiation.
« Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando »
4Cette réflexion sur la nature de la médiation traductive, en particulier dans le contexte biblique, ne peut faire l’impasse sur une série d’interrogations, que je reprends pour la beauté du titre à la tradition scolastique, qui l’emprunte elle-même à Aristote. Qui, que, où, à l’aide de quoi, pourquoi, comment, quand traduit-on ? La question du lieu et du moment – du où et du quand – seront traitées un peu plus bas. Je commencerai par réexaminer des évidences qui n’en sont pas. Que traduit-on quand on traduit ? Qui traduit-on quand on traduit ? Qui lit-on quand on lit une traduction5 ? L’exemple du corpus biblique complique singulièrement les réponses.
Que traduit-on quand on traduit ?
5Une première alternative est celle qui oppose la traduction des œuvres à la traduction des langues. Est-on traducteur ou traductrice de Hamlet, ou de l’anglais ? Si la formation des traducteurs et traductrices met encore primordialement l’accent sur l’acquisition des langues6, les théoriciens de la traduction sont nombreux à avoir demandé un recentrement non sur le matériau (la langue) mais sur l’objet à traduire. Mutatis mutandis, pour reprendre la comparaison avec l’interprétation musicale, il faut savoir l’anglais, et l’anglais de 1600, pour traduire Hamlet, de même qu’il faut savoir jouer du violon pour jouer les Sonates et partita de Bach, mais les choix d’interprétation du traducteur ou de la traductrice comme du ou de la violoniste ne reposent pas que sur des questions de langue anglaise ou de technique violonistique, mais sur une considération de l’œuvre, de son époque, de l’usage que son auteur ou autrice fait de sa langue, etc. On ne traduit pas Shakespeare comme on traduit Virginia Woolf ; on ne joue pas Bach comme Brahms.
6Pour paraphraser Meschonnic, on ne traduit pas des langues, on traduit des œuvres écrites dans des langues7. Soit. Mais là encore, les évidences se dérobent. Là où Meschonnic développe une pensée de la forme-sens en se focalisant sur l’œuvre en ce qu’elle est un texte – c’est-à-dire en ne se posant pas la question des intentions de l’auteur – la pensée de la traduction de Nida8, ou celle de la Skopostheorie9 se fondent sur le but ou le message du texte. Les visions de la traduction qui en découlent sont très contrastées, et recoupent l’opposition traditionnelle entre sourciérisme et ciblisme – la traduction sourcière recherchant l’équivalence formelle, ou du moins mettant l’accent aussi sur la prise en compte de la forme et l’énonciation, la traduction cibliste mettant l’accent sur le message, le contenu. Bien évidemment ces visions opposées de la traduction tendent à se concentrer sur différent types de textes : la traduction pragmatique appelle plus volontiers une traduction cibliste ; la traduction de la poésie une traduction sourcière… Encore que la position d’un Bonnefoy, qui cherche à reproduire la vision du poète dans la traduction, reprend mutatis mutandis l’idée cibliste d’un au-delà de la lettre du texte, sinon d’un « message » à « faire passer ».
7Le corpus biblique pose ici problème, mais comme souvent, le problème est un levier conceptuel. Que traduit-on quand on traduit la Bible ? La réponse à cette question est tout sauf évidente, mais permet de mieux prendre en considération à la fois la pluralité existante de traductions de la Bible, et la complexité intrinsèque de l’objet Bible.
8Une première question concernant ce qu’on traduit quand on traduit la Bible est la suivante : traduit-on un livre, ou des livres ? En creux de cette question se cache donc une autre question : quelle est l’unité de texte sur laquelle se fonde la traduction ? Quelle est la différence entre un texte et une œuvre ? La Bible est-elle une œuvre ? Si on suppose que pour qu’il y ait œuvre, il faut qu’il y ait auteur ou autrice, la Bible n’est pas intrinsèquement une œuvre, ou en tout cas elle est une œuvre plurielle. Quoi qu’il en soit, de ces questions d’échelles dépendent les décisions macrostructurales qui affectent la traduction de la Bible – et donc la réception de la Bible dans sa lecture en traduction. On peut considérer la Bible comme une unité organique, ou un corpus disparate. Les deux options sont parfaitement valides : si l’on ne peut ignorer le fait que la Bible est un assemblage de textes d’époques, de langues et d’auteurs différents, ces textes disparates sont néanmoins réunis par la tradition dans un canon, qui a un effet unifiant sur la réception. On peut donc lire « la Bible » comme un livre unique, d’abord parce que l’objet existe en tant que tel, imprimé en un volume, mais aussi parce que la traduction peut avoir pour effet et même pour intention de produire un texte organique. La différence des langues (a minima entre Bible hébraïque et Nouveau Testament, mais également dans la diversité des états de langue de textes rédigés au long de plusieurs siècles) disparaît dans un vernaculaire unique. Qui plus est, les pratiques de traduction biblique peuvent sciemment viser une unification du texte, particulièrement notable quand un même traducteur prend en charge avec les mêmes principes l’ensemble des livres, mais aussi quand la traduction est confiée à une équipe de traducteurs qui respectent des principes identiques quant au style des livres bibliques10, au vocabulaire, par le respect notamment des concordances. De telles traductions permettent de prendre en charge les phénomènes très fréquents d’intertextualité biblique : les échos d’un livre à l’autre montrent que les auteurs bibliques se citent mutuellement, ce qui est particulièrement visible dans le Nouveau Testament. Par exemple, le prologue de Matthieu narre de la façon suivante, dans la traduction de la Bible de Port-Royal (1701), l’annonce à Joseph de la naissance du Christ :
Mais lorsqu’il était dans cette pensée, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et lui dit : Joseph, fils de David, ne craignez point de prendre avec vous Marie, votre femme : car ce qui est né dans elle, a été formé par le Saint-Esprit : et elle enfantera un fils, à qui vous donnerez le nom de Jésus, c’est-à-dire, Sauveur ; parce que ce sera lui qui sauvera son peuple, en le délivrant de ses péchés. Or tout cela se fit pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : Une vierge concevra, et elle enfantera un fils, à qui on donnera le nom d’Emmanuel, c’est-à-dire, Dieu avec nous.
9La traduction reprend à peu près littéralement Isaïe 7,14 : « C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un prodige. Une vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel. » Cette concordance est d’autant plus aisément réalisée dans la traduction que Lemaistre de Sacy, principal traducteur de Port-Royal, se fonde sur la Vulgate latine. Quand la traduction se fonde sur le grec pour Matthieu et l’hébreu pour Isaïe, les solutions peuvent diverger, comme dans la révision de 2010 de la TOB, où l’on lit pour Matthieu (notons au passage l’usage des italiques pour signaler le jeu citationnel) : « Tout cela arriva pour que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel, ce qui se traduit : “Dieu avec nous”. » En revanche, le vocabulaire en Isaïe 7,14 est différent : « Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe : / Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils / et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. »
10Mais ces effets d’échos donnent l’impression d’un corpus biblique plus unifié qu’il ne l’est dans les langues sources, où l’intertextualité biblique se fait sur fond de polyphonie particulièrement flagrante. C’est du reste pour rendre cette polyphonie que la Bible, nouvelle traduction dite « des écrivains » est confiée à des binômes de traducteurs qui ont une totale liberté lexicale et formelle : la diversité de leurs solutions, déjà abordée au chapitre quatre pour la question de la prise en charge de la poésie, se veut une façon de rendre en synchronie, dans le français de 2001, la diversité des textes sources.
11Une autre question, particulièrement fondamentale, et spécifique cette fois aux textes reçus comme sacrés, concerne le statut des textes bibliques : traduit-on un texte antique tout humain, ou traduit-on un texte inspiré, porteur d’un message divin ? Dans le second cas, la diversité formelle du corpus biblique est transcendée par une forme d’intention d’auteur surnaturelle : l’inscription de la parole de Dieu dans les textes, au-delà de leur rédaction historiquement située et conjoncturelle. De cette perception théologique du texte peuvent donc découler des décisions de traduction : la conception d’un super-auteur divin justifie sans doute une traduction veillant avant tout à la reproduction du « message » du texte.
12Si l’on se place maintenant du point de vue des lecteurs et lectrices de la Bible, on ne lit pas la même Bible d’une traduction à l’autre pour toutes les raisons exposées dans les premiers chapitres de ce travail – la pluralité textuelle des sources – ; mais on ne lit pas non plus la même Bible parce que les traducteurs et traductrices ne traduisent pas la même chose. Non pas tant qu’ils et elles aient des sources différentes, mais ce qu’ils traduisent dans les sources, ce qui est l’ancrage de leur projet de traduction, varie en fonction de l’idée qu’ils et elles se font de ce qu’on appelle la Bible.
Qui traduit-on quand on traduit ?
13Dans un contexte de traduction littéraire, pour les œuvres dont les auteurs ou autrices sont bien connus, savoir qui l’on traduit n’est pas difficile : en traduisant Hamlet ou Mrs Dalloway, on traduit des textes de Shakespeare ou Virginia Woolf – encore que le cas de Shakespeare11 ou des auteurs antiques12 n’est pas sans subtilités. Dans le contexte biblique, la question « qui traduit-on » est plus épineuse, pour des raisons philologiques aussi bien que théologiques.
14D’un point de vue philologique, l’auctorialité de la Bible est complexe. Le Cantique des cantiques est attribué dans le texte même à Salomon, les Psaumes à David, la tradition attribue le Pentateuque à Moïse, mais on sait au moins depuis l’émergence de la critique biblique que ces attributions sont fictives, qu’elles visent à placer les textes sous l’autorité d’une figure biblique (le sage Salomon, David le roi poète, Moïse le législateur, etc.). Qui a écrit ces livres ? Nous ne le savons pas : la philologie se perd en conjectures sur l’identité, la formation, le genre des auteurs bibliques, mais en définitive, aucun auteur n’est identifié avec certitude – qui plus est, les textes ont de fortes chances de résulter de l’intervention d’une multitude d’inventeurs et de scripteurs13.
15D’un point de vue théologique, postuler une intention divine (disons, une inspiration divine) dans l’écriture du texte ajoute encore de la complexité au texte biblique, qui a d’emblée deux auteurs d’un point de vue croyant : l’auteur humain qui en est le rédacteur effectif, et l’auteur divin dont le texte recueille, en langage humain, la parole.
16Est-ce que cela change quoi que ce soit à la traduction ? Tout dépend précisément de ce que l’on traduit quand on traduit. Si l’on cherche à traduire des intentions d’auteur, alors nécessairement la traduction prendra en compte la façon dont le traducteur ou la traductrice considère l’auteur ou les auteurs bibliques.
17Mais la considération des intentions d’auteur est-elle le fondement de toute traduction ? La traduction de la Bible rejoint d’une certaine manière la théorie littéraire postmoderne en postulant l’auteur sinon mort, du moins réduit à une fonction14 : l’identité précise des auteurs bibliques importe finalement peu aux traducteurs et traductrices, si bien que le corpus biblique est volontiers considéré comme un texte sans auteur. Certes, l’exégèse historico-critique a rendu traducteurs et traductrices sensibles à la question des contextes d’écriture et milieux de vie dans lesquels les textes ont émergé, mais il n’en reste pas moins qu’à l’exception peut-être des épîtres de Paul, dont on peut globalement considérer Paul comme l’auteur et dont on peut retracer dans une certaine mesure le contexte de rédaction (même si l’auctorialité de Paul est remise en question pour certaines), on traduit les textes bibliques en ayant de leurs auteurs, dans le meilleur des cas, une idée toute théorique, qui est elle-même une grille de lecture sur les textes. Ainsi, attribuer le texte du Cantique à Salomon, c’est déjà mettre le Cantique en série avec les textes de sagesse attribués à Salomon… quels que soient les auteurs réels, qui ne sont sans doute pas identiques.
Qui lit-on quand on lit une traduction ?
18Les traducteurs et les traductrices de la Bible ne traduisent pas le même texte. D’une part, parce que le canon des Bibles varie et que les éditions des textes sources sont déjà une première médiation conséquente. D’autre part, parce qu’ils et elles ne traduisent pas avec la même idée de la Bible. Si ce n’est pas la même Bible qu’ils et elles lisent, a fortiori ce n’est pas la même Bible que le lectorat lira. L’exemple biblique ne diverge du reste pas radicalement de la traduction littéraire : quand on traduit l’Odyssée comme un poème épique en portant l’attention sur la structure et le rythme des vers, ou comme un récit que l’on souhaite faire lire au jeune public, on ne produit pas la même traduction parce qu’on ne lit pas le même texte. Le cas biblique, avec le facteur religieux qui se surajoute aux autres, aussi bien en amont (origine divine ou non du texte ?) qu’en aval (usage confessant de la traduction ?) ne fait que compliquer encore des problèmes qui sont ceux de toute traduction. Mais c’est là qu’il importe tout particulièrement au lectorat de prendre conscience du fait que ce qu’il lit n’est pas le texte original, mais une traduction, qui porte en elle la trace des choix du traducteur et de la traductrice et toute la lecture qu’il ou elle fait des textes sources, ainsi que le statut qu’il ou elle donne au texte traduit – dans notre cas, à la Bible.
19La Bible, nouvelle traduction dite « des écrivains », que j’ai déjà évoquée à plusieurs reprises dans ce travail, a fait couler beaucoup d’encre, notamment parce qu’elle proposait des solutions de traduction qui allaient à rebours des habitudes du lectorat – du moins, du public qui connaît bien la Bible. Le maître d’œuvre de cette Bible, nouvelle traduction, l’écrivain, éditeur et traducteur Frédéric Boyer, publie en 2002 un essai intitulé La Bible, notre exil. La controverse qui a suivi la publication de cette traduction dans certains milieux catholiques conservateurs lui donne l’occasion de développer les raisons qui, selon lui, justifient la nouvelle traduction, et plus globalement, justifient qu’il n’y a de Bible que par la traduction. La violence envers la nouvelle traduction s’explique en bonne part, selon lui, par l’ignorance qu’ont les lecteurs et lectrices de leurs traditions de lecture :
Certains, croyants ou non, se sont élevés contre notre travail, avec plus ou moins de grâce, plus ou moins d’intelligence des Écritures, parce qu’ils ne retrouvaient plus, pensaient-ils, les mots, les expressions traditionnels des traductions françaises de leur Bible depuis cinq cents ans. On avait touché à leur Bible, même si la plupart restaient discrets sur leur connaissance sincère de ces écrits, de leur histoire, de leur formidable fécondation. On nous a accusés d’avoir banalisé, affadi, ce texte source, mais nos censeurs laissaient prudemment dans le flou les références de cet original au nom duquel ils entendaient partir en croisade, et passaient sous silence leurs traditions de lecture, manifestant ainsi leur propre désarroi contemporain devant l’ahurissante ubiquité dans notre culture de ces écrits monstres. Trop de complications, de luttes souvent sanglantes, trop d’érudition, beaucoup trop d’obscurités… Écritures, foi, commentaires, églises, dogmes et hérésies, langues et cultures… Le temps presse15.
20« On avait touché à leur Bible » : c’est là le nœud du problème. Faute de conscience que la Bible en français est une Bible, non la Bible ; faute de conscience même que l’original lui-même se dérobe quand on essaye de le saisir, on croit lire la Bible. Or, ce que fait précisément la Bible nouvelle traduction, dans l’intégralité de son dispositif, c’est réaliser le programme meschonnicien16 consistant à affirmer : « Ici vous n’aurez pas la Bible. Mais une traduction de la Bible ». C’est précisément en ce qu’elle exhibe sa nature de traduction qu’elle oblige lecteurs et lectrices à se demander ce qu’il ou elle lit en lisant la Bible, à se demander ce qu’est, en définitive, la Bible, puisqu’elle est et n’est pas dans chacune de ses traductions. Encore faut-il pour ce faire poser que la traduction est une lecture médiée, incarnant une interprétation du texte, et non une copie nécessairement défectueuse. Cela implique la conscience de ce qui se joue dans l’opération traductive, et de restituer pour ce faire au traducteur son statut de sujet lisant et écrivant.
