Définitions de la Roumanie1
p. 143-148
Texte intégral
1Ce pays a sa légende, attachante et tenace. Chez nous par élection, puisqu’il s’agit d’amitié. Et il est une paresse d’amitié, d’autant plus certaine souvent que l’amitié est plus entière. Nous ne connaissons de la Roumanie qu’un complice reflet de nous-mêmes, – et tout reflet est nécessairement trompeur sur soi-même et sur l’autre. Ou bien, facilité parisienne d’un temps où tout était facile, nous n’en gardons que l’image quelque peu « canaille » d’un faux Orient en demi-teintes. Autant dire légende d’une grande pauvreté, mais qui suffisait à son monde. D’autres exigences sont nées qui parlent d’authentique. À l’encontre des lieux communs de la littérature, des conférences ou des salons – formes pures de cette impureté majeure que le xixe siècle a livrée à l’Europe sous l’étiquette d’esprit français – quelques hommes, serviteurs de l’esprit et par conséquent de la France, sont partis à la découverte. Et il est grâce à eux, en France, maintenant, une connaissance de la Roumanie, qui commence d’accomplir une justice d’amitié. Connaissance qui n’est pas donnée, mais qui se cherche, comme le complexe génie de la Roumanie même. Connaissance qui ne sera jamais science acquise, mais qui doit être création commune d’amitié, par où chacun s’honore et se sert. Ainsi connaissance, qui, par vertu d’efficace, se doit de ne jamais aboutir ; il ne saurait y avoir une définition de la Roumanie, mais dans le mouvement du temps et de l’espace, des définitions progressives, qui soient dessin d’originalité. L’originalité ne se fixe pas en formules. Cette originalité surtout d’où procèdent bien moins des droits que des devoirs.
2Selon la terre, la Roumanie est un pays ouvert. Non pas comme une région de passage, où campent les troupeaux humains. Sa certitude est d’avoir un centre, citadelle ou bastion. Bien davantage, pour quitter ces métaphores agressives, lieu de regroupement, de méditations, de repos et de force, belvédère aussi, où l’œil de l’homme mesure l’immense promesse de la terre au pied des monts. Les Carpates sont les hauts lieux de la Roumanie. Hauts lieux et non repaires. Ces montagnes n’ont pas fait de brigands, ou fort peu. Trop pauvres peut-être en face des plaines. L’homme qui s’y retire n’est ni nomade, ni pillard : c’est un sédentaire de la plaine. La montagne est son refuge, son exaltation, le lieu de l’oraison qui le révèle à lui-même. Des Carpates rayonne le pays roumain, c’est-à-dire l’homme qui descend vers la plaine et qui s’installe en elle, avec en lui, derrière lui, la certitude des cimes. Des hauts lieux, le fondement de son unité et l’unité du pays roumain. Ce qui, dans les vicissitudes de l’histoire, a pu contraindre le génie géographique de ce pays ouvert et lui donner, autour du centre d’où il procède, l’exaspération d’un pays fermé. Réflexe nécessaire de défense qui ne saurait fausser le mouvement profond : l’unité est au centre ; elle n’en est pas moins dans la dispersion des hommes au travers des plaines, plaines danubiennes à l’Ouest et au Sud, à l’Est et au Nord, les horizons incertains autant qu’illimités de la steppe. Et ce n’est pas moindre bienfait d’une prise de conscience de la réalité roumaine totale, dans ce qui s’est appelé « la Grande Roumanie », que de rendre lentement à cette terre roumaine l’exigence de sa figure. Les chemins du Sud, où marchandises et hommes montaient de la mer de lumière, baignés des parfums de l’Orient pour aller enivrer de contes les peuples des plaines du Nord l’ont, de tout temps, traversée.
3Largement riveraine de ce Danube, qui semble entraîner avec lui l’Europe vers son destin inutile de mourir dans une mer intérieure, la Roumanie d’autre part a une façade orientale. Le voyageur qui naguère s’attardait à rêver sur les bords de ce grand fossé qu’est le Dniestr ou sur les rives de cette mer sans espérances où pleura Ovide n’en peut plus douter : l’indicible sensation de désolément et de charme qui l’emplissait jusqu’à le rendre étranger à lui-même, c’était la présence quelque part, là-bas, loin, du mystère, et la promesse d’une sagesse en son acceptation enclose. Jamais, s’il s’est heurté à des frontières qu’on ne franchissait pas, il n’a rencontré d’écriteau péremptoire avec dessus : « Ici finit l’Europe ». Et tout de même, par-là l’Europe finissait ; là aussi commençait autre chose. Dans les lointains communiants où l’Orient et l’Occident se guettent, la réalité, aux confins de l’Europe, d’une présence, forte de son unité, capable de sa jeunesse, c’est une première définition de la Roumanie dans le dépouillement du génie de sa terre, la certitude physique de sa mission.
