Ernest Coyecque (1864-1954), inspecteur des bibliothèques parisiennes
Ambitions et méthodes de travail
p. 112-126
Texte intégral
1Ernest Coyecque, inspecteur à la Direction des bibliothèques municipales de Paris et de la banlieue, président de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) est un acteur important de la modernisation de la lecture publique au début du XXe siècle. Ses archives sont déposées aux Archives nationales, soit 25 cartons qui relatent son activité. Ces lettres, rapports, articles, photographies permettent de connaître ses ambitions d’inspecteur et ses méthodes de travail. Au préalable, la vie de cet infatigable militant de la lecture publique sera relatée et pour situer sa carrière et l’organisation de l’inspection des bibliothèques parisiennes. Ses ambitions et sa vision des bibliothèques seront détaillées par son activité à l’inspection. Ensuite, toujours à partir de ses archives, ses outils de recherche seront examinés. La conclusion portera sur les résultats à travers l’œuvre d’un autre inspecteur, Gabriel Henriot, qui poursuivit les réformes d’Ernest Coyecque.
Ernest Coyecque (1864-1954) : biographie
2Fils d’un père marchand de vin, il fait ses études au lycée Charlemagne à Paris. Il entre à l’École des chartes en tant qu’élève-pensionnaire : il a passé ce concours ouvert à quelques candidats qui reçoivent un traitement en échange de travaux de classement à la bibliothèque et aux archives. Sa thèse, soutenue en 1887, porte sur L’Hôtel-Dieu de Paris au Moyen Âge. Il s’intéresse tout au long de sa vie à l’histoire de la capitale et est membre de plusieurs associations comme la Société d’histoire de Paris (figure 1).
Figure 1. Portrait d’Ernest Coyecque à son bureau

Source : © Archives nationales (France)
3En 1888, il est attaché, mais non rétribué, à la Bibliothèque de l’Arsenal puis affecté le 21 septembre 1889 aux Archives de la Seine et de la ville de Paris. Il organise l’État-Civil parisien reconstitué après les incendies de 1871. Parallèlement, il collabore au Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France où il établit le catalogue de dix-sept bibliothèques. En 1900, il réalise pour la Bibliothèque nationale (BN) l’inventaire de la collection Anisson sur l’histoire de l’imprimerie et de la librairie. En 1901, à la suite d’un imbroglio administratif, il est muté à la Direction des travaux, au bureau des Eaux, canaux et égouts. Il obtient le grade de chef de bureau en 1912. En 1913, il revient dans un service proche de sa vocation. Il est nommé à la Direction des bibliothèques municipales de Paris et de la banlieue, dont il devient inspecteur en 1916. Il s’emploie activement au développement des bibliothèques publiques. Il est un ardent promoteur de la professionnalisation du métier et il défend « la protection des employés municipaux contre l’arbitraire ». Il accompagne le Comité américain pour les régions dévastées (CARD)1 dans la création de la bibliothèque de la rue Fessart (XIXe arrondissement). Tout au long de sa carrière, il publie de nombreux articles sur la modernisation nécessaire des bibliothèques. Il suit la création de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) et en est président à deux reprises, de 1919 à 1921 et de 1923 à 1925. Opiniâtre, il rédige d’innombrables programmes pour la réorganisation des bibliothèques parisiennes et cite souvent cette phrase d’Anatole France : « On finit toujours par avoir raison quand on a raison ».
4Il part à la retraite en août 1924 et il poursuit alors un projet mûri de longue date en tant qu’archiviste-conseil auprès de la chambre des notaires. Il mène une campagne active et le 14 mars 1928 est promulguée la loi sur le dépôt volontaire aux Archives nationales et départementales des minutes des notaires qui deviendra le minutier central, un des départements des Archives nationales françaises. Son action se prolonge aussi dans le secteur des bibliothèques : de 1924 à 1930, il devient président du Comité français de la bibliothèque moderne, créé par le CARD, qui développa après la Première Guerre mondiale des aides dans le domaine de la santé publique, du social, et aussi de la lecture. En 1931, il participe à la Commission d’études de l’ABF pour le Manuel du bibliothécaire rédigé par Léo Crozet. En 1949, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur. Quelques mois avant son décès, il participe encore à l’inauguration de la bibliothèque de Boulogne-sur-Seine en mars 1953 où il soutient que le terme « conservateur » ne convient pas à un directeur d’établissement dont le but est de diffuser les livres2.
