Chapitre 7
Les intertextes bibliques dans les œuvres littéraires : des médiations traductives invisibles ?
p. 279-330
Texte intégral
1Sophie Rabau commence l’introduction de son ouvrage sur l’intertextualité par une citation de Baudelaire :
Mon berceau s’adossait à la bibliothèque
Babel sombre, où roman, science, fabliau
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio1.
2L’intertexte le plus saillant dans ce quatrain est l’allusion à Babel, qui entraîne par la suite les échos qui, dans l’esprit d’une chercheuse française des années 2000, sont éveillés par la « bibliothèque, Babel sombre » : Borges bien sûr ; Les Mots de Sartre, références que Baudelaire n’a pas lues mais qui se surimposent au motif de l’enfant dans une bibliothèque babélienne. Singulièrement, ce volume de la collection « Corpus », qui réunit des dizaines de textes d’auteurs canoniques autour du concept d’intertextualité, commence par l’intertexte des intertextes : l’allusion à la Bible. C’est presque un cas d’école : la Bible semble l’hypotexte par excellence. Mais la médiation de la traduction n’y est nullement évoquée dans les deux paragraphes suivants, qui exposent comment l’élucidation de l’intertexte jette un jour à la fois sur le texte de Baudelaire, et sur l’hypotexte biblique :
Pour élucider le sens de ces vers de Baudelaire je pars, dans une Bible, à la recherche de l’histoire de la tour de Babel. J’y lis que les hommes ayant élevé une tour dans la ville qu’ils habitaient, le Seigneur s’en inquiéta et leur ôta le don de comprendre : ils parlaient une seule langue, ils en parlèrent plusieurs. La métaphore baudelairienne s’éclaire : au mélange des langues répond la diversité des livres. Grâce à la Bible je comprends Baudelaire.
Mais pourquoi le Seigneur brisa-t-il une langue pour empêcher la construction d’une tour ? Le récit biblique n’établit pas de rapport explicite entre l’objet concret et l’idée abstraite de langage. Or la bibliothèque de Baudelaire, meuble et verbe tout à la fois, établit ce lien, invite à relier le concret et l’abstrait, à relire le texte biblique pour voir dans cette tour un symbole de l’utilisation humaine du langage. Grâce à Baudelaire, je comprends la Bible2.
3Il est vrai que la présence biblique dans l’extrait de Baudelaire se limite à l’évocation, via la puissance du nom propre, de l’épisode de Babel, sans citation du texte à proprement parler qui justifie une mise à distance de ce que l’autrice appelle « la Bible ». La Bible de Baudelaire est-elle la même que celle de Goethe ? Assurément non, elles sont en langues différentes. Celle de Baudelaire et de Sophie Rabau est sans doute de tradition catholique : on y appelle Dieu « le Seigneur » et non « l’Éternel » comme dans la tradition protestante (les traductions juives tendent également à adopter « le Seigneur », mais cela n’aurait guère de sens, en tout cas du point de vue historique, de les consulter pour comprendre Baudelaire). Quoi qu’il en soit, la présence au seuil d’un ouvrage sur l’intertextualité d’un intertexte biblique, et le silence sur les médiations traductives qui nous permettent de le lire en français, sont l’illustration même de mon propos dans les pages qui suivent.
4Il est indéniable que le corpus biblique a connu des échos littéraires conséquents – dont témoignent de fort nombreuses publications scientifiques : La Bible dans les littératures du monde3 dirigé par Sylvie Parizet ; l’essentiel des travaux de Dominique Millet-Gérard4 ; dans le domaine anglophone l’ouvrage un peu vieilli mais encore fort cité de Northrop Frye Le Grand Code5 en sont des exemples parmi bien d’autres. Dans leur Précis de culture biblique, Olivier Millet et Philippe de Robert consacrent de nombreuses pages à la réception de la Bible dans la littérature et dans les arts, tout en notant la difficulté de prendre en considération le fonctionnement des médiations qui lient les écrivains et écrivaines au corpus biblique :
[…] le rôle de la Bible dans l’histoire de la littérature occidentale puis mondiale s’exerce selon des modes très différenciés et plus ou moins directs. La Bible peut inspirer des écrivains comme source précise, plus ou moins ponctuelle, de thèmes, d’images ou de récits. Mais, plus généralement, sa présence est souvent indirecte et passe à travers des instances comme les liturgies chrétiennes, les traditions juives, ou la traduction de la Bible en langue vernaculaire6.
5Pour autant, si ces travaux s’interrogent sur le rapport à la Bible des auteurs littéraires, le rôle des traductions n’est pas systématiquement interrogé par les chercheurs et chercheuses ; Olivier Millet et Philippe de Robert ont du moins le mérite d’exposer la question. Trop d’analyses des relations entre Bible et littérature font l’économie d’une pensée de la médiation des traductions, aussi bien de la médiation des traductions de la Bible (quelle traduction lit Heine ?) que de l’interférence de la traduction vers le français d’un texte rédigé dans une autre langue et qui cite la Bible dans cette langue. C’est là sans doute une spécificité francophone, parce qu’il n’y a pas eu en langue française de traduction de la Bible qui finisse par fonctionner comme un original second, au contraire de la façon dont travaillent les chercheuses et chercheurs anglicistes, qui se réfèrent assez systématiquement par défaut à la Bible du roi Jacques (King James), qui est en général la version qu’ont pu lire les auteurs et autrices littéraires. La situation dans l’aire germanophone est sans doute similaire au vu de la place de la traduction de Luther.
Problèmes théoriques
Fonctionnement de l’intertexte
6La littérature abonde d’ouvrages sur l’intertexte. J’ai cité plus haut le volume de la collection « Corpus » consacré par Sophie Rabau à ce sujet ; on pourra citer encore celui de Tiphaine Samoyault7, sans oublier les grands ancêtres, Gérard Genette8, Julia Kristeva ou encore Michel Riffaterre, parmi les premiers à désigner par le terme « intertextualité » le phénomène de présence d’un texte second dans un texte premier par citation, allusion ou plagiat, phénomène qui ne les avait évidemment pas attendus pour exister ni pour être compris et manipulé par les écrivains, les écrivaines, les théoriciens et les théoriciennes. J’épargnerai à mes lecteurs et lectrices le résumé détaillé des différentes typologies d’intertexte, pour me concentrer sur deux ou trois points préliminaires permettant de cerner les problèmes d’une étude des intertextes bibliques en traduction : premièrement, la question de la compétence du lectorat, cruciale quand le lecteur ou la lectrice se mute en traducteur ou traductrice ; deuxièmement, le problème de l’angle mort de la traduction dans la pensée de l’intertexte ; troisièmement, l’effet anachronique de l’intertexte sur la lecture des hypotextes9.
7Sophie Rabau résume fort efficacement le rôle du lecteur dans le fonctionnement de l’intertexte :
Certes dans la logique du structuralisme, le sens du texte ne se trouve que dans l’immanence du texte puisqu’il est le résultat d’une interaction entre les textes. Toutefois, l’intertextualité doit au moins être repérée par un lecteur, comme le note assez tôt Riffaterre. Bien plus, on peut se demander si la mise en jeu d’une intertextualité ne vise pas systématiquement un destinataire. Selon J. Bessière, l’intertextualité engage une rhétorique : elle est un effet voulu par l’auteur et appelle une reconnaissance et une compréhension par le lecteur. Elle ne se limite pas à une impersonnelle sémantique qui jouerait dans le seul tissu du texte. La compétence du lecteur de l’intertexte devient alors une question centrale : pour jouer à fond, l’intertextualité suppose un lecteur ayant une connaissance minimale du texte cité, collé, imité ou parodié10.
8Cependant, une bonne part de l’enjeu de l’inscription du lecteur ou de la lectrice dans l’œuvre, et du fonctionnement de « l’effet voulu par l’auteur », repose dans la discordance entre ce que Umberto Eco11 appelle le « lecteur modèle », destinataire du texte, et le lecteur réel ou la lectrice réelle. Rappelons en passant que dans le cas de la Bible, les destinataires du corpus biblique, qui n’étaient sans doute pas des lecteurs et lectrices mais plutôt des auditeurs et auditrices lors de la fixation des textes, sont d’une part différents d’un livre à l’autre (plusieurs siècles séparent la rédaction de la Genèse de celle de l’Apocalypse) mais d’autre part, très différents de nous, universitaires francophones des années 2020. La lecture de la Bible même, comme je l’ai illustré dans le chapitre deux, nous apprend que l’on ne saurait prendre le lecteur pour acquis, et qu’il y a pour ainsi dire autant de lectures, diverses dans l’espace, le temps et les langues, qu’il y a de lecteurs et lectrices. Quand j’écris « le lecteur ou la lectrice » dans les pages qui suivent, je me réfère tantôt au lecteur modèle programmé par Heine qui rédige les Tableaux de voyage – et Heine est connu pour être un dangereux récidiviste de l’allusion implicite –, tantôt au lecteur ou à la lectrice réelle que je suis quand je lis, ou que sont mes étudiants et étudiantes qui lisent Beloved ou La terre nous est étroite en cours de littérature comparée. L’enjeu dans la traduction de l’intertexte est que le traducteur ou la traductrice tente de se réapproprier le point de vue du lecteur modèle, afin que le programme du texte, sa rhétorique pour reprendre le terme de Bessière, se retrouvent dans le texte cible et puissent – s’ils et elles en ont la compétence – être perçus par les lecteurs et lectrices dans la langue seconde.
9Le problème de l’angle mort de la traduction dans la pensée de l’intertexte m’apparaît en lisant les ouvrages qui théorisent l’intertextualité. Certes, Genette évoque la traduction dans Palimpsestes, comme « forme de transposition la plus voyante, et à coup sûr la plus répandue12 », avant, pour résumer, de chanter la vieille chanson de l’impossibilité regrettable de traduire. Mais la médiation des traductions dans la réception intertextuelle des livres étrangers me semble manquer de façon récurrente. Sophie Rabau, cela dit, évoque brièvement, dans des termes proches de ceux que j’employais dans la première partie, la nature ambiguë des traductions, qui sont les mêmes livres et en même temps pas les mêmes livres que les originaux :
Et qu’en est-il du cas de la traduction ? P. Brunet a répertorié une centaine de traductions françaises d’un poème de Sappho : lisons-nous la même œuvre de Sappho traduite et retraduite ou cent poèmes différents13 ?
10De là, elle résout la nature même-et-autre du texte traduit par rapport à son texte source (devrait-on écrire ici son hypotexte ?) par la question de l’auctorialité. Le texte issu de la traduction reste imputable à l’auteur du texte source :
Déjà, dans le cas de la traduction, nous admettons difficilement que l’Odyssée traduite en anglais ou en français ne soit plus l’œuvre d’Homère car elle est passée dans une autre langue. C’est donc que nous croyons que l’identité de l’œuvre littéraire ne se mesure pas seulement à la répétition ou à la modification de son énoncé, mais qu’elle réside aussi dans un lien complexe à son créateur14.
11Ces propos ne vont pas de soi, en tout cas pas complètement, parce qu’ils oblitèrent le rôle de médiateur du traducteur ou de la traductrice. Homère en français est toujours Homère, mais Homère n’est l’auteur d’aucun des mots en français. Or, comme je le montrerai plus loin à l’exemple de Heine, lire Homère dans la traduction allemande de Voss (en hexamètres dactyliques modelant l’allemand sur la syntaxe grecque) ou dans la traduction française de Bérard (en prose rythmée respectueuse de ce qu’on considère comme le « génie » de la langue française) n’a pas les mêmes conséquences dans la réélaboration littéraire de textes s’inspirant d’Homère : la prosodie même de Heine est empreinte des choix de Voss. Une étude sérieuse des intertextes bibliques doit donc se poser la question non du rapport des auteurs et autrices à « la Bible », mais du rapport des auteurs et autrices à leurs Bibles, lues, à d’extrêmement rares exceptions près, en traduction.
12Cette conscience du poids des traductions dans la réception des textes étrangers et dans leur devenir intertextuel ne peut que rendre plus sensible l’effet anachronique de l’intertexte sur la lecture des hypotextes. Comme l’expose Sophie Rabau dans les premières pages de son ouvrage, la Bible l’aide à comprendre Baudelaire par l’élucidation de l’intertexte, mais Baudelaire l’aide également à comprendre la Bible – du moins l’épisode de la Genèse. Mais, comme ce travail ne cesse de répéter, « la Bible » n’existe pas : il n’y a que des traductions de la Bible. Considérer quelle Bible ont lu les auteurs et autrices littéraires qui s’y réfèrent permet de faire d’une pierre deux coups. On peut (re)lire la Bible à la lumière de leur texte : ainsi, chez Rétif de la Bretonne, dans l’exemple que je traite plus loin, voit-on quels usages libertins, quelles lectures subversives on peut faire de la Bible ; on y reviendra avec Pasolini dans le chapitre huit. Mais au passage, on reconstruit également l’histoire de la réception de la Bible, et la variété des lectures et usages qui en ont été faits.
Traduire l’intertexte et lire l’intertexte traduit
13Avant même de se poser la question de la lecture et de l’analyse des intertextes bibliques dans des œuvres littéraires lues en traduction, on peut commencer par s’interroger sur les conditions mêmes de la traduction de l’intertexte. Les intertextes (bibliques, non-bibliques) sont-ils traduisibles ? Les intertextes (bibliques, non bibliques) sont-ils lisibles ? C’est un point sur lequel débat dans son Introduction à l’analyse des œuvres traduites Danielle Risterucci-Roudnicky, en évoquant en ces termes le problème structurel et une solution possible :
Peut-on traduire l’intertextualité ?
Dans le cas du texte traduit, « en raison du processus de décontextualisation, les relations intertextuelles […] ne sauraient être reproduites par la traduction », affirme Lawrence Venuti. Cependant, contre cette intraduisibilité, les œuvres témoignent de recherches, d’hypothèses et de solutions, patient travail de traducteurs ou même d’auteurs qui participent à la traduction de leurs œuvres. Ainsi Aldous Huxley, dans la traduction française de Brave New World, impose la note infrapaginale, afin que le lecteur ne perçoive pas seulement le décalage manichéen de deux « langues » – l’anglais de Shakespeare et celui du xxe siècle traduits dans deux « français » –, mais puisse articuler deux voix à la représentation de deux univers de valeurs, dans la puissance d’une transformation épique de l’histoire15.
14Pour Lawrence Venuti, dans l’article cité par Risterucci-Roudnicky16, les intertextes sont fondamentalement intraduisibles, si l’on entend par là produire un texte de même sens et de même valeur, en excluant les additions péritextuelles (les notes, par exemple), et ce que Venuti appelle les « relations intertextuelles analogues » qu’il pratique. Il cite par exemple l’ajout de références au roman de Wyatt, Memoirs of a Woman of Pleasure, dans la traduction anglaise du récit autobiographique de Melissa P. Risterucci-Roudnicky, quant à elle, évoque comme contre-exemple l’intervention d’un auteur qui, exerçant un droit de regard sur ses traductions, impose au traducteur ou à la traductrice l’usage de la note. Cette dernière, quand bien même elle est encore trop souvent – à mon sens – perçue comme l’échec de la traduction, a tout de même l’intérêt de rendre l’intertexte lisible, c’est-à-dire perceptible. Le fonctionnement de l’intertexte repose, de façon générale, sur la connivence qu’il instaure entre l’auteur ou autrice d’une part, et le lecteur ou lectrice d’autre part, capable d’identifier l’intertexte implicite, sur la base d’une culture partagée. Ainsi, un lecteur ou une lectrice possédant une culture littéraire solide reconnaît dans le Chevalier inexistant d’Italo Calvino les modèles de la chanson de geste, et il ou elle perçoit par exemple derrière les figures de Renaud ou de Roland aussi bien la Chanson de Roland que le Roland furieux de l’Arioste. Dans ce cas particulier, l’intertexte « passe » à la traduction dans la mesure où il se fonde non tant sur une logique citationnelle que sur une logique thématique : on n’a pas besoin de reconnaître le lien textuel à Homère pour comprendre que le bouclier d’Agilulfe renvoie à celui d’Achille en ce qu’il symbolise les ambitions de la fiction qui le décrit17 ; et les traducteurs français successifs18, en choisissant de substituer aux noms Rinaldo et Orlando les noms français Renaud et Roland, permettent aux lecteurs et lectrices d’identifier ces figures bien connues de la fiction médiévale.
15En revanche, l’intertexte est sans nul doute bien plus délicat à traduire quand il repose, comme c’est le cas chez Aldous Huxley dans l’exemple évoqué ci-dessus, sur la qualité de la langue littéraire, en jouant notamment sur les échos bibliques ou shakespeariens dans le langage. Un autre cas bien connu des traductologues est celui de l’anglais suranné, imprégné de Bible du roi Jacques, du capitaine Achab dans Moby Dick. Lawrence Venuti l’exprime en ces termes :
En raison du processus de décontextualisation, les relations intertextuelles en particulier ne sauraient être simplement reproduites par la traduction la plus proche des mots et expressions qui instituent cette relation dans le texte étranger. Une telle traduction, aussi proche soit-elle, peut éventuellement établir une correspondance sémantique, mais ne pourra incorporer la signification culturelle particulière d’un intertexte étranger, signification qui provient de la reconnaissance d’un lien entre le texte étranger et une tradition culturelle étrangère19.