4À quoi jusqu’ici s’opposait l’histoire. L’unité de celle-ci, au travers de la succession des empires, est d’abord cette succession même. D’elle la Roumanie naît entière puisque les siècles obscurs de son passé ne lui appartiennent pas comme telle. Et cependant en eux lentement elle se cherche. Au carrefour des empires morts, a-t-on pu écrire dans l’entre-deux-guerres, des pays de l’Europe orientale : c’est une définition toute contemporaine. Le lourd et grandissant destin de la Roumanie connaît une autre justesse ; c’est d’avoir été, au cours des siècles, l’extrême confin des empires, la terre où finit une puissance, une civilisation, un monde. Émouvante loi d’unité dans la succession des règnes, qu’ils vinssent du sud, de l’est ou du nord. Après la soumission de la paix romaine, l’empire slave et la poussée byzantine. Sur quoi déferlera le Turc, conquérant de paradoxe, dévastateur et protecteur à la fois. Tant que durera sa présence, plus subtile mais non moins fidèle à l’unité, dans les classes dirigeantes du pays roumain, cette quête des formes d’une culture méditerranéenne ou occidentale, survivances d’un monde grec, rhétorique de l’humanisme italien, modes de pensée du siècle français des Lumières. En ces confins toujours, jusqu’au xixe siècle, a fini quelque monde. Dans une atmosphère d’arrière-province souvent, de terre éloignée de l’empire, limes abandonné au voisinage du barbare, qu’on négligerait volontiers, n’étaient ses attachantes richesses. Justement, et c’est là que se noue le destin.
5Au travers de ces civilisations impériales qui ne donnent pas – tant s’en faut, même la dernière – le meilleur d’elles-mêmes à la terre roumaine, grandit le génie roumain. Une changeante servitude garantit la plus féconde des libérations. La plus authentique aussi : on la peut pressentir aujourd’hui comme une autre définition de la Roumanie. L’unité profonde de son destin sublime la malfaisance des épisodes de ce destin. Conquise, asservie, exploitée, la terre roumaine aurait pu farouchement se durcir dans une opposition au maître. L’expression de son génie procéderait d’un refus d’accepter l’autre. Par fortune, la succession des maîtres ne l’a pas acculée dans cette impasse spirituelle. Par fortune aussi les hommes qui l’ont servie dans la découverte de ses profondeurs ont compris d’instinct ou de grâce la plus pénétrante des méthodes de la définition de soi. Exemple rare d’une création collective qui vaudrait d’être stylisé. Plutôt que de dire non au conquérant assoupi, ils ont choisi de lui être égal ou supérieur par la culture. D’où le recours à l’Occident et cette prise de conscience progressive de la spécificité roumaine, qui fut hier une dévotion parfois trop fervente à l’Occident, aujourd’hui pratique disciplinée, demain sans doute service de l’Occident.
6Le génie roumain, dans l’authentique de son histoire, ne procède pas d’opposition, mais de différenciation : autant écrire qu’il est né libre. Certitude qui éclate dans la différenciation même ; celle-ci tranche d’une originalité fondamentale puisqu’elle n’est pas reploiement sur soi : elle est faite de l’assimilation successive de valeurs spirituelles autres. Avec une prescience du temps qui trahit la sûreté d’une puissance, la réalité roumaine ne s’est manifestée dans son exigence de singularité qu’après avoir parlé le langage des autres, éprouvé le meilleur de leur pensée. Rien de plus certain d’aboutir que ce mouvement oscillant de l’intelligence roumaine au cours du xixe siècle entre les grandes cultures européennes : connaissance et pratique de vie loyales, même exigeantes, n’oblitèrent pas le jeu profond qui est de saisie de soi à l’épreuve de ce qui est grand dans les autres. Nulle autre terre peut-être n’a vécu aussi intensément cette discipline d’examen au risque parfois de sembler s’y perdre. C’était pour mieux se trouver. Et d’une définition décisive, on peut le mesurer aujourd’hui. Liberté et originalité, la certitude est atteinte comme récompense des siècles et fondement de vie. C’est l’étape du droit, où s’arrêterait volontiers la mentalité possessive de l’époque, en Roumanie et ailleurs. Mais la jouissance du droit ne s’accomplit jamais mieux que dans le service de l’histoire. Quelques penseurs, philosophes, historiens de la culture, sociologues, dont certains ont dressé avec une puissance encore mal reconnue le diagnostic de libération et de service, ont pénétré toute une jeune élite de cette volonté de devoir. Comment s’arrêter à la complaisance de soi, quand le mouvement profond de la recherche roumaine a grandi dans les siècles au travers des forces de civilisation et de vie dont la rencontre, le consentement ou le refus a fait toute l’histoire intérieure de l’Occident ?
