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    Plan détaillé Texte intégral Comparatisme et traductologie : une quête de légitimité ? La haine des traductions : le tenace stigmate de la traduction trahison Il est possible de lire et étudier en traduction : un renouveau bibliographique Notes de bas de page

    Pourquoi lire en traduction ?

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 1

    Lire en traduction : un état des lieux

    p. 43-76

    Texte intégral Comparatisme et traductologie : une quête de légitimité ? La haine des traductions : le tenace stigmate de la traduction trahison « Tous les arguments contre la traduction se résument en un seul : elle n’est pas l’original » Toutes des traîtresses ! L’infidélité présumée des traductions Y a-t-il des intraduisibles ? Peut-on même traduire ? La statue du commandeur : le fantôme du Grand Auteur Une nouvelle crise chez les comparatistes ? Traduction et violence  Il est possible de lire et étudier en traduction : un renouveau bibliographique La critique des traductions d’Antoine Berman Penser la lecture en traduction dans le champ pédagogique Une spécialité comparatiste ? Lire à travers la médiation traductive : pour une méthodologie de la lecture en traduction Faire contre mauvaise fortune bon cœur Apprendre à voir les verres colorés La lecture en traduction, un jeu à somme positive Notes de bas de page

    Texte intégral

    Comparatisme et traductologie : une quête de légitimité ?

    1Depuis une vingtaine d’années, la question de la lecture en traduction donne lieu à des publications relativement nombreuses, qui émanent en bonne part des universitaires comparatistes, jusqu’à des méta-publications, faisant l’inventaire des travaux sur le sujet : c’est le cas du très solide article liminaire « La recherche comparatiste et l’utopie linguistique » rédigé par Isabelle Poulin dans le volume de la collection « Poétiques comparatistes » intitulé Critique et plurilinguisme1. Ces publications sont le signe à la fois de l’intégration progressive de la traductologie au comparatisme, dont elle apparaît désormais une branche inévitable sinon majeure, et des transformations de la perpétuelle crise de légitimité de la littérature comparée.

    2Dans Comparaison n’est pas raison, son essai de 1963 déjà sous-titré « La crise de la littérature comparée », René Étiemble exposait un péril de la discipline. Isolés dans des centres de recherches où ils étaient trop peu nombreux pour embrasser la littérature mondiale, les comparatistes se condamnaient à une recherche et un enseignement restreints et répétitifs :

    Fût-il spécialisé en littératures modernes comparées, que vaut un institut de littératures comparées où l’on ne pratique que des langues romanes et germaniques avec, incidemment, accessoirement, une excursion vers le monde slave ? L’institut dont je rêve comprendrait naturellement des hellénistes et des latinistes, mais aussi des sumérologues et des égyptologues, mais aussi des slavisants, des spécialistes du hindi et du bengali, des sinologues, des germanistes et des romanistes, mais aussi des sémitisants, des hommes versés dans les littératures finno-ougriennes, turco-mongoles, dravidiennes, et je n’oublie pas le japonais2 !

    3Force est de constater que ce programme d’Étiemble continue de constituer un idéal comparatiste, idéal non réalisé, en France du moins3. Du reste le contenu des enseignements et des programmes d’agrégation montre que l’ouverture linguistique hors des langues anciennes et européennes est congrue4. Pour autant le recrutement des comparatistes se fait beaucoup par compétences linguistiques, et l’on verra ainsi fréquemment des fiches de postes définissant, plus qu’un genre littéraire ou une période de spécialité, l’aire linguistique attendue de la personne recrutée. Ces attentes reposent sur le présupposé que la lecture en langue originale est seule légitime, ou du moins que l’on ne saurait se contenter de traductions pour lire et étudier des œuvres étrangères. Cette question du rapport aux traductions émerge rapidement sous la plume d’Étiemble, qui appelle de ses vœux une politique de valorisation de l’activité des traducteurs (il constate notamment qu’en Hongrie, du moins à l’époque où il écrit, ils sont bien mieux payés qu’en France ou au Japon, et peuvent vivre de leur travail en y consacrant le temps nécessaire à des traductions de qualité). Plus loin, jetant ainsi les prémisses du travail de Danielle Risterucci-Roudnicky ou d’Yves Chevrel, il affirme que « l’étude comparative des traductions » permettra de faire « œuvre enfin de littérature véritablement comparée5 ».

    4L’exemple d’Étiemble est intéressant en ce qu’il témoigne, avant même que la traductologie ne se constitue comme branche autonome des études de lettres et langues, d’une amorce de réflexion sur la lecture en traduction et l’usage critique des traductions. J’entends ici par « usage critique des traductions » non pas la recherche de la faute dans les traductions, mais au contraire la mise à profit de l’étude des traductions pour entrer dans le système du texte étudié. Cet exemple est également révélateur de la façon dont les comparatistes, en tout cas les comparatistes de France et des États-Unis, entrent souvent en traductologie par la porte de l’enseignement de la littérature étrangère. À supposer qu’ils et elles suivent les principes d’Étiemble, et fondent leurs recherches sur la lecture des textes originaux après avoir cultivé soigneusement des compétences linguistiques vastes, ils et elles peuvent publier le fruit de leurs recherches en occultant la question du recours aux traductions et aux médiations qu’opèrent les traductions.

    5La traductologie s’est développée conjointement dans plusieurs disciplines. L’enseignement des langues, littératures et cultures étrangères, et en particulier la formation des traducteurs et traductrices, a donné lieu à toute une branche de la théorie de la traduction, davantage orientée vers les fondations prescriptives d’une pratique de la traduction. C’est tout le sens des travaux de Danica Seleskovitch et Marianne Lederer, comme le montre du reste le titre même de leur ouvrage commun le plus notable, Interpréter pour traduire6. La « théorie du sens » qu’elles élaborent en parallèle de leur enseignement à l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ÉSIT, formant surtout des traducteurs techniques issus de cursus de langues vivantes), présente certains traits en commun avec la théorie de l’équivalence dynamique ou équivalence fonctionnelle développée par Eugene A. Nida7. Nida, linguiste de formation, développe cette théorie dans le cadre de la pratique de la traduction de la Bible pour les missions, dans le contexte spécifique de l’accès à une parole jugée sacrée de publics dont le degré de littératie est parfois réduit. Comme Lederer et Seleskovitch, il quitte la pure linguistique pour emprunter des concepts à la psychologie behavioriste. Ce sont là des principes de traduction par définition ciblistes, qui cherchent avant tout à garantir la réponse du lecteur cible, et l’intellection d’un message contenu par un énoncé, qui prime sur la transcription de la forme ou de l’énonciation.

    6À l’opposé, car principalement fondée sur l’examen des textes sources, une théorie de la traduction émanant de la philosophie ou du moins d’une forme de pensée du langage prend des contours moins prescriptifs et plus critiques, chez Henri Meschonnic et Antoine Berman en France, ainsi que de ce qu’on a pu appeler l’« école de Lille8 ». L’influence des penseurs romantiques allemands sur la formalisation de cette pensée de la traduction est majeure, que ce soit Humboldt pour Meschonnic, ou Schleiermacher entre autres pour Berman9. En découle une pensée de la traduction qui se fonde davantage sur la prise en considération de l’acte d’écriture par le sujet écrivant et par la réponse du sujet traduisant, que sur des catégories linguistiques. Ce tournant éthique de la traduction a ses relais en langue anglaise chez Lawrence Venuti, notamment dans l’essai The Translator’s Invisibility: A History of Translation10 où il déplore, essentiellement dans la traduction vers l’anglais, aussi bien l’invisibilisation du travail des traducteurs, que les tendances prononcées des éditeurs anglophones à publier des traductions qu’Antoine Berman appellerait « ethnocentriques11 ».

    7L’opposition entre traductions « ciblistes » et « sourcières », importée en langue français par Jean-René Ladmiral12, recoupe assez largement ces deux premières branches de la traductologie, et donnent raison à plus de cent cinquante ans de distance à Schleiermacher, cité et traduit en ces termes par Antoine Berman :

    Ou bien le traducteur laisse le plus possible l’écrivain en repos, et fait se mouvoir vers lui le lecteur ; ou bien il laisse le lecteur le plus possible en repos, et fait se mouvoir vers lui l’écrivain13.

    8Dans une tout autre optique, complémentaire sinon contradictoire, une perspective sociologique voire économique s’est intéressée aux circuits de circulation des textes par le marché de la traduction, par exemple dans le travail de Pascale Casanova14 ou de Gisèle Sapiro15. L’approche sociologique quantitative a notamment pour intérêt de faire un peu descendre les traductologues du ciel des nuées, pour aborder le travail de traduction sous un angle matérialiste. Quelles sont les conditions juridiques, économiques, qui pèsent sur leur travail ? Quelles dominations, symboliques comme économiques, se nouent dans la traduction ? Jusque dans la traduction biblique (par ailleurs relativement épargnée par le poids de la nécessaire rentabilité du livre une fois commercialisé), l’enquête sociologique sur le profil des traducteurs et traductrices est éclairante. Le travail de Pierre Lassave16 illustre ainsi comment les exégètes collaborant à la Bible nouvelle traduction, dite « des écrivains », en binôme avec des écrivains sont fréquemment, sinon dans les marges des Églises et confessions auxquelles ils appartiennent, du moins non représentatifs d’une pure orthodoxie, ce qui tombe sous le sens quand il s’agit de produire une traduction littéraire de la Bible dans la langue de la littérature de l’an 2002.

    9La place des comparatistes dans le champ de la traductologie est intéressante. Elle se situe majoritairement dans le prolongement de la pensée critique de la traduction, puisque le comparatisme, quand il s’intéresse à la traduction, a vocation à comprendre le fonctionnement des traductions, mais non à édifier des préceptes en vue de l’acte de traduire. Dans le champ français, des prémisses sont venues des travaux de Danielle Risterucci-Roudnicky17 et d’Yves Chevrel18, qui proposaient explicitement de réfléchir à une méthode permettant l’étude de la littérature étrangère en traduction ; leur réflexion était issue de et tournée vers la pratique enseignante. L’entreprise de l’Histoire des traductions en langue française19 (désormais HTLF) doit sans doute beaucoup à ces premiers travaux. Le principe de l’HTLF, au contraire des théories du sens ou de l’équivalence dynamique, n’est pas tourné de façon projective sur la production de traductions : l’HTLF est une histoire et donc se tourne vers le passé. Ce regard rétrospectif a a minima deux intérêts : d’abord, montrer que la traduction, dans ses pratiques comme dans ses définitions, est un objet historique, soumis à variation selon les lieux, les temps et les textes ; ensuite, faire entrer les traductions dans le cadre général de l’histoire littéraire, puisqu’on ne saurait penser l’histoire de la littérature mondiale en faisant fi des traductions qui permettent la circulation des textes. L’HTLF a été portée à sa source par Yves Chevrel et Jean-Yves Masson, tous deux comparatistes à Paris-Sorbonne (actuelle Sorbonne Université) ; dans chaque volume les comparatistes étaient majoritaires à chaque échelle du projet20. Je surestime peut-être le poids de l’HTLF pour avoir entièrement rédigé ma thèse sous son égide, mais il me semble que cette entreprise considérable a eu des répercussions sur la pratique comparatiste en France, en engageant massivement ces spécialistes dans la voie de la réflexion sur la traduction. Il se peut aussi que cette importance prise par les études de traduction soit le fait du poids qu’elles prennent notamment dans la pratique comparatiste aux États-Unis.

    10La pensée de la traduction y est en effet au cœur des recherches comparatistes, qui ont d’autres contours et traditions que la littérature comparée en France. Quelle que soit in fine la vision de la lecture des traductions (très critique chez Emily Apter21, au contraire de la pensée de la littérature mondiale chez David Damrosch22, pour ne citer que ces deux auteurs, sur lesquels je reviendrai), la littérature comparée ne cesse de se redéfinir, dans l’articulation constante aux réseaux de transmission et de valorisation des textes en contexte de mondialisation. Ce faisant, elle emprunte beaucoup à la sociologie de la littérature et à la théorie postcoloniale. Ainsi les travaux de Pascale Casanova23, elle-même élève de Bourdieu, ont-ils été exploités et critiqués par Apter. Edward Said24, Homi Bhabha25 et Gayatri Spivak26 ont détenu ou détiennent encore des chaires de littérature comparée – ou de comparative literature, ce qui ne recoupe pas exactement les mêmes réalités – et ont fait place, à des échelles variables, à la pensée de la traduction. Surtout, leurs travaux ont servi de fondement à une pensée de la circulation des textes en contexte postcolonial ou mondialisé qui réfléchit aux enjeux de pouvoir et de valeur symboliques, et qui se place à l’intersection avec la réflexion sur l’éthique de la traduction développée entre autres par Lawrence Venuti, tout en soulignant l’impératif d’une pensée non seulement éthique (de sujet à sujet dans l’acte de traduire), mais également politique, de la traduction. Ces recherches influent sur une partie de la pratique comparatiste française, notamment les travaux de Tiphaine Samoyault, qui dans Traduction et violence soulève le problème de la conception toute irénique de Berman, et les illusions d’une traduction impérialiste « fai[san]t de la traduction l’instrument de l’universel27 ».