L’Inspection des bibliothèques de la ville de Paris
5À la suite du succès d’une première bibliothèque ouverte en 1865 dans le XIe arrondissement, Alexandre de Saint-Albin, attaché, soumet un projet au baron Haussmann pour multiplier des bibliothèques populaires de mairie. En 1866 est instituée une Inspection des bibliothèques de Paris et de la Seine, confiée à Saint-Albin en récompense de son investissement dans ce domaine. Il se donne pour mission de créer des bibliothèques dans chaque arrondissement. Il est mis à la retraite pour motifs politiques en 1870, et doit être remplacé par l’auteur dramatique Jules Claretie, mais qui ne prit jamais cette fonction. Après une longue vacance, un nouvel inspecteur est nommé en 1878, Jean-Hippolyte Philibert, et un poste de chef du Bureau de la bibliothèque administrative et des municipales ou Service central des bibliothèques est ajouté à l’organigramme. Les bibliothèques d’arrondissement prennent alors le nom de municipales et sont rattachées à ce service central. En 1882, chaque arrondissement possède sa bibliothèque et neuf sections pour les jeunes ont été créées (figure 2). Trois bibliothèques sont dédiées aux artisans et aux apprentis, dont Forney ouverte en 18863. Les bibliothèques sont tenues de remettre des rapports d’activité et de se prêter à la visite de l’inspecteur qui rédige ensuite des comptes rendus adressés au préfet. Une Commission centrale de surveillance est instituée par arrêté préfectoral du 14 juin 1882, elle rassemble des élus, sénateurs, députés, maires ou conseillers, des fonctionnaires municipaux, dont le chef du bureau des bibliothèques et l’inspecteur. Cette commission donne un avis sur toutes les questions concernant les bibliothèques. Au niveau de l’arrondissement, une commission de surveillance réunit dix à vingt membres, sous la présidence du maire4. Les inspecteurs se succèdent : Jean-Hippolyte Philibert, Dominique-Alexandre Parodi, Henri-Louis Ventre occupent cette fonction.
Figure 2. Vue de la grande salle de la bibliothèque de la rue Didot, Paris, au début du XXe siècle

Source : © Archives nationales (France)
6Le réseau parisien de lecture publique est unique en France. Il a échappé à l’ordonnance royale du 22 février 1839 sur les comités d’achat. Le ministère imposait dans ce texte réglementaire la nomination d’un Comité pour les acquisitions, la rédaction de catalogue et la gestion de la bibliothèque. La municipalité parisienne (comme d’autres) était hostile à cette mesure. Avec l’incendie du 24 mai 1871, elle fit valoir que l’existence des bibliothèques municipales parisiennes ne devait rien à l’État5. Le ministère accepta cet argument et Paris posséda ainsi sa propre inspection, sous la conduite d’un préfet nommé par le gouvernement ; les 80 communes de la Seine sont aussi placées sous cette autorité. La logistique bibliothéconomique est originale, car la capitale ne possède pas de centrale, mais a implanté des bibliothèques d’arrondissement dans les quartiers. Ces structures sont conçues dans une optique d’éducation des classes populaires et elles fonctionnent de manière largement indépendante les unes des autres. Au début du XXe siècle, le réseau parisien connaît son âge d’or. Le nombre des prêts passe de 60 000 à 2 millions entre 1880 et 1900.
7En 1901, la bibliothécaire américaine Mary Wright Plummer s’émerveille du nombre de bibliothèques de quartier, mais souligne aussi les problèmes, avec les horaires réduits, le personnel mal formé, le manque de libre accès, les emprunteurs devant choisir sur des catalogues que l’on ne pouvait tenir à jour que parce que les collections ne l’étaient pas. Effectivement, quand Ernest Coyecque arrive au Bureau des bibliothèques de Paris et de la banlieue, la situation a continué de se dégrader.
8L’Inspection des bibliothèques de Paris et de la Seine disparaîtra en 1948 puis sera recréée en 1979.
