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    Plan détaillé Texte intégral Sémiotique sociale du site web de presse Sémiotique sociale du teaser de série Sémiotique sociale de l’image photographique Notes de bas de page

    Sur quoi se fondent nos interprétations ?

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Partie 2. Applications de terrain

    p. 61-176

    Texte intégral Sémiotique sociale du site web de presse Sémiotique sociale du site de presse en ligne BFM TV Une première expérimentation (2016) Le passage à la sémiotique sociale (2020) Habitus liés à une gauche sociale et anticapitaliste, réflexes élitistes Féminisme, intersectionnalité et engagement dans une gauche d’opposition Adhésion aux valeurs libérales, méfiance envers les médias d’État Visions du monde 2.0 et réflexes de millenials Conclusion Sémiotique sociale du site de presse en ligne Libération Groupe d’étudiant·es de licence SIC, à l’université Paris 8 (2019) Enquête en amont sur les pratiques informationnelles Hypothèses et filtres interprétatifs Valeurs de gauche déçues et média-scepticisme Adhésion à l’idéal socialiste en dépit de certains signes Évaporation du politique, adhésion aux logiques concurrentielles Groupe d’étudiant·es de Master 2 MEEF documentation, Inspé de Lorraine (2019) Enquête en amont sur les pratiques informationnelles Hypothèses et filtres interprétatifs Habitus de journaliste et de documentaliste face aux pratiques des réseaux sociaux numériques Une « génération smartphone » décomplexée mais déjà en décalage Évaporation du politique et préférence régionale Conclusion Sémiotique sociale du teaser de série Sémiotique sociale d’un trailer de la série The Walking Dead Méthodologie d’enquête Hypothèses et filtres interprétatifs Peur existentielle de la maladie et tentations darwinistes Conscience écologique et collapsologie de gauche Savoirs religieux et croyances eschatologiques Anticapitalisme et théories critiques Anticapitalisme populaire et critique des élites Foi dans le rétablissement de l’ordre par la fiction Critique postcoloniale ou racisme intériorisé ? Critique des politiques migratoires ou xénophobie intériorisée ? Conclusion Sémiotique sociale d’un trailer de la série American Horror Story Protocole d’enquête : une prolongation du terrain de The Walking Dead Hypothèses et filtres interprétatifs Une affaire de valeurs chrétiennes Critique féministe des stéréotypes de genre Féminisme pro-sexe Éco-féminismes Conclusion Sémiotique sociale de l’image photographique Gilet jaune ou bonnet rouge. La division des gauches comme prisme du regard Méthodologie d’enquête Hypothèses et filtres interprétatifs Résultat de l’expérimentation auprès du groupe d’étudiant·es L’auto-glorification au prisme de deux habitus de classe Féminisme et stéréotypes de genre intériorisés Déclinaisons divergentes du patriotisme Médiacritiques d’une gauche réformiste Médiacritiques d’une gauche révolutionnaire Résultat de l’expérimentation auprès du groupe de retraité·es Habitus de classe et effets générationnels Nostalgie des luttes ouvrières, convictions d’une gauche pacifiste Médiacritiques de la « construction d’un leader » Féminisme et stéréotypes de genre intériorisés Conclusion Initier les enseignant·es et les publics jeunes à la sémiotique sociale Méthodologie d’enquête Hypothèses et filtres interprétatifs Habitus de fonctionnaires, stéréotypes de genre et convictions de gauche Nostalgie d’un idéal démocratique, lectures dystopiques et gauche révolutionnaire Contexte d’une société de surveillance Habitus universitaire non polarisant Expérience migratoire personnelle et stéréotypes de genre Conclusion Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Cette partie présente les résultats d’expérimentations de terrain menées sur un corpus de sites web de presse, d’images photographiques et de teasers de séries télévisées. Si un éventail d’hypothèses interprétatives s’est organisé autour de chaque corpus, nous mettons dans la présentation des résultats le focus sur les filtres interprétatifs structurés de l’intérieur par les savoirs conscientisés et habitudes de pensée intériorisées… Se dessine, au fil des expérimentations, un portrait socio-politique des groupes de participant·es qui se reflète dans les interprétations produites collectivement. L’impulsion d’un processus d’introspection idéologique chez chacune et chacun, y compris nous-mêmes qui avons animé ces expérimentations favorise la production partagée de connaissances sur la sémiose comme processus fondateur de notre rapport au monde.

    Sémiotique sociale du site web de presse

    2Comment les Français·es s’informent-elles et ils sur l’actualité quotidienne, et quel rôle joue le design des interfaces numériques dans leur rapport à l’information ? Si l’on considère les chiffres de vente des journaux imprimés1, l’audience des journaux télévisés2, la consultation des sites web de presse quotidienne3 et celle des réseaux sociaux numériques, la réponse est sans équivoque : en 2016, chez les 18-25 ans, Facebook constitue la première source d’information4 ; en 2019, 42 % des Français·es disent s’informer majoritairement sur les réseaux sociaux5. Dès 2015, Facebook a dépassé le moteur de recherche Google comme première source d’accès à des sites de presse en ligne6. Or lorsqu’on consulte un article de presse en cliquant sur le post du fil d’actualité d’un réseau social, l’on ne passe plus obligatoirement par la « une » du site. Pour la presse, il s’agit donc désormais, sur les réseaux sociaux numériques, de séduire le public au fil du scroll pour l'attirer sur ses sites web. Selon Nicole Pignier7, un journaliste n’écrit plus seulement pour ses lecteur·rices ou pour l’industrie médiatique qui l’emploie, mais également pour les industries médiatisantes, Google, Facebook, Twitter, qui hiérarchisent les posts en fonction de stratégies parfaitement intégrées dans la pratique de métier. Il revient au sujet lecteur·rice de piocher efficacement et en connaissance de cause, car les informations passant sur le fil d’actualité sont déterminées par son réseau de connaissances et ses éventuels abonnements affinitaires (voir les débats sur la « bulle de filtre » ou « bulle informationnelle »8), ainsi que par des recommandations des plateformes qui insèrent des espaces publicitaires pour des annonceurs sous forme de posts.

    3Depuis plusieurs années, nous échangeons avec des étudiant·es en Licence et en Master sur leurs pratiques de consultation de l’actualité quotidienne9. S’impose d’abord le constat que leur rapport aux grands médias de presse nationale est complexe. Rares sont celles et ceux qui souhaitent que les journaux papier comme Le Monde, Libération, Le Figaro, disparaissent définitivement ; pourtant, très peu d’étudiant·es en achètent encore des exemplaires. Il en va des journaux papier un peu comme des bibliothèques : grâce à une valorisation qui, en France, passe beaucoup par l’institution scolaire10, leur capital symbolique semble de prime abord assez élevé, alors que leur place dans les pratiques quotidiennes est de facto très réduite.

    4La plupart des participant·es à nos groupes de discussion sont inscrit·es dans des formations en sciences de l’information et de la communication (SIC), ou se préparent aux métiers de l’enseignement secondaire. La lecture critique de l’actualité fait partie intégrante des programmes et devrait donc, en principe, inciter à une consultation régulière des grands médias : telles sont en tout cas les recommandations adressées aux étudiant·es par l’institution.

    Sémiotique sociale du site de presse en ligne BFM TV

    5Il nous a semblé intéressant d’introduire la partie « Applications de terrain » par le site de presse en ligne de la chaîne télévisée « BFM TV »11, qui se révèle emblématique à plusieurs égards. Ce site de presse en ligne mainstream est la première production culturelle sur laquelle nous avons commencé à expérimenter des briques de la démarche en sémiotique sociale, dès 2016, auprès d’un public d’étudiant·es de l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis inscrit·es en Master 1 professionnel « Communication numérique et conduite de projet ». Cette première phase nous a permis d’affiner nos hypothèses dans la construction progressive de la démarche, de passer d’un questionnement initial formulé dans la tradition de la rhétorique de la réception et de la sémiotique des interfaces (« Que signifie potentiellement cette unité éditoriale pour la·le récepteur·rice et comment oriente-t-elle la réception ? ») à une analyse en profondeur du processus de sémiotisation (« Pourquoi une unité éditoriale signifie ceci, pour un·e récepteur·rice précis·e ? »).

    6En 2016, lorsque nous en étions au stade des intuitions scientifiques et à la construction d’un premier cadre théorique et méthodologique, nous nous centrions prioritairement sur le repérage et le « décodage » critique des unités éditoriales d’un site de presse à partir d’une exploration méthodique du design de ses interfaces. Notre méthodologie consistait à repérer les grandes unités éditoriales. Puis, en fonction de leur hiérarchisation par le groupe, une analyse collective cherchait à décoder les stratégies de communication incarnées par ces unités.

    7Nous ne mettions pas encore au centre de l’expérimentation la réflexion sur les filtres interprétatifs. Ainsi, les verbatim recueillis en 2016 révèlent certes des divergences de points de vue sur l’objet, mais en disent peu sur les valeurs, normes, croyances, convictions individuelles et partagées qui président aux décisions interprétatives. Après analyse des résultats, il nous est pourtant clairement apparu que le débat sur les stratégies de communication numérique du site de BFM TV aurait gagné en profondeur si les participant·es avaient conscientisé et verbalisé les raisons subjectives de leurs points de vue .

    8Au contraire en 2020, notre méthodologie plus affinée et déjà testée par ailleurs nous a permis de sonder plus précisément les motivations du regard, les facteurs sociaux et culturels qui agissent lors de la confrontation au site.

    9Avant de présenter les résultats, il nous faut souligner que le choix de travailler sur un site de presse en ligne selon une méthodologie qui se focalise sur l’interprétation du design du site plutôt que l’analyse des contenus publiés n’est pas anodin : une telle approche qui cherche à mettre en avant le rôle du design dans la normalisation des regards peut de prime abord sembler aride aux yeux d’étudiant·es en communication numérique, acculturés au vocabulaire du web marketing. La difficulté interprétative est en effet accentuée par le fait qu’un tel exercice les oblige à se dégager d’une terminologie empreinte d’une certaine « colonisation géolinguistique et culturelle »12 (emplois récurrents de termes comme header, footer ou « menu burger ») – alors même que celle-ci leur paraît spontanément suffisante pour interpréter une interface et désigner de manière précise, selon un vocabulaire partagé par la profession, des unités éditoriales.

    10Soulignons aussi que le choix de BFM TV comme objet de travail a dû être argumenté, tant le site de presse en ligne pâtit de la mauvaise réputation associée à la chaîne télévisée. Pour beaucoup d’étudiant·es, cette chaîne française créée en 2005 incarne les excès de l’information en continu et de l’information spectacle. BFM TV s’est en effet positionnée très tôt sur un créneau encore inédit en France : une majorité de reportages en direct imitant le style de l’ancêtre américain CNN et de ses consœurs anglo-saxonnes comme Sky News, selon un modèle de flux où l’information se répète en boucle13. La chaîne incarnerait, par ailleurs, les travers du système médiatique actuel en raison du rôle qu’elle a joué durant la prise d’otages de L’Hyper Cacher lors des attentats de janvier 2015 à Paris : elle a en effet révélé en direct la présence d’otages cachés dans un entrepôt frigorifique, mettant leur vie en danger.

    11Aussi, lorsque nous avons proposé aux étudiant·es d’effectuer une analyse sémiotique du site web de cette chaîne de télévision privée, l’enthousiasme n’a pas été immédiatement au rendez-vous : plusieurs commentaires spontanés ont laissé entendre que celle-ci était certes connue mais représentait peu d’intérêt en tant qu’objet sémiotique.

    12Lors de l’expérimentation de 2016, nous avons formé deux groupes de discussion qui ont réuni une dizaine de participant·es pendant une heure et que nous avons animés séparément. Nous avons proposé de sonder les enjeux stratégiques des grandes unités éditoriales que les étudiant·es avaient repérées en amont sur la « une » du site, en demandant d’imaginer pour chacune d’elles le « lecteur-modèle ». Un vocabulaire devait être créé ad hoc pour désigner chaque unité et circonscrire sa fonction.

    Figure 4. Capture d’écran du site web BFMTV.com (8 novembre 2018 à 10 h 30)

    Image

    Source : BFM TV, 2022.

    Une première expérimentation (2016)

    13Le premier groupe a décidé de se focaliser sur l’enjeu de la modélisation de pratiques de lecture en s’appuyant sur un vocabulaire inspiré de la rhétorique de la réception14 : la headline est par exemple appelée « pro-classifiante » parce qu’elle s’adresserait à un·e lecteur·rice souhaitant accéder aux catégories classiques de la presse. L’unité « gros titre » est appelée « pro-captive », parce qu’elle aurait comme objectif d’attirer l’attention. Le « fil d’actualité » est baptisé « pro-instantané » car il s’adresserait aux lecteur·rices pressé·es. Les « listes des articles les plus lus » sont qualifiées de « pro-populaires », modélisant des lecteur·rices qui se laissent guider par les tendances. On le voit : les discussions se sont ici concentrées sur la manière dont les concepteur·rices de ces unités avaient pu les penser en fonction de modèles de la lecture numérique présupposés.

    14Le deuxième groupe de discussion s’est, quant à lui, au bout de quelques minutes, littéralement enflammé autour de l’idée que le site de BFM TV constitue un « supermarché de l’info ». Chaque unité signifiante est caractérisée par une métaphore empruntée à la grande distribution. La « headline » est devenue le « rayonnage », plan de classement pour consommateurs pressé. Le « gros titre » est baptisé « tête de gondole », car son but serait de mettre en vitrine le produit phare du moment. Le « fil d’actualité » est appelé « criée des news ». Les « blocs thématiques » ressembleraient aux « rayons » d’un supermarché : ils obligeraient les lecteur·rices à parcourir la page-écran selon un processus de séduction. Les « articles et vidéos les plus regardés » réuniraient les « meilleures ventes » dans le but de créer le buzz. Les blocs de vidéos rempliraient le rôle d’« échantillons », distribués pour être partagés.

    15Le point de vue mobilisé par ce groupe semble à la fois s’appuyer sur l’avis négatif porté sur la chaîne, un certain pessimisme général vis-à-vis des médias expliqué par des convictions de gauche, ainsi que des approches critiques de la grande consommation et de la communication numérique apprises en cours.

    16Pour certain·es, le site représente donc résolument un carrefour marchand, créé dans le seul but de promouvoir des contenus partageables sur les réseaux sociaux : « Générer des clics et des partages, c’est générer du chiffre pour la marque BFM ». Pour les autres, BFM tente plutôt de « redorer son image » en présentant des contenus alternatifs. Nous faisons à ce moment remarquer que les « unes » du Monde et de Libération, médias déclarés par les participant·es comme beaucoup plus fiables, contiennent des unités semblables, par exemple une « liste des articles les plus lus ou partagés » considérée par les étudiant·es comme la matérialisation la plus flagrante de la marchandisation de l’information. Faut-il en déduire que BFM TV, à travers son site, souhaite se positionner parmi les sites de presse en ligne sérieux en imitant leur design éditorial ? Ou faut-il en conclure que la plupart des sites web de presse sont structurés comme des supermarchés de l’information ? Question-dilemme, car les deux hypothèses peuvent être argumentées à partir des mêmes signes.

    17La méthodologie consistait donc en 2016 à discerner les grandes unités éditoriales en tentant de circonscrire les attentes du « lecteur modèle », et de décoder les stratégies de communication numériques. Nous ne mettions pas encore au centre l'introspection des filtres interprétatifs qui font pencher le sujet vers telle ou telle hypothèse. Les verbatim recueillis révèlent donc certes des divergences de points de vue, et la manière dont les participant·es assemblent des briques de design pour constituer des unités de sens en fonction de certaines représentations de la chaîne et des médias, mais ne ils sondent pas la profondeur sociale de ces décisions sémiotiques. Par exemple, on émergé dans les débats des représentations de la chaîne, ainsi que des approches critiques de la communication numérique, ancrées sans doute en partie dans une expérience de socialisation secondaire à l’université Paris 8, mais nous n’avons pas cherché à savoir jusqu’où elles étaient partagées par toutes et tous. La prise de distance réflexive sur le « pourquoi » des interprétations n’était pas encore au centre de la méthode, les étudiant·es s’impliquant dans les débats, mais pas au point de se sentir autorisé·es à exprimer des opinions politiques, croyances et valeurs personnelles.

    Le passage à la sémiotique sociale (2020)

    18En 2020, un nouvel atelier de co-interprétation a été organisé avec des étudiant·es de ce Master, mais suivant la méthodologie de sémiotique sociale. Pour expliquer les différents résultats, il faut – outre les changements méthodologiques – mentionner le fait que ce groupe était exceptionnellement soudé et solidaire. La situation de l’université cette année-là, entre la grève des enseignements en début de semestre, puis la crise sanitaire liée à la pandémie de covid-19 au printemps, a certainement joué un rôle pour faciliter les rapports de compréhension mutuelle entre les participant·es.

    19Alors que le début du semestre avait été marqué par des discussions intenses autour des hypothèses interprétatives suscitées par des images de presse (voir infra), la fermeture de l’université pour des raisons sanitaires nous a contraint·es à effectuer à distance la majeure partie de l’interprétation du site de BFM TV . Nous avons utilisé l’outil collaboratif Framapad, et y avons publié les questions que nous aurions posées aux étudiant·es en présentiel, les invitant à y répondre par écrit, d’une façon visible pour toutes et tous. Il s’agissait de lister d’abord leurs représentations générales de BFM TV, d’énoncer de premières impressions face au site, d’identifier ensuite les grandes unités éditoriales qui le composent et de formuler enfin une première hypothèse interprétative.

    20Malgré la situation complexe de confinement, toutes et tous se sont pleinement impliqué·es dans cette première phase de l’atelier. Au bout d’une semaine, nous disposions d’un matériau riche d’une vingtaine de pages de verbatim. Nous l’avons organisé autour de cinq principales hypothèses interprétatives, que nous avons renvoyées au groupe en demandant à chacun·e, dans un écrit personnel, de synthétiser et commenter les résultats. À partir de là, les participant·es ont été invité·es à élaborer une interprétation personnelle du site tenant non seulement compte des unités de sens repérées, mais aussi des filtres interprétatifs motivant la sélection et l’interprétation de ces unités.

    GroupeÉtape 1Étape 2Étape 3Étape 4
    22 étudiant·es en Master 1 professionnel « Communication numérique et conduite de projet », moyenne d’âge 24 ans. 4 hommes, 17 femmes, 1 se définissant comme transgenre. 1 étudiant italien, 1 étudiante russe, 2 étudiantes d’Afrique centrale, 1 étudiante de l’Ile Maurice. Nationalité française pour les autres étudiant·es.En présentiel : Explicitation du cadre de la recherche, introduction à la sémiotique des sites web ; présentation des concepts et outils (voir précisions plus haut).Sur Framapad : Recueil des représentations de la chaîne télé BFM. Recueil de premières réactions face au site. Identification des principales unités éditoriales du site (signifiants).Sur Framapad : Première formulation d’hypothèses interprétatives argumentées à partir des unités de sens repérées sur le site. Entre les étapes 3 et 4 : synthèse des écrits par l’organisatrice de l’atelier autour de 5 principales hypothèses. Mise à disposition des hypothèses sur Framapad.Production d’un écrit individuel revenant sur les hypothèses interprétatives du groupe et mettant le focus sur le rôle des filtres interprétatifs mobilisés. Choix raisonné d’une hypothèse interprétative, et auto-analyse approfondie des filtres personnels en fonction de la dynamique d’interprétation collective.

    21Le passage par l’écrit, lors de la mise en commun des analyses et des hypothèses interprétatives, n’a pas constitué un frein, bien au contraire. Plusieurs étudiant·es qui ne s’étaient pas beaucoup exprimé·es lors des discussions en présentiel se sont montré·es désinhibé·es dans l’expression de leurs points de vue et de leurs convictions sur le support Framapad. Les résultats finaux témoignent d’une écoute respectueuse des points de vue exprimés. Comme nous le verrons plus loin, nombreux ont été par ailleurs les témoignages d’un « chamboulement » des certitudes personnelles déclenché par la mise en perspective des filtres interprétatifs. Si la situation de solidarité provoquée par la crise sanitaire peut expliquer que le dispositif d'écriture numérique n’ait pas constitué un frein mais un catalyseur des expressions, nous avons, depuis, expérimenté de nouveaux formats de débats interprétatifs à distance, via les outils Teams et Discord par exemple, qui se sont également révélés intéressants en conjuguant parole et écrit sur le chat.

    22Comme dans le groupe d’étudiant·es de 2016, les participant·es à ce deuxième atelier associent majoritairement des valeurs négatives à la chaîne de télévision BFM, au point de questionner sa légitimité à être étudiée dans un cadre universitaire. Ces représentations sont en 2020 moins liées aux polémiques qu’avaient suscitées les reportages en direct sur le lieu des attentats terroristes à Paris qu’au « bruit de fond agaçant » qu’elle constitue dans certains bars, halls d’hôtels et espaces familiaux où elle tourne en continu. Est fustigé un « journalisme qui mise tout sur l’immédiateté au lieu de la qualité », selon une démarche de « bourrage de crâne » et de « matraquage », « mercantile » et « sensationnaliste », opposée à l’éthique journalistique portée par certains grands quotidiens comme Le Monde. Est également évoqué le faible intérêt de la chaîne pour les actualités et la politique internationales, notamment par les étudiant·es étranger·ères qui privilégient des sources d’information plus spécialisées. La chaîne est par ailleurs associée plutôt à la tranche d’âge 40+ « de droite ». Un étudiant critique le manque de « neutralité » et d’objectivité de ce média « proche du gouvernement Macron, pour ne pas dire œuvrant comme son porte-parole », qui incarnerait « la voix des dominants ». Toutes et tous connaissent néanmoins la chaîne, l’ont déjà visionnée, du moins « en passant », reconnaissant à demi-mot que « jeter un œil sur BFM TV permet d’avoir une idée globale sur l’actualité chaude ». Aucun·e des participant·es en revanche ne se souvient avoir déjà consulté le site web associé à la chaîne.

    Habitus liés à une gauche sociale et anticapitaliste, réflexes élitistes

    23Comme le résume une étudiante, une majorité du groupe adhère à l’idée que le site de BFM n’a pas « une pure fonction d’information », mais une « visée mercantile » : ce regard critique confirme les représentations négatives de la chaîne télévisuelle décelées en amont de l’analyse du site web. Plusieurs unités éditoriales, pourtant courantes sur les sites de médias, comme le « gros titre », le « fil d’actualité » ou le « patchwork », sont perçues comme incarnant des valeurs marchandes. Le site est comparé à un bureau de tabac ou, comme en 2016, à un supermarché, « où l’on organise les rayons pour aider le visiteur à trouver ce qu’il recherche, tout en mettant tout en œuvre pour attirer son regard sur tous les autres articles du magasin ».

    24Le « gros titre » placé en haut du patchwork servirait avant tout à « générer du clic et soutenir l’engagement du lecteur », suivant « une logique de positionnement SEO »15 : il s’agirait de capter l’audience pour vendre des espaces publicitaires aux annonceurs. Le « fil d’actualité » placé en haut à droite et intitulé « News 24/7 » refléterait le désir de « la marque BFM » de produire un contenu à partir de l’actualité chaude, rappelant au passage les chaînes américaines comme Fox News ou CNN, qui avec leurs breaking news cherchent à être les premières à sortir une information « générant du trafic sur leur site et gagner de l’argent ». La rubrique des « émissions », située un peu plus bas dans le « patchwork » et illustrée par des portraits de journalistes stars, rappellerait également les codes de la télévision américaine.

    25La disposition tabulaire du « patchwork » propose certes une multitude de contenus à découvrir par scroll, mais se trouve avant tout associée à une « stratégie commerciale pour plaire au plus grand nombre ». Beaucoup d’articles à l’intérieur du « patchwork » portent sur les mêmes sujets, fait remarquer un participant, « comme s’ils fragmentaient une même information en plusieurs articles » pour occuper l’espace informationnel. Plusieurs étudiant·es relèvent également les intitulés des catégories du menu et constatent : « Politique, Économie, Tech, Auto, Sport, People… Ces catégories reflètent un ensemble de valeurs orientées vers le capitalisme libéral. Aucune mention par exemple de l’écologie, de la science, du bien-être ».

    26Le scroll nécessaire pour naviguer dans le « patchwork » est associé aux réseaux sociaux numériques, et permettrait de garder le lecteur sur le site pour le séduire au passage et augmenter encore le profit. Il en est de même pour la rubrique des « stories », qui ferait référence au « divertissement » sur les « réseaux sociaux numériques » – notion connotée négativement, même si toutes et tous affirment consulter l’information d’actualité prioritairement via les infomédiaires. Les « hit-listes » des articles les plus lus et des vidéos les plus vues, limitées à 5 éléments sur le site, suggèrent « que vous n’avez probablement pas le temps pour plus », suivant une « logique capitaliste de rentabilité : pour être productif, il faut rentabiliser le temps, aussi mieux vaut être concis et factuel ». Les vidéos qui parsèment le « patchwork » attesteraient également de la volonté de BFM de « faire le buzz » : « Qui dit buzz dit grande audience et qui dit grande audience dit publicité ». Par la forte présente des publicités, ce site se transformerait définitivement en « e-shop ».

    27Le fait de suivre des études en communication a été identifié par plusieurs participant·es comme élément constitutif d’un filtre interprétatif activé lors du repérage des unités éditoriales : comme l’exprime une participante, « nos études nous permettent de voir ce qui se trame dans l’engrenage du site » ; certain·es comparent ainsi leur regard à celui de l’expert·e, familiarisé·e avec le décodage des stratégies de communication numérique.

    28Une méfiance certaine envers les médias est également relayée par plusieurs membres du groupe, même si celle-ci traduit un paradoxe ainsi formulé par une étudiante : « Si nous nous méfions de plus en plus des médias, les jeunes s’intéressent aussi de plus en plus à l’information. » La croyance que tous les médias sont des entreprises poursuivant avant tout des objectifs marchands a orienté chez certain·es le regard critique porté sur le site.

