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    Plan détaillé Texte intégral Comment lire la Bible ? Lire la Bible en traduction : quelles médiations ? Notes de bas de page

    Pourquoi lire en traduction ?

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 2

    La Bible, littérature étrangère comme les autres ?

    p. 77-108

    Texte intégral Comment lire la Bible ? La Bible : un corpus Un corpus hétérogène Des traditions de lectures non linéaires Des éditions bibliques organisant une lecture discontinue Bible, terrain miné Du côté de l’enseignement des lettres : enjeux d’une lecture littéraire Du côté des biblistes et des théologiens : la variation des méthodes de lecture Entre théologie et littérature : lire la Bible au prisme des méthodes littéraires Lecture de la Bible et intention de l’auteur Lire la Bible en traduction : quelles médiations ? Un cas d’école : Henri Peña-Ruiz Les théories traductives à l’épreuve de la Bible Une particularité du corpus biblique : les guides des traductions La conscience des médiations : comment citer la Bible ? Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans son ouvrage sur La lecture, Vincent Jouve évoque la Bible comme exemple même du livre dont les lectures sont plurielles :

    En lisant Cicéron, ce n’est pas la république romaine antique que le lecteur contemporain va découvrir, mais ce qui, à plusieurs siècles d’intervalle, lui en reste accessible : un ensemble de traits qui, ayant traversé le temps, peuvent, aujourd’hui encore, être investis symboliquement.

    Enfin, en substituant à l’audience nécessairement limitée d’une communication orale un nombre de lecteurs virtuellement infini, le texte acquiert une dimension universelle. Le livre par excellence, la Bible, connaît ainsi des lecteurs appartenant à toutes les époques, tous les continents et toutes les classes sociales.

    La « décontextualisation » du message écrit est bien, on le voit, la condition du pluriel du texte1.

    2Ce théoricien de la lecture, sans déconstruire l’idée de la Bible comme livre dont l’unité pose question, et sans considérer un instant la variété des traductions de la Bible, fait néanmoins de la Bible l’exemple paradigmatique du livre pluriel en ce que ses lecteurs et lectrices – et partant, les lectures qui en sont faites – sont extrêmement divers. Plus loin dans son ouvrage, il revient à l’exemple biblique comme matrice de pluralité de lectures, pour exposer cette fois non plus la diversité des lecteurs et lectrices à travers le temps, l’espace et les classes sociales, mais la pluralité des lectures effectuées par un même individu :

    Mais c’est l’exégèse biblique qui, tout au long du Moyen Âge, va développer un véritable système interprétatif distinguant, dans les textes sacrés, quatre niveaux de sens : « littéral » (l’histoire racontée), « allégorique » (annonce du Nouveau Testament dans l’Ancien), « tropologique » (contenu éthique du récit) et « anagogique » (valeur du message biblique pour la fin dernière de l’homme.) Cette méthode d’interprétation s’élargit rapidement aux textes profanes : Dante, par exemple, demandera qu’on l’applique à son œuvre littéraire2.

    3Jouve ici reprend à l’exégèse – dont il oublie de dire qu’elle est ici chrétienne – une lecture feuilletée d’un même texte, qui en découvre des sens variés non contradictoires en travaillant dans l’épaisseur des significations. Selon qu’on lit la Bible selon le sens littéral ou le sens allégorique, on ne lit pas la même Bible. La façon dont Jouve fait de la Bible le texte aux lectures plurielles par excellence, dans un manuel universitaire qui a vocation à introduire la théorie de la lecture auprès des étudiants et étudiantes littéraires, est intéressant à plusieurs titres et soulève plusieurs problèmes que le présent chapitre entend traiter. Le premier est qu’en faisant de la Bible « le livre par excellence », il ne la soustrait pas aux œuvres littéraires, ce qui, comme on pourra le voir, ne va pas de soi dans la pratique. Le deuxième problème est que, dans la nécessaire brièveté d’un manuel grand public, il prend la Bible comme un livre dont les lectures sont diverses et les sens pluriels, mais dont l’existence comme objet cohérent et organique n’est pas discutée. Or il n’y a pas tant une Bible que des Bibles, à commencer par le fait que les traductions en sont elles-mêmes multiples et diverses. Cela pose la question de ce qu’on lit quand on lit la Bible. Comment la multiplicité des lectures de la Bible répond-elle à la pluralité des Bibles ? La Bible est-elle l’exemple paradigmatique de la variété des expériences de lecture en ce qu’elle est « le livre par excellence », ou diverge-t-elle du canon de la littérature étrangère ?

    Comment lire la Bible ?

    4La question que je pose ici peut et doit se lire de diverses façons, que déclineront les paragraphes ci-dessous. Lit-on la Bible, dans l’absolu ou dans le contexte de l’étude universitaire, comme on lit Hamlet ou Une chambre à soi ? Évidemment non : à cause de la différence de statut entre les ouvrages littéraires que je viens d’évoquer et le contexte religieux de l’origine et de la réception de la Bible – par ailleurs la lecture littéraire de la Bible dans le cadre d’un cours de littérature comparée n’est pas la lecture de l’exégèse canonique. De plus, si on demande aux étudiants et étudiantes de lire Hamlet, on s’attend à une lecture intégrale et linéaire qu’on n’exigera pas d’une lecture universitaire de la Bible, et que rares sont les lecteurs à avoir effectuée.

    La Bible : un corpus

    5Que signifie « avoir lu la Bible » ? Qui a « lu la Bible » en entier ? Ce n’est pas mon cas : je n’ai pas lu in extenso par exemple le Lévitique et les Nombres, ni l’ensemble des épîtres3. Le bibliste américain Michael L. Satlow n’a pas non plus lu la Bible, du moins, il ne l’a pas lue cover to cover, comme il le confesse dans l’introduction à How The Bible Became Holy :

    Over the next several decades, I made many more attempts to read the Old and the New Testaments. Sometimes I would start at the beginning and try to read through; at other times I would begin in a particular book. Each time would end in failure, and I confess that to this day I have not read the Bible, or even a single testament, cover to cover4.

    Les décennies qui ont suivi, j’ai fait plusieurs tentatives supplémentaires de lire l’Ancien et le Nouveau Testament. Parfois, j’ai commencé au début et essayé de lire d’une traite ; d’autres fois j’ai commencé par un livre en particulier. À chaque fois j’ai échoué, et je dois confesser qu’à ce jour je n’ai pas lu la Bible, ou même un seul des deux testaments, d’un bout à l’autre.

    6Pourtant, et c’est le sens de la suite de l’introduction, Satlow n’en est pas moins bibliste. Le fait est que l’expérience commune de lecture de la Bible n’est pas celle de la lecture continue et exhaustive. De multiples facteurs incitent en effet à une lecture discontinue, sélective. Ce n’est pas le seul exemple de la Bible comme exemple paradoxal de la pertinence des théories littéraires post-modernes : le corpus biblique se prête extrêmement bien à l’application des théories de Pierre Bayard, dans Comment parler des livres que l’on n’a pas lus5. La Bible est l’exemple paradigmatique du livre dont on parle sans l’avoir lu – du moins dans une des acceptions que Bayard retient de la non-lecture : dans une lecture parcellaire, médiée par l’exégèse et plus généralement les péridiscours, qui fait qu’à peu près tout lecteur ou toute lectrice francophone sait que la Bible existe, en connaît des éléments du contenu, des usages religieux et sociaux, sans avoir « lu » la Bible de A à Z.

    Un corpus hétérogène

    7Un premier facteur est la nature composite de ce qu’on appelle la Bible – et qui par-dessus le marché varie selon les canons juif, catholique et protestant. Au contraire d’un roman ou d’un drame, qui est en principe rédigé par un auteur ou une autrice unique et gravite autour d’un arc narratif principal, le corpus biblique est par définition pluriel. La Bible est composée d’une multitude de livres, d’où le lieu commun : la Bible n’est pas un livre mais une bibliothèque. Certains livres ont certes une cohérence à leur échelle individuelle – ainsi l’Exode narre la sortie d’Égypte du peuple hébreu sous la houlette de Moïse et la réception de la Loi au désert. Mais l’ensemble est une compilation de textes variés, rédigés à des périodes différentes par des auteurs différents dans des états de langues voire dans des langues différentes et dans des styles différents, comportant des récits, des prédications, des textes de lois, des prophéties, des prières, des poèmes, des épîtres, parfois redondantes d’un point de vue narratif – les quatre Évangiles racontent tous la même histoire du personnage Jésus. La compilation de ces textes des plus divers, rassemblée dans l’objet livre intitulé « Bible » et disponible en français est un fort ouvrage qui atteint aisément les deux mille (édition de poche de la TOB) ou trois mille pages (Bible, nouvelle traduction « des écrivains » ), soit davantage que Vie et destin qui est le roman le plus épais de ma bibliothèque (1300 p. en édition de poche), mais sans le fil conducteur des destins croisés des personnages et de l’écriture de Vassili Grossman pour tendre la lecture. L’unité de la Bible ne vient pas tant de propriétés intrinsèques au texte et présidant à sa rédaction, qu’à sa réception dans les canons juif et chrétiens, qui la constituent en « livre par excellence ». À ce titre, Pierre Gisel souligne dans sa contribution au collectif De la Bible à la littérature comment il ne peut y avoir de « religion du Livre » qu’à partir du moment où il y a livre, et donc où il y a canon, c’est-à-dire clôture qui sacralise certains livres et en exclut d’autres :

    Que la clôture soit un choix, et que ce choix fasse le livre, tout le livre, la Bible le manifeste de la façon la plus nette : la Bible, qu’elle soit, sur ce point, juive ou chrétienne, n’existe pas hors d’un phénomène de canonisation. Qui lui donne sa texture, son contenu et sa forme. Qui l’institue6.

    Des traditions de lectures non linéaires

    8Un deuxième facteur repose dans les traditions de lecture héritées des communautés religieuses qui ont transmis et traduit la Bible. Dans les liturgies aussi bien juives que chrétiennes, des extraits du texte biblique sont lus, mais de façon discontinue. La tradition juive organise ainsi une lecture intégrale de la Torah (qui correspond au Pentateuque et non à l’intégralité de ce que les chrétiens appellent Ancien Testament) en découpant le texte en parashiot, ou péricopes, de sorte à avoir lu toute la Torah entre la fête de Simhat Torah d’une année et son retour l’année suivante. À la parashah de la semaine s’associe la haftarah (section de texte tirée des prophètes, ou Nevi’im, le second ensemble du TaNaKh) dont la lecture suit celle de la parashah. Ainsi sont lus chaque semaine deux textes qui ne sont pas contigus dans le corpus biblique.

    9Un principe similaire, du reste largement hérité des traditions de lecture juives, organise la lecture de la Bible dans la liturgie catholique. Deux lectionnaires cohabitent, le lectionnaire dominical en vue de la messe du dimanche, et le quotidien pour la messe quotidienne. Le premier prévoit la lecture, sur un cycle de trois ans, d’un passage de l’Ancien Testament ou des Actes des Apôtres, d’un extrait de Psaume, d’un passage d’une épître et d’un passage d’Évangile – l’Ancien Testament n’est cependant pas lu intégralement au cours de ce cycle, ni même l’intégralité du Nouveau Testament. Le lectionnaire quotidien a un rythme plus resserré : cycle de deux ans sauf pour les Psaumes et Évangiles lus en un an. Dans un cas comme dans l’autre, la lecture opérée n’est pas linéaire. Le lectionnaire œcuménique, que suivent la plupart des églises luthériennes, y est similairement organisé sur trois années. Les églises réformées tiennent à la liberté de choix du pasteur et ne préconisent pas de plan commun de lecture. Quoi qu’il en soit, presque aucun courant chrétien ne pratique dans la liturgie une lecture linéaire du texte biblique7.