Ernest Coyecque, inspecteur
9En 1913, Coyecque est nommé au Bureau des bibliothèques de Paris et de la banlieue, puis en 1916 il en devient l’inspecteur. Conformément à une doctrine qu’il développe depuis plusieurs années, il entend utiliser cette fonction pour améliorer les activités proposées à la population et de rendre les établissements plus performants. Il place de grands espoirs dans la bibliothèque publique :
L’heure est venue d’organiser le service public de la lecture. Nous ne nous lasserons pas de le répéter ; on ne sait pas assez l’importance du livre dans l’outillage intellectuel d’un peuple. On ne comprend pas assez la nécessité urgente de créer et d’organiser sur des bases solides un service public de la lecture. Une bibliothèque n’est pas un simple magasin de livres constitué au hasard du goût personnel de ses conservateurs successifs et des libéralités plus ou moins opportunes de donateurs. Une bibliothèque doit être un centre de travail, un laboratoire, dirigé par un maître et doté d’un manuel didactique. Le maître, c’est le bibliothécaire ; le manuel, le guide didactique, c’est le catalogue.
10L’esprit scientifique domine ce début de siècle et il pense que la méthodologie est centrale dans le métier :
La France doit se placer dans un monde nouveau, renoncer à une mentalité publique inadmissible à une époque où la mécanique triomphante supprime les distances et centuple la valeur du temps. En matière de bibliothèque, tout est technique ; tout dès lors doit être techniquement organisé6.
11Dans le catalogue Bibliothèque municipale de prêt gratuit à domicile, il affirme dans une longue introduction, qui est autant politique que didactique, que « la bibliothèque n’est pas une institution de classe ; elle n’a à être ni populaire ni non populaire ; elle doit être la librairie publique, faite pour tous, ouverte à tous ».
12La dénomination de ce service de lecture destinée à tous les publics est interrogée. Les modernistes ne souhaitent pas perpétuer le terme « bibliothèque populaire ». Eugène Morel propose le mot « librairie publique » et à la même époque naît l’expression « lecture publique » qui reprend l’idée de l’instruction publique. L’État a organisé l’éducation des masses, à l’identique, il doit soutenir la lecture pour tous. Le mouvement des modernistes apparaît dans les années 1920. Il rassemble des professionnels désireux de renouveler les modèles de bibliothèques. Son principal représentant est Eugène Morel qui a popularisé les pratiques bibliothéconomiques des pays anglo-saxons. Il est accompagné par Ernest Coyecque, Georges Collon, Charles Sustrac, Henri Lemaître, Gabriel Henriot, Jules Laude, Henri Michel, Charles Mortet, Charles Oursel, ils militent pour une bibliothèque ouverte à tous, structurée pour répondre aux besoins des lecteurs en favorisant le libre accès aux rayons, gratuité, prêt facilité, horaires élargis, section enfantine, bibliothèques circulantes, etc. Au niveau administratif, ils souhaitent un réseau cohérent, décentralisé, avec une direction nationale7.
13Ernest Coyecque s’emploie activement au développement des bibliothèques publiques de Paris et des communes du département de la Seine. Il s’attache à faire évoluer ce service « incompris, négligé, oublié, qui restait à l’écart du progrès général ». Il mène des réformes importantes tout en gardant la mesure des budgets et des possibilités : « Une réorganisation globale est nécessaire par l’élimination de l’esprit, des méthodes et du personnel bureaucratique pour un rendement accru sans augmentation de dépense ».
14Il engage les services à développer le libre accès aux livres, mais les ouvrages restent souvent rangés par ordre d’entrée, ce qui ne facilite pas le choix. La classification décimale Dewey commence alors à s’appliquer en France. Eugène Morel l’avait introduite à Levallois-Perret et Henri Labrosse à Rouen. Coyecque ne l’impose pas, il ajoute des subdivisions surtout dans la rubrique littérature. Il cherche aussi à accélérer les achats de nouveautés ainsi que des abonnements à des journaux « représentant l’arc-en-ciel de l’opinion ». Il révise les catalogues des fonds conservés. Cet « auxiliaire pédagogique », le catalogue, doit permettre au lecteur de s’orienter par lui-même dans les collections. La valorisation des collections anciennes n’est évidemment pas oubliée par le chartiste et il engage la publication de plusieurs catalogues de manuscrits. Pour motiver et former les personnels, il organise des conférences. Malgré les difficultés logistiques, il maintient l’ouverture des bibliothèques pendant la Grande Guerre. Il souhaite aussi élargir les horaires, augmenter les budgets d’acquisitions. Il fait installer des signalisations extérieures. Chaque détail a son importance, comme l’adoption de couleurs vives pour la toile des reliures. Il veut aussi activer les comités de surveillance pour les ouvrir à des amateurs éclairés et agissants. En tant qu’inspecteur, il visite les lieux, vise les registres et lit également celui mis à la disposition des lecteurs pour qu’ils y consignent leurs remarques et propositions d’achat.
