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Introduction
p. 39-42
Texte intégral
1La reine Elisabeth II meurt le 8 septembre 2022. Dans les jours qui suivent, des cérémonies religieuses télévisées se succèdent en hommage à feue la reine. Le 12 septembre a lieu un service à la cathédrale Saint-Gilles d’Édimbourg, pendant lequel Nicola Sturgeon lit un extrait de l’Ecclésiaste :
For everything there is a season,
and a time for every matter under heaven:
a time to be born, and a time to die;
a time to plant, and a time to pluck up what is planted;
a time to kill, and a time to heal;
a time to break down, and a time to build up; […]
2Lors de la messe d’obsèques à proprement parler, le 19 septembre à l’abbaye de Westminster, ce sont Patricia Scotland, secrétaire générale du Commonwealth, et Liz Truss, première ministre, qui procèdent aux lectures de successivement 1 Corinthians 15,20-26 et 53-58, puis Jean 14,1- 9, à la saveur linguistique quelque peu différente :
And whither I go ye know, and the way ye know. Thomas saith unto him, Lord, we know not whither thou goest; and how can we know the way? Jesus saith unto him, I am the way, the truth, and the life: no man cometh unto the Father, but by me.
3Là où le texte lu par Nicola Sturgeon à Édimbourg est rédigé dans un anglais simple et contemporain, celui lu par Liz Truss à Londres porte encore la saveur archaïque des pronoms et désinences verbales anciens. C’est que les premières ministres lisent toutes deux des extraits de la Bible, mais pas des extraits de la même Bible : dans le premier cas, il s’agit de l’English Standard Version, publiée en 2001, qui émane d’une équipe de biblistes évangéliques ; dans le second cas, le texte est emprunté à la Bible historique de l’anglicanisme, la King James Bible ou Bible du roi Jacques. Pourquoi ces différences de source ? Les raisons n’en sont assurément pas simplement esthétiques. La cathédrale Saint-Gilles est considérée comme l’église mère du presbytérianisme de l’Église d’Écosse ; à Westminster, on célébrait la messe de funérailles de la gouverneure suprême de l’Église d’Angleterre. Deux branches diverses du christianisme ; deux Bibles. De plus, pour corser le tout, l’Église d’Écosse ne possède pas de traduction en propre et n’en préconise pas en particulier mais recourt de préférence, d’après son site web institutionnel, à la New International Version, tout en précisant que certaines congrégations préfèrent la New Revised Standard Version. La version lue par Sturgeon est encore une troisième.
4Pendant que, devant la BBC, je me ravis de la diction impeccable de Sturgeon, je lis également sur Twitter des remarques sur la traduction simultanée parfois cocasse diffusée à la télévision française. S’ensuit un débat : dans un monde idéal où les télévisions étrangères auraient reçu à l’avance la liste des lectures bibliques – pour le service du 19, les lectures étaient connues à l’avance – est-il préférable de laisser l’interprète simultané traduire l’ensemble de la cérémonie à la volée, homélie comme lectures ? Ne peut-on pas recourir à une traduction française existante ? Si oui, laquelle ? Tandis que je me pose ces questions qui résonnent fort opportunément avec le livre que je suis en train de terminer, des journalistes et téléspectateurs évoquent le « discours » de Sturgeon ; je lis ainsi en commentaire sur YouTube, sous la vidéo de la lecture de Sturgeon, sous la plume de quelqu’un que j’imagine royaliste et anti-nationalisme écossais :
What I heard was a political message. The Queen is dead, so we won’t talk about it now but we will (We all know what!). Her choice of words deliberate and her intentions repugnant.
Ce que j’ai entendu, c’est un message politique. La Reine est morte donc on n’en parle pas maintenant mais on va en parler (On sait tous de quoi !). Son choix de mots était délibéré et ses intentions répugnantes1.