    Des éditions bibliques organisant une lecture discontinue

    10Les éditions mêmes de la Bible dont nous disposons en langue française organisent une lecture discontinue du corpus biblique. Les traductions intégrales en langue française permettent une lecture cover to cover du corpus biblique, mais ne la présupposent pas. D’abord par la distinction appuyée des différents livres, dans la pagination mais également, le cas échéant, les introductions partielles, jusqu’à, dans certains cas, l’affectation ostentatoire des divers livres à des traducteurs et traductrices divers. De fait, dans une bible en français, on trouve bien davantage que le texte biblique : les péritextes peuvent en effet être extrêmement nourris, parfois se distinguer clairement du texte (ainsi les notes marginales ou infrapaginales, les introductions), parfois moins (la numérotation des versets, les intertitres). L’hétérogénéité de ce qui n’est pas tant un livre qu’un corpus est ainsi bien marquée, en dépit des efforts unificateurs de la plupart des traductions qui adoptent des principes de concordance lexicale et d’unification stylistique8. Ensuite par la manifestation de renvois intertextuels, sous la forme par exemple de concordances indiquées dans les marges du texte, particulièrement fréquentes dans les éditions confessionnelles de la Bible. Le lecteur ou la lectrice est ainsi invité à effectuer presque à chaque verset des allers-retours entre le livre qu’il lit et d’autres passages qui entretiennent des liens soit de citation interne directe, soit de parenté lexicale ou thématique9.

    11Mais toutes les éditions des textes bibliques ne sont pas des traductions intégrales de la Bible. D’abord, fréquentes sont les éditions séparées d’un livre ou d’un ensemble de livres (Évangiles, Évangiles et Psaumes, Cantique des cantiques, Genèse, etc.). Dans ma thèse de doctorat, j’avais réuni un corpus de 250 éditions comprenant au moins une traduction du Cantique des cantiques : parmi ces éditions, cinquante-huit étaient des éditions intégrales de la Bible, cent cinquante-deux des éditions du seul Cantique (souvent avec un appareil péritextuel conséquent), les autres éditions comportaient différents cas de figure de compilation de textes bibliques ou non. L’exemple du Cantique est sans doute extrême, du fait de l’attrait de ce livre poétique et amoureux pour les traducteurs, mais il montre bien que la pratique de la traduction, de l’édition et de la lecture biblique sépare aisément certains livres du reste du canon. La traduction de la Bible, nouvelle traduction « des écrivains » est ainsi rééditée par Gallimard en poche dans la collection Folio : le lecteur pourra ainsi se procurer dans la même collection que les divers tomes de La Recherche du temps perdu la Genèse traduite par Frédéric Boyer et Jean L’Hour, ou les Psaumes par Olivier Cadiot et Marc Sevin, etc. Une telle pratique éditoriale, outre qu’elle rentabilise la reprise par Gallimard de cette traduction en multipliant les opportunités d’achat, met l’accent sur la possible lecture autonome de chacun des textes.

    12Au-delà des éditions de livres séparés, qui néanmoins reproduisent en général les traductions intégrales et imprimées avec numéros de versets, notes, potentiellement concordances, etc., on trouve également d’autres types d’éditions qui permettent de varier les modes de lecture de la Bible. Émanant la plupart du temps d’organisations confessionnelles, elles visent à intensifier la lecture de la Bible par les chrétiens et chrétiennes. La maison d’édition protestante évangélique Excelsis propose ainsi des éditions bibliques variées, reprenant en général la traduction de la Bible du Semeur ; certaines sont éditées afin d’encourager la lecture. Le programme « La Bible, une expérience ensemble » propose par exemple un plan de lecture de l’intégralité du Nouveau Testament en groupe sur huit semaines, dans un ordre qui n’est pas celui du canon (semaine 1 : Luc et Actes ; semaine 5 : Matthieu ; semaine 6 : Hébreux, Jacques, Marc, etc.), et dans une édition qui propose une « toute nouvelle présentation du texte biblique10 », c’est-à-dire dépourvue des numéros de chapitres et de versets ainsi que des intertitres, de sorte à favoriser une lecture fluide. Cet exemple est une des variations parmi une offre foisonnante qui guide lecteur ou lectrice croyants dans le massif du corpus biblique en lui proposant un plan de lecture qui aboutit à la lecture intégrale de la Bible, mais selon un déroulé qui ne suit pas l’ordre du canon.

    13Dans une optique diverse, parce que non prosélyte, mais rejoignant l’entreprise évangélique que je viens d’évoquer par sa volonté de rendre le texte biblique agréable à lire, on peut relever des tentatives comme celle de La Bible, anthologie littéraire et poétique, qui condense le texte à des fins de lisibilité :

    Ce qui est offert ici, c’est un Ancien Testament, débarrassé des redites, des statistiques, des prescriptions rituelles, des généalogies : de tout ce qui, dans la Bible intégrale, oblige à la lecture, parfois rebutante, d’un texte encombré. […] La Bible de Crampon, pour les éditions catholiques et celle de Segond pour les protestantes, sont, parmi les modernes, les traductions les plus courantes. Elles se vendent par millions d’exemplaires avec les éditions plus nouvelles et plus scientifiques que sont la Bible de Maredsous (Belgique) et la Bible de Jérusalem (France). Nous nous sommes efforcés de rechercher les traductions les mieux écrites en dehors de tout souci d’exégèse11.

    14Ce travail de compilation et d’adaptation au public est d’autant plus fréquent dans les éditions de bibles pour la jeunesse, qui émanent de toutes sortes d’éditeurs : aussi bien éditions confessantes utilisées dans le cadre de la catéchèse ou en parallèle à elle pour initier les enfants à l’univers biblique, que Contes et légendes de la Bible rapprochant dans un but culturel la matière biblique de la mythologie antique. C’est dans cette dernière catégorie que puissent occasionnellement les manuels scolaires : j’y reviendrai dans la deuxième partie de ce travail. Dans tous les cas, ces éditions, en général illustrées, sont des anthologies bibliques, dont les passages les plus significatifs sont choisis, et dont le texte est souvent reformulé, réécrit, plutôt que de s’appuyer sur une traduction préexistante. Le fait que les principes méthodologiques soient similaires ne présume pas d’une conception identique de la valeur des textes bibliques. Ainsi lit-on dans la « note générale » de l’adaptation de Claude Gutman ces mots, qui semblent une pierre dans le jardin des Contes et légendes de la Bible de Michèle Kahn12 :

    Nous avons choisi de quitter les « contes et légendes » pour offrir un texte retournant aux sources hébraïques, débarrassées des valeurs morales chrétiennes rajoutées de siècle en siècle. Ainsi, notre Torah ne connaît-elle pas le « péché » mais seulement la « faute » : celle d’avoir transgressé un interdit. Le texte ne dit rien d’autre. Autant lui faire dire ce qu’il dit13.

    15Au sein même d’une identique catégorie éditoriale – les éditions pour enfants de compilations bibliques – on note une grande diversité de regards jetés sur le texte, de traductions discordantes, d’ancrages confessionnels contrastés.

    Bible, terrain miné

    16La Bible n’a été ni conçue aux époques de sa rédaction, ni éditée dans les langues vernaculaires, pour être lue comme un roman, en commençant par le premier mot du livre et en finissant par le dernier. Mais si l’expérience de lecture n’est pas celle de la littérature, c’est aussi que la nature du texte n’en présuppose pas une réception primordialement littéraire. Or toute personne qui souhaite intégrer des éléments du corpus biblique dans un cours de littérature a la difficile tâche de manœuvrer entre différentes méthodes de lectures, qui reposent sur différentes conceptions du texte biblique, qui relèvent autant, sinon davantage, de l’histoire de la réception du texte que de ses caractéristiques intrinsèques.

    Du côté de l’enseignement des lettres : enjeux d’une lecture littéraire

    17L’enseignement de la Bible en cours de français et en cursus de lettres, ou plus exactement l’enseignement reposant sur l’étude d’extraits de la Bible, tend à adopter une lecture littéraire et culturelle du corpus biblique. La Bible est considérée comme un texte fondateur et étudiée dans une perspective de construction de la culture générale, justifiant une introduction au contenu des textes bibliques pour eux-mêmes, mais aussi et surtout pour leur productivité dans la littérature et les arts. Pour reprendre une formule d’Isabelle Saint-Martin, élaborée pour l’enseignement du fait religieux et transposable à l’enseignement des textes bibliques :

    la distinction est claire entre ce que les Anglo-Saxons nomment teaching into religion et teaching about religion, soit entre l’approche interne et catéchétique et le discours qui peut s’élaborer à propos de la religion14.

    18Autrement dit, l’enseignement littéraire enseigne à propos de la Bible, en la considérant comme un objet littéraire et culturel abordé de l’extérieur au même titre que l’on lit Homère sans avoir besoin d’être grec, en ne présupposant pas que les récits bibliques soient porteurs d’une vérité factuelle, ni sur leur contenu historique (Moïse et Jésus ont-ils existé ?), ni sur leur contenu théologique (la Bible serait inspirée, et réceptacle du message divin). Pour Isabelle Saint-Martin, il s’agit en bonne part d’envisager les récits bibliques comme des récits mythiques :

    Une lecture laïque des principaux textes des traditions religieuses gagne à être complétée par une réflexion sur le statut du mythe, et sur le type de vérité dont il est porteur, qui peut être menée en cours de français avec les éléments de critique littéraire15.

    19De fait, les programmes du collège engagent à ce type de lecture, en mettant la Genèse en relation avec d’autres récits de création. Lire la Bible comme une collection de mythes permet de prendre connaissance du contenu des textes sans leur conférer de vérité ni historique (Moïse a existé, la mer Rouge s’est ouverte), ni théologique (Jésus, fils de Dieu, est mort en rémission de nos péchés et est ressuscité), sans néanmoins renvoyer le corpus biblique à une écriture purement littéraire et fictionnelle : une porte est laissée ouverte à la valeur anthropologique des récits bibliques, dans une perspective culturelle et comparatiste. Cela ne va pas sans susciter des critiques et des doutes. Des critiques parce que cette réduction de la Bible au mythe en gomme les spécificités – la constitution d’un canon, les usages liturgiques, la place du texte dans la formation du dogme et des pratiques religieuses disparaissent d’une lecture mythique. Des doutes, émanant parfois du corps enseignant qui peut craindre de heurter les sensibilités religieuses en dépossédant les textes de leur valeur sacrée16. En outre, cette réception de la Bible comme collection de mythes reste relativement propre à l’enseignement des lettres, et tend à gommer l’approche historique qui replace les textes bibliques dans leur contexte, qu’appelle de ses vœux Thomas Römer dans sa leçon inaugurale au Collège de France :

    Pour parer à ces aberrations et pour l’intelligence de notre culture, une formation solide en Bible paraît plus que nécessaire, que cela soit au niveau scolaire, universitaire ou dans le domaine de la culture en général. Pour ce faire, on ne peut se contenter de résumer le contenu des grands récits bibliques ou de s’émerveiller devant la beauté de certains textes poétiques : la Bible doit être examinée dans une perspective historique17.

    20Si cette perspective historique est fondamentale, s’il s’agit d’enseigner l’histoire des religions, son implémentation dans l’histoire littéraire ne va pas sans encombre, notamment dans le secondaire, où la conception extrêmement dense des programmes ne donne pas aux professeurs de français le temps nécessaire à la reconstitution de l’émergence des textes bibliques dans leur contexte culturel et historique.

    21D’un autre côté, la concentration sur la réception des textes bibliques comme mythe tend à restreindre également la portée de l’analyse littéraire, en restreignant la possibilité d’une étude stylistique des textes. L’interférence des traductions est ici sans doute capitale. Du côté didactique d’abord : on n’enseigne pas un texte traduit de la même façon que l’on enseigne un texte en langue originale, du moins en principe. Du côté des traductions elles-mêmes ensuite, qui tendent, sauf exception, telle la Bible, nouvelle traduction « des écrivains » que j’ai déjà évoquée, à écraser la diversité de styles dans la Bible elle-même. De fait, la réflexion sur le style biblique, les styles bibliques, ou les styles dans la Bible, émane davantage des biblistes que des littéraires, qui tendent à se concentrer sur les réceptions littéraires du texte biblique, davantage que sur les propriétés stylistiques intrinsèques du corpus biblique.