15Il soutient fermement la création de la bibliothèque de la rue Fessart subventionnée par le CARD puis la bibliothèque enfantine l’Heure joyeuse, financée par the Book Committee for a Children’s Library. Il a raconté l’origine de la bibliothèque Fessart. Invité à l’inauguration de la bibliothèque de Soissons, il précise dans son discours : « Je vais maintenant pouvoir dire aux gens de Paris qui s’obstinent à empêcher une organisation moderne des bibliothèques : allez donc voir à Soissons une bibliothèque comme les Parisiens devraient en avoir une cinquantaine ». C’est ainsi qu’est lancé le projet de Fessart, car Jessie Carson, entendant ce discours, lui propose de créer une bibliothèque aux frais du CARD sur un terrain de la ville de Paris. Jessie Carson, une bibliothécaire américaine, avait mis en place cinq espaces de lecture dans l’est de la France dont à Soissons. Coyecque poursuit son récit : « la camarilla qui s’obstinait à paralyser mes efforts de réforme n’osa pas faire repousser la proposition sachant quelles puissantes et agissantes sympathies soutenaient toutes les œuvres du CARD ». La bibliothèque Fessart ouvre en 1922 dans le quartier de Belleville8.
16Malgré toute son ardeur, le succès est mitigé, et le réseau parisien peine à retrouver les taux de prêt de la fin du XIXe siècle. L’état général des bibliothèques françaises reste très problématique, les infrastructures sont vétustes, les conditions de travail sont difficiles pour le personnel et les autorités responsables s’en désintéressent. Les professionnels investis, et parmi eux les modernistes, sont essentiels pour apporter des évolutions, même s’ils sont peu écoutés. Coyecque s’agace des lourdeurs de la bureaucratie, cette « coterie » comme il la nomme. Il considère qu’un inspecteur a pour fonction d’examiner, d’analyser et de proposer des améliorations. Il s’énerve contre l’institution qui bloque sa volonté de réforme et ses projets : « le préfet règne, les bureaux gouvernent ». Depuis 1913, un arrêté préfectoral rattache le bureau des bibliothèques au secrétariat général de la Préfecture de la Seine9. Il critique aussi les termes de l’inspection générale : « l’inspection générale est plus prétentieuse que nécessaire, l’épithète serait justifiée si l’inspection s’étendant à toutes les bibliothèques et pas seulement les municipales ». Il entend « prouver par des faits l’incapacité séculaire de l’administration de l’Hôtel de ville d’assurer une gestion rationnelle des archives et des bibliothèques ». Il milite pour que la direction des bibliothèques de Paris soit assumée par un bibliothécaire de métier, tout comme dans les arrondissements. Il veut professionnaliser le personnel encore souvent en poste sans aucune formation. Le constat vaut aussi pour les administrateurs : « On ne met pas des officiers de carrière sous les ordres d’un “pékin” ce n’est pas un bureaucrate qui doit diriger une bibliothèque ». Ces mots indiquent aussi combien la défense d’une identité professionnelle, qui a longtemps manqué aux bibliothécaires, lui tient à cœur.
17Loin d’être un analyste pessimiste, il fourmille d’idées. Avant son départ en 1924, Coyecque soumet un important projet de réorganisation. Une direction professionnelle et technique reste une de ses grandes priorités, avec la mise en place de cours techniques pour les agents. Ensuite, il propose la réévaluation des collections et des catalogues, afin d’améliorer les conditions de lecture sur place. Enfin, il imagine une nouvelle organisation territoriale en divisant Paris en six secteurs dirigés chacun par un directeur qui coordonnerait les activités à travers deux bibliothèques de référence. Il écrit :
Il convient de procéder à une révision générale des emplacements des bibliothèques existantes et leur répartition. Il serait temps de faire cesser le scandale du plus petit arrondissement en surface et en population qui compte le plus grand nombre de bibliothèques10.