    11Ce très bref parcours liminaire est en un sens une défense et une illustration des critiques d’Apter et de Samoyault : il se focalise sur la relation de la littérature comparée à la traduction en France et aux États-Unis. Comment s’articule la discipline comparatiste à la traduction en Italie, dans la sphère germanophone, et au-delà, dans les langues que je ne maîtrise pas, en hindi, en japonais, en persan ? Je suis bien incapable d’en parler et ma position européo-transatlantique invisibilise de facto des travaux écrits dans des « langues mineures », au sens de Pascale Casanova, qu’elle reprend à Deleuze.

    La haine des traductions : le tenace stigmate de la traduction trahison

    « Tous les arguments contre la traduction se résument en un seul : elle n’est pas l’original28 »

    12Parce qu’elle se fonde nécessairement sur les traductions, au moins pour l’enseignement, la littérature comparée ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur la traduction, et la possibilité même de son exercice. De fait, une part importante des résistances à la littérature comparée se fonde sur la question de la légitimité de la traduction, résistances venant au sein de l’université française à la fois des spécialistes de littérature française et des spécialistes de littérature étrangère, pour qui il est évident que les textes sont lus et étudiés dans la langue originale.

    13Georges Mounin a résumé impeccablement l’objection faite aux traductions et à la lecture en traduction : « Tous les arguments contre la traduction se résument en un seul : elle n’est pas l’original29. » Ma thèse consiste à affirmer que si la traduction n’est pas l’original, ce qui est irréfutable, cela n’invalide pas la possibilité de lire les textes : au contraire, la prise en compte de la traduction enrichit la lecture des textes. Mais avant d’en venir à une illustration de cette thèse, il faut déconstruire ce qu’Antoine Berman appelle l’« objection préjudicielle30 » faite à la traduction.

    Toutes des traîtresses ! L’infidélité présumée des traductions

    14Traduttore, traditore, dit l’expression italienne bien connue : en cours, pour reprendre l’homéotéleute, je la traduis par « traduire, c’est trahir », bien que littéralement elle signifie « traducteur, traître », jetant ainsi la pierre sur la personne du traducteur et non sur le produit de son travail. Le discours français quant à lui s’est beaucoup cristallisé sur la nature « infidèle » des traductions, en développant une métaphore genrée assez révélatrice du reste des rapports hiérarchiques entre création symboliquement masculine et traduction symboliquement féminine. La métaphore de la « belle infidèle » est due manifestement à Ménage, qui aurait dit des traductions de Perrot d’Ablancourt :

    Lorsque la version de Tacite de M. d’Ablancourt parut, bien des gens se plaignirent de ce qu’elle n’était pas fidèle. Pour moi, je lui donnai le nom de belle infidèle, qui était le même que j’avais donné étant jeune à une de mes maîtresses31. 

    15La question de l’infidélité en traduction est épineuse, d’abord parce que l’accusation d’infidélité est souvent jetée comme un anathème sur les traductions, sans que la définition d’une traduction fidèle soit bien arrimée au préalable. À qui, à quoi la traduction doit-elle être fidèle ? Au texte source ? À l’auteur ? Même si le texte émane de l’auteur, ça n’est pas la même chose de fonder une recherche de fidélité sur le texte comme système à reproduire dans sa forme et dans son fond, ou sur la pensée, les intentions de l’auteur. Cette opposition entre la littéralité du texte et la pensée de l’auteur recoupe évidemment l’opposition traditionnelle entre la lettre et l’esprit, inévitable serpent de mer de la traduction, et particulièrement crucial dans le contexte biblique. D’abord, parce que la séparation entre la lettre et l’esprit est fondamentale dans la théologie paulinienne32 et plus largement dans le christianisme – et elle conditionne sans doute inconsciemment des siècles de traduction en Europe, où même les opposants des belles infidèles rejettent la traduction littérale « servile ». À ce titre, ces mots de la préface d’Anne Dacier à sa traduction de l’Iliade sont révélateurs :

    Quand je parle d’une traduction en prose, je ne veux point parler d’une traduction servile ; je parle d’une traduction généreuse & noble, qui en s’attachant fortement aux idées de son original, cherche les beautés de sa langue, & rend ses images sans compter les mots. La premiere, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très-infidelle, car pour conserver la lettre, elle ruine l’esprit, ce qui est l’ouvrage d’un froid & sterile genie, au lieu que l’autre, en ne s’attachant principalement qu’à conserver l’esprit, ne laisse pas, dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre33.  

    16On voit assez bien dans cet exemple la façon dont l’opposition entre lettre et esprit chez Paul est ici transposée en dehors du contexte sacré et biblique pour penser également la traduction des textes profanes. Du reste, les traductions mêmes de la Bible ont une forte tendance à récuser le principe paulinien. Ainsi le saint patron des traducteurs, l’auteur de la Vulgate, Jérôme de Stridon34, pose la traduction biblique comme radicalement différente dans ses principes de la traduction des textes profanes, puisqu’elle doit être inféodée à un respect de la lettre. Quoi qu’il en soit, ce hiatus entre la lettre et l’esprit, entre le fond et la forme a peu été remis en cause au cours des siècles jusqu’à ce qu’Henri Meschonnic fasse de son dépassement son cheval de bataille35. Dans une telle division binaire, la traduction se voit obligée de choisir à qui ou à quoi être fidèle, et partant, nécessairement infidèle à ce qu’elle n’a pas préféré.

    17La question de la fidélité est depuis plusieurs décennies assez largement délaissée par les théoriciens et les théoriciennes de la traduction. Pour ma part je l’abandonne complètement, sinon pour la mobiliser de façon historique et critique comme dans ce présent paragraphe ; elle réapparaît néanmoins notamment dans les travaux des étudiants et étudiantes qui sont souvent rapides à exprimer qu’une traduction est réussie si elle est « fidèle ». Le problème du concept de fidélité en traduction, outre ses zones de flou (fidèle à quoi ? à qui ?) est que la fidélité totale de la traduction est impossible, si l’on entend par fidélité – ce qui est le cas dans le discours des étudiants et étudiantes – l’identité formelle et sémantique du texte cible au texte source. Or cette identité est impossible par définition. La traduction est rédigée 1) dans une autre langue que le texte source ; 2) par (sauf dans les cas d’autotraduction) une autre personne que le texte source (et même si c’était le cas, ne peut-on pas se trahir soi-même ?) ; 3) à un autre moment que le texte source ; 4) elle est imprimée dans une autre disposition que le texte source. Or si l’on considère que les variations, que les écarts (par exemple traduire traduttore traditore par « traduire c’est trahir ») sont des infidélités, alors on juge intrinsèquement l’opération de traduction, le travail du traducteur, comme intrinsèquement peccamineux, comme en permanence sous le sceau de la faute morale – puisque l’infidélité relève d’un discours moral.

    Y a-t-il des intraduisibles ? Peut-on même traduire ?

    18La différence inévitable entre texte source et traduction est, au-delà même de la question morale de la fidélité, l’« objection préjudicielle » fondatrice de toutes les oppositions à la traduction et à la lecture en traduction. Cette objection culmine dans la condamnation par principe des traductions, voire dans certains cas dans le refus ou l’interdiction de traduire. J’évoquerai ici deux cas qui me semblent paradigmatiques : la traduction des textes sacrés et celle de la poésie. Au sujet de cette dernière, Antoine Berman écrit dans La Traduction et la lettre :

    Historiquement, l’« objection préjudicielle » faite à la traduction concerne surtout la poésie. Une longue tradition […] affirme que la poésie est intraduisible, parce qu’elle n’est qu’une « hésitation prolongée entre le son et le sens ». (Valéry). Que la poésie soit « intraduisible », cela signifie deux choses : qu’elle ne peut pas être traduite, à cause de ce rapport infini qu’elle institue entre le « son » et le « sens », et qu’elle ne doit pas l’être, parce que son intraduisibilité (comme son intangibilité) constitue sa vérité et sa valeur. Dire d’un poème qu’il est intraduisible, c’est au fond dire que c’est un « vrai » poème36.

    19La poésie est un cas paradigmatique, en ce que l’idée même de sa traduction déclenche presque inévitablement des réticences37 chez les amateurs de poésie, et ce, jusqu’au sein du corps enseignant de lettres et de littérature comparée, qui a moins de scrupules à lire des romans en traduction que des recueils de poèmes. Ces réticences découlent d’une définition de la poésie qui la sépare intrinsèquement des autres types de textes, avant même que l’on se soit accordé sur la définition de la poésie, et notamment sur sa définition formelle : la poésie implique-t-elle le vers ? Shakespeare en écrivant Hamlet en vers est-il poète ? Le cas biblique est ici particulièrement éclairant, parce que précisément, la Bible hébraïque singularise les textes poétiques, ou chantés, au sein du corpus biblique, et pour autant la Bible hébraïque ne connaît pas le vers au sens où nous l’entendons. En réalité, la déclaration de l’intraductibilité de la poésie révèle plutôt, comme Meschonnic l’a défendu notamment dans Célébration de la poésie38, des présupposés sur la poésie que des présupposés sur la traduction, en en faisant un mode d’écriture radicalement séparé de la prose, qu’elle soit fictionnelle (notamment romanesque) ou informative (comme en philosophie).

    20Un autre exemple frappant est celui des traductions des textes sacrés des monothéismes. L’islam et le judaïsme accordent de nos jours39 une valeur sacrée au texte dans la langue originale, dans le sens où la langue dans laquelle il est fixé n’est pas perçue comme incidente : seul le texte en arabe du Coran ou en hébreu du TaNaKh40 est sacré, les traductions ne le sont pas. D’où l’apparition tardive de traductions imprimées en langue française, émanant qui plus est, pour le Coran du moins, de traducteurs essentiellement non musulmans41. Les traductions juives du TaNaKh et des prières ont quant à elles davantage vocation à agir comme les béquilles permettant au lecteur mauvais hébraïsant de comprendre ce qu’il lit ou ce qu’il articule, mais l’action même de la prière se fait en hébreu, de même que la lecture de la Torah à la synagogue. Dans ce contexte, les textes n’apparaissent pas intraduisibles au même titre que la poésie, parce qu’ils perdraient trop de substance à la traduction, mais plutôt ils sont intraductibles en vertu de la nature de la révélation qui s’incarne en une langue spécifique.

    21Dans le domaine chrétien en revanche, l’impossibilité de traduire ne se cristallise pas autour de la sacralité du texte source en sa langue. Si la Bible, dans la théologie chrétienne, est intrinsèquement traductible (l’épisode de la glossolalie des apôtres à la Pentecôte en Actes 2 appelle à la diffusion de la Parole en toutes les langues), la nature sacrée de la Parole véhiculée par les textes impose aux traducteurs une « fidélité » toute particulière. Cette dernière se décline techniquement par un impératif de relatif littéralisme qui exclut les « belles infidèles42 », et idéologiquement, dans le domaine confessionnel du moins, par une nécessaire adhésion du traducteur au message divin et à la sacralité des textes : il est fidèle aussi en ce qu’il fait œuvre de foi en traduisant, par exemple en s’en remettant à l’Esprit pour se faire. Autrement dit, la nature sacrée de la Bible, si elle demande une attention, des précautions spécifiques du traducteur, n’implique pas d’interdit de traduire, voire peut, par l’entremise de la confiance placée en l’Esprit dans la continuité de l’épisode de la Pentecôte, désamorcer l’objection préjudicielle qui pèse sur la traduction.