    29Lorsqu’apparaît dans plusieurs écrits l’adjectif « capitaliste » pour circonscrire la stratégie de BFM, certain·es participant·es le qualifient spontanément de « jugement de valeur » lié à des convictions politiques. Un étudiant commente avec une pointe d’ironie : « Quand je lis le mot “capitaliste”, j’entends les voix de certains de mes camarades résonner dans ma tête : j’y sens une opposition et une dénonciation du capitalisme ». Le même étudiant se demande dans son écrit s’il ne s’agit pas là d’un habitus caractéristique des étudiant·es de l’université Paris 8, « de gauche et donc sociale et anticapitaliste » ; autrement dit, il se questionne sur les effets d’une socialisation secondaire naturalisée au point de devenir une habitude interprétative face à tous types de production culturelle. Un autre participant, d’origine étrangère, renchérit en admettant qu’il ne connaît pas personnellement BFM ; fréquentant cependant de préférence des Français·es « de gauche » émettant des avis négatifs sur la chaîne, il constate : « Cela me pousse probablement à rechercher quelque chose de négatif dans le site. » Cette conscientisation des filtres interprétatifs qui, face aux matérialités d’un objet, poussent le sujet vers une décision sémiotique plutôt qu’une autre, est précisément l’objectif de la méthode en sémiotique sociale que nous cherchons à développer.

    30Dans un même élan autoréflexif, le rapprochement effectué par certain·es entre le design éditorial du site et des chaînes de news américaines comme CNN et Fox est analysé comme étant non seulement motivé par la mise en avant de certaines unités éditoriales, comme le « fil d’actualité » ou les effigies de présentateur·rices stars, mais aussi par l’expression d’un antiaméricanisme à la française : une « vision stéréotypée des États-Unis », poussant à fustiger la « “stupidité” des Américains qui auraient besoin d’informations simplifiées, faciles à lire ».

    31Beaucoup de participant·es affirment s’informer auprès des médias Arte et France info plutôt que BFM. Si la supériorité qualitative des chaînes publiques est un allant de soi pour la plupart d’entre elles et eux, et si l’objectif strictement mercantile de BFM TV semble confirmé par la présence et les choix de hiérarchisation de certaines unités éditoriales, un étudiant s’engage dans une interrogation approfondie sur sa « haine du journalisme BFM ». Il cite la réutilisation abusive d’images anciennes pour illustrer les news, ainsi que la répétition en boucle de l’information, mais se rappelle aussi qu’il a entendu grand nombre de journalistes critiquer la chaîne « de façon ouverte et grossière ». Travaillant lui-même en alternance dans un média public, il s’interroge : « Est-on capable d’analyser un média de façon neutre quand on travaille pour un concurrent ? » Pleinement conscient du fait que son point de vue sur BFM est donc, aussi, socialement construit, il questionne l’affirmation « On n’est pas BFM, nous ! » qu’il a entendue dans la bouche de collègues journalistes ; celle-ci lui apparaît à la fois comme le reflet d’un habitus professionnel et un réflexe « élitiste » révélateur de l’appartenance à une classe moyenne cultivée.

    Hypothèse interprétativeLe site de la chaîne télé BFM a une visée principalement mercantile. Il s’agit d’un « supermarché de l’info ».
    Unités éditoriales retenues comme signifiantes« Gros titre », « fil d’actualité », « émissions », « patchwork », « stories », « hit-listes », « publicités » comme reflets d’une logique mercantile.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : expertise en communication numérique ; Habitudes de pensée : méfiance envers les médias ; anticapitalisme ; antiaméricanisme ; habitus professionnel de journaliste dans un média de service public ; appartenance à la classe moyenne « cultivée ».

    Féminisme, intersectionnalité et engagement dans une gauche d’opposition

    32Pour un petit groupe d’étudiant·es, d’abord restreint mais dont les verbatim ont été abondamment commentés, le site de BFM est sexiste, de droite, et s’adresse à la classe des dominants. Économie, sport, politique… les catégories du « menu » reprises dans la hiérarchie du « patchwork » ne reflètent pas seulement l’objectif marchand du site, mais sont aussi étroitement assimilées à l’univers « masculin cisgenre » et, par ricochet, aux « classes dominantes ». Le « menu » modéliserait les attentes d’un lecteur de sexe masculin, âgé de quarante ans ou plus, actif, appartenant au spectre politique de la « droite libérale » qui gouverne la France au moment de l’expérimentation. Une étudiante relève la présence d’une catégorie « politique-justice » dans le menu, « assez rare d’habitude », mais emblématique des centres d’intérêt de la droite. La couleur bleue, dominante sur le site, renverrait à la fois « à la droite, et au “garçon” » ; elle est associée à l’autorité, au pouvoir.

    33Avec ces associations de valeurs masculine et de droite, le « fil d’actualité » constituerait une réponse pragmatique au besoin d’une classe socio-professionnelle de se tenir rapidement au courant « de ce qui se passe dans le monde, et plus particulièrement dans “son” monde ». Le geste du scroll mobilisé pour consulter le « patchwork » correspondrait non seulement à une stratégie courante en marketing digital, mais représenterait un « effet de séduction que certains “dominants” socio-professionnels aiment retrouver dans leur lecture de l’information ». Il en serait de même pour les « hit-listes », qui, loin de refléter seulement les préférences du « client », appartiennent, selon une étudiante, à l’univers de la compétition sociale : « Ce que les gens regardent le plus, c’est ce que vous devez avoir vu pour être dans le top ». Le fait qu’il y ait une rubrique « BFM Paris » confirmerait le profil de lecteur·rice visé·e, car « les classes dominantes vivent à Paris. »

    34Un groupe d’étudiantes avancent plusieurs raisons pour tenter d’expliquer ce qui, au-delà des éléments matériels, pourrait avoir participé de la construction de leur regard face au site de BFM TV, perçu comme sexiste et de droite. L’une cite le souvenir d’un spectateur « type », père d’une amie, directeur des partenariats commerciaux dans un grand groupe, et féru de BFM TV au point de l’imposer comme bruit de fond permanent à sa famille. Pour une autre participante, originaire du Pays basque et se considérant de ce fait comme membre d’une minorité culturelle, c’est l’expérience d’une domination politique exercée par la chaîne à travers le traitement de l’information qui explique son point de vue.

    35Pour plusieurs participantes, c’est évidemment aussi l’appartenance au genre « opposé » à celui qu’elles considèrent modélisé par les unités éditoriales (le genre féminin en opposition au genre masculin), qui les incite à reconnaître une orientation sexiste sur le site. Une étudiante considère que BFM, et plus généralement les médias traditionnels, sont « normés, majoritairement genrés, et véhiculent des valeurs occidentales » par leur façon de présenter les informations et de les hiérarchiser sur leurs supports de publication.

    36Si, au départ, seules deux femmes du groupe avancent cette hypothèse interprétative, celle-ci ne laisse personne indifférent, et provoque chez certain·es un changement de point de vue. Cette « conversion » des regards a engagé une réflexion sur les points aveugles du champ de vision initial : pour une participante, c’est en regardant de nouveau de près le site, après avoir lu les interprétations « féministes » avancées par ses camarades, qu’elle observe que le site n’est accueillant ni pour les femmes ni pour les classes populaires. Une étudiante s’interroge de même sur les raisons de son changement de point de vue, supposant que son « background culturel différent » joue un rôle important. Un autre étudiant fait cependant remarquer que, dans son pays d’origine, un média n’est pas associé de façon évidente à une appartenance politique, et de conclure : « Je pense que cette manière de faire est typique aux Européens. » Pour une participante, ce sont plutôt des « assimilations genrées profondes » qui expliquent que le sexisme du site n’ait pas été spontanément reconnu par toutes et tous : assimilations genrées si profondes « qu’on ne les relève plus car elles paraissent simplement “normales” ou, pire encore, insignifiantes ». L’apparente neutralité du site reposerait donc en réalité sur l’incapacité des lecteur·rices à reconnaître certains leviers de domination.

    37Inversement, l’étudiante qui avait défendu cette hypothèse dès le départ se montre tout à fait consciente du fait qu’elle mobilise une méthode de « déconstruction du système binaire » à laquelle elle s’est acculturée en tant que membre de la « communauté LGBTQ+ » – méthode qualifiée d’habitude de pensée par une autre participante, qui écrit qu’elle « brandit la morale comme figure de proue, et dénonce le capitalisme qu’elle estime institutionnalisé et produit pur du patriarcat ». Le fait de considérer les classes populaires comme exclues du public du site consoliderait ce point de vue de façon opportune.

    38Or, le site de BFM n’est-il vraiment regardé que par des hommes, issus de classes économiquement et politiquement dominantes ? Une étudiante s’interroge sur la consommation régulière de la chaîne dans sa propre famille qui ne fait « pas partie de la classe dominante ». Pour elle, regarder la chaîne répond plutôt au besoin d’« être au courant de ce qui se passe dans le monde », « sans que ce soit nécessairement “notre” monde ». S’esquisse dans ces propos une attitude compréhensive envers les spectateur·rices de BFM, et une certaine distance vis-à-vis d’un filtre interprétatif antipatriarcal et antilibéral qui n’est pas forcément celui des classes populaires – comme le résume une étudiante, « le propre d’un système de classe étant de ne pas savoir dans laquelle on se trouve ».

    Hypothèse interprétativeLe site de BFM est sexiste, de droite, et s’adresse à la classe des dominants.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantesCatégories « Économie, Sport, Politique… » reprises dans la hiérarchie du « patchwork » ; prédominance de la couleur bleue comme marqueur d’une classe dominante masculine ; « fil d’actualité », scroll, « hit-listes » comme reflets de la compétition sociale ; rubrique « BFM Paris » comme adresse aux privilégiés.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : méthodologies de déconstruction du système de genre binaire ; Habitudes de pensée : féminisme ; appartenance à une minorité ; appartenance à la classe populaire ; appartenance à la communauté LGBTQ+.

    Adhésion aux valeurs libérales, méfiance envers les médias d’État

    39Les participant·es associant des valeurs mercantiles, sexistes ou de droite aux unités éditoriales repérées sur la page d’accueil du site BFM TV ont été majoritaires dans le groupe, et se seraient peut-être imposé·es lors de discussions en présentiel au point d’invisibiliser des points de vue plus marginaux. Comme l’expérimentation s’est pourtant principalement déroulée par écrit, des points de vue différents ont pu émerger, comme celui associant le site de BFM TV à un contre-pouvoir, en mettant l’accent sur des valeurs positives d’objectivité. Certain·es participant·es ont ainsi placé le focus sur les unités éditoriales reflétant la spécialisation de BFM dans le direct, et les ont interprétées comme gage de neutralité. Le défilement instantané des nouvelles sur le « fil d’actualité » rappelle à une participante « les dépêches des grandes agences d’information comme l’Agence France Presse ». La forte réactivité à l’actualité immédiate empêcherait toute médiation abusive et serait un levier de contre-pouvoir.

    40La présentation organisée, claire et intuitive, soutenue notamment par la présence d’un menu classique, assoit pour ces étudiant·es le statut de BFM comme « média indépendant » qui n’aurait rien à cacher. Le « patchwork » ne permettrait pas seulement un accès facilité à l’information, mais traduirait aussi la volonté de s’adresser « aux personnes de toutes les classes ». Les interviews « sur-le-vif », mises en avant dans le patchwork, « inspirent plus confiance que les images montées ». La rubrique de l’appel à témoins, ouverte à la participation du public, propose « une interaction directe et instantanée avec le média » qui fait penser aux « observateurs » de France 2416, et permettrait « d’attester la véracité d’un événement ».

    41Ce regard décentré par rapport aux points de vue majoritaires dans le groupe a interpellé beaucoup de participant·es dans les écrits finaux. Le schéma de socialisation informationnelle qui s’impose de la façon la plus évidente pour expliquer cette orientation de point de vue est celui de la·du spectateur·rice régulier·ère, voire « partisan·e », de la chaîne. En effet, une étudiante confirme qu’elle regarde la chaîne, et trouve sur le site une réponse à son désir d’immédiateté : « Je sais que si je cherche une nouvelle qui vient de tomber, je vais la trouver sur BFM. » Plusieurs autres participant·es, pourtant critiques envers le média, reconnaissent alors à mots couverts son positionnement « original », supposant qu’il répond à des attentes fortes de la part du public. Pour une participante originaire de l’Ile Maurice, c’est avant tout « une chaîne leader d’information en continu pour beaucoup de Français ». La perception du design du site comme clair et organisé serait informée par un regard expert reposant sur un habitus professionnel de futur communicant numérique et marketeur digital.

    42Est-ce que ce point de vue, en adéquation avec les promesses d’immédiateté et d’instantanéité de la chaîne, s’ancre pourtant forcément dans des convictions politiques « de droite », comme le suppose une participante ? Un retour sur la chronologie de l’exercice montre que cela n’est pas si simple. Il est frappant de constater que ce point de vue a été défendu, dans un premier temps, surtout par des étudiant·es étranger·ères. Ce fait s’explique-t-il, comme le suppose une participante, par un désir d’adaptation au système français qui leur interdirait un avis trop négatif sur un média supposé mainstream ?

    43Une étudiante originaire du Burkina Faso s’engage dans une autre réflexion sur son filtre interprétatif. Ayant exercé le métier de journaliste dans son pays, elle se rappelle sa fréquentation de collègues travaillant pour des médias privés semblables à BFM, « à la recherche constante de scoop, de buzz ». Pourtant, cette transmission de nouvelles en direct, passant par des interviews « sur le vif » et des reportages « sur place », traduit pour elle aussi une tentative de se dégager des « miettes » laissées par les médias officiels. Malgré leur objectif mercantile, les médias privés joueraient donc un rôle important de contre-pouvoir face aux médias d’État.

    44Entre la vision de BFM comme média « à la solde du gouvernement français », motivée par des convictions féministes, antilibérales ou par un habitus de journaliste de service public ou de médias alternatifs, et la vision de BFM comme contre-pouvoir potentiel, motivée par l’expérience de la domination des médias d’État dans certains pays, le fossé est profond, et ne s’explique pas seulement par des convictions politiques, mais aussi par des expériences informationnelles et des vécus intimes que la dynamique d’écriture collective a permis de mettre en évidence.

    Hypothèse interprétativeLe site de BFM TV reflète des valeurs d’objectivité, voire constitue la possibilité d’un contre-pouvoir, par l’importance accordée à l’immédiateté et au direct.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantes« Fil d’actualité », « menu », clarté du design comme reflet de neutralité et d’objectivité ; « patchwork » perçu comme une forme inclusive ; interviews « sur le vif », « appel à témoins » comme tentatives d’impliquer les lecteurs.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance des stratégies du marketing digital ; expérience de la domination des médias d’État sur l’information dans certains pays ; Habitudes de pensée : adhésion aux valeurs libérales ; désir d’adaptation aux valeurs considérées comme dominantes en France ; habitus de professionnel de l’information non français.

    Visions du monde 2.0 et réflexes de millenials

    45Pour une minorité de participant·es, le site de BFM est démodé, et la tentative de se positionner comme média sérieux est ratée. Ils constatent un « mélange de stratégies », qui « va dans tous les sens ». La disposition des briques dans le « patchwork » ne correspondrait pas au « modèle plutôt minimaliste » privilégié par le webdesign actuel. Le « menu » en haut de la page-écran est considéré comme une unité éditoriale déjà datée : « On le sait, les menus ont dorénavant tendance à disparaître » ; cet élément traduirait une « vision paternaliste des médias », un modèle dirigiste éloigné de l’« utilisateur 2.0 qui a la charge de sa consommation ».

    46Pour certain·es, ce site n’a donc aucune utilité parce qu’il ne fournirait « aucun apport notable supplémentaire à ce qui est proposé par la chaîne » ; d’autres constatent même un mélange troublant de stratégies : « Je pensais que BFM était une chaîne de télévision, maintenant je ne comprends plus si c’est une chaîne ou une publication éditoriale ». Se pose en effet la question du rôle de ce site web qui, comme le soulignent certain·es, ressemble plutôt à celui des journaux en ligne. Une participante avance l’hypothèse que BFM essaie de « prouver sa légitimité » à travers ce site. Or, cette tentative est considérée comme ratée.

    47Les filtres interprétatifs des étudiant·es défendant cette hypothèse sont façonnés par la fréquentation d’autres journaux en ligne, qui n’ont pas besoin de « faire semblant pour paraître sérieux ». Beaucoup se décrivent aussi comme des « consommateurs réguliers des réseaux sociaux numériques » ; or le site web de BFM leur rappelle d’anciennes versions, démodées, de ces plateformes. Étudiant·es en Master de communication numérique, plusieurs participant·es se considèrent comme familiarisé·es avec les dernières tendances du webdesign – habitus professionnel en construction qui se couple à l’appartenance à une génération qui, selon elles et eux, se distingue de celle de leurs parents par une expertise proprement « 2.0 ».

    Hypothèse interprétativeLe site de BFM est démodé, la tentative de se positionner comme média sérieux est ratée.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantesOrganisation générale du site, « menu » comme structure classique, traditionnelle.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : expertise en webdesign ; lecture d’autres médias numériques ; fréquentation des réseaux sociaux numériques ; Habitudes de pensée : habitus professionnel de communicatant·e numérique ; habitus de millenial.

    Conclusion

    48Comme plusieurs participant·es, en tant qu’organisatrices des ateliers de co-interprétation, nous avons interprété le site de presse en ligne de BFM TV d’abord comme une tentative de la chaîne de se positionner comme média « sérieux » : nous y avons reconnu des unités éditoriales assez courantes dans le secteur de la presse en ligne, tout en notant une prédominance textuelle plutôt surprenante pour un site associé à une chaîne de télévision. L’enjeu pour BFM consistait donc, selon nous, d’une part à faire acte de présence sur le web, et d’autre part à redorer le blason de la marque par des productions journalistiques rappelant celles d’un journal.

    49L’hypothèse associant des valeurs sexistes aux unités éditoriales du site a provoqué un chamboulement de nos certitudes interprétatives. En effet, si nous avions relevé la place prépondérante des rubriques « Économie, Politique, Sport, Police, Justice » dans le menu et dans la hiérarchie des contenus du « patchwork » pour l’associer à un positionnement libéral de droite, nous ne les avions pas associées à l’univers d’une masculinité stéréotypée. Le fait de ne pas avoir relevé ces saillances constitue peut-être un point aveugle dans notre champ de vision, et nous amène en tout cas à questionner, ainsi que l’a formulé une étudiante, nos « assimilations genrées profondes ». Inversement, un participant à l’atelier a rappelé à quel point le filtre interprétatif féministe peut, dans certaines communautés en France et certains pays, être considéré comme un point de vue « typiquement européen » difficilement compréhensible, voire inacceptable. Parmi les participant·es français·es, ce filtre interprétatif féministe appliqué au site de BFM a également donné lieu à quelques remarques ironiques traduisant une certaine distance. Sur beaucoup de nos terrains, nous avons rencontré par moment une telle opposition de systèmes de valeurs.

    50L’hypothèse qu’un média comme BFM pourrait représenter une forme de contre-pouvoir nous a également surprises, et interrogées sur notre confiance en la valeur des médias publics. Élevées comme beaucoup d’étudiant·es de ce groupe selon un système de valeurs accordant plus de crédit aux services publics qu’aux entreprises privées, nous avons d’abord résisté à l’idée de concevoir la télé « en direct », captée sur le vif, comme neutre, objective, voire résistante. L’argument qu’un média privé est certes plus dépendant des revenus publicitaires et des facteurs de popularité, mais éventuellement moins « à la solde » du gouvernement qui subventionne les médias publics, nous engage néanmoins de nouveau dans une réflexion sur nos allants-de-soi. Par ailleurs, nous sommes, après cette expérimentation, autrement conscientes du fait que notre regard critique sur BFM est, aussi, un réflexe de classe. Comme l’ont constaté certain·es étudiant·es travaillant en alternance pour des médias reconnus, dans le milieu socio-professionnel de l’enseignement et de la recherche, il n’est pas non plus « de bon ton » de regarder BFM TV ou, du moins, d’attribuer publiquement des valeurs positives à cette chaîne.

    51Sur tous nos terrains, la production d’hypothèses interprétatives, aussi informées et pertinentes qu’elles paraissent, ne constitue qu’une première étape pour engager l’analyse des motivations sociales du regard. Dans notre exemple, et contrairement à d’autres terrains, la sélection des unités éditoriales les plus importantes a assez vite fait consensus, de même que le vocabulaire utilisé pour les désigner. Lorsqu’il s’est agi en revanche de formuler une hypothèse interprétative globale du site, les points de vue ont commencé à diverger – diversité qui s’est confirmée lors de l’analyse des filtres interprétatifs. Cette deuxième étape a fait ressortir le poids des processus de socialisation, expériences personnelles et convictions dans la perception et l’interprétation, même face à une interface de site web « classique ».

    52Non seulement le design du site web de BFM TV a été considéré finalement comme nullement neutre, mais les participant·es au second atelier d’interprétation ont rapidement réussi à conscientiser le rôle de leurs filtres interprétatifs dans leurs perceptions individuelles de cette non-neutralité. Les représentations de la chaîne ont évidemment joué un rôle important, mais pas seulement : l’origine française ou non française, le genre et la socialisation politique ont été reconnus comme tout aussi déterminants. Certains filtres se sont avérés cependant plus « avouables » que d’autres, dans le cadre de cet atelier à l’université Paris 8. Si les filtres féministe intersectionnel ou anticapitaliste ont par exemple été verbalisés sans difficultés apparentes, il s’est avéré plus difficile pour les participant·es d’admettre l’adhésion à des valeurs patriarcales ou libérales. Autrement dit, des rapports de domination courants dans la société française peuvent s’inverser dans une micro-société comme l’université, et provoquer des injustices épistémiques insoupçonnées. Au lieu de condamner d’office un filtre comme illégitime et de renforcer ainsi des stigmatisations ressenties, il nous paraît constructif d’en sonder les motivations culturelles et sociales, d’essayer de remonter avec les sujets vers l’origine de leur regard et de les aider à l’expliciter. Bien évidemment, cette même exigence de l’introspection idéologique s’adresse aussi à celles et ceux qui, dans le groupe, partagent  : le filtre interprétatif féministe. Certains filtres, une fois énoncés, exercent une force de séduction qui peut faire chavirer le regard, du moins momentanément : processus qui fait également partie de la sémiotisation et doit être analysé non pas comme un biais mais comme un résultat de l’expérimentation.

    53La dynamique de groupe joue un rôle important dans ce processus : la confrontation aux hypothèses parfois très différentes développées dans un groupe qui, de prime abord, se considère comme homogène (car appartenant à une même formation et génération), alimente le questionnement sur les raisons d’être de ces divergences et la manière dont chacune et chacun se laisse affecter, du moins temporairement, par le regard de l’autre. Sur certains terrains, comme le suggère Virginie Piot qui a organisé des ateliers de co-interprétation en milieu scolaire17, une mise en place de règles organisant en amont les échanges collectifs peut utilement compléter la démarche.

    Sémiotique sociale du site de presse en ligne Libération

    54Comme deuxième objet pour les ateliers de co-interprétation de sites web, nous avons choisi la « une » du site de Libération, grand média de « gauche socialiste », « tranquille, un peu progressiste », comme l’a formulé un participant à l’expérimentation. Fondé en 1973, le journal Libération reprend le nom d’un média créé en 1927 par le libertaire Jules Vignes et se trouve associé, de par son nom et sa ligne éditoriale (impulsée en outre par l’un de ses fondateurs, Jean-Paul Sartre), à la résistance française pendant l’Occupation. Son positionnement, jadis résolument de gauche, excluait tout financement par la publicité. Aujourd’hui, Libération est, à l’instar des autres grands quotidiens français, détenu par un conglomérat de holdings et d’actionnaires privés. Le journal se finance par les ventes (en baisse) de la version papier, les abonnements payants au site web et par la publicité. Libération reçoit par ailleurs des subventions importantes de la part de l’État : comme tout le secteur de la presse quotidienne en France, Libération est en crise depuis de nombreuses années et a frôlé le dépôt de bilan à plusieurs reprises.

    55Son site web a été entièrement refondé en 2015 par une agence de communication18. Le design de son interface se distingue, de notre point de vue, assez fortement de celui d’autres sites web de presse français, comme Le Monde, Figaro ou Médiapart par exemple. Le menu traditionnellement divisé suivant les catégories classiques de la presse se trouve remplacé par une petite icône signalant la présence d’un « menu burger en toute discrétion », selon un participant. La présence d’une « hit-liste » multicolore composée de 100 entrées, ainsi que d’un grand « patchwork » de titres et de photographies invitant à une lecture en scroll littéralement infinie (en effet, il est impossible d’en arriver à bout), nous semblaient constituer les unités éditoriales les plus saillantes avant le début des ateliers. La longue « hit-liste » notamment nous interrogeait par sa taille, son design et sa mise en avant sur le site.

    56Fin 2019, le cadre politique des expérimentations a été marqué en France à la fois par l’amenuisement du mouvement social des Gilets jaunes et par la montée des protestations contre la réforme des retraites. Nous avons mis en place les ateliers de co-interprétation, à nouveau dans un cadre universitaire, mais avec des participant·es aux niveaux d’étude et aux caractéristiques sociologiques différents : d’un côté, un groupe d’étudiant·es de Licence 3 en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8 comportant plusieurs étudiant·es étranger·ères ; d’un autre côté, un groupe d’enseignant·es stagiaires du Master 2 MEEF spécialisation Documentation de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé) de Lorraine. Notre objectif était de sonder les filtres interprétatifs mobilisés par les participant·es face au site, et les éventuelles convergences et divergences.

    Figure 5. Capture d’écran du site web liberation.com (19 mai 2020 à 20 h)

    Image

    Source : capture d'écran www.libération.fr 19/05//2020 à 20h00.

    Groupe d’étudiant·es de licence SIC, à l’université Paris 8 (2019)

    57De prime abord, nous avions supposé que la ligne éditoriale de Libération ferait écho, du moins partiellement, aux convictions d’une majorité du groupe des étudiant·es de l’université Paris 8. Paris 8 n’est plus le Centre universitaire expérimental de Vincennes, fondé en 1968 et réputé pour son positionnement de gauche révolutionnaire, tout comme Libération a évolué vers une ligne éditoriale plus mainstream. Néanmoins, les deux institutions partagent un héritage qui les dote d’une aura particulière. Si certain·es étudiant·es de Paris 8 subissent plutôt les conditions d’étude d’une « fac de banlieue » faute de choix, d’autres optent de plein gré pour cette université en espérant y trouver un terroir fertile pour leurs convictions anticapitalistes, zadistes, écologistes, intersectionnelles ou autrement engagées.