5Voilà quelqu’un qui n’a pas reconnu l’Ecclésiaste et qui n’a pas non plus compris que si Sturgeon prenait la parole dans ce service, ce n’était pas pour faire un discours, mais pour lire un passage biblique, du reste archi classique dans les messes de funérailles. Signe, sans doute, qu’avant même de se demander quelle traduction on lit, beaucoup de nos contemporains ignorent tout simplement ce à quoi correspondent les prises de paroles d’une cérémonie religieuse chrétienne.
6Si j’entame la première partie « Lire » par ces anecdotes, c’est parce qu’elles me semblent révélatrices à la fois de la signification du choix de tel ou tel passage, dans telle ou telle traduction biblique – a fortiori dans un événement aussi lourd de sens que les funérailles de la reine d’Angleterre mondialement diffusées en direct – et de l’invisibilisation de ces différences traductives. Je n’ai identifié les traductions qu’en copiant quelques lignes du texte dans un moteur de recherche, mais si les médias britanniques ont relayé le communiqué de Buckingham Palace en publiant l’ordre et le contenu des hymnes et des lectures, en revanche nulle part n’est précisé quelle version est lue. Ce n’est sans doute pas grave du tout. Mais cela n’arrange rien au constat de Meschonnic :
Donc, vous lisez la Bible en français et vous croyez lire la Bible. Je travaille à décaper cette illusion. Ici vous n’aurez pas la Bible. Mais une traduction de la Bible2.
7Cette première partie interroge donc la lecture de la Bible en traduction, dans l’optique d’une méthodologie littéraire et non théologique. Le premier chapitre ressaisit les grandes lignes de la question de l’usage des traductions dans les études comparatistes, où l’on voit que le serpent de mer de la délégitimation de la lecture en traduction est encore bien vif. Mais paradoxalement, la Bible est bien à la fois le paradigme et le contre-exemple des études de traduction. Au contraire des textes littéraires qui sont globalement au cœur du débat des comparatistes, et qu’aborde le premier chapitre, personne à peu près, du moins en milieu chrétien, ne délégitime la lecture de la Bible en traduction. Le deuxième chapitre développe cette idée en montrant qu’on ne manque pas de guides de la lecture de la Bible en traduction, qui émanent davantage des théologiens que des littéraires. Le statut singulier de la Bible (corpus pluriel, collection de livres, à la valeur simultanément ou alternativement religieuse, culturelle, littéraire) rend de fait sa lecture particulièrement adaptée à une forme de réflexivité. Le troisième chapitre explore le statut pour ainsi dire matriciel de la Bible dans la pensée de la traduction, à travers la productivité du mythe de Babel dans la traductologie ; il met à l’épreuve le credo de ce travail : la signifiance du choix des traductions. Quelles versions de Babel pour commenter Babel ? Le quatrième chapitre, par le prisme de la traduction des livres reçus comme poétiques, illustre l’impact des traductions sur la construction du genre littéraire des textes bibliques : autrement dit, la lecture, notamment littéraire, est tributaire des choix traductifs. Mais, dévidant la pelote, on en vient à reculer toujours plus loin la source des interprétations traductives : elles sont tributaires des éditions modernes des sources, elles-mêmes tributaires des manuscrits, eux-mêmes postérieurs à la genèse mal connue des textes bibliques, si bien qu’en définitive la source biblique n’en finit pas de nous échapper.
8Ce n’est de fait pas le moindre paradoxe de la lecture des textes bibliques à l’aune des théories de la lecture que de déboucher sur le problème suivant : le texte perçu comme sacré par deux monothéismes, le Livre par excellence, n’en finit pas de se dissoudre, et de donner du grain à moudre aux théoriciens postmodernes et déconstructionnistes.
Notes de bas de page
1GBNews, “Nicola Sturgeon reads first lesson of Ecclesiastes during service for Queen Elizabeth II”, URL : https://www.youtube.com/watch?v=xwDPyTzEbqM (je traduis).
2Meschonnic, 2002b, p. 11.
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