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    Plan détaillé Texte intégral ACTIFS LA MÉDIOLOGIE CONTRE L’HISTOIRE CULTURELLE ? PASSIF POURQUOI ? CONTRE LA DÉPRÉCIATION DE LA TECHNIQUE BILAN INTELLECTUEL Notes de bas de page

    Dix ans d'histoire culturelle

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Qu’est-ce que la médiologie ?13

    Questions à Régis Debray

    p. 24-29

    Texte intégral ACTIFS LA MÉDIOLOGIE CONTRE L’HISTOIRE CULTURELLE ? PASSIF POURQUOI ? CONTRE LA DÉPRÉCIATION DE LA TECHNIQUE BILAN INTELLECTUEL Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Votre assemblée me fait un honneur qui me dépasse moralement et épistémologiquement, car il touche au point aveugle de tout un chacun : de quoi avons-nous l’air, vu de dos ? Une médiologie des médiologues, ou comment se transmet l’étude des faits de transmission ? Où en est-on « vingt ans après » ? D’autant plus perverse, ou sagace, cette question, que le geste « médio » est né précisément de ce constat de carence… : pas d’histoire marxiste de la diffusion du marxisme. Verum index sui, la vérité est toute puissante parce qu’elle est vraie. Pas d’histoire chrétienne de la propagation du christianisme, qui est un miracle (la parole de Dieu ne peut pas ne pas diffuser). Et les comtistes ne se demandent pas pourquoi la religion de l’humanité, finalement, cela n’a pas marché…

    2Un bilan ? Ce serait entre un carnet de bal et un CV collectif. Car la médiologie est un sport d’équipe (mais pas un sport de combat : elle n’a pas de message à délivrer, elle étudie comment se délivrent les messages, au sens balistique de l’anglais : to deliver une charge explosive, la transporter à bon port).

    3Carnet de bal : avec qui nous avons dansé… Avec des loups, des fées, des Princes… = comment on a pu faire groupe, comment se constitue un groupe convictionnel, comment une conviction se fait organisation : quand elle n’a aucune base institutionnelle, ni tutelle disciplinaire ? Ce type d’opération, dit-on, commande qu’on se fasse des amis ici et là, et aussi beaucoup d’ennemis. Reconstituer cette trajectoire, c’est un travail d’archiviste, qui m’échappe un peu. Essayons quand même.

    ACTIFS

    4On versera dans la colonne des actifs :

    • une revue, organe de médiation très classique (Les Cahiers de médiologie, 14 numéros en sept ans) ;
    • des colloques (Assemblée nationale, ministère des Transports, etc.) ;
    • le club médiologique, où chaque mois une personnalité est invitée (dernier en date, Daniel Buren) ;
    • des invitations à l’étranger, Brésil, Corée, Portugal, Espagne, dont la géographie n’est pas indifférente. On invite les médiologues au Japon mais pas en Allemagne ni aux États-Unis ;
    • des émissions de radio, avec Pierre-Marc de Biasi ;
    • des mots passés dans le langage journalistique : « médiocratie », « vidéosphère »… ;
    • quelques cas avérés de transposition pure et simple sans indication de source : par exemple, le numéro de la revue Sciences Humaines consacré à « Transmettre », ce dont il faut se réjouir. Ainsi va la vie des idées ;
    • etc. Le mot de sociologie est apparu en 1837. Où en était la discipline vingt ans après ? Même en 1897, le bilan eût été encore mitigé…

    LA MÉDIOLOGIE CONTRE L’HISTOIRE CULTURELLE ?

    5Qu’avons-nous fait, nous demandera-t-on, en dix ans d’agitation modérée mais constante, qui soit foncièrement différent de l’histoire culturelle ? Était-ce bien la peine d’inventer un mot, de fonder une revue, d’agiter le Landerneau, pour faire, au fond, ce que font bien et depuis longtemps d’excellents chercheurs : l’histoire des productions culturelles et de leur institution ?

    6Par quoi la médiologie pourrait-elle donc se distinguer de l’histoire culturelle, avec laquelle, ne le nions pas, elle a beaucoup à voir, plus, à laquelle elle doit beaucoup ? Par la visée typologique, en premier lieu. La médiologie sous cet angle est à l’histoire culturelle ce que la sociologie est à l’histoire tout court, et l’approche théorique ou transversale à l’approche génétique ou monographique. Elle recherche, à travers les phénomènes singuliers, les mécanismes généraux de la transmission culturelle. Tocqueville n’invalide pas Michelet, ni Seignobos. Simplement, le propos qui est le sien – dégager les constantes de la modernité démocratique – l’oblige au comparatisme, à d’incessantes navettes entre les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. De même, pour dégager les logiques qui sous-tendent et traversent le devenir des cultures humaines, il nous faut multiplier les variations empiriques, confronter par exemple l’imprimerie en Corée et en France, ou encore l’oralité médiévale en Europe et l’oralité haïtienne aujourd’hui.

