Mode d’emploi
p. 11-18
Texte intégral
Le contexte et les enjeux
1Pendant longtemps, les missions des services patrimoniaux des bibliothèques étaient bien identifiées, avec un cadre clair, plutôt resserré, et stable : conserver, enrichir, signaler, accueillir et travailler avec les publics de la recherche, souvent aussi produire de la recherche. Le champ du patrimoine, non défini, laissait de côté un grand nombre des documents pourtant conservés, pour se concentrer sur les manuscrits et une partie des livres. Les actions de valorisation existaient depuis longtemps, en suivant principalement deux optiques : la mise en lumière d’une recherche scientifique et/ou des pièces jugées exceptionnelles.
2Progressivement, sans doute en lien avec les politiques de démocratisation qui devenaient un mot d’ordre prioritaire pour tous les domaines de la culture, il fut question, pour les bibliothèques patrimoniales aussi, de se faire connaître davantage, et de s’ouvrir à de nouveaux publics.
3En parallèle, elles enrichissaient considérablement leurs signalements par l’élargissement à de nouveaux types de collections d’une part (images, éphémères, objets), de nouveaux formats de catalogage d’autre part (xml-ead), et aussi par la numérisation et les travaux sur les provenances, tout en faisant progresser la conservation de façon plus rationnelle jusqu’au plan d’urgence.
Médiations, pourquoi ?
4Cette nécessaire ouverture nous incite depuis quelques années à de nouvelles formes, plus dynamiques, de transmission partant davantage des publics, ou autant, que des documents. Afin de développer les usages du patrimoine, la médiation devient ainsi, au-delà d’une activité parmi d’autres, une quasi nécessité.
5Pourquoi ?
6En négatif, il devient nécessaire de varier les justifications à l’existence de ces services patrimoniaux car le contexte n’est pas très favorable. En effet, les communications de documents en salle ont tendance à baisser, les ressources numériques remplacent parfois les pratiques sur place et rendent plus difficile l’évaluation de l’utilisation de nos ressources et services, le public traditionnel se renouvelle peu et a tendance à vieillir, la masse du public des salles de lecture offrant des places de travail est un public étudiant passif, nos services ne sont pas encore largement identifiés dans leur territoire de proximité et la crise sanitaire n’a pas facilité le travail des professionnels en éloignant encore une part des utilisateurs et utilisatrices tandis que d’autres formes de cultures et de pratiques se multiplient et concurrencent l’offre des bibliothèques.
7De façon plus positive, la demande du public existe dès qu’on fait connaître l’offre et nos ressources peuvent trouver une utilité auprès de publics très variés.
8Quand on pilote un service patrimonial aujourd’hui, il est nécessaire de trouver un équilibre entre les missions de toujours et les (plus ou moins) nouvelles missions, tout comme il est nécessaire de développer une politique des publics et de réussir à servir les étudiant·es, les chercheurs et les chercheuses, les érudit·es des fonds locaux, tout en proposant des « formules » pour démarcher d’autres types d’usager·ères, qu’il s’agisse de celles et ceux qu’on qualifie de « grand public » ou de publics spécifiques, empêchés ou simplement ciblés.
9C’est une mutation assez profonde qui s’est ainsi réalisée dans nombre de bibliothèques patrimoniales, et qui touche tous les pans de leurs missions, même si le chemin est long et semé d’embûches.
10L’objectif de ce titre de la collection La Boîte à outils est de se pencher sur cette mutation, et d’apporter des éclairages sur les nouvelles actions de valorisation et de médiation à l’œuvre dans nos établissements.
11Sans doctrine en la matière, ni de l’État (qui encourage prioritairement à signaler et à numériser, même s’il finance certains dispositifs de valorisation), – ni des autorités de tutelles locales, qui, souvent, connaissent peu leur bibliothèque patrimoniale et lui font donc peu de commandes, les personnels des bibliothèques ont développé ou inventé des « formules » adaptées à leur établissement en s’inspirant d’autres institutions et partenaires culturels ou en puisant dans leurs propres compétences.
12Cet ouvrage, par la variété des solutions présentées, des réflexions sur les enjeux contemporains de nos services, doit permettre à la fois de s’interroger sur le pourquoi de cette ouverture et de trouver des inspirations pour poursuivre cette démarche en utilisant les expériences, les réussites et les échecs de celles et ceux qui ont mené des actions et qui les partagent.
Présentation de l’ouvrage
13Le parti a été pris de suivre le fil rouge des publics, et d’organiser le livre en quatre parties thématiques.