Le sujet traducteur
21Henri Meschonnic a beaucoup travaillé la notion de sujet aussi bien dans l’écriture que dans la traduction. Selon lui, il est capital de concevoir la traduction comme la réponse d’un sujet à l’écriture d’un autre sujet, en déplaçant le curseur du texte et de la langue vers le discours. Autrement dit, on ne traduit pas une langue – l’hébreu biblique par exemple – ; on ne traduit pas non plus des textes conçus comme énoncés d’un contenu ; on traduit des discours. Or qui dit discours dit sujet du discours. La tâche du traducteur ou de la traductrice n’est pas de dire ce que le texte dit, mais de faire ce que le texte fait : de reproduire le discours ; ce qui suppose de le prendre en charge en créant un nouveau mode de discursivité qui soit une réponse adéquate, et suppose donc de la part du traducteur ou de la traductrice d’assumer sa subjectivité, étant bien entendu que subjectivité n’équivaut pas à arbitraire17. Au contraire, se prévaloir d’une objectivité est peut-être prendre le risque de l’arbitraire, si tant est qu’on applique alors des procédés de traduction de façon non réfléchie, sans questionner leur bien-fondé. Assumer une subjectivité traductive n’implique pas de faire n’importe quoi, mais plutôt de construire la traduction sur un ensemble de décisions dont les présupposés ont été réévalués, selon l’injonction d’Antoine Berman dans L’Épreuve de l’étranger : « Le traducteur doit “se mettre en analyse”, repérer les systèmes de déformation qui menacent sa pratique et opèrent de façon inconsciente au niveau de ses choix linguistiques et littéraires18 ». Certes les traducteurs et traductrices bibliques n’ont pas toujours travaillé selon cet impératif d’assomption de la subjectivité ; mais le réinvestissement de la notion apparaît productif pour permettre de lire le texte traduit de façon pertinente, jusque dans les cas où les traducteurs et traductrices entendent gommer toute trace de leur passage.
Traduction et auctorialité : de l’éthique de la traduction aux subaltern studies
22D’un point de vue légal, du moins dans la législation française, traducteurs et traductrices ont le statut d’auteur. L’article L112-3 du Code de la propriété intellectuelle spécifie en effet que « les auteurs de traductions, d’adaptations, transformations ou arrangements des œuvres de l’esprit jouissent de la protection instituée par le présent code sans préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre originale ». Ce statut d’auteur est relativement récent – la convention de Berne de 1886 est à cet égard un moment-clé – et la protection de l’auctorialité du texte traduit n’implique pas la reconnaissance symbolique, comme le montre l’oubli encore récurrent du nom du traducteur ou de la traductrice dans la citation des œuvres étrangères. Le travail de traduction continue à être largement perçu comme un travail subalterne, dans la lignée des aphorismes qui font la saveur des recueils de citations19, ainsi la fameuse réponse du géomètre au savant dans les Lettres persanes de Montesquieu :
[…] je viens de donner mon Horace au public. Comment ! dit le géomètre : il y a deux mille ans qu’il y est. Vous ne m’entendez pas, reprit l’autre : c’est une traduction de cet ancien auteur, que je viens de mettre au jour : il y a vingt ans que je m’occupe à faire des traductions.
Quoi, monsieur ! dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas ? Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous. Monsieur, dit le savant, croyez-vous que je n’aie pas rendu un grand service au public, de lui rendre la lecture des bons auteurs familière ? Je ne dis pas tout à fait cela : j’estime autant qu’un autre les sublimes génies que vous travestissez : mais vous ne leur ressemblerez point ; car si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais20.
23Ces propos célèbres sont intéressants à plusieurs titres. À titre documentaire pour commencer, en ce qu’ils exposent la nature non seulement secondaire mais également ancillaire de la traduction pour le géomètre – et avec lui, pour les penseurs occidentaux dans leur grande majorité jusqu’à ce que les études de traduction revalorisent le rôle des traductrices et traducteurs. À titre conceptuel ensuite : si l’on peut (et on ne se privera pas de le faire dans la suite de ce chapitre) arguer de ce que les traducteurs et traductrices pensent bel et bien, et même incarnent dans leur travail une vision entière de la littérature qu’ils et elles traduisent, il n’en reste pas moins que l’on ne peut guère que souscrire à la dernière phrase du géomètre : le traducteur ou la traductrice traduit mais n’est pas traduit, parce qu’il ou elle n’est pas un auteur premier, mais second, du moins dans le temps.
24S’il s’agit pour les traducteurs et traductrices de se réemparer du statut d’auteur, il ne saurait s’agir (ou alors seulement dans des expérimentations postmodernes qui ne sont pas l’objet de ce travail) d’une revendication d’auctorialité première, principale ou unique. C’est en tant que médiateurs ou médiatrices d’une œuvre première, qu’ils et elles réécrivent, que les traducteurs et traductrices peuvent s’emparer du statut d’auteur. Cependant, la nature secondaire de leur travail – la traduction vient nécessairement après l’œuvre qu’elle traduit – jette le discrédit sur la traduction, dont la part réelle d’écriture et de créativité est souvent passée à l’as. Traducteurs et traductrices sont, en un sens, les subalternes de la littérature, comme le souligne Fabienne Durand-Bogaert dans un article fort intéressant sur lequel je me fonderai beaucoup dans les pages qui suivent, intitulé « Les deux corps du texte ». Elle y commente ainsi le rapport de Pierre Assouline sur « La condition du traducteur » :
Le titre est d’ailleurs en lui-même éloquent, si l’on songe que le mot « condition » est tombé en déshérence, dans la France du xxie siècle, au point de ne même plus s’appliquer à ces « minorités » que furent jadis les femmes ou les travailleurs immigrés21…
25Ces propos ne manquent pas d’une certaine maladresse, dans le sens où les femmes ou les travailleurs immigrés n’ont pas nécessairement été réintégrés à une majorité ou en tout cas ne sont pas débarrassés des oppressions sexistes, racistes et classistes qui les constituent en minorité. Mais au-delà des considérations socio-politiques, le rapprochement même de la condition traductive à la condition féminine, ouvrière, ou des étrangers, est révélatrice : les traductrices et traducteurs font partie des subalternes de la littérature. En tant que tels, leur apparition sur le devant de la scène littéraire, ou du moins la reconnaissance de leur rôle dans la transmission et la lecture des œuvres de la littérature mondiale, relève d’une dynamique de pensée politique de la traduction. Et ce, que ce soit à travers le tournant éthique de la traduction incarné par Berman et Venuti, ou dans la prise en considération des jeux de domination notamment économiques et symboliques dans le marché du livre, que l’on lit dans des optiques différentes sous les plumes de Casanova, Sapiro ou Spivak22. La précurseure en la matière a été Suzanne de Lotbinière-Harwood, qui dès 1991 dressait dans Re-belle et infidèle. La traduction comme pratique de réécriture au féminin un parallèle entre la situation des femmes et celle des traducteurs et traductrices, et réclamait pour les deux classes de personnes la possibilité de revendiquer un droit à l’expression, au positionnement en tant que sujet, à l’intervention parfois réparatrice sur le texte. Son essai, majeur, et malheureusement très mal diffusé en France, commence par ces mots, qui pour illustrer le pouvoir de la traduction prennent l’exemple de la Bible (ici de Luther) :
« Parler n’est jamais neutre », écrit Luce Irigaray. Traduire non plus. Contrairement à une pratique de traduction orthodoxe, qui entretient l’illusion de la parfaite neutralité, voire même de la non-existence de la main traduisante, la traduction comme pratique de réécriture au féminin met cartes sur table dès le départ. Son projet est de faire entrer la conscience féministe dans l’activité traductive. Comme l’écriture au féminin, dont elle est tributaire, la traduction au féminin se présente comme une activité politique visant à faire apparaître et vivre les femmes dans la langue et dans le monde. […] Toutes les histoires de traduction ne finissent pas mal : Luther a entrepris la réforme protestante en traduisant la Bible en allemand. C’est dire que, loin d’être neutre, l’acte de traduire constitue une prise de parole pleine de conséquences. En plus d’être une voie de passage d’une langue à l’autre, la traduction est aussi un lieu de pouvoir. Pour les traductrices féministes, elle représente un espace à investir, un pouvoir à exercer23.
26Que les subaltern studies aient fait de la pensée de la traduction un nœud de leur réflexion est à cet égard révélateur, et du reste parfaitement inévitable. Dans le contexte postcolonial dans lequel émergent les subaltern studies, les jeux de pouvoir et de domination entre centre et périphérie, entre (ex)colons et (ex)colonisés, passent constamment par la question du rapport des langues, de leur poids relatif, et des enjeux de pouvoir liés à la traduction.
27Il faut donc, en paraphrasant Gayatri Chakravorty Spivak, se demander : les traductrices peuvent-elles parler ? Dans Can the subaltern speak24?, Spivak postulait que les actrices rejetées du système de représentation dominant, à savoir et en raccourci, les femmes du Tiers monde, peuvent certes parler, mais leur parole n’est pas entendue, car pas diffusée, ou mal diffusée, ou déformée au profit des dominants – la traduction se faisant du reste parfois l’instrument de cette silenciation. Sans vouloir systématiser le rapprochement de la condition des traducteurs et des traductrices à celle des subalternes en régime postcolonial, on peut toutefois postuler l’intérêt politique, mais aussi herméneutique, afin de mieux comprendre ce que nous lisons, d’une écoute des traducteurs et traductrices, qui les replace dans une position d’auteur ou autrice du texte traduit, permettant une meilleure intelligence de ce texte.
28Le problème soulevé par Spivak vaut du reste pour les traducteurs et traductrices. Qui peut parler et qui est entendu ? Les pages qui suivent devront être lues en ayant conscience que l’accès à la parole des traductrices et traducteurs n’est pas égal. Celles et ceux qui ont l’occasion de publier, dans les péritextes ou encore mieux, dans des ouvrages ad hoc, leur point de vue sur la tâche du traducteur sont a priori les plus visibles avant même d’ouvrir la bouche ou de prendre la plume. Celles et ceux dont on conserve les propos à travers le temps – Chateaubriand, que je cite plus loin en est un bon exemple – sont sans doute celles et ceux que l’histoire littéraire retient aussi pour autre chose que leur œuvre traductive. Pour finir, je suis moi-même dans le cas que visent les reproches de Spivak, puisque je suis dans l’incapacité de citer dans leur langue, voire de citer tout court, des traductrices et traducteurs, ou des traductologues, qui n’écrivent pas en français ou en anglais25.
Can the translator speak ? Entendre les voix traductives
29Donner de l’importance au sujet de la traduction, aux médiateurs et médiatrices par qui le texte existe dans d’autres langues que celle de l’auteur ou autrice originale, ne peut se faire sans attention au discours qu’ils et elles développent en marge de leurs traductions, voire aux traces qu’ils et elles laissent dans le texte traduit. De fait, les premières sources pour penser la lecture en traduction se trouvent dans les traductions elles-mêmes, sous la plume de celles et ceux qui les ont produites.
Quelqu’un traduit
30C’est devenu un lieu commun que de constater que la traduction de la Bible est un des objets autour desquels se cristallise la pensée de la traduction, depuis la lettre de Jérôme à Pammachius26 jusqu’aux réflexions de Frédéric Boyer27 en passant par la lettre de Luther sur la traduction28. Ces divers écrits sont intéressants pour penser l’histoire de la traduction de la Bible, mais aussi pour réfléchir à la place du sujet dans la traduction – puisqu’il apparaît que, chez les traducteurs faisant œuvre confessionnelle du moins, tous se réclament de la fidélité à la parole divine, mais tous ne définissent pas les mêmes méthodes pour y parvenir. Jérôme se revendique d’une littéralité radicale, d’une position sourcière si l’on veut, là où Luther est plus cibliste en ce qu’il recherche la formulation efficace du message du texte, en l’adaptant aux usages de la langue cible. Ce qui transparaît en définitive, c’est la présence du médiateur.
31Un exemple particulièrement intéressant est celui de Sébastien Castellion, l’un des premiers traducteurs protestants de la Bible en français29. Adversaire de Calvin, il publie ses deux traductions de la Bible (en latin et en français) tout en servant de prote à l’imprimeur bâlois Jean Hervage. Sa situation de minorité parmi la minorité – un protestant chassé de Genève et perdant les bonnes grâces du pouvoir calviniste – a empêché la diffusion de sa Bible, dont je me plais à penser que dans d’autres circonstances, sa puissance linguistique lui aurait conféré le rayonnement de la Bible de Luther ou de celle du roi Jacques. Toujours est-il que Castellion fait précéder son travail d’un « avertissement touchant cette translation ». Tout ce texte est passionnant, mais je n’en citerai qu’un assez large extrait :
Or, quant à ce que ês annotations je n’ai pas rendu raison de ma translacion en certains lieux, comme j’ai bien fait en la Latine, je l’ai fait à cause qu’il m’y eût fallu mettre beaucoup de mots Ebrieux et Grecs et Latins, et j’écris ici pour les François, qui n’ont que faire de ces langues tant étranges. E quand j’ecri que je n’entend pas un tel passage, ou un tel, je ne veux pas pourtant donner a entendre, que j’entende bien tous les autres : ains veux dire que és autres j’y voi quelque peu, e en ceux là je n’y voi goutte : e le fai aussi afin qu’en quelques tels passages on ne se fie pas trop en ma translacion. Toute-fois je ne montre pas par tout ce que je n’entend pas : car ce seroit une chose infinie. Item quant a ce que ês prophetes he declare quelques prophecies, comme seroit en Esaie d’Emmanuel, de Cyrus, de Senacherib, e autres, je ne veux pas pourtant dire qu’il n’y ait quelques sens plus caché e spirituel, ains déclaire les chose corporelles, e qui nous sont montrées par parolles, ou par ce qui s’en est ensuivi : e laisse les choses spirituelles qui y sont cachées, a ceus auxquels Dieu aura donné plus de son esperit. Ce-pendant ce que je fai, ne pourra nuire a personne, ce me semble, veu que je ne me di pas prophete, mais ami des prophetes e de la verité. Quant au langage François, j’ai eu principallement égard aux idiots, et pourtant ai-je usé d’un langage commun e simple, e le plus entendible qu’il m’a été possible. E pour cête cause, au lieu d’user de mots grecs ou latins qui ne sont pas entendus du simple peuple, j’ai quelque fois usé des mots François quand j’en ai peu trouver ; sinon j’en ai forgé sur les Français par necessité.
32Ces propos suivent un développement sur la hiérarchie des difficultés de l’Écriture, les unes résidant « dans les mots » et notamment dans le fait que le sens des mots hébreux reste souvent obscur – a fortiori à un traducteur du xvie siècle qui ne dispose pas d’outils linguistiques modernes – les autres résidant « dans le sens », et dans le mystère de la parole divine. Face à ces difficultés, le traducteur ne peut que reconnaître son impuissance : il le fait dans cet avertissement, il le fait par la suite en marge du texte pour indiquer des difficultés. Face à la parole divine, exprimée dans une langue ancienne et « peu hantée » – Castellion exprime par-là que, à la différence du grec, l’hébreu biblique ne se lit pas ailleurs que dans la Bible –, le traducteur se sait faillible, se sait insuffisant. Et pourtant il traduit. Il est convaincu de la nécessité de sa tâche parce que, comme Luther vingt ans avant lui, il entend donner une version « pour les idiots », entendre : pour celles et ceux qui ne savent que leur langue maternelle, ne comprennent pas l’hébreu et le grec, et dont la Bible doit parler le langage. Mais le dispositif tout entier de sa traduction porte à recevoir cette Bible (du moins si on la lit avec les yeux : ce n’est plus le cas pour le fidèle qui en entendrait la lecture orale) comme une traduction parmi plusieurs possibles. La médiation traductive est posée d’emblée, avec deux éléments saillants que le lectorat doit garder en mémoire. D’une part, le traducteur fait des choix, et il est bel et bien l’auteur de choix qui ne se sont pas imposés de l’extérieur à lui en vertu des structures du langage ou autre. Ainsi, Castellion a « forgé des mots », c’est-à-dire qu’il a créé des néologismes, pour éviter des latinismes ou hellénismes à son sens fâcheux. Certains exemples sont souvent repris à son sujet : sont « brûlage » pour éviter « holocauste » (un sacrifice où la victime n’est pas consommée, mais est entièrement brûlée), et « rogner les cœurs » pour éviter « circoncire les cœurs ». D’autre part, parce que ces choix sont ceux, subjectifs, quoique raisonnés, d’un individu qui n’est « pas prophète, mais ami des prophètes et de la vérité », on ne doit pas prendre sa traduction pour parole d’évangile. On doit la tenir pour ce qu’elle est : une traduction, une version. Paradoxalement, chez Castellion, se joue l’inverse de ce vers célèbre de Jaccottet, « l’effacement soit ma façon de resplendir30 » : c’est par modestie, ou plutôt par conscience de la relativité de sa tâche et de ses choix, que le traducteur affirme sa présence et refuse l’effacement – qui pourtant deviendra la règle dans les traductions bibliques, la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains » étant précisément une exception en la matière. J’exposais dans le deuxième chapitre à quel point les biblistes sont, plus que les littéraires sans doute, conscients au plus haut degré des enjeux de la lecture en traduction, si bien que se multiplient des guides des traductions de la Bible afin d’orienter les lecteurs et lectrices. Cela me semble contraster de façon très paradoxale avec l’effacement des individus traducteurs (et traductrices, dans de rares cas ; je note au passage qu’aucune femme n’a, à ma connaissance, produit de traduction intégrale de la Bible en langue française). Si la traduction d’un texte sacré dans une perspective confessante implique de la part de qui traduit un respect particulier – cette fois-ci, on peut le dire : un impératif de fidélité à la parole divine – ce respect doit-il passer par un effacement de la personne du traducteur ou de la traductrice et de ses choix traductifs, qu’ils soient individuels, ou organisés par un cadre collectif ?