    7Mais au-delà de cette banalité épistémologique, il y a plus sérieux : notre définition de la culture. Vous la caractérisez comme « l’ensemble des représentations collectives propres à une société ». L’histoire sociale de la culture a d’immenses mérites, mais elle se trouve à nos yeux handicapée par le terme idéaliste, mentaliste, subjectif de « représentation », reçu en héritage mais sans droit d’inventaire d’une tradition philosophique du XIXe siècle, notamment marxiste, qu’on pourrait caricaturer ainsi : « la culture, c’est ce qui se passe dans la tête des gens, ou dans les hauteurs des sociétés ». À nos yeux, les représentations et les imaginaires sociaux sont inséparables des systèmes et dispositifs techniques qui les organisent, les suscitent ou les font disparaître. Le médiologue retourne les cartes pour comprendre le jeu. Et la deuxième différence, découlant de la première, serait celle-ci : la vision en dynamique, qui s’intéresse moins aux configurations qu’aux transfigurations, à la photographie qu’au cinéma des cultures, et moins aux cartes telles qu’elles sont distribuées dans tel ou tel groupe à un moment donné qu’aux parties en cours. Nous lorgnons le dessous des cartes, ou les supports objectifs des cultures vécues (d’ordre à la fois technique et institutionnel), disons pour faire image : sous le féminisme, la bicyclette. Sous la République, le chemin de fer. Et nous voulons remonter vers l’amont, aux grands opérateurs de distribution des valeurs et des idées que sont les systèmes de domestication de l’espace et du temps qui sous-tendent les civilisations. Dit ainsi, c’est une ambition un peu folle, mais cela peut se monnayer en enquêtes et découvertes ponctuelles. Parce que la technique est impie. Elle ne s’arrête jamais et ne respecte rien.

    8À quoi s’intéresse donc précisément le médiologue ? Pas aux médias en tout cas. Médiologie, néologisme catastrophique, a, en ce domaine, suscité un malentendu fatal. Pour chacun, en effet, il est devenu synonyme de « sociologie des médias ». Or, sur les quatorze numéros parus de la revue, aucun n’est consacré aux médias. Le médiologue ne s’intéresse pas fondamentalement aux médias. Ou à peine. Ce qui l’intéresse, ce sont les médiations techniques et organisationnelles de la culture.

    9Son objet, ce sont les médiations techniques et organisationnelles de la culture, ainsi que les médiations culturelles de la technique. Ce sont les interactions entre deux niveaux curieusement cloisonnés : le phénomène « technique » et le phénomène « culturel ». Pour les étudier, nous nous accordons sur un nombre restreint de propositions.

    10Proposition numéro un : le médium n’est pas donné : il est à construire. Ce n’est pas un vecteur neutre mais il n’est pas non plus le tout de la communication : l’imprimerie ne diffuse pas une idée nationale qui lui préexisterait.

    11Proposition numéro deux : il existe une opposition centrale entre transmission et communication, objets de prédilection, respectivement, des historiens de la culture et des anthropologues.

    12Proposition numéro trois : lorsque l’on parle de technique, il faut aller au-delà d’une approche mécaniste. L’écriture, ce ne sont pas seulement les caractères en plomb.

    13Proposition numéro quatre : le médium a toujours deux faces – une technique et une institutionnelle. Le monde américain privilégie la première, les Européens, la seconde.

    PASSIF

    14Un bilan, c’est aussi un passif.

    15Au passif, il faut mettre d’abord l’obstacle représenté par le principal médiateur de ce projet, dont l’image sociale et politique obère le développement. Le journalisme, même dans la rubrique « Culture », s’intéresse d’abord aux hommes. La personnalisation d’un champ est un accident constant dans la vulgarisation scientifique. Nous n’y avons pas échappé.

    16Au passif aussi, figure la somme de malentendus engendrés par un mot en quête de ses médiations. Nous ne nous intéressons pas aux institutions et à leurs mots (c’est votre problème), mais aux mots et à leur devenir-institution (c’est le nôtre).