7On ne se cherche pas en vain au travers des grandeurs mortes sans en garder la nostalgie ou l’attente. Ordre méditerranéen, Byzance, monde slave, équilibres de civilisation ou de pensée de l’Occident moderne, tout cela a passé dans une matière humaine, intelligente et subtile. Chaque monde plus ou moins a marqué son empreinte et livré son secret. Quel assouplissement dès lors de la matière, même parfois rebelle à l’épreuve, et en elle, quelle puissance de compréhension, quelle maturité de l’intelligence des autres dans la sûreté d’un jeune corps ! D’avoir grandi là où venaient mourir dans une exigence d’immensité et une ferveur de l’au-delà des terres les plus puissants empires et les plus créateurs, cela donne au génie roumain une prédestination lourde à vivre. La leçon profonde de l’histoire retrouve la certitude de la terre. Entre un Occident diminué d’inquiétude devant la réalité mystérieuse de l’Orient et cet Orient affaibli peut-être parfois de toute une superstition impériale, entre un Nord sans soleil et une Méditerranée sans hommes, entre des mondes qui se menacent parce qu’ils ne se connaissent pas, pour les libérer de la terreur de l’autre et redonner à l’Occident la certitude du mystère où gît sa force créatrice, pour traduire le langage de certitude et assurer l’indispensable commerce d’unité, – une terre ouverte en qui les plus hauts messages puissent trouver leurs définisseurs pour l’autre, d’autant plus largement ouverte qu’elle est plus forte d’elle-même et de son destin spirituel. Il en faut une aux confins sud de l’Europe pour que l’Occident se libère d’une inutile faiblesse. Aux rives d’Hyperborée, la Roumanie cherche la grandeur de ce service.
8Accord de signification entre la terre et l’histoire qui ne saurait s’accomplir que dans une lucide prise de conscience de soi. La Roumanie est toute proche d’en avoir vécu les graduelles exigences, de savoir les authenticités de son « spécifique ». Celles-ci ne pouvaient être qu’intérieures et de l’esprit. En elles, les définitions dernières de la Roumanie, celles qui doivent permettre pour être plus soi, de sortir de soi.
9Toutes deux sont d’unisson et la première cherche les profondeurs de la vie de la terre en l’homme. Les derniers paysans de l’Occident peuplent, on le sait, les étendues de l’Europe orientale. Ailleurs, artisans motorisés et petits bourgeois d’existence et de style, ils sont déracinés sur leur terre ; ici, comme aux temps maintenant historiques où toutes choses vivaient unes, ils procèdent de la terre et se soumettent à elle ; ils la cultivent moins qu’ils ne l’expriment. Aussi les comble-t-elle de dons, – les moissons infinies comme une mer intérieure et la grâce de vivre d’elles. Peu d’argent, mais une imprégnante sagesse. Pas de résignation mais une satisfaction d’un ordre, celui où communient, aux confins indécis de l’homme, les choses de la terre et du ciel. Car en définitive ce paysan est plus fils du ciel qu’il ne se sent engendré de la terre. Transplanté citadin, il paraît même souvent n’avoir nul besoin de retrouver l’humeur créatrice de celle-ci. Aussi bien cette terre est-elle insaisissable. Plus de quatre mois durant recouverte de neige, brusquement évanescente en poussière avec la surgie de l’été, à peine peut-on vivre d’elle, dans la certitude d’un corps gisant. Beaucoup plus matière que mère, elle dit la puissance du ciel. Elle ne contraint pas de sa présence créatrice, mais chante l’hymne d’un ordre qu’elle sert. C’est dire qu’elle n’est pas païenne, que les cultes de la terre ne menacent pas de sa toute-puissance femelle, mais qu’elle cherche l’esprit, – et la communion du ciel. Cette terre de Roumanie crée un paysage intérieur et celui-là le paysan, même infidèle à sa terre ne peut plus s’en déprendre : il est l’accord d’humanité en lui.
10Paysage qui célèbre le mariage de la terre et du ciel et ses certitudes d’éternel : ni lutte génésiaque, ni conquête de l’autre, mais la sérénité immense d’une communion faite ; ordre accompli et qu’il ne fut jamais nécessaire d’atteindre, puisque sa puissance est soumission. L’homme n’est vrai que de cet équilibre même, témoin qui sait le grand secret des choses et qu’il suffit d’en vivre le mystère. Fatalité, accusera l’Occident, toujours en quête de quelque bien extérieur ; maîtrise de soi et du monde, présence communiante et jamais étrangère, dans les épousailles orientales de la terre et du ciel, de l’espace et du temps.