    Du côté des biblistes et des théologiens : la variation des méthodes de lecture

    22Il y a quelque chose de vain à esquisser un panorama des travaux consacrés par les biblistes et théologiens aux méthodes de lecture de la Bible. Les lignes qui suivent sont nécessairement très incomplètes et ne visent qu’à montrer une chose : la pluralité des méthodes de lectures de la Bible, même confessantes. Autrement dit, il s’agit de le rappeler fermement : l’étude de la Bible, y compris dans l’ambitus confessionnel des études de théologie juive ou chrétienne, ne présuppose jamais de fondamentalisme se limitant à une lecture littérale des textes. Au contraire, la question de savoir comment lire se pose avec une acuité particulièrement frappante pour le corpus biblique, alors qu’à ma connaissance, on ne croule pas sous les ouvrages portant sur « comment lire les romans » ou « comment lire Shakespeare » – c’est peut-être un tort, car la lecture ne va jamais de soi. Quoi qu’il en soit, existent de multiples publications pour accompagner la lecture de la Bible, dans des contextes divers : chrétien œcuménique s’adressant aux fidèles dans le cas de Jean-Pierre Bagot et Jean-Claude Dubs18 ; dans une perspective de théologie chrétienne plus universitaire chez Claude Coulot19, ou, dans une optique encore différente, chez Marc Zwi Brettler20, une volonté d’offrir une introduction juive aux textes bibliques perçus dans leur contexte historique, autrement dit d’accompagner une lecture linéaire des textes par les apports de l’exégèse historico-critique. Ce qui s’illustre dans tous ces exemples – la liste est loin d’être exhaustive – c’est la mise en place d’une pluralité de lectures possibles, que ce soit dans l’ordre des lectures ou dans les interprétations à en faire, qui ne se résout en tout cas jamais à une lecture fondamentaliste.

    23La modélisation très ancienne de quatre sens de l’Écriture, aussi bien dans le judaïsme que dans le christianisme21 qui en hérite, montre déjà la façon qu’ont les traditions religieuses de jouer avec la lettre et ses interprétations. Cette structure quadripartite des lectures de la Bible concerne cependant davantage la visée des interprétations22 que leur méthode, et les épistémologies dans lesquelles s’inscrivent ces méthodes. Mais le fait est que les lectures de la Bible sont aussi plurielles parce qu’elles appartiennent à des épistémologies différentes. Je citerai à cet effet deux exemples tirés de la tradition catholique contemporaine. Le premier est celui de la tension entre « Bible et théologie », c’est-à-dire entre « exégètes et dogmaticiens », que connaissent bien les théologiens, et qu’expose dans l’introduction de son essai Bible oblige23 le théologien catholique Benoît Bourgine. En visant à réconcilier exégèse et dogmatique, soit pour caricaturer une lecture « myope » de la Bible qui risque de se perdre dans d’infimes détails et une lecture « presbyte » qui vise au-delà des textes et au risque de les instrumentaliser la construction d’un système dogmatique, Bourgine reconnaît et expose le fossé qui potentiellement sépare exégèse et dogmatique – et dont les personnes qui ne sont pas théologiennes sont souvent bien peu conscientes, en partant du principe erroné que la théologie repose sur une lecture littérale, fondamentaliste de la Bible.

    24En réalité, les méthodes de lectures opérées à l’intérieur même de la théologie catholique sont encore bien plus diverses que l’opposition binaire que je viens de schématiser. En 1994, la Commission biblique pontificale fait paraître un document intitulé Interprétation de la Bible dans l’Église24. La Commission, après avoir reposé le point de dogme selon lequel « La Parole de Dieu s’exprime dans un langage humain », et retracé les principales encycliques qui ont préconisé une approche de plus en plus scientifique de l’exégèse, examine six familles de méthodes de lecture. La première, la méthode historico-critique « demeure la méthode indispensable. Mais elle doit s’efforcer de rester objective, libre de tout système philosophique, et elle doit inclure une analyse synchronique des textes, car c’est bien le texte final qui est l’expression ultime de la Parole de Dieu ». Viennent en second les « nouvelles méthodes », héritées de la critique littéraire et du structuralisme : l’analyse rhétorique, l’analyse narrative, l’analyse sémiotique ou structuraliste. Ensuite, en troisième, l’approche par la Tradition, qui inclut les traditions d’interprétation du judaïsme. En quatrième, les apports des sciences humaines : information socio-historique, anthropologie culturelle, psychologie et psychanalyse. En cinquième, deux courants de pensée militants : les théologies de la libération et herméneutique biblique féministe, dont il est spécifié qu’« il ne s’agit pas d’une méthode nouvelle, mais d’une attention particulière accordée à de nouveaux critères d’investigation qui ne doit pas se transformer en parti pris systématique ». En dernier lieu la lecture fondamentaliste, mise à distance par tout ce qui précède et qui lui est préférée.

    25Je m’attarde sur ce document de la Commission biblique pontificale parce qu’il a eu des retombées nombreuses en termes de publication d’articles et ouvrages réfléchissant aux méthodes de lecture de la Bible en milieu catholique. L’ouvrage dirigé par Claude Coulot, Exégèse et herméneutique. Comment lire la Bible25 ? est un exemple de déclinaison des diverses méthodes de lecture à différents textes bibliques, une réflexion étant en outre posée par Jean-Marie Heinrich, qui s’interroge à l’aide de l’exemple de la Lettre aux hébreux sur ce que peut être une « lecture laïque d’une lettre ». Un autre exemple dans la sphère pédagogique est, dans l’enseignement secondaire belge, l’application de cette même liste de méthodes de lecture en cours de religion catholique : la déclinaison des méthodes est aussi bien présente dans les programmes du secondaire que dans les manuels développés pour servir de support au cours26. Le cas belge est du reste intéressant dans la mesure où, la Bible étant étudiée en cours de religion, dans une optique confessionnelle, et non en cours de français ou d’histoire, l’enseignement de la Bible présuppose Dieu, mais pour autant adopte des méthodes de lecture à l’opposé du fondamentalisme, et en un sens bien plus variées que ce qui s’opère dans les classes de sixième en France. J’y reviendrai dans le chapitre cinq.

    Entre théologie et littérature : lire la Bible au prisme des méthodes littéraires

    26Aux confins de la littérature et des sciences bibliques, les quatre dernières décennies ont vu la publication d’ouvrages scientifiques qui ont postulé d’emblée une lecture littéraire de la Bible. Pour une part, il s’agit d’interroger la réception littéraire du corpus biblique.

    27En 1981 paraît un ouvrage majeur de Northrop Frye, The Great Code27, dans lequel l’auteur aborde la Bible d’un point de vue littéraire, en sa qualité d’enseignant-chercheur en littérature et théorie littéraire, l’auteur ayant par ailleurs suivi un cursus de théologie et étant pasteur de l’Église unie du Canada. Le postulat sur lequel repose le titre du livre est que la Bible est, pour l’Occident chrétien du moins, le « Grand code de l’art », à savoir la matrice langagière, symbolique, narrative, qui a nourri aussi bien la littérature profane que les arts plastiques. En préliminaire à cette thèse, Frye soutient que le fonctionnement même du corpus biblique est poétique – c’est-à-dire non primordialement informatif ou législatif. Dans le même temps, Robert Alter, professeur d’hébreu et de littérature comparée à Berkeley, publie en 1981 The Art of Biblical Narrative28, en 1985 The Art of Biblical Poetry29, en 1987 avec Frank Kermode The Literary Guide to the Bible30. Au contraire du travail de Frye, il s’agit dans les ouvrages d’Alter d’appliquer des grilles d’analyse littéraire au texte même de la Bible, sans projeter l’analyse vers le développement de la littérature profane. Les ouvrages de Frye et d’Alter, qui continuent à faire autorité malgré le temps, ont inspiré aux États-Unis de multiples cours de Bible as literature, assurés par des enseignants et enseignantes de littérature – le cas d’Alter lui-même, à la fois bibliste et comparatiste, est intéressant en ce qu’il montre qu’il est possible, dans l’enseignement supérieur américain, de ne pas choisir son camp entre Bible et littérature. La production d’essais et de manuels allant dans cette direction se poursuit, comme en témoigne par exemple l’excellente synthèse de Tod Linafelt, The Bible as Literature, parue en 201631, qui engage à la fois une réflexion sur les qualités littéraires de la Bible, mais aussi sur la définition même de la littérature, prouvant ainsi la façon dont l’exemple de la Bible engage de façon spéculaire une réflexion bien au-delà du corpus biblique.

    28Les travaux de Frye comme d’Alter ont eu une bonne réception en France, où ils ont été, pour ceux que j’ai cités du moins, traduits à une vitesse variable. Du côté des littéraires, ce sont en bonne part les comparatistes qui se sont emparés de la question des réceptions littéraires de la Bible. Anne-Marie Pelletier, autrice d’une thèse magistrale sur les Lectures du Cantique des cantiques32 publie quelques années plus tard Lectures bibliques. Aux sources de la culture occidentale33, qui articule une présentation des enjeux culturels et littéraires des livres ou passages abordés en s’appuyant sur la citation de larges extraits du texte, dans la traduction de la Bible de Jérusalem (édition Cerf 1973), et des encarts pointant vers quelques exemples de réception voire de textes mettant en exergue les mêmes interrogations. Ainsi le chapitre « Job ou le mystère de la souffrance innocente » se termine-t-il sur un encart présentant un extrait de Tous ceux qui tombent de Samuel Beckett. L’ouvrage prend sa source dans l’expérience d’enseignement de la littérature comparée de son autrice, qui constate l’incapacité de nombreux étudiants et étudiantes à manœuvrer parmi les références bibliques. En proposant des « lectures bibliques » qui échappent aux méthodes habituelles de l’exégèse historico-critique qui apportent des garanties de scientificité, elle est consciente de naviguer en eaux troubles, comme le montrent ces lignes qui expriment une prudence à laquelle les auteurs américains cités plus haut ne se sentaient pas obligés :

    Il ne va pas de soi en effet, au débouché de l’histoire qui est la nôtre, de prétendre à une lecture culturelle de la Bible. Ne serait-ce que parce que celle-ci n’a jamais vraiment été pratiquée, au sens où nous pouvons l’entendre aujourd’hui. Soit que pendant des siècles la Bible ait été lue sur un mode exclusivement confessionnel, dans le cadre du judaïsme ou des confessions chrétiennes. Soit que, à partir de l’époque classique, elle ait fait l’objet de lectures historiques et critiques confinées à des cercles restreints de spécialistes, tandis que se perpétuait une connaissance ambiante et collective, et que s’installait une méfiance résolue de la pensée laïque à son égard. L’entreprise à laquelle nous prétendons a forcément un caractère un peu expérimental34.

    29Vingt ans plus tard, et émanant une nouvelle fois d’une comparatiste de Nanterre, la colossale somme dirigée par Sylvie Parizet, La Bible dans les littératures du monde35 publiée en 2016 en deux forts volumes se présente comme une encyclopédie dont les entrées renvoient aussi bien à des personnages et motifs bibliques (Abraham, Anges) qu’à des écrivains et écrivaines (Borges, Darwich) ou à des aires éditoriales (littérature d’enfance et de jeunesse). Il ne s’agit pas cette fois de défendre la possibilité d’une lecture littéraire de la Bible, mais de proposer un outil afin de pouvoir repérer et comprendre le poids de la Bible dans la littérature mondiale. Singulièrement, les sources des citations bibliques en langue française ne sont pas explicitées systématiquement : chaque contributeur a été libre de se référer à la version de son choix, ce qui dans le fond contribue à montrer en creux à quel point il n’y a pas une Bible, dès lors que l’on traduit – et même dès que l’on édite ! – mais des Bibles, des versions de la Bible.

    Lecture de la Bible et intention de l’auteur

    30Dans l’introduction à son volume de la collection « Corpus » sur Le Lecteur, Nathalie Piégay-Gros explicite le lien déjà opéré par Barthes : « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur » :

    Cette attention considérable portée au lecteur est le revers de la dévalorisation qu’a subie l’auteur, et, au premier chef, « l’intention » de celui-ci. Ce qu’il veut dire n’importe pas ; seul importe ce que le lecteur peut trouver à lire dans le texte : « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur », écrit ainsi Barthes, après avoir rappelé que, si tout texte est « fait d’écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogues, en parodie, en contestation […] », ce n’est pas l’auteur mais le lecteur qui peut en opérer36.

    31La naissance du lecteur, dans la critique structuraliste, se paye de la mort de l’auteur, dans le sens où l’analyse des pratiques de lecture littéraires déplace le lieu et le moment de la construction du sens : plutôt que de le supposer insufflé dans l’œuvre par la volonté explicite de son auteur ou autrice, le sens de l’œuvre se construit ou en tout cas se révèle par l’action actualisante du lecteur ou de la lectrice qui active des potentialités du texte, conscientes ou non pour l’auteur ou l’autrice. Il serait dès lors insensé de chercher à fonder la légitimité de la lecture sur le respect des intentions de l’auteur ou autrice, qui peut être dépassé par le fonctionnement du texte qu’il ou elle a produit.

