Sensibiliser les équipes aux transitions
Comprendre, se projeter, agir
p. 95-106
Texte intégral
1En 2011, David Lankes1 a dressé la liste des six champs d’actions par lesquels la bibliothèque est en mesure de mettre en œuvre ses missions : proposer des connaissances, susciter les conversations, accompagner les compétences des publics, donner la possibilité à chacun de participer à la circulation et la création de contenus, affirmer l’engagement de la bibliothèque dans le projet d’établissement et enfin assurer que les bibliothécaires ont les compétences pour agir sur ces champs d’actions. Une bibliothèque qui se positionne comme actrice des transitions peut entièrement construire sa stratégie d’action à partir de ces six points. Et de fait, les programmes de formation proposés en France pour acquérir des compétences relatives aux bibliothèques et au développement durable reprennent ces axes à travers des rencontres avec des éditeurs spécialisés, des journées d’étude sur les bibliothèques vertes, des webinaires sur la transition énergétique, des formations à l’Agenda 2030 ou à la sensibilisation des publics, et permettent à de nombreux bibliothécaires d’avoir des compétences de base sur le sujet.
Sensibiliser les équipes : un cycle de formation en trois temps
2En parallèle, plusieurs universités et municipalités développent leurs projets relatifs aux transitions et appellent à des actions menées par les différents services, dont les services documentaires. L’université de Bordeaux fait partie de ces établissements dynamiques en matière de transitions2 et, dès 2019, la Direction de la documentation s’est préoccupée de sensibiliser au développement durable d’abord ses cadres, puis en 2021 les personnels intéressés. En 2022, l’université de Bordeaux, dotée d’un nouveau vice-président chargé des transitions, projette de former l’ensemble du personnel aux enjeux de transition afin d’impulser des nouveaux projets ou de nouveaux comportements.
3Comment former une équipe entière, en vue de transformations à la fois sociales, écologiques, mais aussi professionnelles, tout en conservant la spécificité du métier et des missions de la bibliothèque ? Comment aller au-delà des formations individuelles sur le développement durable pour créer une dynamique interne et collective ?
4Cette contribution est un retour d’expérience sur ce travail de sensibilisation mené auprès des agents des bibliothèques de l’université de Bordeaux, soit près de 130 personnes3. Pour cette action, nous avons construit, à partir de bases théoriques et avec des outils concrets (vidéos, ateliers, rencontres) un cycle de formation en trois temps, visant à faire comprendre les enjeux, aider les agents à se projeter dans de nouvelles actions et inspirer positivement l’envie d’agir et de s’engager.
Comprendre : système et relations
5En 2010, l’Unesco définit les enjeux de l’éducation au changement climatique comme relevant à la fois de l’acquisition de connaissances, du développement de capacités à agir et de la transformation des modalités de transmission pédagogique de ces savoirs4. Le premier point de cette éducation au changement climatique est de faire comprendre ce qui se joue dans et par celui-ci, à travers l’acquisition de connaissances, qui auront pour effet de permettre à chacun d’agir, à la fois dans leur quotidien et au niveau politique.
Encadré. Qu’est-ce que la littératie écologique ?
Dans le sillage de l’éducation au changement climatique et de l’éducation relative à l’environnement de l’Unesco, s’est développée la notion de littératie écologique1. Aborder les questions climatiques et de transition par le prisme de cette littératie, plutôt que par celui de l’éducation, permet d’élargir la question de la circulation de l’information selon différents axes, dont le premier est que la littératie écologique (ou écolittératie) nécessite une grande variété de connaissances à acquérir et à mettre en relation et repose sur l’idée de système et de relation2.
1. Fritjof CAPRA, « Ecoliteracy : The Challenge for Education in the Next Century », Liverpool Schumacher Lectures, 20 mars 1999. Traduction française de Lilian Ricaud disponible sur le site Innovation pédagogique : < https://www.innovation-pedagogique.fr/article11791.html >. • Serap KURBANOĞLU et Boustany JOUMANA, « From Green Libraries to Green Information Literacy », in Communications in Computer and Information Science book series (CCIS), Springer, 2014, vol. 492, p. 47-58.