    Enquête en amont sur les pratiques informationnelles

    58En amont de l’analyse sémiotique du site, nous avons, comme pour les ateliers autour du site de BFM TV, sondé les pratiques de consultation de l’actualité des participant·es. Elles et ils ont beaucoup insisté sur le fait qu’une production journalistique professionnelle devait se caractériser, dans l’idéal, par la vérification des sources et la contextualisation de l’actualité, associant ces démarches plutôt aux grands titres de la presse nationale ; or, l’idée que ces principes soient appliqués dans les faits par les journalistes travaillant pour ces médias est loin d’être partagée. Bien que le terme « fake news » soit plutôt relié aux informations circulant sur les réseaux sociaux numériques, les étudiant·es considèrent que, dans les grands médias, la ligne éditoriale, « synonyme de pressions », « façonne » les informations transmises. Sur les réseaux sociaux, certes, « tout est mélangé », mais l’information leur paraît « moins censurée », donnant un « accès plus immédiat et cru au réel ».

    59A été cité à titre d’exemple le traitement médiatique du mouvement social des Gilets jaunes : les étudiant·es considèrent majoritairement que les violences policières ont été révélées grâce aux témoignages sur les réseaux sociaux numériques ; « le peuple » aurait fait pression sur les grands médias jusqu’à ce que ceux-ci s’emparent du sujet. D’une certaine manière, l’objectif de l’éducation aux médias et à l’information formulé par Jacques Piette dans les années 199019 semble atteint : en effet, les étudiant·es ont désormais démystifié le rôle des médias comme « fenêtres sur le monde » ou « miroirs » de l’actualité. Considérant tout contenu journalistique comme une « construction médiatique », certain·es cherchent alors une planche de salut sur les réseaux sociaux numériques qui leur semblent plus accueillants envers une parole citoyenne non filtrée ; d’autres s’inscrivent dans une posture contre-hégémonique et rejettent l’industrie médiatique dans son ensemble ; d’autres enfin se tournent vers des médias alternatifs pure players comme Médiapart ou Brut, qui leur semblent moins soumis aux logiques capitalistiques.

    60Le groupe de discussion à l’université Paris 8 était composé de 39 étudiant·es inscrit·es en troisième année de Licence à l’UFR « Culture et communication ». Cinq étudiant·es étaient d’origine étrangère (Russie, Burkina Faso, Algérie). L’expérimentation s’est déroulée dans le cadre du cours « Sémiologie de la communication », obligatoire pour la validation du diplôme. En raison du grand nombre de participant·es, nous avons, au bout de trois séances introductives à la sémiotique, séparé le groupe en deux pour créer des conditions plus propices aux débats. Les étudiant·es étaient donc familiarisé·es avec le vocabulaire et les outils de la sémiotique des interfaces20 et les spécificités de la sémiotique sociale.

    61Après une première discussion, qui, à partir des réponses à un bref questionnaire sur les pratiques informationnelles, a permis de confirmer le rôle important des réseaux sociaux numériques dans l’accès à l’actualité, ainsi que la connaissance (du moins théorique) du journal, nous avons invité les participant·es à identifier, dans un bref écrit individuel, les grandes unités éditoriales composant le site web de Libération. Les résultats de cette première analyse ont été mis en perspective et discutés.

    Groupe 1Étape 1Étape 2Étape 3Étape 4
    39 étudiant·es en licence 3 « Culture et communication », moyenne d’âge de 20 ans. 17 hommes, 22 femmes. 1 étudiante russe, 2 étudiantes algériennes, 2 étudiants du Burkina Faso. Nationalité française pour les autres étudiant·es.Explicitation du cadre de l’atelier. Recueil d’informations sur les pratiques informationnelles, mise en perspective des résultats.Recueil des représentations de Libération. Recueil de premières réactions face au site. Présentation des concepts et outils d’analyse de sites web (voir plus haut).Identification des principales unités éditoriales du site. Première formulation d’hypothèses interprétatives. Entre les étapes 3 et 4 : synthèse des écrits par les enseignantes autour de 5 principales hypothèses. Mise à disposition des hypothèses.Production d’un écrit individuel revenant sur les hypothèses interprétatives en mettant le focus sur le rôle des filtres. Choix raisonné d’une hypothèse interprétative, et auto-analyse approfondie des filtres interprétatifs personnels.

    62Le « patchwork » composé d’images et de titres couvrant toute la partie gauche du site figure parmi les unités les plus mentionnées, et se trouve associé par certains à des jeux comme Tetris. L’absence de menu permanent est interprétée comme une stratégie amenant potentiellement à scroller sur le site au lieu d’aller droit au but. La taille réduite du logo historique de Libération est également relevée comme un trait saillant. La forte présence de publicités, dont certaines se trouvent personnalisées grâce aux cookies, fait penser aux posts publicitaires sur Facebook. Le « fil d’actualité » présentant les infos « en direct », « en flux », par ordre chronologique, est également repéré comme une composante importante de la « une », et considéré comme une référence flagrante aux réseaux sociaux numériques ; la cadence du défilement sur ce fil, qui oblige les journalistes à un travail de veille permanente, est mentionnée. La longue « hit-liste » du Top 100 reflète, pour une partie des participant·es, un choix de la rédaction, alors qu’une autre partie l’associe plutôt à un choix des lecteur·rices. Elle évoquerait les classements de films, de chansons ou autres produits culturels mis en avant sur les plateformes commerciales.

    63Une fois ce repérage effectué, il s’agissait de développer, par écrit, une première hypothèse interprétative de la « une » du site. Nous avons ensuite synthétisé ces écrits en les regroupant en trois hypothèses principales – document mis à disposition des étudiant·es en vue de réaliser une interprétation finale. Pour cette dernière étape, nous avons invité les participant·es à mettre le focus sur l’analyse des filtres interprétatifs en choisissant d’abord l’hypothèse qui leur paraissait la plus convaincante, puis à réfléchir aux motivations de ce choix.

    64Les résultats de notre expérimentation ont révélé des divergences de point de vue profondes entre celles et ceux qui considèrent que l’énonciation éditoriale du site de Libération trahit définitivement les valeurs de gauche, et celles et ceux qui, au contraire, trouvent que le site les reflète.

    Hypothèses et filtres interprétatifs

    Valeurs de gauche déçues et média-scepticisme

    65Pour environ la moitié des étudiant·es ayant participé à l’expérimentation en Licence 3, le design du site web de Libération « n’est pas en adéquation avec les valeurs historiques du journal », et illustre une trahison plus générale des valeurs de gauche par la classe politique et les médias français.

    66Le « fil d’actualité » est interprété comme le reflet d’une « course permanente au scoop » : la volonté d’être le premier à relayer une information primerait sur l’idée de pertinence ou de véracité. La longue « hit-liste » ferait penser aux plateformes commerciales de divertissement promouvant par exemple « le top 100 des plus beaux films de Noël ». L’unité éditoriale est interprétée comme un ranking établi à partir des clics effectués par les lecteur·rices, qui montrerait que c’est « l’internaute qui contrôle le classement de l’information et que le journaliste s’y soumet » ou encore une « négation du travail journalistique au profit des sujets plébiscités », prouvant que « Libération souhaite désormais être apprécié plutôt qu’être respecté ». Par ailleurs, en classant ainsi les articles, la « hit-liste » hiérarchiserait également les journalistes : pour une participante, certains articles apparaissent tout en haut du classement non pas parce qu’ils sont excellents, mais parce qu’ils ont retenu l’attention de la majorité ; elle pense que ce classement a une influence sur le statut du journaliste au sein de la rédaction – selon une logique de compétition qu’elle considère comme « typiquement libérale ».

    67Le « patchwork » couvrant une grande partie de la « une » est interprété comme une unité éditoriale forçant la·le lecteur·rice à regarder ce qu'il ou elle n’a pas envie de voir, au lieu de l’aider à aller droit au but : « J’ai dû scroller un long moment… La·le lecteur·rice est obligé·e de regarder. » Comme dans une boutique, ce passage obligé dans les rayons servirait à présenter la « marchandise » disponible, inciterait à « consommer » : « Je rentre pour acheter un truc et je ressors avec plein d’autres choses que je n’étais pas forcément allé voir. » La présentation par briques, à l'apparence peu hiérarchisée, donnerait en outre l’impression que « toutes les informations se valent », traduisant une « massification de l’info ». Libération essaierait certes de satisfaire le plus grand nombre, mais, fait remarquer une participante, « en russe, il y a une expression qui veut dire “si tu vas essayer d’attraper 2 lapins en même temps, t’en auras aucun des deux” ».

    68Comme sur Facebook ou Instagram, le patchwork inciterait au scroll rapide – autant de références aux réseaux sociaux qui participeraient à la perte d’identité du journal : « C’est triste de ne pas vouloir mettre en avant ce qui rend ce journal différent des réseaux sociaux numériques », regrette un participant. Les idées d’immédiateté et de massification associées au « fil d’actualité » et au « patchwork » sont interprétées comme un tribut payé au système politique actuel : « Cette idée de production de masse, de concurrence de l’information est la principale caractéristique du capitalisme. »

    69Si, pour quelques participant·es, le design du site de Libération traduit une perte d’identité sans mettre en question la ligne éditoriale du journal, la crise de confiance chez d’autres est bien plus profonde. « J’éprouve une certaine méfiance envers les médias qui doit être générationnelle », présume un participant. Certain·es l’expliquent par leur expérience du système médiatique dans d’autres pays, citant par exemple la mainmise du gouvernement algérien sur les médias. D’autres relatent des expériences professionnelles pour pointer la domination marchande que le système capitaliste exercerait sur la presse : dans un département « relations presse », une participante a assisté à plusieurs démissions de journalistes dues à l’impératif de rentabilité.

    70Pour une participante, ce sont ses études en communication qui ont impulsé cette prise de conscience : « Plus j’avance dans mes études, plus je développe un esprit critique concernant les médias de par le fait qu’ils sont, sur le territoire français, gérés en totalité ou en quasi-totalité par de grands groupes capitalistes ». La prédominance des unités éditoriales comme le « patchwork » et le « fil d’actualité » est considérée comme une matérialisation évidente de cette domination. D’autres participant·es puisent encore plus loin dans leur biographie pour sonder le rôle que joue, dans leur regard, l’appartenance à des classes sociales « non privilégiées », « modestes ». Pour deux participantes, leur milieu les rapproche, « en principe », des idées de gauche. Elles ont observé leurs proches lire « des médias de gauche comme Libération », mus par la conviction que ces journaux étaient engagés dans une lutte contre le racisme, l’antisémitisme, et pour la défense des classes populaires. Or, l’une d’elles observe que « ce genre de média s’éloigne de plus en plus de ses principes politiques et sociaux », d’une part en cédant aux logiques marchandes, d’autre part en traitant de façon trop biaisée des questions comme le rapport entre féminisme et religion : « Des commentaires inopportuns y sont présents, ce que je peux percevoir parce que je suis une femme engagée et pratiquante ».

    71Une autre participante exprime sa déception face à un journal censé être « de gauche », mais qui, dans les faits, s’inscrirait très peu dans les convictions anticapitalistes auxquelles elle adhère. Pour cette étudiante qui se dit « de gauche et militante », ce n’est pas seulement l’énonciation éditoriale du site web qui traduit la domination des enjeux marchands ; le journal Libération dans son ensemble, de par le choix des sujets et le traitement des informations, trahit ses valeurs de gauche. « Je suis donc très critique vis-à-vis du site et du journal Liberation.fr avec lequel je suis pourtant supposée partager mes valeurs », conclut-elle. Une étudiante relève pourtant des contradictions dans sa posture de militante anticapitaliste et le fait d’être « accro aux réseaux sociaux », pour défendre ensuite avec verve une presse qui, au lieu d’imiter de façon malencontreuse les réseaux sociaux numériques, se positionne comme indépendante.

    72Semble ainsi s’exprimer dans ces points de vue la déception profonde d’une génération qui se définit comme étant de gauche, mais qui n’arrive plus à s’identifier aux porte-parole d’une gauche socialiste considérée comme « vendue au système ».

    Hypothèse interprétativeLe design du site web de Libération n’est pas en adéquation avec les valeurs historiquement revendiquées par le journal, voire serait l’illustration de la trahison des valeurs de gauche par la classe politique et les médias.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantes« Fil d’actualité » comme reflet d’une course permanente au scoop ; « hit-liste » comme synonyme de divertissement associé aux plateformes commerciales et à la compétition ; « patchwork » comme incitation à la consommation.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : vécu professionnel décevant dans le secteur médiatique ; Savoirs culturels : expérience du système médiatique dans d’autres pays ; Habitudes de pensée : média-scepticisme ; perte de confiance dans la gauche socialiste « laïque » ; anticapitalisme militant.

    Adhésion à l’idéal socialiste en dépit de certains signes

    73Pour une autre partie de ce groupe, le site web de Libération traduit, au contraire, des valeurs de gauche traditionnelles. La couleur rouge est considérée comme prédominante et se trouve associée au « sang versé pour la libération du peuple français », au « mouvement ouvrier », aux « luttes sociales » : « Il est difficile de ne pas y voir une sorte de drapeau levé, dans toutes les nuances de rouge, face aux étendards de l’extrême droite. » Alors que la place et la taille du logo de Libération paraissent bien trop discrètes aux étudiant·es qui voient dans le site une trahison des valeurs historiques du journal, d’autres considèrent que le logo, « marqué du rouge, symbole de la gauche révolutionnaire », est au contraire « mis en avant pour cadrer l’actualité ». La couleur rouge mettrait en avant des contenus comme la grève contre la réforme des retraites, et refléterait une démarche « résistante » : « Les infos relayées ne sont pas générales et mettent l’accent sur l’aspect social », « tous ces éléments correspondent parfaitement à l’éthique et la mémoire sociale initialement proposées par le journal ». Pour une participante, le site prend donc « parti pour les citoyens et incite à la formation d’un regard critique sur l’actualité ».

    74La perception des unités éditoriales comme la « hit-liste » ou le « patchwork » est très différente de celle des étudiant·es adhérant à un anticapitalisme plus militant qui les envisageaient comme représentatives d’une logique de compétition et de marchandisation. Pour une participante, la « hit-liste » présente le résultat d’une « mini-élection démocratique ; le peuple décide ce qui l’intéresse ». La couleur rouge appliquée aux premières entrées du Top 100 est interprétée comme une volonté de rattacher ces entrées aux « valeurs socialistes. » L’étudiante fait remarquer que, sur ce site, les tribunes sont par ailleurs traitées comme des articles classiques et peuvent donc faire partie du « Top 100 », alors que le Figaro réserve aux tribunes une rubrique à part : « On voit une logique de gauche dans ce fonctionnement ». Une autre participante renchérit en avançant que la « hit-liste » inviterait par ailleurs à un questionnement sur soi, ce « qui est important ou pas pour ma personne » face aux choix des autres.

    75Le « patchwork », loin d’incarner des objectifs marchands en incitant les lecteur·rices à la consommation impulsive d’infos tous azimuts, refléterait une volonté égalitariste, favorisant le choix individuel au lieu d’imposer une hiérarchisation de manière autoritaire. Pour certain·es, il a comme fonction de représenter la réalité du monde, « comme si le design du site disait “regardez le chaos de l’actualité actuelle” ». Le « manque d’organisation » dans cette partie du site n’est pas ressenti comme dérangeant parce qu’il illustre, selon certain·es, « l’image et les valeurs du journal », « le côté négligence du paraitre pour mettre l’accent sur le fond, la cause ».

    76La connaissance de l’ancrage historique du journal Libération participe, selon les étudiant·es, de façon évidente à l’orientation de leur regard : « J’ai une connaissance de l’histoire du journal Libération et de son rôle en France. Je sais donc que le degré historique d’engagement socialiste du magazine est fort. » D’autres citent leur attachement personnel au journal : les articles se caractériseraient par une liberté de ton qui se refléterait dans l’énonciation éditoriale du site, et dont ils et elles se sentent proches. Un participant se présente comme « de gauche », et affirme consulter régulièrement Libération lorsqu’il veut s’informer sur un sujet d’actualité : « J’y trouve souvent des conclusions avec lesquelles je suis en accord et qui correspondent à ma vision du monde. » Convaincu que « Libération est de son côté », il se montre néanmoins conscient que sa vision positive du journal l’empêche peut-être de percevoir certaines stratégies énonciatives relevant du registre mercantile : « Il est possible qu’elles ne m’interpellent pas en raison de mes idées déjà installées. »

    77Même si le design de certaines unités éditoriales pourrait dans certains cas être reconnu comme conflictuel avec les valeurs de la gauche, ces lecteur·rices fidèles préfèrent les interpréter comme des défis lancés à l’esprit critique. La perception de la « hit-liste » comme « une mini-élection sur ce qui intéresse le peuple », du « patchwork » comme refus d’une hiérarchisation autoritaire des contenus, révèle une confiance assez intacte dans les porte-parole historiques du socialisme à la française.

    Hypothèse interprétativeLe site web de Libération traduit les valeurs de gauche, par sa forme et par ses contenus.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantes« Hit-liste » comme résultat d’une « mini-élection démocratique » ; « patchwork » comme reflet d’une volonté égalitariste ; « couleur rouge » comme symbole de la gauche révolutionnaire ; « contenus » perçus comme correspondant à l’éthique et à la mémoire sociale du journal.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance de l’ancrage historique du journal ; Habitudes de pensée : adhésion aux valeurs de gauche associées au journal ; confiance dans les porte-parole historiques du socialisme.

    Évaporation du politique, adhésion aux logiques concurrentielles

    78Pour les un·es, l’énonciation éditoriale du site de Libération incarne la trahison ultime des valeurs de gauche au profit du capital. Pour d’autres, les mêmes unités éditoriales reflètent, au contraire, l’ancrage dans des valeurs démocratiques et antiautoritaires associées à la gauche. Pour un dernier groupe, enfin, le design du site n’exclut nullement l’inscription du journal dans des valeurs de gauche, mais est l’illustration que le journal vit avec son temps.

    79Les unités éditoriales comme la « hit-liste », le « fil d’actualité » ou le « patchwork » sont interprétées comme des contraintes liées aux règles du webmarketing. La coprésence d’un menu « burger » et du « patchwork » traduirait une stratégie d’optimisation, « pour répondre aux attentes de tous afin que chacun puisse s’y retrouver ». Le « fil d’actualité » et le « patchwork » sont reconnus comme des références explicites aux réseaux sociaux numériques, « afin de rendre la plateforme accessible et compréhensible pour tous, et surtout pour les jeunes ». Selon un participant, ce sont les réseaux sociaux qui façonnent les normes d’attente du jeune public, et il lui paraît « important de suivre le même schéma ergonomique afin de rendre la navigation optimale, facile ».

    80La « hit-liste » proposerait certes un classement des articles, et traduirait des logiques de compétition ; néanmoins, il s’agirait d’un élément « très bien organisé, avec des couleurs chaudes en cohérence avec l’actualité chaude, qui montre que le journal est au cœur de l’actu ». Dans son ensemble, le site serait pensé en fonction des besoins des lecteur·rices, offrant « un maximum d’information dès le haut de la page », « vraiment orienté pour le grand public ».

    81Plusieurs étudiant·es adhérant à l’idée que l’adaptation de la presse aux règles du webmarketing constitue une nécessité se réclament d’une position expert·e en communication numérique : « Selon moi, dans une ère où l’information est omniprésente, les médias de ce type n’ont d’autre choix que de fonctionner de cette façon ; je pense que ces choix ne relèvent pas d’un système de valeurs mais bien d’une obligation concurrentielle. » L’obligation concurrentielle n’est donc pas associée à un système de valeurs, mais posée comme un allant de soi.

    82Certain·es de ces participant·es soulignent que le site de Libération a, comme tous les autres sites de presse en ligne, recours à un content management system qui impose ses contraintes de présentation, sans pour autant exercer une influence profonde sur les valeurs défendues. Alors que pour d’autres étudiant·es, le design constitue l’« essence même de l’information »21, ces participant·es adhèrent à la logique d’une séparation entre forme et contenu. Pour un étudiant, « Libération.fr est un site comme un autre » ; il servirait principalement à mettre en valeur l’actualité et agirait comme une coquille sans importance particulière. Certain·es vont jusqu’à parler d’une énonciation éditoriale « neutre », tout en supposant que cette perception s’ancre dans une absence de convictions politiques tranchées : « Je ne soutiens aucun parti politique en particulier, je suis tout à fait neutre ; c’est donc surtout pour cette raison […] que je lis ce site comme un site commun à tous les autres, et qui cherche juste à informer au maximum sa·son lecteur·rice sur les faits d’actualité, sans l’influencer. » En affirmant que « les journaux sont de moins en moins politisés, car les personnes sont plus intéressées par l’information en elle-même plutôt que son traitement », une étudiante exprime une « évaporation du politique »22 qui caractérise aussi les discours d’accompagnement des grandes plateformes industrielles comme Facebook.

    83Quelques participant·es le formulent ouvertement : pour elles et eux, « logique marchande et socialisme ne sont pas deux opposés et peuvent même être liés ». Certes, Libération « utilise des procédés favorisant la consommation d’articles », que ce soit par la valorisation de l’immédiateté sur le fil d’actualité, ou par la logique du scroll dans le « patchwork », mais ce tribut aux stratégies marchandes ne changerait rien par rapport à l’identité du journal : « Il me semblerait fou de dire qu’un gauchiste n’est pas de gauche parce qu’il porte des chaussures de la marque Nike. »

    Hypothèse interprétativeL’adaptation de la presse aux règles du webmarketing est une nécessité. La grammaire de production marchande du site n’exclut pas l’inscription du journal dans des valeurs de gauche.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantes« Hit-liste » comme concession nécessaire aux règles du webmarketing ; « patchwork » comme stratégie d’optimisation pour répondre aux attentes.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : expertise en communication numérique ; Habitudes de pensée : absence de convictions politiques tranchées ; logiques concurrentielles acceptées comme un allant-de-soi.

    Groupe d’étudiant·es de Master 2 MEEF documentation, Inspé de Lorraine (2019)

    84Le deuxième groupe avec lequel nous avons travaillé sur le site web de Libération était constitué d’enseignant·es stagiaires de l’Inspé de Lorraine se destinant au métier de professeur·e documentaliste. Le groupe était formé de 12 étudiant·es de nationalité française (1 homme, 11 femmes), dont la moyenne d’âge était de 24 ans. L’atelier de co-interprétation a eu lieu dans le cadre du cours de Master 2 MEEF documentation, d’une durée de 12 heures, intitulé « Culture informationnelle ». Les séances se sont déroulées en présentiel sur le campus Arts et Lettres de Nancy sur les mois de septembre et octobre 2019, et se sont réparties en 4 ateliers de 3 heures chacun. Les participant·es ayant obtenu pour la plupart leur CAPES en documentation étaient en première année de stage dans un établissement scolaire du second degré de l’académie de Nancy-Metz. Le cours visait à les préparer à l’exercice du métier de professeur·e documentaliste, en les formant à la conception de scénarios pédagogiques destinés à enrichir les compétences informationnelles de leurs élèves.

    85L’éducation aux médias et à l’information est au cœur du métier de professeur·e documentaliste, qui prend en compte dans ses enseignements l’évolution des pratiques informationnelles des élèves et les aide à acquérir une « culture critique » des médias. Cette « éducation à » s’avère cependant de plus en plus compliquée à mettre en œuvre en raison de la défiance grandissante des jeunes envers les médias institutionnalisés, que nous avons pu vérifier chez les étudiant·es de Paris 8 : évolution qui nécessite de renouveler les approches didactiques afin de tenir compte du rôle joué par les réseaux sociaux numériques dans le processus de réception informationnelle ainsi que la propension éventuelle à adhérer aux thèses complotistes23. Dans ce cadre, il nous a semblé pertinent de proposer aux professeur·es documentalistes en formation de travailler sur l’acquisition d’outils d’analyse sémiotique des interfaces de sites de presse, tout en une méthodologie prenant en compte la diversité des points de vue possibles sur une production culturelle. Ainsi que l’écrit danna boyd, « plutôt que de penser à l’intention des productions » analysée par le biais des stratégies énonciatives encodées dans un site de presse, il s’agit d’analyser aussi « les contradictions des interprétations »24 et de comprendre « pourquoi les gens interprètent différemment un même contenu ».

    Groupe 2 Étape 1 Étape 2 Étape 3Étape 4
    12 étudiant·es en Master 2 MEEF, documentation, moyenne d’âge de 24 ans. 11 femmes, 1 homme, de nationalité française. Région lorraine (Nancy).Explicitation du cadre de l’atelier de co-interprétation. Introduction à la sémiotique des interfaces (voir présentation plus haut).Recueil d’informations sur les pratiques informationnelles. Mise en perspective des résultats. Recueil des représentations sur le quotidien Libération et des premières réactions face au site de presse en ligne liberation.fr. Identification individuelle des principales unités éditoriales du site. Première formulation d’hypothèses interprétatives argumentées. Entre les étapes 3 et 4 : synthèse des écrits par l’enseignante, autour de principales hypothèses. Mise à disposition des hypothèses, qui sont ensuite soumises à la discussion en séance 4.Production d’un écrit individuel revenant sur les hypothèses interprétatives en mettant le focus sur le rôle des filtres interprétatifs. Choix raisonné d’une hypothèse interprétative, et auto-analyse approfondie des filtres. Écriture par binôme d’un scénario pédagogique mettant en œuvre certaines briques de la méthodologie. Présentation lors de la dernière séance.

