Notes préliminaires
p. 11-12
Texte intégral
Démasculinisation de la langue
1Ce travail a voulu éviter l’invisibilisation du féminin et des femmes dans la langue. C’est pourquoi j’ai adopté les pratiques suivantes : développement (les traducteurs et les traductrices) et emploi autant que possible d’une terminologie épicène (les traductologues, les comparatistes). J’utilise le point médian dans d’autres écrits que cet ouvrage qui répond aux normes d’inclusivité permettant l’oralisation par un lecteur d’écran. L’emploi de ces pratiques n’est pas absolument systématique et s’adapte aux situations évoquées, s’inspirant ici des perspectives développées par Noémie Grunenwald1. J’ai pu par exemple évoquer les traducteurs ou les éditeurs de la Bible sous l’Ancien Régime sans féminiser ici la langue, parce que ces acteurs de la transmission biblique n’incluaient de fait alors pas de femmes.
Positionnement
2Je me dois, je crois, d’expliciter au seuil de ce travail mon positionnement, à la fois géographique et épistémologique. Ce livre est la version remaniée de l’inédit présenté en vue d’obtenir l’habilitation à diriger des recherches. Il est le produit de quinze ans de recherche, d’enseignement et de pratique de la traduction, dont dix à Metz, mon propre « Divan occidental oriental » aux marches de l’Europe centrale, dans un département de lettres qui accomplit les missions de service public dévolues aux universités « de proximité », ce qui se traduit par : tenter de faire encore fonctionner l’ascenseur social. Des services d’enseignement souvent conséquents m’ont conduite à enseigner des œuvres et des problématiques les plus diverses, qui ne pouvaient se réduire à un prolongement de ma recherche doctorale2, historique et érudite dans ses méthodes, et périphériquement littéraire dans ses objets ; l’éloignement de Paris et de la BnF a également fait évoluer mes corpus. Et c’est ainsi que, plutôt que de concevoir l’enseignement comme un prolongement de la recherche, j’en suis venue à écrire ce livre comme un prolongement de mon enseignement, qui revienne finalement au cœur de la discipline comparatiste, par le biais de la question de la légitimité de la lecture en traduction – véritable serpent de mer de la discipline. Ce livre est donc un livre à thèse : il est non seulement légitime, mais encore nécessaire, de lire et d’étudier en traduction. Et si la discipline de la littérature générale et comparée se doit de théoriser son recours aux traductions, elle peut faire encore mieux : se servir de la lecture critique des traductions pour rendre apparent comment toute lecture – et les traductions sont des lectures – est située, dans le temps, l’espace, l’histoire des idées, les systèmes de pouvoir, etc.
3Si toute lecture est située, mes propres lectures le sont nécessairement aussi, et je souhaite, sinon revendiquer, du moins exposer le positionnement dont ce livre est tributaire, de par le hasard de la naissance et les aléas de l’éducation et des institutions. Née de parents enseignants dans une famille de culture chrétienne, de sensibilité littéraire, aimant les langues et les voyages, j’ai suivi jusqu’à la thèse un cursus on ne peut plus canonique et européen (latin et grec, puis hébreu ; allemand et anglais, puis italien ; et par là-dessus le pack culturel de la khâgneuse des années 2000 ; puis une charge d’enseignement priorisant les « sources de la littérature européenne ») qui a nécessairement formé un socle référentiel dans lequel puise cet ouvrage, aussi bien pour la théorie (théorie de la traduction, théorie littéraire de langue française et dans une moindre mesure anglaise) que pour les exemples littéraires évoqués. L’exemple biblique, qui sert de fil conducteur à la démonstration, a été choisi pour sa nature à la fois paradigmatique (puisque la pensée de la traduction s’est beaucoup développée dans l’ombre de la Bible) et exceptionnelle (puisque la place du corpus biblique dans le canon littéraire n’est jamais allée de soi). Je ne prends pas sciemment le parti de le traiter dans une perspective chrétienne, mais je ne peux que constater que je suis plus familière avec les traditions d’exégèse chrétienne qu’avec les exégèses juives et musulmanes. La question de la traduction est dans ce livre, à de rares exceptions près, abordée à l’aune de la traduction depuis les langues bibliques vers les langues européennes, ou entre langues européennes dans le cadre de la traduction littéraire – sans que donc ne soit jamais centrale la question des rapports de force, les jeux de pouvoirs symboliques, dans la traduction et la publication de littératures de tradition orale, dans les contre-modèles que peuvent proposer les langues et les littératures langues extra-européennes. Les exemples que je traite ici n’ont donc pas la prétention de valoir universellement. Un des enjeux urgents de l’ouverture et de la littérature comparée comme discipline universitaire, et de l’histoire et de la théorie de la traduction, à des corpus non européens est du reste la possibilité que de nouveaux corpus mettent à l’épreuve les modèles théoriques issus des perspectives européennes.
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