2. Voir également, dans cet ouvrage, le chapitre « Vers une écologie documentaire : focus sur le projet de recherche ECODOC » par Raphaëlle Bats.
6Ayant été personnellement amenée à travailler la relation entre la bibliothèque et le changement climatique via la notion de plaidoyer, suite à l’intégration dans l’International Advocacy Program de l’IFLA (Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques), cette approche visant à resituer la bibliothèque dans un système auquel elle appartient, et sans lequel elle ne peut être pensée, a paru évidente. Cela était déjà en germe dans le travail du groupe Bibliothèques françaises et Agenda 20305 et l’ensemble des outils qui y ont été produits, conférences, ateliers, jeux, brochures, site web, base de données, avait pour cœur de cible de montrer et démontrer que les bibliothèques sont légitimes comme actrices du système de réponse et de traitement de la question du changement climatique.
7Il nous semblait donc nécessaire pour faire comprendre les enjeux du changement climatique à nos collègues de rendre perceptibles ces relations, ces systèmes, et la place que la bibliothèque y occupe à la fois par principe, mais aussi de fait par ses actions, et donner aux agents des bibliothèques les moyens de pouvoir positionner la bibliothèque dans sa légitimité.
Des vidéos et des fiches pratiques : mode d’emploi
8Pour cette première étape de sensibilisation, nous avons fait le choix de proposer un contenu quasi identique sous deux formats : d’une part, des vidéos pour une transmission plus dynamique et vivante, et, d’autre part, des documents textuels, plus complets, bien que réduits à deux pages. En plus de ces deux outils, des bibliographies ont été proposées sur le catalogue de la bibliothèque.
9Les textes des vidéos comme ceux des fiches pratiques ont été rédigés par Rachel Guesmi et moi-même, validés par la direction. Nous avons pu réaliser ces vidéos grâce au service communication de l’université de Bordeaux, qui nous a conseillées en matière de simplification du texte, de durée et de choix d’images, et a également fait les prises de vues et le montage des vidéos. La réalisation graphique des fiches a été faite par le service Communication de la Direction de la documentation. Les bibliographies ont été sélectionnées par Rachel Guesmi, avec un appel à compléments auprès des collègues, ce qui a permis d’ajouter quelques ressources utiles. Les vidéos et fiches pratiques ont été diffusées, en interne uniquement, sur quatre semaines, à raison d’une vidéo par semaine, à tous les agents et avec proposition aux chefs de service de les montrer pendant les réunions hebdomadaires, pour assurer un plus grand visionnage. Nous avons eu peu de retours directs sur le contenu des vidéos ; en revanche, nous avons pu constater lors de l’étape suivante que les collègues avaient en main les informations nécessaires pour participer à l’atelier, ce à quoi les vidéos avaient largement contribué.
10Outre les formats, le contenu des vidéos et des fiches pratiques a requis toute notre attention pour proposer une sensibilisation qui mette en évidence les différentes interactions. Nous avons choisi de prendre comme point de départ du récit la politique relative aux transitions de l’université de Bordeaux et les quatre champs d’action du programme « Campus en transition », à savoir la gestion des déchets et la consommation responsable, la biodiversité, la transition énergétique et les politiques sociales. Chaque thème a fait l’objet d’une vidéo et d’une fiche pratique qui présentent ce cadre local et le resituent dans les politiques nationales, certaines étant contraignantes (réglementations), d’autres étant plutôt volontaristes (plans et programmes).
11Ce contexte posé, nous avons identifié des exemples de bibliothèques en France ou à l’étranger qui avaient mené des actions sur ces axes (ainsi la bibliothèque municipale de Neuilly et son audit carbone, la bibliothèque universitaire de la Roche-sur-Yon et son Repair Café informatique, etc.), de sorte de montrer que ces actions sont non seulement légitimes, mais nécessaires à des institutions qui se doivent d’être exemplaires. Enfin, suivent des exemples pris dans les bibliothèques de l’université de Bordeaux, pour replacer ces actions dans un système global de lutte contre le changement climatique et de transition. Un des exemples donnés est celui du plan France Relance qui a permis en 2022 de démarrer un chantier de rénovation énergétique des magasins de la BU sciences et technique.