33Le cas de Sébastien Castellion, sur lequel je me suis attardée, peut être généralisé ou en tout cas élargi à toute lecture de traduction précédée d’un avertissement sur la traduction rédigé par le traducteur ou la traductrice : le fait même que les seuils de l’ouvrage fassent apparaître le sujet de la traduction change le contrat de lecture, en explicitant les raisons des choix qui gouvernent la production du texte traduit, et donc en visibilisant le fait même qu’il y ait médiation. Du reste, les éditeurs me semblent moins répugner, depuis une vingtaine d’années, ce qui correspond au tournant éthique de la traduction, à rendre les traducteurs et traductrices visibles – par la place de leur nom sur la couverture, par l’utilisation de notes, par des préfaces et avertissements des traducteurs, etc. Même si, en la matière, les traducteurs et traductrices ont plus facilement une voix dans le livre quand leur position symbolique le leur permet : parce qu’ils et elles sont médiatiques, sont des universitaires experts de leur domaine, sont des écrivains et écrivaines par ailleurs.
Comment lire les péritextes traductifs ? « Tout le monde ment »
34Everybody lies, telle est la devise du Dr. House, dans la série éponyme. Tout le monde ment, même les traducteurs et les traductrices. Du moins, tout le monde ne dit pas toujours la pure et entière vérité. Les quelques exemples qui suivent ont pour vocation de montrer comment les limites des péritextes traductifs ne doivent pas décourager les herméneutes – bien au contraire.
35Les péritextes traductifs ont en général pour objet la justification de la traduction. Justification de son existence éditoriale d’une part, a fortiori dans le cas des retraductions. Il faut alors justifier un manque, qui n’est pas toujours la cause réelle ou unique de la traduction. Tiphaine Samoyault dans Traduction et violence31, note ainsi la multiplication étonnante de traductions d’Apollinaire vers l’italien : quatre traductions du poème « Cors de chasse » entre 1958 et 1960 ! Pour ma part, quand j’ai traduit Les Tableaux de voyage de Heine, j’ai convaincu l’éditeur de l’intérêt d’une nouvelle traduction parce que l’intégrale en français aux éditions du Cerf ne diffusait plus l’un des volumes correspondant aux Tableaux de voyage ; il y avait donc un vide éditorial. Si c’était la raison pour laquelle Classiques Garnier me publiait, ce n’était pas ma raison de traduire, non plus que la qualité des traductions existantes : si la traduction de 1834, disponible en ligne, était insuffisante en bien des aspects (car non exhaustive entre autres), je n’ai pas traduit contre l’intégrale du Cerf. Je n’ai même rien de fondamental à reprocher à la traduction du Livre des chants par Michel Espagne et Nicole Taubes. Mais j’avais envie de traduire Heine, parce qu’aucun autre travail intellectuel ne me faisait plus plaisir. L’envie de le faire lire, certes, mais surtout l’envie de m’y frotter. J’ai laissé les traces de mon passage, par l’obsession pour la syntaxe d’une part ; il a laissé ses traces sur mon écriture : je crois bien que c’est à lui que je dois l’usage immodéré des incises.
36C’est aussi l’occasion d’une justification des méthodes de traduction adoptées par le traducteur ou la traductrice, qui, le cas échéant, découlent de la première justification : les traductions précédentes étaient trop éloignées de la lettre, la nouvelle s’en approche, par exemple. Dans tous les cas, l’herméneute doit lire ce discours cum grano salis.
37Je prendrai ici pour exemple le cas bien connu de la préface de Chateaubriand à sa traduction du Paradis Perdu de Milton, véritable manifeste de la traduction romantique :
Si je n’avais voulu donner qu’une traduction élégante du Paradis perdu, on m’accordera peut-être assez de connaissance de l’art pour qu’il ne m’eût pas été impossible d’atteindre la hauteur d’une traduction de cette nature ; mais c’est une traduction littérale dans toute la force du terme que j’ai entreprise, une traduction qu’un enfant et un poète pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot, comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux32.
38L’assertion de Chateaubriand tient en réalité modérément l’épreuve de l’analyse de la traduction, a fortiori en la comparant à la traduction qu’en a donné Armand Himy33. Le texte original de Milton est ainsi rédigé :
Of Mans First Disobedience, and the Fruit
Of that Forbidden Tree, whose mortal tast
Brought Death into the World, and all our woe,
With loss of Eden, till one greater Man
Restore us, and regain the blissful Seat,
Sing Heav'nly Muse,
39Voici la traduction qu’en donne Chateaubriand :
La première désobéissance de l’homme et le fruit de cet arbre défendu dont le mortel goût apporta la mort dans ce monde, et tous nos malheurs, avec la perte d’Eden, jusqu’à ce qu’un Homme plus grand nous rétablît et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse céleste !
40Par comparaison, voici celle qu’en donne Armand Himy :
De l’Homme la Désobéissance Première, et le Fruit
De l’Arbre Interdit au goût de mort,
Qui apporta la Mort dans le Monde, et tous nos maux,
Et la perte d’Éden, jusqu’à ce qu’un Homme plus grand
Nous rétablît dans le Sein des béatitudes,
Chante, Muse Céleste […]
41La traduction de Himy nous apparaît plus littérale en plusieurs sens : elle conserve le vers là où Chateaubriand traduit en prose ; elle s’efforce de garder l’ordre des mots, notamment en maintenant la préposition en tête du premier vers et de ce fait la syntaxe particulièrement complexe de cette première phrase dont le verbe principal n’arrive qu’au sixième vers dans l’invocation à la Muse ; en outre, Himy garde un trait archaïque de l’anglais de Milton dans le français en conservant les majuscules des substantifs, qui font de l’Homme, du Fruit, de la Mort autant d’allégories, non sans un peu d’anachronisme. Rien de tout cela chez Chateaubriand.
42Chateaubriand aurait-il menti ? Sans doute pas : il devait être très sincèrement convaincu que sa traduction était la plus littérale possible. Pourquoi celle de Himy est-elle alors encore plus littérale ? C’est ici qu’il faut réinsuffler ce grand proverbe des traducteurs : cela dépend du contexte. En 1836, avant l’Odyssée de Jaccottet, avant l’Énéide de Klossowski34, la conception de la littéralité n’est pas la même qu’en 2001 : le vers libre n’existe pas dans la poésie française ; commencer une phrase par une préposition est perçu comme une aberration grammaticale. D’un autre côté, en choisissant la prose, en restant tout de même fort près de l’anglais, Chateaubriand rompt avec les « belles infidèles », les traductions en alexandrins rimés. Il est, autrement dit, le plus littéral possible non en soi, mais pour son époque. L’usage que nous pouvons faire de sa préface est donc un usage historique : le discours du traducteur nous apprend autant sur la poétique générale de la traduction à l’époque de Chateaubriand que sur la meilleure façon de traduire Milton. Cela rejoint l’impératif que formulait Antoine Berman de lire les traductions en « all[ant] au traducteur » (j’y reviens un peu plus loin dans ce chapitre). « Aller au traducteur », c’est-à-dire comprendre, dans son contexte, comment et pourquoi le traducteur ou la traductrice élabore un discours de justification, qui éclaire autant sur sa situation historique et idéologique personnelle que sur le texte source et le texte cible. Puisque donc, s’il y a un sujet de la traduction, ce sujet est également historique, politique et sociologique.
La traduction à mouvement perpétuel
43Si donc l’on considère la médiation traductive comme l’inscription du sujet traducteur dans le texte qu’il ou elle produit, alors il convient tout à la fois de réhistoriciser les traductions – de les considérer en fonction de qui les produit, où, quand, pourquoi et à quelle fin – et de remettre l’action sur la nature du travail traductif : le mouvement perpétuel d’une subjectivité lisant et réécrivant un texte.
Les traces du traducteur ou de la traductrice
44Dans son article « Les deux corps du texte », Fabienne Durand-Bogaert part de la question, pour une revue de génétique textuelle, des archives et de la documentation sur les traductions. Là où la génétique textuelle s’intéresse de plus en plus aux brouillons des écrivains et aux processus d’émergence de l’œuvre, la transposition de ces questions et méthodes à la traduction est encore insuffisante35 :
Ainsi, dans son souci légitime de pallier le manque d’une définition opératoire de la traduction, la linguistique s’est-elle concentrée davantage sur la polarité langue source/langue cible, point de départ/point d’arrivée que sur le moment du passage – les évènements qui le jalonnent, les traces qu’il laisse derrière lui. Il n’est pas impossible qu’en négligeant le moment du passage, la linguistique ait contribué à entretenir l’illusion déjà fortement enracinée selon laquelle la vertu principale d’une traduction est sa transparence36.
45L’enjeu de considérer – et de documenter, autant que possible – le processus de traduction est double. D’une part, mettre l’accent sur les myriades de décisions prises par le traducteur ou la traductrice redore l’image des traductions, perçues non plus comme des copies défectives de l’original, qui du reste échappe à la définition et à la fixité, mais comme des versions subjectives, certes éminemment critiquables, mais relevant d’un ensemble de décisions prises par un individu, pour certaines macrostructurelles (traduire Milton en prose ou en vers ? Garder les majuscules des substantifs ou non ?), pour d’autres microstructurelles (faut-il traduire forbidden par « défendu », avec un écho à la locution « fruit défendu », ou par « interdit », plus proche du sens du verbe anglais en langue ?). D’autre part, s’intéresser précisément à cette succession de décisions traductives implique de percevoir les traces du traducteur ou de la traductrice dans le texte-même, quand il ou elle n’a pas rédigé de péritextes justifiant ses décisions. C’est ce que défendait Antoine Berman quand il développait l’intérêt, pour la critique des traductions, d’une interrogation sur l’horizon du traducteur et le projet de traduction, en estimant que la lecture attentive de la traduction permet de le reconstituer :
Tout traducteur entretient un rapport spécifique avec sa propre activité, c’est-à-dire une certaine « conception » ou « perception » du traduire, de son sens, de ses finalités, de ses formes et modes. […] La position traductive est, pour ainsi dire, le « compromis » entre la manière dont le traducteur perçoit en tant que sujet pris par la pulsion de traduire, la tâche de la traduction, et la manière dont il a « internalisé » le discours ambiant sur le traduire (les « normes »). […] Ces positions peuvent être reconstituées à partir des traductions elles-mêmes, qui les disent implicitement, et à partir des diverses énonciations que le traducteur a faites sur ses traductions, le traduire ou tous autres « thèmes » […]. Le projet définit la manière dont, d’une part, le traducteur va accomplir la translation littéraire, d’autre part, assumer la traduction même, choisir un « mode » de traduction, une « manière de traduire ». […] Ici apparaît pour le critique un cercle absolu, mais non vicieux : il doit lire la traduction à partir de son projet, mais la vérité de ce projet ne nous est finalement accessible qu’à partir de la traduction elle-même et du type de translation littéraire qu’elle accomplit37.
46J’ajoute que cela fonctionne même sans comparaison au texte original, dans certains cas : on n’a pas besoin du latin de Virgile pour comprendre ce qui oppose une traduction de l’Énéide en alexandrins réguliers à la version de Klossowski.
47La traduction biblique peut cependant achopper, dans certains cas, sur la question de la trace du traducteur ou de la traductrice – du moins si on cherche la marque d’un individu entièrement souverain dans le texte traduit. En effet, la tendance au xxe siècle, dans les Bibles francophones disponibles couramment dans le commerce, a été à la production collective de traductions bibliques, dont l’identité individuelle disparaît derrière la désignation englobante. Ainsi, la Bible de Jérusalem est préparée par les membres de l’École biblique et archéologique de Jérusalem ; dans mon édition (Mame/Cerf 2001), les « principaux collaborateurs » sont nommés après la page de titre et l’on précise sur quels livres ils ont travaillé. En outre, les grandes entreprises récentes de traduction biblique tendent à fonctionner autour d’un projet de traduction collectif et explicite, auquel les traducteurs et traductrices se doivent d’adhérer. Cela peut concerner par exemple la qualité du vocabulaire, dans des entreprises comme la Bible en français courant38 ou la Bible parole de vie39 en français fondamental ; des décisions permettant d’unifier le style, telle la traduction assez systématique des noms propres dans la Traduction œcuménique de la Bible, etc. À cet égard, la Bible nouvelle traduction « des écrivains » fait figure d’exception en se présentant d’emblée comme une Bible d’auteurs, en explicitant l’identité de chaque binôme de traducteurs prenant en charge chacun des livres et en soulignant, dans les paratextes et dans les opérations de presse qui ont accompagné son lancement, l’importance du regard individuel et subjectif des écrivains et écrivaines impliqués dans le traitement du corpus biblique. Mais il y a un paradoxe dans le paradoxe : qu’il y ait subordination des individus à des contraintes de traduction collective ne fait que souligner le fait que chaque traduction n’est pas absolue, mais relative, en ce qu’elle dépend des règles que se fixent, sinon les individus qui traduisent, du moins les éditeurs principaux, ou l’organisme qui les missionne. Le fait est que chacune de ces Bibles a un projet de traduction défini par ses usages, son public, et que leur coexistence sur le marché est la preuve que plusieurs traductions d’un même texte ne s’annulent pas, mais en montrent la variété des lectures possibles.
48Dès lors qu’on postule que la traduction porte la trace du traducteur ou de la traductrice, dans la possibilité de reconstituer son projet de traduction (fût-il collectif), de donner raison de ses choix, de retracer le processus traductif, alors il est possible de remettre en question l’objection préjudicielle que j’évoquais au premier chapitre : le soupçon envers les traductions, qui ont pour tort principal de ne pas être l’original. Il s’agit donc de concevoir la traduction comme un mouvement perpétuel vers le ou les textes source et non une aporétique version définitive entièrement conforme à un original chimérique. Il y a un mouvement perpétuel dans l’action de traduire : chaque ligne est une négociation, certes plus ou moins dense et plus ou moins complexe, en particulier dans le contexte de la traduction biblique où les contraintes se superposent. Mais aussi parce qu’aucune traduction n’épuise le texte ; chacune appelle à une retraduction.
L’éternel retour de la traduction
49Le texte traduit que nous lisons est donc une réponse parmi d’autres possibles à un texte source ; aucune n’est totale. D’où une forme d’éternel retour de la traduction, qui se déploie à la fois dans l’histoire de la traduction des textes, mais également dans le processus même de publication des traductions, qui fige une version supposément définitive, qui cache mal la nature potentiellement infinie de la tâche pour celui ou celle qui l’exécute.