    32Dans le cas du corpus biblique, la question des intentions de l’auteur se déploie de façon singulière. La Commission biblique pontificale, dans son document Interprétation de la Bible dans l’Église, montre bien qu’au sein de l’Église catholique même, le bouleversement structuraliste se fait sentir, dans la pratique de méthodes de lectures variant selon les situations des lecteurs et lectrices, et selon le regard qu’ils et elles souhaitent jeter sur le corpus biblique. Pourtant, le statut de la Bible demande à reconsidérer la question de l’auteur sous un jour particulier.

    33Si on lit, si on traduit la Bible comme un texte littéraire, on peut faire abstraction de la recherche des intentions de l’auteur et se fonder sur la seule textualité, qu’elle soit passée au crible de la méthode historico-critique diachronique, ou lue en synchronie. De ce point de vue, le corpus biblique n’échappe pas à la productivité des lectures anachroniques : par exemple, les lectures au prisme des études de genre ou des études queer n’ont évidemment pas été anticipées par des rédacteurs bibliques (voire peut-être des rédactrices ?) qui appartenaient à des sociétés patriarcales ; pour autant, elles ne manquent pas d’effets très concrets, jusque dans la pastorale37 ; l’anachronisme ou plutôt l’uchronisme de ces lectures imprévues par les rédacteurs ou rédactrices humains de la Bible n’en fait pas pour autant des lectures insensées.

    34Mais le corpus biblique a ceci de spécifique que, dans un contexte confessionnel ou croyant, il est perçu comme réceptacle d’une parole divine inspirant des auteurs et autrices humains. L’auctorialité de la Bible pose question d’emblée, avant même que la multiplicité des traductions vernaculaires ne jette un voile supplémentaire de trouble sur sa transmission. D’une part, les auteurs voire autrices38 réels du corpus biblique, en tout cas pour la Bible hébraïque, ne nous sont pas connus. Comment retracer l’intention de l’auteur ou autrice du Cantique des cantiques, dont on sait que l’attribution à Salomon est une convention, si l’on ne sait rien de lui ou elle ? Comment retracer l’intention des auteurs et autrices de la Genèse quand on sait que ce livre multiplie et compile des sources qui font exploser l’idée même de l’auctorialité du texte, qui tel qu’il est reçu, se présente d’emblée comme un palimpseste ? D’autre part, si l’on considère le corpus comme divinement inspiré, alors il y a tout de même intention – mais au-delà des scripteurs humains qui ont produit les textes. Une lecture confessante de la Bible qui reçoit le corpus biblique comme texte sacré, réceptacle de la parole de Dieu, peut à la limite évacuer l’auteur (considéré ici comme le scripteur qui produit le texte), mais pas le message, sinon de l’auteur, du moins du divin inspirateur. La nature divine (incréée, omnisciente, éternelle, anhistorique) de l’énonciateur divin bouscule fondamentalement la question des conditions de délivrance du message du texte. Dans le cas des auteurs et autrices humains historiques, à l’entendement limité, le sens du texte peut dépasser les intentions de celui ou celle qui l’a élaboré. Or, une lecture confessante de la Bible suppose une instance divine dont le message s’incarne dans le langage précaire des hommes et des femmes, mais qui n’est pas réduite à ce langage. Autrement dit, le message biblique n’est pas immanent aux textes bibliques, mais le transcende. On peut donc à la fois souhaiter comprendre les intentions de l’auteur ou de l’inspirateur divin, et postuler que le message s’adresse à toutes et tous, dans toutes les langues, à toutes les époques, et donc supposer valides les lectures anachroniques. Du reste, le christianisme, dans sa pratique de la recherche du sens typologique, est coutumier de l’anachronisme, en faisant de l’Ancien testament un plagiat par anticipation du Nouveau, pour reprendre les termes de Pierre Bayard. En d’autres termes, le corpus biblique lu au sein des traditions religieuses se prête absolument à la théorie postmoderne.

    35Les différentes positions des traducteurs et traductrices sur le vaste spectre des traditions de lecture témoignent de la variété des lectures possibles selon que l’accent est mis sur la textualité du texte reçu (d’où des traductions littéraires ou poétiques dont celles de Meschonnic sont peut-être l’exemple le plus frappant), sur les conditions de production du texte dans son Sitz im Leben39 (qui donneront lieu aux travaux philologiques), ou sur le message divin porteur du plan de Dieu pour les hommes et les femmes (on pensera alors par exemple aux traductions de Nida qui favorisent l’esprit sur la lettre du texte.) La diversité extrême des modes de traduction de la Bible doit aussi être envisagée au prisme de la diversité des approches du texte.

    Lire la Bible en traduction : quelles médiations ?

    36À l’échelle de la pensée de la lecture en traduction, le cas de la Bible a une place spécifique. D’un côté, la pluralité textuelle du corpus biblique, et la variété de ses traductions reste un angle mort pour beaucoup de littéraires, théoriciens et théoriciennes non-biblistes qui la citent, comme le montrait l’exemple de Vincent Jouve qui ouvrait ce chapitre. D’un autre côté, la médiation des traductions est véritablement pensée et fait l’objet de travaux relativement nombreux de la part des biblistes – là où les spécialistes de Shakespeare ou d’Homère n’ont pas particulièrement, du moins à ma connaissance, produit de guides des traductions de leurs œuvres. Cette conscience des médiations traductives de la Bible repose sur un faisceau de causes : la traductibilité intrinsèque de la Bible elle-même – qui, je le rappelle, est un cas particulier de texte sacré appelant lui-même à sa propre traduction par l’épisode de la Pentecôte – ; l’importance de la Bible dans l’émergence des théories traductives ; la conscience des enjeux (confessionnels, notamment) du choix d’une traduction biblique.

    Un cas d’école : Henri Peña-Ruiz

    37Le philosophe Henri Peña-Ruiz a publié plusieurs ouvrages sur la laïcité, dont il défend une conception stricte qui renvoie la religion à la sphère privée. Dans Qu’est-ce que la laïcité40, dans Dieu et Marianne, il recourt à des citations bibliques relativement abondantes, par lesquelles il entend critiquer les religions en montrant les contradictions de leurs textes saints. Dans Dieu et Marianne, après avoir discuté de Luc, 15,23 (le « contrains-les d’entrer » du Christ, que Peña-Ruiz comprend comme contradictoire avec « la loi d’amour […] qui implique respect de l’autre en tant qu’autre41 »), il évoque un passage de l’Exode dans lequel il discerne le potentiel violent des ordres divins :

    Que l’on songe par exemple au terrible passage de l’Ancien Testament relatant l’apostasie d’Israël, et plus précisément la réaction de Moïse, à son retour du mont Sinaï, où il a reçu de Yahvé les tables de la loi (Exode, V, 32). En son absence, le peuple s’est adonné au culte du Veau d’or, désespérant de voir revenir Moïse. Seuls, les Lévi ont refusé l’idolâtrie. À l’appel de Moïse, les « tenants de Yahvé » se réunissent autour de lui. Le texte biblique raconte : « Il leur dit : “Ainsi parle Yahvé, le Dieu d’Israël : Ceignez chacun votre épée ! Circulez dans le camp, d’une porte à l’autre, et tuez, qui son frère, qui son ami, et qui son proche !” Les fils de Lévi exécutèrent la consigne de Moïse et, ce jour-là, environ trois mille hommes du peuple perdirent la vie. Moïse dit : “Vous vous êtes aujourd’hui conféré l’investiture comme prêtres de Yahvé, qui au prix de son fils, qui au prix de son frère, de sorte qu’il vous donne aujourd’hui la bénédiction42”. »

    38Cet usage de la référence biblique m’intéresse à plusieurs titres. D’abord parce que le verset est mal numéroté : la citation qui figure ici en italique ne se trouve pas en Exode, 5,32 (ce verset n’existe pas, le chapitre 5 n’ayant que 22 versets), mais en Exode, 32, 26-29. Ensuite, parce que Peña-Ruiz ne précise pas quelle traduction il utilise. Cet escamotage de la médiation traductive, relativement fréquente dans les travaux de recherche43, est tout de même fâcheux quand l’auteur souhaite s’appuyer sur les textes sacrés pour en montrer la contradiction. Mais dans le même temps, c’est révélateur, d’abord d’une lecture plus littéraliste que celle-là même des religieux : l’auteur peine à penser la contradiction biblique, parce qu’il semble présupposer que la Bible se doit d’être un corpus prescriptif univoque, ce qu’elle n’a pas prétention à être. Révélateur ensuite d’une forme d’essentialisation de la Bible, qui en nie la pluralité : de traductions, de canons, de réceptions, etc.

    39On peut tout de même se demander : quelle Bible a utilisée Peña-Ruiz ? C’est là que l’enquête achoppe dans un premier temps. Les caractéristiques de la citation permettent déjà de cibler son orientation : l’utilisation de « Yahvé » pour traduire le tétragramme nous oriente vers une traduction catholique faite depuis l’hébreu à partir de 1950 approximativement (à ma connaissance, la Bible de Jérusalem est la première à systématiser « Yahvé »). Un copier-coller de la citation biblique passé au crible des comparateurs de traduction ne donne que des versions approchantes44. En revanche, l’utilisation des moteurs de recherche nous fait trouver a minima trois publications qui utilisent verbatim cette citation. Il s’agit, par ordre chronologique, d’un ouvrage de Myriam Revault d’Allonnes45 dans lequel la philosophe, spécialiste de la Terreur, établit un lien entre Révolution et massacre des idolâtres ; d’un article de Vincent Descombes46 ; d’un billet de blog de Nadia Geerts, « militante belge laïque, féministe et antiraciste qui pense volontiers à contre-courant47 ». Dans aucun de ces trois textes, la source de la traduction n’est explicitée. Le premier ouvrage est antérieur à Dieu et Marianne, les deux textes suivants lui sont postérieurs ; en revanche Descombes s’appuie pour commenter le passage de l’Exode sur les travaux de Lacan (Écrits, 1966). J’avoue ne pas avoir pris le temps de remonter à Lacan. Tout ceci ne nous apprend pas où Peña-Ruiz a trouvé la traduction qu’il utilise. Pour finir, c’est une ultime tentative dans Google Books qui me fait enfin tomber sur un ouvrage citant et ce passage, et ses sources. Pierre Cazalas, auteur en 2021 d’un ouvrage autoédité intitulé Le Côté obscur de la Loi divine dans la Bible et le Coran48, cite ses sources comme il faudrait toujours le faire : « On utilisera, pour l’Ancien Testament les traductions et les notes de l’École biblique et archéologique de Jérusalem (éditions du Cerf de 1961 et 2011), pour le Nouveau celles de la Traduction Œcuménique de la Bible ». Une consultation en bibliothèque de l’édition de 1961 de la Bible de Jérusalem me confirme que c’est bien de cette version qu’est issue la citation. Par ricochet, cela permet de situer l’origine des citations dans les livres et articles évoqués plus haut. Du reste, il est intéressant de voir la prévalence de la citation de ces quelques versets dans des ouvrages d’orientations très variées. On apprend au passage une chose : la pluralité textuelle de la Bible va se nicher même au-delà des Bibles. « La Bible de Jérusalem », la TOB, ce n’est pas le même texte dans les éditions qui se suivent et ne se ressemblent ni dans l’objet Bible, en fonction des usages auxquels l’exemplaire est destiné, ni dans le mot à mot du texte : mon édition de la Bible de Jérusalem n’a pas le même verbatim que celle de Peña-Ruiz.

    40Je constaterai pour finir que le très laïc Peña-Ruiz cite une édition catholique. Non que le catholicisme de la Bible de Jérusalem déforme la traduction, mais de la part d’un scrutateur si scrupuleux des religions, on aurait pu attendre un scrupule laïc plus développé et le recours à une bible non confessionnelle.

    Les théories traductives à l’épreuve de la Bible

    41La Bible a été tôt et massivement traduite. Sa traduction s’est accompagnée, comme souvent dans l’histoire des traductions, de propos métatraductifs visant à justifier les choix des traducteurs. L’importance historique des traductions bibliques a souvent donné à ces propos une aura fondatrice dans le discours sur les traductions.