12Ce premier temps de sensibilisation consistait donc à donner des informations sur l’articulation des actions de la Direction de la documentation avec les stratégies nationales et locales qui à la fois explicitent le cadre d’action et justifient les actions que peuvent mener les bibliothèques, tout comme d’ailleurs leur valorisation. Identifier ces thématiques clés, et placer les bibliothèques comme des actrices nécessaires à la réalisation de ces thématiques, n’est cependant que la première étape de notre travail de sensibilisation. Il reste encore à se projeter dans l’action.
Se projeter : des bibliothèques en transition
13L’Unesco propose un second axe important pour l’éducation au changement climatique, à savoir le fait de faciliter les changements de comportements et l’adaptation sur des territoires en crise. De fait, les connaissances ne peuvent suffire, si elles n’ont pas pour objectif d’amener une transformation des modes d’agir.
14L’écolittératie aborde ce problème avec deux focales : celle de l’encapacitation collective et celle de la dimension participative de l’adaptation. En d’autres termes, la sensibilisation au changement climatique ne peut pas plus se suffire d’un étalage de connaissances que d’une exhortation à la responsabilité. Celle-ci, outre qu’elle n’est pas une responsabilité individuelle, mais une responsabilité collective construite sur la capacité de chacun à penser la vie en communauté, est aussi une compétence à acquérir dans une attention à l’appropriation des enjeux. Pour le dire autrement, la responsabilité d’un agent de bibliothèque n’est pas la responsabilité d’un autre agent de l’université, par exemple un chercheur, un agent du service communication, ou un agent de la restauration. En revanche, ce sont bien ces responsabilités combinées qui fabriquent la responsabilité collective de l’université. La responsabilité est collective quand elle trouve à s’exprimer dans les compétences de chaque corps de métier.
15Sensibiliser des agents d’une bibliothèque revient donc à interroger leur possibilité d’ajuster leurs compétences métier aux enjeux de transition. Certes, entrer en transition revient à sortir d’une zone, sinon de confort, du moins d’habitude, mais toujours avec l’objectif de faire la transition de la bibliothèque elle-même. On regrette d’ailleurs à cet égard que le guide sur la contribution des métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche aux objectifs de développement durable (ODD)6 n’ait pas été l’occasion d’étudier la spécificité du métier de bibliothécaire ou de documentaliste au regard de ces objectifs.
16En 2017, au sein du groupe de travail Bibliothèques françaises et Agenda 2030, nous avions lancé un questionnaire visant à compiler des exemples d’actions menées par les bibliothèques, ODD par ODD. Or, il avait été difficile d’obtenir des réponses au lancement, tant les bibliothécaires pensaient ne pas être actifs sur ces champs. Il fallut, d’une part, plusieurs actions de sensibilisation, des ateliers, des conférences, des jeux, des brochures et, d’autre part, le renforcement d’un sentiment d’urgence climatique, pour que les collègues considèrent comme une évidence le lien entre leur action et les objectifs liés aux transitions.
17Pour autant, la question de la spécificité de la bibliothèque par rapport à d’autres institutions reste difficile à traiter. Le groupe d’experts d’EBLIDA sur l’évaluation de la soutenabilité des bibliothèques (ELSIA) n’a pas pour l’instant réussi à retraduire les indicateurs de l’Agenda 2030 en indicateurs bibliothéconomiques et l’ONU, malgré le travail de plaidoyer de l’IFLA, n’a pas retravaillé ses indicateurs pour y ajouter des indicateurs relatifs aux bibliothèques. Néanmoins, l’évolution de la prise en compte de la bibliothèque en tant qu’institution spécifique est vraiment manifeste chez les bibliothécaires français et notamment dans la série de webinaires « Bibliothèques et développement durable » organisée par le Shift Project et Bib927 ou encore dans la brillante démarche de la commission Bibliothèques vertes de l’ABF de constituer une carte thématique de leurs champs d’action8.
18Il s’agissait donc, dans notre travail de sensibilisation des agents de la Direction de la documentation de l’université de Bordeaux, d’interroger les actions qui étaient menées et pouvaient être menées en gardant à cœur de faire apparaître la spécificité métier de la bibliothèque en transition.