    22Les refus de traduire sont alors motivés par d’autres obstacles. En milieu chrétien, un cas très révélateur est celui de l’hébraïsant Richard Simon qui, comme je l’exposais dans l’introduction, finit par conclure à l’impossibilité de traduire l’Ancien Testament. L’auteur de la magistrale Histoire critique du Vieux Testament43 a passé une partie conséquente de son temps et de son énergie à examiner les conditions de possibilité d’une édition critique du texte hébraïque de l’Ancien Testament ; il conclut à l’impossibilité de stabiliser un texte source hébraïque univoque. Or, si le texte est sacré, cela implique qu’il est impossible de le stabiliser, de discriminer entre la parole divine ou du moins inspirée et l’erreur (ou la falsification) des scribes. Et si le texte source n’est pas stable, comment traduire ? Simon, qui avait traduit le Nouveau Testament sur la Vulgate – il est catholique, et la Vulgate a été déclarée authentique lors du concile de Trente –, renonce à traduire l’Ancien. Port-Royal, pendant ce temps, prend le parti de traduire l’Ancien Testament sur la Vulgate, en « feuilletant » le texte par l’adjonction de diacritiques signalant les ajouts, et d’un important appareil de notes comprenant notamment l’explication des variantes avec l’hébreu. Autre façon de signifier une sorte d’infinitude de la traduction biblique : la version en langue vernaculaire ne peut qu’osciller entre des sources mal établies, parfois contradictoires ; la traduction de la Bible, comme la toile de Pénélope, est à refaire perpétuellement.

    23Qu’opposer à ces objections, qui pour certains types de texte posent comme préalable leur intraductibilité ? Pour l’instant, je me bornerai à constater que, tout intraductibles qu’ils soient, ces textes poétiques, ces textes sacrés sont traduits. L’interdiction de la traduction est donc sans effet concret sur la pratique traductive ; elle en a en revanche sur la façon dont les textes sont reçus. Autrement dit, elle n’empêche pas leur existence, mais elle limite leur lecture et leurs usages.

    La statue du commandeur : le fantôme du Grand Auteur

    24« Tous les arguments contre la traduction se résument en un seul : elle n’est pas l’original ». Et faute de se faire Pierre Ménard auteur du Quichotte44, les traducteurs et traductrices produisent des textes qui ne sont pas l’original – même s’il était possible de tout garder des réseaux de sens et des effets de forme en réécrivant le texte source dans la langue source, la langue aurait changé ; d’allemand, le texte de Heine devient français, il n’est donc plus entièrement allemand. Gérard Genette consacre un nombre étonnamment réduit de pages, dans Palimpsestes, à la traduction ; ces pages sont à mon sens très décevantes, parce qu’elles retournent finalement à la vieille antienne de l’objection préjudicielle et de la déploration de la perte. Ainsi, pour Genette :

    Il n’est pas question de traiter ici des fameux « problèmes théoriques », ou autres, de la traduction : il y a là-dessus de bons et de mauvais livres, et tout ce qu’il faut entre les deux. Nous suffise que ces « problèmes », largement couverts par certain proverbe italien, existent, ce qui signifie simplement que, les langues étant ce qu’elles sont (« imparfaites en cela que plusieurs »), aucune traduction ne peut être absolument fidèle, et tout acte de traduire touche au sens du texte traduit45.

    25Genette poursuit un peu plus loin en refusant de donner à la poésie l’exclusivité de l’intraductibilité, dans la mesure où le vers et la langue poétique ne sont qu’un degré un peu supérieur de lien intrinsèque du texte littéraire à sa langue de création – partant de là, le texte littéraire est ipso facto intraduisible :

    Il vaudrait mieux, sans doute, distinguer non entre textes traduisibles (il n’y en a pas) et textes intraduisibles, mais entre textes pour lesquels les défauts inévitables de la traduction sont dommageables (ce sont les littéraires) et ceux pour lesquels ils sont négligeables : ce sont les autres, encore qu’une bévue dans une dépêche diplomatique ou une résolution internationale puisse avoir de fâcheuses conséquences46.

    26Les propos de Genette me semblent regrettables et du reste assez étonnants, de la part d’un auteur qui répertorie et théorise la « littérature au second degré » dans son infinie variabilité. Là où dans la réécriture ou dans le jeu intertextuel, la variation entre l’original et sa reprise est valorisée, dans la traduction la différence, inévitable, est tenue pour un « dommage ». La grande absente dans les quelques pages sur la traduction dans Palimpsestes me semble l’herméneutique, ou plus modestement la conception du rôle du traducteur ou de la traductrice comme herméneute. De plus, c’est par le prisme de « l’infidélité » que Genette constate la différence (sémantique, mais également historique : les traductions de Dante en français sont rédigées dans un état de langue anachronique par rapport à l’italien de Dante) entre texte source et traduction, sans définir ce que serait la fidélité – on suppose, la concordance absolue du texte source et de la traduction ?

    27Certes, si l’on se place dans une logique de comparaison texte à texte, la confrontation du texte source et de sa traduction laissera nécessairement apparaître des différences, ne serait-ce que la plus basique : les deux textes ne sont pas écrits dans la même langue. Est-ce à dire que le traducteur ou la traductrice échoue nécessairement, que comme l’écrit Genette, « le plus sage […] serait sans doute d’admettre qu’il ne peut faire que mal47 » ? La différence du texte source et de la traduction n’est plus condamnée à l’échec si l’on dirige son regard non vers la différence entre deux textes, mais vers le processus interprétatif qui génère la traduction, rendant ainsi raison des différences – Genette dirait, des infidélités. En effet, il est possible de les valoriser si l’on ne les considère plus comme des pertes, mais comme des partis pris interprétatifs, ce en quoi la traduction réintégrerait l’économie genettienne du palimpseste, dont les modulations et les variations sont potentiellement créatrices de valeur et de sens. Autrement dit, si l’on renonce à attribuer le texte issu de la traduction au seul auteur source, et si l’on postule possible de considérer le traducteur ou la traductrice comme auteur ou autrice second du texte, et la traduction comme un texte augmenté plus que comme un texte infidèle.

    28C’est pour cela que la définition de la traduction qui à ce jour me satisfait le plus est celle de Michael Schreiber, parce qu’elle repose sur les choix des traducteurs et traductrices. Selon lui en effet, la traduction est « la transformation interlinguale d’un texte, basée sur une hiérarchie de demandes d’invariances48 ».

    29Tout se joue dans cette « hiérarchie de demandes d’invariances ». Si traduire c’est « dire presque la même chose », pour reprendre la formule d’Umberto Eco, alors, il faut savoir ce que signifie ce « presque », et quelles stratégies traductives peuvent le faire varier. Un exemple très parlant est celui de la traduction d’un sonnet régulier, comme le premier sonnet du Chansonnier de Pétrarque, en endécasyllabes. Va-t-on garder le schéma des rimes ? Si oui, alors quel impact sur l’exactitude lexicale ? Inversement, l’exactitude lexicale, le calque syntaxique, n’empêcheront-il pas la conservation des rimes et du mètre ? Toujours est-il que le traducteur ou la traductrice fait des choix : choisir c’est renoncer, traduire est un art de la perte, dit-on (j’essaierai de montrer qu’il faut abandonner cette critique des différences pour légitimer la traduction comme art de l’altérité). Et de là les infinies métaphores pour signifier ces jeux de glissements, de divergences, entre texte source et traduction : l’envers du tapis, l’œuvre copiée, les verres colorés contre les verres transparents49… Toutes des pensées négatives de la perte, de la déperdition, contre lesquelles je tente de construire une pensée du gain, de l’augmentation, de la différence.

    30Maintenant se pose en effet la question décisive : pourquoi devrait-on déplorer que la traduction n’est pas l’original ? Pourquoi postuler que ses différences avec le texte source constituent autant de pertes ? Sans doute cette objection à la métamorphose du texte dans la traduction a-t-elle à voir avec le statut de l’auteur. Par statut de l’auteur, j’entends le prestige de l’auteur particulier (Shakespeare, Virginia Woolf, Faulkner sont plus valorisés littérairement que Donna Leon ou Stephen King), mais également l’idée même d’auteur, qui pèse tout particulièrement sur l’étude des textes traduits à l’université. Par exemple, à l’agrégation de lettres, on met au programme en 2021-2022 les Sonnets de Pasolini, et non les Sonnets de Pasolini traduits par René de Ceccatty ; certes le programme préconise d’utiliser la traduction de René de Ceccatty et non celle d’Hervé Joubert-Laurencin, mais c’est bien Pasolini que l’on étudie, avec le sentiment de n’y accéder que via une traduction qui est autant un boulet au pied des candidats et candidates ou du corps enseignant qu’une nécessité, si l’on n’exige pas la lecture de l’italien. Antoine Berman, commentant « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, expose en ces termes les objections vis-à-vis du commentaire en traduction, à propos précisément du fait de commenter un texte benjaminien lu en français :

    Tout commentaire d’un texte étranger ne peut exister qu’à partir de l’original, de l’œuvre-dans-sa-langue. Oui, il ne saurait y avoir de commentaire autorisé d’un texte traduit. Non seulement parce que ce texte ne serait pas « fiable », mais parce que le commentaire se déploie dans la dimension de la traduction […]. Commenter un texte traduit (cas fréquent) serait se mouvoir dans le seul élément du sens, alors que par nature, le commentaire est commentaire-de-la-lettre. Dans le texte traduit, le rapport du sens à la lettre est tel qu’il ne permet pas un commentaire de la lettre, mais seulement une analyse du sens. Le texte d’une traduction n’étant pas une « lettre », il ne peut exister de commentaire d’une traduction50.

    31Il est certain que si le commentaire de Pasolini vise à connaître l’œuvre de Pasolini à l’exclusion de toute intervention sur cette œuvre, si l’on souhaite n’analyser que les mots et les pensées de l’auteur Pasolini, alors le commentaire à partir de la traduction est impossible – ou en tout cas, sa réussite est compromise. Soit on fera abstraction de la réénonciation de Pasolini dans sa traduction par René de Ceccatty, et on méconnaîtra le biais, le « verre coloré », qui fait médiation entre le texte italien et nous. Soit on en viendra nécessairement – et c’est ce que nous faisons ou essayons de faire à l’agrégation – à faire que « le commentaire se déploie dans la dimension de la traduction », c’est-à-dire en postulant à chaque moment du commentaire que le texte que nous analysons est un texte médié, qui a déjà subi une première traduction, celle du traducteur ou de la traductrice. Je récuse pourtant le jugement de Benjamin (à recontextualiser : il écrit en 1923) selon lequel le commentaire de la lettre disparaît : comme l’ont assez montré Risterucci-Roudnicky et Chevrel, il appartient aux comparatistes de développer des outils permettant d’entrer dans la lettre au moyen de la traduction, par exemple dans des éditions bilingues. Quoi qu’il en soit, ces propos de Berman sont intéressants, révélateurs et néanmoins dépassables, parce qu’ils supposent que le commentaire-de-la-lettre se fait nécessairement au contact du seul original, dans l’idée, implicite chez Berman, que seul l’auteur source a une auctorialité valable sur le texte. Or mon postulat est que le texte traduit n’est pas un texte affaibli par sa réénonciation traductive, qui perdrait ainsi le rapport à la lettre : le texte traduit est un texte augmenté, un texte énoncé deux fois, par deux auteurs ou autrices successives, l’auteur ou autrice source, puis le traducteur ou la traductrice. Le commentaire a tout à gagner de cette double lecture. Cela suppose, certes, de considérer traducteurs et traductrices non comme des maux nécessaires à la circulation du texte, mais comme des auteurs seconds, qui pour être seconds n’en sont pas moins auteurs – du texte traduit. Dans Pasolini traduit par de Ceccatty, il n’y a plus un mot de Pasolini, tous les mots sont de René de Ceccaty. Donner consistance à cette médiation du traducteur ou de la traductrice suppose de revoir notre rapport à l’auctorialité des textes traduits, et considérer leur genèse bicéphale. Les chapitres six et sept reviendront largement sur la méthode du commentaire de texte traduit dans le contexte universitaire.

    32Ce qui nous permet de conférer cette co-auctorialité des traductions à l’auteur ou autrice source et au traducteur ou traductrice, c’est notamment le tournant éthique de la traduction, tel qu’illustré notamment par Henri Meschonnic, Antoine Berman et Lawrence Venuti. Pour ces théoriciens, l’évaluation des traductions repose non sur la comparaison du texte source et de la traduction jugée au prisme de la liste exhaustive de ses écarts, mais sur le rapport de sujet à sujet entre auteur ou autrice d’une part, et traducteur ou traductrice d’autre part, les écarts – nécessaires – entre texte source et traduction pouvant s’intégrer dans un « projet de traduction » qui en donne raison, en considérant par ailleurs la réussite de la traduction non à l’échelle pointilliste des écarts, mais à celle de la « tenue » du texte, de sa cohérence sémantique et esthétique. J’emprunte la notion de « projet de traduction » à Antoine Berman, qui l’expose en ces termes :

    Tout traducteur entretient un rapport spécifique avec sa propre activité, c’est-à-dire une certaine « conception » ou « perception » du traduire, de son sens, de ses finalités, de ses formes et modes. […] La position traductive est, pour ainsi dire, le « compromis » entre la manière dont le traducteur perçoit en tant que sujet pris par la pulsion de traduire, la tâche de la traduction, et la manière dont il a « internalisé » le discours ambiant sur le traduire (les « normes »). […] Ces positions peuvent être reconstituées à partir des traductions elles-mêmes, qui les disent implicitement, et à partir des diverses énonciations que le traducteur à faites sur ses traductions, le traduire ou tous autres « thèmes ». […]

    Le projet définit la manière dont, d’une part, le traducteur va accomplir la translation littéraire, d’autre part, assumer la traduction même, choisir un « mode » de traduction, une « manière de traduire ». […] Ici apparaît pour le critique un cercle absolu, mais non vicieux : il doit lire la traduction à partir de son projet, mais la vérité de ce projet ne nous est finalement accessible qu’à partir de la traduction elle-même et du type de translation littéraire qu’elle accomplit51. 