16Dans le même état d’esprit, mais avec encore une difficulté supplémentaire tenant à la nature déjà traductive de l’intertexte, traduire la Mer du Nord de Heine a été pour moi source du problème suivant : comment rendre le fait que Heine parodie l’Odyssée d’Homère, mais pas n’importe quelle Odyssée, celle traduite en allemand par Voss, publiée en 1793 ? Comment rendre en français la tonalité grecque-allemande que Heine insuffle à son cycle maritime en imitation de l’Odyssée de Voss, qui élabore un hexamètre allemand non rimé pour répondre à l’hexamètre dactylique de Homère ? Comment rendre l’utilisation surabondante des participiales, imitées là encore et d’Homère, et d’Homère vu par Voss ? La réponse, en ce qui me concerne, est : comme on peut. C’est-à-dire notamment en m’autorisant une syntaxe non naturelle en français qui rende les parallélismes grammaticaux et la surabondance de participes dans l’allemand de Heine, mais aussi en utilisant les notes, qui rendront l’intertexte plus que lisible : perceptible. Certes, pour reprendre la suite de l’analyse de Risterucci-Roudnicky, « il est vrai que cette compensation péritextuelle a quelque chose de “forcé” qui ôte l’un des charmes de l’intertexte : la jouissance de l’implicite immédiat ». Mais la dilution vraisemblable des réseaux de connotations liés à la qualité grécisante de la langue allemande dans la traduction française demande compensation. En outre, on peut supposer qu’un lecteur ou une lectrice moyenne en 2026 en France repérera moins facilement une allusion aux épopées homériques, pour les avoir moins fréquentées, que les lecteurs et lectrices de Heine – encore que le public d’une traduction des Tableaux de voyage de Heine n’est peut-être pas le plus dépourvu de culture classique. Au passage d’une langue à l’autre s’ajoute en effet le passage d’une culture à l’autre (plus flagrant dans le cas de l’anglais biblico-shakespearien du capitaine Achab, qui émane d’une culture nord-américaine qui a appris à lire dans la Bible du roi Jacques) ou d’une époque à l’autre, époques dans lesquelles les socles communs des publics visés par original et traduction varient fortement.
Lire et repérer l’intertexte biblique dans une œuvre littéraire : l’absence de culture commune
17Le repérage de l’intertexte implicite s’opère grâce au partage par les lecteurs et lectrices d’une culture commune avec l’auteur ou l’autrice ; la Bible ici ne fait pas exception. En l’absence d’appareil péritextuel – ou, plus simplement, d’un intertexte explicite qui fasse précisément référence à tel passage biblique – c’est la possession par le lecteur ou la lectrice d’une culture biblique qui permettra à l’intertexte de fonctionner. Si l’on en croit le sondage « Les Français et la Bible », réalisé pour l’Alliance biblique française par l’Ifop20, la part des Français à posséder une bible a décru considérablement depuis 2001 (42 % en 2001, 27 % en 2022). De plus, posséder une bible ne signifie pas être familier avec son contenu : de même que l’on peut garder des éléments de culture scolaire et universitaire sur la Bible sans en avoir une chez soi, et être capable par exemple de reconnaître l’origine d’une locution comme « que la lumière soit » ou d’une représentation d’Adam et Ève avec la pomme (qui du reste ne vient pas tant de la Genèse que de la réception picturale de l’épisode). Selon ce même sondage, 19 % des Français déclarent lire la Bible, 4 % seulement le faisant une fois par mois. Ces chiffres appellent d’emblée une précision : même un lecteur ou une lectrice régulière n’aura pas une connaissance nécessairement extensive. Moi qui ouvre la Bible toutes les semaines pour le travail, je sais que je ne l’ai pas lue in extenso – mea maxima culpa ! Les experts interrogés dans l’article de La Croix qui commente les résultats de ce sondage déplorent une connaissance inégale et superficielle :
Jusqu’où va cette connaissance ? Le sondage n’approfondit pas cette question. « Les Français connaissent l’histoire de la naissance, de la mort et de la résurrection de Jésus, Adam et Ève et l’arche de Noé, puis rapidement les choses s’effilochent », remarque Roselyne Dupont-Roc. Pour le psychanalyste Jacques Arènes, qui utilise régulièrement les récits bibliques dans l’accompagnement de ses patients, cette connaissance reste superficielle. « La Bible comprise comme réservoir d’histoires et de mythes qui peuvent nous aider à comprendre la condition humaine n’est pas très présente, témoigne-t-il. Les gens cultivés connaissent davantage les Métamorphoses d’Ovide que l’histoire de Job ou de Caïn et Abel. » « En France, c’est l’héritage gréco-latin qui a été et est encore massivement enseigné et transmis, confirme Roselyne Dupont-Roc, qui a longtemps enseigné le grec ancien. On est complètement passé à côté de la Bible. Quelle occasion ratée21 ! »
18On perçoit bien dans ces propos le regret des experts interrogés – dans la ligne du journal catholique La Croix – devant cette déperdition de la fréquentation de la Bible, qui se traduit, au-delà de la baisse de fréquentation des églises, par une diminution de la culture religieuse : aussi bien sur le divan du psychanalyste que sur les bancs de l’école, les « gens cultivés » mobilisent selon eux davantage les figures mythologiques issues de l’Antiquité gréco-latine que les figures bibliques, dont l’appartenance à une culture patrimoniale semble compromise. L’origine ou l’usage religieux de la Bible jouent contre elle, en l’excluant du patrimoine commun, dans certaines conceptions étroites de la laïcité22. Des propos de Roselyne Dupont-Roc, qui ont nécessairement été condensés pour l’écriture de l’article, on comprend bien que pour cette ancienne enseignante de grec biblique et d’exégèse à l’Institut catholique de Paris, l’enseignement de la Bible devrait participer de la constitution d’une culture classique.
19Quelle que soit par ailleurs la pertinence d’un enseignement de la Bible, ou avec la Bible, à l’école et à l’université, ce que révèle en chiffres ce sondage, c’est ce que l’on constate en cours de lettres, et que je constate moi-même comme chercheuse dont la connaissance de la Bible comporte d’importantes lacunes. D’une part, notre connaissance de la Bible (au sens de : celle des étudiants et étudiantes, et celle des universitaires dans l’enseignement supérieur français en 2026) est globalement inférieure à, mettons, celle des lectrices et lecteurs de Heine dans l’Allemagne de 1820, et potentiellement inférieure à celle des lectrices et lecteurs contemporains de Toni Morrison aux États-Unis. Autrement dit, nous sommes susceptibles d’avoir une culture biblique moindre que le lectorat auquel s’adressent primordialement cet auteur et cette autrice, et bien des allusions sont susceptibles de passer à la trappe. D’autre part, la culture biblique n’est pas uniforme – elle ne l’a sans doute jamais été. On peut sans risque postuler, même si je ne dispose pas d’études chiffrées pour étayer ce postulat, que les épisodes centraux de la Genèse (la création du monde, la Chute, la tour de Babel, le sacrifice d’Isaac), l’histoire de Moïse, les figures de David et de Salomon dans leurs traits les plus saillants, sont mieux connus que les Prophètes et le livre des Juges ; le Cantique des cantiques plus familier que les Lamentations ; les Évangiles plus que les Épîtres. Les causes de la familiarité supérieure avec ces livres-ci sont sans doute à trouver en partie dans les qualités intrinsèques des livres et passages en question : la nature d’épisodes narratifs bien distincts des grandes punitions dans la Genèse, la poéticité du Cantique. Mais surtout, c’est la réception qui nourrit la réception : surreprésentés dans la liturgie, l’iconographie, la littérature, la théologie même, ces épisodes sont nécessairement plus familiers des lecteurs et lectrices, comme des auteurs et autrices. La connaissance biblique dans la culture générale se focalise sans doute davantage sur les épisodes narratifs les plus frappants, qui pour cette raison ont fait florès dans l’art visuel – on sait reconnaître l’association du serpent et de la pomme, la mer Rouge qui s’ouvre au passage des Hébreux, la crucifixion ou l’annonciation – davantage que des expressions ou des faits de langage. Ces derniers sont pourtant nombreux à être passés dans les langues vernaculaires, mais sans la conscience nécessaire qu’ils proviennent de la Bible. « Rendre à César ce qui appartient à César », « les années de vaches maigres », « je m’en lave les mains », expressions que je cite de mémoire sans me référer à une Bible française en particulier, sont des formules entrées dans le langage courant et devenues des locutions proverbiales figées, dans le sens où on peut les employer, a fortiori en 2026, abstraction faite de leur origine biblique. Quant au fonctionnement textuel et stylistique du corpus biblique – les paraboles du Christ, les comparaisons du Cantique des cantiques, le style paratactique de la narration hébraïque avec l’emploi structurant du waw, le « et » biblique –, ce sont sans doute là des stylèmes bibliques qu’un lecteur ou une lectrice standard auraient peine à identifier en 2026.
20Tout ce long préliminaire me permet d’en venir à ceci : le repérage des intertextes bibliques ne va pas de soi, a fortiori quand la culture biblique du lecteur ou de la lectrice diffère de celle de l’auteur ou autrice et de son public contemporain. Et les traducteurs et traductrices sont, en ce sens, des lecteurs et lectrices comme les autres : l’allusion biblique est susceptible de leur échapper, compromettant ainsi sa lisibilité par le lectorat en langue cible. J’y reviens dans la section suivante.
Le feuilletage traductif : une médiation de médiations
21Le cas de la traduction des intertextes se complique encore si l’on considère l’intertexte biblique. La Bible, quand des auteurs et autrices littéraires la citent ou y font allusion, n’est par définition jamais citée en langue originale – et même quand Heine cite, non pas la Bible, mais l’hymne Lekha dodi23, il le fait non pas en caractère hébraïques, mais en caractères latins, qui au passage marquent une prononciation ashkénaze d’un hymne composé par un poète sépharade. Goethe et Heine citent la Bible en allemand, Pasolini en italien, Melville et Morrison en anglais, Darwich en arabe, etc. Donc à chaque fois, une couche traductive, au moins, sépare l’auteur ou autrice littéraire des originaux en hébreu et en grec. Traduire Heine qui paraphrase la Bible en allemand, c’est donc opérer une médiation de médiation ; lire Heine en français, c’est lire un texte qui prend en charge un intertexte biblique en allemand, soit dans une langue vers laquelle le corpus biblique était déjà traduit. Ce premier relai des traductions de la Bible dans les langues sources des auteurs littéraires n’est pas du tout anodin, dans la mesure où les traductions de la Bible n’ont pas le même poids culturel et la même réception selon les langues et selon les cultures. Lawrence Venuti, dans l’article déjà cité, le formule en ces termes :
Quand l’intertexte dans la langue étrangère implique une traduction dans cette même langue, comme cela arrive souvent, la question de la décontextualisation est rendue plus aiguë. Ainsi une allusion biblique dans un texte étranger n’est pas exactement rendue par l’allusion au même passage dans la traduction de l’autre langue. L’allusion dans le texte étranger peut fort bien construire une relation intertextuelle à une version qui, étant donné l’importance culturelle de la Bible, a accumulé des significations, des valeurs et des fonctions qu’il est impossible de recréer en insérant une simple allusion à une traduction de la Bible dans une autre langue. On peut considérer que l’impact de la version de Luther sur la culture et la langue allemandes est similaire à celui de la King James Bible sur la culture et la langue anglaises. Mais toute ressemblance ne sera repérée que sur fond de différences significatives. En s’appuyant sur la langue parlée, la traduction de Luther allait permettre au haut-allemand moderne de devenir la langue standard et la norme littéraire alors que la King James Bible est coulée dans le moule des débuts de l’anglais moderne, un état de langue obsolète au xixe siècle, époque à laquelle cet anglais moderne ancien devint une source de formules poétiques archaïsantes. Par conséquent, un poème anglais faisant allusion à la King James Bible emploiera un anglais daté et reconnaissable, investi de l’autorité culturelle et institutionnelle que la traduction représentait dans l’église anglicane et l’histoire de la littérature anglaise. Pourtant, une traduction de ce poème en allemand ne pourra établir une relation analogue avec une Bible allemande, une relation qui évoquerait un éventail comparable d’associations culturelles et institutionnelles. Avoir recours à des archaïsmes allemands ne fera qu’augmenter l’écart entre le poème anglais et la culture allemande en raison de la relation différente entre la langue de Luther et l’allemand standard courant. En essayant de compenser la perte de l’intertextualité du texte étranger, le traducteur risque de compromettre le second ensemble de relations intertextuelles, celles dont l’objet est d’instituer une équivalence entre le texte étranger et ses traductions24.
22Lawrence Venuti évoque ici la difficulté à rendre l’intertexte biblique en traduction, du fait précisément que, dans un intertexte biblique en littérature moderne ou contemporaine, la médiation traductive fait partie du dispositif textuel. Autrement dit, si Walt Whitman ou Toni Morrison s’appuient sur la traduction anglaise de la Bible du roi Jacques, le rapport qui est tressé avec le substrat biblique ne se fait pas avec le texte biblique original quel qu’il puisse être, mais à partir d’une traduction anglaise, dont le poids historique et culturel dans le destin de la langue et de la littérature de langue anglaise importe immensément. La tâche du traducteur ou de la traductrice dépasse donc l’identification du texte biblique rendu reconnaissable dans le texte cible, pour devenir, si l’on suit Venuti, mission impossible : il faudrait rendre dans la langue cible la place historique et culturelle de la Bible dans la langue source, alors même que cette place diffère. Et encore, l’exemple de Venuti, tout théorique, repose-t-il (sans doute à dessein) sur deux langues-cultures qui disposent chacune d’une traduction biblique quasiment hégémonique, la traduction de Luther en allemand et la Bible du roi Jacques en anglais fonctionnant comme (pardonnez-moi le jeu de mots) une nouvelle Vulgate, mais sans que ces deux versions vernaculaires n’aient la même valeur lorsqu’elles sont citées dans un texte littéraire. De plus, cet exemple postule une traduction depuis une langue dans laquelle une traduction de référence de la Bible existe. Ce n’est en effet pas le cas en langue française, où aucune traduction n’a le poids culturel de la Bible du roi Jacques et de la traduction de Luther. Une première conséquence en est la moins grande pénétration des traductions françaises de la Bible, voire de la Bible en général, dans l’inconscient linguistique des auteurs comme des lecteurs. Une deuxième, le fait qu’il est impossible à un traducteur ou une traductrice vers le français de se référer à une traduction de la Bible en langue française qui serve de référence ou de baromètre, et qui au-delà, ait façonné la langue et les expressions françaises.
23Dans un site Internet qui a malheureusement disparu dans les limbes du net, Bernard Hoepffner, traducteur de Huckleberry Finn de Twain, analysait ainsi une expérience de traduction où le recours aux statistiques rendait perceptible un trait stylistique commun à Twain et à la Bible en langue anglaise :
Une fois le premier jet terminé (je me relis très peu en cours de travail, j’attends le plus souvent d’avoir terminé le premier jet), un premier jet le plus souvent rapide (une trentaine de feuillets dans la journée, il m’a fallu un mois pour en venir à bout), en relisant la traduction, j’ai très vite été frappé par l’omniprésence des et ; je me suis dit avec horreur : l’erreur classique du traducteur débutant ! Je ne voulais pas y croire, ils étaient partout. Il y en avait 6 300 ! Mais j’ai immédiatement vérifié, il y en a 6 650 dans le texte anglais, une fréquence de 5,75 %, plus élevée que dans la plupart des autres livres en anglais excepté la Bible de Tyndale et la Bible du roi Jacques (6,30 %) ; il était donc normal que les et dans Huck atteignent 4,90 %, un peu plus que la Bible de Segond (4,25 %) (pour comparaison, la première traduction de Huck – 1886 – n’en a que 2 %). Lors des quelques recherches que j’ai faites, j’ai pu voir que Twain utilise en général plus de and que tout le monde, un peu plus que Hemingway, Milton et Montaigne (pour ce dernier, 4,25 % en français ; 4,50 % dans la traduction de Florio) ; dans l’échantillon que j’ai choisi, j’ai vu que Lautréamont (2,28 %), Roussel (1,52 %) et Rabelais (1,42 %) étaient tout en bas de l’échelle. J’avais eu peur, mais je n’étais pas tombé dans une erreur de base de débutant25.
24La comparaison de la fréquence du mot « et » (and en anglais, et le waw dans la Bible hébraïque) fait apparaître deux choses. D’abord, un déséquilibre général de la fréquence du « et » en français et du and en anglais – comme on l’enseigne encore beaucoup en cours de version, la langue française est supposément plus rétive à la répétition et à la parataxe que la langue anglaise. Ensuite, même pour la langue anglaise, l’utilisation de and chez Twain, du moins dans Huckleberry Finn, atteint des sommets, égalés seulement par… la Bible en anglais, aussi bien la Bible du roi Jacques que la traduction de Tyndale, moins usitée. Ce que permettent ces chiffres, c’est d’autoriser le traducteur à utiliser un nombre anormalement élevé en français de « et », qui rende la rythmicité, l’oralité du texte, dont le narrateur est un adolescent qui maîtrise médiocrement la langue anglaise ; mais incidemment, cette langue gauche attribuée à Huck Finn entretient également des affinités, dues à l’art de Mark Twain, avec le corpus biblique. Le parti-pris du traducteur, pour rendre ce qui est ici un écho syntaxique plus qu’un intertexte précis, est la littéralité – au risque de ne pas créer d’analogue perceptible en langue française, dans le sens où, d’après les statistiques élaborées par Hoepffner, les Bibles anglaises ont un bon tiers de « et » en plus que la traduction de Segond, pourtant une de celles qui accommode le moins le texte biblique aux habitudes syntactiques françaises.