    Enquête en amont sur les pratiques informationnelles

    86Lors de la première séance, nous avons effectué un sondage auprès des participant·es afin de mieux cerner leurs pratiques informationnelles : 8 disent s’informer principalement via les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, Discover de Snapchat), 6 via la télévision (Télématin, Le Quotidien), 5 via les journaux en ligne (Est républicain, 20 minutes, Libération, Le Monde), 4 via la Radio (France Inter, France Culture, France Info), 2 via la presse papier, et 2 via les pairs. Tous et toutes les étudiant·es sont abonné·es à des services de notification sur leur téléphone portable. Une question du sondage a permis de recueillir les représentations du journal Libération avant que le site en ligne soit étudié. 6 étudiant·es l’ont identifié comme un journal politisé, à gauche, et 3 comme un média national. Une seule étudiante se déclare lectrice régulière, à la fois en ligne et papier : elle apprécie la place donnée à l’image par le journal, les titres décalés des rubriques, et la page portrait. Les autres étudiants disent le lire de manière très occasionnelle, ou l’avoir connu à travers des processus de socialisation familiale (« Mes parents le lisaient ») ou universitaire (« Un professeur en études culturelles a fait un cours dessus »). Nombreux sont celles et ceux qui ne l’ont jamais lu sous sa version papier, ou alors parcouru très rapidement dans sa version en ligne : « C’est un grand journal quotidien français fondé par Sartre, je ne l’ai jamais lu en papier, mais le lis de temps à autre sur smartphone et ordinateur. »

    Hypothèses et filtres interprétatifs

    Habitus de journaliste et de documentaliste face aux pratiques des réseaux sociaux numériques

    87Sous l’impulsion d’une étudiante, lectrice régulière du journal sous sa forme papier, la discussion s’engage d’abord sur la manière dont le design du site oriente ou non vers une ligne éditoriale de gauche. Deux participantes associent la couleur rouge au socialisme, au communisme, et plus largement à la gauche : « Je note l’importance des choix de couleurs utilisées, la couleur rouge associée au socialisme et au communisme, est une couleur qui attire beaucoup le regard » ; « La page ne me fait pas penser à un journal de “gauche”, à part la couleur rouge (traditionnellement, le rouge est la couleur de la gauche et notamment du communisme et du socialisme). Cette couleur rouge est plutôt liée au logo Libération dont le rouge est dominant. » En revanche, une étudiante s’interroge sur la taille du logo qui lui semble minimisée sur la « une » numérique : « La discussion sur le logo Libération en lui-même m’a interpellée, nous n’avons pas répondu à cette question : est-ce volontaire de leur part de minimiser la taille de ce qui permet d’identifier l’auteur·rice ou en tout cas la source support de l’information ? À une époque où les médias sont décriés, conspués, il est intéressant de comprendre d’où vient la pression conduisant à cela. »

    88Un questionnement est donc soulevé quant à savoir si la faible visibilité du logo sur le site est consciemment ou non pensée par les concepteur·rices, afin de masquer l’appartenance politique du journal. Cette question semble revêtir plus d’importance pour les personnes habituées à lire le journal Libération et ressentant une forme d’attachement pour son identité éditoriale. D’après l’étudiante qui a impulsé cette discussion, jouent cependant ici moins des convictions politiques de gauche qu’un habitus professionnel d’ancienne journaliste, qui la rend particulièrement sensible à l’identité politique ou éditoriale de tout journal et lui donne le sentiment d’une perte d’âme dans cette version numérique. Cette interprétation de Libération en ligne comme d’un journal cherchant à renier ou effacer son identité politique est mise en relation avec une stratégie d’attraction de nouveaux publics, plus jeunes, qui ne connaissent pas forcément le passé et l’histoire du journal Libération, mais qui ont pris l’habitude de s’informer sur les réseaux sociaux numériques : « La discussion m’a permis de prendre conscience de la force constante exercée sur les médias traditionnels par les réseaux sociaux. » Très vite, la discussion porte sur l’hypothèse d’une hybridation entre un site de presse en ligne et des unités éditoriales calquées sur les réseaux sociaux numériques.

    89Une grande partie des étudiant·es a l’habitude de s’informer sur les réseaux sociaux numériques, même si leur habitus professionnel de futur·es professeur·es documentalistes peut se trouver en contradiction avec ces pratiques parfois décriées dans le cadre scolaire. Cette tension se reflète dans leur lecture de la « une » de Libération : elles·ils expliquent avoir été influencé·es dans leur analyse par leurs propres pratiques informationnelles, qui les conduisent à identifier rapidement dans le design des formes familières, banales, de l’interface de Facebook. Pour une participante, le scroll à l’infini sur la page d’accueil fait référence à la gestuelle de lecture du « fil d’actualité » : « Ce qui a pu influencer mon analyse de la page d’accueil est mon utilisation importante des réseaux sociaux (je pense que j’y passe au moins 2 heures par jour). J’ai remarqué directement que les informations étaient disposées à l’image du mur de Facebook. » D’autres participantes font également le lien entre la « hit-liste » appelée « Top 100 » par Libération et le fil d’actualité de certains réseaux sociaux : « Sur le côté, il est possible de lire un fil d’actualité avec des personnes qui s’adressent directement aux lecteurs. Cela me fait penser à Twitter. Étrange. »

    90Ce constat inquiète l'ancienne journaliste, qui explique que Libération tente par là même de construire « un site en cohérence avec son temps, celui du tout de suite », affichant la crainte que la qualité du journal soit amoindrie par la recherche d’immédiateté. Un élément la rassure néanmoins : « Je remarque que le Top 100 comporte de nombreux articles de la rubrique Check News, tout espoir n’est donc pas vain et la culture de l’incertitude (et du doute raisonné) a toute sa place dans nos formations ! », mobilisant ici de nouveau un habitus professionnel lié à son parcours de professeure documentaliste enseignant aux élèves la fiabilité des sources d’information.

    Hypothèse interprétativeLibération subit la pression de modèles calqués sur les réseaux sociaux, ce qui conduit à une dépolitisation du journal en ligne pour attirer de nouveaux publics.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantesLogo de taille réduite, reflet d’une dépolitisation ; scroll à l’infini qui ressemble à celui de Facebook ; importance donnée à l’image, comme sur Snapchat et Instagram ; « hit-liste » rappelant le fil d’actualité de Twitter.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : attachement ou connaissance du journal Libération en tant que lecteur·rice ; connaissance des réseaux sociaux numériques ; Habitudes de pensée : habitus professionnel de documentaliste ou de journaliste.

    Une « génération smartphone » décomplexée mais déjà en décalage

    91Un groupe d’étudiantes en voyant le site en ligne affirment avoir eu l’impression d’être submergées par l’abondance d’information, et de se retrouver face à un site fourre-tout : « Je trouve qu’il y avait énormément d’informations, voire trop, ce qui faisait que j’étais perdue. » Une participante parle d’un « fouillis indigeste, agressif pour les yeux » et attribue son ressenti à ses habitudes de lecture informationnelles sur smartphone : « Je pense que cela vient du fait que je consomme les sites internet sur mon téléphone, et assez rarement sur un ordinateur. Cette impression correspond finalement à mes habitudes de consommation. Sur l’ordinateur je me suis sentie envahie par les différentes rubriques, ne sachant pas où poser mes yeux. »

    92Plusieurs étudiantes ont la même analyse : leurs pratiques informationnelles ne les auraient pas habituées à identifier les différents éléments d’un site de presse en ligne sur l’écran de l’ordinateur, ce qui leur donne le sentiment d’être noyées sous l’information. Pour une participante qui se dit non-lectrice de presse en ligne et qui consulte l’information sur la télévision ou sur des sites spécialisés qu’elle connaît bien, « ces modes d’affichages ne “parlent” pas forcément. D’une part, mes pratiques informationnelles ne sont en effet pas tournées vers les médias de presse en ligne, je préfère notamment regarder certains types de programmes télévisés pour m’informer. D’autre part, je consulte essentiellement des informations, des articles qui m’intéressent et ne vais pas forcément rechercher au-delà (sur certains sites par exemple). »

    93Une autre participante explique que son habitude à aller chercher l’information sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter la conduit à considérer la « une » de Libération comme une seule grande unité éditoriale, un « fil d’actualité » qu’elle a descendu avant même de regarder quels étaient les autres éléments composant la page : « J’ai fait la comparaison avec l’obtention d’informations sur les réseaux sociaux. Sachant que je consulte très souvent Facebook et Twitter, je trouvais que l’information était plus simple à obtenir car elle est directe, alors que lorsque je me rends sur une page de journal en ligne, je perds parfois plus de temps à trouver l’information souhaitée. De plus, j’avais tendance à descendre rapidement en bas de la page pour avoir une vision globale, ce qui fait que je n’ai pas forcément vu tous les éléments de la page web. »

    94On constate dans ces propos combien les pratiques de consommation forgées sur les réseaux sociaux et des lectures « simplifiées » de l’information sur smartphone peuvent modifier la perception d’un journal en ligne. Ainsi que nous l’avons évoqué dans l’introduction, les filtres interprétatifs ne sont pas « idéologiquement imperméables » aux contextes de production ; ils se transforment progressivement au contact de la matérialité des interfaces, au fur et à mesure que certaines pratiques de réception se banalisent et se normalisent. L’expérimentation montre combien l’influence grandissante de la fréquentation des réseaux sociaux influe sur la perception et l’interprétation des unités éditoriales de la page d’accueil du journal. Une participante met pourtant en doute l’intérêt d’importer les pratiques de lecture forgées par les réseaux sociaux numériques dans le cas d’un journal d’information en ligne : « Je comprends que le site Libération ait choisi le scroll infini pour garder au maximum l’attention de l’utilisateur et générer toujours de nouvelles actualités, mais je ne suis pas sûre que cela soit utile ni que l’utilisateur va réellement continuer à scroller indéfiniment… cela fait tout de même beaucoup d’informations ! »

    95In fine, pour ce groupe d’étudiantes, le site paraît complexe dans la mesure où leurs habitudes informationnelles se sont forgées au contact des conventions graphiques et gestuelles des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram) reposant essentiellement sur un long fil descendant, une unité centrale d’information (le fil d’actualité). Se manifeste ici le filtre interprétatif d’une génération qui revendique sans complexe l’utilisation des réseaux sociaux numériques sur smartphone, et qui est peu lectrice de journaux en ligne. Néanmoins, ces futur·es professeur·es n’utilisent pas les mêmes réseaux sociaux que leurs élèves, et se disent peu habitué·es au mode « patchwork » que l’on retrouve sur les plus récents médias visuels comme la rubrique Discovery de Snapchat ou le site Konbini.

    Hypothèse interprétativeLiberation.fr est un site fourre-tout qui ne hiérarchise pas ses informations et fait donc penser aux réseaux sociaux numériques.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantesScroll infini qui donne l’impression d’un déversoir d’informations ; « hit-liste » inspirant l’idée d’un état d’urgence permanent.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance et pratique des réseaux sociaux numériques ; Habitudes de pensée : regard décomplexé sur le rôle des réseaux sociaux numériques et des smartphones dans la consultation de l’actualité quotidienne, mais néanmoins décalage avec les habitudes informationnelles des élèves.

    Évaporation du politique et préférence régionale

    96Contrairement à certain·es étudiant·es en communication à Paris 8, peu d’étudiant·es dans ce groupe affichent leurs orientations politiques ou expriment l’idée que celles-ci puissent être en adhésion ou en contradiction avec celle du journal Libération, hormis une ancienne journaliste lectrice du journal. Au contraire, la plupart revendiquent une lecture des médias non politisée, s’affichant comme un public « apolitique ». L’habitus professionnel de futur·es professeur·es documentalistes participe de cette neutralisation de la pensée politique dans la mesure où les opinions personnelles sont censées rester en dehors de la salle de classe.

    97Beaucoup de participant·es disent ainsi avoir ressenti un certain désintérêt envers le site de Libération en raison du fait que celui-ci exprime trop fortement ses convictions de gauche. Ces remarques ont émergé au moment où la couleur rouge a été évoquée comme symbole des valeurs de gauche, et quand a été remarquée la forte présence d’articles en lien avec des thématiques politiques et écologiques. Ainsi, une participante explique à propos de la couleur rouge qu’elle ne l’avait pas « vue » du simple fait qu’elle-même n’a pas de couleur politique : « Le fait que la couleur rouge puisse être vectrice des idéologies de gauche ne m’avait pas frappée. Sans doute parce que je ne suis d’aucune couleur politique. » Une autre participante conscientise la forte présence d’articles politiques une fois que le groupe l’a exprimée, tout en disant n’avoir pas jugé intéressant d’expliciter cela dans ses écrits personnels : « Quelqu’un a également fait remarquer qu’il y a beaucoup d’articles politiques sur la page, et que cela ne le passionne pas trop. Je l’avais remarqué également, sans le noter dans mes observations, mais il est vrai que je n’ai pas vraiment l’habitude de lire régulièrement des articles traitant de politique, d’où le fait que je ne suis pas une lectrice régulière de Libération. »

    98Les pratiques de lecture de journaux lorrains régionaux ou locaux jouent aussi un rôle que certain·es parviennent à conscientiser : « Il faut savoir que je ne suis pas une personne qui a grandi avec des parents qui lisaient la presse. En effet, le seul journal que nous avions était L’Est Républicain du dimanche que mes grands-parents prenaient quand ils revenaient de la messe. Donc, pour moi, et pendant longtemps, le journal se résumait à la page jeux et aux différents carnets du week-end. Je suppose que c’est de là que vient ma non-affinité des journaux nationaux, tout simplement parce qu’ils ne parlaient pas de quelque chose ou de quelqu’un que je connaissais. […] Toujours est-il que je préfèrerais lire un article sur la fête à la citrouille qui se déroule dans un petit village de Meuse à côté du mien (ou le mariage d’une ancienne camarade de lycée) plutôt qu’un article sur les magouilles politiques et autres sujets à la mode. »

    99Nombreuses sont celles qui expliquent que le ton « politique » du journal ne joue pas en faveur d’une appréciation positive : « Cependant, j’ai pu constater que mon manque d’intérêt pour ce type de journal vient du fait que je ne suis pas très friande d’articles sur le thème de la politique. La page d’accueil de ce journal en comprenant beaucoup, je ne suis pas tentée de m’attarder », « J’ai l’impression que de nombreux articles sont politiques, et cela ne me passionne pas. Pour être honnête avec vous, je ne lis quasiment jamais ce genre d’articles. »

    Hypothèse interprétativeLibération prône de manière trop ouverte des idées politiques de gauche.
    Unités éditoriales retenues comme signifiantesCouleurs comme marqueurs d’une politisation forte : le vert (écologie), le rouge (vecteur des idéologies de gauche ; couleur de Libération) ; « contenus » associés à une teneur « politique » ; thématiques nationales, non locales.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance de la ligne éditoriale du journal ; Habitudes de pensée : absence affirmée de conviction politique ; socialisation familiale ; régionalisme.

    Conclusion

    100Libération, dans sa version papier, est un journal que nous, organisatrices de ces deux ateliers de co-interprétation, connaissons bien et auquel nous sommes attachées. Le journal a forgé nos horizons d’attente sur la presse, avec son ton provocateur, sa « une » en image, accompagnée d’un titre comportant souvent un jeu de mots, et ses photographies politiques souvent décalées. Nos convictions politiques nous semblaient coïncider avec l’engagement à gauche véhiculé par la ligne éditoriale du journal. Pour autant, depuis plusieurs années, nos pratiques informationnelles ont évolué au même rythme que celles des participant·es aux ateliers : nous n’achetons plus de journal de presse sous forme papier, et avons pris l’habitude de lire le site de Libération par intermittence.

    101En consultant la « une » numérique du journal depuis notre ordinateur, sans menu affiché, nous nous étions fait d’emblée la réflexion que celle-ci ne racontait plus l’identité politique du journal, mais cherchait à revêtir la forme d’un Google Actualités, essayant de façon maladroite et malencontreuse d’imiter les réseaux sociaux numériques. Nous avons associé le grand « patchwork » incitant au scroll, et surtout le Top 100 (s’agit-il des articles les plus cliqués ou du choix préférentiel de la rédaction ?) à des logiques de rentabilité en contradiction avec les valeurs de gauche du journal, sans pour autant estimer que le contenu s’en trouvait dévalorisé. L’interprétation que nous avons faite de cette « une » en ligne, avant les séances, a donc été fortement orientée par la connaissance que nous avions du journal papier. Il en résultait l;idée que le journal Libération, toujours de gauche, essaierait néanmoins de « masquer » ses appartenances politiques sur son site en ligne, probablement pour attirer un public nouveau dont les sensibilités politiques seraient moins marquées par un engagement à gauche.

    102L’interprétation « démocratique » par certain·es étudiant·es de l’université Paris 8 de l’unité éditoriale de la « hit-liste » des articles Top 100 nous a mises face à nos propres contradictions. Les concessions au webmarketing ont-elles vraiment un effet de surface sans incidence profonde sur le contenu ? Ou traduisent-elles l’hybridation d’une partie de la gauche socialiste avec des valeurs libérales, « une éthique promouvant l’émancipation des individus et la défense de la liberté d’expression »25 au risque d'imposer les impératifs marchands ?

    103L’expérimentation en ateliers de co-interprétation a permis de faire contraster le rôle que jouent les filtres interprétatifs politiques dans l’analyse d’un site de presse en ligne. Les résultats de l’expérimentation à l’université Paris 8 révèlent des divergences profondes entre celles et ceux qui considèrent que l’énonciation éditoriale du site de Libération trahit définitivement les valeurs de gauche, et celles et ceux qui, au contraire, trouvent que ces valeurs sont bien mises en valeur sur le site. Des convictions anticapitalistes sont portées en étendard par certain·es ; habitus de l’étudiant en sciences sociales et appartenance revendiquée à la classe populaire convergent avec des valeurs traditionnellement associées à cette université, et se heurtent à des unités éditoriales associées à des valeurs mercantiles (et donc interprétées comme une trahison). Il est néanmoins à noter que les convictions anticapitalistes ne sont pas partagées par toutes et tous les étudiant·es de l’université Paris 8. Plusieurs continuent à se sentir proches d’une gauche réformiste parfaitement incarnée par le journal Libération. D’autres affirment leur adhésion aux valeurs libérales associées à l’économie numérique des plateformes, qui constitue un bassin d’emploi désirable pour grand nombre d’étudiant·es en communication.

    104Les étudiant·es se disant a-politiques ou peu intéressé·es par les questions politiques sont moins nombreuses et nombreux dans le groupe de Licence à Paris 8 qu’à l’Inspé de Lorraine. Leur « neutralité » politique amène ces participant·es à voir le design du site comme neutre – point de vue qui nous questionne, car nous considérons que la forme donnée à l’information sur un site de presse ne peut être neutre. L’uniformisation des sites web par les content management systems, évoquée par certain·es participant·es à Paris 8, nous semble un fait mais au lieu de la percevoir comme une neutralisation des valeurs, nous l’interprétons comme une imposition. Derrière les convictions politiques plus ou moins affirmées se profilent des rapports différents aux systèmes d’éditorialisation numériques et leur rôle dans la médiatisation de l’information quotidienne.

    105Parmi les stagiaires lorrain·nes en voie de devenir professeur·es documentalistes, seule une étudiante exprime ses croyances politiques, tandis que la majorité manifeste son indifférence, voire son désintérêt envers le journal en ligne en raison du fait que celui-ci affiche trop clairement sa couleur politique. Les habitudes informationnelles de ces étudiant·es sont ancrées dans une lecture de la presse locale et régionale. Leurs filtres interprétatifs reposent également sur un habitus professionnel d’éducateur·rice aux médias et de professeur·e documentaliste qui justifie, voire nécessite, la neutralité politique affichée – comme si un regard non filtré sur les médias était non seulement possible mais un objectif à atteindre dans un cadre éducatif.

    106Les deux groupes se rejoignent en revanche sur la reconnaissance de références aux conventions et codes graphiques des réseaux sociaux numériques sur l’interface du site. Pour certain·es, il s’agit d’une évidence dans laquelle elles et ils se retrouvent, et qui est liée à l’acceptation des codes des réseaux sociaux et du fonctionnement du webmarketing ; pour d’autres, au contraire, cette résonance fait d’autant plus ressortir l’affirmation clinquante d’une culture de l’immédiateté informationnelle, à laquelle même un journal comme Libération ne semble pouvoir échapper. Les étudiant·es de Licence tout comme les futur·es enseignant·es documentalistes s’informent majoritairement sur les réseaux sociaux numériques et via le dispositif smartphone. Des unités éditoriales spécifiques aux réseaux sociaux numériques, comme le « fil d’actualité », sont alors massivement reconnues et interprétées comme une tentative de s’adresser à des publics jeunes, non lecteur·rices de journaux papier. Selon les habitudes de pensée politique, ce tribut au jeunisme et à l’accélération est interprété soit comme une trahison des valeurs de gauche, soit comme un essai raté, soit comme un compromis nécessaire, mais qui dans tous les cas suscite peu d’adhésion.

    107Un point intéressant nous semble ressortir des débats qui aurait pu donner lieu à plus ample exploration : au-delà de la description des unités éditoriales, les étudiant·es lorrain·es ont aussi ressenti le besoin d’exprimer la manière dont leur sensorialité était sollicitée par la gestuelle de lecture et l’animation de la page-écran. La pratique du scroll, la dynamicité des images, la profusion d’informations et de couleurs ont parfois été décrits sous un angle cognitif, en utilisant les métaphores de la noyade, de l’immersion, du déversoir, entre jouissance et dépassement. Si une participante dit ne savoir où poser ses yeux, une autre déclare que les siens « regardent partout avec gourmandise ». La part de l’affect dans la sémiose est un point qui gagnerait à être explorée à l’avenir dans nos analyses de site web. Cette dimension sensorielle s’est manifestée dans l’expérimentation avec les étudiant·es lorrain·es dans des textes libres, empreints de poésie et d’un plaisir évident d’écriture, favorisant le dépassement des formes codifiées de l’analyse sémiotique.

    Sémiotique sociale du teaser de série

    108Face à la popularité des séries télévisuelles ces dernières années, due à la fois à l’arrivée des plateformes de streaming comme Netflix et Amazon Prime et à une appétence sans précédent des publics pour des formats longs de narration fictionnelle, il nous paraissait pertinent de choisir comme deuxième corpus pour nos ateliers de co-interprétation une sélection de teasers de séries. Le teaser s’est imposé à nous parce qu’il permet, contrairement au format de l’épisode ou de la « saison », un visionnage répété en un temps relativement court, tout en concentrant les motifs que les producteur·rices estiment essentiels pour séduire les spectateur·rices. Notre choix s’est porté sur The Walking Dead (AMC, 2010-) et American Horror Story (FX, 2011-), deux séries qui se caractérisent par une longévité hors du commun (beaucoup de séries s’arrêtent au bout d’une ou deux saisons et la mini-série gagne du terrain). Nous estimions par ailleurs que les deux séries étaient emblématiques d’une tendance à la mythologisation des phénomènes historiques et sociétaux. Bien que conscientes que ces deux séries ne sont pas les plus prisées par les jeunes adultes participant à ces ateliers, nous avons décidé de réitérer l’expérimentation tant que les hypothèses proposées et filtres interprétatifs dégagés au fil des discussions s’avéraient diversifiés. Nous avons grâce à ces ateliers pu approfondir nos connaissances des processus de sémiotisation face à des productions culturelles qui relèvent de l’image animée.

    Sémiotique sociale d’un trailer de la série The Walking Dead

    109Lors d’un débat interprétatif portant sur le trailer de la saison 1 de The Walking Dead, une participante affirme que cette série « au-delà de guider notre regard, le fabrique également ». Un nombre impressionnant de fictions de zombies a envahi les écrans depuis les années 1960 et certainement contribué à forger les imaginaires contemporains26. La créature zombie se caractérise dans ces productions par des traits visuels standards (corps décharné, regard vitreux, sang, habits en loques, etc.) et par une certaine manière d’être filmée (la focalisation externe étant la règle).

    110Qu’un lien soit ensuite établi entre la zombification et des addictions à la drogue, à l’alcool ou aux technologies, des pandémies historiques ou contemporaines, le dérèglement climatique ou une catastrophe nucléaire, le zombie représente un « mal » dont la nature est identifiée par les spectateur·rices par similitude avec des phénomènes connus. L’objectif de l’expérimentation autour de The Walking Dead était certes de sonder, grâce aux outils d’une sémiotique interprétative de l’image animée, les traces polyphoniques des instances d’énonciation permettant d’argumenter ces similitudes, mais surtout d’engager les participant·es dans une « introspection idéologique » quant aux filtres interprétatifs individuels et collectifs agissant dans ce processus.

    111La série américaine The Walking Dead raconte depuis plus de dix ans la lutte acharnée de communautés humaines contre une population de « marcheur·ses » (qui ne sont jamais appelé·es zombies). Comparée à d’autres films et séries, elle a la particularité de ne pas révéler la raison précise de la zombification. Alors que la·le spectateur·rice nourrit, lors des premières saisons, à l’image des humains représentés à l’écran, l’espoir que la découverte de l’origine du phénomène mène au remède, celui-ci s’estompe au fil des saisons.

    112Dirigée par « le réalisateur des Évadés et de la Ligne verte » et « le producteur de Terminator », comme l’énonce le teaser de la première saison que nous avons interprété avec trois groupes d’étudiant·es de l’université Paris 8, The Walking Dead est un produit de l’industrie télévisuelle américaine : il suscite chez tous les participant·es, dès les premières minutes de visionnage, l’attente de scènes d’action, de violence, de suspense, et d’une clôture narrative suivant le schéma « hollywoodien », alors que la résolution du « conflit » se trouvera ensuite en permanence repoussée. Nous avons choisi cette série comme objet d’expérimentation suivant l’hypothèse que cette façon de retarder la révélation de l’origine du « mal » rapproche le schéma narratif de The Walking Dead de celui du mythe tel que défini par Roland Barthes27. Le signifiant « marcheur·se » constituerait une déformation à partir d’une chaîne sémiologique préexistante qui, quant à elle, présenterait un ancrage fort dans le Réel auquel la série ne donne jamais directement accès. Néanmoins, selon Roland Barthes, le mythe représente « un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible »28 qui inquiète et questionne.