14La définition des actions à aborder donnée aux auteurs et autrices est la suivante : toute action volontariste ayant pour but de faire connaître et / ou utiliser les collections à un public donné, sous une forme travaillée (c’est-à-dire construite pour servir un objectif) voire renouvelée (c’est-à-dire n’hésitant pas à expérimenter), pensée pour un public en particulier : soit par du démarchage, soit par un volet participatif, soit a minima par la définition des publics cibles et d’un plan d’action dédié pour les toucher ; ces actions peuvent relever du champ de l’action culturelle, de la communication, de la publication, de l’événementiel.
Thème 1. De la valorisation à la médiation. Les publics historiques des services patrimoniaux
15Les étudiant·es, chercheurs et chercheuses, érudit·es sont les publics naturels des services patrimoniaux des bibliothèques puisqu’ils l’utilisent directement ; pendant longtemps en effet, le patrimoine ne se donnait à voir qu’à ceux qui savaient l’interpréter. Pourtant, il n’est pas certain qu’ils continuent à fréquenter les salles de lecture, pour des raisons diverses : concurrence des collections numérisées (qui n’est pas un problème en soi mais qui peut rendre invisibles d’autres pans utiles de collections), multiplication des points d’entrée vers les collections physiques ou numériques qui rend nécessaire une expertise en matière de bibliographie / repérage des sources pas si facile à acquérir, réduction des enseignements des humanités dans certaines facultés, multiplication des tâches des enseignant·es-chercheur·ses qui ont moins le loisir de fréquenter les établissements, de même que pour les bibliothécaires qui ont moins de temps pour cultiver les liens avec le monde académique, différenciation des cultures de l’université et de la bibliothèque qui rendent les liens entre enseignant·es et personnels moins naturels, vieillissement et stagnation voire baisse de la population des érudit·es, choc des cultures entre un établissement qui s’ouvre et joue avec de nouveaux codes et certain·es usager·ères traditionnel·les ne voulant pas voir changer leur lieu de recherche…
16Tout cela rend nécessaire une démarche pédagogique de la part des professionnel·les car si l’usage de nos patrimoines par ces publics est une évidence, la baisse de fréquentation des salles l’est tout autant.
17Emmanuelle Chapron ouvre la réflexion en remontant à l’époque moderne, non pour assigner le patrimoine à des fonctions classiques et immuables mais d’une part pour nous montrer que la médiation n’est pas une notion récente et d’autre part pour attirer notre attention sur ce qui intéressait les regardeurs de ces époques quand ils et elles étaient en contact avec les collections et sur le point de vue et les solutions trouvées par nos prédécesseur·ses.
18Catherine Hubbard, avec la présentation d’un projet de la bibliothèque municipale de Rouen autour d’un journal rédigé pendant la Première Guerre mondiale, démontre l’intérêt de l’échange des savoirs entre les différents types d’utilisateur·ices naturel·les du patrimoine et les jeunes lycéen·nes et la possibilité d’associer un grand nombre d’entre eux à un projet utile à la communauté scientifique.
19Catherine Angevelle-Mocellin présente la stratégie de la Direction de la documentation de l’université de Lorraine pour impliquer les enseignant·es-chercheur·ses à la vie de la bibliothèque et impliquer les professionnel·les de la bibliothèque aux activités des enseignant·es-chercheur·ses, afin de rendre utiles et utilisables les collections, ce que confirme l’enseignante Anne-Marie Chabrolle-Cerretini dans un témoignage sur les compétences apportées aux étudiant·es par un travail sur les collections.
20Salomé Kintz et Anne Tournieroux prouvent qu’un établissement historique peut opérer une adaptation aux besoins de ses étudiant·es contemporain·es, tout en élargissant son territoire et ses publics naturels, et détaillent le projet de l’Atelier de l’histoire développé par La contemporaine.
Thème 2. Donner à voir et transmettre le patrimoine à tous les publics
21Si on caractérise le grand public par le seul fait qu’il n’est pas un public spécialiste, les bibliothèques patrimoniales l’ont depuis longtemps intégré lors de leurs expositions et lors des visites thématiques de leurs fonds ou des accueils de classe. Si on le caractérise de façon plus pointue et que l’on considère que le démarchage actif des non publics est une nécessité, il restera à se poser un certain nombre de questions, qui sont les mêmes que l’on se pose dans d’autres secteurs culturels et patrimoniaux : quels publics dois-je toucher ? Pourquoi ? Comment ? Est-il légitime de catégoriser les personnes pour les placer dans un groupe auquel je définirais un centre d’intérêt ? Comment intégrer de façon plus active les usager·ères à l’offre de ma bibliothèque ? Comment mettre en place une démarche utilisateur ?
22En réponse à ces questions, qui placent la barre haut, on reconnaîtra tout l’intérêt des nombreuses propositions « classiques », simples et efficaces que les bibliothèques mettent en œuvre sans forcément développer une politique pointue des publics.