    33L’intérêt à mes yeux de ces théories est la réhabilitation de l’écart en traduction, paradoxalement chez des théoriciens qui sont finalement des grands défenseurs de la traduction littérale. Si l’écart est toujours évalué négativement par Berman lorsqu’il ressort par exemple des réflexes d’une traduction ethnocentrique qui plaque sur le texte source la grille supposée du style attendu en langue cible (par exemple, l’anglais tolère la répétition et le français non, l’hébreu use libéralement de la coordination et le français non), il devient justifié quand il procède d’une décision du traducteur ou de la traductrice pensée comme une authentique réponse au texte source.

    Une nouvelle crise chez les comparatistes ? Traduction et violence 

    34Si de nombreux comparatistes, dans la lignée d’Antoine Berman notamment, fondent la légitimité de la lecture en traduction sur la possibilité d’une lecture critique des traductions (j’y reviens dans la partie qui suit parce que c’est dans cette dynamique que j’inscris ma réflexion), la littérature comparée connaît également une nouvelle crise qui se cristallise autour de la traduction, et qui vient remettre en perspective les conditions matérielles dans lesquelles émergent et circulent les traductions. Autrement dit, on ne saurait se contenter de théoriser le rapport de sujet à sujet sans mettre au jour les réseaux de pouvoir économique et symbolique qui pèsent sur les traductions.

    35En 2003, Gayatri Chakravorty Spivak publie Death of a Discipline : la discipline mourante est celle de la littérature comparée, dont Spivak dénonce la gravitation autour des corpus et des discours européens et nord-américains. Elle l’énonce dans les remerciements : « The market is international. Students in Taiwan or Nigeria will learn about the literatures of the world through English translations organized by the United States52 » (Le marché est international. Les étudiants à Taiwan ou au Nigéria apprennent la littérature à travers des traductions anglaises organisées aux États-Unis). Ce que critique Spivak, c’est notamment les prétentions d’une discipline à se faire le lieu de la littérature mondiale (ou World Literature) faisant abstraction d’un point de vue qui reste irrémédiablement situé. La centralisation de facto de la circulation des textes en langue anglaise, organisée depuis les États-Unis, implique selon Spivak d’une part une sélection des œuvres importées, qui invisibilise des pans entiers de la production mondiale réelle. Elle relève ainsi que si le comparatisme proche-oriental a lu la théorie européenne, l’inverse n’est pas vrai : « we, on the other hand, have spent considerable energy on Leo Spitzer and Erich Auerbach in Turkey, as if they were explorers for the cause of literary criticism53 » (Nous, au contraire, avons dépensé beaucoup d’énergie sur Leo Spitzer et Erich Auerbach en Turquie, comme s’ils étaient des explorateurs au nom de la cause de la critique littéraire). Quand les travaux des chercheurs et chercheuses, théoriciens et théoriciennes non-occidentaux nous parviennent (« nous » : en Europe occidentale, aux États-Unis), c’est à travers la soumission du processus de traduction à des biais culturels – quand des féministes blanches traduisent les travaux des féministes musulmanes, elles le font selon elle en en tordant la réception54.

    36C’est dans la continuité des thèses de Spivak qu’Emily Apter déploie l’essentiel de ses travaux, The Translation Zone55 en 2006 puis Against World Literature. On the Politics of Untranslatability56 en 2013. Elle est elle-même comparatiste, en poste à NYU (Spivak enseigne à Columbia). Les thèses d’Apter posent un réel problème épistémologique à la littérature comparée. The Translation Zone défend l’idée d’une réforme de la discipline qui graviterait nécessairement autour de la pensée de la traduction, qui en serait le centre gravitationnel et la condition d’existence. Against World Literature quant à lui remet en cause les prémisses formulées dans le premier ouvrage, en suggérant l’impossibilité même de la traduction – ou plutôt, l’impossibilité de fonder la pratique d’une discipline sur la lecture en traduction. Il est vrai que, au vu des arguments de Spivak, une critique de la World Literature est bienvenue : la littérature mondiale, telle qu’elle se présente dans les cours qui lui sont consacrés, n’est pas représentative du monde entier. C’est également ce que montrent des sociologues de la littérature et de la traduction : Gisèle Sapiro57, Pascale Casanova58, qui remettent de l’économie dans la compréhension des politiques éditoriales et traductives. Toutes les langues, tous les auteurs et autrices, tous les genres ne sont pas égaux devant le marché du livre. De plus, comme l’a illustré Lawrence Venuti59, la traduction anglophone a des tendances ethnocentriques prononcées, ce qui va de pair avec la situation de domination de la langue anglaise dans le marché mondial du livre.

    37La traduction n’est pas exempte de violence : c’est la thèse de l’essai de Tiphaine Samoyault, Traduction et violence, qui tout en réaffirmant la nécessité d’une pratique comparatiste qui ne soit pas « exclusivement européo-centrée (comme l’est restée longtemps la littérature comparée60) », entend également montrer que la traduction, loin d’être l’irénique accueil de l’autre61, « continue à faire jouer les conflits : il y a une polémique du traduire et une polémique dans le traduire ». Samoyault entend donc opposer une voix discordante, « agonique », à ce qu’elle considère comme une tendance du « discours contemporain sur la traduction [à] favorise[r] la positivité62 ». Cette positivité est réelle chez de nombreux penseurs européens de la traduction, pour beaucoup issus du champ philosophique (elle cite Gadamer, Benjamin, Berman, Ricœur et Cassin comme exemples de cette positivité). Elle est à nuancer, du côté de la théorie, si on considère d’une part les travaux des comparatistes américaines cités ci-dessus, ou seulement le sort qui est fait aux traductions dans le comparatisme et plus largement dans l’université française. L’un des avatars possibles du syntagme « traduction et violence », mais qui n’est pas au cœur du propos de Samoyault parce qu’elle se concentre sur la violence exercée dans et par la traduction, me semble en effet se manifester dans le discrédit porté sur la lecture des traductions et le travail des traducteurs et traductrices de façon générale. Dans la pratique courante de la littérature comparée, on parvient à peu près à sauver les traductions de l’objection préjudicielle qui leur est faite en légitimant leur lecture par des trucs et astuces pédagogiques permettant in fine de retourner aux textes sources – c’est-à-dire illustrant l’insuffisance perçue des traductions. Mais émanant des autres disciplines littéraires, c’est le plus souvent le soupçon qui pèse sur les traductions, bien davantage que l’affirmation irénique de leur rôle de médiation positive. Autrement dit, l’optimisme bermanien prévaut sur la théorie francophone, mais guère sur la pratique.

    38Quoi qu’il en soit, la mise en critique de la légitimité même des traductions pèse sur l’usage qu’en font les comparatistes, et in fine sur la discipline elle-même. D’où la nécessité de penser la pratique comparatiste par une reconsidération des traductions, en remettant en question la demande impossible faite aux traductions d’être identiques aux originaux. Les positions d’Apter, Spivak, Samoyault, Casanova, etc., sont difficilement réfutables en ce que les traductions sont prises dans des dynamiques économiques, sociales, culturelles, qui n’en font pas des œuvres désincarnées de l’esprit mais qui sont prises dans un marché des textes et dans des représentations symboliques hiérarchisées. Pour autant, cela ne rend caduque la lecture en traduction que si l’on fait des traductions les substituts des originaux : les biais variés déplorés par les critiques que je viens d’évoquer peuvent être des portes d’entrée vers une lecture et une étude informée des traductions, qui s’appuie précisément sur la variation introduite par les traductions.

    Il est possible de lire et étudier en traduction : un renouveau bibliographique

    39Le foisonnement de publications dans le champ traductologique comprend une désinence intéressante : la parution d’ouvrages et d’articles interrogeant l’usage des traductions. Si la traduction n’est pas l’original, la lecture de la traduction n’est pas la lecture de l’original. Comment dès lors, a fortiori dans le cadre de l’étude des textes, penser la lecture des traductions ? Un des travaux les plus significatifs à cet égard a été l’ouvrage tiré de la thèse de Mathieu Dosse, Poétique de la lecture des traductions, qui formule l’enjeu de la lecture en traduction dans des termes limpides :

    La traduction n’est pas l’original. Ce qui est souvent perçu comme son défaut originel et irrécupérable, peut-il au contraire devenir sa qualité première63 ?

    40La possibilité de lire et étudier en traduction, nonobstant les nécessaires limites exposées dans les précédents paragraphes, est défendue explicitement par des universitaires de plusieurs champs. Il faut ici distinguer d’une part ce qu’on pourrait appeler un champ éthique, légitimant la lecture en traduction en redonnant du lustre au rôle du traducteur ou de la traductrice, garant d’un rapport éthique du texte cible au texte source ; et d’autre part un champ pédagogique, émanant essentiellement des comparatistes, et visant à élaborer une méthodologie spécifique de la lecture du texte traduit.

    La critique des traductions d’Antoine Berman

    41Un des ouvrages qui a le plus compté, du moins dans la sphère francophone, est l’ouvrage d’Antoine Berman au titre-manifeste : Pour une critique des traductions. John Donne. Berman, comme l’annonce le titre du premier chapitre, y fait « Le projet d’une critique “productive” » des traductions – c’est-à-dire d’une critique qui ne soit pas la chasse à la faute, mais l’évaluation des traductions dans la globalité de leur projet. Il consacre plusieurs pages d’une section intitulée « esquisse d’une méthode » aux « lectures et relectures de la traduction », où il part de la nécessaire « conversion du regard » (« on n’est pas naturellement lecteur de traductions, on le devient64 »), qui permet d’affranchir la lecture du texte traduit de la comparaison permanente avec le texte source, tout en gardant à l’esprit en permanence la nature traductive, seconde, du texte lu. Dans une perspective de lecture critique, cette lecture a pour ambition de « pressentir si le texte traduit “tient65” » – dans l’idée que l’on peut, en se fondant sur la traduction seule, en former une évaluation, non tant de l’exactitude linguistique, mais de la textualité. La traduction semble-t-elle faire système ? Alors elle procède sans doute d’un projet de traduction cohérent. Mais dans le système de Pour une critique des traductions, cette première lecture autonome des traductions n’est qu’une première phase : la deuxième consiste dans « les lectures de l’original », qui mène à une troisième phase de concentration sur l’individu médiateur : le traducteur, ou la traductrice, dont horizon et projet sont reconstitués à partir de la traduction.

    42Mais comme le remarque Mathieu Dosse66, l’éthique de la traduction définie par Berman porte plus sur le travail de traduction que sur la réception des traductions, au contraire des thèses de Lawrence Venuti dans The Translator’s Invisibility qui montre comment la production de traductions ethnocentriques en langue anglaise est gouvernée par la préconception de leur réception par un public rétif à l’« étrangéisation » (foreignizing) du texte cible. De ce fait, l’enjeu de la critique des traductions n’est pas tant de penser la lecture des traductions que de comprendre leur genèse. Et Berman en revient fatalement au texte source et à sa prééminence sur l’évaluation des traductions, que ce soit dans le mouvement de Pour une critique des traductions où la lecture des traductions n’est qu’une première phase avant la remontée aux originaux, ou dans La traduction et la lettre, publié de façon posthume à partir de l’article fondateur de 198567. Dans ce dernier ouvrage, écrit en réalité plusieurs années avant Pour une critique, Berman défend la traduction éthique contre la traduction ethnocentrique ; la traduction poétique contre la traduction hypertextuelle ; la traduction « pensante » contre la traduction platonicienne68. Il le fait par une valorisation de la lettre du texte prioritaire par rapport à l’esprit, en écrivant :

    La visée éthique du traduire, justement parce qu’elle se propose d’accueillir l’Étranger dans sa corporéité charnelle, ne peut que s’attacher à la lettre de l’œuvre. Si la forme de la visée est la fidélité, il faut dire qu’il n’y a de fidélité – dans tous les domaines – qu’à la lettre. Être « fidèle » à un contrat signifie respecter ses stipulations, non l’« esprit » du contrat. Être fidèle à l’« esprit » d’un texte est une contradiction en soi69.