    113D’une part, l’histoire des Walking Dead (empruntée à la bande dessinée éponyme), les modes d’énonciation cinématographiques (empruntés aux films d’action et d’horreur) ainsi que l’esthétique hyperréaliste (pas de magie, pas de rituels d’incantation) guident et fabriquent le regard du spectateur et de la spectatrice ; la·le marcheur·se semble avoir, au fil des saisons, tendance à devenir « un allant de soi, une réalité avec laquelle personnages et spectateur·rices composent sans plus se poser de questions », comme le constate une participante à l’un de nos ateliers. D’autre part, certaines scènes, distillées avec parcimonie dès la bande-annonce, créent de l’incertitude chez les spectateur·rices : la première marcheuse croisée par le personnage principal, Rick, est allongée par terre, les jambes broyées. D’un aspect certes terrifiant, elle ne représente de facto aucun danger pour Rick. Lorsque la créature tend la main vers l’humain, le doute s’installe alors chez certain·es : s’agit-il d’une menace, comme la mine terrifiée du personnage montée en reaction shot le fait croire, ou d’un appel à l’aide étant donné que la marcheuse est à terre et ne pourra se relever ?

    114Pour la plupart des personnages de la série, la réponse à cette question présente un caractère d’évidence : le zombie doit être exterminé. Pour les étudiant·es ayant participé à la discussion, les stratégies énonciatives essaient d’effacer tout signe d’appartenance des marcheur·ses au genre humain. Le doute quant à la nature précise de la menace que représente la·le marcheur·se est distillé néanmoins à petites doses, lorsqu’un membre de la communauté humaine se « transforme » ; il enfle lorsque, dans un épisode de la saison 4, pour un bref instant, le monde est représenté à travers le regard d’un marcheur tout juste transformé, comme le fait remarquer une participante connaisseuse de la série. Moments d’« absences sensibles », dans le sens de Roland Barthes : comme l’a formulé une participante, « s’il était avéré que les marcheur·ses avaient des sensations, des sentiments et une culture, cela ferait de la trame de la série une horreur sans nom ».

    115Il s’agissait, lors des ateliers de co-interprétation29, de circonscrire ces absences sensibles sans pour autant essayer de les combler par une action de « décodage » menant à un résultat interprétatif unique. Le visionnage de la bande-annonce a, dès la première séance, dans chaque groupe donné lieu à une prolifération d’hypothèses interprétatives. Ces hypothèses ont pu être précisées grâce à l’introduction d’outils d’analyse en amont, qui ont permis aux participant·es d’aiguiser leur regard sur les processus de prise de vue, de focalisation et de montage organisant les signes en lectures préférentielles. Le nombre d’hypothèses n’a pour autant pas diminué après cette première phase d’analyse, bien au contraire : les outils partagés ont juste permis aux participant·es d’argumenter leurs hypothèses personnelles avec plus de précision. Contrairement au terrain des sites web, où quasiment toutes et tous les participant·es avaient retenu les mêmes unités éditoriales comme « signifiantes », les scènes, images d’écran et motifs sonores retenus ou non par chacun·e dans le teaser nous ont permis de souligner le rôle fondamental de la sélection et de la catégorisation dans la sémiose. La question de savoir pourquoi toutes et tous n’avaient pas retenu les mêmes éléments comme signifiants a engagé de façon fluide la réflexion sur les filtres interprétatifs.

    116Quels sont les savoirs conscientisés et habitudes de pensée intériorisées qui amènent le sujet à reconnaître dans la·le « marcheur·se » soit un·e autochtone américain·e, soit un·e malade du sida, un conquistador, un·e migrant·e ou un·e consommateur·rice compulsif·ve, un·e pécheur·esse damné·e ou un·e rebelle zadiste ? Comment l’affiliation à une religion ou un courant politique, l’appartenance à une race, une classe ou une génération agissent-elles dans ce processus de reconnaissance ? Telles étaient quelques-unes des interrogations qui se sont trouvées au centre des ateliers.

    Méthodologie d’enquête

    117Les ateliers de co-interprétation du trailer (durée : 1 minute 20, publié sur YouTube par eOne France le 8 août 2012)30 ont eu lieu en 2018 à l’université Paris 8, dans le cadre des cours de deuxième et troisième année de Licence « Culture et communication », et d’un séminaire de Master 2 « Industries culturelles et créatives, spécialisation Industrie audiovisuelle ». Dans les trois groupes, le visionnage du trailer a été précédé d’une introduction aux concepts fondateurs de la sémiotique (voir Partie 1). Les participant·es étaient donc familiarisé·es avec notre démarche et en capacité de s’instituer chercheur·es face aux pratiques que nous allions observer.

    118Nous avons co-encadré toutes les séances à deux pour pouvoir prendre en charge à la fois l’enregistrement, la prise de notes et l’animation des discussions. Avant le premier visionnage de la bande-annonce, nous avons recueilli des informations sur la pratique des fictions sérielles en général et de la série The Walking Dead en particulier, en nous appuyant sur un court questionnaire papier31.

    119Selon les réponses récoltées, les participant·es, acculturé·es « depuis l’enfance » aux séries télévisées (66,7 %), sont nombreux·ses à en regarder « tous les jours » (27,3 %) ou « 2 ou 3 fois par semaine » (33,3 %), même si la moitié éprouve des difficultés à évaluer leur consommation exacte. 9 % précisent néanmoins préférer le cinéma aux séries. Près d’un quart connaît « bien » la série The Walking Dead, mais un tiers n’a « jamais souhaité la regarder ». Certain·es disent avoir « essayé d’accrocher », mais beaucoup ont fini par abandonner (36,4 %), souvent à partir de la saison 5 ou 6. Le caractère répétitif du scénario a été avancé pour expliquer ce décrochage. Seule une poignée de participant·es s’est déclarée « fan » de The Walking Dead.

    120Une fois le trailer visionné sur un grand écran de projection installé dans la salle, et après un premier recueil de réactions spontanées, nous avons introduit les outils d’analyse de l’image cinématographique présentés plus haut. Puis nous avons invité les participant·es à identifier individuellement les scènes les plus marquantes du trailer et à sonder de près les vibrations audiovisuelles qui les rendaient signifiantes à leurs yeux. En Master 2 « Industries audiovisuelles », les étudiant·es ont l’habitude d’analyser des matériaux filmiques, et la connaissance des « codes du genre » leur permet de catégoriser immédiatement les scènes visionnées dans le registre du film d’horreur. Toutes et tous connaissent les films cités dans les encarts textuels de la bande-annonce, Les Evadés, La Ligne verte, Terminator et Alien ; les films de zombies classiques réalisés par George Romero s’imposent de même comme des références « évidentes ».

    121La scène de réveil au début du trailer (Rick se redresse sur un lit d’hôpital), entrecoupée d’inserts noirs et accompagnée de battements de cœur, est reconnue par certain·es comme une entrée en matière classique du genre : « Le fait qu’il se réveille indique, selon mes connaissances des codes cinématographiques, le début d’une diégèse » ; « son réveil est aussi le nôtre, en tant que spectateur·rice : nous aussi sommes face à l’inconnu… ». La main décharnée tentant de se faufiler à travers les battants d’une porte, le cavalier Rick s’engageant seul sur une route déserte, les corps inertes recouverts de draps blancs et les traits visuels caractérisant les marcheur·ses, sont identifiés comme des « stéréotypes récurrents » des films d’horreur « commerciaux » réactivés dans le trailer.

    122D’autres similitudes visuelles avec des images historiques ou contemporaines de pandémies, de guerres et de catastrophes nucléaires sont rapidement évoquées dans les trois groupes, et donnent lieu à la formulation de premières hypothèses interprétatives. À la fin de la séance, les participant·es sont invité·es à développer par écrit une ou plusieurs de ces hypothèses en se concentrant sur l’analyse de l’articulation stratégique des éléments audiovisuels considérés comme « signifiants ». Nous avons synthétisé ces écrits autour de 8 hypothèses et mis le résumé à leur disposition.

    123Lors d’une dernière étape, il s’agissait de sonder, individuellement et collectivement, la composition des filtres interprétatifs qui orientent la sélection de certains éléments à défaut d’autres, et font basculer chacun·e vers une ou plusieurs hypothèses interprétatives. Pour recentrer la prolifération des interprétations autour de la figure du « marcheur », nous avons introduit un extrait des Mythologies de Roland Barthes. Nous avons présenté aux participant·es notre hypothèse selon laquelle la structure narrative de la série partageait des traits communs avec le mythe tel que défini par cet auteur. Nous avons précisé que notre but n’était pas de révéler la « source » la plus probable du processus de mythologisation, mais de soumettre à un questionnement (auto-)réflexif l’interaction entre les éléments audiovisuels sélectionnés comme signifiants et les filtres interprétatifs. Dans un dernier écrit, chaque participant·e a proposé une interprétation finale du teaser articulant l’analyse des éléments reconnus comme signifiants et l’analyse des filtres interprétatifs personnels et partagés.

    124Nous présentons les résultats des trois ateliers conjointement, et spécifions l’appartenance d’un·e participant·e à tel ou tel groupe en Licence ou Master seulement dans les cas où cela nous semble pertinent.

    Groupe 1Étape 1Étape 2Étape 3Étape 4
    25 étudiant·es en Licence 3 « Culture-communication », moyenne d’âge de 20 ans. 5 hommes, 20 femmes.3 séances. Explicitation du cadre de la recherche, introduction aux outils sémiotiques (voir explications p. 35).1 séance. Recueil d’informations sur les pratiques de consommation des séries. Recueil des premières réactions face au trailer.1 séance. Identification par chacun·e des éléments les plus signifiants dans le trailer. Première formulation d’hypothèses interprétatives argumentées. Entre les étapes 3 et 4 : synthèse des écrits par les organisatrices de l’atelier. Mise à disposition de la synthèse.2 séances. Introduction d’un extrait des Mythologies de Roland Barthes. Identification collective des traits du signifiant « marcheur ». Production d’un écrit individuel mettant le focus sur le rôle des filtres interprétatifs. (Auto-)analyse approfondie des filtres interprétatifs.
    Groupe 2
    26 étudiant·es en Licence 2 « Culture-communication », moyenne d’âge de 20 ans. 11 hommes, 15 femmes.
    Groupe 3
    22 étudiant·es en Master 2 « Industries culturelles et créatives », 3 hommes, 19 femmes.

    Hypothèses et filtres interprétatifs

    Peur existentielle de la maladie et tentations darwinistes

    Le monde entier est contaminé et porteur du virus. Tout le monde a le virus mais personne ne sait pourquoi, il sommeille et se réveille suite à la mort d’une personne. (Participant)

    125Nous avons réalisé les ateliers de co-interprétation du trailer de The Walking Dead un an avant l’épidémie du virus covid-19 qui a fait plus d’un million de victimes à travers le monde, et provoqué plusieurs périodes de mise en quarantaine. Les participant·es n’avaient pas encore vécu cette expérience marquante et, pourtant, un grand nombre associent la scène du trailer montrant des cadavres recouverts de draps blancs, celle où des humains brûlent ces corps, ainsi que les traits caractérisant les marcheur·ses (corps décharnés, peau abîmée, démarche chancelante, etc.) aux conséquences d’une pandémie : « On suppose qu’ils ont été contaminés par un virus », « Toute personne vivante est infectée par la cellule souche du virus », « Ce qui domine, c’est la maladie et la putréfaction. On suppose donc que la fin de la civilisation a été causée par une épidémie, comme le suggèrent les centaines de cadavres laissés devant l’hôpital. » Selon les spectateur·rices « expert·es » qui avaient visionné au moins quatre saisons de la série avant l’expérimentation, il s’agit d’une hypothèse soutenue par des personnages au sein de la diégèse même et, par conséquent, considéré comme valable. À partir du moment où les « infectés » peuvent être exterminés sans hésitation, comme c’est le cas dans The Walking Dead, cette hypothèse pose cependant la question du point de vue sur la maladie construit par la série.

    126Les traits qui caractérisent le « marcheur » – chair en putréfaction, vêtements en loques, regard vitreux – rendent selon certain·es participant·es difficile sa reconnaissance en tant qu’individu. La focalisation externe est, par ailleurs, la règle, à de très rares exceptions près, favorisant également la prise de distance émotionnelle. « We don’t kill the living » – « on ne tue pas les vivants » – : beaucoup relèvent cette injonction prononcée par Rick dans le trailer qu’il brandit comme une justification du massacre des « marcheur·ses ».

    127Des représentations historiques et contemporaines de la peste, de la grippe espagnole ou du virus Ébola sont avancées comme savoirs culturels qui expliquent la reconnaissance des signes d’une pandémie dans le trailer. L’aspect décharné des marcheur·ses fait également penser « à l’épidémie du sida à la fin des années 1970 ». L’origine de la pandémie est associée au réchauffement climatique et à l’épuisement des ressources naturelles de la planète : la zombification serait « une rétroaction naturelle visant à rétablir l’équilibre entre la population et son environnement, notamment en luttant de façon massive contre la surpopulation et ses effets néfastes » ; un « outil de régulation, qui fait des marcheur·ses le signe d’une révolution écologique ». Pour certain·es participant·es, les humains défigurés par la maladie représentent les dommages collatéraux d’un rétablissement de l’ordre entre l’homme et son environnement : « c’est la loi du plus fort qui règne ».

    Le zombie, en plus d’être un outil de destruction, représenterait et exprimerait physiquement la douleur que fait subir l’homme à la Terre. Le zombie est en décomposition, comme la Terre qui est entachée et souillée par le comportement des hommes. Il porte des cicatrices et son corps est mutilé : cela renvoie également à la douleur que ressent la nature. Aussi, il grogne et geint, partagé entre colère et souffrance. En clair, le zombie est l’expression directe et physique du mal que subit notre planète. C’est par lui qu’elle exprime son mécontentement et qu’elle se rebelle afin de remettre les choses en ordre. (Participante)

    128Mais l’articulation stratégique des signes dans le teaser de The Walking Dead ne ravive pas seulement une peur existentielle de la maladie et une préoccupation pour la planète, mais aussi une habitude de pensée intériorisée selon laquelle, en cas de pandémie, les malades peuvent être exterminés sans hésitation pour sauver la partie saine de l’humanité : croyance qualifiée de « darwiniste » dans les débats, mais dont le caractère discriminant est peu problématisé, comme s’il s’agissait d’une loi acceptable car « naturelle ».

    Hypothèse interprétativeThe Walking Dead met en scène les conséquences d’une pandémie virale. Il ne s’agit plus de soigner les malades, mais de les exterminer pour sauver l’humanité.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsCadavres recouverts de draps blancs ; humains qui brûlent les corps ; amaigrissement, regard vitreux, putréfaction de la chair ; focalisation externe.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : représentations historiques et contemporaines de pandémies ; Habitudes de pensée : peur existentielle de la maladie ; darwinisme.

    Conscience écologique et collapsologie de gauche

    On peut considérer les zombies comme une sorte de catastrophe naturelle provoquée par la société de consommation, qui, une fois qu’elle aura englouti l’humanité tout entière, continuera peut-être sa décomposition jusqu’à devenir une matière organique, de l’engrais pour les plantes, signalant ainsi la fin de toute existence humaine ou semblable à l’humanité. (Participante)

    129Dans le monde de The Walking Dead, les métropoles sont tombées en ruine. Tous les circuits de l’économie capitaliste se sont effondrés : il n’y a plus de banques, plus de bourses, plus d’usines. Alors que les prouesses de la société de consommation contemporaine sont en vestiges, la nature est luxuriante, et les humains réapprennent à y survivre. Comme le remarque un participant, dans le trailer, « on ne voit pas de téléphone, de télévision, d’ordinateur, pas de traces de technologies » : les « humains délaissent les comportements nocifs ».

    130Au lieu de focaliser leur regard sur les similitudes avec des représentations de pandémies historiques ou contemporaines, certain·es participant·es retiennent plutôt comme signifiantes les scènes témoignant de l’effort déployé par les humains pour cultiver la terre. Se dessineraient dans The Walking Dead les contours d’un monde nouveau, né de l’effondrement provoqué par la « surconsommation » : des groupes d’individus « décident de quitter la société de consommation pour créer leur propre société, communauté aux antipodes de la société capitaliste occidentale ». Les habitations reconstruites à la main, les potagers labourés avec des outils ancestraux présenteraient des similitudes avec celles mises en place dans les zones à défendre (ZAD) comme Notre-Dame-des Landes.

    131Pour expliquer la sélection de ces scènes et leur catégorisation comme contre-modèle de la société de consommation capitaliste, les participant·es évoquent les images tournées par des médias alternatifs valorisant la contre-culture des ZAD, des expériences d’immersion personnelles dans ces modes de vie, et surtout une « implication forte dans la cause écologique ». La conviction que « le capitalisme et ses structures » mènent à brève échéance à un « collapse de la société occidentale » est exprimée dans les trois groupes et se trouve, selon les dires des participant·es, ancrée en outre dans le cadre spécifique de socialisation de l’étudiant·e en sciences sociales à l’université Paris 8. La collaposologie en tant qu’« étude de l’effondrement de la société industrielle » est identifiée comme orientation philosophique et politique de la série The Walking Dead, et rencontre les convictions des participant·es, à condition d’être associée à « la gauche écolo » (et non pas la « droite-facho »). Beaucoup reconnaissent dans la·le marcheur·se le signe avant-coureur d’un effondrement imminent, mais certain·es insistent sur la possibilité d’une vie alternative après la catastrophe, et préfèrent voir dans les scènes de massacre un état « survivaliste » de transition avant la rédemption.

    Hypothèse interprétativeThe Walking Dead met en scène une vie alternative après l’effondrement, aux antipodes de la société capitaliste.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsMétropoles en ruine ; circuits de l’économie capitaliste détruits ; nature luxuriante ; culture de la terre aux antipodes de l’exploitation industrielle.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : images d’actualité de l’épuisement galopant des ressources naturelles ; Savoirs culturels : lecture d’ouvrages critiques de la société de consommation ; résultats scientifiques pronostiquant l’effondrement écologique ; Habitudes de pensée : anticapitalisme, écologisme, collapsologie « de gauche ».

    Savoirs religieux et croyances eschatologiques

    132Vengeance de la Nature ou vengeance de Dieu ? Dans les trois groupes, beaucoup de participant·es interprètent la zombification comme un « avertissement de grande envergure », voire un « châtiment mérité ». Pour les un·es, la rédemption de l’humanité après l’Apocalypse passe par le réapprentissage des lois de la nature ; pour d’autres, elle nécessite un retour vers Dieu. La conviction encodée dans la série serait dans ce cas une « vision religieuse de la fin du monde, qui expie les péchés de l’Humanité ».

    133Les traits des marcheur·ses présenteraient des similitudes évidentes avec les représentations religieuses du « purgatoire » ; les morsures qu’il prodigue rappelleraient « le signe de la bête », « une sorte de possession démoniaque ». Des citations parfois littérales de la Bible sont mobilisées dans l’atelier effectué auprès des étudiant·es de Licence, pour argumenter la reconnaissance de certaines vibrations audiovisuelles : face aux cadavres étalés par terre, une participante rappelle que « dans L’Apocalypse il est écrit : “leurs cadavres resteront exposés sur la place de la grande ville” ». La phrase « We don’t kill the living », prononcée par Rick, traduirait l’ordre adressé par Dieu aux cavaliers apocalyptiques « de s’attaquer seulement aux hommes qui n’ont pas le sceau de Dieu sur le front ». Le mal de la zombification frapperait – autre citation de L’Apocalypse – d’abord « les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les magiciens, les idolâtres et tous les menteurs », ce qui justifierait leur extermination. Le personnage de Rick, seul à cheval sur une autoroute déserte, incarnerait lui-même l’un de ces cavaliers apocalyptiques rétablissant l’ordre entre les justes (méritant la rédemption) et les « irrécupérables ».

    Il est aussi dit dans L’apocalypse que Jésus reviendra sauver l’homme. Rick est un Jésus en devenir. Il est tombé dans le coma alors qu’il voulait faire régner la justice, se réveille de manière miraculeuse sur un lit d’hôpital, et retrouve les siens, reprend aisément le rôle du leader. Rick est un martyr ressuscité. (Participante)

    134Le réveil de Rick à l’hôpital est sémiotisé comme « une métaphore de la révélation » par plusieurs participant·es dans les trois ateliers : « Comme si Rick était la résurrection du Christ habillé en blanc où il traverse la lumière, jusqu’à éblouissement lors de l’ouverture de la porte qui mène en dehors de l’hôpital ». Un étudiant signale que, dans L'Apocalypse selon Saint-Jean, les hommes « chercheront la mort, et ils ne la trouveront pas », tout comme les marcheur·ses dans The Walking Dead. Les humains seraient moralement appelés à « délivrer » les morts-vivants : « Sans l’intervention d’autres humains, les contaminés ne peuvent pas prétendre à une vraie mort. » La délivrance finale passerait par « l’étang ardent de feu et de soufre : c’est la seconde mort ».

    135La présence de croix, d’églises et de figures de prêtres dans la série est relevée comme autant de traces d’une philosophie eschatologique attribuée d’abord à l’instance d’énonciation. Au fil des débats, les participant·es adhérant à cette hypothèse se déclarent cependant de plus en plus conscient·es du fait que la sélection de ces éléments est aussi due à un filtre interprétatif. Pour les un·es, ce filtre puise dans une conviction personnelle : « Je suis moi-même chrétienne, baptisée protestante et j’ai participé à des cours d’école biblique et de catéchisme », écrit une participante. Pour d’autres, il s’agit d’un savoir culturel transmis et appris : « Venant d’une famille catholique très croyante et pratiquante, même si moi-même je ne le suis pas… j’ai relu L’Apocalypse selon Saint-Jean pour mon interprétation écrite du trailer ».

    136Un participant apporte lors d’un atelier en Licence une information repérée sur Internet selon laquelle l’auteur de la bande dessinée The Walking Dead serait issu d’une famille pentecôtiste. Un groupe d’étudiant·es nous confie alors en marge des débats collectifs être affilié·es à ce courant religieux : leur connaissance approfondie des textes bibliques, alimentée par leur foi, expliquerait leur focalisation sur les références intericoniques bibliques de la série. Ces participant·es soulignent le rôle de la religion dans leur vie, tout en précisant que c’est la confrontation à d’autres hypothèses qui leur a fait prendre conscience du rôle que joue ce filtre dans leurs interprétations. Avant l’expérimentation, l’interprétation eschatologique leur avait semblé simplement aller de soi.

    Hypothèse interprétativeLa zombification représente une vengeance de Dieu. La série met en scène une vision religieuse de la fin du monde et montre la voie d’une rédemption possible.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsDéchéance physique et psychique du marcheur ; villes en ruines ; cavaliers ; croix, églises et figures de prêtres.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance de la Bible et des traditions religieuses ; Habitudes de pensée : protestantisme évangélique ; catholicisme.

    Anticapitalisme et théories critiques

    137Pour une majorité des participant·es des trois groupes, le « mal » qui ronge la chair des marcheur·ses dans The Walking Dead fait écho à leur propre regard sur la société de consommation occidentale. Les scènes montrant des marcheur·ses avides agglutiné·es devant les vitres d’un centre commercial leur rappellent la période des soldes, l’« hystérie consumériste » du Black Friday. Les marcheur·ses sont insatiables : pour un participant, « le rapprochement avec la société de consommation est clair ». Leur comportement « à la fois mécanique et désarticulé » présenterait des similitudes avec celui « des aliéné·es de la société, obsédé·es par la marchandise ». Pour un autre étudiant, la représentation de cadavres recouverts de draps blancs ou jetés dans le feu renvoie à des « individus ayant été touchés par le “mal capitaliste” et qui n’y ont pas survécu, alors qu’une autre partie de la population a déclaré une mutation de ce mal : ce sont les marcheur·ses ».

    138Lorsqu’il s’agit d’engager une réflexion sur le rôle des filtres interprétatifs, plusieurs participant·es pointent d’abord la ressemblance avec des scènes de films de Georges Romero, où l’association entre zombification et aliénation consumériste est explicite. Beaucoup se déclarent « sensibles au sujet du capitalisme et des conséquences que ce système a sur la société et sur la planète » :

    George Romero est sans doute la plus grande influence quand on parle de film de zombies. Parmi sa filmographie se trouvent Night of the living dead et Dawn of the dead. Dans ce dernier, on suit un groupe de survivants qui se réfugient dans un centre commercial, quand on voit ces zombies rôder avec un aspect vide et sans âme devant les magasins du shopping mall, on n’arrive pas à les distinguer de la réalité. Cette métaphore qui dénonce la culture de consommation à travers le concept de zombies a traversé les décennies. (Participante)

    139Une étudiante en Master élargit le propos sur l’aliénation des masses en associant le comportement des marcheur·ses à celui du peuple manipulé par la propagande : « Ils ont comme le cerveau lavé. » Une autre participante, originaire d’un pays anciennement communiste, renchérit avec une anecdote d’une visite d’un haut gradé du Parti dans une usine, celui-ci aurait serré la main aux ouvriers : « Quelques salariés, tellement contents d’avoir cette opportunité de voir et toucher le président, ont refusé de se laver les mains pendant des heures après cette visite. »

    140À l’opposé de ce comportement irrationnel, les humains dans la série The Walking Dead apparaissent « comme des élites intellectuelles se battant contre l’aliénation ». Le statut de ces « élites pensantes » ne fait cependant pas l’unanimité dans les trois groupes. Pour une partie seulement des participant·es, la série construit un regard « critique » sur les processus d’aliénation des masses en les « dévoilant » de façon crue. Le souvenir de lectures portant sur l’aliénation des masses par le consumérisme, et pour certain·es, l’affiliation personnelle aux démarches analytiques de la Théorie critique (représentée par des auteurs comme Theodor W. Adorno cités dans les écrits), sont identifiés comme éléments constitutifs de ce filtre interprétatif. Les scènes de massacre des marcheur·ses, pourtant nombreuses, se trouvent, dans ce cas, non pas explicitement justifiées, mais évacuées du champ de vision comme donnée négligeable.