11Paysage qui vit l’illimité et donc n’exclut pas l’espérance. Le mot est slave2 en roumain, et la chose, de ces horizons indéfinis de la steppe où toujours un lointain flotte, où si rarement se découvre le but. Le drame est donné en cette terre de l’homme qui la doit parcourir : chaque horizon est une fin, parfois inaccessible, quand la tempête de neige ou les tourbillons d’une étouffante poussière s’acharnent à priver le voyageur de volonté et de sens ; chaque horizon luit sourdement d’on ne sait quel indicible attrait, l’au-delà quand même, encore que tant de fois on l’ait éprouvé tout semblable… Ce monde n’est pas encore immobile : il sait le devoir de marcher. D’où le poignant contenu de l’espérance, sans éclat comme sans candeur, mais quelle possibilité d’accomplissement humain quand le drame est porté en toute lumière : continuer à marcher par devoir de vivre, alors que la plénitude de la vie serait le risque de la mort, et la sortie silencieuse d’un monde tout ignorant d’une présence. Comme si l’homme se refusait à l’accomplissement métaphysique pour faire en cette terre de Roumanie son devoir d’humanité : traduire la plénitude orientale, qui confine à la mort, en une discipline de vie, certitude pour l’Occident que rien ne lui demeurera étranger.
12Paysage enfin qui est cette discipline même. Le paysage roumain au pied du ciel, dans les branches suprêmes de ses peupliers impairs, dans la frontière d’arbres, où vibre la note de métal sourd de l’église, qui marque dans le lointain le village, ce paysage flotte. Comme flottent la poussière et le mirage dans l’air, comme flotte, aux creux des vallées hautes, l’appel nostalgique du pâtre, comme flotte parfois la langue, dans ses harmonies enveloppantes. Imprécision, selon les hommes de géométrie : c’est-à-dire pour ceux qui ont besoin de finesse, rythme intérieur et dessin vivant d’équilibre. Ce paysage est musique et c’est lui qu’exprime dans sa lente montée vers l’accomplissement d’un cri, dans ses inlassables reprises rythmiques, la mélopée populaire. Nostalgie de l’autre et certitude d’assouvissement, unité unique du désir satisfait et retour à la modulation d’éternel, en quoi sans cesse se prépare l’acte de vie, – rien en tout cela de la chanson qui divertit, mais une langue de vie intérieure où s’unissent dans une effusion communiante les rythmes secrets des choses et la palpitation viscérale de l’homme. Cette musique est communion : en elle se livre un univers pour que l’homme soit un, de sa soumission même.
13Ces profondeurs se cherchent dans la création poétique roumaine, dans une philosophie de la terre, dans cette langue surtout, qui ne connaît pas les dialectes et qui traduit, vivante, toute l’expérience de l’homme au commerce des choses et des êtres. Elles n’ont pas trouvé jusqu’ici leur expression singulière dans une totale libération d’affirmation humaine. Le faut-il regretter, puisque le Roumain fait mieux que d’en lire, il en vit. À sa manière qui est collective. Ce paysage intérieur, on le saisit mal, tout entier donné dans une expérience individuelle, mais la vie collective en Roumanie en est comme de l’intime éclairée, dans une fascination, un charme que le découvreur ami n’oublie plus. Le Roumain ne vit jamais seul ; d’instinct il cherche l’autre. Le phénomène n’est grégaire que d’apparence : il traduit la participation d’un spirituel, – et la conjuration de l’homme pour ne pas se laisser dissoudre par la terre, le ciel, l’histoire.
14Ce paysage intérieur, aux puissances exigeantes et redoutables à la fois, on ne le peut vivre en effet que dans une communion d’hommes. Leçon que la Roumanie a lentement mûrie dans l’expérience décisive pour l’élaboration de son génie, – le village roumain. L’éloge du paysan est bien autre chose, dans la vie roumaine présente, que nostalgie, remords, ou crainte d’un monde décadent et qui se sait condamné. Pas davantage il n’est « réactionnarisme » morbide ou utopisme bucolique. Il cherche le fondement et là est bien le fondement dans cette expression collective de la présence communiante dans l’univers. Le village est sanctuaire, réservoir de forces, courage du ciel, et le travail accompli, temple d’incantation des rythmes de vie, d’être.