Écrire avec la Bible au-delà des traductions : mémoire biblique ou citation textuelle ?
25La situation de la Bible en langue française, en l’absence de référence hégémonique, contrairement aux langues anglaise et allemande, a pour conséquence la nature plus volatile des intertextes dans la littérature francophone. En d’autres termes, les auteurs et autrices sont susceptibles d’une part de se référer à une traduction parmi une myriade d’existantes, d’autre part de ne se référer à aucune en particulier et de reconstituer le texte biblique en français de mémoire, par-delà les traductions individuelles. Le cas évoqué ci-dessus, issu de Huckleberry Finn, en est un premier exemple, en ce que la réminiscence biblique y fonctionne justement à l’état de réminiscence et non de citation. Mais quand bien même le texte biblique est cité, y compris avec des bornes typographiques le délimitant, il n’est pas toujours possible de déterminer une source textuelle unique. Dans un article publié à la suite d’un colloque sur « Rétif de la Bretonne et le modèle biblique26 », j’avais tenté de reconstituer les sources bibliques du polygraphe Rétif de la Bretonne. Dans ses mémoires Monsieur Nicolas (1796-1797), il évoque mainte scène d’enfance où est convoquée la Bible en tant qu’objet, livre dans lequel on lit et qui sert à l’apprentissage de la lecture du futur auteur :
Ma mère m’avait donné une Vie de Jésus-Christ in 4° à belles marges, sur lesquelles étaient les versets latins du texte. Deux bâtons plantés dans le mur me servaient de lutrin pour chanter les versets sur le ton des épîtres […]. Je trouvai ensuite moyen de mettre la main sur la Bible de mon père, dont je savais par cœur tout l’historique, que je lus couramment. Ainsi, je savais lire le français à l’époque où nous en sommes27.
26Quelle est cette Bible de l’enfance ? Dans une note de bas de page de La Paysanne pervertie, Rétif évoque en ces termes la Bible de son père :
Je n’ai rien dit encore du langage de mon père, qui paraîtra d’un autre siècle aux ignorants de ce qui est dans les campagnes isolées : c’est qu’on y parlait le langage d’il y a deux cents ans, il n’y a pas vingt années, à cause des Bibles antiques qu’on y lit. Celle de mon père est de 1551, mais éditée par des catholiques28.
27On peut raisonnablement supposer qu’il s’agit de la traduction depuis la Vulgate par Nicolas de Leuze, publiée à Louvain en 1550. Cette traduction s’appuie certes en partie sur le travail de Lefèvre d’Étaples29, mais il s’agit d’une nouvelle traduction, et non d’une simple réimpression. Ailleurs dans ses mémoires, Rétif évoque le Nouveau Testament de Quesnel, disponible dans la bibliothèque d’orientation janséniste du collège de Bicêtre où l’enfant est éduqué. Pour autant, quand il cite la Bible, l’identification des sources du texte ne correspond pas aux traductions évoquées dans les mémoires, ni du reste aux autres traductions françaises disponibles en français à l’époque de l’auteur. En voici un exemple :
[Il y a] deux maximes du Nouveau Testament qui ne doivent être présentées aux enfants qu’avec la plus grande prudence : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout vous sera donné par surcroît. C’est l’Unum necessarium qui peupla d’anachorètes les déserts de la Thébaïde, et qui n’est bonne chez nous qu’à faire un mauvais Capucin. Je suis surpris que cette maxime, si follement inculquée, ne m’ait pas fait fuir dans les forêts, où je serais devenu saint ou voleur ; on devinera que ce qui m’a retenu, à mes premières époques, ce sont les femmes. La seconde maxime : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, remet à la mauvaise judiciaire d’un sot le repos et la tranquillité des États comme on l’a vu dans toutes les guerres de religion30.
28Dans ce passage de Monsieur Nicolas, le fonctionnement de Rétif est celui du commentaire biblique, et Rétif se présente pour ainsi dire en théologien libertin. Le texte biblique est cité en italique de telle sorte que ses bornes sont bien identifiables et que sa logique citationnelle est manifeste ; les coordonnées précises des deux versets, dont il est dit qu’il s’agit de « maximes du Nouveau Testament », ne sont pas explicitées. De nos jours, il suffit d’un copier-coller et d’un moteur de recherche – plus besoin de mémoire biblique surpuissante ! – pour identifier la source : Matthieu 6,33 pour le premier extrait, Actes 5,20 pour le second. En revanche, la confrontation des versions existantes à l’époque de Rétif ne permet pas d’identifier une source précise, comme le montre le tableau 4.
Tableau 4 – Sources supposées des citations de Rétif de la Bretonne
| Texte cité par Rétif | Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout vous sera donné par surcroît. |
| Vulgate Clémentine | Quærite ergo primum regnum Dei, et justitiam ejus : et hæc omnia adjicientur vobis. |
| Bible de Louvain (1560) | Quérez donc premierement le royaume de Dieu & sa justice : & toutes ces choses vous seront adjoutées. |
| NT de Mons (1667) | Cherchez donc premierement le royaume & la justice de Dieu, & toutes ces choses vous seront données comme par surcroît |
| NT de Quesnel (1692) 1 | Cherchez donc premierement le royaume & la justice de Dieu, & toutes ces choses vous seront données comme par surcroît. |
| Bible de PR (édition 1730) | Cherchez donc premierement le royaume de Dieu & sa justice, & toutes ces choses vous seront données par-dessus |
NT d’Amelote (1666) | Cherchez donc premierement le Royaume de Dieu & sa justice, & toutes ces choses vous seront données par surcroist |
| NT du jésuite Bouhours (1697) | Cherchez donc premierement le Royaume de Dieu & sa justice ; & vous aurez tout cela par dessus. |
| NT de Huré (1702) | Cherchez donc premierement le roiaume de Dieu & sa justice, & toutes ces choses vous seront données par dessus. |
| 1. Il s’agit d’une révision elzévirienne de 1668 de la version de Port-Royal, revue par Pasquier Quesnel. | |
29Rétif évoque à plusieurs reprises la Bible de son père, et son langage vieilli, et je postule qu’il peut s’agir vraisemblablement de la Bible de Louvain. En revanche, on constate en comparant les citations bibliques dans Monsieur Nicolas au texte français de la Bible de Louvain, que ce n’est pas cette version-là qu’il cite. La langue des citations du reste est parfaitement moderne. Rétif garde le « par surcroît » de Mons (première version de Port-Royal) et de Quesnel, versions citées dans Monsieur Nicolas, mais pas l’ordre des mots.
30Mon hypothèse de travail est que Rétif ne cite pas tant la Bible un livre à la main, en s’appuyant sur une traduction précise restituée avec exactitude, que de mémoire, dans une sorte d’au-delà de toutes les traductions individuelles. C’est du reste ce qui se produit communément si je fais cours ou si je parle du Cantique des cantiques sans avoir le texte sous les yeux : autant à l’écrit, je préciserai ma source, par scrupule scientifique, autant à l’oral, ma mémoire biblique dépasse les textes individuels des traductions pour produire une sorte de compilation instantanée, qui du coup est éminemment variable. C’est aussi sans doute ce qui se passe dans bien des cas où les auteurs littéraires écrivent avec la Bible non tant en copiant une Bible qu’en se souvenant des Bibles lues et étudiées. Aussi chercher une source traductive précise à chaque allusion ou citation biblique dans la littérature est-il sans doute vain dans bien des cas – c’est pourtant une approche que je m’en vais imminemment défendre.
Lire et étudier l’intertexte biblique dans la littérature : une quête des sources bibliques
31Le principe général de l’écriture littéraire, par contraste avec l’écriture scientifique, du moins quand cette dernière est sérieuse, est la non-explicitation des sources, l’écriture allusive, qui joue de la connivence avec le lecteur ou la lectrice. D’où la difficulté à retracer les sources bibliques utilisées par les auteurs et autrices littéraires : comme je l’ai illustré avec le cas de Rétif de la Bretonne, rien ne permet a priori de penser que des auteurs et autrices s’appuient sur une traduction en particulier. Ils et elles peuvent en utiliser plusieurs, ou aucune. Pour autant, cela n’implique pas, pour l’analyste, qu’il faille abandonner la quête de leurs sources bibliques, ou du moins – puisqu’elle est souvent vouée à l’échec – la reconstitution de ce que l’on pourrait appeler leur paysage biblique.
Reconstituer le paysage biblique
32À quoi bon reconstituer le paysage biblique des auteurs et autrices ? En entendant par « paysage biblique » non seulement les Bibles qu’ils et elles sont susceptibles d’avoir consultées, mais également l’esprit dans lequel ils et elles recourent à la Bible, il s’agit de tenter d’identifier les traductions bibliques qui sous-tendent l’intertexte dans leurs écrits, mais aussi de comprendre sur quelles bases ils et elles apportent de la variation au substrat biblique. Autrement dit, il est capital de ne pas partir du principe que la Bible est la Bible, et que si le texte de tel auteur ou telle autrice s’écarte de la version biblique que nous possédons, c’est qu’il ou elle a choisi de réécrire, d’introduire de la variété, là où nous pouvons tout simplement avoir une version différente de celle ou celles sur lesquelles il ou elle s’est appuyé.
33Afin de montrer l’importance de l’évaluation des écarts entre les traductions de la Bible, et entre la citation biblique et sa réappropriation par un auteur, je vais m’appuyer sur un exemple particulier, que j’ai déjà très brièvement abordé dans un article31 : celui de la réécriture du Cantique des cantiques par Léopold Sédar Senghor dans son « Élégie pour la reine de Saba ». On y lit :
Moi je te chante, comme le roi blond Salomon, faisant danser dansant les cordes légères de ma kôra.
Et à l’Orient se lève l’aube de diamant d’une ère nouvelle
Car tu es noire, et tu es belle32.
34Dans la laisse V, clôturant le poème, on trouve :
Je monte cueillir les fruits fabuleux de mon jardin, car tu es mon échelle de Jacob.
Quand ta bouche odeur de goyave mûre, tes bras boas m’emprisonnent contre ton cœur et ton râle rythmé
Lors je crée le poème : le monde nouveau dans la joie pascale.
Oui ! elle m’a baisé du baiser de sa bouche
La noire et belle, parmi les filles de Jérusalem33.
35On reconnaît dans ces vers de 1945 un écho de Ct 1,5- 6, rendu ainsi dans trois versions fort diffusées à l’époque de l’écriture du poème (tableau 5).
Tableau 5 – Versions du Ct 1,5-6 diffusées à l’époque de l’écriture du poème de Léopold Sédar Senghor
| Port-Royal (traduction catholique, sur la Vulgate, 1700) | Louis Segond, 1874 (traduction protestante, sur l’hébreu) | Augustin Crampon (première Bible catholique sur l’hébreu, 1923) |
| 4 Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon. | 5 Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, Comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon. | 5 Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon. |
| 5 Ne considérez pas que je suis devenüe brune, car c’est le soleil qui m’a ôté ma couleur. | 6 Ne prenez-pas garde à mon teint noir : C’est le soleil qui m’a brûlée. | 6 Ne prenez pas garde à mon teint noir, c’est le soleil qui m’a brûlée […] |
36Autrement dit, les versions courantes en usage à l’époque de Senghor opposent la noirceur de la locutrice du Cantique à sa beauté : elle est « noire mais belle ». Ces versions françaises concordent avec Luther (Ich bin schwartz, aber gar lieblich) et la Bible du roi Jacques (I am black, but comely). Or Senghor discorde, et écrit « tu es noire, et tu es belle », puis « la noire et belle ». On notera au passage l’inversion de la situation d’énonciation : la louange de la beauté n’est pas placée dans la bouche de la femme elle-même, mais de l’instance lyrique qui s’adresse à elle.
37On pourrait aisément supposer que ces deux discordances – l’énonciation, l’opposition de noirceur et beauté – sont du fait de Senghor, qui mettrait ici en conformité l’intertexte biblique avec son éloge de la « Femme nue, femme noire », titre d’un autre poème :
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie34.
38Chez Senghor, pas de contradiction entre la beauté de la femme et la noirceur de sa peau. L’intention de Senghor est explicitée par le poète lui-même : « J’ai voulu, en même temps, que la reine de Saba symbolisât l’Afrique noire, l’Amour et la Poésie35. » Dans une perspective africaine, sous la plume d’un auteur noir, le lien entre peau noire et beauté peut être réinvesti, faisant du Cantique des cantiques un tremplin biblique idéal pour l’expression des principes littéraires et idéologiques de la négritude. De fait, l’utilisation politique du Cantique est patente dans la littérature postcoloniale et afro-américaine. Césaire écrivait déjà, dans le Cahier d’un retour au pays natal, en reprenant le même verset de façon ironique pour dénoncer ceux parmi les Noirs qui acceptent une position blanche qui se donne pour universelle, en renvoyant les Noirs à une position de subalternes :
Et voici ceux qui ne se consolent point de n’être pas faits à la ressemblance de Dieu mais du diable, ceux qui considèrent que l’on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même ; ceux qui vivent dans un cul de basse-fosse de soi-même ; ceux qui disent à l’Europe : « Voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c’est le soleil qui m’a brûlé36. »
39Autrement dit, chez ces auteurs de la négritude, une nuance politique s’immisce dans l’usage de l’intertexte biblique, au diapason de ce qui sera ensuite au cœur de la théologie noire développée aux États-Unis, qui fait le l’usage du black and beautiful un mot d’ordre37.
40Mais Senghor corrige-t-il la Bible, réécrit-il la Bible, pour lui donner une nuance plus favorable à la beauté noire ? Ou corrige-t-il plutôt deux mille ans de réception, disons-le franchement, raciste, de la Bible ?
41C’est ici qu’il est intéressant de considérer que Senghor ne s’est pas tant écarté des traductions que rapproché du texte source. Liana Nissim, dans l’article cité plus haut, remarque un commentaire ultérieur de Senghor, dans le no 11 de la revue Éthiopiques, en 1977 :
Qu’on se souvienne de la femme kouchite, c’est-à-dire noire, de Moïse, de la Reine de Saba, lançant aux filles de Jérusalem, « Je suis noire, et je suis belle », ce qui est la traduction mot à mot du texte et non pas : « Je suis noire, mais je suis belle ».
42Senghor, fin latiniste, bon connaisseur de la Bible, sait que la Vulgate en traduisant nigra sum sed formosa a interprété comme une opposition ce qui en hébreu (chehora ’ani we-nawa) est une simple coordination, utilisant le waw dont j’ai déjà exposé à quel point la Bible hébraïque surabonde ; elle peut avoir une valeur adversative, de même que le et latin, dont le choix par Jérôme aurait du moins permis de préserver l’ambiguïté, si Jérôme voyait une opposition entre noirceur et beauté. Les différences de l’hébreu et de la Vulgate sont bien connues des biblistes, même non hébraïsants, dans la mesure où bien des Bibles (celle de Port-Royal en d’autres endroits, mais pas ici) exposent dans les péritextes les lectures diverses des versions anciennes. Je ne suis pas en mesure d’identifier avec précision quelles sources a pu consulter Senghor pour rectifier ainsi l’intertexte biblique en s’écartant de la version reçue depuis la Vulgate, et qu’il peut à bon droit considérer comme la trace d’une vision raciste de la beauté, mais en le faisant non simplement en vertu des principes esthétiques et politiques de la négritude : il revient aux sources hébraïques mêmes.
43Ce que nous apprend ici le cas de Senghor, c’est la complexité du recours des écrivains à la Bible, dans le sens où, cette fois encore, il n’y a pas tant une Bible que des Bibles. Senghor, dès 1945, intègre à son « Élégie pour la reine de Saba » la leçon de l’hébreu, qu’adoptent dans la deuxième moitié du xxe siècle plusieurs traducteurs, orientés du reste un peu en marge des traductions confessantes. Ainsi la Bible Bayard des écrivains : « je suis noire et magnifique » ; ou Meschonnic : « Noire je suis et belle à voir ». Ce qui les autorise à traduire ainsi, c’est à la fois une volonté de littéralisme ou plutôt de sourciérisme, et leur position littéraire, non inféodée aux traditions herméneutiques chrétiennes qui pèsent sur le verset – le noir comme emblème du péché, la beauté comme signe du rachat possible. Pour comprendre le lien à l’intertexte biblique chez Senghor, il faut comprendre qu’en ce verset-là, autour du plus petit mot de la Bible, de la seule lettre waw, se joue déjà une pluralité textuelle et interprétative incarnée par des traditions et des traductions contrastées : Senghor manœuvre dans ce massif textuel, non en réécrivant la Bible qui « déformerait » le message biblique pour l’ajuster à une idéologie, mais en bibliste aguerri qui retourne à la source.
44Quant à nous, herméneutes, ce que nous devons veiller à ne pas oublier, c’est qu’à défaut de pouvoir identifier avec certitude une source traductive chez un auteur littéraire, nous devons du moins veiller à ne pas nous ruer sur l’interprétation d’une discordance manifeste dans l’intertexte biblique avec les sources bibliques que nous connaissons. Écrire avec la Bible, pour Senghor comme pour tant d’écrivains, ce n’est pas écrire avec une Bible particulière suivie religieusement : cela peut être aussi écrire avec ou contre des siècles de tradition exégétique – et, d’une certaine façon, écrire avec la Bible, c’est aussi écrire en retraduisant la Bible.
La connaissance du contexte historique, culturel et confessionnel
45Le cas de Senghor illustre à quel point il importe à l’herméneute de comprendre le contexte historique, culturel et confessionnel des auteurs et autrices qui écrivent avec la Bible. Une enquête approfondie n’est pas systématiquement possible, mais quelques repérages, notamment dans le cadre de l’enseignement universitaire, sont simples à mener afin de manœuvrer dans l’épaisseur de la pluralité textuelle.