    Hypothèse interprétativeLa zombification représente l’action désastreuse de l’aliénation des masses par l’idéologie consumériste.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsAvidité, concupiscence, comportement mécanique et désarticulé des marcheur·ses ; masses agglutinées devant les vitres d’un centre commercial ; supériorité intellectuelle des humains sur les marcheur·ses.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : approches critiques du système capitaliste dans la formation universitaire ; Savoirs culturels : images médiatiques du Black Friday ; films de Georges Romero ; lecture d’ouvrages sur l’aliénation des masses ; Habitudes de pensée : Théorie critique anticapitalisme académique.

    Anticapitalisme populaire et critique des élites

    La connaissance de l’histoire nous permet de comprendre la rage et la volonté de destruction qu’ont les zombies. Les zombies sont un symbole de l’anarchie, qui menace de soulever l’ordre établi. (Participant)

    141Pour d’autres participant·es, la série opère au contraire une sorte de « contamination du regard » engageant les spectateur·rices dans une vision condescendante des masses populaires. Une étudiante affirme ainsi que cette « contamination » conforte certes ses habitudes de pensée critique, mais qu’elle l’inquiète aussi : « En commençant à regarder The Walking Dead, j’ai commencé à voir partout des hordes de marcheur·ses. » Lorsqu’elle compare leur foule désarticulée aux voyageur·ses de la ligne 13 du métro parisien, l’étudiante ajoute que « l’individu n’existe plus dans cette masse informe. On se rend compte de sa propre insignifiance », tout en précisant qu’elle fait partie de cette masse. Son appartenance à la « classe populaire » l’empêcherait in fine de s’identifier pleinement au regard critique sur les masses construit par la série.

    142Cette participante n’est pas la seule à exprimer son empathie pour les marcheur·ses. La scène du trailer où un zombie aux jambes arrachées tend vers Rick sa main décharnée a été interprétée par les un·es comme une menace évidente, se traduisant dans la contrainte énonciative du reaction shot favorisant l’identification au regard du héros. D’autres affirment au contraire vouloir résister à ce regard « imposé », et interprètent la main tendue comme un appel à l’aide ignoré par le sheriff Rick : « Les humains, preneurs de décisions, penseurs, sont l’élite ayant un regard condescendant sur les masses populaires aliénées. »

    143Malgré une instance d’énonciation faisant « des efforts incroyables pour ne pas qu’on voie les marcheur·ses comme des humains », certain·es déclarent : « Je n’associe pas les zombies à “la masse inculte”, à des consommateurs aliénés brisant les vitrines lors du Black Friday, comme si c’était eux les seuls responsables, car ils sont pour moi les premières victimes du capitalisme ». Au lieu d’accuser les « aliénés », il faudrait plutôt s’en prendre aux humains, « preneurs de décisions » ; c’est exactement ce que feraient les marcheur·ses qui, dans cette hypothèse, deviennent « un symbole de l’anarchie qui menace de bouleverser l’ordre établi ». Un étudiant voit ainsi dans les zombies « les petites gens qui souhaitent prendre leur revanche : la lutte des classes se poursuit dans l’apocalypse ». Leur rage n’est pas interprétée comme un signe d’aliénation, mais comme une colère juste présentant des similitudes avec celle exprimée par les Gilets jaunes qui, au moment des ateliers, défilent sur les Champs-Élysées pour réclamer plus de justice sociale.

    144Affirmant leur adhésion à une pensée « anticapitaliste populaire », ces participant·es disent ne plus se reconnaître dans le discours des « élites ». Cette méfiance envers les « élites prétendument pensantes » amène certain·es à reconnaître, dans la représentation des marcheur·ses, le traitement de la révolte populaire par les médias mainstream : « En prenant pour base les images auxquelles je suis confrontée dans les médias ainsi que mes propres opinions politiques, j’aurais tendance à interpréter cette opposition entre les zombies et les humains comme une opposition entre classes populaires et classes dirigeantes, telle qu’elle pourrait être perçue du point de vue des élites. » Pour un autre étudiant, il y a un lien évident entre la façon dont sont filmé·es les marcheur·ses et la médiatisation des mouvements sociaux, « par une chaîne comme BFM TV par exemple ». Tout comme cette chaîne préférerait mettre le focus sur les scènes de violence contre les policiers au lieu d’essayer de sonder les causes de la colère, la série The Walking Dead créerait un monde binaire où seuls seraient montrés les ravages causés par les « aliéné·es », alors que la raison de leur aliénation resterait inexpliquée pour empêcher tout élan de solidarité envers elles et eux.

    Hypothèse interprétativeLa série construit un point de vue condescendant sur les masses populaires aliénées, elle discrédite leur juste colère.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsRage des marcheur·ses qui reste inexpliquée ; focalisation sur les scènes de masse au lieu de filmer l’individu ; confrontation des marcheur·ses à l’élite des humains ; appel à l’aide des marcheur·ses ignoré.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : contexte médiatique des manifestations liées aux Gilets jaunes ; Savoirs culturels : connaissance des processus de traitement médiatique de l’actualité ; connaissance du rôle de la focalisation dans la construction du regard ; Habitudes de pensée : méfiance envers les élites ; critique des médias ; appartenance à la classe populaire.

    Foi dans le rétablissement de l’ordre par la fiction

    145Une partie des participant·es des trois groupes reconnaît dans la·le marcheur·se l’incarnation d’un « mal » frappant la société contemporaine. Une autre partie y voit plutôt une représentation de l’Histoire et, plus spécifiquement, la colonisation des États-Unis. Les traits caractérisant la·le marcheur·se – sa concupiscence, sa cruauté sans limites – présenteraient des similitudes avec ceux des « conquistadors ». Les humains, « autochtones persécutés par les zombies », seraient les victimes de la colonisation violente. « Sensibles et faibles », ils se trouveraient opposés aux zombies « insensibles, qui marchent sans aucune expression du moindre sentiment ». Le fait que les humains utilisent des armes ancestrales comme l’arbalète et se déplacent à cheval confirmerait cette hypothèse interprétative. Rick est, suivant cette perspective, l’un des derniers représentants des valeurs humaines : « un dernier lien à la vie réelle qui permet de ne pas sombrer ». Pour une participante, The Walking Dead structure donc de façon évidente un « regard critique sur les colons ».

    146L’idée que l’instance d’énonciation vise, dans la manière dont les marcheur·ses sont représenté·es, à empêcher l’émergence d’élans de solidarité, a été largement partagée dans les trois groupes. À partir du moment où la série est interprétée comme une critique des violences perpétrées par les conquistadors-« zombies », le traitement sans merci qui leur est infligé par leurs victimes peut être considéré comme une revanche sur l’histoire. Une participante identifie cependant, dans cette façon de voir The Walking Dead, l’action d’un filtre interprétatif « hollywoodien ». Elle se rappelle à quel point son adhésion jadis non conscientisée à ce filtre l’avait rassurée il y a quelques années, lorsqu’elle avait commencé à regarder la série : « J’avais peur de ces créatures aux corps déchirés et ensanglantés qui attaquaient les vivants, auxquels je m’identifiais. À cet âge, j’avais encore dans la tête le schéma gentils contre méchants, car les livres et les films que j’avais lus et vus jusqu’alors suivaient ce schéma. »

    147Argumentant en appui sur la mythocritique de Roland Barthes, plusieurs participant·es relèvent cependant, lors des débats interprétatifs, des traits contredisant cette hypothèse : la·le marcheur·se serait certes représenté·e comme cruel·le et concupiscent·e, mais aussi extrêmement démuni·e ; inversement, les humains manieraient des armes à feu, et pour certain·es, afficheraient une adhésion à la religion chrétienne les rapprochant des colonisateur·rices.

    Hypothèse interprétativeLa série met en scène la période de colonisation des États-Unis et construit un regard critique sur les conquistadors (marcheur·ses).
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsManque de conscience, manque de scrupules, concupiscence et cruauté des marcheur·ses ; sensibilité et fragilité des humains, armes ancestrales comme l’arbalète, déplacements à cheval.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance de la période de colonisation des États-Unis ; Habitude de pensée : critique de la cruauté des conquistadors ; adhésion au schéma narratif « hollywoodien » où l’ordre juste se trouve rétabli.

    Critique postcoloniale ou racisme intériorisé ?

    George Romero ne voyait pas les zombies comme des simples outils pour effrayer le public, mais comme une manière de créer une critique sociale tout en divertissant. La nuit des morts-vivants est sortie l’année de l’assassinat de Martin Luther King et met en scène un acteur noir devant survivre à des assauts de morts-vivants avant d’être abattu par des miliciens blancs. (Participant)

    148Si l’hypothèse interprétative du zombie comme « conquistador » est finalement peu retenue dans les écrits finaux, celle qui associe les marcheur·ses aux colonisé·es est défendue jusqu’au bout par certain·es. Pour l’argumenter, les participant·es réunissent de nombreuses vibrations audiovisuelles : l’état de santé dégradé des marcheur·ses, leurs vêtements déchirés, leur maigreur, leur déplacement en « hordes », leur incapacité de manier des armes, leur mode d’expression. Les marcheur·ses présenteraient de « nombreux points communs avec les peuples colonisés » – à condition de les percevoir à travers le filtre interprétatif des colonisateur·rices.

    149Un grand nombre de traces d’énonciation dans The Walking Dead convergeraient autour de l’idée que la·le marcheur·se est un·e monstre. La distance de la caméra face aux sujets filmés et la focalisation externe participeraient de cette tentative de déshumanisation : « Les zombies sont presque systématiquement écrasés par la caméra qui, en les filmant de haut, les fait apparaitre comme une masse inhumaine » ; « Nous ne découvrons à aucun moment le point de vue des marcheur·ses ». Comme le fait remarquer un participant, l’œil de la caméra procéderait à la manière des lentilles déformantes implantées par le gouvernement aux soldats dans une autre série, Black Mirror32 : pour que ceux-ci puissent exterminer les colonisé·es sans état d’âme, leur regard doit être manipulé de force.

    150Plus spécifiquement, « nous découvrons le monde d’après le point de vue de Rick », fait remarquer un participant, citant la scène où ce dernier se trouve confronté pour la première fois à une marcheuse : « Dans cette scène, le zombie n’est pas une menace parce qu’il cherche à attaquer un vivant, il est une menace dans le regard de Rick, car celui-ci est biaisé par des présupposés et des préjugés qui l’amènent à considérer le zombie comme une espèce monstrueuse. » Quels sont plus précisément ces présupposés et préjugés ? « Blanc, hétérosexuel, représentant l’ordre », Rick fait penser « à un colon arrivant sur une terre qu’il est prêt à conquérir ».

    151Ce regard construit par la série trouve, pour une participante, une correspondance dans « notre imaginaire commun, les images historiques d’esclaves que l’on a pu voir et retenir » : « Les zombies sont la représentation des aborigènes, des Amérindiens, des Noirs d’Afrique et de toutes les populations ayant été exterminées ou réduites en esclaves par les colonialistes. Les survivant·es sont la représentation des colons venant exterminer ces populations. Les considérer comme inférieur·es leur permet de justifier leurs actes. » Comme l’instance d’énonciation inviterait à se solidariser avec cette représentation, la série doit, selon cette participante, être qualifiée de raciste.

    152Le regard raciste sur l’autochtone construit par l’instance d’énonciation de The Walking Dead se trouve à la fois reconnu et rejeté par les participant·es. L’adhésion aux théories postcoloniales, caractérisées par « un profond rejet de l’attitude européenne impérialiste », éviterait en effet de tomber dans « le piège que nous tend cette bande-annonce, celui d’adhérer à ce regard plein de stéréotypes qui ne se remet jamais en question ». Le fait d’être soi-même non blanc expliquerait également le rejet de cette « manière détournée de faire de la propagande » : « Je ne suis pas blanche et mes ancêtres ont été colonisés par des Blancs », affirme une étudiante ; « Je descends moi-même de ces peuples capturés puis mis en esclavage sur des terres préalablement occupées par des populations qui ont elles-mêmes été exterminées par les colons », écrit une autre.

    153Pour une participante, la série n’est pourtant pas ouvertement raciste : elle poserait plutôt la question dérangeante de savoir si l’instance d’énonciation est responsable de la similitude construite entre autochtone et zombie, ou si c’est plutôt l’habitude de pensée raciste des spectateur·rices qui en est responsable ; habitude de pensée due à une intériorisation malgré soi, donc un « perçu-accepté-subi » proprement idéologique33, de l’image dégradante de la·du colonisé. L’étudiante convoque une scène où une femme tient « enchaînés deux zombies qui sont alors à sa merci, inoffensifs sans leurs mâchoires ». Certes, la scène présenterait des similitudes flagrantes avec « les représentations historiques d’esclaves » – or, le personnage est elle-même noire ; et si l’on file l’hypothèse interprétative jusqu’au bout, l’histoire de ce personnage interrogerait donc l’implication de certains autochtones dans la traite des esclaves – argument parfois avancé par l’extrême-droite pour relativiser la responsabilité de l’Europe dans la colonisation.

    154« Pour moi, comparer, réduire les natives et la période de l’esclavage à une série de zombies, je trouve cela biaisé, voire déplacé », conclut une participante. Sa remarque traduit le malaise interprétatif exprimé par beaucoup, face à l’ambiguïté de The Walking Dead. Les producteur·rices n’ont en effet jamais décrit The Walking Dead comme le symbole de la colonisation de l’Amérique. La responsabilité de reconnaître un·e autochtone dans la représentation dégradante du zombie se trouve donc renvoyée aux spectateur·rices.

    Hypothèse interprétativeThe Walking Dead est une série raciste qui représente les autochtones, victimes de la colonisation, comme des monstres à exterminer.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsMarcheur·ses sales, habillé·es en loques, décharné·es, incapables d’articuler ; cruel·les, sans foi ; incapables de manier des armes ; agressif·ves ; scènes de masse ; focalisation externe des marcheur·ses.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : images historiques d’esclaves et d’autochtones produites par les colonisateur·rices ; Habitudes de pensée : approches postcoloniales de l’histoire de l’Amérique ; racisme intériorisé.

    Critique des politiques migratoires ou xénophobie intériorisée ?

    155Les scènes d’envahissement dans la série The Walking Dead sont pléthore. Les marcheur·ses butent contre des grilles de protection, défoncent des portes, prennent d’assaut des bâtiments publics, magasins et habitations. Alors que, pour certain·es participant·es, ces luttes de territoire renvoient au passé colonial de l’Amérique, d’autres y reconnaissent plutôt « les nouveaux·elles colonisateur·rices : les migrant·es en quête de territoire ». Non seulement, leur état délabré et leur pérégrination sans fin renverraient aux « vagues de migration récentes » ; leur désignation même de « marcheur·ses » et non pas « zombies » pointerait leur ancrage dans un réel imminent. Pour une participante, « le zombie est comparable à un·e migrant·e, rejeté·e par l’administration de Donald Trump ». Un étudiant renchérit : « Le zombie, c’est tout d’abord l’autre, la personne qui selon l’endroit est acceptée ou rejetée. C’est même plus particulièrement l’étranger vu par des xénophobes. » Il menacerait la population déjà installée « en termes de chances de travail, services sociaux, l’ordre social, etc. », et constituerait une représentation cristallisée de « ce qui est différent de nous ; ce que l’on ne veut pas devenir ». La façon de filmer les marcheur·ses, toujours à distance, toujours en focalisation externe, consoliderait la similitude entre les masses de zombies et la représentation des « flots » ou « vagues » de migrant·es par les médias.

    Ces mises en scène sont représentatives de conflits historiques et actuels. Je pense à la région du Moyen-Orient, qui est le théâtre de nombreux conflits armés, car convoitée pour ses richesses par les grandes puissances. Au milieu de tout cela, il reste des populations qui n’ont d’autres choix que de s’exiler. (Participante)

    156Comme dans l’hypothèse précédente qui associe la·le marcheur·se à l’autochtone opprimé·e, se pose cependant la question de savoir jusqu’à quel point cette similitude est intentionnellement construite par l’instance d’énonciation, ou projetée sur la matière audiovisuelle par les spectateur·rices. Voir une invasion de migrant·es dans l’image·du zombie activerait des habitudes de pensée raciste et xénophobe, proches des théories du Grand Remplacement, comme le formule une participante : « Il existe, en effet, une mouvance d’extrême-droite raciste qui se prépare à l’invasion des “migrants-zombies” ».

    157Si l’étudiante considère que ce filtre interprétatif raciste est avant tout propre à une certaine classe de la population américaine proche de Donald Trump, il serait néanmoins adopté de façon plus ou moins conscientisée par des membres de sa famille à elle : « Beaucoup de personnes, comme mes parents, sont terrorisées à l’idée de voir des étrangers passer les frontières. Ils ont peur pour leur culture et leur sécurité. » Or, les marcheur·ses dans The Walking Dead ne sont pas seulement réprimé·es, exclu·es, mais massacré·es. La participante souligne, que si l’on pousse jusqu’au bout le parallèle entre zombie et migrant·e, le visionnage de cette série devient insoutenable – à moins de supposer une convergence intériorisée entre le regard construit par la série et le filtre interprétatif du ou de la spectateur·rice ; convergence que tous les participant·es ont réfutée.

    158Quitte à soutenir l’hypothèse d’une invasion de migrant·es, les participant·es préfèrent la sémiotiser comme un juste retour des choses : « Les scènes d’envahissement du trailer où les marcheur·ses s’agglutinent autour d’un tank et d’une voiture me font penser à la décolonisation : les zombies ne se laissent pas marcher dessus mais au contraire contre-attaquent comme les pays qui ont été colonisés. » Une étudiante cite un épisode de la saison 5 qui pourrait confirmer cette hypothèse : un humain, Morgan, discute avec un autre homme : « Le survivant, au W gravé sur le front, dit que finalement l’invasion zombie est un juste retour des choses, que c’est l’arroseur arrosé : le colonisateur colonisé. »

    159Dans un autre épisode de la saison 9 évoqué par la même étudiante, un murmure s’échappe tout à coup de la horde de marcheur·ses : seraient-elles·ils doté·es de parole ? d’une conscience ? d’humanité ? S’ouvrirait ici le gouffre de l’« absence sensible » décrit par Roland Barthes à propos du mythe ; le massacre des marcheur·ses devient problématique. Mais les spectateur·rices apprennent rapidement que les « chuchoteur·ses » sont des humains qui, pour survivre, adoptent une technique de mimicry. Si les humains se laissent dans The Walking Dead aller à une bestialité qui n’a rien à envier à celle des zombies, l’inverse n’est jamais vrai : aucun·e marcheur·se ne sera ramené·e à son état d’individu. Reste, comme l’exprime l’étudiante, « ce sentiment d’horreur » qui s’installe pendant les moments de doute ; moments d’« hémorragie » qui nous renvoient aux filtres interprétatifs rendant malgré nous acceptable l’« horreur sans nom » de The Walking Dead.

    Hypothèse interprétativeThe Walking Dead est une série raciste matérialisant les théories du Grand Remplacement, elle représente les migrant·es actuel·les comme des agresseur·ses en quête de territoires.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsScènes d’envahissement ; scènes de masse ; focalisation externe ; état de déchéance physique et psychique des marcheur·ses.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : images d’actualité représentant des migrant·es ; Savoirs culturels : connaissance des processus de traitement médiatique du « flot migratoire » ; connaissance de la politique antimigratoire mise en place par Donald Trump aux États-Unis ; Habitudes de pensée : non-adhésion affirmée malgré soi aux théories du Grand Remplacement ; intériorisation de représentations racistes.

    Conclusion

    160Spectatrices de la série, nous avions en début d’expérimentation plutôt adhéré à l’hypothèse que les marcheur·ses dans The Walking Dead représentent des aliéné·es de la société de consommation contemporaine. Nous étions conscientes du fait que cette hypothèse reposait sur des filtres interprétatifs puisés dans des films de zombies célèbres (de Romero à Jarmusch), où le lien entre zombification et aliénation capitaliste est explicitement affirmé par les réalisateur·rices. Pour l’une d’entre nous, c’était plus spécifiquement le lien entre le comportement compulsif des marcheur·ses et les « zombies » du téléphone portable qui présentait un caractère d’évidence. Les débats interprétatifs nous ont cependant confrontées à l’idée que ce filtre interprétatif techno-critique était, pour certain·es étudiant·es, associé à une forme de mépris élitiste envers les masses « aliénées ». Par ailleurs, l’hypothèse qu’une série produite par une industrie culturelle puissante ait comme objectif de dénoncer la société de consommation actuelle par la mise en scène de sa propre ruine nous semble aujourd’hui effectivement paradoxale. Que l’« élite pensante » dans The Walking Dead s’autorise non seulement à critiquer, mais aussi à massacrer les « aliéné·es », pose une autre limite dérangeante à la pertinence de cette hypothèse initiale dont nous avons pris conscience progressivement lors des ateliers.

    161La série dépeint la fresque d’une société humaine après l’effondrement, mais elle dessine aussi, du moins par moments, les contours d’une vie alternative où les humains réapprennent à respecter la nature, à la cultiver sans l’exploiter. Ces scènes bucoliques font appel, chez les participant·es étudiant·es et chez nous-mêmes, à des habitudes de pensée écologique auxquelles beaucoup se disent sensibles. Même si toutes les structures du capitalisme industriel se sont effondrées dans The Walking Dead, le monde d’après le collapse n’est pourtant pas paisible. Si la nature luxuriante et les potagers en fleurs réveillent l’espoir d’une vie meilleure, les humains restent engagés sur deux fronts : celui qui les oppose aux marcheur·ses, et celui qui les oppose aux autres humains. Alors que ce second front prend, au fil des saisons, de plus en plus de place dans la diégèse, les marcheur·ses se transforment en allant de soi.

    162Comme l’origine de la zombification n’est pas révélée dans The Walking Dead, les participant·es avaient plus de marge de manœuvre que dans d’autres films de zombies pour développer les hypothèses interprétatives quant à la nature de ce « mal ». L’argumentation, à partir d’éléments repérés comme signifiants dans la matière audiovisuelle, a permis de les préciser et de les défendre lors des débats collectifs. Au fil des expérimentations, elles se sont articulées autour de trois principaux mots-clés : la pandémie, L’Apocalypse et le colonialisme. Pour chaque mot-clé s’opposaient deux points de vue : celui selon lequel la série construit un regard critique acerbe mais juste sur un désastre en marche ; et celui selon lequel la série vise, au contraire, à « contaminer » le regard de la·du spectateur·rice pour conforter des habitudes de pensée inavouables. Le point de cristallisation des débats est la fréquence des massacres dans The Walking Dead.

    163Celles et ceux qui considèrent les marcheur·ses comme une vengeance de Dieu ou de la Nature avancent les similitudes entre l’état de ruine des grandes villes, la déchéance psychologique et physique des marcheur·ses, et des représentations historiques ou contemporaines de L’Apocalypse, des grandes pandémies ou de la destruction de l’environnement. Nous ne pouvons nous empêcher d’établir également un parallèle avec certaines tentatives d’explication de l’origine de la pandémie du covid-19 reliant celle-ci au réchauffement climatique (la fonte des glaces libérerait des virus), au déploiement de certaines technologies (la 5G par exemple), ou à une manipulation génétique (accidentelle ou délibérée). L’idée que la surexploitation des ressources naturelles, l’usage abusif des technologies et le non-respect de la nature risquent de provoquer à brève échéance un effondrement du monde contemporain est largement partagée par les participant·es des trois groupes. Elle est alimentée chez les un·es par une forte inquiétude concernant l’avenir, chez les autres par la volonté de croire quand même à la possibilité d’une voie de salut.

    164La dureté avec laquelle la série traite les « infecté·es » ou « pécheur·esses » ne peut être acceptée par le spectateur·rice que s’il ou elle adhère à l’idée, qualifiée (de façon sans doute trop rapide) de darwiniste, que les lois de la nature exigent le sacrifice des plus faibles ; ou s’il ou elle considère, dans une perspective mystique, que le mal ne frappe que les humains qui n’ont pas mérité la rédemption. Le cas échéant, la série représente une « horreur sans nom », comme l’a formulé une participante. Cette condition, une fois nommée, a créé un malaise interprétatif palpable dans les trois groupes.

    165Au lieu d’accepter la représentation de la·du malade ou de la·du pécheur·esse comme un·e « irrécupérable » méritant la mort, certain·es participant·es veulent y reconnaître plutôt l’insurgé·e, « punk à chiens » ou manifestant·e « Gilet jaune », bref, la·le membre d’une classe sociale défavorisée organisant sa révolte. Cette proposition est présentée comme un « retournement » de la stratégie de l’instance d’énonciation de la série, qui, quant à elle, essaierait de faire croire que les marcheur·ses ont perdu toute forme d’humanité. Elle a séduit dans les trois groupes parce qu’elle verbalise des filtres interprétatifs de gauche révolutionnaire, une méfiance envers les « élites » auxquelles à la fois les humains de la série et l’instance d’énonciation se trouvent associés, et un habitus lié au contexte de socialisation secondaire de l’étudiant·e en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8 que nous avons également rencontré sur nos autres terrains.

    166La limite de cette hypothèse est nommée aussi : si les humains dans la série tuent certes sans merci, la bestialité des marcheur·ses est également manifeste. L’argument d’un « juste retour des choses », d’une « revanche compréhensible face à l’oppression », est alors avancé, alimenté par un filtre interprétatif que plusieurs participant·es attribuent à leur appartenance à une classe populaire « déshéritée », « sans perspectives ». L’idée que les marcheur·ses seraient victimes de techniques de représentation manipulatrices, qui tenteraient par tous les moyens de les faire paraître comme des monstres, est défendue avec insistance. Elle se fonde sur une habitude de pensée médiacritique, majoritairement partagée chez les participant·es âgé·es entre 20-25 ans, et que nous avons observée dans toutes nos expérimentations. Lorsque les spectateur·rices reconnaissent dans le zombie enragé un·e manifestant·e qui lutte pour la justice sociale, elles et ils sont pourtant renvoyé·es aussi à la conviction que cette révolte justifie la violence la plus crue.

