L’histoire des sciences publiée
Un révélateur du partage éditorial des savoirs
p. 9-18
Texte intégral
1Les sciences et les technologies tiennent une place centrale dans l’espace public : déchiffrement du génome, découvertes d’exoplanètes, prix Nobel rythment l’actualité journalistique. La pandémie de Covid-19 a fait des médecins des acteurs médiatiques omniprésents. Leurs controverses ont même occupé le devant de la scène. Bien sûr, cette importance des sciences et des technologies dans le débat public n’est pas nouvelle. Ainsi, parallèlement à l’émergence, au XIXe siècle, d’un culte du progrès scientifique, et à l’organisation de ses fastes à travers les expositions universelles1, les modalités de diffusion des sciences et des techniques se sont massifiées et diversifiées. Importants furent les tirages des journaux populaires dévolus aux sciences au XIXe siècle, sans parler de la place substantielle des sciences dans les feuilletons de la grande presse de l’époque2. Bien que d’une toute autre nature, la réception actuelle des chaînes YouTube consacrées aux sciences ou la diffusion télévisuelle des prouesses réalisées par les sondes exploratrices de l’espace ne sont pas moins massives. Mais l’étude savante – notamment historienne ou philosophique – des sciences a aussi de plus en plus fait l’objet d’un savoir qui s’est professionnalisé, spécialisé. Cela s’est traduit par la création de chaires universitaires. Pierre Laffitte fut le premier professeur d’« Histoire générale des sciences » au Collège de France en 18923, Gaston Milhaud occupa à partir de 1909 une chaire d’« histoire de la philosophie en relation avec les sciences » à la faculté des lettres de la Sorbonne, et fut suivi d’une lignée de professeurs célèbres4 : Abel Rey, Gaston Bachelard, Georges Canguilhem… Des institutions spécifiques virent le jour. En 1932, Abel Rey fondait l’Institut d’histoire des sciences devenu « Institut d’histoire des sciences et des techniques » l’année suivante5. En 1958 était mis en place au sein de la sixième section de l’École pratique des hautes études (EPHE) un « Centre de recherches d’histoire des sciences et des techniques », qui prendra en 1966 le nom de son fondateur, Alexandre Koyré. Dans le cadre de l’École des mines de Paris, était créé, en 1967, un « Centre de sociologie de l’innovation » qui, au cours des années 1980, sera connu à l’échelle internationale pour sa promotion des Science and Technology Studies en France6. Autant de lieux où allaient s’affirmer des approches singulières et parfois concurrentes de l’étude des sciences et des techniques : épistémologie historique, pour le premier, jusque dans les années 1990, puis philosophie de la logique et des sciences biologiques et physiques ; histoire de la pensée scientifique puis histoire sociale et culturelle des sciences pour le deuxième ; anthropologie de laboratoire et « théorie de l’acteur-réseau » au sein du dernier. À l’échelle internationale, le XXe siècle a vu la création d’associations professionnelles : History of Science Society (1924), Académie internationale d’histoire des sciences (1928)7, International Union of History and Philosophy of Science (IUHPS, 1956) devenue IUHPST en 2015 lorsque le terme technology fut ajouté à son nom. Ces institutions organisent des congrès : « Congrès d’histoire des sciences » réuni tous les quatre ans depuis 1929, International Congress on Logic, Methodology and Philosophy of Science depuis 1960. Depuis 1975, une nouvelle institution, la Society for Social Studies of Science (souvent abrégée 4S) promeut, elle aussi, de nouvelles assises régulières.