    42Le corpus biblique chrétien a la particularité, déjà évoquée rapidement plus haut, d’appeler lui-même à sa propre traduction, ou du moins de légitimer le passage du canon biblique en d’autres langues que celles de sa fixation. L’épisode de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres narre comment des langues de feu descendent sur les Apôtres réunis, qui se mettent à « parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer » (Actes 2,4 ; je cite la traduction de Segond), si bien que, dans les personnes de toutes nations réunies à Jérusalem, « chacun les entendait parler dans sa propre langue » (Actes 2,6). Aux versets 22 et suivants, Pierre prêche l’avènement et le message du Christ ; les personnes présentes se repentent et se convertissent. L’épisode est fondamental, parce qu’il implique que la Parole de Dieu n’est pas consubstantielle à la langue qui l’annonce ; qu’elle sait s’incarner dans toutes les langues ; que l’Esprit insuffle dans les Apôtres le don de l’annoncer. C’est le système biblique lui-même qui légitime la traduction – et, dans un premier temps, le prêche dans toutes les langues.

    43Le livre du Siracide, ou Ecclésiastique, fait partie dans le canon catholique des livres deutérocanoniques. Le canon juif ne l’a pas retenu, et dans les Bibles catholiques, on le traduit depuis sa traduction grecque incluse dans la Bible des Septante. Le texte hébreu en a désormais été retrouvé dans la geniza du Caire et à Qumran. Subséquemment, il est traduit dans les Bibles catholiques et non dans les protestantes. Son prologue a l’intérêt de présenter un autre exemple intrabiblique de propos sur la traduction, qui contraste fortement avec l’épisode de la Pentecôte, puisqu’il manifeste la perplexité du traducteur grec devant la tâche qu’il doit accomplir. Ce dernier présente le livre comme émanant de « [s]on aïeul Jésus [qui] en est venu, lui aussi, à écrire quelque chose sur des sujets d’enseignement et de sagesse ». Il ne s’agit pas ici de Jésus de Nazareth, mais d’un sage juif, Jésus ben Sira – d’où « Siracide ». Or le traducteur est bel et bien conscient de la difficulté de sa tâche puisqu’il interpelle son lecteur ainsi :

    Vous êtes donc invités à en faire la lecture avec une bienveillante attention et à vous montrer indulgents là où, en dépit de nos efforts d’interprétation, nous pourrions sembler avoir échoué à rendre quelque expression ; c’est qu’en effet il n’y a pas d’équivalence entre des choses exprimées ordinairement en hébreu et leur traduction dans une autre langue49.

    44La remarque du traducteur grec, pour être absolument commune – quel traducteur, quelle traductrice de l’hébreu n’a pas sué devant la difficulté de prendre en compte les binyanim hébreux ou la densité de sens d’un terme comme nephesh – ne manque pas de sel si l’on considère qu’elle est incluse dans la traduction de la Septante, qui est elle-même auréolée d’un mythe traductif. Rassemblés par le Pharaon Ptolémée II pour produire une traduction de la Bible hébraïque en grec, soixante-douze traducteurs auraient chacun produit une version rigoureusement identique, signe éclatant de la manifestation de l’Esprit.

    45Préparée en milieu juif – il n’est sans doute pas inutile de rappeler que le traducteur du Siracide cité ci-dessus est juif, et travaille avant la naissance du Christ et avant la rédaction des Actes des Apôtres – la Septante a eu une réception fondamentale en milieu chrétien. D’abord, c’est la version qu’ont en tête les rédacteurs du Nouveau Testament en grec. Ensuite, elle est le vecteur de l’introduction dans le canon orthodoxe et catholique de livres (le Siracide, la Sagesse, Judith, Tobie, etc.) qui n’ont pas été retenus dans le canon juif. Enfin, elle met en place la meilleure justification de la traduction qui soit : l’intervention de l’Esprit, qui arrache la traduction au royaume des conjectures humaines, trop humaines. Au ive siècle, à la demande du pape Damase, Jérôme de Stridon prépare la traduction latine qui deviendra la Vulgate et qui s’impose rapidement comme version de référence du Catholicisme ; plus de dix siècles plus tard, lorsque la Réforme retourne aux originaux hébreu et grec, c’est cette même affirmation de l’inspiration de Jérôme qui permet au Concile de Trente de déclarer la Vulgate seule version « authentique » et donc de référence dans le catholicisme.

    46Les propos des traducteurs en marge des Bibles confessionnelles en langue vernaculaire sont eux-mêmes pétris d’appel à l’Esprit, qui témoignent autant d’une conscience des traducteurs de faire œuvre de foi, que de l’argument d’autorité légitimant leur entreprise. Jérôme distinguait ainsi la traduction des textes sacrés de celle des textes profanes :

    sauf dans les Saintes Écritures, où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot, mais une idée par une idée que j’exprime50.

    47Dans sa lignée, les traducteurs de la Bible tendent, à toutes les époques, à viser la traduction la plus littérale possible, nécessaire s’il s’agit de traduire la parole divine. On lit ainsi dans l’« Avertissement » de la Bible de Port-Royal dans l’édition intégrale de 1700 :

    Comme la traduction de l’Ecriture sainte est un ouvrage qui demande la dernière exactitude, on a tâché dans cette nouvelle édition de profiter des avis que différentes personnes ont donnez pour la rendre encore plus littérale & plus exacte. Et l’on est bien asseuré qu’on suit en cela l’esprit de l’autheur célébre, à qui Dieu avoit mis dans le cœur d’entreprendre ce travail immense de la traduction & de l’explication de la Bible. […]

    C’est ce qu’on a toujours eu devant les yeux en traduisant & en expliquant la sainte Ecriture ; puique si des hommes qui parlent à d’autres hommes, au nom des Princes de qui ils sont deputez, ont un si grand soin de ne rien dire que ce que portent leurs instructions ; il est bien d’une autre importance de prendre garde de ne faire parler Dieu que comme il a lui-même parlé, & de ne lui pas attribuer un langage humain51.

    48Le bilan de ce que la traduction de la Bible a apporté à la théorie de la traduction demanderait des volumes entiers, ce qui n’est pas l’objet du présent travail. Je terminerai cependant ce bien trop rapide survol pour évoquer deux cas contemporains de développement de théories traductives à partir de la pratique de la traduction de la Bible. Le premier est celui d’Eugene A. Nida, qui fonde sa théorie de l’équivalence dynamique sur la pratique de la traduction biblique dans le cadre des missions. Nida s’inscrit dans le prolongement des pratiques confessionnelles de la traduction biblique : ardent chrétien lui-même, il partage avec les traducteurs de Port-Royal la croyance dans l’inspiration de la Bible, conçue comme dépositaire de la parole divine. Pourtant c’est précisément cette adhésion au « message » divin qui le pousse à s’opposer à un littéralisme qui serait défini comme un mot-à-mot : ce qui importe pour lui, c’est la réception du message divin par le public le plus vaste possible, la lettre du texte étant comme l’écorce du fruit qui contient la graine, pour reprendre une autre métaphore éculée de la traduction. C’est là la position cibliste par excellence.

    49À l’opposé, Henri Meschonnic développe largement sa « poétique du traduire52 » à l’aune de sa pratique de la traduction de la Bible hébraïque, ou plutôt de certains livres de la Bible hébraïque53, qu’il appuie sur une écoute de la structure rythmique du texte, en contraste radical avec, pourra-t-on dire expéditivement, les habitudes chrétiennes de traduction de la Bible centrées sur le message plus que sur la lettre. Si l’heure de gloire de Meschonnic semble avoir passé, puisqu’il me semble qu’il est bien moins cité désormais, son influence sur une certaine traduction biblique francophone me semble indéniable, en sous-main : en jetant plusieurs pavés dans la mare (avec, notamment, Un coup de Bible dans la philosophie54) il a enclenché une remise en question de traductions fondées principalement sur le sens, et porté les traducteurs à réévaluer les grilles de lecture génériques appliquées à la Bible. Selon Meschonnic, en effet, la distinction entre prose et poésie dans la Bible est nulle et non avenue, dans la mesure où les divers livres bibliques sont, dans l’édition massorétique du texte hébreu du moins, parcourus de la même rythmique des te‘amim hébreux, des accents permettant à la fois la cantillation et l’articulation syntaxique du texte. En réalité, la Bible elle-même distingue des textes poétiques ou chantés (les Psaumes, le Cantique, etc.) du reste des textes ; l’utilisation morphosyntaxique de la coordination dans le récit (le wayyiqtol) singularise également les textes narratifs. On peut donc sinon réfuter du moins tempérer les positions comme toujours très tranchées de Meschonnic. En revanche, là où son apport est décisif, c’est dans la critique qu’il fait de l’adéquation poésie = vers et récit = prose, qui n’est pas valable pour le texte hébreu qui ne connaît pas le vers, et qui est pourtant adoptée dans la traduction biblique de façon courante. J’y reviens dans le chapitre quatre.

    50La traduction de la Bible, nouvelle traduction dite « des écrivains » doit à mon sens beaucoup à Henri Meschonnic, notamment dans la prise en compte des te‘amim, ces accents rhythmiques et syntaxiques qui organisent le verset dans la tradition massorétique55 – si j’en crois du moins la traduction du Cantique des cantiques par Olivier Cadiot et Michel Berder, où les principaux te‘amim disjonctifs sont rendus par des alinéas, voire des sauts de ligne.

    Une particularité du corpus biblique : les guides des traductions

    51La Bible dans le monde est majoritairement lue en traduction ; les diverses branches du christianisme n’attendent pas des fidèles qu’ils et elles en maîtrisent les langues sources. La connaissance de l’hébreu reste un enjeu de la formation religieuse juive mais le recours aux traductions pour comprendre les textes est important. En dehors des usages confessionnels des textes, notamment dans l’enseignement secondaire et supérieur, c’est dans les traductions que l’on lit la Bible. Or, l’enjeu du choix de la traduction n’est pas anodin en contexte biblique. Quand un enseignant ou une enseignante qui veut mettre Hamlet au programme d’un cours s’interroge sur la « meilleure traduction » à faire lire aux étudiants et étudiantes, le choix repose sur des critères linguistiques et littéraires : il faudra choisir de préférence une version exacte et dont les choix poétiques permettent d’approcher l’écriture de Shakespeare ; ou au contraire, on étudiera une version historique éloignée du texte de départ, mais intéressante parce qu’elle représente une étape de l’histoire littéraire. Dans le cas de la Bible, à ces questions d’exactitude philologique et de choix poétiques s’ajoute la question des usages religieux, des orientations confessionnelles des traductions. Les biblistes, enseignants et enseignantes de religion en sont les premiers préoccupés, dans la mesure où plus que les littéraires encore, ils et elles sont conscients des usages de la Bible – ou des Bibles.

    52Ainsi, les traductions de la Bible ont donné lieu à plusieurs ouvrages visant à en apprivoiser la pluralité, comme par exemple Lire la Bible en traduction de Jean-Marc Babut56, ou encore Lire la Bible en français. Guide des traductions courantes de Jean-Marie Auwers57. Roland Meynet, quant à lui, publie un usuel intitulé Lire la Bible58, dans lequel il sacrifie au rituel de panorama des traductions courantes avant d’en venir au cœur du propos, l’analyse rhétorique de la Bible. Le phénomène est particulier : s’il existe maintenant de nombreuses monographies sur l’histoire et la pluralité des traductions d’ouvrages importants59, il s’agit plus d’en examiner la diversité que de guider les lecteurs dans le massif des traductions. La complexité des usages et des publics de la Bible explique la nécessité d’ouvrages qui ne se contentent pas de détailler le fonctionnement et l’historicité des traductions, mais qui, dans une certaine mesure, en indiquent les usages.

    53Cet examen des traductions existantes ne va pas, chez Jean-Marc Babut du moins, sans un sacrifice aux déplorations traditionnelles sur la traduction :

    Quelle que soit la qualité – quelles que soient les qualités – de notre version favorite (car elle en a, malgré ce qu’on a pu croire à la lecture des pages précédentes), il faut s’y résigner : elle n’est qu’une traduction. C’est dire qu’elle ne rend qu’une partie du texte hébreu ou grec qu’elle cherche à mettre à la portée de ses lecteurs. Nos meilleures traductions restent inéluctablement partielles… et partiales.

    Il faut se faire une raison : on l’a dit, traduire implique inévitablement des choix. Or qui dit choix dit appauvrissement. La principale infirmité des versions bibliques, c’est qu’elles sont inévitablement partielles60.