18Mais dans ce projet, il se heurte à des prébendes installées. L’attribution de ces postes ne se fonde pas sur des compétences et des qualifications mais sur des usages établis. Depuis longtemps, la gestion des bibliothèques d’arrondissement permettait à certains de bénéficier d’un complément de salaire. L’utilisation d’un personnel en place dans les écoles ou dans les bureaux des mairies facilitait l’ouverture des établissements de lecture.
La répartition topographique nouvelle est urgente et c’est le moment de la réaliser […] Il y a trente ans, J’ai seulement posé la question ; je n’étais pas assez naïf pour en envisager alors la solution ; j’avais assez la connaissance du milieu pour savoir qu’elle soulèverait une opposition presque unanime des conseillers municipaux dont elle pouvait compromettre la carrière. […] Songez donc ! Certains directeurs d’école chargés, si l’on peut dire, d’une bibliothèque, perdraient cet emploi d’appoint […] et puis combien de membres de comités, électeurs influents, protesteraient contre le changement !11
19Effectivement, après leurs journées de travail, les employés municipaux ouvraient la bibliothèque le soir et complétaient ainsi leur traitement. Dans les écoles, le directeur se réservait la charge de bibliothécaire.
20Coyecque part à la retraite en 1924. Son action est vite désavouée, car il est remplacé par Paul Gsell, poète et critique littéraire, qui ne partage pas les combats de son prédécesseur. Il vante les mérites des fonctionnaires qui savent s’auto-former pour se mettre « au courant du métier ». Les sections jeunesse ne lui semblent pas une priorité, car certains pédagogues pensent « qu’il ne fallait pas imposer la lecture aux écoliers en dehors des heures de classe auxquelles ils sont astreints » écrit-il dans un article paru dans la Revue des bibliothèques, en 1930 sur « La lecture publique dans les bibliothèques municipales de la ville de Paris ». D’ailleurs, le préfet « estimait que pour inspecter les bibliothèques, il n’y avait besoin ni de préparation, ni de connaissances spéciales ».
21L’action de Coyecque ne s’arrête pas avec son départ à la retraite ; il rappelle : « c’est le privilège des vieillards comme moi de pouvoir apprendre aux jeunes générations les faits qu’ils ignorent » et ses archives permettent de comprendre comment il organisait et transmettait ses idées.
La veille informationnelle d’un inspecteur
22Coyecque se montre attentif aux évolutions de la profession. Il consacre beaucoup d’énergie à s’informer sur l’environnement des bibliothèques, les expériences menées en France, et plus encore en Europe ou en Asie, afin de formuler des propositions éclairées. Cette veille méthodique a pris la forme de fiches thématiques, conservées dans leurs boîtes d’origine aux Archives nationales. Ce dispositif est intéressant à plusieurs titres. D’abord, il montre comment l’inspecteur détourne des outils bibliothéconomiques traditionnels, notamment les fiches dont l’usage se généralise après 1870 avec les premiers mobiliers conçus par l’entrepreneur Georges Borgeaud12. Ensuite, les fiches sont entrées dans le travail des intellectuels au cours du XVIIIe siècle, grâce à leur mobilité autorisant des regroupements et des typologies sans cesse réinventés, l’intercalation de nouvelles informations, la segmentation puis le croisement des idées. Elles permettent de comprendre « comment lit un savant », pour paraphraser l’expression de Jean-François Bert13, dans quelle temporalité, avec quelle méthodologie et quelle « logistique des savoirs »14. L’historien dispose donc ici d’un matériau de choix, miroir des pratiques de travail d’un homme de terrain qui réfléchit aussi sur ses propres procédures professionnelles et sur celles de ses contemporains. D’un point de vue matériel, ces fiches cartonnées se présentent sous la forme de papier fort ou de cartons de dimensions proches, disposés dans des tiroirs. Une fiche contient le sujet principal, la date, une notice courte et des mots-clefs, parfois un extrait de presse est découpé et collé. Elles constituent ainsi un aide-mémoire, un moyen de réactiver rapidement des informations trouvées ici ou là dès que la nécessité s’en fait sentir (figure 3).