2Cette institutionnalisation à multiples facettes témoigne également d’un processus de diversification et d’éloignement réciproque des approches philosophiques, historiques et sociales des sciences et des techniques. Si certains acteurs du domaine sont susceptibles de participer au cours des années 1960 et 1970 à la fois aux congrès d’histoire des sciences et à ceux de logique, méthodologie et philosophie des sciences, plus les années passent et moins c’est le cas8. Ceci est plus vrai encore pour les participants aux congrès de la Society for Social Studies of Science et à ceux de philosophie des sciences. Cet éloignement progressif des diverses approches des sciences (par les sciences humaines et sociales) s’est produit alors que se cristallisait, depuis les années 1970, un fait morphologique : le nombre des spécialistes de ces études des sciences a considérablement augmenté. À titre indicatif, le Premier Congrès international d’histoire des sciences avait réuni à Paris en 1929 une quarantaine de participants. Organisé dans cette même ville en 1968, le XIIe congrès rassembla 800 participants d’une quarantaine de nationalités et le XXe, qui s’est tenu à Pékin en 2005, a attiré 925 participants originaires de 57 pays. Il ne s’agit donc plus d’une micro-communauté de collègues dont l’interconnaissance est forte9, mais d’un vaste ensemble de chercheurs aux statuts variés venant du monde entier et aux formations initiales très disparates : philosophie, histoire, sociologie, anthropologie, sciences politiques, études de genre, de même que chercheurs venus des différentes sciences de la nature.
3Comment rendre compte, au sein du champ de l’édition, d’un domaine aussi vaste et hétérogène ? Faut-il ne s’intéresser qu’aux productions académiques ou au contraire uniquement aux ouvrages dits de vulgarisation ? Ceci reviendrait à présupposer l’existence d’un partage net, de deux mondes clairement dissociés. Or la diffusion grand public et la production du savoir ésotérique ne sont pas étanches l’une à l’autre. Certes, les acteurs, les supports, les focales sont bien souvent différents. Il n’en reste pas moins que des passages et de larges zones de recouvrement existent. Pour ne prendre qu’un cas, le philosophe Michel Serres s’exprimait sur des ondes et dans des magazines pour le grand public, mais également dans des collections spécialisées en histoire ou philosophie des sciences, ou encore face à des publics hybrides. Par-là, nous ne voulons pas dire que le monde des travaux sur les sciences est un monde plat, uniforme, où les acteurs circulent sans changer de registre, de vocabulaire, de références, mais essayer au contraire de comprendre la coexistence de mondes relativement divers tout en étant parfois arpentés par les mêmes acteurs. Qu’est-ce qu’exige de parler de sciences sur une radio de grande diffusion ou, dans un tout autre registre, de publier un ouvrage chez des éditeurs comme La Découverte ou Hermann ? Comment les acteurs se plient-ils à ces différentes normes ? Comment certains d’entre eux passent-ils de l’une à l’autre ? Comment, inversement, certaines frontières sont-elles érigées entre différentes approches des sciences, au point que l’absence de communication devienne la règle ?
4Pour rendre compte de cette complexité sans la mutiler, nous avons choisi d’ausculter la variété de ces pratiques sous l’angle de l’histoire, la sociologie ou encore l’anthropologie des pratiques éditoriales. Cette approche est très rarement choisie par les historiens des sciences et des techniques. Certes, la vulgarisation des sciences a fait l’objet de travaux, l’histoire des mathématiques a abondamment travaillé sur son rayonnement par l’écrit, les laboratoires et les archives scientifiques sont pris d’assaut par les sociologues et les anthropologues. Mais l’histoire de l’édition demeure, encore aujourd’hui, le parent pauvre de ces recherches. A fortiori, lorsque les historiens des sciences et des techniques tentent, dans un geste réflexif, de se prendre eux-mêmes pour objets d’études10.
5Pourtant, cette focale offre au moins deux avantages. Tout d’abord, elle n’entérine pas a priori une absolue autonomie des sciences académiques à l’égard des autres savoirs qui circulent dans la société. Elle aide au contraire à rendre visibles tant les passages que les frontières entre espaces sociaux et épistémiques. Elle permet ensuite de ne pas séparer production et communication scientifiques et de prendre acte du fait que le sens des productions n’est pas indépendant du processus de diffusion et d’édition, de la matérialité dans laquelle elles circulent. En ce sens, le projet de cet ouvrage s’inscrit dans la démarche de la nouvelle bibliographie matérielle, telle que promue par Donald Francis McKenzie, et que Roger Chartier résume de la façon suivante : « la bibliographie ainsi redéfinie devient une discipline centrale, essentielle pour reconstituer comment une communauté donne forme et sens à ses expériences les plus fondamentales à partir du déchiffrement des textes multiples qu’elle reçoit, produit et s’approprie »11.