Des ateliers pour lister, proposer, choisir
19Pour cette deuxième étape, nous avons choisi d’organiser des ateliers, forme la plus propice à la participation active et à l’engagement. Ces ateliers ont été organisés pendant les Assemblées métier de la Direction de la documentation et 116 agents ont participé. Le principe de l’atelier était simple : prendre la mesure des actions déjà menées et se projeter vers des actions qui pourraient être menées dans l’année à venir au sein de la Direction de la documentation.
Actions menées, nouvelles actions
20Les agents ont travaillé en équipe et sur un thème (transition énergétique, biodiversité, politiques d’égalité, politiques d’inclusion), en trois temps :
- Étape 1 : lister les actions déjà menées au sein de la Direction de la documentation.
- Étape 2 : lister les actions qui pourraient être menées au sein de la Direction de la documentation.
- Étape 3 : choisir, parmi les propositions, celle que le groupe retient comme prioritaire, en argumentant sur les conditions de réalisation, afin d’en faire une restitution orale devant le reste des participants de l’atelier.
21À la suite de l’atelier, nous avons analysé les actions et propositions, et avons remis à la direction un rapport de plus de 30 pages. Sans présenter ici l’ensemble des résultats, il nous semble utile de pointer quelques éléments de réflexion concernant la question de la compétence métier dans la projection vers des actions de transition.
22L’atelier a permis d’identifier 291 actions déjà menées sur ces quatre thématiques, dont une grande part sur les thématiques du changement climatique, de la pauvreté, de la consommation responsable et de l’éducation. En combinant ces actions avec une analyse par mots-clés, permettant d’identifier les intérêts principaux des agents (Partenariats, Sensibilisation, Collections, Inclusion, Sobriété numérique, Recyclage et Bourses et dons de livre), nous avons pu faire le portrait d’une bibliothèque engagée pour l’inclusion des étudiants, pour l’information et pour une consommation responsable.
23Ce portrait de la bibliothèque est un outil important. Il permet aux agents de se reconnaître comme des acteurs des transitions, mais aussi de pouvoir défendre ce rôle, à partir d’une liste conséquente d’actions déjà engagées et révélatrices de la manière dont la bibliothèque participe à ces enjeux : via son travail sur l’accueil, sur la valorisation des publications scientifiques ou encore sur le circuit du livre.
24L’atelier a permis aussi d’identifier des actions à mener, et 301 propositions d’actions ont été énoncées. Le thème du changement climatique a reçu un nombre de propositions largement supérieur à tous les autres thèmes, ce qui est dû au fait que ce thème est suffisamment large pour qu’il soit possible d’y faire des propositions très variées, telles que limiter les impressions, proposer des imprimantes à tickets, utiliser du papier recyclé, décentraliser la gestion du chauffage, subventionner l’achat de véhicules propres, sensibiliser les publics, limiter les gobelets plastiques, etc. Ces propositions montrent que les agents sont déjà bien sensibilisés aux enjeux relatifs aux transitions environnementales, comme aux actions à mener en réponse à celui-ci. Deux autres thèmes apparaissent importants dans les propositions : celui de la pauvreté et celui de la santé, souvent pris par l’angle des conditions de travail et d’étude. Ainsi, les propositions faites en matière de santé sont clairement orientées autour des conditions de travail des étudiants : installation de plantes, espaces repos, casques antibruit, accès à des protections hygiéniques, etc.
25D’une manière générale, les thèmes qui recueillent le plus d’actions sont aussi ceux qui recueillent le plus de propositions, même si de nouveaux mots-clés apparaissent tels que « animaux » et « mobilités douces », montrant des préoccupations et des envies très diverses.
26En revanche, on observe une véritable diminution des actions relatives à la documentation elle-même. Il est vrai que ces actions relèvent de l’exercice professionnel et la diminution des propositions n’est pas tant significative d’un faible engagement que d’un engagement déjà réel, bien que peut-être non qualifié d’engagement envers les transitions. À moins qu’il ne soit difficile d’entrer en transition sur ce qu’on a l’habitude de faire ? L’étape suivante nous montrera que la première hypothèse était la bonne.