15Ainsi, de définition humaine, le Roumain sait la nécessité de l’autre. Il naît lié et s’exprime lié. Faiblesse peut-être, jusques à notre temps, dans un monde de fer qui exigeait la solitude préalable de l’homme. Mais force singulière dans la quête nécessaire d’un spirituel pour avoir appris dès l’enfance que l’on procède d’un tout humain et que le monde ne se construit pas à partir d’une existence solitaire. Ainsi grâce enclose d’un spirituel et promesse, pour demain, d’être bâtisseur dans la communion des hommes. L’immédiate réalité y prépare non moins, puisqu’elle procède de la même forme originelle. C’est, dans la pratique de la vie commune, le sens de l’autre. Le Roumain sait, d’existence, la réalité de l’autre ; il la reconnaît et la sert. Comme la sienne propre dont celle-ci ne se déprend pas. Jusqu’à cette règle commune, empreinte de haute sagesse, que l’homme vaut mieux que tout. Opinions politiques, confessions, idéologie, races même, différencient ; elles n’opposent pas. Fondamentalement le lien humain est supérieur pourvu qu’il ait été de vie commune – du village, ou même des bancs de l’école, du lycée. Rien ne dit mieux le besoin de l’autre que cette caution si souvent donnée dans les conversations pour expliquer des relations entre apparents adversaires : il a été mon condisciple. D’avoir grandi côte à côte dans l’affirmation de la vie au travers des forces du monde est la meilleure sûreté de l’homme.
16Ainsi le lien de vie est fondement supérieur à toutes les constructions où se complaît l’humeur diversifiante des hommes. Au principe, une pratique vécue, de communion en l’homme. Partant, une sublimation du collectif en une métaphysique de l’homme. D’où peut procéder un ordre. L’humanisme traditionnel redit, avec le comique latin, que rien d’humain ne peut lui rester étranger. Formule d’intention et d’impuissance qui part de l’individu et l’élargit démesurément à l’espace comme mesure épuisée de l’humain. Ici il s’agit de placer l’homme au commencement des choses, à peine de ne plus pouvoir porter la terre, le ciel, la vie. La communion est possibilité d’entendre le rythme secret des choses, d’exprimer le paysage intérieur. Pas de présence de soi sans la réalité de l’autre. Il n’est pas de lien plus total entre le monde et l’homme, pas d’autre fondement d’où procède dans ses formes les plus hautement maîtresses, l’unité libératrice de la vie. Autre chose et plus que l’Aimez-vous les uns les autres qui naît de l’exemple de Dieu et finit en un égoïsme égalitaire. La possibilité pour l’homme de n’avoir pas peur d’être homme : le devoir pour l’homme de s’accomplir en l’homme.
17Que le mouvement soit vécu en toute son exigence dans la vie et la pensée roumaine contemporaines, on ne saurait l’écrire ; mais telle est bien la tendance pour qui cherche les profondeurs. Dans la conscience atteinte d’une originalité nécessaire, un spirituel roumain chaque jour grandit : il se découvre une métaphysique. Cette métaphysique ne peut être qu’une métaphysique de l’homme. Demain l’unité sera faite et la découverte totale, de l’authentique, quand cette métaphysique aura sublimé toute une philosophie de la conduite et de l’existence quotidienne, un style nonchalant de vie, d’apparentes impuissances, et donné à ce langage balbutiant, si émouvant dans son abandon, sa spontanéité, sa limitation même, la discipline d’une expression spirituelle et d’un service. Quiconque a vécu en Roumanie en garde le pressentiment au souvenir d’une hospitalité qui n’avait pas la mesure ni la froideur d’une politesse mais qui était, jusque chez les plus simples, devoir de l’autre. De l’autre, qui jamais ne fut l’étranger, mais dans l’expression encore intense là-bas de la grande tradition méditerranéenne, messager des dieux et des hommes. Souvent aussi messager de la France…
*
18Définitions qui ne sont point limites, mais promesses : elles vivent dans la réalité d’une terre, d’un peuple, maintenant d’un spirituel. Autant de fondements d’un génie roumain. Autant de certitudes d’une amitié. Autant d’exigences confiantes d’une attente.
Notes de bas de page
1 Dactylogramme, 9 p. Le titre figure dans le projet de volume sur la Roumanie préparé par l’Institut français à l’occasion de l’Exposition internationale de Paris, en 1937. Voir l’introduction et, plus loin dans ce volume, le « Rapport du directeur de l’Institut français sur la publication éventuelle par les soins de cet Institut d’un volume consacré à la Roumanie ».
2 Allusion au mot « nădejde », d’origine slave. Dans la langue roumaine de l’époque moderne, il existe également le mot « speranţa », d’origine latine.
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