6L’objectif est donc de prendre la question de la diversité des productions relatives aux sciences et techniques à bras-le-corps en variant les objets d’enquête12 : les supports (revues, ouvrages, collections) dans leurs variations historiques et contextuelles, ainsi qu’à diverses échelles, de la fabrication d’un titre à la politique éditoriale d’une maison ; les acteurs (auteurs, traducteurs, directeurs de collections, éditeurs) ; les publics visés ; le genre produit (vulgarisation, manuels, ouvrages encyclopédiques, ouvrages de recherche, revues savantes, revues à caractère militant ou politique, etc.).
7Nos enquêtes portent sur la France car il nous semblait qu’une optique mondiale requérait une structure beaucoup plus ample pour ne pas apparaître arbitraire. Néanmoins, nous avons encouragé les contributeurs à interroger les relations avec les éditeurs étrangers en considérant la part des traductions, les liens entre éditeurs français et étrangers, les modèles étrangers revendiqués comme critiqués. Nous avons également opté pour un protocole singulier. Nous avons voulu alterner les points de vue : ceux des historiens, sociologues, anthropologues, bref des analystes des pratiques éditoriales de l’histoire des sciences et des techniques et ceux des acteurs de l’édition. Pour cela, en plus des chercheurs académiques, nous avons contacté toute une série d’éditeurs ou de représentants de maisons d’édition de natures très différentes : privées, publiques, spécialisées, généralistes, ainsi que de responsables de collections, et nous avons alterné les voix afin qu’un dialogue s’instaure entre ces différents points de vue.
8Au fond, cet objet académique relativement récent a-t-il fait apparaître de nouveaux genres éditoriaux ou s’est-il logé dans les cadres existants ? Quels effets l’évolution de l’histoire des sciences et la démultiplication de ses approches comme de ses objets ont-elles eu sur les choix éditoriaux correspondants ? Comment les pratiques éditoriales ont-elles contribué à créer, à solidifier, ou à déstabiliser les frontières entre ouvrages de sciences de la nature, ouvrages de vulgarisation scientifique et ouvrages d’histoire des sciences au sens large ? En quoi la diffusion des savoirs modifie-t-elle l’investissement des historiens des sciences et des techniques dans leurs domaines d’activité et comment déplace-t-elle leurs regards ? Enfin, une histoire éditoriale n’offre-t-elle pas un regard renouvelé sur les profondes transformations de ce domaine ? Ces questions se posent tant pour les éditeurs académiques que pour les grands éditeurs généralistes.
9Éditer l’histoire des sciences (France, XXe siècle) examine des cas précis d’entreprises éditoriales ou de publications françaises, mais aussi des sous-domaines : le partage entre histoire des sciences et histoire des techniques, l’histoire des sciences humaines, et cela sur une durée variable. Les éditeurs généralistes Gallimard et le Seuil font chacun l’objet d’une étude longitudinale. Pour l’essentiel, éditeurs de littérature générale, il est particulièrement intéressant de considérer la place variable qu’ils ont accordée aux travaux sur les sciences au cours du dernier demi-siècle et comment ils se sont efforcés de les inscrire dans une politique d’auteurs, pour le premier, et dans un projet d’humanisme scientifique, pour le second13. Avec un tout autre profil, les éditions La Découverte, issues des Éditions Maspero, héritaient d’un passé militant et d’un intérêt pour la théorie marxiste14. Mais à partir des années 1980, elles se sont faites vectrices de l’introduction des Science and Technology Studies en France par le biais de celui qui allait devenir un auteur phare, à l’audience internationale, de cette maison d’édition : Bruno Latour15. En ce sens, elles mobilisaient des auteurs qui avaient pris part à toute une série de périodiques qui se voulaient « critiques de sciences », celles-ci étant irrémédiablement associées au complexe militaro-industriel, à la pollution des sols ou au développement de l’énergie nucléaire : Labo-contestation (1970-1972), Survivre… et vivre (1971-1975), Pandore (1979-1983). L’analyse de cette constellation éditoriale par Renaud Debailly permet de voir comment la critique des sciences s’inscrivait dans la filiation des « années 68 des sciences humaines et sociales »16 et comment elle a changé de sens au début des années 1980 au profit d’une microanalyse de la pratique expérimentale en laboratoire. Fondées au début des années 1980, les éditions Odile Jacob offrent un tout autre visage. Adossée au carnet d’adresses du prix Nobel de physiologie ou médecine, et professeur au Collège de France, François Jacob, sa fille a contribué à forger un nouveau type d’intellectuel, issu non des sciences humaines et sociales, figure qui dominait dans les années 1960 et 1970, mais des sciences de la nature et en particulier des sciences du vivant17. Désormais, les chercheurs en sciences expérimentales étaient incités à analyser le monde social à travers des grilles interprétatives empruntées notamment à la biologie. Odile Jacob prit même part à la « guerre des sciences » qui divisa profondément les spécialistes des sciences à la fin des années 1990. Elle publia en effet le livre polémique des physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles (1997), qui dénonçait l’abus de concepts empruntés aux sciences de la nature par certains chercheurs en sciences humaines, et notamment Bruno Latour, auteur vedette de l’un des concurrents d’Odile Jacob : La Découverte18. Plus ou moins explicitement, les travaux sur les sciences permettaient à certains éditeurs de se démarquer dans un marché éditorial au public restreint.