    167Une autre forme de renvoi opère lorsque les spectateur·rices établissent des similitudes entre les luttes de territoire racontées dans The Walking Dead et la représentation de l’histoire de la colonisation. De nouveau, les éléments repérés comme signifiants dans la matière audiovisuelle sont multiples. Pour une partie des participant·es, c’est l’association entre les marcheur·ses et les conquistadors qui représente un caractère d’évidence. Elle s’ancre en outre dans l’observation que l’instance d’énonciation associe au personnage de Rick, sa famille et son entourage proche des valeurs positives comme la loyauté, l’empathie et l’entraide, alors que les marcheur·ses sont dépeint·es comme agressif·ves, abruti·es, concupiscent·es et sans émotions. Voir dans le zombie une représentation de la·du méchant·e colonisateur·rice rassure celles et ceux qui préfèrent croire qu’un ordre juste peut être établi entre agresseur·ses et agressé·es, du moins dans la fiction.

    168L’aura « empathique » des humains se ternit néanmoins au fil des saisons, de même que, la question de savoir si les marcheur·ses gardent un reste de conscience humaine se pose de façon lancinante. L’hypothèse selon laquelle ce seraient en réalité les humains qui, dans la série, représentent les conquistadors, alors que les marcheur·ses présentent plus de similitudes avec les autochtones, a été défendue par un nombre important de participant·es. Elles et ils en ont conclu que la série cherche à construire un regard raciste, car l’autochtone ne peut paraître zombie qu’aux yeux de la ou du colonisateur·rice. Or, cette stratégie supposée de l’instance d’énonciation renvoie de nouveau les spectateur·rices à leurs propres filtres interprétatifs.

    169Marqué·es comme nous le sommes toutes et tous par le traitement médiatique des « flots » ou « vagues » de migrant·es, l’hypothèse d’une similitude entre la·le marcheur·se, l’autochtone et la·le migrant·e contemporain·e a sauté certes littéralement aux yeux de beaucoup, dès qu’elle a été verbalisée. Or, encore une fois, elle pose d’une part la question dérangeante de savoir si nous avons intégré nous-mêmes des représentations dégradantes au point de voir des autochtones ou des migrant·es dans les zombies. D’autre part, l’habitude qui s’installe au fil des saisons face aux têtes de marcheur·ses qui tombent, aux membres qui volent, au sang qui gicle, ne peut que paraître scandaleuse… à moins qu’elle fasse appel à une connivence intériorisée malgré nous. La remarque d’une participante qui s’insurge contre l’association entre autochtone et zombie en qualifiant de « raciste » non pas la série mais le filtre interprétatif sous-tendant cette hypothèse a créé un malaise.

    170Alors que des habitudes de croyances darwinistes, collapsologiques ou révolutionnaires sont assumées de façon décomplexée dans les trois groupes, les habitudes de pensée racistes et xénophobes se trouvent unanimement rejetées, ce qui est sans doute dû aux caractéristiques des participant·es en termes d’affiliations politique et sociale. Néanmoins, ce rejet ne signifie pas que les filtres interprétatifs mobilisés par toutes et tous sont les mêmes. Nous avons déjà évoqué plus haut que, dans le contexte académique de l’université Paris 8, des convictions d’une gauche révolutionnaire, intersectionnelle ou zadiste s’affirment dans les discussions sans retenue, non pas parce qu’elles reposent sur des filtres partagés, mais parce qu’elles se trouvent parfois formulées avec une clarté et une confiance qui prend le dessus sur des formules plus hésitantes, plus nuancées ou considérées comme minoritaires par les sujets qui les portent. L’adhésion à des croyances eschatologiques comme filtre interprétatif a ainsi été formulée en marge des ateliers, avec beaucoup de retenue, sans doute parce que les participant·es considéraient qu’il n’était pas de bon ton d’exposer leurs croyances religieuses dans ce cadre universitaire. Pourtant, ce filtre interprétatif permet de reconnaître certains éléments visuels effectivements présents dans la série, et de les réunir en un regard sur le monde possiblement imprégné du courant protestant pentecôtiste. Le sondage des savoirs religieux et de leur rôle dans l’interprétation de productions culturelles n’est ainsi à notre avis pas contraire aux principes républicains qui, à l’école et à l’université, prescrivent le respect de la laïcité mais permet d'aborder des sujets de société qui comptent pour les apprenant·es.

    171Pour conclure, il faut préciser aussi que beaucoup de participant·es à nos ateliers de co-interprétation ont affirmé ne pas vouloir être affilié·es à un seul filtre interprétatif. Au fil de l’expérimentation, elles et ils ont plutôt ressenti l’action de plusieurs filtres, agissant à des degrés variables : observation récurrente qui nous a amenées à ajouter aux expérimentations les plus récentes autour de l’image photographique le concept de « faisceau de filtres » dans lequel chaque individu puise de façon variable. Par ailleurs, les « flexions »34 en cours d’expérimentation ont été fréquentes. Face à la diversité des points de vue exprimés, nous avons nous-mêmes changé de « lentilles de vue » à plusieurs reprises, voyant dans la·le marcheur·se tantôt un·e aliéné·e ou un·e autochtone, un·e abruti·e ou un·e rebelle, un·e migrant·e, un·e revenant·e, un·e conquérant·e ou un·e malade. Comme plusieurs autres participant·es, nous sommes arrivées à la conclusion que ce mouvement de bascule s’enracinait à la fois dans l’indétermination du regard construit par la matière audiovisuelle de la série et l’évolution de nos propres filtres interprétatifs.

    Sémiotique sociale d’un trailer de la série American Horror Story

    172Beaucoup de séries américaines semblent hantées par un « passé qui ne passe pas »35. Des traumas historiques – extermination des autochtones, esclavage, guerre du Vietnam – se cristallisent dans la figure du « monstre », qui en exacerbe certains traits, tout en les déshistorisant. L’indétermination historique n’amène pas forcément le ou la spectateur·rice à une réception dépolitisée de ces fictions : face à la série The Walking Dead que nous avons discutée au chapitre précédent, les hypothèses avancées par les participant·es montrent qu’en fonction du filtre interprétatif activé par le sujet, le zombie peut être associé aux représentations dégradantes des peuples autochtones, à la perception contemporaine des migrant·es en recherche de nouveaux territoires, à des pécheur·esses damné·es ou, alors, aux victimes d’une catastrophe sanitaire ou écologique. Les spectateur·rices se sentiront confirmé·es dans leurs croyances religieuses ou convictions collapsologiques, conforté·es ou agressé·es par la représentation du passé et du présent, en fonction de leurs savoirs culturels et habitudes de pensée. Mais bien évidemment, et tel est l’avantage idéologique de l’indétermination historique du mythe, les spectateur·rices peuvent aussi décider de ne voir dans le zombie qu’un personnage de fiction, inventé pour provoquer des sueurs froides le temps d’un moment de détente. L’indétermination facilite cette prise de distance vis-à-vis de monstres qui, selon une participante, inspirent une « horreur sans nom » dès que la·le spectateur·rice commence à les humaniser.

    173Le niveau d’indétermination n’est pas tout à fait le même dans une autre série américaine produite par la 20th Century Fox Television, American Horror Story. L’histoire principale, qui se déroule dans un décor différent à chaque saison, se situe dans l’Amérique du XXe siècle et se trouve incarnée par des personnages de fiction mais de nombreux personnages historiques empruntés à un passé plus ou moins lointain interviennent également. Dans la saison 3 intitulée Coven que nous avons placée au centre d’une nouvelle série d’ateliers de co-interprétation, le personnage de « l’homme à la hache » n’est pas qu’une fiction : un criminel surnommé ainsi a réellement sévi dans les années 1920 ; la revenante Delphine Lalaurie a effectivement torturé jusqu’à la mort une centaine d’esclaves noirs dans sa demeure bourgeoise ; et les procès de Salem ont eu lieu 300 ans avant que les jeunes filles se retrouvent dans un institut pour sorcières de la Nouvelle-Orléans. Néanmoins, la série ne propose pas une déconstruction systématique de la filiation historique des « monstres » qui permettrait de les exorciser une fois pour toutes. Les revenant·es, matérialisant littéralement une « déformation »36 des origines historiques du mal qui les hante, circulent d’une saison à l’autre, et il en est de même des acteurs et actrices qui les incarnent. Comme The Walking Dead, American Horror Story raconte « un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l’on préfère, une évaporation, bref une absence sensible »37 : une histoire qui ne cesse de se répéter, même si l’apparence des protagonistes change – c’est en tout cas l’hypothèse qui nous a incitées à la placer au centre d’une expérimentation en sémiotique sociale complémentaire de la précédente.

    174Parmi la panoplie des monstres qui apparaissent dans la fiction occidentale contemporaine, certains possèdent des caractéristiques que le sens commun pourrait qualifier de « masculines » : des cornes, des crocs et autres appendices, souvent associés à des formes violentes de pénétration. Que ce soit dans Buffy contre les vampires (1997-2003), Twilight (2008-2012) ou True Blood (2008-2014), les héroïnes perdent leur virginité avec un vampire ; Barbara Creed considère le vampire comme une figure mythologisante de l’expérience de la défloration, de l’initiation sexuelle38. Souvent associé aux animaux nocturnes comme la chauve-souris, il chasse, mord et tue sa proie, sauf s’il est arrêté à temps par un héros humain. Le héros humain aussi pénètre des corps, mais uniquement pour défendre la veuve et l’orphelin, en transperçant l’ennemi vampire d’un pieu ou un monstre de balles. Il agit souvent sous l’égide d’une institution reconnue, comme la police ou l’armée. Musclé, armé d’un fusil d’assaut, la mâchoire serrée, il est garant de la paix et de la sécurité des citoyens, à l’image de Dutch dans Predator (1987) ou Robocop (1987). Les personnages masculins dans les fictions de vampire sont généralement féconds : le monstre donne la vie éternelle, comme Dracula ou Bill dans True Blood ; le héros humain, quant à lui, fait des enfants, comme Kyle Reese dans Terminator (1984).

    175Les personnages féminins sont jeunes, vierges ou mères, souvent enlevés ou mis en captivité par le monstre, comme Mina Murray dans Dracula de Francis Ford Coppola (1983), ou Leïa dans la trilogie originale Star Wars (1977-1983). Les monstres représentent des menaces envers le genre féminin associé à la sexualité et à la reproduction ; la vierge vertueuse comme Mina résiste à la tentation, alors que la jeune dévergondée Lucy y succombe. Terminator (1984) chasse Sarah Connor pour l’empêcher d’être mère, puis poursuit son fils dans Terminator 2 : le jugement dernier (1991). Ripley également fuit pour sa vie dans Alien (1979) et protège une enfant dans Aliens (1986) avant d’être fécondée par la créature à son insu dans Alien 3 (1992). Alien paraît même être le monstre phallique par excellence – son mode opératoire est explicitement présenté comme une « métaphore du viol » par un commentaire audio dans la version director’s cut.

    176La plupart du temps, les monstres femmes, vampires (Vampyr, 1932), sorcières (I Married a Witch, 1942) ou possédées (The Exorcist, 1973), sont associés au diable et à la séduction démoniaque. Ces figures « classiques » du féminin monstrueux se donnent rendez-vous dans American Horror Story39 : des sorcières hantent les saisons 3 (2013) et 8 (2018), alors qu’une comtesse vampire (incarnée par la chanteuse Lady Gaga) apparaît dans la saison 5 (2015). La série illustre de façon particulièrement flagrante les phénomènes d’unification et de persistance de « références communes »40 qui, selon François Jost, opèrent dans les productions audiovisuelles sérielles grand public depuis les années 1930 ; nous dirions même que cette persistance est le thème de la série. Notre expérimentation a montré que la reconnaissance partagée de certains traits audiovisuels ne donne pas pour autant lieu à des hypothèses interprétatives unifiées.

    177Nous avons choisi American Horror Story pour une expérimentation en sémiotique sociale afin d’engager des débats interprétatifs centrés sur la figure du monstrueux féminin. Comme dans les expérimentations précédentes, il s’agissait d’élaborer des hypothèses à partir des scènes retenues comme signifiantes par les participant·es, puis de questionner avec elles et eux les filtres interprétatifs mobilisés face aux vibrations de la matière audiovisuelle.

    Protocole d’enquête : une prolongation du terrain de The Walking Dead

    178Nous avons organisé l’expérimentation autour de American Horror Story avec 20 étudiant·es inscrit·es en Master « Communication pour l’audiovisuel » à l’université Paris 8. Celle-ci a eu lieu en 2019-2020 durant le cours de « Méthodologie de la recherche ». Les étudiant·es avaient déjà été sensibilisé·es à la sémiotique sociale pour avoir participé le semestre précédent à l’atelier de co-interprétation sur la série The Walking Dead. Elles·ils étaient donc familiarisé·es avec les outils d’analyse de la sémiotique interprétative de l’audiovisuel, et connaissaient notre protocole consistant à déplacer progressivement le focus vers l’analyse du processus interprétatif lui-même.

    179En amont du visionnage de trois trailers de la série, nous avons distribué un questionnaire visant à sonder les pratiques courantes des séries par les participant·es, et plus particulièrement, leur connaissance d’American Horror Story. Nous avons ensuite proposé aux étudiant·es de regarder trois vidéos projetées sur un grand écran dans la salle de séminaire, sans leur dire de quelle saison il s’agissait : deux trailers officiels de la série sortis en 2013 ainsi qu’un trailer officieux publié en 201441. Les étudiant·es ont produit une analyse par écrit de la vidéo de leur choix. Sur les vingt participant·es, quinze ont choisi le trailer officieux créé par un fan de la série. En accord avec elles et eux, nous nous sommes concentré·es par la suite sur l’interprétation de la vidéo ayant reçu le plus d’attention de leur part ; ce choix a été l’occasion de lancer la discussion sur les filtres interprétatifs.

    180La bande-son de ce trailer est rythmée d’un bout à l’autre par une reprise de la chanson The house of the rising sun, ne donnant la parole à aucun des personnages. L’orientation donnée par l’instance d’énonciation, comme nous l’avons constaté par la suite, a conforté les participant·es dans l’idée de centrer leur hypothèse interprétative sur la condition féminine, notamment parce que la maison évoquée dans le trailer a été associée à une maison close. Le trailer oriente en effet le regard sur les habitantes, majoritairement blanches, du pensionnat pour sorcières, alors que les trailers officiels donnent une visibilité quasiment égale aux personnages noirs de Coven. L’affrontement entre deux formes de sorcellerie, bourgeoise et populaire, chrétienne et vaudou, blanche et noire, est le noyau narratif central de Coven ; mais le fan ayant produit le trailer n’a pas donné la même centralité à ce thème.

    181Un bref questionnaire distribué a permis de situer American Horror Story au sein des pratiques des étudiant·es qui avaient, pour sept d’entre elles·eux, vu a minima quelques épisodes de la première saison. Une participante en avait vu deux, une autre quatre, et quatre étudiantes avaient vu entre six et sept saisons sur les neuf disponibles au moment de l’enquête. Les autres n’ont pas souhaité regarder la série car elle ne correspondait pas à leurs goûts. Très peu se sont défini·es comme amateur·rices de séries d’épouvante, la majorité préfèrant les séries humoristiques (80 %), fantastiques, (66 %) ou les thrillers (66 %).

    182Le questionnaire a également permis de faire émerger des réflexions concernant les coulisses de production de la série, en particulier au sujet du créateur et producteur Ryan Murphy. 60 % des participant·es ont déclaré connaître d’autres séries de ce showrunner, comme Glee (60 %) et American Crime Story (33 %). Parmi les étudiant·es friand·es des productions de Ryan Murphy, certain·es ont déclaré apprécier le fait qu’il « présente les clichés de manière différente », à travers des « représentations assez progressistes ». Une forme de critique des stéréotypes de genre notamment constituerait le fil rouge des séries du showrunner, comme le souligne une étudiante : « La question du genre et l’homosexualité sont les thèmes récurrents d’American Horror Story ainsi que de l’univers créatif de Ryan Murphy. »

    183Le fait est que ses acteurs et actrices soutiennent ouvertement les causes queers et LGTBQ : en témoignerait leur présence régulière à l’émission Ru Paul’s Drag Race, télé-réalité américaine à succès mettant en scène une compétition de drag queens. American Horror Story fait la part belle aux personnages homosexuels ou féminins, souligne une étudiante dans son questionnaire : « Depuis la première saison et dans plusieurs saisons, on retrouve des personnages homosexuels et j’ai adoré Coven car il y a une grande majorité d’actrices (Girl Power) ! » L’omniprésence de personnages féminins ou homosexuels donnerait une « dimension queer très présente » et témoignerait d’une orientation ouvertement « féministe » de l’instance d’énonciation, déclare de même une autre participante. La variété de « personnages, par leurs différentes cultures, leurs origines et leurs orientations sexuelles » viserait à afficher et défendre une « diversité » souvent peu respectée dans les castings hollywoodiens.

    184Cependant, la série a aussi été qualifiée de particulièrement « violente » en raison des scènes en rapport avec la sexualité ou la reproduction. Une étudiante mentionne à ce sujet « le moment où l’un des personnages s’auto-avorte avec un cintre dans la saison 2 », passage qui l’avait « marquée ». Une autre participante mentionne « une scène de viol dans la saison 1 entre Tate/l’homme en latex et la mère de Violet », ou encore « une scène de sexe dans la saison Hotel avec Lady Gaga extrêmement dérangeante ». Malgré cette violence qualifiée de « gratuite » par certain·es, les étudiant·es ont expliqué avoir continué à regarder la série en raison de leur « attachement aux personnages et au casting » et pour la « qualité du scénario ».

    185Dès cette première phase d’enquête se sont donc manifestés par petites touches les contours d’un filtre interprétatif féministe, pro-queer et pro-LGTBQ ; filtre – comme nous l’avons indiqué dans l’introduction à cet ouvrage – sans doute ancré dans des expériences et convictions personnelles, et dans un processus de socialisation secondaire favorisé par les épistémologies et combats sociétaux valorisés en sciences sociales à l’université Paris 8. Nous pouvions donc nous attendre à ce que ce filtre agisse préférentiellement lors du visionnage dans le choix du trailer retenu, et dans l’élaboration des hypothèses interprétatives.

    GroupeÉtape 1Étape 2Étape 3
    20 étudiant·es de l’université Paris 8 M2 « Communication pour l’audiovisuel ». 2 hommes, 18 femmes, âgé·es entre 22 et 26 ans. 1 séance. Recueil d’informations sur les connaissances de la série American Horror Story. Diffusion de trois trailers de la saison Coven, sélection de l’un d’entre eux pour la suite de l’atelier.1 séance. Identification par chacun·e des éléments audiovisuels les plus signifiants dans le trailer. Première formulation d’hypothèses interprétatives argumentées. Entre les étapes 2 et 3 : synthèse des écrits par les organisatrices de l’atelier. Mise à disposition de la synthèse.1 séance. Production d’un écrit individuel mettant le focus sur le rôle des filtres interprétatifs.

    Hypothèses et filtres interprétatifs

    Une affaire de valeurs chrétiennes

    186Pour les premières prises de parole, devaient s’exprimer les étudiant·es n’ayant pas vu la saison entière Coven, mais seulement le trailer. « L’une des premières choses qui a fait l’unanimité, si je puis dire, c’est le fait que nous avions affaire à des sorcières », résume une étudiante. La reconnaissance de cette figure courante est d’abord argumentée à partir d’un grand nombre d’éléments audiovisuels considérés comme signifiants : « le décor, qui peut faire penser à un château ou un type de manoir, avec ses tours et les toits pointus », la présence d’un chat, la forme des chapeaux portés par les femmes, leurs gestes associés à des rituels de magie.

    Dès les premières images, plusieurs signes nous font penser à la sorcière. Dès le départ, le décor, qui peut faire penser à un château ou un type de manoir, avec ses tours et les toits pointus. D’autres signes distinctifs nous ramènent à cet univers de sorcière. Le chat, à deux reprises, est montré dans cette vidéo, mais également les chapeaux portés par les femmes, qui sont donc probablement des sorcières ou apprenties sorcières. (Participante)

    187La culture populaire du monstre et les contes de fées sont cités comme savoirs culturels permettant d’expliquer le caractère spontané de ces associations. La présence d’un bûcher est également retenue comme signifiante, et associée aux pogroms historiques : « L’image du bûcher nous renvoie aux connaissances historiques que nous avons de Jeanne d’Arc, par exemple, qui a été brûlée vive car accusée d’être une sorcière. »

    188Plusieurs participant·es mobilisent leurs connaissances en sémiotique du film pour se pencher sur la symbolique des couleurs (le blanc et le noir comme vibrations chromatiques dominantes dans le trailer). Des savoirs culturels sont puisés dans d’autres films et séries (Charmed, Sabrina l’apprentie sorcière, le dessin animé Blanche-Neige) pour expliquer la focalisation sur cette dualité visuelle et sa sémiotisation : « L’omniprésence du blanc et du noir, dans la quasi-totalité des scènes par les vêtements des personnages, la peinture, les objets, la décoration de la maison, le pelage du chat également blanc tacheté de noir sont les signes de la magie blanche et de la magie noire. » Le débat interprétatif fait également émerger le poids des savoirs religieux dans la reconnaissance des signes. L’association « automatique » entre la femme, la sorcière, le péché originel et le diable trouverait ses racines dans la culture judéo-chrétienne : « Il est indéniable que l’origine de la sorcière se trouve au sein de la religion, où la femme en croquant une pomme devient la complice de Satan. » « La présence du feu, du sang, de la mort, de la douleur » est associée à un « culte satanique » opposé au christianisme.

    189Le caractère automatique de ces processus de reconnaissance est relevé sans que les systèmes de valeurs agissants se trouvent problématisés. Les femmes représentées apparaissent aux participant·es comme pilotées par le diable, bien que celui-ci ne soit pas visuellement présent dans le trailer ; l’action de cette force masculine est donc présupposée, déployant un effet idéologique élémentaire qui nous semble en contradiction avec les valeurs féministes associées à la série en amont du débat interprétatif. Comme dans d’autres expérimentations menées avec des étudiant·es de Paris 8, les savoirs religieux s’avèrent être un filtre de reconnaissance puissant, mobilisant également un système de valeurs, intériorisé indépendamment du fait que le sujet se définisse comme croyant ou pas.

    190Le dualisme des couleurs blanche et noire et leurs associations – le bien et le mal – sont soulignés par plusieurs participant·es ; la présence de personnages à la peau blanche et noire n’est cependant pas reconnue comme signifiante dans ce contexte, alors qu’elle nous avait littéralement sauté aux yeux dès le premier visionnage du trailer, sans doute car nous avions visionné la saison complète.

    Hypothèse interprétativeAmerican Horror Story met en scène des femmes-sorcières dominées par le diable.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsBûcher ; chapeaux ; chat noir et blanc ; château ; feu ; sang ; gestes rituels.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : représentations historiques de la chasse aux sorcières, de Jeanne d’Arc et du procès des sorcières de Salem ; représentations contemporaines des sorcières dans les films, les séries et les mangas ; culture populaire littéraire ; religion chrétienne ; Habitudes de pensée : christianisme ; sexisme intériorisé.

    Critique féministe des stéréotypes de genre

    191Contrairement à l’image d’Épinal de la sorcière au nez crochu vêtue de loques bigarrées, les femmes représentées dans le trailer de Coven sont habillées de tailleurs chics et talons aiguilles. Dans les écrits des étudiant·es, les gros plans sur les talons sont associés à l’hypersexualisation du corps féminin dans la société contemporaine. Plusieurs participant·es se réfèrent en outre à la bande-son du trailer pour soutenir cette hypothèse42 : la reprise du titre The house of rising sun, dont les paroles ont été modifiées comme le remarque une étudiante, viendrait souligner que « cette fameuse maison décrite n’est autre qu’une maison close ». Pour étayer cette hypothèse, des savoirs culturels puisés dans d’autres films et séries sont mobilisés :

    L’image des sorcières dans American Horror Story est différente de celle dans Harry Potter ou Sabrina, l’apprentie sorcière. Cette image de femmes hypersexualisées, sexy me fait penser plus à des teen movies américains sortis début 2000 comme le film The Craft où les sorcières sont de jeunes femmes toutes très belles, habillées en minijupe et talons. (Participante)

    192Si plusieurs participant·es se rappellent que les affiches officielles de la série43 ont joué sur cette hypersexualisation, les talons hauts se trouvent également associés au bondage et au « fétichisme sexuel », aux pratiques « BDSM », sans qu’un rôle agissant ou dominant soit attribué aux femmes dans ces pratiques.

    193Les participant·es considèrent que l’instance d’énonciation de Coven construit un regard préférentiellement « sexiste », car seules les femmes y seraient hypersexualisées : « Les talons aiguilles insistent sur la féminité et sexualisent ces femmes, alors que l’inverse n’est pas montré pour les hommes. » Une participante relève la présence de femmes qui flottent comme suspendues contre les murs du manoir, et y voit la manifestation d’une volonté de les reléguer « au statut d’objet de décoration » :

    Des femmes sans visages sont pendues aux murs de la maison. Elles ne sont que des corps inertes, qui se fondent dans le paysage, relégués au statut d’objet de décoration. Cette idée assez violente renvoie à la vision que peut avoir un pan de la société des femmes (magazines, publicités, films…) : femmes objets, dépossédées de leur conscience et de leur savoir. (Participante)

    194Les femmes seraient victimes de mécanismes de domination, d’une « objectification du corps de la femme qui doit répondre à des stéréotypes ». Le fait que leurs visages ne soient pas montrés dans certaines scènes renforcerait l’entreprise de déshumanisation. « La symétrie des plans », les tenues vestimentaires arborées, et surtout le fait que les femmes marchent par moments en rangs, les soumettraient à un ordre militaire. Les femmes seraient littéralement mises au pas, uniformisées et désindividualisées : « Elles se ressemblent toutes, sont toutes habillées de la même façon et marchent à un rythme précis/militaire, d’une même foulée. »

    195Pour ces participant·es, le trailer raconte comment, par un processus d’hypersexualisation et de réification, le corps féminin devient victime d’une déshumanisation entretenue et renforcée par l’instance d’énonciation. La sorcière ne serait qu’une cristallisation « mythifiante » d’un mal de la société contemporaine, qui enferme la femme dans un rôle stéréotypé issu de fantasmes masculins : le lien entre patriarcat et exploitation de l’image de la femme est posé, mobilisant le filtre d’une critique féministe des stéréotypes genrés. Le fait qu’aucun rôle actif ne soit reconnu à la femme dans cette sexualisation de son corps dénote cependant de nouveau d’une habitude sexiste intériorisée : l’homme est immédiatement présupposé être l’instigateur des pratiques fétichistes et BDSM malgré sa quasi-absence dans la vidéo.