27En effet, la dernière étape de l’atelier visait à sélectionner parmi ces propositions une à deux actions prioritaires à réaliser. Certains groupes ayant présenté des actions très similaires, il nous est resté une liste de 16 actions sélectionnées par les agents. Parmi celles-ci, quatre relèvent plutôt d’actions à mener à l’échelle de l’université plutôt qu’à l’échelle de la bibliothèque, ainsi la mise en place d’un service numérique de covoiturage, la réorganisation du tri et du recyclage, etc.
Focus
Les 12 autres actions dépendent réellement de la bibliothèque et de son organisation : développer de nouveaux espaces adaptés aux besoins d’une population étudiante en difficulté sociale, développer de nouvelles collections de type grainothèque, proposer de nouveaux services de livraison des documents au moyen de vélos cargos, améliorer les conditions d’étude au sein des bibliothèques en s’attachant à l’état de santé mentale des étudiants, etc.
28Par rapport aux résultats de l’étape 2, cette dernière étape de l’atelier a pu montrer un désir d’engagement des agents sur leurs champs de compétences et d’action. Cela confirme l’importance d’un temps de sensibilisation qui permette aux agents de trouver leur place, leur spécificité dans la manière d’agir sur les transitions. Ce faisant, non seulement les agents se sentent concernés par les actions qui pourront être menées, mais ils sont également en mesure de définir le rôle que peut jouer la bibliothèque dans la politique de transition de l’université et obtenir une plus grande attention des responsables de ces politiques.
29Reste à transformer ces souhaits d’action en de véritables projets de services.
Agir : susciter de l’optimisme
30En 2007, Benoît Urgelli,9 chercheur en science de l’éducation, écrit que la mise en action ne se suffit pas d’une compréhension et d’une prise de conscience. Il insiste sur l’importance de montrer des alternatives pour faciliter le passage à l’action. Nous faisons le pari qu’une bonne sensibilisation doit d’abord montrer qu’il est encore possible d’agir.
31De fait, la compréhension et la responsabilisation s’accompagnent d’une prise de conscience accrue de l’urgence de l’action et de sa complexité. Le Baromètre de l’ADEME10 a mesuré que la connaissance du changement climatique s’est renforcée en France, passant ainsi, en 2001, de 49 % de personnes incertaines sur les raisons du désordre climatique à 18 % en 2021. En parallèle, le pessimisme des Français sur les conséquences du changement climatique augmente et atteint des niveaux que le Baromètre n’avait encore jamais observés. De la même manière, le degré d’optimisme sur nos conditions de vie diminue, de 40 % en 2014 à 33 % en 2021. Entre saturation et inquiétude, de nouveaux termes apparaissent comme celui d’éco-anxiété. Comment aujourd’hui, se projeter dans un monde qui paraît définitivement abîmé ? Comment garder espoir pour conserver l’envie et le désir d’agir ?
32En matière de sensibilisation, il s’agit donc de travailler à faire comprendre les besoins d’agir et lister ce qu’il faudrait faire, sans donner le sentiment que cette liste est déjà vouée à l’échec. Aussi, nous avons plutôt souhaité positionner la bibliothèque comme une actrice, et donc déjà dans l’action. L’université nous avait proposé de remplacer notre cycle de sensibilisation par un atelier de Fresque du Climat, ce que nous avons décliné. En effet, si cette animation est très utile pour prendre conscience des effets délétères de nos actions et de nos décisions politiques, c’est un atelier qui peut laisser aux participants une certaine forme de découragement, s’il ne s’achève pas sur un travail de définition positive du rôle qu’il est encore possible de jouer.
Une approche socio-émotionnelle de l’apprentissage
33Si nous avons donc cherché à construire nos deux premières étapes de sensibilisation en tenant compte de ce besoin de positivité, pour autant, il ne s’agit pas de nier combien l’émotion joue un rôle dans la mise en action. De fait, l’écolittératie propose de travailler la notion de responsabilisation avec celle d’empathie et d’accompagner la prise de conscience par la reconnaissance des effets du changement climatique sur les plus vulnérables. Ici, la vulnérabilité n’étant pas forcément la pauvreté ou l’exclusion, mais ce continuum qui permet d’identifier toutes les situations de vie transformées par le changement climatique. L’Unesco propose d’ailleurs aujourd’hui dans son nouveau cadre d’élaboration d’une éducation au développement durable11 de consolider les enjeux de connaissances et de compétences par une approche socio-émotionnelle de l’apprentissage, qui fait écho aux attentions portées aux vulnérabilités.