    43Parce qu’elle se fait attention à la lettre, la traduction est une école de lecture. Mais si, pour Berman, la critique des traductions peut, de ce fait, en reconstituant le parcours de lecture du traducteur ou de la traductrice, éclairer la compréhension du texte, Berman ne théorise pas la lecture en traduction. Quant à son analyse de Saint Jérôme, qu’il présente comme un représentant de l’attachement chrétien à l’esprit sur la lettre, elle est à dire le moins bien trop rapide (j’y reviens dans le troisième chapitre). En définitive, quand bien même l’apport de Berman a été décisif pour accompagner l’évolution des pratiques de la traduction littéraire, ses textes peinent à appuyer la possibilité d’une lecture autonome des traductions : malgré la volonté de produire une « critique productive », Pour une critique des traductions. John Donne arrive à la conclusion que les traductions françaises ont échoué, que John Donne n’est pas traduit en français, du moins pas de façon satisfaisante. C’est un des écueils de la pensée de la lecture en traduction que de peiner à s’autonomiser, à se libérer du retour à la lettre, aux textes sources, qui finalement perpétue sous d’autres oripeaux l’objection préjudicielle.

    Penser la lecture en traduction dans le champ pédagogique

    Une spécialité comparatiste ?

    44Une première remarque préalable : je constate que la pensée de la lecture en traduction émane essentiellement des comparatistes, qui sont dans leur enseignement constamment confrontés empiriquement aux textes traduits. Comme le relevait Mathieu Dosse dans l’introduction à sa Poétique de la lecture des traductions70, les théoriciens et théoriciennes de la lecture ne s’intéressent pour ainsi dire pas à la traduction et aux effets de la médiation traductive sur la lecture des textes. Ils et elles souscrivent sans doute à l’objection de Walter Benjamin que je citais plus haut, selon lequel le commentaire ne saurait exister que sur l’original.

    45On lit en revanche des travaux très stimulants sur traduction et enseignement, mais qui visent davantage à réfléchir à l’enseignement de la traduction dans les cursus de littératures et langues étrangères ou les formations professionnelles à la traduction littéraire ou technique. Je pense ainsi notamment à l’ouvrage collectif très éclairant dirigé par Michel Ballard, intitulé Traductologie et enseignement à l’université71, au travail plus récent de Susan Pickford et Tiffane Levick qui en est la prolongation72, ou encore à Shakespeare a mal aux dents73, de Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Maurus, qui ne porte pas spécifiquement sur l’enseignement, mais qui est très ancré dans la mise en pratique didactique des théories traductives des auteurs, qui ont longtemps co-dirigé le master de traduction littéraire de l’Inalco. Dans tous ces cas, les ouvrages réfléchissent à ce qui se joue dans l’opération de traduction et visent à cultiver une forme de réflexivité de la part du corps enseignant et des futurs traducteurs et traductrices ; le dernier ouvrage pense plus spécifiquement le rapport de la traduction à ses lecteurs et lectrices, mais en plaçant le centre de gravité dans le travail du traducteur qui anticipe la lecture des textes. Dans un cas comme dans l’autre, je retiens l’intérêt de replacer au cœur de la théorie de la traduction l’action, le travail des traducteurs et des traductrices. Il n’est du reste pas étonnant que ces ouvrages émanent de praticiens et praticiennes comptant de nombreuses traductions à leur actif, dans le second cas depuis des langues (le bulgare, le coréen) que ne maîtrisent que peu de lecteurs et lectrices francophones.

    46La littérature comparée s’est donc emparée de la question de la lecture en traduction : j’y reviens ci-dessous avec les travaux dans le champ francophone et, à vrai dire, français, autour de l’HTLF et des textes plus appliqués à la didactique d’Yves Chevrel et Danielle Risterucci-Roudnicky. Dans le champ anglophone, la question des traductions et de leurs usages cristallise toute une part du débat autour de la discipline comparatiste, comme dans l’ouvrage évoqué plus haut Death of a Discipline de Gayatri Chakravorty Spivak. Spivak place la question de l’utilisation des traductions dans une pensée politique des rapports de force et des jeux de domination qui pèsent sur la circulation et la commercialisation des textes, question qui ne doit pas être sous-estimée quand on réfléchit au choix et à l’accessibilité des traductions dans le cadre de l’enseignement. En effet, l’enjeu de la lecture en traduction est précédé par un premier problème : celui de l’existence même des traductions. Comme le relève Anne-Rachel Hermetet :

    Premier constat, d’évidence : pour pouvoir lire une traduction, il faut que celle-ci existe. Or il n’est pas rare d’être confronté au désert immense des traductions non faites, ou encore vieillies ou inaccessibles. Il s’agit aussi bien de véritables lacunes dans notre connaissance d’une littérature étrangère que de rencontres manquées ou, pour le moins biaisées, par des traductions que le lecteur contemporain ne juge plus lisibles74.

    47Aussi les programmes de cours comparatistes sont-ils très dépendants de l’existence des traductions, ou de leur diffusion75. De fait, seule une partie minoritaire de la littérature mondiale nous parvient en traduction – et l’on a vu dans la section précédente à quel point la sélection même des titres traduits est biaisée par les jeux de domination culturelle et politique.

    48Maintenant, une fois que nous avons des traductions, comment les lire ? Karen Emmerich est l’autrice d’un essai publié en 2017, intitulé Literary Translation and the Making of Originals. Elle y montre, en s’appuyant sur sa pratique de l’enseignement de la littérature mondiale et sa pratique de la traduction de la poésie grecque et turque moderne, que la traduction littéraire contribue à fabriquer les originaux. En réponse aux objections d’Emily Apter, elle écrit :

    Translation as a mode – like specific translations – will only disappoint if we ask it to do things we should already know it can’t; translation can only be an “unreliable transmitter” if transmission is what we expect of it. The trope of untranslatability, to whose popularity Apter has greatly contributed, sets up a kind of conceptual straw man, a false demand that translation provide a “genuine translinguistic encounter with a foreign literature” – a demand which translation can, of course, never meet. If these are the terms of engagement, whatever a translation provides will always be judged wanting, because the doctrine of untranslatability in fact demand recall and equivalence, rather than a Spicerean correspondence that builds a tradition from the recombined bones of others’ works76.

    La traduction en tant que media – de même que chaque traduction spécifiquement – ne décevra que si nous lui demandons de faire des choses dont nous la savons incapable ; la traduction ne peut être un « transmetteur non fiable » que si la transmission est ce que nous attendons d’elle. Le trope de l’intraduisibilité, à la popularité duquel Apter a beaucoup contribué, construit une sorte d’homme de paille conceptuel, une fausse exigence que la traduction fournisse une « authentique rencontre translinguistique avec une littérature étrangère » – une exigence que la traduction ne peut bien sûr jamais remplir. Si ce sont là les termes du débat, alors tout ce que pourra produire une traduction sera jugé insuffisant, parce que la doctrine de l’intraduisibilité exige en réalité la conservation et l’équivalence, plutôt qu’une correspondance spicerienne qui crée une tradition à partir du squelette recombiné des œuvres d’autrui.

    49Emmerich développe dans tout son ouvrage (j’y reviendrai largement pour évoquer au prisme de la Bible la question du rapport de la traduction à l’édition des sources) le fil conducteur de la pédagogie, de l’enseignement de la littérature comparée en traduction. Elle le fait depuis sa position de traductrice77 ; j’ajouterai de traductrice de poésie grecque moderne qui se situe à l’heure actuelle dans les marges de la circulation mondialisée des textes. Dans les chapitres qui introduisent et closent le livre, elle se fonde sur son activité d’enseignante pour montrer, exemples à l’appui, l’intérêt de sensibiliser les étudiants et étudiantes non seulement à la variété des traductions qui sont à considérer comme des interprétations de l’original, mais encore à la façon dont les traductions influent sur l’original, parce qu’elles en proposent finalement des éditions. Si la traduction « fait » l’original, la conséquence en est la mise en question même de la notion d’original au singulier : la traduction, qu’elle se fonde sur une édition particulière des textes sources, ou sur une compilation qui crée l’image en langue cible d’un texte source composite in absentia, n’est finalement que rapport à « des originaux » et non à un original unique et fixe – et c’est particulièrement vrai du corpus biblique. Quand nous lisons une œuvre étrangère, il ne s’agit pas d’une genuine translinguistic encounter with a foreign literature, d’une « authentique rencontre translinguistique avec une littérature étrangère », mais d’une rencontre médiée par les décisions des traducteurs et traductrices, éditeurs et éditrices. Ce postulat de la traduction comme édition de l’original – et comme manifestation de la pluralité textuelle – est celui que je défends dans le dernier chapitre de mon travail, où je reprendrai largement les thèses d’Emmerich.

    Lire à travers la médiation traductive : pour une méthodologie de la lecture en traduction

    Faire contre mauvaise fortune bon cœur

    50Le degré zéro de la réflexion méthodologique sur la lecture en traduction est de constater qu’à défaut de lire toutes les langues du monde, la lecture en traduction est un pis-aller nécessaire. Avant d’aller plus loin, je remarquerai que c’est là par défaut la position de la littérature comparée comme discipline universitaire – on recourt aux traductions parce qu’on ne saurait exiger des étudiants et étudiantes qu’ils et elles lisent Homère en grec – et plus généralement, de l’école et des programmes scolaires dans leur rapport aux textes étrangers – à l’exception, minoritaire, des enseignements de spécialité en langue au lycée.

    51C’est précisément dans l’ouvrage collectif Enseigner les œuvres littéraires en traduction78 dirigé par Yves Chevrel que Michael Oustinoff, lui-même auteur de plusieurs livres sur la traduction79, convoque dans l’article « La traduction invisible ? Problématiques actuelles de la traduction » ces propos d’Édouard Glissant :

    Mon idée, c’est que les traductions de Faulkner, les admirables traductions de Faulkner en français, laissent se perdre quelque chose du langage de Faulkner, le langage paysan du Mississipi et ses particularismes, mais elles n’en ont pas moins un mérite, à mon avis fondamental, celui de mettre en relief la structure de l’œuvre. On peut accéder à la structure d’une œuvre sans connaître réellement son langage, et c’est là qu’on peut dire qu’on ne peut plus écrire de manière monolingue80.

    52Glissant expose ici, depuis sa position d’écrivain, comment les traductions, toutes imparfaites qu’il doive les présumer, lui sont non seulement lisibles mais encore les relais nécessaires pour lire Faulkner ; elles réussissent en ce que la structure des œuvres de Faulkner passe l’épreuve de la traduction, et que Glissant peut subséquemment entrer dans ses propres œuvres en dialogue avec elle.

    53Cet argument rejoint celui de David Damrosch, dont les travaux sur la littérature mondiale – World literature – découlent beaucoup de la pratique de l’enseignement de la littérature comparée. Ses publications impliquent en filigrane une réflexion sur la façon dont les littératures du monde nous parviennent essentiellement grâce à la médiation des traductions. Ainsi dans How to Read World Literature81, qui se veut explicitement un compagnon pour les comparatistes et qui s’appuie sur des œuvres fréquemment étudiées dans les cours des universités américaines, un chapitre entier est consacré à la lecture en traduction (il s’agit du chapitre 4, Reading in translation). Ce chapitre commence par l’exposé du paradoxe habituel : nous dépendons de la traduction pour lire les œuvres étrangères. Il cite ainsi la possibilité de lire le roman Kar d’Orhan Pamuk sous le titre Nieve à Mexico, Schnee à Berlin, Snow en le commandant en anglais sur Amazon ; il s’agit bien sûr de Neige que l’on peut lire en français dans la traduction de Jean-François Pérouse, publiée chez Gallimard dans la collection Folio. Pourtant la traduction a mauvaise réputation : comment pourrait-elle « transmettre la délicate musique des mots d’un poète82 » ?

    54Ce paradoxe (on a le plus souvent besoin des traductions pour lire les œuvres étrangères, mais on ne peut pas leur faire confiance) peut être résolu de deux manières : premièrement, en développant des stratégies qui permettent de rendre perceptible le travail des traducteurs ; deuxièmement en retournant le stigma, et en postulant que la médiation de la traduction est une augmentation, et non une diminution, des qualités du texte en vue d’une exploitation pédagogique.