Différences selon les langues-cultures
46Un premier facteur à avoir à l’esprit est celui de la langue source du texte que l’on lit, et du statut de la Bible traduite en cette langue. La situation de la Bible en langues vernaculaires n’est pas la même en anglais et allemand (où dominent les versions de la Bible du roi Jacques et de Luther, quand bien même, comme l’exposait Lawrence Venuti dans le texte cité plus haut, le tissage de ces versions dans la langue anglaise et allemande n’est pas strictement homologue) ; en italien et en espagnol, où le poids d’un catholicisme plus strict a prévenu la traduction et la diffusion de Bibles en vernaculaire à la Renaissance ; en français où la division confessionnelle et le gallicanisme ont, au contraire, encouragé nolens volens la prolifération de traductions. Les cas des littératures israélienne et grecque sont spécifiques, dans le sens où les allusions à la Bible hébraïque pour la première, au Nouveau Testament pour la seconde, peuvent s’opérer de façon exceptionnelle sans médiation de traductions – avec néanmoins des écarts linguistiques entre l’état de langue ancien des textes bibliques et la langue vernaculaire contemporaine de l’écrivain ou de l’écrivaine38. J’avoue ici platement mon ignorance de la situation de la traduction de la Bible en russe, en arabe, en hongrois, mais une étude sérieuse et approfondie des intertextes bibliques chez, mettons, Akhmatova, Darwich, Ferenc Karinthy, ne saurait faire l’économie d’une interrogation sur le rapport de ces auteurs aux Bibles dans leur langue – même si dans ces cas, l’utilisation d’une traduction française des œuvres littéraires de ces auteurs et autrices fait écran à leur rapport à la Bible dans leur langue d’écriture. J’y reviendrai plus loin.
Différences selon les traditions confessionnelles
47Les conséquences des traditions confessionnelles sur les intertextualités bibliques sont de plusieurs ordres, et ont à voir à la fois avec l’appartenance confessionnelle de l’auteur ou autrice, et l’orientation confessionnelle des Bibles en langue vernaculaire qu’il ou elle est amené à lire, voire à citer.
48Sur le premier point, la confession de l’auteur ou autrice peut dicter non seulement le recours à telle ou telle traduction de la Bible (voir par exemple l’attachement de Claudel à la Vulgate catholique ou l’utilisation par Hugo de la Bible de Port-Royal) mais encore, voire surtout, le type de fréquentation de la Bible… voire l’absence de fréquentation de la Bible. Thérèse d’Avila, en femme catholique espagnole du xvie siècle, ne lit pas la Bible, et quand on décèle chez elle des allusions au Cantique des cantiques, c’est par l’entremise de sa lecture de Jean de la Croix et son expérience de la liturgie39. Un siècle plus tard, la poétesse mystique protestante Catharina von Greiffenberg fonde quant à elle son écriture sur une intense fréquentation de la Bible et de la pensée de Luther40. Quant à Heine, sa nature de « Juif imperméable » – il appelle ainsi sa résistance au baptême, qu’il a néanmoins reçu dans l’espoir de parvenir à une carrière universitaire – lui confère une double articulation biblique. La Bible de l’enfance, la liturgie qui ressurgit dans les « Mélodies hébraïques » du Romanzero, c’est la Bible hébraïque, en hébreu. Mais les allusions au texte biblique dans des œuvres publiées dans une Allemagne pétrie de luthéranisme se font via la médiation de la traduction de Luther. On voit ici comment on ne saurait se limiter à la seule confession de l’auteur ou autrice, à croiser avec le cadre culturel dans lequel il ou elle publie.
49Sur le second point, rappelons que « la Bible » ne désigne pas la même chose selon les confessions. Les différences entre « la Bible » chez Rétif de la Bretonne et « la Bible » (ou die Bibel) chez Heine ne se limitent pas aux langues dans lesquelles les auteurs lisent le texte. Rétif lit une pluralité de Bibles, qui sont toutes néanmoins des Bibles catholiques ; Heine s’appuie sur la Bible de Luther avec en arrière-fond la tradition juive. Or, Bibles juives, catholiques et protestantes n’ont pas le même canon, et l’ordre des livres est également différent. Ainsi, le Cantique des cantiques est inclus parmi les « Cinq rouleaux » dans les « Écrits », ou Ketouvim, qui clôturent le Tanakh (et ce, dans les versions contemporaines de la Bible hébraïque, des anciens manuscrits juifs comprenant un ordre quadripartite et non tripartite de la Bible). Dans une Bible catholique, en revanche, on le trouvera classé parmi les « Livres poétiques et sapientiaux » en compagnie des Psaumes, qui ne font pas partie des Cinq rouleaux, et de la Sagesse, exclue du canon juif comme protestant.
50Ces différences de composition du livre nommé « Bible » ne sont pas les seules incidences des différences confessionnelles. La terminologie adoptée est en effet susceptible de varier selon les confessions (Verbe vs Parole, Seigneur vs Éternel). Cette terminologie différenciée est tributaire en partie de la variété historique des langues sources : jusqu’en 1943, à l’exception de la Bible de Crampon, les Bibles catholiques de langue française sont traduites depuis le latin de la Vulgate et n’ont donc pas les mêmes langues sources que les Bibles protestantes et juives. Mais la distinction de l’orientation confessionnelle passe également entre autres par l’élaboration d’un lexique permettant d’identifier la confession des traducteurs. J’en reparle dans une section ultérieure.
L’obstacle de l’anachronisme
51L’herméneute ne doit pas non plus négliger un autre effet de la pluralité des versions bibliques : leur étalage dans le temps, qui fait que, par exemple, recourir à la Bible de Jérusalem pour explorer les réécritures bibliques de Victor Hugo est un réflexe correct du point de vue de l’orientation confessionnelle – il s’agit d’une Bible catholique –, mais un anachronisme par ailleurs, puisque cette traduction dont la version intégrale a paru en 1956 est postérieure d’un siècle aux œuvres hugoliennes. Or, la traduction de la Bible est un phénomène tout aussi historique que la traduction de tout type de texte – comme on a pu le voir à propos de l’évolution de la traduction des livres reçus comme poétiques.
52Mais ici, une difficulté se pose à qui veut conférer un texte littéraire avec les traductions bibliques existantes : l’accessibilité des versions anciennes. S’il est vrai que les traductions vieillissent plus vite que les originaux (est-ce complètement vrai ?), la Bible ne fait pas exception, et l’on ne trouve plus dans le commerce de traductions françaises antérieures au xxe siècle, à l’exception notable de la Bible de Port-Royal dans la collection Bouquins – et encore, cette édition de Philippe Sellier, outre qu’elle modernise l’orthographe et la présentation, défait la traduction biblique de ses abondants péritextes qui fondaient une part capitale du travail de Lemaistre de Sacy et de ses collaborateurs. Il faut passer outre les Bibles du commerce pour remédier à l’anachronisme, et entamer de petites, ou plus grandes recherches, en diachronie : en bibliothèque évidemment41, mais aussi via les numérisations de traductions. C’est sans doute cela qu’il faut recommander aux étudiants et étudiantes de lettres ou de toute autre discipline qui voudraient s’aventurer dans le massif des traductions historiques de la Bible. À ce titre, on peut consulter les versions numérisées en format image, par exemple sur Gallica, qui permettent en outre d’appréhender la matérialité de la traduction : l’organisation du volume, sa présentation, ses illustrations, son appareil de notes, les préfaces, imprimatur et autres autorisations, autrement dit la mise en livre de la Bible au-delà du seul texte de la traduction. Une autre optique est possible via les comparateurs de traductions en ligne, qui fonctionnent à partir des numérisations en format texte. Le site Lexilogos en répertorie un nombre assez impressionnant42, qui témoigne du reste du dynamisme des différentes institutions religieuses ou bibliques à s’emparer du numérique pour diffuser la Bible43. En tout état de cause, le recours aux versions anciennes qu’ont pu consulter les auteurs et autrices permet non seulement de comprendre quels choix sémantiques offraient les Bibles qu’ils et elles ont pu lire, mais également de comprendre les choix discursifs et esthétiques de ces traductions, notamment en ce qui concerne la question du genre littéraire de la Bible.
53Les cas de la Bible du roi Jacques et de la Bible de Luther sont quant à eux plus retors, parce que si les premières éditions de ces traductions ont vu le jour il y a cinq et quatre siècles respectivement, en revanche ce n’est pas le texte original allemand et anglais que nous lisons, mais une version modernisée, pour la graphie, mais aussi ponctuellement la syntaxe et le lexique.
Un cas de traduction littéraire difficilement utilisable
Fonctionnement traductif et littéraire de la « Bible des écrivains »
54En 2001 paraît une traduction passionnante de la Bible en langue française : la Bible, nouvelle traduction44 des éditions Bayard, dite « Bible des écrivains », déjà évoquée brièvement dans ce travail, et à laquelle j’ai consacré un article qui en expose les principes littéraires45. Sous l’égide de l’écrivain et éditeur Frédéric Boyer et de l’exégète Marc Sevin, plusieurs dizaines de binômes et parfois trinomes, regroupant d’une part un écrivain ou une écrivaine, d’autre part un ou une exégète bibliste de profession, s’attellent à la traduction à quatre ou six mains de chacun des livres. Frédéric Boyer, auteur de l’introduction, présente le projet :
Il s’agissait de convier à cette rencontre entre philologie, exégèse et littérature afin de libérer la traduction biblique d’une forme d’académisme tant littéraire qu’érudite. La créativité littéraire contemporaine demandait que l’on sortît du « monolinguisme » des traductions de la Bible en français, de l’homogénéité des genres et des écritures.
Cette traduction est aussi née d’une conviction sur la littérature. La littérature n’est ni un ornement ni un alibi. C’est une forme d’action sur la production de textes comme elle l’est sur les personnes46.
55La préparation de cette nouvelle traduction de la Bible va à rebours des traditions de traduction : aucune consigne unificatrice n’est communiquée aux équipes de traduction. Ainsi, il n’y a pas de concordance lexicale de livre à livre pour les termes récurrents ; pas de principes communs pour la répartition vers/prose. Au contraire, Frédéric Boyer conçoit la diversité stylistique synchronique de livre à livre comme une forme de compensation, ou de réponse, à la diversité stylistique diachronique du corpus biblique, dont les livres ont été écrits par des auteurs différents, dans des langues et des états de langue différents, à plusieurs siècles d’écart. Par voie de conséquence, la Bible des écrivains s’éloigne assez substantiellement, dans son lexique comme dans sa phraséologie, des Bibles françaises traditionnelles et de leur « monolinguisme ». Boyer entend par là les réflexes de reproduction de solutions traductives, particulièrement frappantes dans tout le vocabulaire attaché au dogme (le baptême, la résurrection), et dans la syntaxe, classique et correcte quelle que soit la syntaxe des textes de départ. Cette position disruptive de la nouvelle traduction se fait au prix d’un bouleversement des habitudes qui n’est pas sans heurter certaines personnes, comme ce lecteur qui écrit à Frédéric Boyer, outré de lire en Marc 16,647 « Vous cherchez Jésus, le Nazarénien, le crucifié ? Il s’est relevé », là où la Bible de Jérusalem met « C’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici ». Boyer lui répond dans La Bible, notre exil, court et passionnant essai qui revient sur les principes de la Bible des écrivains :
Mais vous usez du mot ressusciter pour sa fonction symbolique qui interrompt le retour à la chose qu’il signifie : être éveillé, être relevé des morts. Vous tenez à la correspondance entre le mot et la chose, forme d’égarement qui exclut toute autre possibilité de dire. Vous avez peur d’avoir à entendre le mot lui-même. Peur d’entendre ce que disent les mots, non des choses, mais de notre propre relation aux choses. Il faudrait débarrasser le mot ressusciter de cette peur d’avoir à entendre le mot lui-même48.
56Cet exemple est un parmi tant d’autres où l’on voit la portée nolens volens polémique d’une traduction qui, parce que littéraire et souhaitant capitaliser sur un travail littéraire sur l’actualité de la Bible en langue française, se coupe parfois délibérément de deux millénaires de réception biblique pour réactualiser le sens des mots dans leur contexte de production – une démarche en réalité primordialement sourcière. Le dépaysement, l’estrangement ressenti par le lecteur ou la lectrice aguerri de la Bible, est réel, et pas toujours perçu négativement par les exégètes. Ainsi Jean-Marie Auwers, dans la Revue théologique de Louvain, fait-il preuve d’une réelle modération, en se demandant :
La « Bible Bayard » est un antidote puissant contre le risque de « sur-théologiser » le vocabulaire biblique en y projetant anachroniquement des sens dont les traditions interprétatives juive et chrétienne l’ont chargé après coup. Mais ne tombe-t-on pas ici quelquefois dans l’excès inverse49 ?
Une traduction littéraire inutilisable pour les études littéraires ?
57Qu’en est-il maintenant de l’employabilité de cette Bible pour étudier le rapport des écrivains au corpus biblique, en dehors de l’œuvre des écrivains concernés par cette expérience traductive ? Elle est très limitée. Dans la mesure où la Bible « des écrivains » cherche à renouveler l’écriture de la Bible en langue française par le double prisme d’un examen des textes sources décapés de deux mille ans de tradition et d’une exploitation à plein des possibilités littéraires de la langue française (dans l’expérimentation formelle, notamment), cette traduction a un fonctionnement linguistique et stylistique que l’on pourrait considérer comme idiosyncrasique, et peut difficilement servir de point de comparaison pour évaluer l’intertextualité biblique en littérature générale.
58La Bible des écrivains représente ainsi le paradoxe suivant : cette Bible littéraire est d’usage réduit pour les études littéraires, si du moins la visée des études littéraires est de recourir à la Bible dans le cadre de la construction d’une culture patrimoniale, où l’on vise la capacité des étudiants et étudiantes à comprendre la postérité littéraire du corpus biblique. C’est du reste que l’intérêt de cette nouvelle traduction est sans doute ailleurs : non dans son utilisation pour éclairer les œuvres du passé, mais dans sa capacité à faire exister la Bible comme texte contemporain de la littérature parfois expérimentale. La traduction n’est plus un geste d’inscription dans une tradition, mais porte en elle une visée créatrice sur laquelle je reviendrai dans le chapitre 10 de ce travail.
59Toujours est-il (et c’est maintenant devenu ma doctrine quand on me demande « quelle est la meilleure traduction de la Bible ? ») que la lecture de la Bible des écrivains est excellente et éminemment recommandable, mais en deuxième intention, par effet de contraste avec une traduction plus conventionnelle. Elle se place ainsi dans la même catégorie que les traductions de Meschonnic, ou la Bible de Chouraqui. Au contraire, la Bible de Jérusalem, la Segond, la TOB, la Bible du rabbinat et la Pléiade, malgré des orientations confessionnelles variées, conviennent à mon sens parfaitement pour une première découverte et pour un repérage superficiel des intertextes bibliques – demandant évidemment à être affiné à l’aide de l’étude suggérée plus haut, au crible du contexte linguistique, confessionnel et historique des auteurs et autrices littéraires.
Trois cas examinés au prisme du Cantique des cantiques
60Dans les pages qui suivent, je vais appliquer les méthodes évoquées ci-dessus à trois cas : Voltaire, Toni Morrison et Mahmoud Darwich, qui seront évoqués sans exhaustivité aucune, sans entrer dans le fond de l’œuvre de leurs auteurs ou autrice. Je choisis ces œuvres d’une part parce qu’elles me sont familières et que je leur ai déjà consacré des publications, d’autre part parce qu’elles me permettent d’exposer des cas croissants de difficulté. Avec Voltaire, nous travaillons en diachronie, mais à l’intérieur d’une langue unique, le français, sans médiation traductive… sinon celle de Voltaire lui-même qui produit une nouvelle traduction d’extraits du Cantique. Avec Morrison, nous commençons à travailler en relative synchronie, mais l’œuvre de l’autrice américaine sera lue et étudiée à l’aide d’une traduction française, l’original anglais me restant cependant lisible et pouvant être déchiffré par les étudiants et étudiantes dans un contexte universitaire. L’œuvre poétique en arabe de Darwich ne m’est quant à elle directement accessible qu’en traduction : comment évaluer l’intertexte biblique chez un auteur dont on ne sait pas lire la langue, et donc in fine les textes ?
Voltaire lecteur ironique du Cantique des cantiques
61Voltaire représente un cas assez similaire à celui de Rétif de la Bretonne, en ce que, à une époque similaire, il a, vis-à-vis de la Bible, une attitude complexe, de critique et de distance incessante, tout en y revenant avec une grande régularité. Or la caractérisation du rapport de Voltaire à la Bible ne peut se faire sans interrogation sur les sources bibliques qu’il a pu consulter. Les questions préliminaires à se poser sont celles esquissées plus haut.
62Quelle est la confession de Voltaire ? Si l’on ne saurait en faire un philosophe catholique, il a du moins reçu une éducation catholique – au contraire du genevois Rousseau par exemple. On peut donc supposer qu’il a eu accès à des Bibles catholiques, mais surtout à la Vulgate latine, qu’il sait lire en latin suite à ses études au collège Louis-le-Grand. L’époque de son activité, qui couvre l’essentiel du xviiie siècle, fera préférer pour reconstituer ses sources bibliques des traductions antérieures aux œuvres examinées, avec a fortiori le prisme linguistique de la Vulgate : si nos Bibles catholiques actuelles, la Bible de Jérusalem par exemple, sont effectuées sur l’hébreu et le grec, à l’époque de Voltaire la Vulgate est la version authentique du catholicisme, depuis laquelle on traduit.