10À travers les histoires synthétiques des sciences, la perspective éditoriale offre encore un autre regard sur l’histoire de l’histoire des sciences19. Depuis 70 ans, plusieurs éditeurs, parmi lesquels Gallimard, les Presses universitaires de France (PUF), le Seuil, Bordas, Albin Michel ont proposé de tels ouvrages dont les choix témoignent de la diversité des conceptions de l’histoire des sciences. Son objet y est pris tantôt au singulier (« la science »), tantôt au pluriel (« les sciences »), élargi parfois aux « savoirs » ou réduit aux sciences de la nature, étendu ou non aux techniques, limité ou non au monde occidental : autant de choix qui caractérisent ces entreprises où les éditeurs et les contraintes matérielles ont au moins autant de poids que les directeurs des volumes.
11La remise en cause, depuis les années 1970, de l’idée selon laquelle l’histoire des sciences se limiterait à l’histoire des sciences expérimentales a conduit à faire émerger de nouveaux objets d’enquête. Claude Blanckaert retrace ici le paysage éditorial de l’histoire des sciences humaines, dont le caractère à la fois important et dispersé ressort nettement. De manière générale, des sous-secteurs de l’histoire des sciences et des techniques ont eu tendance à acquérir des formes d’autonomie. L’histoire des techniques en est un cas, avec un volume de l’Encyclopédie de la Pléiade (1978), après l’Histoire générale des techniques aux PUF (1962-1979), ou avec des périodiques dédiés : Documents pour l’histoire des techniques (1961-2011) ; Techniques et culture ; Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines (depuis 2013) ; e-Phaïstos. Revue d’histoire des techniques (depuis 2012)20. Il est aussi des secteurs qui n’ont jamais été vraiment considérés comme relevant de l’histoire générale des sciences : l’histoire de la médecine en est l’exemple paradigmatique. Ses chaires sont, depuis la fin du XVIIIe siècle, pour la plupart, situées dans des institutions d’enseignement de la médecine (École de santé de Paris, facultés de médecine)21, et sont occupées presque toutes par des médecins ou des anciens médecins. Ses publications sont éditées par des maisons spécialisées dans les manuels d’études médicales ou les recherches en médecine. L’histoire de la médecine a ses dictionnaires propres : les PUF ont ainsi publié en 2004 un Dictionnaire de la pensée médicale alors qu’il existait déjà chez ce même éditeur un Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences (1999)22.
12Les cas des collections « Sciences en questions » chez Quæ ou « Archives » aux Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) témoignent d’un tout autre segment du monde éditorial23. Émanations d’organismes de recherche et d’enseignement publics (Institut national de recherche agronomique [INRA], MNHN) qui sont a priori très éloignés des sciences humaines et sociales, elles sont le résultat d’histoires singulières. La première est née d’une interrogation sur les enjeux éthiques et politiques des recherches agronomiques, la seconde servit longtemps d’espace où histoire et hagiographie du Jardin des plantes et du Muséum se mêlaient pour petit à petit se professionnaliser et s’affirmer comme une collection d’histoire des savoirs naturalistes au sens large, de la botanique à l’ethnographie.