50Les traductions vieillissent plus vite que les originaux, lit-on souvent – encore que les originaux vieillissent aussi, si l’on considère que les éditions contemporaines de Shakespeare en anglais ou de la Bible hébraïque dans ses langues originales ne ressemblent plus guère aux premières impressions, et divergent a fortiori des manuscrits. Mais le vieillissement des traductions n’est pas la cause unique de leur renouvellement. Certes, quand Jaccottet publie la première traduction en vers libre de l’Odyssée, c’est parce qu’il est maintenant possible d’échapper à la dichotomie vers réguliers/prose, et parce que, inversement, les traductions en vers réguliers et en prose paraissent datées. Mais le cas de la Bible nous montre bien que la retraduction n’est pas uniquement motivée par le vieillissement des versions précédentes. La prolifération des traductions de la Bible, qui atteint des sommets pour certains livres bibliques (j’avais répertorié pour ma thèse de doctorat 265 traductions du Cantique des cantiques publiées en langue françaises depuis la Renaissance, et depuis 2009 au moins une dizaine de traductions nouvelles ont paru en langue française), a d’autres causes, pour certaines internes aux textes bibliques, pour d’autres externes. Les causes internes sont la richesse et la complexité d’un corpus qui, comme toutes les grandes œuvres, laisse de la place à des interprétations nouvelles, selon l’expression de Benjamin, selon laquelle les traductions sont le signe de la vie des œuvres40. Et ce, même si on peut s’interroger sur ce qui constitue une « grande œuvre », s’il s’agit réellement de qualités intrinsèques au texte ou si son entrée dans un canon littéraire modifie sa réception. Shakespeare est plus traduit que Marlowe : est-ce à dire que Shakespeare est meilleur, sa langue plus riche, ou simplement que Shakespeare occupe une place symbolique différente ? Le Cantique des cantiques aurait-il été si souvent traduit s’il n’avait pas été inclus dans le canon biblique ? Sans doute pas, et sans doute n’aurait-il pas eu l’écho qu’il a sur la littérature mondiale. C’est là qu’apparaissent les causes externes. Dans le cas de la Bible, la multiplication des traductions est évidemment tributaire du statut spécifique du corpus biblique, reçu comme sacré avec des variations de canon par le christianisme et le judaïsme. C’est ce statut même de texte sacré qui appelle, de façon paroxystique en langue française, une multiplication de traductions, en fonction des publics et des usages visés : des traductions différentes pour les diverses confessions ; des traductions pour l’étude, d’autres pour la liturgie, d’autres pour la catéchèse et les missions, d’autres pour donner une lecture littéraire des textes ; des traductions centrées sur le message de Dieu et d’autres sur la forme des textes, etc. Autrement dit, les traductions de la Bible illustrent le fait qu’un même texte donne lieu à une infinité de traductions différentes, non seulement parce que les traducteurs varient et en donnent une lecture subjective nouvelle, mais aussi parce que l’on traduit différemment selon les objectifs que l’on se donne. L’éternel retour de la traduction nouvelle réside, dans le cas de la Bible du moins, dans la conjugaison permanente du vieillissement des traductions (comme l’actualisation des prières réexaminées sur les originaux avec un œil sur le dogme) et de la diversité des usages qui sont faits de la Bible en langue vernaculaire. Pour le coup, la traduction du corpus biblique ne vérifie pas la tendance à revenir au plus près du texte dans une retraduction tel que le définissait Goethe, en schématisant les trois âges de la traduction41, mouvement téléologique vers une plus grande littéralité que Berman reprenait à son compte. Le développement des Bibles en français courant dans les années 1980 montre ainsi une tendance à se focaliser sur le message plutôt que sur la lettre du texte, après le triomphe de la philologie qui préside par exemple aux traductions de Segond (1874) ou de la Bible de Jérusalem (version intégrale en 1956).
51Il y a autant de traductions qu’il y a de traducteurs, lit-on aussi souvent. Il y en a en réalité même davantage. Le texte traduit dont le lectorat prend connaissance est un état définitif de la traduction en ce que c’est celui qui est imprimé, mais toute personne qui traduit sait bien que, si c’était à refaire, on referait différemment. C’est à ce titre que la conservation des brouillons des traducteurs et des traductrices est intéressante, puisque l’on y voit le processus de correction, de renoncement, de réécriture à l’œuvre. La publication de traduction en ligne, quand elle permet la conservation des versions antérieures, est également instructive. Ayant signé un contrat pour traduire Deutschland. Ein Wintermärchen de Heine (Allemagne. Un conte d’hiver), je devrai à la publication du livre supprimer les versions que j’ai en ligne du premier chant42, qui me permettent de mesurer à quel point souvent traductrice varie (et bien fol qui s’y fie). De ce fait, l’exposé des choix effectués dans le chapitre huit de ce travail est à prendre cum grano salis : je changerai peut-être encore de priorités d’ici la publication du texte. Un exemple plus sérieusement documenté de cette variabilité des traductions, et que j’avais développé dans ma thèse de doctorat, était la publication par André Chouraqui de quatre versions différentes du Cantique des cantiques43 (pour combien de versions alternatives dans les tiroirs de ce traducteur ?). À travers ces quatre traductions successives, on voit évoluer la pensée de la traduction de Chouraqui, qui abandonne le verset pour le vers, qui s’écarte de plus en plus de la terminologie et de la syntaxe traditionnelle, transcrit les noms propres de plus en plus phonétiquement, etc.44. De même qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, un texte n’est jamais traduit par le même traducteur ou la même traductrice : le temps passant, les lectures s’accumulant, les idées évoluant, l’audace croissant ou au contraire se tempérant, une même personne ne traduit pas identiquement, parce qu’une même personne change. Outre le fait que, a fortiori en contexte biblique, une même personne peut traduire en suivant un cahier des charges, auquel cas ses choix de traduction ne découlent pas de sa seule volonté souveraine, mais de l’acceptation d’un projet de traduction collectif.
« Aller au traducteur » : pour une traduction située
52Dans un ouvrage de didactique déjà ancien intitulé Approaches to Teaching the Hebrew Bible as Literature in Translation, Norman K. Gottwald, spécialiste des approches sociocritiques de la Bible hébraïque, commence ainsi sa contribution intitulée « A Socioliterary Approach » :
To begin with, the Bible is always studied from a point of view. The number of points of views has increased as new methods of study have developed and as the Bible has been used and interpreted in various religious and cultural contexts over the centuries. In my judgement, it is advisable to acquaint students with the broad phases of the history of biblical interpretation, including divergences in Jewish and Christian views.
D’abord, on étudie toujours la Bible depuis un point de vue. Le nombre de points de vue a augmenté tandis que de nouvelles méthodes d’étude se sont développées, et que la Bible a été utilisée et interprétée dans des contextes religieux et culturels variés au fil des siècles. À mon sens, il est recommandable de familiariser les étudiants avec les grandes phases de l’histoire de l’interprétation biblique, comprenant les divergences entre les vues juives et chrétiennes45.
53Le corpus biblique, à cause des contextes religieux dans lesquels il est reçu, rend particulièrement sensible la variété des points de vue qui s’appliquent à lire et traduire la Bible et construisent ainsi la pluralité des Bibles. Mais ce que Gottwald formule ici à propos de la Bible est encore une fois transposable à l’étude des textes littéraires en général. Il n’y a pas de traduction sans point de vue, il n’y a pas de traduction neutre ; dès qu’un sujet traduit, la traduction n’est pas objective – du moins elle ne l’est pas entièrement et absolument. Il n’y a pas non plus d’analyse des traductions sans point de vue, ou d’enseignement sans point de vue.
54D’où l’importance d’« aller au traducteur » (ou à la traductrice). Une lecture consciente de la traduction se pose la question de l’auteur de la traduction aussi bien que celle de l’auteur du texte :
[…] il devient de plus en plus impensable que le traducteur reste ce parfait inconnu qu’il est encore la plupart du temps. Il nous importe de savoir s’il est français ou étranger, s’il n’est « que » traducteur ou s’il exerce une autre profession significative, comme celle d’enseignant (cas d’une très importante portion de traducteurs littéraires en France) ; nous voulons savoir s’il est aussi auteur et a produit des œuvres ; de quelle(s) langue(s) il traduit, quel(s) rapport(s) il entretient avec elle(s) ; s’il est bilingue, et de quelle sorte ; quels genres d’œuvres il traduit usuellement, et quelles autres œuvres il a traduites ; s’il est polytraducteur (cas le plus fréquent) ou monotraducteur […] ; nous voulons savoir quels sont, donc, ses domaines langagiers et littéraires ; nous voulons savoir s’il a fait œuvre de traduction au sens indiqué plus haut et quelles sont ses traductions centrales ; s’il a écrit des articles, études, thèses, ouvrages sur les œuvres qu’il a traduites ; et enfin, s’il a écrit sur sa pratique de traducteur, sur les principes qui la guident, sur ses traductions et la traduction en général46.
55On pourrait, en contexte biblique, ajouter d’autres questions. Quelle est sa confession ? À qui la Bible qu’il ou elle traduit est-elle destinée ? Est-il ou est-elle bibliste de profession ? La traduction produite est-elle une traduction individuelle ou collective ? Si elle est collective, les divers traducteurs et traductrices ont-ils et ont-elles reçu des consignes globales de traduction ? Quelles éditions des textes originaux traduit-il ou traduit-elle et pour quelles raisons ?
56L’ensemble de ces questions dresse une forme de portrait sociologique et idéologique du traducteur ou de la traductrice qui peut, sinon expliquer entièrement, du moins donner raison de son point de vue47. En tout cas, cela montre que la personne qui fait la traduction n’est pas une machine intellectuelle, que son éducation, ses goûts, son milieu influent nécessairement sur ses choix, sans nécessairement créer de déterminisme absolu.
57Susan Bassnett note, dans la préface à sa quatrième édition de son manuel Translation Studies, combien les études de traduction ont évolué en trente ans, depuis la première édition de 1980. L’apport des théories post-coloniales est immense. D’un côté, Homi Bhabha a contribué à penser la traduction au-delà de la traduction, en faisant de l’hybridation culturelle du sujet post-colonial une forme de traduction (au sens étymologique de trans-lation : un trans-port). De l’autre côté, sur fond de constat (chez Spivak notamment, et surtout chez Edward Said48) que la traduction a été un instrument de domination coloniale, une pensée de la traduction émerge qui abandonne le discours de l’ancillarité du traducteur pour revaloriser son apport créatif :
Central to the many theories of translation articulated by non European writers are three recurring stratagems: a redefinition of the terminology of faithfulness and equivalence, the importance of highlighting the visibility of the translator and a shift of emphasis that views translations as an act of creative rewriting. The translator is seen as a liberator, someone who frees the text from the fixed signs of its original shape making it no longer subordinate to the source text but visibly endeavoring to bridge the space between source author and text and the eventual target language readership.
Au centre des nombreuses théories de la traduction développées par des auteurs non européens, on retrouve trois stratagèmes récurrents : la redéfinition de la terminologie fondée sur la fidélité et l’équivalence, l’importance de souligner la visibilité du traducteur ou de la traductrice, et une plus grande emphase sur la conception de la traduction comme réécriture créative. Le traducteur ou la traductrice est perçu comme un libérateur ou une libératrice, comme quelqu’un qui délivre le texte des signes fixes de son origine, ne le rendant plus subordonné au texte source, mais s’efforçant visiblement de construire des ponts entre l’auteur ou autrice source, le texte source, et pour finir l’éventuel lectorat dans la langue cible49.
58De façon tout à fait significative, l’émergence d’une théorie post-coloniale, et dans un esprit similaire le développement des études de genre, touche à la fois la réflexion politique sur la transmission des textes et plus généralement la construction de la culture, ainsi que la théorie et la pratique de la traduction. Il devient nécessaire de souligner l’action du traducteur ou de la traductrice sur le texte et de le ou la libérer d’une condition ancillaire pour souligner son rôle créatif et politique sur la destinée du texte cible. Cette réhabilitation du sujet de la traduction va de pair avec la réflexion sur le principe de neutralité et d’objectivité, dans la traduction, certes, mais aussi globalement dans les sciences humaines et même les sciences expérimentales.
59À ce titre et dans le domaine biblique, le travail mené par les exégètes africains et africains-américains, et dans une logique similaire, par les exégètes féministes, queers, etc., est une illustration de la façon dont le point de vue assumé peut entrer dans une logique de libération du texte source et de son lectorat. Dans le chapitre « Ethics of translating sacred texts » du Routledge Handbook of Translation and Ethics, Hephzibah Israel insiste de façon intéressante sur l’exemple de la traduction biblique en contexte post-colonial, dans le cadre particulier des missions. Là où on a pu critiquer légitimement la traduction par « équivalence dynamique » préconisée par Nida en ce qu’elle s’éloigne de la lettre du texte, des théologiens et théologiennes ont pu, dans une perspective décoloniale, souligner la productivité ambiguë des traductions réalisées dans le cadre pourtant très colonial des missions. Elle cite ainsi notamment ces mots du théologien ghanéen Kwame Bediako :
translation was not immune to the ambivalence and contradictions of the discourse of colonialism. Like any other colonial discourse, Bible translation betrays instability. By choosing to translate the Bible into the vernacular languages, the colonial church flung wide open the interrogatory interstices where biblical texts, hermeneutics, doctrines, culture, and power could be negotiated, contested, and hybridized.
La traduction n’était pas dépourvue des ambivalences et des contradictions du discours du colonialisme. Comme tout autre discours colonial, la traduction de la Bible révèle une instabilité. En choisissant de traduire la Bible vers les langues vernaculaires, l’église coloniale a grand ouvert les interstices d’interrogations qui permettaient de négocier, contester, et hybrider les textes bibliques, les doctrines, la culture et le pouvoir50.
60Faire de l’exégèse, et des traductions bibliques, en assumant un point de vue suppose-t-il un renoncement à une forme d’objectivité ? C’est là toute la complexité de ce que l’on pourrait appeler des traductions situées, qui me semblent ressortir de ce que la philosophe des sciences féministe Sandra Harding considère comme la recherche d’une « objectivité forte » :
Les féministes, les antiracistes et d’autres mouvements sociaux ont critiqué la notion d’objectivité de beaucoup de manières, mais ce qu’ils veulent pour la plupart ce sont des descriptions plus objectives. Nous avons besoin de descriptions plus objectives du fonctionnement de nos corps, de l’économie politique internationale, des causes de la destruction de l’environnement, des effets de l’industrialisation sur l’environnement et la structure sociale et ainsi de suite. Nous n’avons pas besoin de descriptions moins objectives, et nous n’avons pas besoin de descriptions subjectives. Le problème est que nous avons eu des descriptions subjectives – on pourrait dire, ethnocentriques51.
61Comment concilier d’une part l’affirmation du sujet de la traduction, et la subjectivité des traductions, et d’autre part l’appel de Harding à « plus d’objectivité » ? Ce qu’attaque ici Harding, c’est la subjectivité inconsciente de l’objectivisme, qu’il ne s’agit pas de combattre par plus de subjectivité, par une cristallisation identitaire sur les points de vue individuels, mais ce qu’elle appelle une « objectivité forte », obtenue par un retour réflexif sur les modes de production de la science – le point de vue zéro n’existe pas, l’objectivisme est un ethnocentrisme qui s’aveugle. Dans le contexte de la traduction des œuvres littéraires africaines, Paul F. Bandia critiquait ainsi la traduction par Reed de Une vie de Boy de Oyono52 :
Reed’s English translation of these pidgin sequence reveals the fact that, as a non-native speaker of West African Pidgin English, he relied heavily on the principle of rendering what has been referred to as “broken French” by “broken English”. He followed the French text very closely in order to come up with what he imagines should be the kind of English spoken by such characters in the novel. The result is a kind of colonial English reminiscent of the way colonial administrators and missionaries spoke, talking to natives.