63Mais a-t-on seulement besoin, dans le cas de Voltaire, d’effectuer tout ce travail d’investigation ? Des sources secondaires assez nombreuses nous renseignent sur les lectures de Voltaire, précisément parce que l’intertexte biblique, le commentaire et la critique biblique sont si importants chez cet auteur, qui est par ailleurs un des mieux étudiés du patrimoine français. Ainsi, le rapport à la Bible de Voltaire a fait l’objet de maintes publications, pour certaines déjà anciennes, chez Bertram Eugene Schwarzbach par exemple50, qui identifie le recours récurrent chez Voltaire à Calmet.
64Dans l’article que j’ai consacré à « Voltaire lecteur du Cantique des cantiques51 », j’ai examiné la traduction que donne Voltaire d’extraits du Cantique dans son Précis de l’Ecclésiaste et du Cantique des cantiques52. La traduction procède en deux phases – comme d’ailleurs la traduction qu’il fait du monologue de Hamlet, avec d’une part une traduction littérale puis une mise en alexandrin. Dans le Précis du Cantique, la première traduction est en prose, avant un passage en vers. Aucune des deux versions n’existe au préalable : le texte en prose paraît ainsi une version faite par Voltaire sur le latin de la Vulgate, comme l’attestent les leçons spécifiques de la Vulgate. Ainsi dans le premier extrait :
Le Chaton dit, qu’il me baise, ou qu’elle me baise des baisers de sa bouche ; car vos mammelles [sic] sont meilleures que le vin : elles ont l’odeur du meilleur baume, & votre nom est une huile répandue. Ma chere amie, je vous compare aux chevaux attelés au char du Roi Pharaon. Ah ! que vous êtes belle ! vos yeux sont comme des yeux de colombes53.
65La traduction « car vos mammelles sont meilleures que le vin », quand on trouve chez les protestants et dans les traductions sur l’hébreu « vos amours sont meilleures… », a un réel fondement philologique, puisque la Vulgate dit « quia meliora ubera tua vino ». La Vulgate diffère ici en effet de l’hébreu massorétique, qui indique dôdeikha, « tes amours » ou « tes tendresses ». Pour autant, la formulation n’est celle d’aucune des sources bibliques françaises de Voltaire identifiées par Schwarzbach, en l’occurrence la Bible de Port-Royal et le Commentaire littéral de Calmet54. De même, plus loin dans le Précis, sa version discorde lorsqu’il traduit, laissant je suppose sciemment un double-sens érotique, « mon bien-aimé a passé sa main par le trou, & mon ventre a tressailli à ce tact ». C’est de fait une traduction tout à fait correcte du latin « dilectus meus misit manum per foramen et venter meus intremuit ad tactus eius ». Cependant, l’usage chez les traducteurs français est de préciser la nature du « trou » en question, pour que le lecteur n’aille pas s’imaginer quelque chose qui trancherait avec la gravité de la lecture allégorique. À titre de comparaison, la Bible de Port-Royal propose : « Mon bien-aimé passa sa main par l’ouverture de la porte, et mes entrailles furent émues au bruit qu’il fit ». Cela donne chez Calmet : « Mon bien-aimé passa sa main par l’ouverture de la porte, & mes entrailles furent émues au bruit qu’il fit ». Il précise dans les notes que l’hébreu est « plus court » : « Mon bien-aimé a mis la main par le trou de la porte, & mes entrailles ont été emuës sur lui ». Les interventions de Voltaire dans le texte sont précisément celles qui, tout en donnant une lecture sans faux sens fondée sur le latin, permettent néanmoins l’introduction de la parodie par l’exacerbation de l’érotisme voire de la grivoiserie dans le texte source.
66Dans une optique similaire, on peut s’attarder sur le nom des personnages chez Voltaire, qui écrit : « Les deux interlocuteurs sont le Chaton & la Sulamite. Chaton est le mot hébreu qui signifie l’Amant ou le Fiancé. La Sulamite est le nom propre de la Fiancée. » Or, il n’y a pas de chaton, ni au sens propre, ni au sens figuré, dans le Cantique ; les éditions de la Vulgate tendent à désigner les deux amants par les termes sponsus et sponsa. Ce mot correspond à une retranscription phonétique presque possible d’un mot hébreu qui existe de fait : חָתָן (prononcé haton ou hatan, avec un h dur) qui selon les circonstances signifie « gendre, fiancé ». Ce mot n’est cependant pas utilisé dans le Cantique, où c’est plutôt le mot דודי (dôdî), qui signifie « mon ami, mon amant », qui est employé. Voltaire a pu aller chercher ce mot de « Chaton » chez Calmet, qui cite ce mot à propos d’un autre livre biblique, sans évidemment le transcrire en français par « Chaton ». Voltaire détourne donc à but parodique la transcription d’un mot hébreu réel.
67En définitive, le travail de Voltaire sur le Cantique des cantiques révèle une compilation parodique de traduction de la Vulgate et d’utilisation détournée des notes philologiques de Calmet, par lesquelles il peut avoir indirectement accès à l’hébreu. On peut, pour finir, se demander ce qu’il adviendrait d’une traduction du Précis vers l’anglais ou l’allemand : que deviendrait ce parodique « Chaton », qui feint de confondre transcription de l’hébreu et désignation hypocoristique à la limite du ridicule – sauf le respect dû aux petits chats ?
Toni Morrison ou l’intertexte biblique re-territorialisé
68Toni Morrison est une autrice états-unienne noire, qui a reçu en 1993 le prix Nobel saluant l’œuvre de celle « qui, dans des romans caractérisés par la force visionnaire et l’importation poétique, donne vie à un aspect essentiel de la réalité américaine55 » – cet « aspect essentiel » c’est la considération des Noirs américains et plus largement des minorités de race dans l’histoire des États-Unis depuis l’arrivée des Européens en Amérique du Nord. Toni Morrison, née dans une famille méthodiste, s’est convertie au catholicisme à l’âge de douze ans56. La Bible, et plus largement la religion, la pratique religieuse, la spiritualité, le prêche, sont des fils conducteurs de ses romans, quand bien même il serait sans doute excessif de faire de l’autrice une « romancière catholique » au sens où Claudel est un auteur catholique. D’une part, la Bible de Morrison n’est pas une Bible catholique – j’entends par là la Bible sur laquelle repose la pratique de l’intertexte biblique dans ses romans : il s’agit de la Bible du roi Jacques dont l’intérêt pour les auteurs et autrices de langue anglaise n’est pas que confessionnel, mais est primordialement culturel. D’autre part, la religiosité dans ses œuvres est toujours à lire au prisme du contexte racial, dans un entrelacs complexe d’interprétations, sur lequel je reviendrai. Il est surprenant, en compulsant la bibliographie sur Toni Morrison – à l’aune sans doute biaisée et impartiale des titres conservés à la Bibliothèque nationale de France – de constater que peu, voire pas d’études systématiques portent sur la Bible ou la religion dans les œuvres de Toni Morrison. L’intertexte biblique est pourtant patent dans plusieurs de ses romans. Je vais dans la section qui suit m’intéresser plus particulièrement aux cas de la présence en filigrane du Cantique des cantiques et plus généralement de la Bible dans Beloved57 et The Song of Solomon58, traduit en français sous le titre Le Chant de Salomon. Mon postulat général, tiré notamment de l’expérience de l’enseignement de Beloved à l’université59, est que l’intertexte biblique présent en filigrane dans ces romans est mal détectable dans les traductions françaises. En revanche, la relation de Morrison à la Bible est assez simple à caractériser : sa version de référence est la Bible du roi Jacques, qui, rappelons-le, est la version de référence du monde anglophone, notamment de Faulkner qui est un des auteurs à qui Morrison a consacré sa thèse.
69Un premier élément d’intertexte biblique réside dans le titre des romans, à commencer par The Song of Solomon, qui est strictement celui du Cantique des cantiques dans la Bible du roi Jacques. La référence est immédiate en anglais, elle ne l’est que très indirectement en français, du fait de l’habitude d’appeler ce livre biblique d’après un calque du titre dans la Vulgate (canticum canticorum), et le fait que le premier verset, qui donne son titre à la version anglaise, est généralement rendu par « Cantique des cantiques de Salomon », et dans de rares cas (la traduction de Meschonnic par exemple) « chant des chants ». Le cas de Beloved est plus complexe. Le titre est conservé dans la version française, parce que Beloved est le nom porté par l’étrange jeune femme qui vient parasiter la vie de l’héroïne, Sethe, et que cette dernière comprend comme la revenante de l’enfant qu’elle a tué pour lui épargner l’esclavage, et sur la tombe de qui a été gravé ce seul mot, « Beloved ». C’est en tant qu’anthroponyme que le titre est conservé en français, en pouvant par ailleurs présumer que le sens de ce prénom est perceptible du lectorat, qui a des bases d’anglais suffisamment solides pour savoir que beloved signifie « bien-aimé ». En revanche, les réseaux sémantiques et lexicaux du roman en anglais sont mis à mal par la traduction. J’y reviendrai.
70Outre les titres, l’intertexte biblique chez Morrison repose sur un dispositif de citation et d’évocation du texte biblique, à la fois dans les marges du texte et dans la diégèse elle-même. Dans Beloved, l’épigraphe est empruntée à l’épître aux Romains – et donne raison du titre :
I will call them my people
which were not my people;
and her beloved,
which was not beloved.
Romans 9:25J’appellerai mon peuple
Celui qui n’était pas mon peuple
Et bien-aimée
Celle qui n’était pas la bien aimée.
Romains 9 : 25
71L’identification des sources traductives est dans ce cas étonnamment simple. La version anglaise citée par Morrison est celle de la Bible du roi Jacques, disposée en quatre lignes qui soulignent les parallélismes du fragment, là où l’édition originale de 1611 disposait chaque verset en court bloc de texte. La traduction française reprend la disposition de Morrison ; elle correspond littéralement à plusieurs traductions françaises : la traduction de Segond 1910, la Bible de Jérusalem, celle de Darby, celle d’Ostervald ; elle ne concorde pas en revanche avec la TOB qui change l’ordre des mots. Les traductrices sont-elles allées se référer à une traduction existante, ou ont-elles traduit le texte anglais de l’épigraphe ? En l’absence de difficultés de traduction qui donnent lieu à des possibilités tranchées de choix, on ne saurait le déterminer. Est intéressante en revanche la juxtaposition de l’anglais et du français au seuil du roman, dans une édition par ailleurs particulièrement avare en notes des traductrices (on en trouve une ou deux pour éclairer des points d’histoire liés au contexte du roman, mais non des choix de traduction ou des références intertextuelles). Citer l’anglais permet en effet d’identifier l’origine biblique du titre et du nom du personnage qui, de fait, est bien-aimée et pas bien-aimée, dans l’ambivalence de l’amour maternel qui pousse l’esclave Sethe à tuer son enfant pour l’arracher à l’esclavage. Mais le terme beloved ne se restreint pas à ce passage de l’épître aux Romains, qui du reste est elle-même une citation du livre d’Osée. D’une part, il fait également référence, dans le cadre diégétique même, aux mots prononcés par le pasteur au début de l’office, dearly beloved, qui inspirent à Sethe l’inscription à faire graver sur la tombe de son enfant, mais qui sont bien embarrassants à traduire en français. De fait, les traductrices, afin de réaliser la concordance avec le nom du personnage Beloved qui apparaît plus tard, ne traduisent pas les mots inscrits sur la tombe lorsqu’ils sont évoqués au premier chapitre :
Avec dix minutes de plus aurait-elle pu avoir aussi « Dearly » ? Elle n’avait pas songé à le lui demander et l’idée que c’eût peut-être été possible la tracassait encore. Qu’avec vingt minutes, disons une demi-heure, elle eût pu tout avoir, chacun des mots qu’elle avait entendu le prêtre prononcer à l’enterrement (et il n’y avait rien de plus à dire, assurément), gravé sur la pierre tombale de son bébé : « Dearly Beloved60 ».
72En revanche, dans une réminiscence ultérieure du moment où Sethe se prostitue au marbrier pour obtenir que soit gravée la pierre tombale selon ses souhaits, et sans doute parce que le syntagme est ici pris dans un flot de conscience où Sethe s’adresse à la revenante Beloved, on lit : « je regrette de ne pas avoir pensé à demander le tout à ce tailleur de pierre : tout ce que j’avais entendu de ce qu’avait dit le révérend Pike. Beloved chérie, c’est ce que tu es pour moi » (je souligne).
73D’autre part, il n’est pas interdit de voir en creux, dans le titre Beloved et dans le nom de l’héroïne revenante, une allusion au Cantique des cantiques, puisque c’est le terme beloved qu’emploie la Bible du roi Jacques pour rendre les appellatifs dont j’écrivais plus haut que Voltaire les traduisait par « le Chaton » et « la Sulamite ».
74Dans The Song of Solomon, pas d’épigraphe biblique, mais, dans ce roman qui raconte la vie de Macon « Milkman » Dead III (dans la traduction, Macon Mort, dit « Laitier ») au sein d’une large famille dont les branches et les réseaux de filiation sont exposés, la Bible joue un rôle structurant dans le rituel familial de choix du nom des bébés. Le chapitre 1 l’expose en ces termes :
En tant que jeune père, il avait coopéré au choix aveugle de prénoms dans la Bible pour chaque enfant autre que le premier fils. Et il avait respecté tout ce que désignait son doigt car il connaissait les circonstances du choix de prénom de sa sœur. Son père, bouleversé et rendu mélancolique par la mort de sa femme pendant l’accouchement, feuilleta la Bible, et comme il ne savait pas lire, il choisit un groupe de lettres qui lui semblait solide et beau ; il vit en elles une grande silhouette qui ressemblait à un arbre dominant de façon princière et protectrice une rangée d’arbres plus petits61.
75Est ainsi narré le choix pour la tante du héros du nom « Pilate », qui donne lieu dans le roman à toutes sortes d’équivoques et de moqueries. Le rituel à la génération suivante est de nouveau respecté, la fille de Pilate étant prénommée Hagar (Agar en français), les filles aînées de Macon Dead II portant les noms de Magdelene, dite Lena, et de First Corinthians (Corinthiens Un en français). On rencontrera au fil du roman d’autres personnages nommés Calvin et Luther. Le traducteur prend le parti, sauf étrangement dans le cas de Magdelene, d’adopter les noms et termes d’usage dans les Bibles françaises, si bien que l’on peut plus facilement que dans Beloved percevoir les relations intertextuelles avec la Bible, qui de fait est citée explicitement comme source du nom des enfants. Quant au « chant de Salomon », il est plus déceptif – en tout cas pour quiconque chercherait un écho au Cantique des cantiques. En effet, ce qui est présenté comme chant de Salomon dans une diégèse riche en citations de chansons populaires et autres spirituals, c’est une chanson chantée par la tante Pilate, Sugarman, à laquelle s’est substituée le nom Solomon, qui hante les toponymes (le magasin Solomon’s General Store, le lieu-dit Solomon’s Leap ou « Saut de Salomon »…). Au chapitre 12, les enfants chantent ainsi une chanson qui se termine ainsi :
Solomon done fly. Solomon done gone
Solomon cut across the sky. Solomon gone home.
76Ce passage est ainsi traduit en français :
Salomon s’envola, Salomon s’en alla,
Salomon traversa le ciel, Salomon rentra chez lui.
77On est bien loin du Cantique des cantiques, mais plutôt dans la reconstitution d’une généalogie qui fait de Salomon un ancêtre mythique, reparti en volant pour l’Afrique, de la famille Dead – avec peut-être des accointances néanmoins pour la figure biblique du roi Salomon et de ses liens avec la Reine noire de Saba. À ce titre, le réinvestissement du Cantique des cantiques par les théologies noires africaines et africaines-américaines, déjà évoqué à propos de Senghor, n’est sans doute pas étranger à l’intérêt que lui porte Morrison.
78Chez Morrison, le repérage des sources bibliques ne pose donc aucun problème. Ce qui est plus complexe, c’est l’inscription dans la traduction française (et son repérage par le lectorat francophone) du travail intertextuel, qui joue très fortement sur l’onomastique, travaillée en langue anglaise, et dans le cadre sociolinguistique de l’African American Vernacular English, dont les traces syntaxiques tendent, dans les traductions de Morrison disponibles chez Bourgois, à mal passer à la traduction.
Lire Mahmoud Darwich en français : un feuilletage complexe
79Lire l’œuvre poétique du Palestinien Mahmoud Darwich au prisme de la Bible est particulièrement productif, tant abondent dans son œuvre aussi bien les allusions à des figures bibliques – le roi Salomon, le Christ… – que la reprise même de procédés bibliques – les réseaux de comparaisons structurant le Cantique des cantiques par exemple. Un risque néanmoins encouru par un lecteur ou une lectrice universitaire francophone de culture chrétienne est la réduction de l’intertexte biblique chez Darwich lu en français à l’univers de référence de la Bible juive et chrétienne, faisant fi de l’interférence coranique chez Darwich. Je l’écris d’autant plus librement que je me fais à moi-même ce reproche : quand j’ai découvert l’œuvre de Darwich, que j’ai enseigné en vue du programme d’agrégation 2017-2018, et contribué à l’entrée « Darwich » dans La Bible dans les littératures du monde62, j’étais insuffisamment consciente de la médiation coranique dans le choix et le travail des intertextes bibliques chez Darwich. Le problème qui se pose à moi ici est culturel plus que linguistique : si j’avais mieux connu le Coran – et notamment la communauté de figures entre la Bible hébraïque et le Coran, où apparaissent par exemple Joseph et Salomon, ou l’épisode du meurtre d’Abel par Cain est repris – j’aurais mieux su situer dans leur pluriréférence certains poèmes de Darwich : ma non-connaissance de l’arabe n’est pas seule en cause. Les paragraphes qui viennent vont tenter de rendre perceptible, à partir des traductions seules, comment fonctionne l’intertexte chez ce poète.