Figure 3. Fichiers d’Ernest Coyecque

Source : © Archives nationales (France), cliché d’Isabelle Antonutti
23La répartition thématique de ses fiches (figure 4) fait apparaître ses principaux centres d’intérêt : la construction, les bibliothèques privées, populaires, universitaires, l’international. Coyecque s’intéresse aussi à l’histoire de Paris, l’hôpital, l’assistance. Les fiches concernant des sujets bibliothéconomiques et la formation du bibliothécaire dominent cependant. Il se penche sur les différentes catégories de bibliothèques : publiques, privées, scolaires, nationales, spécialisées, parlementaire. Les concepts sont associés comme les collections, le catalogage, l’annuaire, la bibliographie, le dépôt légal, les expositions. Il aborde également des sujets tels que les institutions éducatives, les références historiques et culturelles. L’importance de la formation des bibliothécaires et des règles de catalogage est soulignée. Ces recherches fournissent des sujets pour des articles comme celui qu’il consacre à la bibliothèque circulante installée dans un tramway de dix mètres de long qui approvisionne des quartiers de Munich dépourvus de bibliothèques permanentes (figure 5). Il détaille l’installation technique, la taille des étagères, le chauffage, la lumière, la signalétique intérieure et extérieure, les lieux desservis et les collections présentées15. L’aide américaine menée par des femmes lui pose la question de la place des collègues féminines. La majorité des fiches sont bibliographiques et font référence à des articles ou livres lus. Ces fiches servent à sourcer et à garder une trace organisée de ses lectures. Chacune d’entre elles représente une idée spécifique, ce qui facilite la gestion et la référence ultérieure. La mise en relation de plusieurs fiches sur des questions similaires permet de réaliser des analyses comparatives entre différents éléments. Regroupées et ordonnées en thèmes, elles aident à la construction progressive de connaissances plus approfondies sur des sujets. Comme tout ordre de classement, il pose problème et tout un lot de fiches est « à reclasser ».
Figure 4. Répartition thématique des fiches d’Ernest Coyecque

Source : Isabelle Antonutti
Figure 5. Le tramway-bibliothèque de Munich.

Source : illustration extraite de Revue des bibliothèques
24Sa quête d’informations est internationale. Divers pays et lieux sont mentionnés. La liste est longue, hétéroclite, pays, régions et villes sont mélangés. En voici une liste presque exhaustive : Albi, Alexandrie, Alger, l’Alsace, Amsterdam, la Bavière, la Belgique, Berne, Bologne, Budapest, Clermont, la Catalogne, Florence, Genève, Göttingen, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Hongrie, l’Inde, l’Indochine, Italie, Japon, Cracovie, La Haye, Lille, Lyon, Madrid, Mexico, Mont Athos, New York, Paris, Petrograd, le Portugal, la Prusse, Roumanie, la Russie, Saint-Pétersbourg, la Suède, la Suisse, la Tchécoslovaquie, Thiers, Toulouse, Varsovie, Vienne et le Pays de Galles en 1923. Cette variété reflète une vision fortement culturelle et historicisée des équipements de lecture. Ainsi, l’Europe domine. Coyecque lit en plusieurs langues : allemand, espagnol, italien, anglais. Il compare l’organisation des bibliothèques dans de nombreux pays jusqu’au Japon. À noter : les États-Unis sont absents, peut-être que ces fiches ont été perdues ou données.
25Cet intérêt pour l’international est partagé par un autre inspecteur, Gabriel Henriot qui prendra ses fonctions en 1931. Henriot aussi interroge les méthodes d’apprentissage bibliothéconomique dans le monde. Il utilise aussi des fiches pour hiérarchiser ses idées. Elles sont aujourd’hui conservées aux Archives de l’Institut catholique de Paris. Il collecte des données sur les particularités des enseignements dans chaque pays, ainsi que des questions concernant les compétences des professeurs et les prérequis pour les étudiants.