    Apprendre à voir les verres colorés

    55La métaphore des verres colorés est développée par Georges Mounin dans Les Belles Infidèles83 : il se sert de l’image des verres transparents et des verres colorés pour opposer la traduction « transparente » qui ne se donne pas l’apparence de la traduction tant elle semble directement rédigée dans la langue cible (et donc adaptée aux usages linguistiques et littéraires de la culture cible), par opposition à la traduction collant au plus près du texte source, qui « sent » la traduction, qui peut donner l’impression d’être écrite en mauvais français. Il ne s’agit pas ici de distribuer les bons et les mauvais points aux différents types de verres, mais de postuler d’une part qu’il y a une productivité pédagogique à travailler sur des traductions « verres colorés », et d’autre part qu’aucun verre n’est entièrement transparent.

    56Sur ce dernier point, un petit article de Danielle Risterucci-Roudnicky, intitulé « La “fonction palimpseste” du texte traduit84 », met en place un premier critère opérant pour rendre perceptible par le lecteur ou la lectrice ce palimpseste85. L’autrice distingue ainsi deux fonctions palimpseste, la première externe (reposant notamment sur l’examen des péritextes : préfaces et notes du traducteur ou de la traductrice, explicitation de son identité sur la page de titre, etc.) et la seconde interne (indices de décrochements dans le texte même : les toponymes et anthroponymes situent l’action dans un pays lointain, la langue sonne étrange, etc.). De fait, c’est là une première étape, minimale mais nécessaire, de l’étude des textes traduits : entériner au préalable de toute discussion sur le texte leur nature traduite, et reconnaître l’auctorialité double du texte, écrit dans une langue source par l’auteur ou autrice dont le nom est en grand sur la couverture, réécrit dans la langue cible par le traducteur ou la traductrice qui, depuis la convention de Berne de 1886, voit son statut de co-auteur reconnu et protégé.

    57Danielle Risterucci-Roudnicky reste à ce jour, en langue française du moins, l’autrice du plus efficace – voire du seul, mais quoi qu’il en soit très efficace – manuel d’Introduction à l’analyse des œuvres traduites86. Le livre se divise en trois parties (le texte traduit ; le support de diffusion ; les œuvres en traduction) et se distingue par le très grand nombre d’exemples qu’il mobilise, ainsi que d’exercices donnés en fin de chapitre, exploitables aussi bien par le corps enseignant que par les étudiants et étudiantes. À la fin de l’ouvrage, on aura rencontré par l’exemple tous les points nodaux de la traduction, à l’échelle du livre (collection, couverture, titre, péritextes, etc.), du texte (vers ou prose, traduction pour la scène, etc.), et du détail (noms propres, polyphonie, polyglossie), ainsi que des éléments de sociologie de l’auteur ou de l’autrice et du traducteur ou de la traductrice. Cet ouvrage, à mettre absolument dans les mains de tous les comparatistes, ne propose néanmoins pas véritablement de réflexion théorique sur la valeur de la lecture en traduction : c’est un exercice appliqué de lecture critique, une lecture qui vient chercher dans le texte traduit les indices, les traces qu’a laissées la traduction.

    58Peu avant la parution de cet ouvrage, les actes du colloque organisé par Yves Chevrel sur le thème « Enseigner les œuvres littéraires en traduction » étaient publiés87, regroupant un propos liminaire énergique d’Yves Chevrel, qui sous le titre « Présentation du séminaire », affirme en réalité une thèse qui est toujours la mienne présentement :

    il s’agit non seulement de donner aux œuvres traduites une place mais encore de leur reconnaitre une réelle dignité en tant qu’objet d’enseignement88.

    59Cette thèse est ensuite illustrée par quatre conférences portant sur de grandes problématiques génériques de la traduction (problématiques actuelles de la traduction ; le théâtre ; la poésie ; historicité des traductions), puis par cinq ateliers comportant chacun deux séances (littérature de jeunesse ; littératures anciennes ; classiques européens ; traductions, retraductions, traductions comparées ; réécriture et traduction). Peu cité à ma connaissance dans les travaux traductologiques français, cet ouvrage disponible en ligne sur le site d’Éduscol comprend pourtant des articles qui sont de fort bonnes synthèses, y compris théoriques, mais sans perdre de vue le cœur du propos, qui est la possibilité d’enseigner le texte traduit. Cette possibilité repose donc primordialement sur une conscience de la nature intrinsèquement hybride de la traduction – Goethe traduit par Nerval est un texte allemand et français de Goethe et de Nerval – ainsi que sur un réseau de stratégies à déployer par le corps enseignant pour permettre de saisir la double épaisseur de texte. Enfin – c’est un des objets de mon présent travail – l’analyse de la traduction se révèle bien souvent une porte d’entrée opérante pour appréhender les contours du texte original, si l’on considère les choix du traducteur comme une réponse à l’original, comme l’écrit Jean-Yves Masson :

    Si la traduction respecte l’original, elle peut et doit même dialoguer avec lui, lui faire face, et lui tenir tête. La dimension du respect ne comprend pas l’anéantissement de celui qui respecte son propre respect. Le texte traduit est d’abord une offrande faite au texte original89.

    60Ces propos de Jean-Yves Masson ont ceci d’intéressant qu’ils mettent en exergue la relation intersubjective qui se joue dans la traduction. Sans l’expliciter dans ces quelques lignes, Masson prend ici ses distances avec l’image récurrente de la traduction ancillaire et du traducteur servile, pour faire du traducteur ou de la traductrice l’égal de l’auteur ou autrice, dans une relation d’échange, de « dialogue », que Samoyault qualifierait d’« agonique ». Tenir tête au texte original n’est pas lui manquer de respect, mais s’élever à sa hauteur. Cela implique de considérer que la traduction ne se situe pas, ou en tout cas pas entièrement, dans un rapport ancillaire d’infériorité déférente vis-à-vis du texte source ; qu’elle développe sa propre autonomie. Pour ce faire, un changement de paradigme est nécessaire, qui postule entre le texte source et sa traduction un rapport de chronologie et de ressemblance, davantage qu’un rapport de hiérarchie et de dépendance.

    La lecture en traduction, un jeu à somme positive

    61J’emprunte l’expression un « jeu à somme positive » à François Ost, qui intitule ainsi une section de Traduire. Défense et illustration du multilinguisme90, dans laquelle il n’évoque pas la lecture en traduction, mais l’échelon qui précède, la traduction elle-même, dont il souligne, dans la lignée des romantiques allemands, qu’elle est une aubaine à la fois pour la langue et la culture source qui se disséminent ainsi, et pour la langue et la culture cible qui s’enrichissent au contact de l’œuvre étrangère. Faisant un pas de plus, abordant ainsi ce que le lecteur ou la lectrice peut retirer d’une œuvre lue et étudiée en traduction, on peut également postuler que se joue là un jeu à somme positive, somme qui va croissant si l’on lit plusieurs traductions d’un même texte. Chevrel et Risterucci-Roudnicky, dans leurs différents travaux, reviennent du reste fréquemment, avec force exemples, sur l’intérêt de multiplier les lectures en traduction. Pour reprendre l’exemple utilisé plus haut, si je lis les Sonnets de Pasolini dans la seule traduction de René de Ceccatty (faisant abstraction du fait que l’édition de cette traduction est bilingue), je ne peux qu’entériner sa double énonciation, en italien par Pasolini sous le texte français de Ceccatty. Si maintenant je compare la traduction de Ceccatty à celle de Joubert-Laurencin, dans le jeu entre les deux textes français se dit peut-être quelque chose du « texte effacé », pour reprendre une expression d’Yves Chevrel91. La multiplication des traductions, par la façon dont chacune éclaire l’œuvre d’une lumière neuve, avec plus ou moins de bonheur, permet d’enrichir notre connaissance de l’œuvre. C’est ce qu’essaye de montrer David Damrosch dans How to Read World Literature, où il expose ainsi les visées du chapitre sur la traduction :

    This book is organized around a set of skills that we need to develop–or recover and hone–in order to read world literature with understanding and enjoyment. […] The fourth chapter discusses the fascinating problems raised when we read in translation, as readers of world literature must often do. I will argue that it is important to read translations in critical awareness of the translator’s choices and biases, even if we have no direct knowledge of a text’s original language, and such a critically attuned reading can help us to make the most of the reading experience, at time even discovering ways in which a work has gained in translation92.

    Ce livre est organisé autour d’un ensemble de compétences que nous devons développer – ou retrouver et affiner – pour lire la littérature mondiale avec entendement et joie. […] Le quatrième chapitre débat des problèmes fascinants qui sont soulevés quand nous lisons en traduction, ce que doivent souvent faire les lecteurs de littérature mondiale. J’affirmerai qu’il est important de lire les traductions avec la conscience critique des choix et des biais du traducteur, même quand nous n’avons pas la connaissance de la langue du texte original, et une lecture ainsi affutée par la critique pourra nous aider à tirer le maximum de notre expérience de lecture, et parfois même à découvrir comment une œuvre est augmentée par la traduction.

    62Ce gain, cette augmentation de l’œuvre dans la traduction peut être perçue de bien des façons. Que veut dire gagner à la traduction ? Si l’on pense ici, pour filer la métaphore bancaire, à la valeur du texte, alors la traduction est un gain si elle permet de corriger des erreurs factuelles ; si elle apporte une amélioration stylistique réelle ou supposée : je pense notamment à la façon dont Houdar de la Motte « ennoblit » Homère qu’il trouve grossier, ou à la façon dont Dostoïevski a été lissé dans ses premières traductions françaises, et pour ses traducteurs et éditeurs c’était bien un gain que cette élévation du niveau de langue. Mais si l’on se place du point de vue de la lecture, que gagne-t-on à lire une traduction, a fortiori si on peut lire la langue originale ? Ici le gain n’est pas dans la référentialité améliorée du texte ou dans sa beauté stylistique, le gain se fait méta, c’est un gain herméneutique. En lisant une traduction, on lit deux textes en un, et on lit deux gestes en un : une écriture et une lecture-écriture. C’est que chacune de ces traductions, de ces « offrandes faites au texte original » comme l’écrivait Jean-Yves Masson, est une lecture incarnée du texte original.

    63C’est ce que défend Mathieu Dosse dans la troisième partie « Lire le sujet traduisant » du livre tiré de sa thèse, Poétique de la lecture des traductions, qui reste une des thèses les plus importantes sur la question spécifique de la lecture en traduction. Tout en centrant mon propos sur le cas spécifique de la Bible, et de l’étude de la Bible, je m’inscris résolument dans la continuité du sien :

    Mais la spécificité la plus élémentaire et la plus évidente de la lecture du traducteur (lecture traduisante nous l’avons dit), et qui la distingue fondamentalement du commentaire et de la critique, se trouve bien sûr dans la concrétisation : en se concrétisant, cette lecture doit faire des choix, opérer des coupes dans le foisonnement des sens et la pluralité des effets ; c’est aussi une lecture qui met en rapport les langues traduisante et traduite et qui s’inscrit dans une relation peut-être conflictuelle ou passionnelle avec l’auteur93.

    64Je ne m’attarderai pas ici sur la « relation peut-être conflictuelle » avec l’auteur – la question de l’auteur dans le contexte biblique est particulièrement épineuse, et du reste le chapitre dix y reviendra. Quant au conflit, en matière biblique, il a toute latitude de se déployer dans d’autres directions que celle de l’émulation à l’auteur94. Ce que je retiens chez Dosse, comme préliminaire aux chapitres qui suivent, c’est le fait que la traduction concrétise une lecture : elle donne forme à cette « hiérarchie de demandes d’invariance » caractéristique du travail de traduction selon Michael Schreiber, que j’ai déjà cité. C’est ce que permettra d’illustrer avec des exemples à mon sens particulièrement frappants le chapitre quatre, qui porte sur la traduction de la poésie biblique : les choix formels de traduction (vers, prose, type de vers, etc.) résultent d’une lecture du texte source, qui est aussi bien une lecture générique qu’un parti pris sur le statut donné au texte biblique et la possibilité de lui appliquer une grille de lecture (aussi) littéraire.

    Notes de bas de page

    1Poulin, 2013b.

    2Étiemble, 1963, p. 29.

    3Aux États-Unis non plus, si on en croit la façon dont David Damrosch ironise sur l’identité linguistique des comparatistes américains, qui savent l’allemand et le français et éventuellement autre chose. Damrosch évoque également un autre trait caractéristique des comparatistes : s’ils et elles savent moins bien les langues qu’ils maîtrisent qu’un spécialiste d’italien ou de russe, du moins savent-ils et elles manœuvrer entre plusieurs langues. Voir Damrosch, 2020, p. 174 sq.

    4Je reviens longuement sur ce point dans le chapitre six, dont la première section est consacrée aux concours de l’enseignement.