80Mahmoud Darwich (Al-Birwah, Palestine, 1941 – Houston, Texas, 2008) est un poète palestinien, d’expression arabe, parmi les mieux connus et les mieux diffusés en Occident – c’est-à-dire les plus abondamment traduits63. Son œuvre poétique s’étale du milieu des années 1960 à sa mort. Membre du parti communiste israélien dans les années 1960 puis de l’OLP à partir des années 1970, il a connu la prison et l’assignation à résidence avant de s’exiler, successivement à Beyrouth, au Caire, à Tunis, à Paris, avant de s’installer à Ramallah en 1995. Il s’est, sur la fin de sa vie, défendu d’être le poète de la cause palestinienne64 ; il n’en reste pas moins que sa poésie se fait largement célébration de la terre palestinienne et pose l’exil du peuple palestinien comme un exemple de destinée collective injuste, à la suite de la ruine des Troyens, de la dépossession des Indiens d’Amérique, etc. Son écriture se nourrit d’intertextes extrêmement riches. Pratiquant volontiers la référence nominale à d’autres poètes (Homère, Euripide, Ritsos, Neruda, Hikmet, Lorca, Char sont ainsi, entre autres, nommés dans ses œuvres), Darwich – qui pour sa part est de culture musulmane sans être personnellement croyant – est également excellent connaisseur des textes sacrés des monothéismes. Les allusions à la Bible hébraïque, au Nouveau Testament et au Coran abondent dans son œuvre ; elles participent de la construction du sens des textes.
81Comment Darwich lisait-il la Bible et le Coran ? Il lisait évidemment le Coran en arabe. Il avait accès à la Bible hébraïque en hébreu, langue qu’il maîtrisait couramment. Il en témoigne dans La Palestine comme métaphore :
Toute ma génération maîtrise l’hébreu. La langue hébraïque était pour nous une fenêtre donnant sur deux mondes.
Celui de la Bible d’abord. Un livre essentiel malgré tout ce que nous avons subi en son nom. J’ai ainsi lu les Psaumes, le Cantique des cantiques, le Livre de l’Exode, le Livre de la Genèse. Ces textes constituent un corpus indispensable à quiconque aspire à s’occuper de culture65.
82La lecture de la Bible en hébreu est du reste en soi un signe de la pluralité des lectures possibles de la Bible. Darwich est scolarisé à l’école israélienne, où l’étude de la Bible hébraïque fait partie des curricula. En fréquentant vraisemblablement une école d’orientation plutôt laïque, il est introduit à la Bible dans une perspective littéraire et culturelle (les écoles religieuses lisant la Bible dans une perspective de Talmud-Torah). Une lecture tout autre que religieuse donc. Mais le fait que Darwich soit en mesure de lire la Bible hébraïque en hébreu n’implique pas que ce soit la seule version à laquelle il recourt. Puisque le lecteur cible de Darwich est arabophone, s’il s’agit de rendre transparent le repérage des intertextes, Darwich a pu s’appuyer sur des traductions préexistantes. Des traductions arabes de la Bible hébraïque existent depuis le Moyen Âge. Mais parmi les traductions vraisemblablement connues de Darwich, notons la publication très bien diffusée à Beyrouth en 1865 d’une traduction intégrale de la Bible sous la direction de Cornelius Van Alen Van Dyck, financée par l’American Bible Society, traduction protestante bientôt suivie d’une traduction catholique préparée par les Jésuites de Beyrouth. Une dizaine d’autres traductions suivront au cours du xxe siècle.
83Quoi qu’il en soit, sans accès à la langue arabe originelle des poèmes, il ne nous est pas possible de déterminer quelles étaient précisément les sources bibliques. Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous poser la question des sources de son traducteur, depuis la langue française – et interroger nos collègues arabisants plus compétents que nous – en l’occurrence Carole Boidin, pour les exemples qui suivent. Quelques indices permettent de reconstruire les stratégies de Sanbar. D’abord, relevons le fait que les noms des livres et des personnages bibliques sont francisés. On lit ainsi « Cantique des cantiques » là où Darwich, dans « Nuit qui déborde du corps66 » met « Našīd al-anāšīd », soit littéralement « chant des chants », ou encore « Job67 », « Joseph68 » là où Darwich utilise la forme arabisée « Ayyoub », « Yusuf ». En revanche, dans « Le Dernier discours de l’homme rouge », dans la traduction de Sanbar, Darwich évoque le Cantique des cantiques par la périphrase « Les chansons de Salomon à la Sulamith ». Le terme utilisé en arabe est ici aghani qui signifie littéralement « chanson » : Sanbar n’a pas ici biblisé sa traduction, parce que Darwich s’écarte manifestement des termes renvoyant en arabe à ce livre biblique. Autrement dit, en fonction des cas, Sanbar ne traduit pas littéralement les titres des livres bibliques depuis l’arabe, ni ne translittère les noms propres, mais il utilise, lorsque la référence est directe en langue arabe, les dénominations bibliques courantes en français. A-t-il une Bible française privilégiée à laquelle il emprunte son vocabulaire ? Il est difficile de le déterminer. En revanche, on peut montrer quelles traductions il n’utilise pas, dans le cas du Cantique des cantiques. En effet des traductions récentes de la Bible ont visé à rétablir le son de l’onomastique hébraïque et le sémantisme originel, comme Meschonnic traduisant « chant des chants » et non « cantique des cantiques », ou Chouraqui transcrivant phonétiquement les noms hébreux. La stratégie de Sanbar permet ainsi l’identification des références par un lectorat français possédant un vernis de culture biblique, ce qui concorde du reste aux intentions de Darwich qui s’appuie sur la Bible en ce qu’elle est un texte à la portée et à la réception universelle. Cependant, cette reconnaissance des intertextes bibliques se fait au prix de la disparition, pour le lecteur français, des intertextes coraniques. En effet, bon nombre de figures de la Bible hébraïque sont évoquées dans le Coran : c’est le cas de Job, de Joseph, de Salomon. La réception de Darwich par le lecteur français des traductions de Sanbar n’est ainsi pas analogue à la réception par les lecteurs arabophones : là où ces derniers peuvent percevoir le travail de feuilletage qui ancre les grandes figures bibliques dans plusieurs traditions monothéistes successives, le lecteur francophone risque de ne percevoir de la lecture de Darwich qu’une référence à la seule Bible, et ce d’autant plus qu’on peut raisonnablement supposer qu’un lecteur francophone n’aura pas en moyenne la même culture coranique qu’un lecteur arabophone.
84Je développerai davantage l’exemple du poème « Le Dernier discours de l’homme rouge », publié en 1992 et inclus dans l’anthologie La terre nous est étroite69. Darwich, comme souvent dans la phase dite par Ritsos « lyrique épique » de sa poésie70, y délègue la parole poétique à un fictionnel « homme rouge » s’adressant au colon blanc sur le point de conquérir et d’exploiter le continent américain. Ce sont dans ce poème deux mondes qui s’affrontent. À l’animisme amérindien s’oppose un matérialisme du conquérant justifié au prétexte des textes sacrés, perçus par « l’homme rouge » comme une prison pour le Dieu : « N’ensevelissez pas Dieu dans les livres qui vous ont fait promesse d’une terre qui recouvre la nôtre » – derrière la figure de l’Indien et de l’homme blanc c’est bien évidemment aussi celles du Palestinien et de l’Israélien qui se profilent71. Toujours est-il que le locuteur évoque plusieurs livres dans lesquels Dieu est enfermé. L’Évangile est l’intertexte le plus évident :
« Nous vous annoncerons la bonne nouvelle de la civilisation » a dit d’Étranger, et il a dit « Je suis le seigneur du temps, venu recevoir la terre de vos mains ». « Passez que je vous dénombre, dépouille après dépouille sur la surface du lac. » « Je vous annonce la bonne nouvelle de la civilisation » a dit l’Étranger. « Que vivent les Évangiles. Passez donc que la divinité demeure uniquement mienne, Indiens morts valent mieux que vivants pour notre maître dans les cieux et Dieu est blanc et blanc est ce jour72. »
85Ici cohabite la mention explicite des Évangiles – l’ensemble des quatre récits de la vie de Jésus – et la citation quelque peu réorientée de cette phrase qui est un vrai leitmotiv du Nouveau Testament, aussi bien dans l’annonce par l’ange de la venue du Christ (par exemple en Luc 2,10, dans la traduction de Segond : « Ne craignez point, car je vous annonce une bonne nouvelle ») que dans les Actes, 13,32 : « Et nous, nous vous annonçons cette bonne nouvelle. » S’ajoute à cela, un peu plus loin, la parole d’acquiescement de l’homme rouge : « Que ta volonté soit faite. » On voit ainsi comment la référence à l’Évangile (ici perverti pour en faire un instrument de colonisation) se prolonge chez Darwich par des évocations de passages du Nouveau Testament familiers des lecteurs de culture chrétienne : la traduction de Sanbar, outre qu’elle permet d’identifier explicitement l’intertexte évangélique, reprend les formulations habituelles en langue française (notamment « que ta volonté soit faite », formule du Notre Père) si bien que l’intertexte est opérant en traduction.
86La mention du livre biblique n’est pourtant pas toujours aussi transparente. Ainsi, dans le même poème, on lit :
Et il vous manquera une heure pour une quelconque contemplation, pour que grandisse en vous un ciel nécessaire à la tourbe, une heure pour hésiter devant deux chemins. Euripide un jour vous manquera, et les poèmes de Canaan et des Babyloniens, et les chansons de Salomon à la Shulamit73 […].
87Ici, Darwich superpose des références au dramaturge grec païen Euripide, et à plusieurs livres bibliques qui sont désignés par des périphrases : derrière « les poèmes de Canaan et des Babyloniens », sans doute les Psaumes, et derrière « les chansons de Salomon à la Shulamit », sans nul doute le Cantique des cantiques. Cette dernière occurrence est intéressante parce qu’elle contraste à l’intérieur du recueil avec la mention explicite du titre en français – la périphrase, dont on peut supposer qu’elle calque l’arabe, tire le Cantique vers le chant74, et insiste sur l’échange amoureux entre les protagonistes du texte – mais c’est précisément parce que les noms de ces derniers, présents dans le texte biblique, sont mentionnés que l’on peut identifier avec certitude le Cantique.
88La superposition de l’intertexte vétérotestamentaire et de l’intertexte coranique est particulièrement dense dans la séquence de poèmes qui se suivent dans l’anthologie publiée par Gallimard : « L’encre du corbeau », « Le puits », « Les leçons de Houriyya ». Dans le poème évoquant la mère du poète, « Les leçons de Houriyya », on lit « elle est la sœur de Hagar ». Le prénom ne peut porter à confusion : il s’agit bien de la servante égyptienne cédée par Sarah à Abraham afin qu’il puisse avoir une descendance, en la personne d’Ismaël75. De biblique, l’intertexte se fait coranique, puisqu’Ismaël est prophète selon le Coran76 et l’un des ancêtres de Mahomet selon la tradition islamique. Si Hagar est sœur de Houriyya, symboliquement Darwich est cousin d’Ismaël ; et au-delà, le poète s’inscrit dans une descendance prophétique, qui prend sa source dans la branche abrahamique, mais diverge de la descendance d’Isaac et de Jacob.
89Ce jeu sur les filiations bibliques à travers l’évocation de figures vétérotestamentaires est également à l’œuvre dans le poème « L’encre du corbeau », qui superpose à l’intertexte biblique issu de la Genèse l’intertexte coranique – puisque le Coran introduit dans le récit du premier meurtre la figure du corbeau apprenant à Caïn à enterrer Abel77. Qui plus est, en-deçà du Coran se dissimulent sans doute encore des sources juives, comme en témoigne le midrash Pirqé de Rabbi Eliezer, qui évoque également la figure du corbeau78 apprenant à Adam à enterrer Abel. Dans la traduction de Sanbar, on lit les noms d’Adam, Caïn et Abel (ce dernier dans l’affirmation suivante : « Je suis Abel »). C’est donc aussi bien le premier assassiné de l’histoire biblique que fait parler ici Darwich, qu’une projection sur la situation personnelle du poète : on est en effet porté à lire cette réécriture du fratricide originel à la lumière du conflit israélo-palestinien.
90Moins explicite, mais d’autant plus intéressante, la mention dans le poème suivant, « Le puits », de Joseph :
Je sais que, dans quelques heures, je reviendrai vivant du puits
Au fond duquel je n’ai trouvé ni Joseph
Ni la peur que l’écho inspire à ses frères
Sois sur tes gardes79 !
91L’histoire de Joseph n’est pas développée : il faut donc pour repérer l’intertexte s’appuyer sur le nom « Joseph », la mention du « puits », des « frères » de Joseph. Mais l’économie générale du recueil va dans le sens d’un intertexte avec l’histoire de Joseph, évoquée en Genèse 37. En effet « Le puits », qui suit immédiatement « L’encre du corbeau », explore les filiations et fratries bibliques et coraniques. Au premier fratricide, au meurtre d’Abel, succède ici la tentation du fratricide : Joseph, fils préféré de Jacob, est par jalousie jeté par ses frères dans un puits, ou une citerne ; tiré du puits par une caravane de marchands, il est vendu à des Ismaélites ; emmené en Égypte, il y prospère et retrouve son père. Là encore, les choix de traduction de Sanbar permettent voire renforcent l’identification de l’intertexte : choisissant l’onomastique traditionnelle en français, et mettant « Joseph » et non « Yusuf », le lecteur français reconnaît l’épisode de la Genèse, sans entendre au passage la dimension coranique de ce nom, puisque le personnage de Joseph apparaît également dans le Coran, où une sourate entière lui est consacrée80.
92Ce que nous apprend l’exemple de Darwich, c’est la façon dont le feuilletage intertextuel, à travers le foisonnement traductif, est tout de même perceptible du lectorat francophone, même sans maîtrise de première main de l’arabe. En revanche, ce dont il faut se méfier en lisant Darwich, c’est du placage de notre culture biblique essentiellement chrétienne sur la relecture que fait un auteur arabophone de la Bible hébraïque au prisme de ses intertextes coraniques. Autrement dit, lire en français ne doit pas faire oublier l’arabité de l’auteur palestinien, ni le fait que, même s’il n’est pas pratiquant, il est de culture musulmane et surtout une grande partie de son lectorat en langue arabe est de culture musulmane – et perçoit du reste la charge subversive que représente la réappropriation poétique et politique de motifs coraniques. Le plus important est bien sûr de donner sens à ces réseaux denses d’intertextes, qui sont déployés chez Darwich – comme d’ailleurs la référence récurrente aux Troyens, ces autres grands perdants et expropriés de la culture antique – dans le contexte d’une confrontation de textes fondateurs à la dimension universelle (c’est Darwich qui le dit) de la situation palestinienne, et plus largement à la situation des dépossédés et exilés de toute époque et de toute culture.
L’interférence des traductions vers le français
93Le feuilletage traductif à l’œuvre dans les intertextes bibliques se complique encore lorsqu’un texte littéraire est traduit d’une langue vernaculaire à l’autre. Comment les traducteurs et traductrices prennent-ils en compte l’intertexte biblique ? De quelle manière décident-ils d’ajouter une couche supplémentaire de traduction ?
Stratégies traductives
94Dans un article cité plus haut, Lawrence Venuti affirmait l’impossibilité de traduire les intertextes bibliques en traduction littéraire. Il en va de cette intraduisibilité comme de celle de la poésie : elle est peut-être réelle dans l’absolu, mais elle est démentie par l’expérience, puisque de fait on traduit. L’intertexte biblique est certes un obstacle à la traduction. Les stratégies traductives pour le prendre en charge varient, à la fois selon la nature des textes à traduire, mais aussi selon la culture des traducteurs et traductrices, et selon le contexte éditorial dans lequel ils et elles travaillent. Les pages qui suivent n’ont aucune prétention à l’exhaustivité. Elles exposent simplement quelques solutions concrètes, qui illustrent aussi combien les stratégies de traduction des intertextes construisent des parcours de lecture, qui sont ceux des traducteurs et traductrices avant de devenir ceux des lecteurs et lectrices.
Reconnaître et faire reconnaître l’intertexte
95Un premier enjeu pour le traducteur ou la traductrice est celui de la reconnaissance de l’intertexte biblique. Or, comme je l’exposais plus haut, cette reconnaissance suppose une culture commune entre l’auteur ou autrice, et ce lecteur particulier qu’est le traducteur ou la traductrice – même si l’on peut supposer qu’on confie une traduction à des personnes suffisamment au fait du contexte de l’auteur ou autrice. Pourtant cela ne va pas de soi. Ce sont bien évidemment les citations explicites, avec appareil diacritique (usage des guillemets, des italiques, voire identification précise du texte en question) qu’un traducteur ou une traductrice pourra reconnaître le plus facilement. Les allusions sont susceptibles de passer sous son radar, ce qui n’exclut pas pour autant que le lecteur ou la lectrice puisse les reconnaître, malgré ou par-delà le travail de traduction.