    54Il serait évidemment difficile d’objecter à Babut que le lecteur de la Bible peut, lisant une bible qui est, de fait, une traduction limitée par les choix de son ou ses traducteurs, estimer avoir lu la Bible. Pourtant la multiplication même des traductions permet d’illustrer la pluralité des facettes de la Bible. Le même Babut écrit ainsi plus loin :

    Les Églises chrétiennes traduisent et diffusent la Bible en premier lieu pour son message. Ce qui est donc prioritaire pour elles, c’est le sens. Mais il est tout à fait concevable que d’autres considèrent la Bible comme monument culturel, ce qu’elle est d’ailleurs aussi, et prisent davantage une traduction dont la première ambition sera par exemple de rendre justice aux diverses dimensions de son aspect poétique. Les travaux de H. Meschonnic en sont un bon exemple. Le poète y trouve certainement mieux son compte que dans une version traditionnelle61.

    55Jean-Marie Auwers a quant à lui un regard plus positif sur la diversité des versions bibliques :

    La confrontation de deux ou plusieurs Bibles est souvent instructive. Les désaccords entre les traducteurs font ressortir les enjeux d’interprétation. On s’en rend compte, par exemple, en comparant la traduction de l’hymne aux Philippiens dans la Bible de la Pléiade et dans les deux dernières éditions de la Bible de Jérusalem. […] Concrètement, je conseillerais à quiconque souhaite approfondir un texte biblique en vue de l’étude ou de la prédication, d’avoir à sa disposition plusieurs traductions, dont au moins une bible de travail. La confrontation des traductions est une bonne introduction à la lecture critique des textes bibliques62.

    56Auwers rejoint ici le cœur même de la thèse que je souhaite défendre quant à la lecture en traduction : que si l’on ne peut certes que constater que la traduction n’est pas l’original et n’en rend pas toutes les nuances, en revanche chacune est une interprétation du texte source, et est en cela significative d’une première possibilité de réception du texte. Partant de là, la multiplicité des traductions n’est pas tant le signe de l’échec des traducteurs et traductrices, que celui de la productivité du texte source, qui peut supporter plusieurs interprétations divergentes, que ces divergences portent sur des choix poétiques, sémantiques, théologiques, etc. Autrement dit (et cela vaut pour la Bible comme pour tout texte), la multiplication des traductions est un signe tangible de la perpétuation de la vie de l’œuvre63, qui se déploie ici à travers la richesse herméneutique qu’elle contient en elle. Auwers a également, dans une recension qui m’est particulièrement précieuse, apprécié dans la Bible, nouvelle traduction dite « des écrivains » parue chez Bayard en 2001, le fait-même que précisément, en bien des endroits, elle s’écarte des habitudes traductives des versions chrétiennes de la Bible :

    Un effort considérable a été consenti pour sortir du vocabulaire conventionnel. Par la disgrâce qui veut que le succès amollisse, les mots de la Bible ont mal résisté à l’usure du temps. Les traducteurs ont cherché des mots nouveaux pour le livre le plus lu. Ainsi, l’arche de Noé devient sa « boîte64 ».

    57Est-il surprenant de trouver un éloge de la pluralité des traductions sous la plume d’un théologien, lui-même exégète, contributeur d’éditions et de traductions bibliques de toute importance65 ? Les biblistes sont tous nolens volens des traducteurs et traductrices dès lors qu’ils fondent leurs travaux d’exégèse sur l’examen des textes originaux, qu’ils et elles traduisent dans leurs articles et dans leurs cours. Il n’en va pas de même des comparatistes ou des linguistes qui travaillent sur Shakespeare ou Pasolini sans avoir fait l’expérience de la traduction des textes de ces deux auteurs. Qui plus est, la connaissance que les biblistes ont des difficultés éditoriales des sources (la variété des manuscrits, le poids des versions anciennes, la complexité de la transmission des textes, etc.) les rend nécessairement sensibles aux enjeux de la pluralité textuelle66. L’articulation de la philologie et de l’exégèse est une activité par essence herméneutique, qui rend tangible la portée des choix de traduction, et dans le même temps les difficultés de trancher : qui mieux qu’un bibliste pour se réjouir de la cohabitation de traductions nombreuses ?

    La conscience des médiations : comment citer la Bible ?

    58Les biblistes sont conscients à un degré particulièrement aigu de la médiation que représentent les traductions de la Bible, leurs traducteurs le sont par conséquent aussi. Un cas intéressant est celui de la traduction des citations bibliques. Dans la mesure où les ouvrages sur la Bible ne sont par définition pas rédigés dans les langues de la Bible, ils citent la Bible en traduction. Et c’est là sans doute le domaine où l’explicitation de l’origine des traductions est la plus scrupuleuse, à ma connaissance du moins67. Sans viser l’exhaustivité, en voici quelques exemples, que la section suivante sur les usages des traductions de la Bible concernant l’épisode de Babel viendront développer.

    59Dans The Great Code, déjà brièvement évoqué plus haut, Northrop Frye déplore comme un pis-aller la lecture en traduction et explicite le recours, dans son ouvrage, à la « version autorisée » (Authorized Version), autrement dit la Bible du roi Jacques, publiée en 1611, réalisée sur commande du roi, préparée par un collectif de traducteurs se fondant sur l’hébreu et le grec, et devenue rapidement la version de référence dans l’univers anglophone au-delà des frontières de l’anglicanisme. Cette explicitation de la version utilisée précède de quelques pages l’expression d’une méfiance bien traditionnelle envers la traduction :

    Et pourtant, tous ceux qui s’intéressent au langage se rendent bien compte à quel point lire une traduction revient à se contenter d’un deuxième choix. C’est vrai tout spécialement pour la grande poésie, pour laquelle la traduction doit être un miracle de tact et, même ainsi, ne prétend pas remplacer l’original68.

    60Je reviendrai dans le chapitre sept sur le rapport aux traductions bibliques dans l’étude littéraire des rapports entre Bible et littérature moderne. Pour l’instant, je constate que, tout en exprimant une position canonique sur les difficultés de la traduction (on en revient à l’objection préjudicielle : elle ne peut pas prétendre « remplacer l’original », elle est irrémédiablement différente), il a tout de même le mérite de ne pas invisibiliser le processus traductif et de poser comme préalable à un ouvrage sur Bible et littérature une réflexion sur la médiation traductive. Maintenant, comment traduire Frye en français ? Que faire notamment des nombreuses citations bibliques, que l’auteur puise dans la « version autorisée » ? La traductrice Catherine Malamoud explicite ainsi sa position :

    Nous avons pris le parti de traduire de l’anglais les passages de la Version autorisée, tout en nous inspirant des versions françaises. Pour l’orthographe des noms propres et les sigles qui désignent les différents livres de la Bible, nous nous sommes servis de la traduction d’Émile Osty, Paris, Ed du Seuil, 197369.

    61C’est une position similaire à celle que choisit Philippe Büttgen, traducteur et commentateur de De la liberté du chrétien et des Préfaces à la Bible :

    Les citations scripturaires posaient un problème particulier. Nous avons choisi de les traduire telles que Luther les livre, sans nous référer aux traductions existantes de la Bible : ces citations présentent en effet des variations significatives par rapport aux textes originaux. Nous nous sommes contentés de compléter et au besoin de modifier dans la version française les références indiquées par Luther : ces ajouts figurent entre crochets droits70.

    62Dans les deux cas la logique est similaire : placés devant des textes en anglais et en allemand qui se réfèrent constamment à la Bible en anglais et en allemand et dont les origines sont clairement sourcées, les traducteurs ont deux options : soit recourir à une traduction française de la Bible (la Segond, la Bible de Jérusalem, etc.), soit traduire le texte anglais ou allemand (les passages de la Bible sont donc dans la traduction française une traduction de traduction). C’est dans les deux cas la deuxième solution qui est adoptée par Malamoud comme par Büttgen, qui néanmoins se préoccupent tous les deux de la façon dont le lecteur ou la lectrice en français pourra se référer à une bible en sa langue, et qui adaptent ainsi les noms des livres ou les numéros de versets en ce sens. Cette solution, tout en permettant la navigation dans le texte biblique en français, a l’avantage de ne pas défaire les réseaux lexicaux et sémantique à l’œuvre entre le texte biblique et son commentaire chez Frye ou chez Luther. Dans le domaine littéraire, c’est également ainsi que je procède en traduisant Heine, même si d’autres traducteurs peuvent se référer à des traductions existantes. Un choix différent est cependant fait par Pierre-Emmanuel Dauzat, dans sa traduction d’un autre grand classique anglophone, l’Encyclopédie littéraire de la Bible71 de Robert Alter et Frank Kermode. Là où les auteurs choisissent de se référer en anglais à la King James Version (Bible du roi Jacques), le traducteur écrit :

    Sauf indication contraire, nous avons choisi de prendre pour référence la Bible, Nouvelle Traduction. Pour coller au plus près des démonstrations des différents auteurs, nous nous sommes cependant permis de lui apporter quelques modifications de détail72.

    63Il est sans doute significatif que la traduction de l’Encyclopédie, qui paraît aux éditions Bayard, reprenne précisément la Nouvelle Traduction73, que ces mêmes éditions ont fait paraître deux ans plus tôt à grand renfort de campagne de presse, et alors même que ses caractéristiques linguistiques et littéraires en font une version très originale de la Bible, qui est loin d’avoir pour un lecteur francophone cultivé la même familiarité que la Bible du roi Jacques en anglais. Il y a fort à parier que la décision de publier l’Encyclopédie en français aux éditions Bayard est à comprendre dans une démarche concertée de constitution d’un catalogue témoignant de l’intersection entre Bible et littérature. La même chose peut être dite de l’anthologie Les religions dans l’histoire. 100 textes des origines à nos jours74, publiée chez Bayard, qui cite la traduction Bayard pour les extraits de textes bibliques qu’elle propose à la lecture. Dans la même optique, l’essai de Frédéric Boyer La Bible, notre exil, où il revient sur l’expérience et les principes de la Bible dite « des écrivains », se fonde sur la traduction évoquée dans le corps de l’essai, comme indiqué dans une note : « Toutes les citations des textes bibliques sont faites à partir de La Bible, nouvelle traduction, Bayard, 200175 ».

    64Un choix plus surprenant, dans une branche plus orientée « développement personnel » des ouvrages de spiritualité, est celui fait par Anne Lemaître dans Ménage spirituel de notre maison. Discerner – Trier – (Re)jeter76 : l’autrice précise par une note que « les passages bibliques cités dans cet ouvrage sont extraits de la TOB et de Louis Segond » – choix intéressant pour un ouvrage d’une autrice catholique, chez un éditeur catholique, préfacé par un jésuite.

    65En définitive, la lecture de la Bible en traduction se distingue de la lecture des textes littéraires en traduction, non pas simplement du fait du statut sacré du corpus biblique pour le judaïsme et le christianisme, mais aussi parce que la conscience de la médiation traductive semble, du moins chez les biblistes, théologiens et spécialiste d’histoire des religions, particulièrement aiguë. Cette conscience est sans doute à lier avec les problèmes que pose l’accès aux sources bibliques, aussi bien en termes de connaissance des langues bibliques que de complexité effroyable de l’édition des sources bibliques. La médiation des traductions est indispensable. On le sait d’autant mieux que la Bible même, à travers les épisodes de Babel et de la Pentecôte, propose elle-même une pensée de la différence des langues et des interprétations, et la possibilité de porter la parole dans toutes les langues. De fait, l’épisode de Babel, « scène primitive de la théorie du langage » pour citer Meschonnic, est au cœur de nombreuses théories modernes de la traduction, qui ne se développent pas uniquement dans l’orbe religieux. Autrement dit, la Bible sort de la Bible pour penser le rapport entre les langues et l’opération de traduction.

    Notes de bas de page

    1Jouve, 1993, p. 15.

    2Ibid., p. 65

    3Répondant à la question que je posais sur Twitter pour savoir qui avait lu la Bible in extenso dans l’ordre du canon, beaucoup d’interlocuteurs ont dit avoir, souvent à la fin de l’adolescence ou jeunes adultes, dans un contexte de curiosité culturelle (lors d’études en lettres, histoire, sociologie des religions), entamé une lecture de la Bible comme on lirait un roman, et avoir pour la plupart calé dès les généalogies de la Genèse ou dans le Lévitique. Un exemple de catégorie de personne à avoir lu in extenso le corpus biblique est celle des religieux, du moins des dominicains, comme en témoigne sur Twitter l’un d’entre eux depuis un compte privé : l’année du noviciat, on demande aux novices de lire l’intégralité du corpus biblique en solo, dans « une bible grand format, avec notes, commentaires et renvois », sans méthode de lecture prescrite : « pas de recommandation sur le style de lecture : des frères faisaient au fil de l’eau, d’autres alternaient entre AT et NT. Et surtout : suivez les renvois, perdez-vous dedans, réalisez que ce n’est pas un livre mais un corpus ».