13Cette enquête est loin d’être exhaustive. Elle offre des coups de sonde sur un monde complexe et varié d’acteurs de tailles très diverses. Parmi les objets contemporains que nous aurions aimé voir traités de près, il en est un qui nous semble dépasser l’anecdote, et qui concerne l’activité des petits éditeurs indépendants critiques en matière d’histoire et de sociologie des sciences depuis les années 199024 : Syllepse, Les Empêcheurs de penser en rond, Agone, Raisons d’agir, le collectif « Pièces et mains d’œuvres » publié par les éditions L’Échappée, la revue Zilsel au sein des Éditions du Croquant. Tous ont pour point commun de proposer un regard tantôt dénonciateur, tantôt sarcastique sur les enjeux économiques et politiques contemporains des sciences et des technologies. Last but not least, certains acteurs mériteraient des monographies. Nous pensons en particulier à Dominique Lecourt, qui, après avoir publié dans la collection de son maître Louis Althusser aux éditions Maspero, devint dans les années 1980 une pièce centrale du dispositif académico-éditorial des PUF, dont il présidera le Conseil de surveillance de 2001 à 2014. Directeur de collections (« Pratiques théoriques », « Science, histoire et société »), il a successivement eu la responsabilité d’un Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences puis d’un Dictionnaire de la pensée médicale, et rédigé le « Que sais-je ? » sur La philosophie des sciences (2001). Entre 1988 et 1996, il avait également fondé et dirigé chez Hachette la collection « Questions de science ».
14Le lecteur trouvera à la fin de l’ouvrage une lumineuse traversée des différentes contributions proposée par Élisabeth Parinet, historienne de l’édition. Il est toutefois un point qui ressort de cette enquête à plusieurs voix et aux niveaux d’observation variés, qui nous a surpris et que nous aimerions évoquer avant de clore l’introduction à ce volume. Il s’agit du découpage de l’objet qui nous occupe. Croiser les analyses des historiens des sciences et des historiens du livre, en suscitant des questionnements communs, offre un éclairage sur le découpage éditorial des savoirs et sa relative autonomie par rapport au découpage proposé par les chercheurs du domaine. Il ressort en effet de l’ensemble de ces enquêtes que l’histoire des sciences au sens large est un objet éditorial instable, oscillant entre les rubriques « sciences » et « sciences humaines » des catalogues d’éditeurs. Au Seuil ou chez Odile Jacob, l’histoire des sciences est, pour une partie plus ou moins grande de ses titres, hébergée par des collections dédiées aux « sciences ». Elle y apparaît ainsi souvent comme un prolongement naturel des ouvrages scientifiques. Ce n’est pas le cas aux éditions La Découverte qui, de toute façon, ne publient pas de travaux de sciences de la nature. Chez Gallimard, la situation est plus ambiguë. Même si, depuis 1968, et la fin de la collection « L’Avenir de la science », les sciences de la nature n’y ont plus de collection dédiée, les acteurs du secteur des sciences humaines semblent souvent hésiter, au moment de qualifier les ouvrages d’histoire des sciences, comme en témoigne le flou dans le choix de la rubrique d’accueil (« sciences » ou « sciences humaines ») de ces livres, au sein de la collection « Idées » (1962-1985)25. De façon transversale, chez l’ensemble des éditeurs, l’histoire des techniques est, elle aussi, bien souvent incluse dans les collections de « sciences » ; quant à l’histoire de la médecine, elle trouve fréquemment preneur chez les éditeurs médicaux.
15In fine, cette enquête collective offre donc une vue sur l’histoire et la prégnance de partages entre les savoirs, dont les acteurs ne sont bien souvent pas conscients, et qui sont distincts de l’auto-étiquetage que les savants proposent quand ils parlent d’eux-mêmes. Là où un historien des sciences ou de la médecine se voit de nos jours avant tout comme un représentant des sciences humaines et sociales, ses ouvrages peuvent bien souvent trouver place, dans les librairies, sur les étagères dévolues aux sciences ou à la médecine.
Notes de bas de page
1 Brigitte SCHROEDER-GUDEHUS et Anne RASMUSSEN, Les fastes du progrès : le guide des expositions universelles, 1851-1992, Paris, Flammarion, 1992.