34En s’inspirant des alternatives de Benoît Urgelli et de cette approche socio-émotionnelle de l’apprentissage, nous avons fait le pari qu’il fallait clore le travail de sensibilisation sur des temps volontairement positifs, mais qui soient aussi des temps de découverte de vulnérabilités partagées, d’inquiétudes identiques et d’alternatives possibles. En d’autres termes, cette troisième partie de la sensibilisation vise à ne pas faire reposer toute la responsabilité sur les agents de la bibliothèque pris comme un groupe unique, mais à reconstruire du collectif et de la responsabilité collective à travers la communauté d’action sur un territoire, à savoir la métropole de Bordeaux.
Des rencontres inspirantes et des décisions motivantes
35Ce temps positif, nous avons eu la possibilité de le proposer à tous les agents lors d’une journée professionnelle à laquelle toute l’équipe a été invitée et lors de laquelle les bibliothèques ont été fermées.
36Lors de la matinée, sous forme d’assemblée plénière, plusieurs actions en cours au sein de l’université ont été présentées. Cela a permis de prendre conscience que tous les services de l’université étaient en pleine réflexion sur les questions de transition et que la bibliothèque s’intégrait dans une dynamique collective. À la suite, un étudiant ambassadeur des transitions est également intervenu pour montrer comment les étudiants se mobilisent et travaillent à la sensibilisation de leurs camarades. Le dynamisme de cet étudiant a suscité beaucoup de retours positifs sur l’engagement d’une génération qui ne se laisse pas abattre, malgré le pessimisme ambiant. L’exposé du rapport sur les ateliers, présenté auparavant à la direction, a confirmé le désir d’engagement des équipes et leur implication. La matinée s’est achevée sur l’annonce très positive de la mise en œuvre effective des propositions énoncées pendant les ateliers.
37Le rapport rédigé au terme des ateliers proposait en perspectives une analyse des 12 dernières actions en termes de faisabilité et de calendrier, et une invitation à créer un groupe de travail dont la mission serait d’évaluer la faisabilité et le coût des actions, de chercher des financements, de prévoir un planning de mise en œuvre et des expérimentations, d’évaluer les résultats et de communiquer. Lors de cette dernière journée de notre cycle de sensibilisation, la direction a annoncé l’organisation effective d’un groupe de travail, avec des feuilles de mission pour les participants volontaires, et avec l’ambition de mettre en œuvre 5 des 12 actions la première année. Ces mêmes cinq actions ont par ailleurs été inscrites dans la stratégie de l’université en matière de transition pour l’année 2022-2023.
38L’après-midi de cette journée professionnelle, nous avons invité les agents à des visites de lieux dédiés à la sensibilisation au changement climatique ou ayant transformé leurs pratiques du fait des enjeux de transition. Les agents sont allés voir des actions menées au sein de l’université (jardin botanique), par des mairies de la métropole de Bordeaux (comme le service Mairie responsable de la ville de Talence), par la métropole elle-même (comme la maison écocitoyenne) ou encore hors de notre territoire (à travers des projections de films).
Focus
Chaque agent a reçu en cadeau un livre de la collection « Je passe à l’acte » éditée chez Actes Sud, dont voici quelques titres : Composer sa pharmacie naturelle maison, Tendre vers la sobriété numérique, ou Brasser sa bière. Il nous a semblé important d’utiliser une partie du budget de la journée pour offrir un cadeau qui nous permette de clore cette sensibilisation en remettant l’information au cœur de nos pratiques bibliothéconomiques.