    5Étiemble, 1963, p. 95.

    6Seleskovitch & Lederer, 2014.

    7Voir Nida & Taber, 1969 ; Waard & Nida, 2003.

    8Je pense ici à toute la postérité de Jean Bollack, chez ses élèves Heinz Wismann (voir Wismann, 2012), Denis Thouard, ou surtout Barbara Cassin, maîtresse d’œuvre du Vocabulaire européen des philosophies (Cassin, 2004).

    9Voir Berman, 1984.

    10Venuti, 1995.

    11Antoine Berman : « La visée même de la traduction – ouvrir au niveau de l’écrit un certain rapport à l’Autre, féconder le Propre par la médiation de l’Étranger – heurte de front la structure ethnocentrique de toute culture ou cette espèce de narcissisme qui fait que toute société voudrait être un Tout pur et non mélangé ». Cette visée authentique de la traduction – c’est-à-dire celle dont Berman développe la théorie au prisme des romantiques allemands – combat les tendances ethnocentriques de la traduction, qui consistent à naturaliser le texte étranger en donnant le sentiment qu’il a été écrit directement dans la langue d’arrivée. Un des exemples parlants donnés par Berman pour l’illustrer est la traduction des proverbes, qui ne sont pas traduits littéralement mais adaptés : The early bird catches the worm sera traduit par « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt » (Berman, 1984, p. 16).

    12Ces formules calquent en effet l’anglais target oriented et source oriented. Ladmiral les a développées dans l’ensemble de ses écrits, dont on trouvera une compilation dans Ladmiral, 2014.

    13Berman, 1984, p. 235.

    14Casanova, 1999 ; 2015.

    15Sapiro, 2008.

    16Pierre Lassave est l’auteur d’une enquête sur les traducteurs et traductrices de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains » (Lassave, 2005) et d’un ouvrage plus général où il jette son regard de sociologue sur la position épistémologiquement complexe des biblistes (Lassave, 2011).

    17Risterucci-Roudnicky, 2008.

    18Chevrel, 2007.

    19Chevrel & Masson, 2012-2019.

    20Une comparatiste française au moins codirigeait chacun des quatre volumes parus entre 2012 et 2019 : Christine Lombez, Véronique Duché, Yen-Mai Tran-Gervat, Isabelle Poulin ; Lieven D’hulst, qui co-dirigeait le volume consacré au xixe siècle, enseigne la littérature française et francophone et la traductologie à l’université de Leuven, et ses publications prennent, d’un point de vue français, des tours clairement comparatistes. Nombreux, mais sans exclusivité, étaient les comparatistes prenant en charge la rédaction des différents chapitres.

    21Voir Apter, 2006 ; 2013.

    22Voir par exemple le chapitre « Languages » dans Comparing the Literatures (Damrosch, 2020), et plus généralement tout le travail de Damrosch sur le concept de littérature mondiale (World literature), qu’il traite sans faire l’économie de la circulation des textes via la traduction.

    23L’ouvrage majeur de Pascale Casanova, tiré de sa thèse de sociologie, est La République mondiale des lettres (Casanova 1999) ; on peut aussi citer La Langue mondiale (Casanova, 2015).

    24L’ouvrage sans doute le plus connu de Said est Orientalism (Said, 1978), traduit en français par Catherine Malamoud sous le titre L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, en 2005. Une partie importante de l’ouvrage revient à l’origine même du comparatisme, dans la description des langues dites orientales par les savants européens aux xviie et xixe siècles. L’analyse qu’il fait de Renan tranche par exemple avec la réception de Renan par les sciences politiques françaises, qui voient dans ce polygraphe un penseur de la nation comme facteur agrégateur au-delà du sang. Or dans ses travaux sur l’hébreu biblique et sur les langues sémitiques, Renan se montre très essentialiste sur la façon dont les langues orientales seraient à l’origine de traits d’esprit et de caractère rétifs à la rationalité, apanage des Indo-européens. Sur ce sujet, voir également l’ouvrage de Tzvetan Todorov notamment le chapitre « Renan » (Todorov, 1989, p. 195 sq.)

    25Voir notamment The Location of Culture (Bhabha, 1994), traduit en français par Françoise Bouillot sous le titre Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (Bhabha, 2007).

    26On peut retenir Can the Subaltern Speak? (Spivak, 1988), traduit par Jérôme Vidal sous le titre Les subalternes peuvent-elles parler ? (Spivak, 2020).

    27Samoyault, 2020, p. 155.

    28Mounin, 1994, p. 13.

    29Ibid.

    30Berman, 1999a, p. 42.

    31Ce passage est analysé en détail dans le chapitre « Penser la traduction » rédigé par Yen-Maï Tran-Gervat dans Chevrel, Cointe & Tran-Gervat, 2014, p. 381 sq.

    32On lit ainsi en 2 Cor 3,4 : « Il [Dieu] nous a rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit, car la lettre tue, mais l’esprit vivifie » (trad. Segond). Paul, comme il le développe dans la suite de l’épître, fait ici référence à la façon dont le message du Christ accomplit et abolit la loi de Moïse, qu’il ne s’agit donc plus de suivre à la lettre. L’affirmation « la lettre tue, mais l’esprit vivifie » est parfaitement susceptible d’être tirée de son contexte et employée pour décrire le travail du traducteur, celui du législateur, et de façon générale le travail de quiconque fait profession d’interprète.

    33Homère, 1711, p. xli.

    34Jérôme écrit ainsi : « Oui, quant à moi, non seulement je le confesse, mais je le professe sans gêne tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Écritures, où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot, mais une idée par une idée que j’exprime » (« Lettre LVII, à Pammachius » dans Jérôme, 1953, p. 55-73). La formule latine, non uerbum e uerbo sed sensum exprimere de sensu, évoque davantage la notion de « sens » que d’« idée ».

    35C’est le cas dans l’intégralité de son œuvre, mais à ce sujet on pourra tout particulièrement consulter Poétique du traduire, par exemple dans le court chapitre « Traduire ce que les mots ne disent pas, mais ce qu’ils font » (Meschonnic, 1999, p. 138-141).

    36Berman, 1999a, p. 42.

    37C’est parce que, pour la énième fois, un ami et lecteur de poésie m’assénait que « la poésie traduite ça craint » que j’ai rédigé ce billet : Placial Claire, « La poésie n’est pas intraduisible (mantra) », URL : https://languesdefeu.hypotheses.org/896.

    38Meschonnic, 2002a.

    39On notera cependant que le dogme de l’inimitabilité du Coran est tardif et qu’il a suscité maintes résistances. Voir Abû Zayd, 1999 ; Seddik, 2004 ou encore le chapitre « Traduire la parole de Dieu » dans l’ouvrage récent de Souleymane Bachir Diagne (Diagne, 2022). Je remercie Jean-Jacques Lavoie pour ces références.

    40On désigne dans la traduction juive par l’acronyme TaNaKh le canon composé des trois sous-ensembles, par ordre décroissant d’importance : Torah (Loi), Nevi’im (Prophètes), Ketouvim (Écrits). Désigner aujourd’hui la Bible juive par « Torah » est un abus de langage, la Torah correspondant au simple Pentateuque – même si le terme dans des périodes anciennes a pu renvoyer au TaNaKh.

    41Voir à ce sujet les contributions de Carole Boidin pour l’islam, de Francine Kaufmann pour le judaïsme, dans le chapitre « Religion » de Chevrel, Cointre & Tran-Gervat, 2014.

    42J’en veux pour témoin le fait qu’aux xviie et xviiie siècles, qui voient fleurir les paraphrases de la Bible, ces dernières se désignent justement par les termes de « paraphrase », « imitations », etc. Voir Placial, 2009, p. 69-83.

    43Simon, 1678.

    44Je fais ici référence à la nouvelle de Jorge Luis Borges, traduite par Paul Verdevoye dans Fictions (Borges, 1983). Je faisais tellement le rapprochement entre le travail de Pierre Ménard, intellectuel nîmois fictif du début du xxe siècle qui entend recréer le Quichotte en espagnol à l’identique du texte de Cervantes, et celui des traducteurs et traductrices, que j’ai pendant plusieurs années fait obstinément en cours le lapsus consistant à nommer cette nouvelle « Pierre Ménard traducteur du Quichotte ».

    45Genette, 1982, p. 239.

    46Ibid., p. 240.

    47Ibid., p. 241.

    48Schreiber, 2004.

    49Sur l’usage des métaphores dans le discours traductologique, on consultera par exemple les chapitres « Discours » et « Penser la traduction » dus à Yen-Mai Tran-Gervat dans Chevrel, Cointre & Tran-Gervat, 2014, ou encore l’excellente compilation de Jean Delisle, La Traduction en citations (Delisle, 2007).

    50Berman, 1999b, p. 13-14.

    51Berman, 1995, p. 74-79.

    52Spivak, 2003, p. xii ; je traduis.

    53Voir ibid., p. 87 ; je traduis.

    54Spivak, 2020.

    55Apter, 2006 ; 2015.

    56Apter, 2013.

    57Casanova, 2015.

    58Sapiro, 2008.

    59Venuti, 1995.

    60Samoyault, 2020, p. 13.

    61Samoyault vise notamment la réception optimiste faite des travaux d’Antoine Berman et de son Auberge du lointain, qui fait de la traduction le paradigme du dialogue des cultures et de l’hospitalité langagière.

    62Samoyault, 2020, p. 17.

    63Dosse, 2016, p. 9.

    64Berman, 1995, p. 65.

    65Ibid.

    66Dosse, 2016, p. 78.

    67Berman, 1999a.

    68Ibid., p. 27.

    69Ibid., p. 77.

    70« Traduction et lecture. Deux pratiques, deux champs théoriques qui semblent se compléter, s’éclairer mutuellement. Rares sont pourtant les travaux qui abordent la question de la traduction sous l’éclairage des théories de la lecture. Le constat est le même en ce qui concerne les théoriciens de la lecture : ceux-ci, oubliant que les lecteurs ne lisent pas que des originaux, ont souvent occulté la traduction » (Dosse, 2016, p. 19).

    71Ballard, 2009.

    72Levick & Pickford, 2021.

    73Vrinat-Nikolov & Maurus, 2018.

    74Hermetet, 2011.

    75Ainsi, la réitération d’un cours qui avait pourtant très bien fonctionné (avec un corpus de chats narrateurs, dans Je suis un chat de Sôseki, et Le Chat Murr de Hoffmann) a été empêchée parce que la traduction de Hoffmann était épuisée, et que l’année où le cours s’était tenu, une partie de la promotion avait dû travailler sur texte numérisé, ce qui rendait les TD logistiquement complexes.

    76Emmerich, 2017, p. 187 ; je traduis.

    77Karen Emmerich depuis 2002 est l’autrice d’une quinzaine de traductions de livres de poètes grecs modernes (Margarita Karapanou, Christos Ikonomou, Amanda Michalopoulou, Yannis Ritsos, etc.).

    78Chevrel, 2007.

    79Notamment le « Que sais-je » sur la traduction (Oustinoff, 2003), ou encore l’ouvrage collectif Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation (Sapiro, 2008).

    80Glissant, 1992, p. 15.

    81Damrosch, 2009.

    82Ibid., p. 65, je traduis.

    83Mounin, 1994, p. 74.

    84Risterucci-Roudnicky, 2006.

    85On appelle palimpseste un parchemin dont le premier texte a été effacé pour être recouvert par un nouveau texte. Le concept a été repris par Gérard Genette dans Palimpsestes (Genette, 1982), qui néanmoins ne traite de la traduction que rapidement, dans la troisième partie (sur 6) qui porte sur la transposition.

    86Risterucci-Roudnicky, 2008.

    87Chevrel, 2007.

    88Ibid., p. 17.

    89Masson, 1990, p. 158.

    90Ost, 2009.

    91Chevrel, 2013.

    92Damrosch, 2009, p. 4 ; je traduis.

    93Dosse, 2016, p. 315-316.

    94Que l’on songe simplement aux préfaces des traductions à l’époque des guerres de religions : les Bibles catholiques rejettent les protestantes comme hérétiques ; inversement, les protestants reprochent aux catholiques la corruption du texte. Meschonnic traduit contre cinq siècles de Bibles chrétiennes, tandis que la Bible nouvelle traduction, dite « des écrivains », paraît dans un climat particulièrement polémique quant à la nature de l’entreprise (littéraire, religieuse ? Un catholique peut-il lire cette Bible ?) et elle est reçue bien fraîchement par celles et ceux que, notamment, l’abandon du lexique habituel choque.

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    1Poulin, 2013b.