2 Pour une analyse du vocabulaire employé pour désigner la diffusion des découvertes scientifiques, voir : Bernadette BENSAUDE-VINCENT et Anne RASMUSSEN, « Introduction », in Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Anne RASMUSSEN (dir.), La science populaire dans la presse et l’édition : XIXe et XXe siècles, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 13-16.
3 Harry W. PAUL, « Scholarship and Ideology. The Chair of the General History of Science at the Collège de France, 1892-1913 », Isis, 1976, n° 67, p. 376-397 ; Ernest COUMET, « Paul Tannery. L’organisation de l’enseignement de l’histoire des sciences », Revue de synthèse, IIIe série, 1981, n° 101-102, p. 87-123 ; Annie PETIT, « La création de la chaire d’“Histoire générale des sciences” au Collège de France en 1892 : un héritage du positivisme – P. Laffitte et G. Wyrouboff », Revue française d’histoire des sciences, 1995, XLVIII/4, p. 521-556.
4 À partir de Gaston Bachelard, cette chaire est renommée « Histoire et philosophie des sciences ».
5 Jean-François BRAUNSTEIN, « Abel Rey et les débuts de l’Institut d’histoire des sciences et des techniques », in Michel BITBOL et Jean GAYON (dir.), L’épistémologie française. 1830-1970, nouv. éd., Paris, Éditions Matériologiques, 2015 (coll. Sciences & philosophie), p. 163-180.
6 On désigne par là une approche interdisciplinaire des sciences qui émerge en Grande-Bretagne au début des années 1970 et qui récuse une étanchéité des développements scientifiques au monde social dans lequel agissent leurs producteurs. Ses promoteurs ont notamment milité pour une approche symétrique des sciences, c’est-à-dire qui a recours au même type d’explications pour analyser les échecs et les succès au lieu d’invoquer des causes sociales pour les premiers, naturelles ou cognitives pour les seconds.
7 Patrick PETITJEAN, « Quand la politique interpelle les historiens des sciences. L’Académie Internationale d’Histoire des Sciences dans les années 1930 et 1940 », in Anne-Lise REY (dir.), Méthode et histoire. Quelle histoire font les historiens des sciences et des techniques ?, Paris, Classiques Garnier, 2014 (coll. Histoire et philosophie des sciences ; 6), p. 358-371.
8 Robert Halleux et Benoît Severyns relatent les difficultés de collaboration entre les divisions organisatrices de ces deux types de congrès : Robert HALLEUX et Benoît SEVERYNS, « Twenty-five years of international institutions », Llull: Revista de la Sociedad Española de Historia de las Ciencias, 2003, n° 26, p. 317.
9 Sur la situation en France et le poids de la philosophie dans les recherches sur les sciences dans la première moitié du XXe siècle, voir Enrico CASTELLI-GATTINARA, Les inquiétudes de la raison : épistémologie et histoire en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Vrin ; Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1998 (coll. Contextes) ; Cristina CHIMISSO, Writing the History of the Mind: Philosophy and Science in France, 1900 to 1960s, Aldershot, Ashgate, 2008 (coll. Science, technology and culture, 1700-1945). Voir aussi : Jean-François BRAUNSTEIN (éd.), L’histoire des sciences : méthodes, styles et controverses, Paris, Vrin, 2008 (coll. Textes clés).
10 Parmi les exceptions, voir : Marco BERETTA, Claudia POGLIANO et Pietro REDONDI (éd.), Firenze, Journals and History of Science, Leo S. Olschki, 1998.
11 Roger CHARTIER, « Préface », in Donald Francis McKENZIE, La bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 1991, p. 9.
12 Cet ouvrage se fonde sur certaines interventions lors des journées d’études « Éditer l’histoire des sciences (France, XXe siècle) » en septembre 2017, révisées et augmentées pour cette édition.
13 Voir les contributions d’Emanuel BERTRAND : « L’histoire des sciences au sens large chez Gallimard : une ambiguïté irréductible entre “sciences” et “sciences humaines” », p. 19 et Hervé SERRY : « Éditer un “humanisme scientifique” : le développement d’un domaine scientifique aux éditions du Seuil (1950-2010) », p. 55.