23Jocelyne Deschaux décrit la stratégie de la bibliothèque d’Albi qui mise d’une part sur l’acculturation de l’ensemble des agent·es de l’établissement et d’autre part sur une offre pensée pour un territoire et avec les acteur·ices de celui-ci, afin de capter des publics, pas forcément spécifiques, mais nouveaux.
24Rémy Casin raconte, quant à lui, dans le cadre d’un projet d’ampleur situé dans un cadre privilégié, le choix du modèle muséal, qui n’est pas nouveau mais qui est ici accolé à une salle de lecture aux fonctions bibliothéconomiques traditionnelles, et d’une double orientation à la fois vers les – nombreux – touristes et vers les habitants.
25Du côté de la médiation numérique, Cécile Davrieux-de Becdelièvre expose les changements d’orientation opérés par la bibliothèque numérique de la bibliothèque municipale de Lyon, Numelyo, avec un axe fort et inspirant (en ce sens qu’il nous pousse à repenser et à expérimenter) : se positionner sur le chemin des usager·ères, en ligne aussi.
26Sophie Armbruster présente les modalités tous azimuts développées sur les réseaux sociaux par la Bibliothèque multimédia intercommunale (BMI) d’Épinal, dans un modèle très intéressant car permettant un réel dialogue entre les services, lecture publique et patrimonial, souvent pierre d’achoppement dans les établissements mixtes.
27Émilie Dreyfus nous fait sortir de la bibliothèque ; elle expose comment il est possible de mener (au sens propre) les collections patrimoniales vers des publics éloignés voire empêchés (via les maisons de retraite, maisons d’arrêt, structures sociales). Ici encore, grâce à un modèle très positif de transversalité entre les différents services de l’établissement, et avec la démonstration qu’une politique pensée et écrite facilite les résultats.
Thème 3. Vers la participation des publics
28Dans une société où chaque individu est en attente d’une prise en compte spécifique, où il devient plus délicat de réduire une personne à un groupe, et dans un monde culturel qui a compris qu’il ne pouvait se contenter de proposer des prescriptions, d’autres pratiques sont à l’œuvre : la démarche usager (partir des envies et besoins repérés pour construire la politique de médiation plutôt que de partir des qualités et des valeurs, certes nombreuses et réelles, des collections), voire la démarche participative (associer directement des usager·ères aux choix et même au montage des actions). Des services patrimoniaux se sont essayés à cette façon de faire, convaincus d’une part de la justesse de la démarche pour les usager·ères et sans doute aussi convaincus que sans cette adaptation, la désertion des salles de lecture ne serait pas palliée par des usager·ères de la médiation.
29David-Jonathan Benrubi nous livre pour commencer une réflexion riche, originale et ouvrant au débat, nous obligeant à réinterroger certains fondamentaux, notamment le premier d’entre eux (pourquoi les gens s’intéresseraient-ils au patrimoine ?), réflexion point de départ à l’expérimentation menée au Labo de Cambrai puis dans les médiathèques de Montpellier Méditerranée Métropole avec / auprès d’usager·ères qu’il qualifie de « témoins ».
30Dans la contribution suivante, j’ai synthétisé les axes de la stratégie patrimoniale de valorisation et médiation de la bibliothèque municipale de Dijon à travers les exemples de dix années de propositions testées et adaptées, dans un objectif simple : s’interroger constamment sur ce qui pourrait intéresser nos concitoyen·nes non spécialistes et renouveler en continu les personnes participantes.
31Gautier Verbeke, directeur de la médiation et du développement des publics au musée du Louvre, décrit la politique menée par le Louvre-Lens, politique qu’on pourrait qualifier de radicale ou du moins de particulièrement honnête en ce sens qu’elle se confronte très directement à l’enjeu que l’établissement s’est posé pour associer réellement les habitant·es de son territoire, loin du saupoudrage ou de l’effet d’annonce que le mot « participation » revêt parfois.
32La partie est close par Clotilde Angleys qui explique comment l’incitation à la participation très concrète de personnes ou d’entreprises via le don d’argent peut se placer au sein d’un cercle vertueux où communication, sentiment de communauté, sensibilisation au patrimoine et actions de valorisation s’enrichissent mutuellement à travers un exemple de mécénat dans le réseau bordelais.
Thème 4. Le patrimoine au service des enjeux sociétaux
33Au-delà de l’intérêt général que les publics peuvent trouver aux patrimoines des bibliothèques – satisfaction face à des œuvres qui parlent à l’imaginaire (manuscrits médiévaux), au sens esthétique (œuvres graphiques et œuvres d’art), à l’envie de culture générale –, au-delà de l'intérêt particulier qu'y trouvent les chercheur·ses dans leurs domaines, les collections patrimoniales peuvent-elles servir certains des grands enjeux sociétaux contemporains ? Il s’agira dans cette dernière partie de traiter du public soucieux de devenir citoyen (utiliser les bibliothèques pour approfondir les débats du temps et s’informer) mais aussi de ce que l’on pourrait qualifier, au choix, de pragmatisme de la part des bibliothèques (être utiles ou s’éteindre) ou de conscience professionnelle acérée (être utile, répondre aux attentes de la société).