96En bien des cas, notamment quand la traduction vise un public d’étudiants et d’étudiantes, le rôle du traducteur n’est pas seulement de rendre l’intertexte reconnaissable à travers la seule traduction : il implique potentiellement de le faire reconnaître activement, au besoin via les notes. Je donnerai ici simplement deux exemples, parmi une multiplicité possible.
97Le premier est tiré de l’édition Folio bilingue du Faust de Goethe, « traduction de l’allemand par Jean Amsler, modernisée par Olivier Mannoni81 », que Jean-Yves Masson avait mise à son programme de cours quand j’assurais ses travaux dirigés entre 2008 et 2010. Faust est une œuvre qui contient en plusieurs occurrences une intertextualité biblique. Le « Prologue dans le ciel », dans l’édition en question, comprend une note de bas de page : « Goethe a dû s’inspirer du livre de Job (1, 6-12) ». On voit mal comment il pourrait en être autrement, puisque le parallélisme des situations est patent : Dieu et le diable ou un de ses épigones (le Satan dans Job, Méphistophélès chez Goethe) parient sur la fidélité d’un serviteur de Dieu – Job dans le livre biblique, Faust chez Goethe. Mais il y a dans l’œuvre de Goethe une tout autre issue puisque Faust est bien prompt à céder à la tentation de toute puissance, là où Job endure en pestant et en se grattant avec son tesson, sans renier Dieu. Toujours est-il que l’édition, dans une note qui semble émaner de Pierre Grappin plus que des traducteurs, rend lisible l’intertexte. Plus loin dans le même ouvrage, il en va de même pour la scène « Cabinet d’étude », où l’on lit ceci – je dispose en regard le texte allemand et le texte français :
| Doch dieser Mangel lässt sich ersetzen, | Pourtant cette défaite a sa revanche ; |
| Wir lernen das Überirdische schätzen, | nous apprenons le prix du surnaturel ; |
| Wir sehnen uns nach Offenbarung, | nous aspirons à la Révélation |
| Die nirgends würd’ger und schöner brennt | qui nulle part ne brille d’un éclat plus véritable et plus beau |
| Als in dem Neuen Testament. | que dans le Nouveau Testament. |
| Mich drängt’s, den Grundtext aufzuschlagen, | J’ai hâte d’ouvrir le texte fondamental, |
| Mit redlichem Gefühl einmal | En toute honnêteté, |
| Das heilige Original | Afin de traduire en mon cher allemand |
| In mein geliebtes Deutch zu übertragen. | Le saint original. |
| (Er schlägt ein Volum auf und schickt sich an) | (Il ouvre un volume et se prépare à écrire) |
| Geschrieben steht: “Im Anfang war das Wort!” | Il est écrit : Au commencement était le Verbe ! |
98Le passage est passionnant à plus d’un titre, à commencer par le fait que le savant Faust, qui n’a pas encore fait la rencontre officielle de Méphistophélès (ce dernier, sous forme d’un caniche, assiste à la scène), se fait ici lui-même traducteur de la Bible – ce qui semble précisément pour le personnage diabolique l’indice que Faust est mûr pour la transgression. Le rapport de Faust au texte biblique est curieux : il affirme se référer à l’original, mais tout ce à quoi le spectateur ou le lecteur accèdera, c’est l’allemand, supposément de Faust qui traduit à la volée. Cela dit, ce n’est pas un obscur passage du Lévitique ou des épîtres que traduit Faust, mais le tout début de l’Évangile de Jean, qui est, si l’on peut dire, un des hits bibliques, en plus d’être capital pour l’élaboration de la doctrine chrétienne de l’incarnation. Certaines personnes, à la lecture d’un tel passage, auront possiblement en mémoire le texte grec : Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος, καὶ ὁ λόγος ἦν πρὸς τὸν θεόν, καὶ θεὸς ἦν ὁ λόγος. Dans la suite de sa tirade, Faust en effet revient à trois reprises sur ce qu’il avait initialement traduit par das Wort, et que les traducteurs français ont rendu par « le Verbe » : il s’agit du substantif grec ὁ λόγος, que l’on peut aussi bien rapprocher du logos aristotélicien que de l’hébreu davar (à la fois la parole et la chose, donc moins abstrait que le logos dans la conception aristotélicienne de la faculté de raison). Faust questionne donc la pertinence de das Wort et propose successivement : der Sinn, die Kraft, die Tat, que les traducteurs de notre édition rendent par « la pensée », « la force », « l’acte », que je rendrais plutôt par « le sens », « la force », « l’action », encore que tout cela se discute.
99Donc, si Goethe se repose sur la connaissance de ses destinataires pour reconnaître cet intertexte évident et archiconnu, a priori de tous à son époque, en revanche les notes de l’édition française précisent :
Ces mots reprennent le début de l’Évangile selon Jean dans la traduction que Luther en avait fait en allemand : Im Anfang war das Wort. C’est le grec logos que l’allemand traduit par Wort et le français par Verbe82.
100Ce que permet cette édition bilingue, c’est d’annoter la traduction de telle sorte que le lectorat-cible, dont la culture biblique risque bien de n’être pas identique à celle du lectorat allemand original, puisse comprendre le fonctionnement citationnel ici. Mais la note fait plus qu’identifier le prologue de Jean : elle identifie aussi la source textuelle de Goethe, en l’occurrence la Bible de Luther. La traduction française par « Verbe » est intéressante : d’une part elle est présentée comme une évidence (le français traduit logos par Verbe) ; d’autre part elle n’explique pas (mais est-ce le lieu dans une édition de ce type ?) la pluralité des solutions possibles en français. Traduire par « Verbe » est une des solutions fréquentes en français, héritée du verbum de Jérôme dans la Vulgate, et passée sans autre forme de procès dans les traductions catholiques, dans un contexte confessionnel où Jésus est en effet le Verbe incarné. Mais les traductions protestantes tendent à choisir « la Parole », comme dans la traduction de Segond : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. » Par cohérence avec la traduction protestante de Luther, effectuée sur le grec, les traducteurs de Faust auraient pu recourir à une solution d’une part de tradition protestante, et d’autre part esquivant la médiation de la Vulgate latine. Mais le lectorat français moyen, et les éventuels spectateurs au théâtre, qui n’ont pas les notes de bas de page, n’auraient alors peut-être pas aussi bien pu identifier l’intertexte. C’est assez inextricable, de fait.
101Un deuxième exemple est celui que propose la traduction par Sylvie Cohen de Seule la mer83, roman en vers ou versets de l’auteur israélien Amos Oz. La traduction elle-même est dépourvue de notes. Cependant, une conséquente « Note de l’éditeur » aux p. 251 à 254 précise ceci :
Seule la mer est un livre particulièrement riche en références intertextuelles, notamment bibliques. Faire la liste de toutes les allusions qui sous-tendent le texte d’Amos Oz reviendrait à se lancer dans un travail de très grande ampleur et ne peut être notre propos ici. Par ailleurs, il n’est pas indispensable d’identifier ces citations pour saisir toute la richesse du texte, et nous avons choisi de ne pas interférer dans la lecture par des notes de bas de page. Néanmoins, nous avons voulu, en accord avec l’auteur et sa traductrice, donner ici quelques thèmes, motifs ou références récurrents.
Le sous-texte le plus important est sans doute l’histoire du roi David présente dans Samuel 1 et 2. Les autres textes bibliques les plus cités sont le Cantique des Cantiques, l’Ecclésiaste ainsi que Job. Nous donnons ci-après, à la fin des versets cités, le titre du poème où ils apparaissent.
[liste de citations bibliques, avec mention des chapitres auxquels elles renvoient]
Pour les citations bibliques mentionnées ci-dessus, nous avons utilisé l’édition de la Bible d’Édouard Dhorme, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » (tome I et II), 1956 et 1959.
102Cette « note » est intéressante à plus d’un titre. Notons pour commencer que c’est une note « de l’éditeur » ; la traductrice Sylvie Cohen y est évoquée, mais elle n’en est pas l’autrice. Cela doit au passage nous rappeler à quel point le traducteur ou la traductrice ne sont pas les seuls auteurs du texte français que nous lisons : le rôle des éditeurs est potentiellement considérable, notamment dans les péritextes. Ensuite, le dispositif matériel est particulièrement intéressant, encore que non exceptionnel : c’est en annexe que les éclairages culturels et ici intertextuels susceptibles d’échapper à la vigilance du lectorat français sont apportés, donnant ainsi si l’on veut un « feuilletage » supplémentaire au texte, augmenté d’un nouveau péritexte absent de l’édition originale en hébreu. Ce feuilletage se prolonge encore par le rapport entre le texte du roman et les extraits bibliques. Si, on peut le présumer, Sylvie Cohen traduit l’hébreu d’Amos Oz directement sans recourir systématiquement à une version française de référence de la Bible, le texte du roman est alors en potentielle discordance ou polyphonie avec le texte de la Bible de la Pléiade reproduit en annexe. On peut le voir dans le tableau 6.
Tableau 6 – Comparaison des traductions de passages bibliques dans Seule la mer et de la Bible parue en Pléiade
| Seule la mer, « Ni papillons ni tortue » | Cantique des cantiques |
| Lorsqu’il aborda | 1 : 15 Que tu es belle, ma compagne |
| les termes de crédit et de débit, elle entendit ma sœur, ma fiancée. | que tu es belle ! |
| Et lorsqu’il évoqua | Tes yeux sont des colombes ! - |
| les haussiers et les baissiers, elle traduisit, tes yeux sont des colombes. | |
Sa partenaire virtuelle, une divorcée discrète qui louait une chambre en terrasse et vivait de couture, | 2 : 7 […] par les gazelles ou par les biches des champs, |
| avait mené par le passé une existence assez banale | n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour |
| et passablement dévote. Elle n’avait rien d’une biche et lui rien d’un jeune cerf | Jusqu’à ce qu’elle le veuille ! |
| non plus. Comment et par quoi commencer. Nadia était assise. Albert debout. |
103Seule la mer est un roman choral qui fait s’entrelacer les trajectoires de nombreux personnages, dans la Jérusalem de la fin du xxe siècle. Dans le chapitre présent, intitulé « Ni papillons ni tortue », nous assistons aux premiers moments d’un couple débutant, qui unira bientôt un jeune célibataire timide et inexpérimenté, Albert, comptable de son état, et une jeune divorcée « passablement dévote ». La note de l’éditeur relève deux intertextes avec le Cantique des cantiques ; les allusions à ce livre sont en réalité plus nombreuses, et on doit les comprendre dans le contexte religieux et culturel des personnages. Ignorants des choses de l’amour physique, mais pétris d’un texte biblique lu à chaque Shabbat, Albert et Nadia ont recours aux mots du Cantique pour « traduire » les affects informulés du trouble qui s’empare d’eux84. Ce qui sera sans doute transparent à une grande partie du lectorat israélien échappera en revanche à la plupart du lectorat français, d’où l’intérêt de la note, qui cela dit, outre qu’elle n’est pas exhaustive, introduit du jeu – plus de gazelle dans la traduction du roman, pas de cerf en revanche dans la citation de la Bible de la Pléiade.
104Le choix de cette traduction, pour finir, est intéressant. Du point de vue de sa facture stylistique, c’est une Bible philologiquement rigoureuse, traduite sur l’hébreu et le grec – se référant donc au même texte hébreu qu’Amoz Oz a en arrière-plan. D’un point de vue éditorial, il s’agit d’une Bible littéraire, dans le sens où elle est publiée par Gallimard dans la Pléiade non comme la traduction d’un texte sacré, mais comme une version d’une des pierres angulaires de la culture occidentale ; la traduction n’a pas d’ambition confessionnelle – même si son maître d’œuvre, Edouard Dhorme, est un dominicain défroqué qui a longtemps dirigé l’école biblique de Jérusalem – et du reste stylistiquement, linguistiquement, cette traduction est la jumelle de la Bible de la Jérusalem. C’est en fait la Bible de la maison : la Pléiade est une collection de Gallimard, qui en possède les droits, la citation se fait en circuit fermé, un roman paru chez Gallimard se réfère à une traduction de Gallimard. Mais outre l’ironie facile sur le dos de la politique commerciale de Gallimard, qui place des éléments de marketing jusque dans les péritextes des romans d’Oz, il faut aussi dire que le choix est cohérent de se fonder sur une Bible littéraire qui reste standard, si on peut dire, dans ses choix de traduction. Utiliser la Bible nouvelle traduction dite « des écrivains », qui en 2002 venait juste de paraître, aurait cassé encore davantage la dynamique de reconnaissance de la source.
Traduire l’extrait ou citer une traduction préexistante ?
105Les deux exemples que je viens de développer montrent la complexité du travail des traducteurs et traductrices devant un cas d’intertexte biblique, aussi bien que la difficulté rencontrée par leur lectorat devant un texte encore épaissi d’un degré supplémentaire de feuilletage. Pour synthétiser les choix qui s’offrent aux traducteurs et traductrices, et que j’illustrerai dans les chapitres 8 et 9 (sur Pasolini comme commentatrice, sur Heine comme traductrice), l’alternative est la suivante : ou bien une citation biblique est reprise textuellement d’une traduction française préexistante de la Bible ; ou bien c’est le texte en langue source qui est traduit directement en français.
106Cette alternative a pour corollaire la suivante : dans le premier cas, l’utilisation d’une traduction préexistante risque de défaire les concordances entre le texte littéraire et le fragment biblique cité ; dans le second cas, traduire la citation en langue étrangère remet une couche supplémentaire de traduction.
107Il semble à cet égard qu’il y ait une ligne de partage entre les deux possibilités, constat que je fais très empiriquement sans échantillon suffisamment représentatif pour pouvoir attester d’une fréquence quantifiée. La première possibilité, celle de citer une traduction préexistante, est volontiers choisie dans le cadre de traductions d’essais et d’ouvrages de lettres et sciences humaines ; la seconde est plus volontiers choisie par les traducteurs et traductrices d’ouvrages littéraires. C’est du reste le cas dans les deux exemples exposés ci-dessus, comme dans les cas de Pasolini et de Heine des deux chapitres qui suivent. Pour les ouvrages littéraires, il peut en effet sembler prioritaire de conserver les réseaux lexicaux à l’œuvre qui unissent l’intertexte à son contexte, les questions de prosodie peuvent également entrer en ligne de compte et mal s’accommoder de l’hétérogénéité stylistique d’une traduction préexistante. En revanche, l’économie même de l’écriture d’un essai ou d’un ouvrage scientifique suppose un rapport aux sources différent : l’usage de la note est courant, l’explicitation des références bibliographiques la norme, et se créent ainsi les conditions d’un recours à des traductions préexistantes de la Bible, de même qu’on recourra à des traductions préexistantes de toute citation (de Marx, Luther, Goethe ou autre). J’ai donné à la fin du chapitre 2 des exemples d’explicitation des sources dans la non-fiction et les ouvrages scientifiques. Pour ce qui est de la traduction littéraire, je dois dire que je suis bien en peine, ce qui ne veut pas dire que de tels cas n’existent pas. Les cas évoqués ci-dessus, à propos d’Amos Oz, par exemple, concernent davantage des annexes du texte littéraire que le feuilletage traductif qui a lieu dans le texte littéraire, et qui me semble structurellement hybride – la traduction tend à se faire sans recourir à des Bibles préexistantes et sans appareil critique (quand il y en a, comme dans le cas de Goethe, c’est pour renvoyer à la Bible de Goethe, pas à la Bible du traducteur).
Une lecture polyphonique
108Le lecteur ou la lectrice d’un ouvrage traduit qui manipule l’intertexte biblique se trouve ainsi devant une situation paradoxale : dans bien des cas, les interventions péritextuelles rendent finalement plus lisible le feuilletage traductif qu’il ne l’était dans l’édition originale, tout en complexifiant la réception de l’œuvre par ajout de strates nouvelles. Quoi qu’il en soit, l’expérience de la lecture de tels textes est éminemment polyphonique. Toute lecture de traduction l’est, même si ce n’est pas toujours conscient pour le lecteur et la lectrice, ni bien assumé et préparé par l’édition qui peut vouloir restreindre la visibilité de la médiation traductive. Or, qu’il s’agisse de l’élucidation des intertextes bibliques ou de toute intervention pour clarifier les realia et autres objets culturels étrangers à la culture du lectorat cible, c’est entre autres autour des interventions éditoriales, par les notes du traducteur ou les appendices divers, que cette médiation se rend visible, et se rappelle aux lecteurs et lectrices.
109Le paradoxe ici est celui que les biblistes connaissent bien : c’est parce qu’on se pose la question des sources bibliques que celles-ci semblent se dissoudre. Plus on essaye de reconstituer les textes originaux bibliques (je n’ose pas même utiliser le singulier et écrire « le texte original biblique »), plus ce dernier nous échappe. À l’autre bout du spectre temporel et herméneutique, à l’arrivée des textes bibliques dans la littérature et non à leur origine, se repose finalement la même question : celle de l’impossibilité de l’identification stable des sources, celle de la pluralité textuelle intrinsèque, qui fait qu’il n’y a pas « la Bible de Darwich », a fortiori quand on lit Darwich en français. Il y a des Bibles de Darwich, il y a des effets de Bible chez Darwich, et chez Darwich lu en français dans la traduction de Sanbar qui permet d’identifier a minima les intertextes bibliques.