26L’utilisation de fiches a changé la manière dont les intellectuels abordent leurs recherches et leurs analyses. Elles ont fourni un moyen systématique et efficace de rassembler, classer et interpréter des données variées. Cette pratique facilite le référencement, la comparaison, la synthèse, la classification. Elles aident à la réflexion et elles servent à la rédaction des notes, des rapports et des publications. Elles renseignent sur un dispositif d’organisation de la pensée, sur un état du savoir et sur la méthodologie du chercheur. Elles reflètent la conceptualisation de la connaissance. Les sujets donnent un aperçu des questions populaires, les domaines émergents et indiquent les préoccupations de cette période. Les fiches bibliographiques agissent comme des instantanés de l’activité intellectuelle et elles permettent de mieux comprendre la dynamique de la production.
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27L’œuvre de l’inspecteur parisien Ernest Coyecque s’est poursuivie grâce à l’arrivée d’un autre modernisateur, Gabriel Henriot. Directeur de la bibliothèque Forney, il est à son tour un ardent défenseur de la lecture publique et il porte un intérêt particulier à la formation professionnelle. Elle constitue un enjeu primordial dans l’entre-deux-guerres, car la définition du métier passe par la création d’un corps de techniciens. Il a suivi et participé à la création de l’École de bibliothécaires fondée par le CARD, qui a fonctionné de 1923 à 1929. Il crée alors une école municipale mais qui ferme par manque de soutien financier de la ville de Paris. Il élabore ensuite un programme pour la création d’une École de bibliothécaires-documentalistes (EBD) à l’Institut catholique de Paris. Henriot accompagne la formation de toute une génération de jeunes femmes. En 1935, la première promotion de l'EBD, nommée Cobaye, est constituée de 16 femmes et les enseignantes sont de jeunes professionnelles16. Ses fiches révèlent des enquêtes à un niveau international pour concevoir des programmes de formation adaptés. Il est d’ailleurs identifié comme le père spirituel de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires17. Pendant son mandat d’inspecteur des bibliothèques parisiennes, plus de cinquante bibliothèques sont rénovées, des sections jeunesse sont créées. Il s’intéresse aussi au renouvellement des collections, diffuse le libre accès et met en place la classification décimale de Dewey. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les réformes menées par Coyecque et Henriot portent leurs fruits, puisque les volumes de prêt retrouvent presque leur niveau de 190118.
28La routine d’un inspecteur des bibliothèques est aussi consacrée aux détails de la vie quotidienne et ses rapports sont très précis et détaillés. Gabriel Henriot pointe les défaillances : « Le bibliothécaire était absent, le sous-bibliothécaire était absent, les quatre appariteurs étaient absents. Pour faire le service public, il n’y avait qu’une femme étrangère à l’administration ». Il surveille les conditions d’accueil des lecteurs : « Je vous prie d’enlever d’urgence la pancarte « Entrée interdite aux chômeurs » qui figure sur la porte de l’ascenseur et de me rendre compte de l’exécution de cet ordre » écrit-il à une bibliothécaire en 193719. En 1943, Ernest Coyecque peut dire : « Ma satisfaction résulte de ce que je vois enfin amorcer une réforme générale que j’ai voulu réaliser il y a trente ans ».
29Ernest Coyecque fut un inspecteur investi, efficace et compétent, il dut trouver un équilibre pour parvenir à négocier à travers une multitude de paramètres humains, économiques, politiques et organisationnels. L’inspecteur des bibliothèques parisiennes, malgré une position hiérarchique favorable, même s’il est volontaire et compétent, doit composer avec de nombreux autres facteurs. Les décisions et les démarches entreprises sont conditionnées par les contraintes budgétaires et les ressources financières disponibles. Des impératifs légaux et réglementaires guident les choix. Des dynamiques politiques internes, impliquant des rivalités de pouvoir, des coalitions, et des jeux d’influence restent prépondérants. Les considérations personnelles peuvent parfois prendre le pas sur les décisions basées sur la rationalité. La culture et les valeurs de la collectivité jouent un rôle essentiel dans l’avancée des projets. C’est peut-être la différence majeure entre l’Inspection générale des bibliothèques (IGB) et celle des bibliothèques de Paris et du département de la Seine : la double fonction d’inspecteur et de chef de bureau permet de concevoir une doctrine, un plan de travail et de s’y tenir pour autant que la tutelle les soutienne. Du côté de l’IGB, en revanche, l’inspecteur s’avère surtout un rouage dans une mécanique administrative et politique où la doctrine est produite au ministère de l’Instruction publique et la mise en œuvre du terrain, au fil d’une négociation entre bibliothécaires et inspecteurs.