La traduction par Reed de ces séquences en pidgin révèle que, n’étant pas un locuteur natif des pidgins anglophones d’Afrique de l’Ouest, il s’est lourdement reposé sur le principe de rendre ce qu’on appelait le « broken French », le « petit nègre », par du « Broken English ». Il a suivi le texte français de très près de sorte à parvenir à ce qu’il imagine devoir être la sorte d’anglais parlé dans le roman par des personnages de ce genre. Le résultat est une sorte d’anglais colonial qui rappelle la façon dont les administrateurs et les missionnaires parlaient en s’adressant aux indigènes53.
62C’est pour éviter l’imposition d’une prétendue perspective neutre qui charrie en réalité des représentations sexistes et racistes que les théologies noires et féministes retournent aux sources bibliques par-delà deux mille ans d’exégèse blanche et masculine. J’évoquais au chapitre sept le cas de la traduction de Ct 1,5, que des siècles de traduction et d’exégèse catholique ont rendu par « je suis noire mais belle » : en rétablissant « noire et belle », Léopold Sédar Senghor revenait à la littéralité de l’hébreu et donc à une « objectivité forte », tout en montrant implicitement que les habitudes traductives, quand bien même elles se fondaient sur un discours philologique (la valeur adversative de la particule waw, etc.), n’en restaient pas moins faussement objective et teintées des préjugés européens sur l’incompatibilité de la noirceur et de la beauté. Le travail des exégètes féministes consiste en partie à débarrasser les textes bibliques, certes rédigés dans des sociétés patriarcales, de plusieurs siècles de lecture aveugle au rôle des femmes bibliques, ce qui a eu et a encore un impact notable sur l’organisation des Églises – notamment l’exclusion des femmes de la prêtrise. Or, comme l’écrit Elisabeth Schüssler-Fiorenza :
Et pourtant, chaque fois que les spécialistes discutent des titres de responsables comme apôtres, prophètes ou enseignants, ils estiment eo ipso que ces termes ne désignent que les hommes malgré des exemples évidents du Nouveau Testament où ces titres, grammaticalement masculins, s’appliquent aussi à des femmes. Ainsi, dans Rm 16,1, Phébée est désignée par la forme masculine du terme grec diakonos et dans Tt 2,3, le titre grammaticalement masculin de kalodidaskalos est employé pour des femmes54.
63Autrement dit, la démarche située – ici, féministe – n’est pas tant l’ouverture au n’importe quoi que l’exigence de traduire en étant au mieux possible conscient de ce qui se joue dans la traduction, et du fait que le point de vue de nulle part n’existe pas. Je remarquerai au passage à quel point, dans la traduction biblique, les traducteurs et traductrices français sont en retard sur leurs homologues francophones du Québec. Est-ce dû à la proximité des États-Unis en pointe sur les exégèses situées, le développement plus précoce d’un féminisme universitaire au Québec, ou la situation du Québec dans la francophonie, en marge d’une France peinant encore à se débarrasser de réflexes hégémoniques conservateurs dans la traduction biblique comme dans la régulation de la langue française par ailleurs ? Du Canada vient également le travail précurseur de Luise von Flotow55. Toujours est-il que c’est du Québec, en langue française, que vient la féminisation systématique des noms de métiers, aussi bien que la tentative de féminisation de Dieu en Dieue, comme l’illustre par exemple Denise Couture56.
64En défendant une traduction située, il ne s’agit pas de développer une politique identitaire des traductions (du type : il faudrait être X pour traduire un auteur ou une autrice X), mais plutôt de défendre le fait que la traduction neutre n’existant pas, il est capital, en lisant une traduction, de s’intéresser à la situation du traducteur ou de la traductrice. Un homme peut produire une traduction féministe de la Bible, ou du moins une traduction s’efforçant d’être inclusive – cela devient dans une certaine mesure la norme dans l’édition et traduction universitaire en langue anglaise57. À ce titre, les Bibles visant le public le plus large possible (« Bible en français courant », « Bible parole de vie ») tendent à développer l’adresse masculine aux frères en « frères et sœurs », non tant par traduction militante féministe que par volonté de marquer l’universalité de la parole divine. Par exemple, en 1 Cor 7,29, dans un passage où Paul évoque la morale sexuelle, rejette l’homosexualité ou du moins le comportement efféminé des hommes, et appelle à la continence des célibataires, il conclut en s’adressant aux ἀδελφοί, que la KJB traduit par brethren, la plupart des traductions françaises par « frères » (Segond : « 29 Voici ce que je dis, frères, c’est que le temps est court »), là où la Nouvelle Bible en Français courant met « 29 Voici ce que je veux dire, frères et sœurs : il reste peu de temps » ; la Bible, parole de vie développe même « 29 Frères et sœurs chrétiens ». La BNT, toute progressiste qu’elle soit dans son rapport à la tradition, en reste à « Je dis ça, frères », sans doute parce que sa démarche n’est pas tant une démarche d’inclusion du public féminin dans les destinataires universaux de Paul, qu’une attention à la lettre grecque. Mais il n’est pas interdit de s’interroger sur les angles morts des traducteurs.
Vers une lecture consciente des « deux corps du texte »
65Dans Seuils, Gérard Genette exclut de son enquête « trois pratiques dont la pertinence paratextuelle [lui] paraît indéniable58 » : la traduction, la publication en feuilleton, et l’illustration. Cet indice de l’embarras de Genette devant la traduction – embarras au sujet duquel je reviendrai plus loin – traduit la complexité de la relation éditoriale de la traduction à l’édition originale. En un sens, la traduction est l’épitexte par excellence, si l’on considère comme péritexte la production textuelle qui entoure l’œuvre à l’intérieur du livre, et comme épitexte l’ensemble des éléments extérieurs au livre qui l’accompagnent, le prolongent, le commentent (dossier de presse, publicité, entretiens, etc.). À ce titre, la traduction est un épitexte différé, en ce qu’elle prolonge le texte en une autre langue ; un épitexte problématique, cependant, puisqu’elle a vocation à se confondre avec le texte, à postuler une relation d’identité avec lui. C’est dans cette nature double que réside ce que l’on peut appeler les deux corps du texte.
Les deux corps (au moins) du texte
66Dans un article intitulé « La traduction, textualité à part entière » paru dans la bien nommée revue Palimpsestes, Michaël Oustinoff s’interroge non plus sur le processus de la traduction, mais sur le texte qui en résulte (de quelle nature est-il ?) :
Dans ce cas, ce n’est plus du côté de la traduction de la textualité (comment le texte a-t-il été traduit ?) qu’il faut se placer, mais de celui de la textualité de la traduction (quelle sorte de texte produit la traduction ?), comme nous y invite Paul Bensimon : c’est là une question plus ardue (ou plus exactement, un ensemble de questions) pour laquelle il n’est pas de voie royale donnée d’avance59.
67Oustinoff évoque ici l’angliciste, pilier de la revue Palimpsestes, en partant d’un article que ce dernier avait rédigé sur les traductions de Baudelaire par Poe. Oustinoff et Bensimon partent du principe, à peu près consensuel de nos jours chez les traductologues, que l’analyse des traductions ne saurait se borner à jouer au jeu des sept différences entre original et traduction, mais gagne à interroger la textualité de la traduction. La question peut se poser individuellement : par exemple, quelle sorte de textualité crée la Traduction œcuménique de la Bible, avec ses principes stylistiques et lexicaux unificateurs, par rapport à la Bible, nouvelle traduction des éditions Bayard, qui s’appuie précisément sur la diversité synchronique des binômes de traducteurs pour rendre la diversité diachronique de la Bible ? Mais la question se pose aussi de façon plus globale : toute traduction a pour caractéristique essentielle d’être une réécriture d’un texte préexistant, auquel elle aspire à correspondre.
68J’ai assez écrit dans ce travail qu’on ne lit pas la Bible mais une traduction de la Bible, que la traduction n’est pas l’original. Pourtant Hamlet est Hamlet et la Bible est la Bible. Dans cette tension entre le même et l’autre se dévoile ce que Fabienne Durand-Bogaert appelle, et moi avec elle, les « deux corps du texte », dans un article que j’ai déjà évoqué et dans lequel, malgré un appareil conceptuel particulièrement fin et pertinent, elle ne justifie pas l’usage de cette expression, pourtant particulièrement heureuse. L’écho est évident avec les « deux corps du roi », évoqués par Ernst Kantorowicz60 : dans un régime monarchique héréditaire, la personne humaine historique d’un roi donné – Louis XIV – est l’incarnation mortelle et temporaire du pouvoir politique – le royaume de France. Le roi est mort, vive le roi : la royauté est continue et subsume l’identité circonscrite des rois successifs.
69Il serait sans doute artificiel de développer l’analogie entre les deux corps du roi et les deux corps de la traduction, d’autant qu’elle ne marcherait qu’imparfaitement : là où le royaume de France ne s’incarne supposément que dans un seul roi à la fois, la même œuvre source s’incarne potentiellement dans un nombre infini de traductions. En revanche, si l’on considère le texte issu de la traduction, on peut lui supposer deux corps : le corps tangible en langue seconde que le lecteur a entre les mains, et le fantôme de l’original, que l’on sait présent derrière la traduction, quand bien même on n’y a pas accès directement – sauf dans le cas des éditions bilingues.
70C’est donc bien un texte double que nous lisons en lisant une traduction : une lecture-écriture, faite par quelqu’un, dont on peut potentiellement à tout moment douter, si l’on est saisi de l’objection préjudicielle, mais surtout dont on peut à tout moment se dire que nous lisons une version parmi des infinités de versions possibles. Les choix effectués par le traducteur ou la traductrice ne sont pas tant une limitation du texte source qu’une interprétation subjective, un texte non tant diminué qu’augmenté d’un deuxième regard et d’une deuxième énonciation. Car si le texte a deux corps, c’est aussi qu’il est passé par deux corps – celui de l’auteur ou autrice, puis celui du traducteur ou de la traductrice.
71Un texte double : mais est-ce si simple ? Dans Traduction et violence, Tiphaine Samoyault évoque, dans une section sur « la traduction comme espace de la communauté », les « mauvais comptes » de la traduction :
Il y a d’abord le rapport du deux à l’un : deux objets différents qui n’en font qu’un (un + un = un). Les deux « comme un ». On sait bien que lire un texte en traduction n’est pas la même chose que le lire en langue originale, mais il reste que nous fondons une grande partie du partage des références au plan mondial sur ce « comme un » qui se fait passer pour un même. […] Ce mauvais compte (un + un = un) appelle un autre mauvais compte, où un + un = trois : la théorie du tiers texte que Lily Robert-Foley a proposée à partir de sa lecture de l’autotraduction chez Becket montre bien que, avec la traduction, on ne compte pas juste, ou que l’on ne peut pas juste compter61.
72Les comptes de la traduction ne sont pas bons. Pour citer encore la même autrice : « La traduction est un art collectif ; elle permet de réfléchir à des formes de collectivisation littéraire, à plusieurs niveaux : parce qu’on y est toujours au moins deux, et qu’on peut aussi être plusieurs62. » On est « au moins deux » parce que l’écriture du traducteur ou de la traductrice se superpose en s’y substituant à celle de l’auteur et de l’autrice ; on est plusieurs si, comme les traducteurs de la Bible nouvelle traduction, on traduit à plusieurs mains, mais on est plusieurs aussi en ce que le traducteur ou la traductrice n’est pas plus une île que l’auteur ou l’autrice et travaille avec en filigrane ses traductions passées, ses lectures, son éditeur ou éditrice, réel et internalisé. Le sujet traducteur n’est pas une monade, pas plus que le texte produit par la traduction : il est (au moins) double et peuplé de fantômes.
Lire pour traduire, traduire pour lire
Lire pour traduire
73Considérer la subjectivité du traducteur ou de la traductrice au cœur du processus de traduction permet de remettre l’accent sur le lien intrinsèque entre traduction et lecture. C’est du reste un des lieux communs de la pensée de la traduction, qui se vérifie dans beaucoup de témoignages de traducteurs, comme dans celui de Ros Schwartz, traductrice vers l’anglais de fiction narrative francophone, dans un dialogue avec Nicholas de Lange publié dans un recueil de textes sur The Translator as a Writer :
My overall strategy is governed by the view that as a translator you are first and foremost a reader. There is no right, objective or single translation; your translation is your reading of that author. Your choices are inevitably going to be subjective, your vocabulary is a personal vocabulary, different from anybody else’s.
Ma stratégie générale est gouvernée par le fait que, comme traductrice, on est d’abord et avant tout une lectrice. Il n’y a pas de traduction juste, objective ou unique ; votre traduction est votre lecture de cet auteur. Vos choix vont nécessairement être subjectifs, votre vocabulaire est un vocabulaire personnel, différent de celui d’autrui63.
74Ros Schwartz reformule ici, à la première personne et du point de vue d’une traductrice, ce qu’Antoine Berman analyse de l’extérieur quand il insiste sur le fait que la critique des traductions doit dégager l’horizon du traducteur et le projet de traduction64. C’est parce que le traducteur ou la traductrice est un sujet traduisant que la traduction ne saurait se réduire à une opération mécanique d’équivalence entre langues – du moins tant que l’on considère la traduction humaine. On ne saurait envisager la subjectivité de la machine dans la traduction automatique, en pleine expansion et qui connaît des progrès considérables à l’heure où j’écris.
75L’expertise des traducteurs et traductrices en tant que lecteurs et lectrices est du même ordre que celle des interprètes musicaux ou des comédiens et comédiennes de théâtre déjà évoqués au début de ce chapitre. Ils et elles sont celles et ceux qui possèdent la lecture la plus complète des textes sources, parce que leur lecture a deux qualités : la profondeur et l’exhaustivité. L’exhaustivité d’abord : au contraire de l’analyste, au contraire de l’enseignant ou l’enseignante qui choisit le passage de l’œuvre intégrale sur lequel portera un commentaire de texte, les traducteurs et traductrices ne choisissent pas et traduisent tout. Certes pas avec le même degré de réflexion à tous les moments de l’œuvre : comme le sait quiconque a jamais traduit, le rythme de la traduction n’est pas régulier. On s’attardera sur l’incipit, l’explicit, les passages particulièrement denses ou complexes, tandis que la traduction glissera d’elle-même en certains endroits. La profondeur de la lecture traduisante est ainsi variable. Dans son article « Les deux corps du texte », Fabienne Durand-Bogaert cite cette remarque de Roland Barthes dans Le Bruissement de la langue :
Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ?
76Elle commente cette remarque en ces termes, revenant elle aussi à l’analogie avec l’interprète musical :
Le traducteur lève la tête à tout moment : dès sa toute première lecture de l’original, qui est déjà faite en vue de la traduction. On pourrait sans doute rapprocher ce mode de lecture de celui du critique pour lequel même la lecture primitive d’un texte est rarement « innocente ». Mais l’analogie la plus pertinente me semble être avec l’interprète musical. L’instrumentiste est devant sa partition comme le traducteur devant son original : il cherche à la comprendre en vue de la musique65.
77Sur les modalités de ce « lire pour traduire », de ce lire en vue de la traduction, on pourra multiplier les témoignages de traducteurs et traductrices, du reste parfois contradictoires tant les habitudes divergent selon les personnes. D’aucuns lisent une première fois le texte à traduire en s’efforçant à une lecture la plus continue et naïve possible ; d’autres – et j’en suis, même si on nous a appris à ne pas faire ainsi en cours de version – traduisent d’emblée. On lit pour traduire selon un régime d’attention particulier, qui engage à chaque moment la langue – la langue source comme la langue cible : le sens des mots, les registres – et l’interprétation, ou plutôt l’évaluation : que dit le texte, que fait le texte ? En ce sens, la lecture en vue de la traduction est sans doute la lecture la plus attentive et exhaustive qui puisse être d’un texte, notamment en ce qu’elle tient ensemble plusieurs échelles de lecture : l’attention au détail – le fait qu’on ne traduit jamais qu’un petit segment de discours à la fois – et la vision d’ensemble – parce que la traduction repose sur des décisions poétiques globales : quel vers choisir, comment rendre les sociolectes ? etc.
78En ce sens, l’expérience de la traduction comme lecture exhaustive et « en levant la tête » est ce qui permet aux traducteurs et traductrices d’entrer, dans une certaine mesure, en résonnance avec l’expérience d’écriture de l’auteur ou autrice source. Comme l’écrivent Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Maurus qui en font le titre de leur ouvrage, le traducteur ou la traductrice sait quand Shakespeare a mal aux dents : étant par définition lecteur ou lectrice exhaustif de l’œuvre, il ou elle en perçoit les changements de régime.