Conclusion
110Écrire avec la Bible, pour un auteur ou une autrice littéraire, c’est nécessairement écrire avec la Bible en traduction, choisie de façon plus ou moins réfléchie selon le milieu linguistique et culturel dans lequel ils et elles publient. Par voie de conséquence, étudier l’intertextualité biblique dans la littérature implique une conscience de la médiation traductive, qui joue doublement quand on lit une œuvre littéraire traduite. Mais cette conscience de la médiation soulève plus de questions qu’elle ne donne de réponses, tant l’enquête sur les sources bibliques des auteurs et autrices, et de leurs traducteurs et traductrices, s’avère complexe et incertaine. Outre la multiplicité des sources bibliques particulièrement flagrante en langue française, il faut également prendre en compte le paramètre impondérable de la création littéraire. Auteurs et autrices littéraires ne sont liés par aucun pacte ou contrat à telle ou telle traduction en particulier85, et l’examen de plusieurs cas (celui de Rétif de la Bretonne, celui de Senghor, celui de Goethe par exemple) montre comment la poétique de la citation biblique dépasse la citation textuelle, pour jouer avec la réécriture, ou même simplement la réminiscence : un auteur ou une autrice très familier de la Bible peut aussi bien citer de mémoire qu’ouvrir une édition de la Bible et en recopier le passage visé. Ce qu’il ou elle incorpore alors à son œuvre est, si l’on veut, un au-delà de la littéralité des Bibles existantes, et n’est pas sans rappeler ce « pur langage » qui se dégage, selon Walter Benjamin, de la multiplicité des traductions – j’y reviendrai dans la conclusion générale. Un au-delà des Bibles concrètes, qui est en quelque sorte une traduction littéraire de la Bible derrière les Bibles.
Notes de bas de page
1Baudelaire, 1996, p. 209.
2Rabau, 2002, p. 13.
3Parizet, 2016.
4Voir Millet-Gérard, 2010 ; 2020.
5Frye, 1984.
6Millet & Robert, 2001, p. 369.
7Samoyault, 2001.
8Genette, 1982.
9J’appelle, avec Genette, « hypotexte » le texte auquel est emprunté l’intertexte dans un texte second postérieur. La Bible, et plus particulièrement le chapitre 9 de la Genèse, est l’hypotexte de Baudelaire dans l’extrait cité plus haut.
10Rabau, 2002, p. 34.
11Voir par exemple Umberto Eco, Lector in fabula (Eco, 1985).
12Genette, 1982, p. 238.
13Rabau, 2002, p. 27.
14Ibid.
15Risterucci-Roudnicky, 2008, p. 72-73.
16Venuti, 2006.
17Le bouclier d’Achille dans l’Iliade est la description d’une prouesse d’art : Héphaïstos a créé une représentation du monde dans un ouvrage individuel, qui ne peut que renvoyer aux ambitions de l’aède. Le bouclier d’Agilulfe, chez Calvino, dévoile là aussi, et c’est le cas de le dire, les ambitions calvinesques, puisqu’il consiste en un enchâssement sans fin d’un rideau s’ouvrant sur un rideau s’ouvrant sur un rideau, ad libitum.
18Le Chevalier inexistant a été traduit successivement du vivant de Calvino, par Maurice Javion pour les éditions du Seuil en 1962, et par Martin Rueff en 2018 lorsque Gallimard a fait retraduire l’intégralité du catalogue de Calvino. Pour avoir enseigné l’œuvre en L1 dans l’une et l’autre traduction, je dois dire que le changement de traduction n’a guère d’impact – là où entre Homère traduit par Anne Dacier et par Philippe Jaccottet, il y a un monde. Une des différences les plus immédiatement perceptibles entre Javion et Rueff réside dans les noms propres : le personnage principal Agilulfo devient Agilulfe chez le premier, Agilulf chez le second. Mais tous deux traduisent Orlando et Rinaldo par Roland et Renaud.
19Venuti, 2006.
20Les résultats de ce sondage sont exposés dans un article d’Élodie Maurot pour La Croix Hebdo (Maurot, 2 juin 2022).
21Ibid.
22Sur Twitter, tandis que le chroniqueur au Figaro Olivier Babeau déplore à la lecture du même sondage, le 26 juin 2022, « Près d’un Français sur cinq ne connaît pas l’histoire de Marie, Joseph et la naissance de Jésus ou celle de l’Arche de Noé et le déluge. +10 points depuis 2010 (sondage Ifop). », une internaute sous pseudonyme, avocate de profession, répond le même jour : « Près d’un français sur cinq ne croit pas à l’ami imaginaire d’Olivier. Cela rend Olivier très triste. Envoyez des câlins à Olivier et ses amis imaginaires. » Je n’ai personnellement que très peu d’affinités idéologiques avec Olivier Babeau. Mais sur la question de l’appartenance de la Bible à la culture générale, tout en n’appréciant pas le ton de déploration du niveau qui baisse, je ne peux qu’être estomaquée des réactions d’internautes, pour beaucoup, fort cultivés, qui rejettent le corpus biblique hors de la culture commune, et assimilent (ou feignent d’assimiler) connaissance de la Bible et croyance religieuse. Du reste, je vois dans la conception de Dieu comme « ami imaginaire » des croyants un élément de langage récurrent dans les discours anti-religieux en ligne, qui méconnaît la nature (les natures ?) de la foi en général et de la croyance dans le contenu de la Bible, qui n’est supposée littérale par à peu près personne.
23Heine cite cet hymne de Juda Halevi non dans le poème « Jehuda ben Halevy », mais dans le poème « Prinzessin Sabbath » (Princesse Shabbat). Aux vers 61-64 on lit ainsi : « Lecho Daudi Likras Kalle – / Komm, Geliebter, deiner harret / Schon die Braut, die dir entschleiert / Ihr verschämtes Angesicht! » (Lecho Daudi Likras Kalle – / Viens, Bien-aimé, elle t’attend / ta fiancée, qui dévoile pour toi / son timide visage ! – je traduis). Le texte hébreu, que l’on transcrirait plus volontiers par Lekha dodi likrat kallah selon la prononciation sépharade, signifie « Viens, mon Bien-aimé, au-devant de la fiancée ». L’hymne repose sur une lecture allégorique traditionnelle du Cantique des cantiques, qui voit dans le personnage féminin du Cantique une personnification du Shabbat. L’hymne est de fait chanté tout le vendredi soir lors de l’office du Shabbat. On trouvera l’intégralité des paroles de l’hymne, sa translittération en alphabet latin et une traduction française – que je cite plus haut – sur l’excellente page Wikipédia qui lui est consacrée (Wikipedia, URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Lekha_Dodi).
24Venuti, 2006.
25Je retrouve la citation pour l’avoir reprise dans un billet de mon carnet de recherche Langues de feu que j’avais consacré au travail de Hoepffner (Placial, URL : http://languesdefeu.hypotheses.org/478) ; elle était disponible sur le site L’Atelier du traducteur, sur une URL dont le lien est maintenant cassé.
26Placial, 2014.
27Rétif de la Bretonne, 1978, p. 57.
28Rétif de la Bretonne, 1972, p. 215.
29Bible de Nicolas de Leuze, 1550.
30Rétif de la Bretonne, 1978, p. 99.
31Placial, 2018.
32Senghor, 2007, p. 625.
33Ibid.
34Senghor, 1945.
35Senghor, 1980, p. 152-153.
36Césaire, 1983, p. 58-59.
37Voir à cet effet la multiplication dans ces dernières décennies de publications en ce sens, ainsi Mukti Barton, « I Am Black and Beautiful » (Barton, 2004), ou encore la communication « The New “Black is Beautiful”: A Theology of Natural Hair » présentée par Crystal J. Anderson dans la section « African American Biblical Hermeneutics » du congrès 2013 de la Society of Biblical Literature.
38Le cas de la littérature en hébreu israélien ou en grec moderne est ici intéressant, dans la mesure où, chez l’Israélien Amos Oz ou le Grec Odysséas Elýtis, par exemple, l’intertexte biblique affleure dans la proximité de l’hébreu moderne à l’hébreu biblique, ou du grec moderne au grec biblique. Je pense en particulier au roman Seule la mer d’Amos Oz, dont j’analyserai plus loin les stratégies de l’éditeur Gallimard et de la traductrice Sylvie Cohen pour rendre les intertextes lisibles au lectorat francophone, et au poème Άξιον Εστί d’Elýtis, traduit chez Gallimard sous le titre grec Axion Esti par Xavier Bordes et Robert Longueville. La non-traduction est justifiée ainsi dans le résumé sur le site de l’éditeur : « Axion Esti, terme intraduisible emprunté à la messe orthodoxe, qui signifie “ce qui est digne” tout aussi bien que “loué soit” ».
39Voir mon article « Le motif de la flèche dans le cœur, des Bibles françaises à la littérature mystique » (Placial, 2016).
40Au sujet de Catharina von Greiffenberg, voir les travaux en cours de Camille Signes, notamment la communication présentée à la journée d’études « L’Homme face au Temps », Lyon, novembre 2020 : « “Midi qui sans changer toujours midi demeure” : révéler l’éternité dans la poésie mystique de Catharina von Greiffenberg » dont la version écrite est à paraître ; voir également l’article de Moritz Wedell (Wedell, 2013) qui montre comment la poétesse développe toute une pensée du Verbe (das Wort) à partir de la terminologie luthérienne.
41Pour le coup, les traductions anciennes de la Bible sont globalement bien conservées par les bibliothèques patrimoniales. Pour la langue française, il existe même un extraordinaire répertoire des Bibles parisiennes préparé par Martine Delaveau et Denise Hillard (Delaveau & Hillard, 2003).
42Voir la page servant de portail de liens aux traductions vers le français (Lexilogos, « La Bible », URL : https://www.lexilogos.com/bible.htm) et la page répertoriant des traductions allemandes (Lexilogos, « La Bible : traductions en allemand », URL : https://www.lexilogos.com/bible_allemand.htm).
43À titre d’exemple je citerai simplement le site juif Judeopedia qui propose une version interlinéaire du texte hébreu massorétique conféré à la traduction de Samuel Cahen – la première traduction intégrale juive de la Bible hébraïque (Judopédia, URL : http://www.judeopedia.org/), et le site chrétien Levangile, qui propose la concordance de 29 traductions dont de nombreuses anciennes : Port-Royal, Ostervald auquel Voltaire fait référence… (Levangile, URL : https://www.levangile.com/). Il est en revanche difficile d’en savoir plus sur l’orientation idéologique de ce site, qui, dans la rubrique « contact », identifie « Thomas Mathey, concepteur de ce site depuis le tout départ (2005) », sans qu’une rubrique « à propos » n’explicite le mode de fonctionnement et de financement du site – qui appelle aux dons, cela dit.
44Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains », 2001.
45Placial, 2019.
46Ibid., p. 24-25.
47Marc est traduit par l’écrivain Emmanuel Carrère et le bibliste Hugues Cousin.
48Boyer, 2002, p. 31.
49Auwers, 2001, p. 535.
50Schwarzbach, 1971 ; 1995 ; 2012.
51Placial, 2012.
52Voltaire, 1759.
53Ibid., p. 24.
54Calmet, 1726.
55Le site de l’académie Nobel comporte cette mention : « who in novels characterized by visionary force and poetic import, gives life to an essential aspect of American reality » (The Nobel Prize, URL : https://www.nobelprize.org/prizes/literature/1993/summary/).
56Sur le catholicisme de Morrison, on pourra consulter l’article de Nick Ripatrazone, (Ripatrazone, 2020)
57Morrison, 1987 ; édition française : Morrison, 1989.
58Morrison, 1977 ; édition française : Morrison, 1996.
59J’ai découvert Beloved grâce à Anne Tomiche qui l’avait mis au programme d’un cours de L1 sur le thème « Hôtes et parasites » dont j’assurais un TD. Recrutée à Metz, j’ai recyclé une partie de ce cours dans un cours de L1 sur le thème « Littératures, cultures, diversité » consacré aux fantômes et revenants, puis dans un cours de L3 « Littérature et sciences de l’homme » où nous avons lu Beloved au prisme de l’historiographie, de la sociologie et de l’anthropologie.
60Morrison, 1989, p. 14.
61Morrison, 1996, p. 32.
62Hamzah, Boidin & Placial, 2016.
63Elias Sanbar est le traducteur principal de Darwich. Sous sa plume paraissent aux éditions Actes Sud plusieurs recueils dont Au dernier soir sur cette terre (1999), Le Lit de l’étrangère (2000), Murale (2003), etc. C’est cependant dans la collection NRF Poésie/Gallimard que paraît en 1999 l’anthologie figurant au programme de l’agrégation. Une autre anthologie, cette fois bilingue, paraît chez Actes Sud en 2009, au lendemain de la mort du poète, sous le titre Anthologie (1992-2005). Elle réunit des poèmes plus tardifs non inclus dans l’anthologie Gallimard. On notera encore la présence de Darwich aux éditions de Minuit (une première anthologie, Rien qu’une autre année. Anthologie poétique (1966-1982), 1983, et le recueil Plus rares sont les roses, 1989, traduits par Abdellatif Laâbi), et aux éditions du Cerf (Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens, 1989, traduit par Olivier Carré). Si certains poèmes peuvent avoir été traduits deux fois, par exemple par Laâbi et Sanbar, en revanche aucun recueil n’a à ce jour été traduit à plusieurs reprises. Dans le cadre de cet article je me limite aux poèmes inclus dans les deux anthologies traduites par Sanbar.
64Dans La Palestine comme métaphore (Darwich, 2002, p. 75), on voit ainsi Darwich affirmer : « Pour être franc, je considère que je suis un poète lésé et “standardisé”. Mon lecteur ne m’autorise pas à me lire comme je l’entends, car il s’interdit de me lire hors de l’image préconçue qu’il a de moi. Et cette attitude est une blessure permanente pour moi. Si j’écris un poème d’amour à une femme, mon lecteur estimera qu’il en est forcément l’auteur et se permettra, par voie de conséquence, de nommer cette femme : Palestine. »
65Darwich, 2002, p. 23.
66Ibid., p. 130-131.
67Voir par exemple, dans le poème « Mon père » dans La terre nous est étroite (Darwich, 2000, p. 25) : « Job louait / Le créateur des vermisseaux… et des nuages ! »
68Voir par exemple « Le puits » (ibid., p. 324) : « je reviendrai vivant du puits / Au fond duquel je n’ai trouvé ni Joseph / Ni la peur que l’écho inspire à ses frères. »
69Ibid., p. 286-294.
70Elias Sanbar (Sanbar, 2010, p. 88) lui-même rapporte l’anecdote suivante : « D’où la justesse de la définition que Yannis Ritsos, l’un de ses grands amis, fit de son art poétique lorsqu’il lui dit un jour, à l’issue d’un récital commun à Athènes : Tu es un poète lyrique épique ! Darwich fut ainsi constamment à la croisée du chuchotement intime et des chevauchées, des grandes envolées et, comme il aimait souvent à l’écrire, du filet d’une flûte au fond d’une clairière, là où s’exprimait la grande fragilité de l’homme. »
71À ceci s’ajoute le fait que l’« homme rouge » en question peut être perçu comme un Adam Amérindien, dans la mesure où Adam, étymologiquement, est celui qui est fait d’argile rouge (en hébreu adamah). Je remercie Daniel Attala qui m’a fait remarquer cet écho biblique supplémentaire.
72Darwich, 2000, p. 289.
73Ibid., p. 290.
74Le mot utilisé par Darwich dans le texte original est ici « aghani », littéralement « les chansons », et non « anashid », mot employé traditionnellement pour traduire « Cantique » dans le titre de ce livre biblique. Sanbar n’a pas ici biblisé sa traduction, parce que Darwich s’écarte manifestement des termes renvoyant en arabe à ce livre biblique.
75Genèse 16 sq.
76Sourate Ibrahim.
77Voir la sourate V « La table servie », verset 31, que voici reproduite dans la traduction de Denise Masson : « Dieu envoya un corbeau qui se mit à gratter la terre / pour lui montrer / comment cacher le cadavre de son frère. / Il dit : / “Malheur à moi ! / Suis-je incapable d’être comme ce corbeau / et de cacher le cadavre de mon frère ?” »
78« Le chien qui gardait le troupeau d’Abel préserva aussi son cadavre de toutes les bêtes du champ et de tous les oiseaux du ciel. Adam et son aide étaient assis et pleuraient et menaient deuil pour lui, mais ils ignoraient que faire d’Abel, car ils n’avaient pas la coutume d’enterrer. Survint un corbeau (‘wrb) dont un congénère était mort à ses côtés. Le corbeau (‘wrb) dit : J’enseignerai à cet homme ce qu’il faut faire. Il prit son congénère et creusa la terre, il l’y cacha et l’y enterra devant leurs yeux. Adam dit : je ferai comme ce corbeau (k‘rb). Il prit la dépouille d’Abel, creusa la terre et l’y ensevelit ». Voir Midrach sur Genèse, 1983, p. 132. Je remercie Jean-Jacques Lavoie pour cette référence.
79Darwich, 2000, p. 324.
80Sourate 12 « Yusuf ».
81Goethe, 2007.
82Ibid., p. 125.
83Oz, 2002.
84Ce en quoi ils ne sont pas les premiers amants de la littérature et de la vraie vie à emprunter à une tradition textuelle les mots permettant de nommer les choses de l’amour : Isabelle Poulin, dans une discussion de travail, évoquait l’exemple de Virginia Woolf recourant à Shakespeare. La littérature parle de la vie, souvent aussi elle la modèle.
85Même si je remarque tout de même que les éditions Bayard ou Gallimard tendent à recourir, dans le cas des œuvres littéraires traduites, à la Bible parue chez Bayard ou chez Gallimard.
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