Pour conclure
39La réussite de ce travail de sensibilisation tient autant en ce qu’il a permis de prendre la mesure des actions que la bibliothèque menait déjà, que dans le fait qu’il a débouché sur de véritables décisions stratégiques au sein de la Direction de la documentation. En quelques mois, du lancement des vidéos en avril, aux ateliers en mai et à la journée de visites de juin, l’engagement de la bibliothèque et la reconnaissance de celui-ci ont été confirmés et renforcés. Et depuis septembre 2022, le groupe a commencé son travail et les volontaires avancent sur les cinq premières actions à mettre en œuvre dans l’année…
40En parallèle, notre réflexion sur le rôle des bibliothèques face au changement climatique se poursuit. Au sein de l’université de Bordeaux avec le projet ECODOC12 ou avec différents partenaires (Médiaquitaine, Bibliogironde, ALCA, Média Centre-Ouest), projets de recherche, journées d’étude et formations nous permettent d’explorer diverses pistes de renouvellement du métier de bibliothécaire. Nous faisons le pari que dans un contexte de transitions et de renforcement des relations entre science et société, la spécificité des bibliothèques universitaires comme municipales dans la circulation des savoirs sera un atout inestimable pour une société en quête de sens et d’adaptation.
Notes de bas de page
1 David. R. LANKES, The Atlas of New Librarianship, Cambridge, Massachussets (États-Unis), Londres (Royaume-Uni), MIT Press, 2011. Désormais disponible en accès libre sur le site de l’auteur : < https://davidlankes.org/new-librarianship/the-atlas-of-new-librarianship-online/ >.
2 En effet, celle-ci montre un engagement très fort en matière de transitions, à travers différentes actions : la labellisation DD&RS, une Feuille de route des transitions qui présente notamment une stratégie pour un Campus en transition, un Conseil des transitions, des référents transition, un vice-président en charge des transitions et enfin, depuis 2023, un Institut des transitions.
3 Cette action de formation a été mise en place, avec la validation et le soutien de la direction, entre janvier et juin 2022, par Rachel Guesmi, alors coresponsable de la bibliothèque Sciences humaines et chargée d’une mission de coopération avec les bibliothèques de la métropole, et Raphaëlle Bats, coresponsable de l’Urfist de Bordeaux.
4 Unesco, L’éducation au changement climatique en vue du développement durable: l’initiative de l’UNESCO pour faire face au changement climatique, 2010. [En ligne] < https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000190101_fre >.
5 Ce groupe a été créé en 2017 par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib), la Bibliothèque publique d’information (Bpi), le Comité français international bibliothèques et documentation (Cfibd) et l’Association des bibliothécaires de France (ABF) pour répondre à l’appel posé par l’IFLA de former les bibliothécaires français aux enjeux posés par l’Agenda 2030 en termes de reconnaissance des bibliothèques. Le groupe de travail s’est achevé en 2020, mais le site est toujours actif et propose nombre d’outils utiles : supports, jeux sérieux, outils de médiation, etc.
6 Guide accessible en ligne : < http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2018/06/Guide_ODD_Contributions_ESR_BL-evolution_2018.pdf >.
7 Pour voir les différents webinaires qui se sont tenus depuis 2022 : < https://bib.vertes.abf.asso.fr/webinaires-bibliotheques-developpement-durable/ >.
8 Pour consulter cette carte : < https://bib.vertes.abf.asso.fr/category/carte-thematique/ >.
9 Benoît URGELLI, « La question du changement climatique dans le programme français d’éducation à l’environnement pour un développement durable – Nouvelle épistémologie des savoirs scolaires et implications pour la formation des enseignants », Éducation relative à l’environnement. Regards - Recherches - Réflexions, 2007, no 6. [En ligne] < https://doi.org/10.4000/ere.3902 >.
10 Pour voir les résultats du Baromètre de l’ADEME en 2022 : < https://infos.ademe.fr/lettre-strategie/les-francais-aspirent-a-changer-de-modele-de-societe-mais-sont-pris-dans-des-injonctions-contradictoires/ >.
11 Unesco, Cadre pour la mise en oeuvre de l'éducation en vue du développement durable (EDD) après 2019, Conférence générale, 40e session, Paris, 2019. [En ligne] < https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000370215_fre >.
12 Voir également, dans cet ouvrage, le chapitre « Vers une écologie documentaire : focus sur le projet de recherche ECODOC » par Raphaëlle Bats.
Auteur
-
Raphaëlle Bats
Coresponsable de l’Urfist de Bordeaux, université de Bordeaux
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