    2Étiemble, 1963, p. 29.

    3Aux États-Unis non plus, si on en croit la façon dont David Damrosch ironise sur l’identité linguistique des comparatistes américains, qui savent l’allemand et le français et éventuellement autre chose. Damrosch évoque également un autre trait caractéristique des comparatistes : s’ils et elles savent moins bien les langues qu’ils maîtrisent qu’un spécialiste d’italien ou de russe, du moins savent-ils et elles manœuvrer entre plusieurs langues. Voir Damrosch, 2020, p. 174 sq.

    4Je reviens longuement sur ce point dans le chapitre six, dont la première section est consacrée aux concours de l’enseignement.

    5Étiemble, 1963, p. 95.

    6Seleskovitch & Lederer, 2014.

    7Voir Nida & Taber, 1969 ; Waard & Nida, 2003.

    8Je pense ici à toute la postérité de Jean Bollack, chez ses élèves Heinz Wismann (voir Wismann, 2012), Denis Thouard, ou surtout Barbara Cassin, maîtresse d’œuvre du Vocabulaire européen des philosophies (Cassin, 2004).

    9Voir Berman, 1984.

    10Venuti, 1995.

    11Antoine Berman : « La visée même de la traduction – ouvrir au niveau de l’écrit un certain rapport à l’Autre, féconder le Propre par la médiation de l’Étranger – heurte de front la structure ethnocentrique de toute culture ou cette espèce de narcissisme qui fait que toute société voudrait être un Tout pur et non mélangé ». Cette visée authentique de la traduction – c’est-à-dire celle dont Berman développe la théorie au prisme des romantiques allemands – combat les tendances ethnocentriques de la traduction, qui consistent à naturaliser le texte étranger en donnant le sentiment qu’il a été écrit directement dans la langue d’arrivée. Un des exemples parlants donnés par Berman pour l’illustrer est la traduction des proverbes, qui ne sont pas traduits littéralement mais adaptés : The early bird catches the worm sera traduit par « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt » (Berman, 1984, p. 16).

    12Ces formules calquent en effet l’anglais target oriented et source oriented. Ladmiral les a développées dans l’ensemble de ses écrits, dont on trouvera une compilation dans Ladmiral, 2014.

    13Berman, 1984, p. 235.

    14Casanova, 1999 ; 2015.

    15Sapiro, 2008.

    16Pierre Lassave est l’auteur d’une enquête sur les traducteurs et traductrices de la Bible, nouvelle traduction, dite « des écrivains » (Lassave, 2005) et d’un ouvrage plus général où il jette son regard de sociologue sur la position épistémologiquement complexe des biblistes (Lassave, 2011).

    17Risterucci-Roudnicky, 2008.

    18Chevrel, 2007.

    19Chevrel & Masson, 2012-2019.

    20Une comparatiste française au moins codirigeait chacun des quatre volumes parus entre 2012 et 2019 : Christine Lombez, Véronique Duché, Yen-Mai Tran-Gervat, Isabelle Poulin ; Lieven D’hulst, qui co-dirigeait le volume consacré au xixe siècle, enseigne la littérature française et francophone et la traductologie à l’université de Leuven, et ses publications prennent, d’un point de vue français, des tours clairement comparatistes. Nombreux, mais sans exclusivité, étaient les comparatistes prenant en charge la rédaction des différents chapitres.

    21Voir Apter, 2006 ; 2013.

    22Voir par exemple le chapitre « Languages » dans Comparing the Literatures (Damrosch, 2020), et plus généralement tout le travail de Damrosch sur le concept de littérature mondiale (World literature), qu’il traite sans faire l’économie de la circulation des textes via la traduction.

    23L’ouvrage majeur de Pascale Casanova, tiré de sa thèse de sociologie, est La République mondiale des lettres (Casanova 1999) ; on peut aussi citer La Langue mondiale (Casanova, 2015).

    24L’ouvrage sans doute le plus connu de Said est Orientalism (Said, 1978), traduit en français par Catherine Malamoud sous le titre L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, en 2005. Une partie importante de l’ouvrage revient à l’origine même du comparatisme, dans la description des langues dites orientales par les savants européens aux xviie et xixe siècles. L’analyse qu’il fait de Renan tranche par exemple avec la réception de Renan par les sciences politiques françaises, qui voient dans ce polygraphe un penseur de la nation comme facteur agrégateur au-delà du sang. Or dans ses travaux sur l’hébreu biblique et sur les langues sémitiques, Renan se montre très essentialiste sur la façon dont les langues orientales seraient à l’origine de traits d’esprit et de caractère rétifs à la rationalité, apanage des Indo-européens. Sur ce sujet, voir également l’ouvrage de Tzvetan Todorov notamment le chapitre « Renan » (Todorov, 1989, p. 195 sq.)

    25Voir notamment The Location of Culture (Bhabha, 1994), traduit en français par Françoise Bouillot sous le titre Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale (Bhabha, 2007).

    26On peut retenir Can the Subaltern Speak? (Spivak, 1988), traduit par Jérôme Vidal sous le titre Les subalternes peuvent-elles parler ? (Spivak, 2020).

    27Samoyault, 2020, p. 155.

    28Mounin, 1994, p. 13.

    29Ibid.

    30Berman, 1999a, p. 42.

    31Ce passage est analysé en détail dans le chapitre « Penser la traduction » rédigé par Yen-Maï Tran-Gervat dans Chevrel, Cointe & Tran-Gervat, 2014, p. 381 sq.

    32On lit ainsi en 2 Cor 3,4 : « Il [Dieu] nous a rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit, car la lettre tue, mais l’esprit vivifie » (trad. Segond). Paul, comme il le développe dans la suite de l’épître, fait ici référence à la façon dont le message du Christ accomplit et abolit la loi de Moïse, qu’il ne s’agit donc plus de suivre à la lettre. L’affirmation « la lettre tue, mais l’esprit vivifie » est parfaitement susceptible d’être tirée de son contexte et employée pour décrire le travail du traducteur, celui du législateur, et de façon générale le travail de quiconque fait profession d’interprète.

    33Homère, 1711, p. xli.

    34Jérôme écrit ainsi : « Oui, quant à moi, non seulement je le confesse, mais je le professe sans gêne tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les Saintes Écritures, où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot, mais une idée par une idée que j’exprime » (« Lettre LVII, à Pammachius » dans Jérôme, 1953, p. 55-73). La formule latine, non uerbum e uerbo sed sensum exprimere de sensu, évoque davantage la notion de « sens » que d’« idée ».

    35C’est le cas dans l’intégralité de son œuvre, mais à ce sujet on pourra tout particulièrement consulter Poétique du traduire, par exemple dans le court chapitre « Traduire ce que les mots ne disent pas, mais ce qu’ils font » (Meschonnic, 1999, p. 138-141).

    36Berman, 1999a, p. 42.

    37C’est parce que, pour la énième fois, un ami et lecteur de poésie m’assénait que « la poésie traduite ça craint » que j’ai rédigé ce billet : Placial Claire, « La poésie n’est pas intraduisible (mantra) », URL : https://languesdefeu.hypotheses.org/896.

    38Meschonnic, 2002a.

    39On notera cependant que le dogme de l’inimitabilité du Coran est tardif et qu’il a suscité maintes résistances. Voir Abû Zayd, 1999 ; Seddik, 2004 ou encore le chapitre « Traduire la parole de Dieu » dans l’ouvrage récent de Souleymane Bachir Diagne (Diagne, 2022). Je remercie Jean-Jacques Lavoie pour ces références.

    40On désigne dans la traduction juive par l’acronyme TaNaKh le canon composé des trois sous-ensembles, par ordre décroissant d’importance : Torah (Loi), Nevi’im (Prophètes), Ketouvim (Écrits). Désigner aujourd’hui la Bible juive par « Torah » est un abus de langage, la Torah correspondant au simple Pentateuque – même si le terme dans des périodes anciennes a pu renvoyer au TaNaKh.

    41Voir à ce sujet les contributions de Carole Boidin pour l’islam, de Francine Kaufmann pour le judaïsme, dans le chapitre « Religion » de Chevrel, Cointre & Tran-Gervat, 2014.

    42J’en veux pour témoin le fait qu’aux xviie et xviiie siècles, qui voient fleurir les paraphrases de la Bible, ces dernières se désignent justement par les termes de « paraphrase », « imitations », etc. Voir Placial, 2009, p. 69-83.

    43Simon, 1678.

    44Je fais ici référence à la nouvelle de Jorge Luis Borges, traduite par Paul Verdevoye dans Fictions (Borges, 1983). Je faisais tellement le rapprochement entre le travail de Pierre Ménard, intellectuel nîmois fictif du début du xxe siècle qui entend recréer le Quichotte en espagnol à l’identique du texte de Cervantes, et celui des traducteurs et traductrices, que j’ai pendant plusieurs années fait obstinément en cours le lapsus consistant à nommer cette nouvelle « Pierre Ménard traducteur du Quichotte ».

    45Genette, 1982, p. 239.

    46Ibid., p. 240.

    47Ibid., p. 241.

    48Schreiber, 2004.

    49Sur l’usage des métaphores dans le discours traductologique, on consultera par exemple les chapitres « Discours » et « Penser la traduction » dus à Yen-Mai Tran-Gervat dans Chevrel, Cointre & Tran-Gervat, 2014, ou encore l’excellente compilation de Jean Delisle, La Traduction en citations (Delisle, 2007).

    50Berman, 1999b, p. 13-14.

    51Berman, 1995, p. 74-79.

    52Spivak, 2003, p. xii ; je traduis.

    53Voir ibid., p. 87 ; je traduis.

    54Spivak, 2020.

    55Apter, 2006 ; 2015.

    56Apter, 2013.

    57Casanova, 2015.

    58Sapiro, 2008.

    59Venuti, 1995.

    60Samoyault, 2020, p. 13.

    61Samoyault vise notamment la réception optimiste faite des travaux d’Antoine Berman et de son Auberge du lointain, qui fait de la traduction le paradigme du dialogue des cultures et de l’hospitalité langagière.

    62Samoyault, 2020, p. 17.

    63Dosse, 2016, p. 9.

    64Berman, 1995, p. 65.

    65Ibid.

    66Dosse, 2016, p. 78.

    67Berman, 1999a.

    68Ibid., p. 27.

    69Ibid., p. 77.

    70« Traduction et lecture. Deux pratiques, deux champs théoriques qui semblent se compléter, s’éclairer mutuellement. Rares sont pourtant les travaux qui abordent la question de la traduction sous l’éclairage des théories de la lecture. Le constat est le même en ce qui concerne les théoriciens de la lecture : ceux-ci, oubliant que les lecteurs ne lisent pas que des originaux, ont souvent occulté la traduction » (Dosse, 2016, p. 19).

    71Ballard, 2009.

    72Levick & Pickford, 2021.

    73Vrinat-Nikolov & Maurus, 2018.

    74Hermetet, 2011.

    75Ainsi, la réitération d’un cours qui avait pourtant très bien fonctionné (avec un corpus de chats narrateurs, dans Je suis un chat de Sôseki, et Le Chat Murr de Hoffmann) a été empêchée parce que la traduction de Hoffmann était épuisée, et que l’année où le cours s’était tenu, une partie de la promotion avait dû travailler sur texte numérisé, ce qui rendait les TD logistiquement complexes.

    76Emmerich, 2017, p. 187 ; je traduis.

    77Karen Emmerich depuis 2002 est l’autrice d’une quinzaine de traductions de livres de poètes grecs modernes (Margarita Karapanou, Christos Ikonomou, Amanda Michalopoulou, Yannis Ritsos, etc.).

    78Chevrel, 2007.

    79Notamment le « Que sais-je » sur la traduction (Oustinoff, 2003), ou encore l’ouvrage collectif Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation (Sapiro, 2008).

    80Glissant, 1992, p. 15.

    81Damrosch, 2009.

    82Ibid., p. 65, je traduis.

    83Mounin, 1994, p. 74.

    84Risterucci-Roudnicky, 2006.

    85On appelle palimpseste un parchemin dont le premier texte a été effacé pour être recouvert par un nouveau texte. Le concept a été repris par Gérard Genette dans Palimpsestes (Genette, 1982), qui néanmoins ne traite de la traduction que rapidement, dans la troisième partie (sur 6) qui porte sur la transposition.

    86Risterucci-Roudnicky, 2008.

    87Chevrel, 2007.

    88Ibid., p. 17.

    89Masson, 1990, p. 158.

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    Placial, Claire. « Lire en traduction : un état des lieux ». Pourquoi lire en traduction ?, Presses de l’Inalco, 2026, https://doi.org/10.4000/16j0c.

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