Traduire pour lire
79Si on peut lire pour traduire, l’inverse est également vrai – on peut traduire pour lire. Il faut ici s’entendre sur le sens de « lire » : je n’entends pas par là une lecture rapide et superficielle, mais une lecture d’herméneute. C’est du reste un des usages didactiques de la traduction dans le contexte scolaire et universitaire. Je pense à la version, mais surtout à l’activité qui se pratique couramment en cours de latin, de grec et d’hébreu biblique : la traduction orale, ligne à ligne, qui permet d’orienter le déchiffrement d’un texte dont il est acquis que les étudiants et étudiantes ne sont pas en mesure de le lire couramment en langue originale66.
80Le cas de l’exégèse biblique apparaît ici encore comme à la fois exceptionnel et paradigmatique. Exceptionnel, parce que contrairement aux langues vivantes, l’hébreu biblique n’est par définition la langue maternelle de personne, et que, comme toute langue ancienne, elle impose à l’herméneute contemporain un va-et-vient entre les langues (les articles sur les textes du corpus biblique hébraïque ne sont pas rédigés en hébreu biblique) qui n’est pas systématique dans un article anglophone sur Shakespeare ou français sur Proust. Paradigmatique, parce que dans le cadre de l’analyse des textes étrangers anciens ou modernes, le recours à la traduction est en réalité constant et continu. Dans le cas de l’analyse littéraire – quand j’analyse Pasolini traduit par José Guidi par exemple – on peut avoir recours à une traduction déjà existante, dont on se sert pour fournir un texte français au lectorat francophone, ou bien on traduit soi-même le passage que l’on va commenter, et que l’on commente donc dans la langue de rédaction. Dans le cas de l’exégèse biblique, la plupart du temps, les exégètes se fondent sur une analyse des textes sources dans leur langue, peuvent proposer une traduction le plus souvent de leur cru, puis élaborent une analyse qui implique de recourir à la traduction pas après pas, à des échelles cependant très minimes. Je prendrai pour exemple ici un article de la personne qui m’a inspiré cette idée : la publication dans la Revue de Qumran d’une édition, traduction et commentaire d’un fragment du livre de Ben Sira par Frédérique Rey67, que je cite ci-dessous via des captures d’écran pour en rendre la disposition typographique. L’article est construit de façon tout à fait classique pour une édition de texte : une première section comporte une édition du texte avec photographies du manuscrit édité et appareil critique ; une deuxième section est consacrée aux notes de lecture, une troisième à la traduction, une quatrième au commentaire de la traduction. Les deux premières sections tournent autour de l’établissement de l’hébreu, sans nécessaire traduction en français des mots cités, mais dans certains cas, par exemple pour trancher entre plusieurs éditions possibles, la traduction française est proposée pour montrer quel sens s’impose, en partant du principe donc que la traduction est le reflet sémantique exact de l’édition préférée (figure 15).
Figure 15 – Extrait de l’article de Frédérique Rey
Source : Rey, 2012, p. 581. Avec l’aimable autorisation de l’autrice.

81La deuxième section est consacrée à la traduction en français, qui ne déplairait pas aux traducteurs de Port-Royal : tant dans sa mise en page que sa typographie, elle rend visible les interventions de la traductrice, sa médiation, pour à la fois suppléer aux silences du texte et rendre visibles jusque dans le français les particularités du texte hébreu :
12 Le commencement de l’orgueil de l’homme c’est d’être effronté,
quand son coeur se détourne de son créateur.
13 Car l’origine de l’arrogance, c’est le péché,
et sa source fait jaillir l’infamie.
C’est pourquoi son coeur est plein de mal
et Di[e]u fait venir son fléau68,
31 Celui qui est honoré dans sa richesse,
combien plus (le sera-t-il dans sa pauvreté !)
et celui qui est méprisé dans sa pauvreté,
combien plus (le sera-t-il dans sa richesse69 !)
82Les exposants, les crochets, les parenthèses, les italiques, sont autant de signes permettant d’expliciter le texte tout en indiquant bien au lecteur, avec un niveau de hiérarchie perceptible, qu’il s’agit là de la médiation traductive à l’œuvre. Ce type de feuilletage manifeste de la traduction est dans l’état actuel des choses typique et représentatif des traductions philologiques ; les traductions littéraires tendant à escamoter du texte même la présence du traducteur ou de la traductrice, et à contenir ses traces dans les péritextes. Cela dit la traduction biblique a pu, par le passé, recourir à des procédés similaires : dans la Bible de Port-Royal, que je citais dans l’introduction, est montré précisément que l’œuvre des traducteurs n’est qu’approximative, et que les traducteurs ne sauraient intervenir sans le signaler dans la lettre du texte sacré. C’est, paradoxalement (ou pas) la modestie du traducteur ou de la traductrice qui rend sa présence à ce point perceptible.
83La troisième section, consacrée au commentaire de traduction, est un va-et-vient constant entre texte hébreu édité par l’autrice, versions anciennes, et traduction proposée, dont les termes sont justifiés par des discussions minutieuses. Ainsi la traduction de 10,16 (« Dieu rend stupide la ruse des orgueilleux, / et leur racine est détruite jusqu’à la terre ») est-elle expliquée par le commentaire suivant (figure 16).
Figure 16 – Glose de traduction dans l’article de Frédérique Rey
Source : Rey, 2012, p. 591. Avec l’aimable autorisation de l’autrice

84Le commentaire de la traduction est en réalité davantage qu’un commentaire de traduction : il vise l’établissement du sens du texte original – entendu ici, comme le sens du texte du fragment dont l’article donne une édition. En ce sens, la traduction est un outil de la lecture du texte. Un outil non seulement pour déchiffrer un texte difficile, mais également pour peser le sens de chacun des termes, en mesurer l’envergure, par recoupement avec les versions anciennes qui éclairent chacune le texte d’un jour différent. Traduire est ainsi pour qui traduit, aussi bien que pour le lectorat, un exercice de retour au texte original, de lecture herméneutique du texte original.
85Dans le cas de la Bible, où le premier contact avec le texte se fait en général par la médiation des traductions, et de traductions dont le poids historique a pesé grandement sur la réception des textes, la retraduction peut s’avérer le lieu d’une réévaluation – je n’ose écrire d’un retour aux sources, tant est compliquée la notion de source dans le cas biblique.
86La genèse de l’essai de Frédéric Boyer, La Bible, notre exil, se trouve dans un courrier que l’éditeur et traducteur reçoit quelques semaines après la parution de la Bible, nouvelle traduction : sept copies d’une même lettre par laquelle le scripteur s’indigne des choix de traduction, en posant notamment cette question : « Quand vous serez crucifié nous verrons bien si vous préférez alors être éveillé ou être ressuscité70. » Cette violente remarque fait suite au choix du binôme constitué de Frédéric Boyer et d’Hugues Cousin de traduire en 1 Cor 15,4 « et le troisième jour, il est éveillé / conformément aux Écritures ». L’essai de Frédéric Boyer est une réponse à cette remarque, réponse qui ne vise pas simplement à justifier un choix lexical de traduction, mais à réfléchir aux enjeux de la traduction, et de la transmission de la Bible. Pourquoi traduire la Bible ? Pourquoi de nouvelles traductions de la Bible ? Au-delà de l’intérêt éditorial d’une « Bible des écrivains » qui est, aussi, un coup médiatique, la nouvelle traduction, précisément dans ce qu’elle a de disruptif par rapport aux habitudes et aux automatismes, permet aux traducteurs et traductrices de retourner au texte biblique en ses langues sources, par-delà les deux mille ans de réceptions enkystées :
Je suppose que vous (homme ou femme ?) entendiez au nom de votre foi chrétienne stigmatiser notre traduction, plutôt scrupuleuse et littérale, des verbes grecs évangéliques, anistèmi et egeirô : s’éveiller, se relever, traditionnellement traduits en français à partir du latin, depuis la Vulgate de Jérôme, par « ressusciter ». Ce n’est pas la même chose, dites-vous. C’est votre cri de haine ou de peur. Le cri du langage lui-même. On ne dit peut-être plus tout à fait la même chose en disant : « Je crois en la résurrection des morts », et en disant, « Je crois au réveil des morts ». Les mots grecs parlent bien d’éveil et de relèvement. Christ est celui qui est élevé et réveillé des morts.* D’autre part, il est objectivement tout autant difficile de croire en l’une et l’autre proposition. La nature du pari est la même. Il n’est pas forcément plus simple ni plus banal de croire au réveil une fois crucifié. On pourrait même dire que le mot résurrection a fini par former un écran entre l’expression et la chose qu’il tente de désigner. Pour dire vite, ressusciter a acquis la force paradoxale de l’habitude tandis qu’être éveillé des morts rend à la lecture des textes la saveur même de la première annonce, dans la chair même de la langue.
* Lire la Première Lettre aux Thessaloniciens, 4,14 ; et la Lettre aux Philippiens, 2,6- 1171.
87Autrement dit, la retraduction est ici une occasion de traduire au plus près du sens des mots en langue à l’époque de la rédaction. Là où le terme « résurrection » porte en lui quinze siècles – depuis Jérôme – de traduction chrétienne, et le poids du dogme – dans le Credo : « je crois à la résurrection de la chair » – la nouvelle traduction permet de retrouver les images originelles, concrètes, décrivant comment celui qui était mort s’éveille et se relève. Le concept de « résurrection », comme du reste bien d’autres que la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains », prend à rebours (le baptême, par exemple72) était devenu un concept d’Église, un élément de dogme, et, pour reprendre les mots de Boyer, un « écran », qui fait qu’en lisant la Bible, ou traduisant la Bible en accord avec la tradition, on n’entend plus le poids des images dans le grec des auteurs. En ce sens, la retraduction de la Bible agit comme toute retraduction, c’est-à-dire en critiquant au moins implicitement (et dans ce cas, explicitement) les traductions précédentes. La spécificité biblique réside cependant dans les effets du texte : quinze siècles de traduction en latin puis en français ont façonné un vocabulaire qui n’est plus seulement celui de la Bible, mais également des institutions religieuses, qui l’utilisent presque en autonomie vis-à-vis des textes sources, si bien que dans une certaine mesure, ce ne sont plus les textes sources qui dictent les choix de traduction, mais, à rebours, c’est la réception ecclésiale des textes qui se surimpose aux textes sources, qu’on ne sait dès lors plus lire. Retraduire, ici, c’est relire. Et une traduction créatrice, inventive, comme est celle de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains », n’est pas incompatible avec une approche extrêmement littérale du texte.
Lire les traductions pour lire (en creux) les originaux
88Mais qu’en est-il maintenant du lecteur ou de la lectrice de traductions ? Il ou elle lit un texte qui est déjà une lecture incarnée. Si on lit Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome traduit en anglais par Ros Schwartz sous le titre The Belly of the Atlantic, on lit la lecture subjective dans le vocabulaire personnel de Ros Schwartz. Si on lit la Bible traduite par Sébastien Castellion, on lit la lecture subjective de Sébastien Castellion, tributaire de ses choix macrostructurels et microstructurels. La médiation de Ros Schwartz fait-elle écran au roman de Fatou Diome, celle de Castellion fait-elle écran à la lecture de la Bible, ou nous permet-elle, sous certaines conditions, de mieux le lire ? C’est Italo Calvino qui répondra à cette question, de son point de vue d’auteur :
Je ne m’étais pas rendu compte de toutes ces choses en écrivant, et je les découvrais seulement à présent en me relisant en fonction de la traduction. Traduire est la manière véritable de lire un texte ; je crois que cela a déjà été dit plusieurs fois ; je peux ajouter que, pour un auteur, réfléchir sur la traduction de ses textes, discuter avec le traducteur, est la manière véritable de se lire lui-même, de bien comprendre ce qu’il a écrit et pour quelle raison73.
89Dans le court essai « Traduire est la manière véritable de lire un texte », écrit à l’occasion d’un colloque sur la traduction de l’italien en anglais, Calvino ne traite pas tant la question posée par le titre stimulant de son texte, que la difficulté de bien traduire, et la perplexité qui est la sienne lorsqu’il prend connaissance de ses propres œuvres en traduction. De cette perplexité résulte un réexamen de ses propres œuvres, qui par la traduction ont pris pour lui un tour étranger, et qu’il ne reconnaît plus. Se pose dès lors pour lui la question de savoir quelle est la condition de possibilité de l’étrange traduction : sans partir du principe que traduttore, traditore, que le traducteur ou la traductrice est infidèle, Calvino se demande ce qui dans son propre texte a pu justifier la lecture qu’en fait la traduction. Ce retour réflexif sur sa propre œuvre est ainsi favorisé par le texte médié qu’incarne la traduction.
90Le cas de Calvino est un peu extrême : l’expérience de défamiliarisation pour redécouvrir les textes dont il est lui-même l’auteur est rare, puisqu’il faut pour cela être traduit74. Est-elle duplicable dans les cas ordinaires (s’il y en a) de lecture de textes étrangers ? Si l’on se fonde sur une lecture de la traduction seule, sans possibilité de recours à un texte source que l’on ne saurait lire, évidemment l’intérêt d’un recours réflexif aux traductions est limité. Cela étant dit, on peut toutefois postuler que, dans le cas d’une lecture consciente de la médiation traductive, plus la traduction est perceptible en tant que traduction, c’est-à-dire moins elle se rend transparente et plus ses choix sont forts, plus un lecteur ou une lectrice disposé à s’intéresser à la traduction pourra se poser la question de son rapport aux originaux. J’évoquerai ici une expérience de lecture personnelle : ma première lecture du roman de Nii Ayikwei Parkes, traduit en français par Sika Fakambi sous le titre Notre quelque part75. C’est par cette traduction que j’ai découvert ce roman – une traduction dont, déformation professionnelle oblige, j’ai perçu rapidement le fonctionnement, que les péritextes de l’édition Zulma n’explicitent pas. Le roman prend la forme d’une enquête sur des restes humains trouvés dans un village de brousse. Il met en scène deux personnages principaux : un légiste revenu d’Angleterre où il a fait ses études, et un chasseur de brousse de langue maternelle twi. En français, on distingue plusieurs niveaux de langue : un français standard, dans les dialogues entre officiels et policiers ; un français ponctué de mots en twi et à la syntaxe non conventionnelle ; du pidgin sur base de français dans certains dialogues. On ne peut dès lors que supposer que cette répartition des niveaux de langue reflète quelque chose du texte original – ce qui est confirmé par la lecture de l’anglais76. Autrement dit, le système de la traduction a été élaboré par la traductrice de telle façon que, sans avoir l’anglais sous les yeux, j’ai pu émettre des présuppositions sur le fonctionnement du texte en langue originale qui se sont révélées exactes.
91Cette interrogation du texte source in absentia est au cœur du chapitre six et des dispositifs mis en place pour se servir de l’étude raisonnée des traductions pour comprendre le fonctionnement du texte original en sa langue, même quand on ne sait pas lire cette langue. Il ne s’agit plus alors de se demander où le traducteur ou la traductrice faute en s’écartant de la source, mais de s’interroger sur les raisons de ses choix, que l’on peut mesurer a fortiori en multipliant les traductions d’un même texte, et en voyant quel jeu le texte original laisse, aussi bien dans les choix formels que sémantiques et lexicaux. Autrement dit, c’est précisément là où la traduction est visible que l’on peut s’appuyer sur elle comme sur un levier herméneutique qui nous permet d’entrer dans le système du texte.