    4Satlow, 2014, p. I.

    5Bayard, 2006.

    6Attias & Gisel, 2003, p. 303

    7Un contre-exemple, assez rare, existe cependant chez certaines communautés monastiques, notamment de l’ordre bénédictin, qui pratiquent la lecture d’un livre de manière continue en première lecture des Vigiles. Je remercie Isabelle Payen de la Garanderie pour cette précision qui m’avait échappé !

    8Un contre-exemple jouant à fond la carte de l’hétérogénéité du corpus biblique est celui de la Bible nouvelle traduction (dite « des écrivains », 2001) qui affecte chaque livre à un binôme de traducteurs et traductrices différent, sans que les divers binômes n’aient de consignes de traduction unifiées, afin de souligner sciemment la diversité stylistique de la Bible.

    9À titre d’exemple je recopie ici la note 1 sur le Cantique des cantiques dans la TOB dans l’édition « avec introductions, notes essentielles, glossaire » de 2015 : « Le plus beau chant : équivalent français d’un superlatif hébreu, dont la forme a été conservée dans le titre traditionnel Cantique des cantiques. Comparer Dt 10,7 ; Ps 136,2- 3. »

    10Librairie Excelsis, « La Bible, une expérience ensemble », URL : https://www.xl6.com/bee/. Page de présentation du programme sur le site des éditions Excelsis, au sujet desquelles il faut mener une petite recherche pour comprendre leur affiliation évangélique.

    11Doat, 1975.

    12Kahn, 1994.

    13Gutman, 2006, p. 272.

    14Saint-Martin, 2019, p. 39.

    15Ibid., p. 74.

    16Ainsi un étudiant titulaire du CAPES en stage de M2 MEEF me demandait si ce n’était pas un blasphème, pour les croyants, que de lire la Bible comme un texte littéraire.

    17Römer, 2009, p. 37.

    18Bagot & Dubs, 1990.

    19Coulot, 1994.

    20Brettler, 2005.

    21Origène serait un des premiers à modéliser, d’après l’Épître aux Galates, trois sens (littéral, moral et spirituel) de l’Écriture, qui chez Augustin se fixent en quatre sens, dont les appellations peuvent varier, mais globalement se répartissent en un sens littéral ou obvie, et trois sens spirituels (pour Thomas d’Aquin : sens allégorique, moral et anagogique). Voir notamment Lubac, 1959, p. 23.

    22Selon un célèbre distique latin, qu’Henri de Lubac attribue à Augustin de Dacie, Littera gesta docet, quid credas allegoria, / Moralis quid agas, quo tendas anagogia. Autrement dit : le sens littéral enseigne les faits, l’allégorique quoi croire, le moral comment agir, l’anagogique vers quoi tendre (je traduis). Cité par Lubac, 1959, p. 23.

    23Bourgine, 2019.

    24Commission biblique pontificale, 1994.

    25Coulot, 1994.

    26Voir par exemple le manuel de Bernadette Wiame, David contre Goliath, un combat actuel ?, qui expose ces diverses méthodes, avec leurs avantages et leurs inconvénients (Wiame, 2016, p. 13 sq.).

    27Frye, 1984.

    28Alter, 1981.

    29Alter, 1985.

    30Alter & Kermode, 1990 ; 2003.

    31Linafelt, 2016.

    32Pelletier, 1989.

    33Pelletier, 1995.

    34Ibid., p. 8.

    35Parizet, 2016.

    36Piégay-Gros, 2002, p. 15.

    37Je pense notamment à la façon dont se développe, au sein de l’Église réformée, une volonté d’inclusion des personnes LGBTQIA+, qui se fonde sur le texte, dans le but d’« approfondir ces convictions et les ancrer collectivement dans une lecture de la Bible libératrice » : j’emprunte ces mots à la page personnelle de la chercheuse et pasteure Joan Charras-Sancho. Elle est l’autrice d’un prêche intitulé « Quand les écrits des réformateurs dialoguent avec les collages féministes », publié en ligne sur le site L’Accueil radical. Ressources pour une Église inclusive, (voir http://accueilradical.com/quand-les-ecrits-des-reformateurs-dialoguent-avec-les-collages-feministes/). La page de la chercheuse est consultable sur le site de l’Institut lémanique de théologie pratique : https://www.unil.ch/iltp/fr/home/menuinst/chercheures/chercheures-associees/joan-charras-sancho.html.

    38Je touche ici aux limites de la langue inclusive que je m’impose dans ce travail, et où j’essaye systématiquement de ne pas invisibiliser les lectrices, les autrices, les traductrices, les étudiantes, derrière des formes au masculin dites « neutres » qui à mon sens n’ont rien de neutre. Des femmes sont-elles les autrices de certains livres bibliques ? C’est une question qui a fort agité l’exégèse féministe. Le corpus biblique lui-même n’attribue aucun livre à une rédactrice, même si plusieurs livres mettent en vedette une figure féminine (Esther, Judith, même le Cantique où la locutrice se fait davantage entendre que le locuteur). En même temps, le corpus biblique attribue l’auctorialité de livres à des figures qui n’en sont pas les auteurs réels (David n’est pas l’auteur des Psaumes, ni Moïse celui du Pentateuque). Rien ne prouve de façon tangible l’existence de rédactrices de la Bible, rien non plus ne prouve le contraire, et je maintiens l’inclusion du féminin ici, par principe.

    39L’expression Sitz im Leben, littéralement « siège dans la vie », est au cœur de l’exégèse de Hermann Gunkel et de ses disciples. Elle suppose de replacer la fixation des textes dans le contexte social et culturel de leurs auteurs et autrices, ce qui, pour le coup, revient à une fonction auteur plus classique et historique, à rebours de l’uchronie d’un message divin au-delà des circonstances particulières de la rédaction.

    40Peña-Ruiz, 2003.

    41Peña-Ruiz, 1999, p. 20.

    42Ibid., p. 23

    43Plusieurs amis et amies m’ont dit que me fréquenter et me lire sur Twitter les a rendus sensibles à cette question, et les a fait se sentir rétrospectivement pris à défaut d’avoir cité « la Bible » sans préciser quelle Bible.

    44Sur l’usage des comparateurs de traduction en ligne pour sourcer une citation biblique, voir les chapitres sept et huit qui en montrent des exemples.

    45Revault d’Allonnes, 1989.

    46Descombes, 2009.

    47Geerts, 2009, « Islam et démocratie », 6 septembre 2009, URL : https://nadiageerts.over-blog.com/article-35749388.html.

    48Cazalas, 2018.

    49Prologue du traducteur introduisant l’Ecclésiastique ; je cite ici la traduction de la Bible de Jérusalem, p. 1381 de l’édition Mame/Cerf de 2001.

    50Jérôme de Stridon, 1953.

    51Bible de Port-Royal, 1700, f. 5 v. et 6 v.

    52Je reprends ici le titre d’un de ses ouvrages majeurs (Meschonnic, 1999).

    53Henri Meschonnic a successivement publié des traductions des Cinq rouleaux (Cantique, Ruth, Ecclésiaste, Lamentation, Esther, dans Meschonnic, 1970), de Jonas (Meschonnic, 1982), de la Genèse (Meschonnic, 2002b).

    54Dans cet ouvrage, Henri Meschonnic entend remettre en question deux millénaires de dichotomie corps/esprit : il estime que des siècles de traduction chrétienne ont imposé une vision « grecque » (néoplatonicienne, en sorte) de la traduction, qui a écrasé l’expérience juive des textes : on en traduit le sens, l’esprit, au mépris de la lettre – la lettre entendue ici non comme le lexique, mais le mouvement du discours dans la langue. D’où notamment une valorisation fondamentale des te‘amim, de la ponctuation fixée par les Massorètes plusieurs siècles après la rédaction des textes. (Meschonnic, 2004)

    55La Massore (de l’hébreu massorah : chaîne, tradition) est une entreprise d’édition du texte hébraïque, active essentiellement entre le viie et le xe siècles de notre ère. Dans un contexte où d’une part les textes bibliques sont rédigés en hébreu consonantique, et où d’autre part l’hébreu n’est plus la langue véhiculaire des Juifs qui peinent à vocaliser le texte consonantique, un système de diacritiques est introduit pour aider à la vocalisation du texte. Il s’agit d’une part de « points voyelles » souscrits ou suscrits, permettant de fixer la bonne prononciation des voyelles, et d’autre part d’un système de ponctuation, les te‘amim, marquant par des accents disjonctifs et conjonctifs les différents segments d’un verset. Ils servent à la fois à la cantillation, et à la lisibilité syntaxique et rhétorique du texte. Les traducteurs vers les langues vernaculaires se fondent presque tous sur le texte massorétique pour traduire, et en règle générale suivent la leçon des voyelles massorétiques, en revanche leur prise en compte des te‘amim est très aléatoire.

    56Babut, 1997.

    57Auwers, 1999.

    58Meynet, 1996.

    59Je pense notamment à la collection « Translations » des Presses universitaires de Bordeaux, qui propose des traductions multiples d’un même texte assez court, en de multiples langues, imprimées sur des cartes semi-rigides que l’on peut ainsi manipuler pour les comparer. Du côté des monographies, vient de paraître l’ouvrage tiré de la thèse magistrale de Marianne Reboul, Comparaison semi-automatique des traductions françaises de l’Odyssée d’Homère (1547-1955) (Reboul, 2022).

    60Babut, 1997, p. 99.

    61Ibid., p. 119.

    62Auwers, 1999, p. 132.

    63Je reprends ici des formules de Walter Benjamin dans « La tâche du traducteur » (Benjamin, 2000).

    64Auwers, 2001, p. 530.

    65Jean-Marie Auwers est en effet responsable du Cantique des cantiques pour l’entreprise colossale La Bible en ses traditions, qui prépare une nouvelle traduction de la Bible, mais surtout permet d’accéder grâce à la labilité des liens intertextes, sur support numérique, à un riche appareil d’annotations et de confrontation aux produits de réception des textes bibliques dans l’exégèse, dans les arts. Il est également le traducteur du même Cantique dans La Bible d’Alexandrie. V. 19, Le Cantique des cantiques, 2009.

    66C’est là le concept au cœur du projet ANR Pluritext dirigé par Frédérique Rey, dont l’objectif est de « construire une réflexion théorique et pragmatique sur la question de l’irréductible pluralité des témoins textuels de la Bible hébraïque sur la base de différentes traditions non-massorétiques : Ben Sira, le Pentateuque Samaritain, la Septante » (ANR, « Pluralité textuelle dans le Judaïsme ancien hors de la tradition Massorétique – PLURITEXT », URL : https://anr.fr/Projet-ANR-16-FRAL-0006).

    67Je ne compte plus les cas d’ouvrages de sciences humaines et sociales qui citent des travaux traduits en français, sans citer l’auteur ou l’autrice de la traduction. Le cas est plus rare lorsqu’il s’agit de citer en traduction un auteur ou une autrice littéraire. Il y a là sans doute un impensé de l’immédiateté de la traduction des textes scientifiques qui seraient plus traductibles car plus orientés vers le contenu – de même que la poésie serait intraductible du fait du poids accordé à la forme.

    68Frye, 1984, p. 42.

    69Ibid., p. 25.

    70Luther, 1996, p. 25.

    71Alter & Kermode, 2003.

    72Note du traducteur, ibid., p. 29.

    73Sur la Bible, nouvelle traduction, consulter par exemple la recension de Jean-Marie Auwers, « La Bible revisitée. À propos d’une nouvelle traduction de la Bible » (Auwers, 2001). Voir également Placial, 2019.

    74Defebvre & Estivalèzes, 2005.

    75Boyer, 2002, p. 8.

    76Lemaître, 2022. Je remercie Thomas Guillemin d’avoir attiré mon attention sur cette publication.

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    1Jouve, 1993, p. 15.

    2Ibid., p. 65

    3Répondant à la question que je posais sur Twitter pour savoir qui avait lu la Bible in extenso dans l’ordre du canon, beaucoup d’interlocuteurs ont dit avoir, souvent à la fin de l’adolescence ou jeunes adultes, dans un contexte de curiosité culturelle (lors d’études en lettres, histoire, sociologie des religions), entamé une lecture de la Bible comme on lirait un roman, et avoir pour la plupart calé dès les généalogies de la Genèse ou dans le Lévitique. Un exemple de catégorie de personne à avoir lu in extenso le corpus biblique est celle des religieux, du moins des dominicains, comme en témoigne sur Twitter l’un d’entre eux depuis un compte privé : l’année du noviciat, on demande aux novices de lire l’intégralité du corpus biblique en solo, dans « une bible grand format, avec notes, commentaires et renvois », sans méthode de lecture prescrite : « pas de recommandation sur le style de lecture : des frères faisaient au fil de l’eau, d’autres alternaient entre AT et NT. Et surtout : suivez les renvois, perdez-vous dedans, réalisez que ce n’est pas un livre mais un corpus ».