Notes de bas de page
1Sur le CARD, voir Nicole FOUCHÉ, « Anne Morgan, la lecture publique et la France : le lent cheminement d’une influence culturelle américaine », Cahiers Charles V, 2000, n° 28, p. 49-76. [En ligne] < https://www.persee.fr/doc/cchav_0184-1025_2000_num_28_1_1252 >.
2Isabelle ANTONUTTI, « Coyecque, Ernest », dans Isabelle Antonutti (dir.), Figures de bibliothécaires, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2020 (coll. Papiers), p. 93-94.
3Louis JAUBERTIE, Le réseau des bibliothèques de la ville de Paris, mémoire d’étude pour le diplôme de conservateur de bibliothèque, sous la direction d’Yves ALIX, Villeurbanne, Enssib, 2010. [En ligne] < https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/48216-les-bibliotheques-de-la-ville-de-paris-1967-a-2001.pdf >.
4Maurice CAILLET, « Les inspecteurs généraux des bibliothèques », dans Dominique VARRY (dir.), Histoire des bibliothèques françaises,. T. 3 : les bibliothèques de la Révolution et du XIXe siècle : 1789-1914, nouv. éd., Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 2009, p. 72‑79.
5Denis GUÉRIN, « La lecture publique à Paris au XIXe siècle », Bulletin des bibliothèques de France, 1983, no 2, p. 143-153. [En ligne] < https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1983-02-0143-003 >.
6AN, 162AP : fonds Ernest Coyecque.
7Hind BOUCHAREB, Penser et mettre en œuvre la lecture publique : discours, débats et initiatives (1918-1945), thèse de doctorat, sous la direction de Dominique VARRY, Université Lyon 2 Lumière, 2016. [En ligne] < https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/67257-penser-et-mettre-en-oeuvre-la-lecture-publique-discours-debats-et-initiatives-1918-1945.pdf >.
8Eugène COYECQUE, « L’Œuvre française d’une bibliothécaire américaine Miss Jessie Carson », Revue des bibliothèques, 1924, vol. 34, p. 257-270.
9Maurice CAILLET, « L’inspection des bibliothèques de la ville de Paris et du Département de la Seine », Bulletin des bibliothèques de France, 1971, n° 3, p. 152-159. [En ligne] < https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1971-03-0152-005 >.
10Il s’agit vraisemblablement du IIe arrondissement, qui est le plus petit.
11AN, 162AP/17 : Fonds Ernest Coyecque ; La réforme des bibliothèques municipales de Paris, 1945, 5 p. dactyl.
12Markus KRAJEWSKI, Paper machines : about cards & catalogs, 1548-1929, Cambridge, MIT Press, 2011.
13Jean-François BERT, Comment pense un savant. Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer, Paris, Anamosa, 2018.
14Vincent DENIS, Pierre-Yves LACOUR, « La logistique des savoirs. Surabondance d’informations et technologies de papier au XVIIIe siècle », Genèses, 2016, vol. 102, n° 1, p. 107-122. DOI : < https://doi.org/10.3917/gen.102.0107 >.
15Ernest COYECQUE, « La bibliothèque-tramway de Munich : bibliothèque municipale circulante », Revue des bibliothèques, 1928.
16Isabelle ANTONUTTI, Bâtisseuses de la lecture publique : une histoire des premières bibliothécaires, 1900-1950, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2024 (coll. Papiers).
17Lucie TRUNEL, « Gabriel Henriot », dans Isabelle ANTONUTTI (dir.), Figures de bibliothécaires, op. cit., p. 137-138.
18Graham Keith BARNETT, « La léthargie des bibliothèques municipales », dans Martine POULAIN (dir.), Histoire des bibliothèques françaises, T. 4 : les bibliothèques au XXe siècle : 1914-1990, rééd., Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 2009 (coll. Bibliothèques), p. 65‑103.
19Colette MEUVRET, « Une carrière de bibliothécaire : Gabriel Henriot, 1880-1965 », Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français, 1965, no 49, p. 233‑243.
Auteur
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Isabelle Antonutti
Université Paris Nanterre ; laboratoire du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines (Université de Versailles Saint Quentin en Yvelines)
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