14 Dirigée par Louis Althusser, la collection « Théorie » a publié 22 titres entre 1965 et 1981. Parmi eux, on trouve : Michel Pêcheux et Michel Fichant, Sur l’histoire des sciences (1969) ; Alain Badiou, Le concept de modèle : introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques (1969) ; Louis Althusser, Philosophie et philosophie spontanée des savants (1974) ; Dominique Lecourt, Pour une critique de l’épistémologie : Bachelard, Canguilhem, Foucault (1972) ; Dominique Lecourt, Lyssenko : histoire réelle d’une « science prolétarienne » (1976).
15 Voir la contribution de François GÈZE : « Sciences et société aux éditions La Découverte (1983-2018) », p. 107.
16 Olivier ORAIN (dir.), « Les “années 68” des sciences humaines et sociales », Revue d’histoire des sciences humaines, 2015, n° 26.[En ligne] < https://journals.openedition.org/lectures/17735 >.
17 Sébastien LEMERLE, Le singe, le gène et le neurone : du retour du biologisme en France, Paris, Presses universitaires de France, 2013 (coll. Sciences, histoire et société).
18 Voir la contribution de Sébastien LEMERLE : « L’histoire des sciences vue des éditions Odile Jacob (1986-2006) », p. 161.
19 Voir la contribution de Wolf FEUERHAHN et Valérie TESNIÈRE : « De l’Histoire de la science à l’Histoire des sciences et des savoirs : l’émergence d’un genre éditorial ? », p. 119.
20 Sur l’histoire des techniques, voir la contribution de Wolf FEUERHAHN et Valérie TESNIÈRE, ibid.
21 Rafael MANDRESSI, « Le passé, l’enseignement, la science : Félix Vicq d’Azyr et l’histoire de la médecine au XVIIIe siècle », Medicina nei secoli, 2008, n° 20, p. 183-212 ; Jean François BRAUNSTEIN, « Daremberg et les débuts de l'histoire de la médecine en France », Revue d’histoire des sciences, 2005, 58/2, p. 367-387. (En ligne] < https://www.persee.fr/doc/rhs_0151-4105_2005_num_58_2_2253 >.
22 Rafael Mandressi travaille actuellement à une histoire de l’histoire de la médecine en France, une histoire distincte de celle qui prévaut dans le monde germanophone et anglophone. Sur ce sujet, voir aussi : Christiane SINDING, « Histoire de l’histoire de la médecine », in Dominique LECOURT (dir.), Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, PUF, 2004, p. 573-578.
23 Voir la contribution de Raphaël LARRÈRE : « La collection “Sciences en questions” des éditions Quæ », p. 151 ainsi que celle de Laurence BÉNICHOU et Albéric GIRARD : « Publier les sciences et son histoire : le Muséum national d’Histoire naturelle, éditeur scientifique depuis 1802 », p. 213.
24 Sur ce monde éditorial singulier, voir Sophie NOËL, L’édition indépendante critique. Engagements politiques et intellectuels, nouvelle édition enrichie, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2021 [2012] (coll. Papiers) ; ead., « L’édition indépendante », in Christophe CHARLE et Laurent JEAN-PIERRE (dir.), La vie intellectuelle en France, 2, de 1914 à nos jours, Paris, Seuil, 2016, p. 478-481.
25 Voir la contribution d’Emanuel BERTRAND : op. cit., p. 19.
Auteurs
-
Emanuel Bertrand
Maître de conférences, École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI Paris-PSL), Centre Alexandre-Koyré
-
Wolf Feuerhahn
Chercheur au CNRS, Centre Alexandre-Koyré
-
Valérie Tesnière
Directrice d’études, École des hautes études en sciences sociales, Centre Maurice-Halbwachs
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La formation des doctorants à l'information scientifique et technique
Claire Denecker et Manuel Durand-Barthez (dir.)
2011
Horizon 2019 : bibliothèques en prospective
Anne-Marie Bertrand, Dominique Arot, Robert Damien et al.
2011
Pratiques documentaires numériques à l'université
Ghislaine Chartron, Benoît Epron et Annaïg Mahé (dir.)
2012