92En ce sens, je rejoins les analyses de Mathieu Dosse qui, dans Poétique de la lecture des traductions, en reprenant à son compte la distinction de Vincent Jouve entre le lectant, le lisant et le lu77, postule que la lecture en traduction, du moins quand elle est consciente de la médiation traductrice, mobilise avant tout le lectant :
Les traductions effaçantes, comme les nomme Henri Meschonnic, feront en général la part belle, par rapport aux traductions plus affirmées, au lisant. Si nous comparons les traductions de Kafka par Alexandre Vialatte à celles par Georges-Arthur Goldschmidt, nous remarquons que la première accentue le rôle du lisant, tandis que la seconde, parce qu’elle privilégie une lecture philosophique de Kafka et s’attache avant tout à la traduction des mots et de leur ordre dans la phrase, verra le lectant prendre le dessus. […]
Il ne faut toutefois pas confondre les stratégies du texte et celles du lecteur. Car à partir du moment où on lit une traduction pour ce qu’elle est, à partir du moment où l’on tient compte de sa spécificité de texte traduit, c’est notre lecture, et non plus seulement le texte, qui déstabilise l’équilibre entre lectant et lisant. Dès qu’on lit une traduction, il se produit un phénomène dont l’importance, pour la lecture et pour la traduction, est loin d’être négligeable : le rapport de forces bascule en faveur du lectant. Ainsi, quel que soit le texte, quelle que soit la visée traductive (même si certaines visées favorisent bien sûr le phénomène), la lecture en traduction favorisera toujours le lectant au détriment du lisant78.
93Autrement dit, la lecture consciente des traductions nous arrache en permanence à l’immersion, à l’illusion romanesque, pour nous rappeler que, si nous n’avons qu’un livre entre les mains, nous sommes bien en présence des deux corps du texte (a fortiori dans une édition bilingue, encore qu’une édition bilingue n’active pas de la même façon le soupçon du lecteur ou de la lectrice). De ce fait, comme on en fait admirablement l’expérience dans l’exercice comparatiste, en analysant des textes lus en traduction, le lecteur et la lectrice peut potentiellement naviguer entre les deux corps du texte en lisant un texte en français, tout en se demandant en permanence ce qui procède du texte source et ce qui procède des décisions traductives.
La traduction anachronique
94La dernière section de ce dernier chapitre est rédigée dans le compagnonnage intellectuel d’un traducteur qui est également un théoricien de la traduction : Frédéric Boyer, maître d’œuvre avec l’exégète Marc Sevin de la Bible nouvelle traduction dite « des écrivains » et auteur de La Bible, notre exil79. Aussi bien dans la Bible, nouvelle traduction, dans ses essais, mais également dans ses traductions littéraires80, Boyer semble se fonder sur l’anachronisme assumé dans la traduction, qui donne tout loisir de réfléchir au rapport de la traduction et de l’histoire ou de l’historicité.
Traduction et anachronisme
95Que l’époque de production de la traduction pèse sur le texte qui en résulte, et que la lecture consciente des traductions considère leur ancrage historique, cela n’est pas sujet de débat. La traduction est marquée par l’état de langue contemporain, par les représentations que l’époque se fait de la littérature – on l’a vu pour la poésie –, de la tâche du traducteur. Il faut donc considérer les traductions comme des objets historiques – c’est à quoi s’est attelée l’Histoire des traductions en langue française. Mais on peut aller plus loin et postuler que l’historicité des traductions est singulière, en ce que l’œuvre lue en traduction appartient (au moins) à deux époques à la fois : celle de l’œuvre originale, et celle de sa traduction.
96Ce décalage temporel n’est jugé intrinsèquement problématique que si l’on aspire à lire des traductions qui soient identiques à l’original. De façon révélatrice, Gérard Genette déplore dans Palimpsestes l’« aporie » que représente la distance temporelle entre original et traduction.
Lorsqu’on ne dispose pas d’une bonne traduction d’époque et qu’il s’agit par exemple de produire au xxe siècle une traduction française de Dante ou Shakespeare, une nouvelle aporie se présente : traduire en français moderne, c’est supprimer la distance de l’historicité linguistique et renoncer à mettre le lecteur français dans une situation comparable à celle du lecteur italien ou anglais de l’original ; traduire en français d’époque, c’est se condamner à l’archaïsme artificiel81.
97Et Genette de conclure néanmoins, en évoquant la traduction de Dante par Pézard, d’estimer que ce deuxième procédé est néanmoins « le moins mauvais ». Ce que révèle cette position de Genette, c’est la nostalgie d’une traduction qui intègre toutes les dimensions du texte original – avec, au passage, l’absence de prise en considération de l’historicité même des traductions qui ferait préférer la « bonne traduction d’époque » à une traduction plus récente. Encore que tout l’enjeu ici est aussi de savoir ce que Genette appelle une bonne traduction d’époque. La controverse, que j’ai déjà évoquée au chapitre six, autour de la retraduction du Vieil homme et la mer d’Hemingway par François Bon est un exemple du fait que le recours à la traduction d’époque est possiblement problématique. Bon s’était affranchi des droits de traduction, au motif que la traduction de Jean Dutourd diffusée par Gallimard était mauvaise ; c’était pourtant une « traduction d’époque », parue en 1952, l’année même de la publication du roman en anglais. Mais cette traduction, qui défait les réseaux de répétition d’Hemingway, qui rend l’oralité dans le roman par une sorte d’argot des rues là où rien dans le texte original n’indique un registre de langue familier, cette traduction reflète davantage les habitudes traductives de 1952. Elle ne met pas « le lecteur français dans une situation comparable à celle du lecteur italien ou anglais de l’original » ; la traduction de Bon, et la traduction légale de Jaworski qui est finalement publiée par Gallimard en 2017, le font davantage selon les standards de 2021. Pourtant, selon les standards de 1952, la traduction de Dutourd était sans doute une bonne traduction. Réciproquement, si l’on attend d’une traduction ancienne qu’elle corresponde à nos standards actuels, si nous cherchons le littéralisme contre la traduction ethnocentrique par exemple, nous sommes anachroniques dans notre volonté de ne pas l’être.
98Mais c’est là un faux dilemme qui ne révèle que la nostalgie d’une traduction fidèle, qui serait la copie du texte original. Le parti pris de Frédéric Boyer et Marc Sevin dans la production de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains », et par ailleurs de l’ensemble des traductions publiées depuis par Frédéric Boyer, est radicalement différent : puisque le traducteur ou la traductrice et l’auteur ou l’autrice, a fortiori dans le contexte biblique, appartiennent à des époques radicalement différentes, il ne s’agit pas de rendre en français ce que le texte aurait été en français au neuvième siècle avant notre ère, ce qui est parfaitement absurde, mais au contraire de prendre appui sur la distance temporelle pour faire de l’œuvre du passé notre contemporaine. Il ne s’agit alors pas tant de s’adapter aux habitudes linguistiques et stylistiques du lectorat cible que de puiser sciemment dans les possibilités de la littérature contemporaine pour élaborer la réponse traductive aux textes sources. Dans la traduction de la Bible Bayard semble du reste germer le principe qui gouverne l’ensemble de l’œuvre traductive de Boyer, qui traduit ainsi les sonnets de Shakespeare sans ponctuation ni majuscules en tête de vers, dans une sorte de version post-apollinairienne des Sonnets, qui certes n’est pas « fidèle » à la façon dont on composait des sonnets à l’époque de Shakespeare. Boyer, considérant que les traductions des Sonnets ne manquent pas, en propose une version qui prend le parti du décentrement temporel, de l’anachronisme calculé, qui exhibe la différence avec les textes source de telle sorte qu’on ne puisse pas ne pas lire la traduction comme une traduction. Dans l’anachronisme assumé, la traduction refuse de se rendre transparente, et elle propose un contrat de lecture de ce fait même d’autant plus lisible. Cet anachronisme participe des deux corps du texte, en ce que le résultat appartient résolument à deux époques en même temps – les sonnets de Shakespeare traduits par Boyer sont des textes de 1600 et de 2011. En assumant l’ancrage de Shakespeare (de Dante, de la Bible, etc.) dans une poétique contemporaine, la traduction inverse en quelque sorte le rapport de force : il ne s’agit plus, ou plus seulement, de se demander comment rendre ce texte ancien fidèlement à ce qu’il représentait pour son auteur ou autrice et pour le lectorat de son époque, mais de s’interroger sur la façon dont notre modernité l’illumine d’un jour nouveau. Et donc partir du principe que si aucune traduction n’est l’original, en revanche ce n’est pas tant une perte qui se joue qu’un gain, dans cette nouvelle incarnation du texte.
« Chaque culture agit sur les textes sacrés »
99Dans La Bible, notre exil, Frédéric Boyer porte plus loin, en la généralisant, cette réversibilité que je viens d’interroger dans le rapport temporel aux traductions :
Si la Bible a été une matrice de notre culture, la proposition inverse est devenue tout aussi vraie : chaque culture agit sur les textes sacrés. La Bible que nous lisons aujourd’hui est un texte façonné par la culture occidentale. Le texte de la Révélation est un palimpseste ouvert. Les temps ne sont pas finis. Si la tradition est une parole vive qui nous est adressée, notre présent qui accueille cette parole agit sur elle. Et je me demande si, dans la traversée des cultures, l’unité de la Bible n’est pas tant cette unité d’un langage que cette persévérance à ouvrir nos façons de parler. Comme si la révélation ne pouvait nous atteindre qu’à la condition mystérieuse d’user tout le langage, de nous rejoindre jusqu’à la fatigue, jusqu’à l’épuisement de notre parole quotidienne et profane82.
100Partant de questions proprement théologiques – le « texte de la Révélation », comme incarnation de la parole divine ; la vérité éternelle et incréée du message divin – Boyer est légitime à voir dans la traduction la continuation de l’action de la « parole vive », conformément à la façon dont le corpus biblique chrétien lui-même autorise et justifie sa propre traductibilité, si l’on en croit l’épisode de la Pentecôte. Partant de là, chaque nouvelle traduction est conjoncturelle, historique, subjective, porte les traces des milieux dans lesquels baignent ses producteurs et productrices. Mais ce faisant, cette incarnation permanente du texte biblique contribue aussi à façonner la réception du texte, voire le texte lui-même. Ces mots de Boyer résonnent fortement avec les positions de Karen Emmerich, dans Literary Translation and the Making of Originals83, non seulement parce que, comme je l’ai illustré dans le quatrième chapitre, traduire suppose souvent d’éditer ou de décider entre des éditions, mais aussi parce que traduire fabrique une vision de l’original qui n’existe pas dans l’absolu. La controverse sur laquelle se fondait la rédaction de La Bible, notre exil – ce lecteur qui n’envisageait pas, à la fin des temps, de se relever – est elle-même l’indicatrice de ce que des traditions de traductions, en formant le mot « résurrection » et ses dérivés, ont inscrit a posteriori, à rebours, dans le texte biblique. De même pour, mettons, les trois vertus théologales, qui trouvent leur source dans 1 Corinthiens 13.
101Le grec de Paul dit : Νυνὶ δὲ μένει πίστις, ἐλπίς, ἀγάπη, τὰ τρία ταῦτα: μείζων δὲ τούτων ἡ ἀγάπη. La Vulgate traduit : nunc autem manet fides spes caritas tria haec maior autem his est caritas. Les mots français utilisés pour traduire ces trois vertus découlent largement des choix de Jérôme en latin, notamment pour l’épineux ἀγάπη. Ainsi lit-on aussi bien chez les catholiques traduisant la Vulgate, que chez la plupart des protestants, tel Louis Segond qui se fonde sur le grec, « foi, espérance, charité ». Chez Segond cela donne : « Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande est la charité. » . La Bible de Jérusalem conserve le terme « charité ». Ça n’est pas le choix que font les traducteurs de la Bible, nouvelle traduction « des écrivains », en l’occurrence ici le binôme composé de Frédéric Boyer et Hugues Cousin :
Aujourd’hui il y a la confiance, l’espoir et l’amour. Ils sont trois. Mais de ces trois, le plus grand, c’est l’amour.
102Et Emmanuel Carrère de commenter, dans son récit Le Royaume, qui doit énormément à son expérience de traduction pour la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains » :
Agapè, d’où Paul a tiré le mot « agape », est le cauchemar des traducteurs du Nouveau Testament. Le latin en a fait caritas et le français « charité », mais « charité », après des siècles de bons et loyaux services, ne fait de toute évidence plus l’affaire aujourd’hui. Alors « amour », tout simplement ? Mais agapè n’est ni l’amour charnel et passionnel, que les Grecs nommaient eros, ni celui, tendre, paisible, et qu’ils nommaient philia, des couples unis ou des parents pour leurs très jeunes enfants. Agapè va au-delà. C’est l’amour qui donne au lieu de prendre, l’amour qui se fait petit au lieu d’occuper toute la place, l’amour qui veut le bien de l’autre plutôt que le sien, l’amour affranchi de l’ego84.
103Du reste, cette traduction d’agapè par « amour » rejoint d’autres traditions de traduction : si la Bible du roi Jacques choisit charity, en revanche Luther traduit d’emblée par Liebe ; en anglais la New international version opte également pour love.
104Que conclure après ce détour par les traductions de 1 Corinthiens 13,13 ? Une illustration de la traduction à mouvement perpétuel évoquée plus haut. Jérôme, en choisissant caritas pour agapè, a pesé sur le sens du texte, puisque son choix a été perpétué par la tradition chrétienne de langue romane via les traductions en langues vernaculaires. Le mot influe sur la chose : la vertu théologale, c’est la charité, c’est charity, carità, etc. Les nouvelles traductions par « amour » (et considérant l’intégralité du verset, il y aurait également fort à dire sur « espoir » et « confiance » dans la Bible « des écrivains » !) ne font pas que donner une nouvelle version d’un texte ancien : elles obligent à reconsidérer la cristallisation théologique autour des termes « foi, espérance, charité », et ce faisant, elles obligent aussi à reconsidérer la source biblique elle-même. Paul ne dit pas la même chose selon qu’on traduit par l’une et l’autre option. En même temps, aucune de ces traductions n’est en soi mauvaise. Simplement, on ne peut que constater d’une part à quel point chacune agit sur le texte source, en lui demandant de confirmer ou d’infirmer la tradition. D’autre part, une perspective chrétienne de la traduction (ou, dans mon cas, une perspective athée extrêmement sensible à la notion d’incarnation) donne raison à Boyer : « si la révélation ne pouvait nous atteindre qu’à la condition mystérieuse d’user tout le langage », c’est parce qu’elle ne s’incarne pas dans un texte figé rédigé en hébreu et en grec et transmis avec les aléas que l’on sait, mais qu’elle est dans un au-delà des langues – dans cette langue pure ou ce langage pur, cette reine Sprache, évoquée par Benjamin dans « La tâche du traducteur ».
Notes de bas de page
1Bassnett & Bush, 2006, p. 1 ; je traduis.
2« It would never occur to anyone to ask whether it is feasible for an actor to perform a dramatic role or a musician to interpret a piece of music » (Grossman, 2011, p. 12.) « Il ne viendrait à l’esprit de personne de demander s’il est faisable pour un acteur de jouer un rôle dramatique, ou pour un musicien d’interpréter une pièce de musique » (je traduis).
3Cela peut être le cas pour la poésie traduite par des poètes : Baudelaire traduisant Poe, Chateaubriand, Milton… Mais c’est alors le grand auteur qui est argument de vente, plus que le traducteur en eux.
4Meschonnic, 2002b, p. 11.
5Revenant à Shakespeare a mal aux dents, l’ouvrage de Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Maurus (Vrinat-Nikolov & Maurus, 2018) au moment de finir ce chapitre que j’ai rédigé à Cambridge loin de ma bibliothèque personnelle, je me rends compte que ces questions sont mutatis mutandis celles de la première partie de leur livre. La partie « Espaces du traduire » pose ainsi les questions suivantes : les traducteurs mangent-ils ? Où traduit-on ? Qui traduit-on quand on traduit ? Quand traduit-on ? Que traduit-on quand on traduit ? Cette dernière question est celle par laquelle j’ouvre ici ma réflexion en la posant au cas spécifique de la Bible, qui offre un terrain à la fois paradigmatique et exceptionnel à l’interrogation du traduire.
6Même si des formations plurilingues fleurissent : je pense au master de traduction littéraire de l’Inalco, qui du fait de la structure multilingue de l’établissement qui l’héberge, comme du positionnement théorique de ses responsables, travaille au-delà de la maîtrise d’une langue donnée ; je pense aussi à l’École de traduction littéraire du Centre national du livre, qui, sous l’impulsion d’Olivier Mannoni, propose une formation continue à des traducteurs et des traductrices déjà aguerris, travaillant depuis des langues très diverses.