    4Satlow, 2014, p. I.

    5Bayard, 2006.

    6Attias & Gisel, 2003, p. 303

    7Un contre-exemple, assez rare, existe cependant chez certaines communautés monastiques, notamment de l’ordre bénédictin, qui pratiquent la lecture d’un livre de manière continue en première lecture des Vigiles. Je remercie Isabelle Payen de la Garanderie pour cette précision qui m’avait échappé !

    8Un contre-exemple jouant à fond la carte de l’hétérogénéité du corpus biblique est celui de la Bible nouvelle traduction (dite « des écrivains », 2001) qui affecte chaque livre à un binôme de traducteurs et traductrices différent, sans que les divers binômes n’aient de consignes de traduction unifiées, afin de souligner sciemment la diversité stylistique de la Bible.

    9À titre d’exemple je recopie ici la note 1 sur le Cantique des cantiques dans la TOB dans l’édition « avec introductions, notes essentielles, glossaire » de 2015 : « Le plus beau chant : équivalent français d’un superlatif hébreu, dont la forme a été conservée dans le titre traditionnel Cantique des cantiques. Comparer Dt 10,7 ; Ps 136,2- 3. »

    10Librairie Excelsis, « La Bible, une expérience ensemble », URL : https://www.xl6.com/bee/. Page de présentation du programme sur le site des éditions Excelsis, au sujet desquelles il faut mener une petite recherche pour comprendre leur affiliation évangélique.

    11Doat, 1975.

    12Kahn, 1994.

    13Gutman, 2006, p. 272.

    14Saint-Martin, 2019, p. 39.

    15Ibid., p. 74.

    16Ainsi un étudiant titulaire du CAPES en stage de M2 MEEF me demandait si ce n’était pas un blasphème, pour les croyants, que de lire la Bible comme un texte littéraire.

    17Römer, 2009, p. 37.

    18Bagot & Dubs, 1990.

    19Coulot, 1994.

    20Brettler, 2005.

    21Origène serait un des premiers à modéliser, d’après l’Épître aux Galates, trois sens (littéral, moral et spirituel) de l’Écriture, qui chez Augustin se fixent en quatre sens, dont les appellations peuvent varier, mais globalement se répartissent en un sens littéral ou obvie, et trois sens spirituels (pour Thomas d’Aquin : sens allégorique, moral et anagogique). Voir notamment Lubac, 1959, p. 23.

    22Selon un célèbre distique latin, qu’Henri de Lubac attribue à Augustin de Dacie, Littera gesta docet, quid credas allegoria, / Moralis quid agas, quo tendas anagogia. Autrement dit : le sens littéral enseigne les faits, l’allégorique quoi croire, le moral comment agir, l’anagogique vers quoi tendre (je traduis). Cité par Lubac, 1959, p. 23.

    23Bourgine, 2019.

    24Commission biblique pontificale, 1994.

    25Coulot, 1994.

    26Voir par exemple le manuel de Bernadette Wiame, David contre Goliath, un combat actuel ?, qui expose ces diverses méthodes, avec leurs avantages et leurs inconvénients (Wiame, 2016, p. 13 sq.).

    27Frye, 1984.

    28Alter, 1981.

    29Alter, 1985.

    30Alter & Kermode, 1990 ; 2003.

    31Linafelt, 2016.

    32Pelletier, 1989.

    33Pelletier, 1995.

    34Ibid., p. 8.

    35Parizet, 2016.

    36Piégay-Gros, 2002, p. 15.

    37Je pense notamment à la façon dont se développe, au sein de l’Église réformée, une volonté d’inclusion des personnes LGBTQIA+, qui se fonde sur le texte, dans le but d’« approfondir ces convictions et les ancrer collectivement dans une lecture de la Bible libératrice » : j’emprunte ces mots à la page personnelle de la chercheuse et pasteure Joan Charras-Sancho. Elle est l’autrice d’un prêche intitulé « Quand les écrits des réformateurs dialoguent avec les collages féministes », publié en ligne sur le site L’Accueil radical. Ressources pour une Église inclusive, (voir http://accueilradical.com/quand-les-ecrits-des-reformateurs-dialoguent-avec-les-collages-feministes/). La page de la chercheuse est consultable sur le site de l’Institut lémanique de théologie pratique : https://www.unil.ch/iltp/fr/home/menuinst/chercheures/chercheures-associees/joan-charras-sancho.html.

    38Je touche ici aux limites de la langue inclusive que je m’impose dans ce travail, et où j’essaye systématiquement de ne pas invisibiliser les lectrices, les autrices, les traductrices, les étudiantes, derrière des formes au masculin dites « neutres » qui à mon sens n’ont rien de neutre. Des femmes sont-elles les autrices de certains livres bibliques ? C’est une question qui a fort agité l’exégèse féministe. Le corpus biblique lui-même n’attribue aucun livre à une rédactrice, même si plusieurs livres mettent en vedette une figure féminine (Esther, Judith, même le Cantique où la locutrice se fait davantage entendre que le locuteur). En même temps, le corpus biblique attribue l’auctorialité de livres à des figures qui n’en sont pas les auteurs réels (David n’est pas l’auteur des Psaumes, ni Moïse celui du Pentateuque). Rien ne prouve de façon tangible l’existence de rédactrices de la Bible, rien non plus ne prouve le contraire, et je maintiens l’inclusion du féminin ici, par principe.

    39L’expression Sitz im Leben, littéralement « siège dans la vie », est au cœur de l’exégèse de Hermann Gunkel et de ses disciples. Elle suppose de replacer la fixation des textes dans le contexte social et culturel de leurs auteurs et autrices, ce qui, pour le coup, revient à une fonction auteur plus classique et historique, à rebours de l’uchronie d’un message divin au-delà des circonstances particulières de la rédaction.

    40Peña-Ruiz, 2003.

    41Peña-Ruiz, 1999, p. 20.

    42Ibid., p. 23

    43Plusieurs amis et amies m’ont dit que me fréquenter et me lire sur Twitter les a rendus sensibles à cette question, et les a fait se sentir rétrospectivement pris à défaut d’avoir cité « la Bible » sans préciser quelle Bible.

    44Sur l’usage des comparateurs de traduction en ligne pour sourcer une citation biblique, voir les chapitres sept et huit qui en montrent des exemples.

    45Revault d’Allonnes, 1989.

    46Descombes, 2009.

    47Geerts, 2009, « Islam et démocratie », 6 septembre 2009, URL : https://nadiageerts.over-blog.com/article-35749388.html.

    48Cazalas, 2018.

    49Prologue du traducteur introduisant l’Ecclésiastique ; je cite ici la traduction de la Bible de Jérusalem, p. 1381 de l’édition Mame/Cerf de 2001.

    50Jérôme de Stridon, 1953.

    51Bible de Port-Royal, 1700, f. 5 v. et 6 v.

    52Je reprends ici le titre d’un de ses ouvrages majeurs (Meschonnic, 1999).

    53Henri Meschonnic a successivement publié des traductions des Cinq rouleaux (Cantique, Ruth, Ecclésiaste, Lamentation, Esther, dans Meschonnic, 1970), de Jonas (Meschonnic, 1982), de la Genèse (Meschonnic, 2002b).

    54Dans cet ouvrage, Henri Meschonnic entend remettre en question deux millénaires de dichotomie corps/esprit : il estime que des siècles de traduction chrétienne ont imposé une vision « grecque » (néoplatonicienne, en sorte) de la traduction, qui a écrasé l’expérience juive des textes : on en traduit le sens, l’esprit, au mépris de la lettre – la lettre entendue ici non comme le lexique, mais le mouvement du discours dans la langue. D’où notamment une valorisation fondamentale des te‘amim, de la ponctuation fixée par les Massorètes plusieurs siècles après la rédaction des textes. (Meschonnic, 2004)

    55La Massore (de l’hébreu massorah : chaîne, tradition) est une entreprise d’édition du texte hébraïque, active essentiellement entre le viie et le xe siècles de notre ère. Dans un contexte où d’une part les textes bibliques sont rédigés en hébreu consonantique, et où d’autre part l’hébreu n’est plus la langue véhiculaire des Juifs qui peinent à vocaliser le texte consonantique, un système de diacritiques est introduit pour aider à la vocalisation du texte. Il s’agit d’une part de « points voyelles » souscrits ou suscrits, permettant de fixer la bonne prononciation des voyelles, et d’autre part d’un système de ponctuation, les te‘amim, marquant par des accents disjonctifs et conjonctifs les différents segments d’un verset. Ils servent à la fois à la cantillation, et à la lisibilité syntaxique et rhétorique du texte. Les traducteurs vers les langues vernaculaires se fondent presque tous sur le texte massorétique pour traduire, et en règle générale suivent la leçon des voyelles massorétiques, en revanche leur prise en compte des te‘amim est très aléatoire.

    56Babut, 1997.

    57Auwers, 1999.

    58Meynet, 1996.

    59Je pense notamment à la collection « Translations » des Presses universitaires de Bordeaux, qui propose des traductions multiples d’un même texte assez court, en de multiples langues, imprimées sur des cartes semi-rigides que l’on peut ainsi manipuler pour les comparer. Du côté des monographies, vient de paraître l’ouvrage tiré de la thèse magistrale de Marianne Reboul, Comparaison semi-automatique des traductions françaises de l’Odyssée d’Homère (1547-1955) (Reboul, 2022).

    60Babut, 1997, p. 99.

    61Ibid., p. 119.

    62Auwers, 1999, p. 132.

    63Je reprends ici des formules de Walter Benjamin dans « La tâche du traducteur » (Benjamin, 2000).

    64Auwers, 2001, p. 530.

    65Jean-Marie Auwers est en effet responsable du Cantique des cantiques pour l’entreprise colossale La Bible en ses traditions, qui prépare une nouvelle traduction de la Bible, mais surtout permet d’accéder grâce à la labilité des liens intertextes, sur support numérique, à un riche appareil d’annotations et de confrontation aux produits de réception des textes bibliques dans l’exégèse, dans les arts. Il est également le traducteur du même Cantique dans La Bible d’Alexandrie. V. 19, Le Cantique des cantiques, 2009.

    66C’est là le concept au cœur du projet ANR Pluritext dirigé par Frédérique Rey, dont l’objectif est de « construire une réflexion théorique et pragmatique sur la question de l’irréductible pluralité des témoins textuels de la Bible hébraïque sur la base de différentes traditions non-massorétiques : Ben Sira, le Pentateuque Samaritain, la Septante » (ANR, « Pluralité textuelle dans le Judaïsme ancien hors de la tradition Massorétique – PLURITEXT », URL : https://anr.fr/Projet-ANR-16-FRAL-0006).

    67Je ne compte plus les cas d’ouvrages de sciences humaines et sociales qui citent des travaux traduits en français, sans citer l’auteur ou l’autrice de la traduction. Le cas est plus rare lorsqu’il s’agit de citer en traduction un auteur ou une autrice littéraire. Il y a là sans doute un impensé de l’immédiateté de la traduction des textes scientifiques qui seraient plus traductibles car plus orientés vers le contenu – de même que la poésie serait intraductible du fait du poids accordé à la forme.

    68Frye, 1984, p. 42.

    69Ibid., p. 25.

    70Luther, 1996, p. 25.

    71Alter & Kermode, 2003.

    72Note du traducteur, ibid., p. 29.

    73Sur la Bible, nouvelle traduction, consulter par exemple la recension de Jean-Marie Auwers, « La Bible revisitée. À propos d’une nouvelle traduction de la Bible » (Auwers, 2001). Voir également Placial, 2019.

    74Defebvre & Estivalèzes, 2005.

    75Boyer, 2002, p. 8.

    76Lemaître, 2022. Je remercie Thomas Guillemin d’avoir attiré mon attention sur cette publication.

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    Placial, Claire. « La Bible, littérature étrangère comme les autres ? ». Pourquoi lire en traduction ?, Presses de l’Inalco, 2026, https://doi.org/10.4000/16j0i.

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