    17Au passif, enfin l’institutionnalisation, si modeste qu’elle soit, de la médiologie. Un mot qui ne crée pas son institution est appelé à disparaître. Mais l’institution, sitôt en branle, à la fois accrédite et déforme le sens.

    POURQUOI ?

    18Pourquoi s’être lancé dans cette aventure ? En premier lieu parce que le devenir-force d’une production symbolique est une question centrale. Karl Marx se posait la question : comment les idées, s’emparant des masses, peuvent-elles devenir force matérielle ? Il ne répondait pas… L’idéologie est un concept du XVIIIe siècle, le reflet inversé du réel dans la glace. C’est une conception spéculative avec laquelle il s’agit de rompre dès lors qu’on veut comprendre l’efficacité symbolique. Face à l’affirmation « gouverner c’est faire croire » nous nous demanderons quelles sont les technologies du faire croire. Sommés de donner une définition essentialiste de l’intellectuel, nous rappellerons en termes purement opératoires que l’homme d’influence dépend d’abord des moyens et vecteurs qui portent sa parole, ou ses écrits.

    CONTRE LA DÉPRÉCIATION DE LA TECHNIQUE

    19Le monde intellectuel qui nous entoure déprécie depuis longtemps la technique. Comment la réinscrire au centre de l’analyse ? Prenons l’exemple du numéro 1 des Cahiers de médiologie, La querelle du spectacle. Pour Guy Debord, le spectacle était une métaphore de l’aliénation, empruntée d’ailleurs à Feuerbach. Pour nous, le spectacle est un dispositif matérialisé par la rampe, traduction concrète de la coupure sémiotique : la scène n’est pas la salle. Par ailleurs, le situationniste, qui est un moraliste, n’a pas besoin de périodiser. Cela l’amène à parler de la société du spectacle lorsque, justement, elle touche à sa fin et que l’inclusion remplace la mise à distance. Résumons la question de la technique. Ce qui est important c’est de prendre congé du sol grec et de l’opposition dualiste entre la matière et l’esprit. Et que l’on ne nous accuse pas de déterminisme technologique. L’outil ne détermine pas. Il autorise.

    BILAN INTELLECTUEL

    20On nous demandera : avez-vous créé une méthode ? Meta-odos : c’est le chemin après qu’on l’a parcouru. Sur ce terrain, nous sommes méfiants. Barthes disait que la stérilité menace tout travail qui ne cesse de proclamer sa volonté de méthode. La méthode médiologique est ce que ses usagers en font. Néanmoins, nous aimerions qu’ils respectent cette précaution consternante : faire moins attention aux contenus de croyance qu’aux formes d’administration de la croyance.

    21On nous demandera aussi : quels objets ont été étudiés ? Les titres des Cahiers répondent. Ils offrent un assemblage apparemment hétéroclite d’objets triviaux et de grandes idées. On y trouve des objets durs (les monuments, la route, la bicyclette, l’automobile) et des objets mous (la nation, le visage), des milieux de transmission (le spectacle, la lumière, le terrorisme) et des formes d’action (communiquer/transmettre). Chaque titre, de toute façon, n’est qu’une porte d’entrée dans une réalité composite, à la fois matière organisée et organisation matérialisée.

    22Personnellement, mes recherches en médiologie ont porté sur l’image et son évolution en Occident ; puis sur l’État et la périodisation du temps politique en fonction des dispositifs de communication, et enfin sur la technogenèse de Dieu. Pourquoi Dieu apparaît-il si tard dans l’histoire des hommes ? C’est en date la dernière question impertinente. D’autres vont suivre.

    23Vous avez compris que la médiologie ne postule pas au statut de science, et encore moins nouvelle (Platon en est le parrain, et on en a beaucoup d’autres). Elle se définit plutôt comme un style d’analyse, une façon de changer les termes des questions pour mieux y répondre. Si vous voulez en savoir plus, et passer de la boutade aux analyses de fond, permettez-moi de vous recommander, publicité non payante, la lecture d’Introduction à la médiologie14.

    Notes de bas de page

    13 Cet entretien s’est déroulé en Sorbonne Salle Louis Liard, le 28 septembre 2002, dans le cadre du congrès de l’Association pour le développement de l’histoire culturelle.

    14 Paris, Presses universitaires de France, 2000, collection Premier cycle.

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    Cohen, Évelyne, et al., éditeurs. « Qu’est-ce que la médiologie ? ». Dix ans d’histoire culturelle, Presses de l’enssib, 2011, https://doi.org/10.4000/books.pressesenssib.997.

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