7Cette idée est tellement cardinale chez Meschonnic qu’elle figure même sur la quatrième de couverture de Poétique du traduire (Meschonnic, 1999) : « Car on ne traduit pas seulement des langues, mais des textes. Si on l’oublie, cet oubli se voit. C’est ce qu’il faut montrer. »
8Nida fonde sa théorie de l’équivalence dynamique (opposée à l’équivalence formelle) sur la recherche d’une réponse similaire du lecteur ou de la lectrice de la traduction à celle des destinataires originels du texte. Voir Nida, 1947 ; Nida & Taber, 1969.
9La Skopostheorie ou théorie du skopos (du grec σκοπός : but, finalité) émane notamment de la traductologue allemande Katharina Reiß ; elle fait reposer la traduction sur la considération primordiale des objectifs du texte qui doivent être atteints par le texte cible comme ils l’étaient par le texte source. La conséquence pragmatique en est une traduction qui ne s’astreint pas primordialement à l’équivalence formelle.
10Voir à cet égard le chapitre quatre et la prise en charge des livres reçus comme poétiques.
11Sans aller jusqu’à remettre en question l’auctorialité de Shakespeare sur ses œuvres (voir les serpents de mer : Shakespeare ne serait pas l’auteur des œuvres qui lui sont attribuées, dont l’auteur véritable serait Francis Bacon ou Christopher Marlowe), l’édition des pièces de Shakespeare est tellement complexe, et la part de variation entre l’œuvre primordialement jouée sur scène et celle imprimée si grande, que le texte imprimé en anglais que l’on traduit n’est pas le texte « original » dans le sens absolu du terme.
12Les interrogations que soulève le texte biblique ne lui sont pas absolument propres, et rejoignent les problèmes d’édition et de traduction des textes de l’Antiquité : comme l’évoque Luciano Canfora dans son ouvrage Le Copiste comme auteur (Canfora, 2002) devant un manuscrit antique d’un texte de Cicéron, sommes-nous bien certains de lire Cicéron, ou lisons-nous son copiste ?
13Par exemple, il est établi depuis longtemps que Moïse, qui meurt à la fin du Deutéronome, ne saurait être l’auteur du Pentateuque.
14Je fais ici référence au texte « La mort de l’auteur », inclus par Barthes dans Le Bruissement de la langue (Barthes, 1984, p. 61-67). En déplaçant la focale de l’auteur vers le lecteur, Barthes implique que la recherche des intentions de l’auteur importe moins pour lire le texte que l’investigation des effets de lecture.
15Boyer, 2002, p. 87-88.
16Et ce tandis que Meschonnic a dit pis que pendre de cette traduction, qu’il avait estimée injustement une version enjolivée par les écrivains d’un mot-à-mot fourni par les exégètes.
17Louis Watier, relisant ce chapitre, me fait une remarque intéressante : « en ce sens (traduire ce que fait un texte), Meschonnic ne dit pas autre chose que Nida avec l’équivalence dynamique. Et pourtant deux positions antagoniques. » On peut certes nuancer, en remarquant que l’équivalence dynamique de Nida suppose d’extraire le message du texte en en négligeant la forme, et que Meschonnic en revanche continue de vouloir tenir ensemble fond et forme, énoncé et énonciation. Cela dit, l’appel à « faire ce que le texte fait » est aussi la porte ouverte à la créativité littéraire du traducteur pour reproduire les effets du texte, même si Meschonnic centre sa poétique sur la lecture du texte et jamais la réception du texte par les lecteurs et lectrices.
18Berman, 1984, p. 19.
19Je pense notamment au savoureux ouvrage de Jean Delisle, La Traduction en citation (Delisle, 2007), ouvrage qui organise 3117 citations en entrées alphabétiques, de « Adaptations » à « Vieillissement des traductions », en passant par « Sujet traduisant » ou « Traître, trahison ».
20Montesquieu, 1876, p. 398.
21Durand-Bogaert, 2014, p. 16.
22Pour un panorama des textes de ces auteurs et autrices, je renvoie au chapitre 1 de ce travail.
23Lotbinière-Harwood, 1991, p. 11-12.
24Spivak, 2009.
25Ou en allemand, ou en italien, mais mea culpa, il n’en figure pas dans ma présente bibliographie, Luther excepté.
26C’est dans cette lettre que Jérôme distingue deux manières de traduire, l’une plus libre pour les textes profanes, l’autre extrêmement littérale pour les textes sacrés : « Oui, quant à moi, non seulement je le confesse, mais je le professe sans gêne tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Écritures, où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot, mais une idée par une idée que j’exprime [non verbum e verbo sed sensum de sensu] » (Jérôme de Stridon, « Lettre LVII, à Pammachius », Jérôme de stridon, 1953, p. 55-73).
27Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains ».
28Dans la Lettre sur la traduction (Sendbrief vom Dolmetschen) de 1530, Luther explique les principes d’une traduction en vernaculaire, et la nécessité de se servir de la langue réelle de ses contemporains : on doit « interroger la mère dans sa maison, les enfants dans la rue, l’homme ordinaire au marché, et regarder leur bouche quand ils parlent, et traduire comme ça » (je traduis). On trouvera en ligne une copie du texte original (Luther, 1530).
29Bible de Castellion, 1555. Il existe en outre une réédition publiée en 2005 aux éditions Bayard, supervisée par Marie-Christine Gomez-Géraud, et préfacée par Pierre Gibert et Jacques Roubaud – ce dernier venait de collaborer à la Bible, nouvelle traduction dirigée par Boyer et Sevin. C’est cette édition récente que je cite.
30Philippe Jaccottet, « Que la fin nous illumine » (Jaccottet, 1958).
31« Ni Apollinaire ni la littérature italienne n’avaient besoin d’autant », écrit-elle. Sans doute cette prolifération n’était pas de l’ordre du besoin, mais de l’envie : « Les écrivains traduisent aussi contre les œuvres qu’ils aiment en éprouvant leur poétique, leur style, leurs références, leurs images sur des textes des autres. Ils accolent leur nom à des noms plus grands qu’eux » (Samoyault, 2020, p. 193).
32François René de Chateaubriand, « Remarques sur la traduction de John Milton (Milton, 2005) » ; le texte de l’édition de 1861 est disponible en format texte et image sur Wikisource (Milton, 1861).
33Milton, 2001.
34Comme l’a exposé le chapitre quatre, la traduction de la poésie est largement tributaire de l’évolution de la poésie dans la langue cible. Il fallait qu’existe en français le vers libre pour que Jaccottet l’utilise le premier pour traduire Homère. Quant à l’Énéide de Virgile traduite par Klossowski (Virgile, 2015), elle tente une littéralité qui va jusqu’à garder en français l’ordre des mots du texte latin, à rebours des habitudes stylistiques françaises, avec ce résultat paradoxal qui est que le texte en devient extrêmement fastidieux à lire en français. Mais pour le coup, Klossowski réalise plutôt bien le projet de Chateaubriand, mieux que Chateaubriand ne le fait en traduisant Milton.
35Louis Watier, que je remercie, m’indique cependant les travaux de la germaniste Solange Arber, qui travaille notamment sur les brouillons de traducteurs, et dont je découvre en bouclant ce travail qu’elle est la co-autrice avec Victor Collard d’un article qui entre manifestement en résonnance avec mon présent propos : « Le traducteur comme médiateur-créateur : sociologie d’une profession polymorphe à partir du cas d’Elmar Tophoven » (Arber, 2021).
36Durand-Bogaert, 2014, p. 13.
37Berman, 1995.
38BFC, 1982.
39La Bible, parole de vie, 2000. Cette traduction en « français fondamental » vise un public possédant potentiellement une connaissance seconde du français ; elle est préparée selon le principe de recherche de l’équivalence dynamique.
40Je reprends ici une formule de « La tâche du traducteur » de Benjamin, texte sur lequel je reviens en conclusion.
41Dans le Divan Occidental-oriental, Goethe définit « trois sortes de traductions » : la première introduit une œuvre étrangère afin de la faire connaître, préférablement en prose ; la deuxième, « parodistique », s’approprie l’esprit de l’œuvre étrangère en la pliant aux usages stylistiques de la culture d’arrivée (Berman dira : elle est ethnocentrique) ; la troisième retourne à la qualité de la langue de départ et nous permet de « goûter et de savourer de nouveau ce poème dans sa pleine originalité ». Propos cités par Antoine Berman dans L’Épreuve de l’étranger (Berman, 1984).
42Voir, sur le site Le Festin de Babel maintenant à l’abandon, mais que j’avais créé avec Maxime Durisotti, une version du premier chant du Conte d’hiver (Heine, 2013).
43Ces traductions sont contenues dans les publications suivantes : Le Cantique des cantiques, paru chez Édition de l’artiste en 1951, réédité chez Desclée en 1953 ; Le Cantique des cantiques suivi des Psaumes, paru aux PUF en 1970 ; Les cinq volumes, paru chez Desclée de Brouwer en 1975 ; La Bible, traduite par André Chouraqui pour l’éditeur Desclée de Brouwer en 1985.
44Sur la traduction biblique de Chouraqui, on pourra consulter les travaux de Francine Kaufmann, dans l’Histoire des traductions en langue française, ou encore dans la conférence au centre communautaire de Paris le 21 janvier 2008 (Akadem, URL : https://akadem.org/sommaire/colloques/andre-chouraqui-les-mots-et-l-action/retrouver-l-etymologie-des-textes-saints-06-03-2008-7216_4137.php).
45Gottwald, 1989, p. 59 ; je traduis.
46Berman, 1995, p. 73-74.
47À cet égard, le travail de Pierre Lassave sur les traducteurs de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains », est révélateur (Lassave, 2005). Ce sociologue spécialiste des intellectuels s’interroge sur les contributeurs de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains » et montre deux réseaux d’homogénéité : du côté des écrivains d’une part, la prééminence des éditions P.O.L. et de liens d’amitié ; du côté des exégètes d’autre part, quelle que soit leur confession, une tendance à s’inscrire aux marges des dynamiques idéologiques de leurs Églises auxquelles ils continuent pourtant souvent d’appartenir. Voir également le beau portrait d’Hugues Cousin par son co-traducteur Emmanuel Carrère dans Le Royaume.
48Voir notamment Said, 2005.
49Bassnett, 2014, p. 15 ; je traduis.
50Kwame Bediako, « The doctrine of Christ and the signifiance of vernacular terminology » (Israel, 2021, p. 453 ; je traduis).
51Elisabeth Hirsch et Gary A. Olson, « Starting from marginalized lives: A conversation with Sandra Harding » (Puig de la Bellacasa, 2014, p. 37-38).
52Oyono, 1956 ; 1966.
53Bandia, 2008 ; je traduis.
54Schüssler-Fiorenza, 1986, p. 85-86.
55Je pense notamment à son article fondateur « Feminist translation: Contexts, practices and theories » (Flotow, 1991) ou à l’ouvrage qui a suivi, Translation and Gender: Translating in the “Era of Feminism” (Flotow, 1997).
56Couture, 2006.
57Frédérique Rey m’expliquait ainsi que lors de l’édition et traduction de Ben Sira vers le français et l’anglais, la démarche inclusive allait de soi pour Eric Reymond, son collaborateur anglophone, et était moins automatique en français, du fait de la nature particulièrement genrée de la langue mais aussi du fait que la remise en question de la portée universelle du masculin ne va pas de soi en langue française et en France – il s’agissait par exemple de traduire אִישׁ, quand il a un sens général, en « une personne », « quelqu’un », plutôt que par « un homme ».
58Genette, 1987, p. 372.
59Oustinoff, 2006.
60Kantorowitz, 1989.
61Samoyault, 2020, p. 157-158.
62Ibid., p. 13
63Schwartz & De Lange 2006, p. 9 ; je traduis.
64Berman écrit ainsi : « Mais si critique veut dire analyse rigoureuse d’une traduction, de ses traits fondamentaux, du projet qui lui a donné naissance, de l’horizon dans lequel elle a surgi, de la position du traducteur ; si critique veut dire, fondamentalement, dégagement de la vérité d’une traduction, alors il faut dire que la critique des traductions commence à peine à exister. » (Berman, 1995, p. 13-14.)
65Durand-Bogaert, 2014, p. 24. Sika Fakambi, relectrice de ce chapitre, fait sienne également depuis longtemps cette formule « Traduire en levant les yeux », qui mériterait que l’on y consacre des travaux plus exhaustifs.
66Jérôme Moreau, enseignant chercheur spécialiste du judaïsme hellénistique et enseignant le grec à l’université catholique de Lyon, par ailleurs relecteur du chapitre 4 de ce travail, confirme dans une conversation privée cette intuition, et ajoute que le travail de confrontation au grec du Nouveau Testament est impératif afin « qu’ils arrivent à se déconnecter des traductions qu’ils connaissent et plaquent sur le texte, pour lire celui-ci en tant que tel ». Je reproduis son propos avec son autorisation. C’est là en fin de compte la même démarche que celle de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains », que j’évoquerai dans quelques pages.
67Rey, 2012.
68Rey, 2012, p. 587.
69Ibid., p. 588.
70Boyer, 2002, p. 13-14.
71Ibid., p. 14-15.
72Ainsi, en Matthieu 3, 13-17, Marie-Andrée Lamontagne et André Myre traduisent « Jésus vint trouver Jean au Jourdain pour y être plongé par lui », là où le grec utilise le verbe baptizeîn : « τοῦ βαπτισθῆναι ὑπ’ αὐτοῦ ». Mais baptizein, au moment où Jésus demande à Jean de le plonger dans le fleuve, ne signifie pas encore baptiser, le sacrement du baptême n’étant institué qu’ensuite. La traduction cherche à revenir au sens des mots en langue au moment de l’action, par-delà deux mille ans de réception chrétienne.
73Calvino, 2003, p. 587.
74J’ai moi-même, à ma très petite mesure, été traduite : dans son article sur le sociolecte chat francophone de Twitter, la linguiste allemande Naomi Truan se fonde essentiellement sur le compte que j’avais créé pour « faire parler mon chat », à qui j’avais prêté des traits syntaxiques spécifiques, tels que l’usage intempestif du mot « que » pour tout type de subordination, ou l’usage systématique de l’article défini. De nombreux tweets ont été traduits en anglais, avec l’enjeu pour l’autrice de faire passer dans sa langue l’écart de la forme dans le français originel. Voir Truan, 2023. À la réflexion, je trouve assez savoureux que le seul de mes textes à avoir été traduit – à ma connaissance – soit le gloubiboulga que je mets dans la « bouche » de mon chat, comme quoi les intraduisibles sont, de fait, souvent les plus traduits. J’ai désactivé ce compte en décembre 2024, on pourra désormais suivre la persona du chat sur Bluesky : @scatkatz.bsky.social.
75Parkes, 2010 ; 2014.
76Voir Placial, 2018b.
77Dosse la résume ainsi : « Jouve distingue trois instances : le lectant, le lisant et le lu, “renvoyant respectivement aux dimensions intellectuelle, affective et pulsionnelle de la lecture”. Le lectant est l’instance consciente, attentive aux effets, gardant toujours un œil ouvert et critique sur l’activité qu’il pratique ; son horizon est l’auteur, qu’il sait se trouver derrière chaque mot, chaque phrase. Le lisant est “la part du lecteur victime de l’illusion romanesque” qui peut s’identifier aux personnages […]. Le lu, enfin, est la part du lecteur régi par les pulsions inconscientes » (Dosse, 2016, p. 130).
78Ibid., p. 134.
79Boyer, 2002.
80Boyer a ainsi traduit : Les Aveux (nouvelle traduction des Confessions de Saint Augustin, P.O.L., 2008) ; les Sonnets de Shakespeare (P.O.L., 2012) ; Rappeler Roland (nouvelle traduction de la Chanson de Roland, P.O.L., 2008), Le Souci de la terre (nouvelle traduction des Géorgiques de Virgile, Gallimard, 2019) ; les Évangiles (Gallimard, 2022).
81Genette, 1982, p. 241-242.
82Boyer, 2002, p. 95.
83Emmerich, 2017.
84Carrère, 2016, p. 200.
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