34Fabienne Henryot ouvre cette partie par une réflexion théorique qui propose d’attribuer une typologie de valeurs à la bibliothèque patrimoniale, valeurs communes à la société qui est la nôtre, fruit d’une construction historique inconsciemment admise, plus que valeurs nommées au sein de groupes particuliers : se sentir riche et rêver, faire communauté, célébrer un génie national ou local, fabriquer une identité locale, servir un projet social.
35Les contributions suivantes présentent des exemples de l’utilité très concrète des collections patrimoniales ici et maintenant.
36Emmanuelle Royon, à travers les services développés par les portails portés par Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture (ARALL)1, expose des exemples de projets patrimoniaux à destination des scolaires, notamment en matière d’éducation aux médias et à l’information (EMI), et présente l’importance des structures régionales pour la vie patrimoniale des régions.
37Rodolphe Leroy, à travers plusieurs actions menées dans les bibliothèques de l’université de Bourgogne, montre en quoi les compétences liées au patrimoine écrit servent au décryptage de l’information, au repérage de la désinformation et prennent ainsi place au sein du socle des acquis utiles aux étudiant·es.
38Dans le contexte très contemporain de l’agression de l’Ukraine par la Russie2, Florence Chapuis et Iryna Sobchenko décrivent les actions menées par la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC) face à un facteur clé du conflit, la désinformation, tout en prenant le parti de soutenir le peuple ukrainien en valorisant des pans de sa culture.
39Dans une réflexion qui montre à nouveau l’importance de la démarche expérimentation / évaluation / réorientation, Claire Haquet abordera pour conclure la question des humanités numériques à travers les propositions de la bibliothèque Stanislas de Nancy, entre ambitions des bibliothécaires et besoins constatés des enseignantes et enseignants.
40Enfin, un Mémento, reprenant les grandes étapes d’un projet de médiation, suivi d’un index général, et d’une bibliographie viendront clore cet exposé pour donner des outils pratiques de recherche et de prolongement de ce livre.
*
41Notre ouvrage permettra aux bibliothécaires et aux médiateurs et médiatrices culturel·les, nous l’espérons, d’approfondir leurs pratiques et de trouver des exemples, voire des modèles en matière de médiation du patrimoine.
42Il n’est en rien exhaustif des actions des services patrimoniaux aujourd’hui, et d’autres expériences auraient pu être présentées, qu’il s’agisse d’actions à destination de publics ciblés très précisément, selon leur âge par exemple ou selon leur groupe social, avec un objectif simple d’élargissement de la communication, sur le modèle du travail du Musée des Arts décoratifs de Paris à l’occasion de l’exposition « Des cheveux et des poils »3 en 2023 (un mécène fournisseur de produits capillaires invite de très nombreuses coiffeuses lors d’une soirée privée au sein du musée, leur permettant ainsi la découverte du Musée, elles-mêmes devenant de potentielles prescriptrices auprès de leur clientèle).
43Je pense aussi à d’autres expositions récentes, imaginées pour décentrer le propos vers des perspectives moins dominantes, et selon des points de vue moins traditionnels, moins masculins, moins européens, moins consensuels, mettant en valeur la variété des éclairages et des figures que la richesse de nos patrimoines permet, afin d’attirer les publics par la diversité, et de favoriser l’inclusion des cultures au sens large, comme le proposent les expositions « Visages de l’exploration au XIXe siècle, du mythe à l’histoire »4, à la Bibliothèque nationale de France (BnF) en 2022 et « Ouvrir l’album du Monde. Photographies (1842-1911) »5 au musée du Quai Branly - Jacques Chirac en 2023.
Notes de bas de page
1 Pour les sigles et acronymes, voir la liste en fin d’ouvrage.
2 La Russie a envahi l’Ukraine le 24 février 2022.
3 [En ligne] < https://madparis.fr/cheveuxetpoils >.
4 [En ligne] < https://essentiels.bnf.fr/fr/histoire/19e-siecle/c3f9f946-1d01-4ebd-bcb1-ba8b0a6f31d5-visages-et-images-lexploration-19e-siecle >.
5 [En ligne] < https://www.quaibranly.fr/fr/professionnels/expositions-itinerantes >.
Auteur
-
Caroline Poulain
Directrice adjointe de la bibliothèque municipale de Dijon
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