    Hypothèse interprétativeAmerican Horror Story met en scène des femmes-sorcières dominées par des représentations hypersexualisantes.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsTalons aiguilles ; tailleurs ; femmes en lévitation et sans visage.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : analyse critique des représentations médiatiques ; analyse critique de la réification de la femme dans la publicité, l’imagerie érotique et pornographique ; Habitudes de pensée : critique féministe des représentations genrées ; sexisme intériorisé.

    Féminisme pro-sexe

    196D’autres participant·es avancent une interprétation différente au sujet des talons aiguilles qui rythment certains plans du trailer : les femmes sorcières seraient non pas victimes de représentations mainstream réifiantes mais, au contraire, échapperaient au contrôle social en refusant de se conformer à l’idéal chrétien de la Vierge-mère, embrassant celui de la « femme fatale » dont la « sexualité débridée » constituerait une « menace pour l’ordre patriarcal ». Plutôt que processus de réification, les talons seraient les indices de l’empowerment de la femme moderne : « Le plan rapproché sur le talon exalte le symbole de la femme fatale […], elle n’obéit pas à une forme de pudeur régulatrice. » L’image de la prostituée est certes reconnue dans ces plans, mais sémiotisée de façon positive suivant un filtre interprétatif que nous proposons d’appeler « féministe pro-sexe ».

    197Plusieurs participant·es ont relevé comme particulièrement signifiante la scène où un couple hétérosexuel échange des baisers, juste avant que le jeune homme commence à convulser sur le lit. Est également cité le plan où un homme à la tête de taureau, sorte de « minotaure désarticulé », étendu au sol sans défense, se trouve enjambé par « l’armée de femmes » à talons, sans qu’elles lui accordent le moindre regard. Les hommes seraient posés par l’instance d’énonciation comme « objets torturés », ramenés au rôle de bétail, de « bouts de viande » : régime de visibilité habituellement réservé aux femmes, qui se trouverait ici renversé.

    Le Minotaure au sol est enjambé par les sorcières. Ce sont elles qui ont le pouvoir sur cette créature mythologique, au corps d’homme. L’image de la femme est associée ici à un groupe qui semble solide. Très peu d’hommes sont représentés dans le trailer, et ils ne sont pas dans une position supérieure face aux femmes. (Participante)

    198Face à la sexualité libérée des sorcières, la masculinité serait « mise à mal » : « pour une fois », les hommes ne se trouveraient pas en position de supériorité. La procession quasi-militaire des femmes illustrerait ce bouleversement de l’ordre patriarcal. Alors que certain·es participant·es ont mobilisé de nouveau des savoirs culturels chrétiens pour opposer l’image des femmes dans le trailer à celle de Marie, d’autres y ont reconnu Lilith, « une succube à l’origine des figures de vampires et de sorcières », personnage clé de la Kabbale et « première femme d’Adam qui aurait refusé de se soumettre sexuellement à lui »44.

    199Pour une participante, le trailer de Coven illustre le fait que la sorcière, « miroir de la condition féminine », « a “subi” une transformation étonnante au cours des siècles : les sorcières se sont émancipées. La sorcière moderne n’est que le reflet de la femme dans notre société : assumée, libérée et meneuse. Cette vidéo illustre très bien l’évolution de l’image de la sorcière, qui passe du personnage méchant, de la victime, à l’héroïne. »

    200Commence à se dessiner dans le débat interprétatif une opposition entre celles et ceux qui ne voient dans la représentation des sorcières d’American Horror Story qu’une nouvelle entreprise d’hypersexualisation du corps féminin, héritée à la fois de la culture chrétienne et de la culture de domination masculine, et celles et ceux qui, au contraire, interprètent cette hypersexualisation comme l’illustration d’un bouleversement de l’ordre patriarcal. S’opposent deux visions de la femme : comme victime aliénée par des représentations stéréotypées ou comme héroïne assumant pleinement sa « nature » et en jouant. Les participant·es adhérant à un point de vue féministe qui transforme le corps, le plaisir et même le travail sexuel en armes politiques, se reconnaissent dans les représentations proposées par le trailer et s’y raccordent, alors que d’autres s’y déclarent opposé·es.

    Hypothèse interprétativeAmerican Horror Story met en scène des femmes-sorcières dominatrices qui utilisent leur corps comme arme de guerre pour l’émancipation.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsRangées de femmes en uniforme ; minotaure enjambé ; jeune homme convulsant ; quasi-absence d’hommes ; beauté des femmes ; mise en avant de leur corps comme façon entreprenante de vivre leur sexualité.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : mythologie antique ; culture judaïque ; culture chrétienne ; connaissance des représentations de la domination masculine ; connaissance des codes vestimentaires en entreprise ; Habitudes de pensée : féminisme pro-sexe.

    Éco-féminismes

    201La plupart des participant·es au débat interprétatif se déclarent féministes, et voient dans la figure de la sorcière en principe un symbole d’affranchissement de l’ordre patriarcal. Selon la déclinaison plus précise de cette habitude de pensée féministe, elles et ils approuvent la représentation des sorcières dans American Horror Story ou, au contraire, la critiquent. Certain·es évoquent ainsi le caractère daté d’un féminisme focalisé sur l’égalité des sexes mais ignorant certaines qualités intrinsèquement féminines. Ils soulignent l’absence visuelle dans le trailer de fleuves, forêts, arbres et autres espèces animales représentatives de l’écoféminisme contemporain, dont elles et ils se disent proches et qu'elles·ils décrivent comme un courant de pensée promouvant l’autonomie des femmes savantes, affranchies de diktats mais « proches de la nature et des animaux ». L’ouvrage Sorcières de Mona Chollet45 mais aussi le Witch Bloc, « groupe politique parisien relativement influent dans les sphères féministes et queer », sont cités comme sources d’un savoir culturel conscientisé, qui agirait comme un filtre interprétatif opposé au regard construit par l’instance d’énonciation.

    202Le féminisme véhiculé dans la vidéo serait vidé de son « sens contestataire » : la sorcière deviendrait un « symbole mainstream, exploité dans de nombreuses autres séries (récemment, Les Nouvelles aventures de Sabrina [2018-2020] ou le reboot de Charmed [2018-]) ». Il s’agirait pour l’instance d’énonciation de « voguer sur la mode » pour commercialiser des produits : bijoux, maquillage et objets ésotériques46. Des logiques capitalistes sous-tendraient la figure de la sorcière au sein de la vidéo. De nombreux signes associés au pouvoir économique et au luxe témoigneraient d’une volonté de capter « une vaste audience LGBTQ » sans être réellement aligné aux valeurs de cette communauté, reflétant avant tout celles d’une « classe dominante et privilégiée ». Pour plusieurs étudiant·es, le féminisme tel qu’il est présenté dans le trailer ne permettrait pas l’avènement d’une société égalitaire, mais le renversement de l’ordre patriarcal en faveur d’un matriarcat tout aussi redoutable : analyse étayée par le dernier plan de la vidéo montrant « trois femmes, vêtues de noir, surélevées avec une prise de vue en contre-plongée », emblématique « des femmes agressives qui abusent de leur pouvoir ».

    203La surreprésentation dans le trailer des femmes blanches et minces confirmerait le modèle de domination « blanc et hétéronormatif » de la bourgeoise : celle-ci a certes remporté la lutte contre l’ordre patriarcal mais, dans le même temps, jouit sans état d’âme des privilèges de sa classe. Dans l’un des deux trailers officiels, la prêtresse vaudoue Marie utilise le terme « white bitch » pour qualifier la directrice de l’académie de sorcières. La blanchité des femmes bourgeoises et autres riches starlettes représentées dans American Horror Story est retenue comme signifiante par ces participant·es. Bien qu’elles et ils mobilisent de toute évidence un filtre interprétatif intersectionnel en portant un regard analytique sur les relations entre discriminations de sexe, de race et de classe, cette hypothèse ne donne pas lieu à un débat interprétatif prolongé ; celui-ci se recentre rapidement sur les aspects de sexe et de classe reconnus dans le trailer, et les convergences et divergences entre approches féministes au sein du groupe.

    Hypothèse interprétativeAmerican Horror Story met en scène des femmes-sorcières bourgeoises, qui jouissent de leurs privilèges sans état d’âme.
    Éléments audiovisuels retenus comme signifiantsVêtements chics ; bijoux, manoir luxueux ; manières bourgeoises ; présence de serviteurs ; prédominance visuelle de femmes blanches hétérosexuelles à l’écran.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance de l’actualité du féminisme ; critique des industries culturelles et créatives ; Habitude de pensée : éco-féminisme, anticapitalisme, théories intersectionnelles.

    Conclusion

    204Lors de cette expérimentation, le constat selon lequel le regard construit par le trailer (et plus largement la saison 3 de la série) opèrerait un renversement de la figure traditionnelle de la sorcière est unanimement partagé. La sorcière moderne serait dépeinte comme « attirante et désirable », signe d’une transformation générale de la position sociale de la femme dans la société américaine – du moins en apparence. Beaucoup de scènes du trailer mobiliseraient des traits habituellement associés à la masculinité, de sorte que les sorcières se trouveraient « représentées telles que les hommes le sont habituellement ». Mais cette masculinisation divise les esprits : pour celles et ceux adhérant à un féminisme pro-sexe, les sorcières blanches du trailer sont l’archétype de la femme qui s’est « alignée sur le modèle de l’homme pour sortir du foyer » et devenir une « nouvelle force productive » : une telle femme forte aurait « toujours des attributs masculins dans les représentations » témoignant de la réussite de la libération de sa condition.

    205Pour d’autres participant·es adhérant plutôt à une critique féministe des représentations médiatiques ou à des approches écoféministes, cette déclinaison pro-sexe du féminisme représente au mieux une étape historique de l’émancipation des femmes aujourd’hui dépassée, au pire une nouvelle forme d’enfermement et de domination qui passe par l’hypersexualisation du corps. La représentation de la sorcière dans le trailer de la saison Coven témoignerait d’une difficulté à penser des femmes émancipées autrement qu’à travers la mobilisation de fantasmes associés à la masculinité hégémonique : Coven raconterait l’émancipation de la femme vue par le « male gaze », « un regard masculin intériorisé ». Cette posture trouble entre « féminisme et sexisme, misogynie, misandrie et progressisme » se traduirait dans la mise en scène et dans de nombreux traits plastiques mobilisés par une instance d’énonciation « moins féministe que patriarcale ».

    206Toutes et tous les participant·es se déclarent féministes, sans pour autant mobiliser les mêmes déclinaisons interprétatives de ce filtre : alors que les talons, tailleurs et la démarche militaire sont interprétés par les un·es comme signes d’un renversement de l’ordre patriarcal au profit d’une féminité décomplexée, les autres n’y voient que de nouveaux instruments de domination. Les un·es préfèrent y déceler des indices d’une réussite sociale enfin acquise ; les autres critiquent cette vision « bourgeoise » de l’émancipation, prônant les valeurs d’un écoféminisme loin de la vie de château.

    207La rivalité entre la féministe libérale incarnée par la « white bitch », vengeresse de la domination patriarcale, et la coiffeuse afroféministe, vengeresse des injustices coloniales, a été peu évoquée dans le débat interprétatif alors qu’elle structure le scénario de Coven. Sans doute, les apparitions de femmes noires sont trop peu nombreuses dans le trailer officieux pour qu’elles aient pu être retenues comme signifiantes par celles et ceux qui n’avaient pas vu la saison en son entier ; aussi les trailers officiels qui équilibraient la fréquence d’apparition de femmes blanches et noires ont-ils été écartés dès le début de l’expérimentation, au profit de la version officieuse centrée sur les actrices blanches. Un modèle de domination « blanc et hétéronormatif » a été reconnu dans le trailer par une poignée de participant·es, sans pour autant donner lieu à un débat prolongé.

    208Nous, autrices du présent ouvrage qui avons vu la saison entière, avons été frappées par l’impossibilité dans Coven de réconcilier le féminisme anti-patriarcal de la femme bourgeoise et le féminisme anticolonial de la prêtresse vaudoue au sein d’un front commun, du moins dans la génération des femmes de 40-50 ans : un filtre interprétatif intersectionnel et générationnel a certainement agi sur notre lecture, et a focalisé notre regard sur des détails du trailer officieux (comme l’apparition de femmes noires dans certaines scènes) qui n’ont pas été retenus comme signifiantes par les autres participant·es. Qu’au niveau de l’histoire racontée dans Coven, la bourgeoise antipatriarcale tout autant que la prêtresse post-coloniale s’engagent dans une impasse est pourtant un fait : incapables de sortir d’un féminisme mono-focal, les deux s’avèrent au final dominées par des hommes (l’homme à la hache pour l’une, la figure mythologique de Papa Legba pour l’autre). L’espoir d’un front unifié des luttes féministes s’esquisse à la fin de Coven, mais au prix du sacrifice de Misty Day, l’écoféministe de l’institut. Or, d’après certains participant·es, il s’agit là de la seule voie de salut prometteuse pour la lutte féministe au XXIe siècle.

    Sémiotique sociale de l’image photographique

    209Cette dernière partie présente deux terrains d’expérimentation en sémiotique sociale de l’image photographique. Plus spécifiquement, nous avons consacré les ateliers de co-interprétation à des images d’actualité publiées dans la presse quotidienne. Lors des expérimentations auprès de publics étudiants notamment, il nous est vite apparu que l’image d’actualité constituait un objet idéal pour initier à la méthode. Contrairement aux interfaces de sites web qui, de prime abord, sont souvent considérées comme neutres et par conséquent peu sujettes au débat, et contrairement aux trailers de séries qui doivent être visionnés plusieurs fois pour que le sujet puisse en approfondir l’analyse, l’image photographique semble s’offrir à l’interprétation dès le premier coup d’œil. Lorsqu’elle s’inscrit dans l’actualité immédiate, elle suscite plus spontanément le débat qu’une œuvre fictionnelle dont le contenu peut toujours être mis à distance au nom de l’idée qu’il s’agit d’une fiction.

    210Les deux photographies de notre corpus ont été choisies par nos soins en raison de leur caractère polémique et « ouvert » (au sens de l’œuvre ouverte d’Umberto Eco), qui nous semblait propice à l’expression de points de vue divergents : le mouvement social des Gilets jaunes et la crise sanitaire déclenchée par le virus covid-19. Si la richesse des débats a confirmé la pertinence de ce choix, il aurait été également possible de le déléguer aux participant·es (comme cela a été partiellement le cas pour le trailer de American Horror Story), en leur demandant quelle est, pour chacun·e, l’image la plus marquante de l'actualité. Cette démarche aurait permis d’engager dès le départ le groupe dans un questionnement réflexif et d’introduire d’emblée la question des contextes de réception (dans la presse papier, sur un site web de média, les réseaux sociaux, etc.) ainsi que de l’influence de débats et polémiques déjà existants sur la construction des points de vue. Ceci étant dit, ces derniers peuvent se trouver si cristallisés à l’issue d’une polémique, notamment lorsque celle-ci éclate sur les réseaux sociaux numériques, qu’il peut s’avérer compliqué pour les participant·es de tolérer un autre point de vue à autrui : or, cette ouverture à autrui se situe au cœur de notre démarche et nous a amenées à sélectionner nous-mêmes les photographies.

    Gilet jaune ou bonnet rouge. La division des gauches comme prisme du regard

    211Durant l’automne 2018, suite à une hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) qui a provoqué une augmentation du prix du carburant, a émergé le mouvement de contestation des Gilets jaunes, appelés ainsi parce que les militant·es portaient, lors des manifestations, un gilet de sécurité qui fait partie des équipements obligatoires des véhicules immatriculés en France. Un peu partout dans le pays, des ronds-points ont été occupés. Des manifestations ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes, qui non seulement protestaient contre la hausse des prix du carburant, mais souhaitaient attirer l’attention plus largement sur les inégalités sociales. Sur certains lieux emblématiques comme les Champs-Élysées à Paris, les protestations ont par moments pris un caractère violent : des boutiques de grandes enseignes ont été saccagées, des bâtiments publics comme l’Arc-de-triomphe tagués. Les pouvoirs publics ont riposté par un déploiement important des forces de l’ordre. Sur les réseaux sociaux d’abord, puis plus tardivement dans les grands médias, des actes de violence perpétrés par les policiers ont été dénoncés, photos et vidéos à l’appui. Massivement présent sur les réseaux sociaux numériques comme Facebook, le mouvement n’avait pas pour autant de porte-parole officiel, ce qui différenciait son fonctionnement des mouvements sociaux « traditionnels » organisés par les syndicats, par exemple.

    212Le 19 janvier 2019, en marge de la dixième grande manifestation parisienne, un photographe du journal Libération a pris en photo Éric Drouet, l’une des figures les plus médiatisées du mouvement. Un bonnet de couleur jaune sur la tête, il regarde l’écran d’un téléphone portable que lui tend un homme se tenant à ses côtés. À gauche, devant eux, se tient un autre homme qui, de même, a les yeux rivés sur l’écran d’un smartphone. Encore plus à gauche, un appareil photo est tourné vers Éric Drouet, mais seule la main du photographe est visible. Au premier plan, à droite, passe un homme vêtu d’un gilet jaune, d’une capuche et d’une casquette. Les contours de son corps sont flous, et son visage tourné vers Éric Drouet n’est pas perceptible.

    Figure 5. Capture d’écran d'une photographie publiée le 19 janvier 2019 sur le site web du journal Libération

    Image

    Source : < https://www.liberation.fr/france/2019/01/19/gilets-jaunes-a-paris-on·et-murs-pour-voter-nos-lois_1704047 > – Boby.

    213Nous avons choisi cette photographie de presse, publiée le jour même de la manifestation sur le site web de Libération pour expérimenter notre méthode en sémiotique sociale de l’image d’actualité. La photographie nous paraissait signifiante à plusieurs égards : le contraste entre le bonnet jaune d’Éric Drouet au centre de l’image et le gilet jaune porté par l’homme anonyme au premier plan était, selon notre point de vue, emblématique de la polarisation du mouvement social, avec d’un côté la mise en avant de certains leaders (auto-)proclamés, et de l’autre l’invisibilisation de la masse des militant·es ordinaires.

    214Il nous paraissait à ce moment aller de soi que la photographie représentait une prise de selfie, et qu’Éric Drouet prenait plaisir à sa propre « starification ». Compte tenu du portrait ambigu que les grands médias dessinaient d’Éric Drouet comme homme du peuple engagé dans la lutte contre les inégalités, mais également comme « beauf », amateur de bolides, abonné aux fautes de français et proche de l’extrême droite, nous nous attendions à des échanges animés sur son rôle dans le mouvement et les raisons de la publication de cette photographie par le journal Libération. Il nous semblait que l’éventuelle sympathie, plus ou moins grande, des participant·es pour l’homme, leurs convictions politiques, leurs appartenances à diverses classes sociales et un effet générationnel, pouvaient faire émerger des hypothèses interprétatives divergentes. Le « punctum » de l’image (au sens donné par Roland Barthes à cette notion47) était, selon nous, constitué par le bonnet d’Éric Drouet, qui, de par sa couleur, affichait son affiliation au mouvement social des Gilets jaunes et, en même temps, démarquait le leader du manifestant ordinaire.

    Méthodologie d’enquête

    215Nous avons tout d’abord proposé l’image à un groupe de 25 étudiant·es inscrit·es en Master professionnel « Communication numérique et conduite de projets » à l’université Paris 8, âgé·es entre 21 et 26 ans48. La plupart étaient de nationalité française. 4 étudiant·es étaient issu·es d’autres pays européens ou du Maghreb. Le deuxième groupe de discussion a accueilli 10 retraité·es âgé·es entre 65 et 76 ans, issu·es de CSP+ et de nationalité française. Il s’agissait d’un groupe d’ami·es, très actif en matière d’activités culturelles, que nous avons rencontré à Paris dans un bâtiment mettant à disposition des salles de réunion.

    216Nous rappelons qu’en sémiotique sociale les concepts et outils (exposés dans la partie 1) ne sont pas utilisés par les organisateur·rices des ateliers de co-interprétation face au terrain, mais avec le terrain : ils sont donc présentés et explicités aux participant·es afin de pouvoir partager un vocabulaire commun qui donne corps aux intuitions. Ce partage est évidemment facilité quand l’expérimentation se déroule en contexte pédagogique. À l’université Paris 8, deux séances de 2 h 30 ont été consacrées à l’introduction de concepts et d’outils, et trois séances consécutives ont été dédiées à la co-interprétation de l’image. Les retraité·es ont pu être mobilisé·es à deux reprises seulement, pour des séances de travail de respectivement 3 heures. Le cadre épistémologique de la démarche a donc été présenté de façon plus rapide, mais il faut préciser que les participant·es avaient toutes et tous fait des études universitaires, pour la plupart en sciences humaines et sociales, et étaient donc familiarisé·es avec certains concepts et outils d’analyse. Elles et ils étaient néanmoins sensibles au partage de concepts permettant d’élargir le spectre de ce qui, dans une image, peut être considéré comme signifiant.

    217Nous rappelons que notre méthode s’appuie sur la création d’une situation de co-interprétation afin d’engager les participant·es dans une conscientisation des filtres interprétatifs qui agissent dans la sémiotisation d’une production culturelle. Ce cadre de la recherche a été expliqué sur les deux terrains. Puis les participant·es ont été confronté·es à l’image photographique vidéo-projetée sur un écran. Nous les avons invité·es à nous faire part de leurs réactions spontanées, puis à produire une interprétation individuelle par écrit en se concentrant sur l’analyse des éléments visuels qu’elles et ils considéraient comme les plus signifiants. Au fil de la mise en perspective de ces premiers résultats, nous avons introduit les outils et concepts permettant de circonscrire plus précisément le rôle de l’instance d’énonciation (« prise de vue », « focalisation », « cadrage »…, voir plus haut) tout en insistant sur le fait qu’il ne s’agissait pas de faire la démonstration de ce qui n’avait pas été vu ou ce qui aurait dû être vu, mais de s’interroger dès cette étape sur les raisons qui avaient amené chacun·e à sélectionner certains éléments en dépit d’autres. Bien que les deux groupes se considéraient comme relativement homogènes par le fait de partager des centres d’intérêt, un même niveau d’études, et d’appartenir à la même génération, les participant·es ont constaté qu’elles et ils n’avaient pas focalisé leur attention sur les mêmes éléments dans l’image. Après la mise en perspective des éléments vus et « non vus », les hypothèses ont continué à diverger. Cette observation nous a permis d’expliquer que la sémiotisation est guidée non seulement par un processus de sélection des éléments signifiants mais aussi par un processus d’inférence, qui consiste à introduire dans l’image des éléments de contextualisation qui n’y sont pas présents. Certain·es ont ainsi postulé que l’image avait été prise dans le contexte d’une manifestation violente alors que d’autres l’imaginaient non violente.

    218Nous avons ensuite invité les participant·es à produire un deuxième écrit individuel : celui-ci devait leur permettre de sonder les filtres interprétatifs mobilisés face aux signes. La mise en perspective des résultats a permis d’engager le groupe dans un processus réflexif quant au fonctionnement de la sémiose, dans un va-et-vient permanent entre signes et filtres.

    Participant·esÉtape 1Étape 2Étape 3Étape 4
    Groupe 125 étudiant·es en Master « Communication numérique et conduite de projets », âgé·es entre 21 et 26 ans.Explicitation du cadre de la recherche, introduction aux outils de la sémiotique (voir explications plus haut).Identification par chacun·e des éléments les plus signifiants de la photographie. Première formulation d’hypothèses interprétatives. Entre les étapes 2 et 3 : synthèse des hypothèses par les organisatrices. Mise à disposition de la synthèse.Production d’un écrit individuel mettant le focus sur le rôle des filtres interprétatifs.Auto-analyse approfondie des filtres interprétatifs. Discussion finale.
    Groupe 210 retraité·es issu·es de CSP+. Moyenne d’âge : 65 et 76 ans (5 hommes, 5 femmes).Explicitation du cadre de la recherche. Production d’un écrit individuel face à l’image. Discussion collective sur les hypothèses interprétatives.Entre la 1re et 2e rencontre : production d’un écrit individuel confirmant les hypothèses personnelles et les motivant. Synthèse des hypothèses par les organisatrices. Mise à disposition de la synthèse auprès du groupe.Retour sur les hypothèses interprétatives et discussion sur le rôle des filtres interprétatifs.Présentation des résultats de l'expérimentation du groupe des étudiant·es réalisée quelques semaines plus tôt. Discussion finale.

    Hypothèses et filtres interprétatifs

    219Comme expliqué plus haut, l’expérimentation a commencé avec le choix d’une photographie par l’une des autrices du présent ouvrage. Lectrice régulière de Libération, elle avait tout de suite reconnu Éric Drouet au centre de l’image. Auparavant, l’autrice avait consulté la page d’Éric Drouet sur Facebook et regardé quelques-unes de ses vidéos live. D’un reportage diffusé à la télévision, elle avait par ailleurs retenu l’information que l’homme était chauffeur routier et avait, dans le passé, fréquenté des milieux d’extrême droite : éléments contextuels qui l’avaient orientée vers l’idée que cette photographie illustrait la posture d’un homme préoccupé par son image médiatique, prétendument proche du peuple mais, en vérité, pleinement engagé dans sa propre starification. L’instance d’énonciation viserait ainsi, de par la prise de vue, à dénoncer une posture narcissique, tout en soutenant le processus de la starification par la centralité qu’elle donne à Éric Drouet, par le floutage de l’homme plus âgé au gilet jaune, et par la publication de ce cliché au détriment d’autres. Cette hypothèse interprétative n’a pas été partagée avec les participant·es lors de la première séance afin d’éviter qu’elle joue un rôle prescripteur.

    Résultat de l’expérimentation auprès du groupe d’étudiant·es

    L’auto-glorification au prisme de deux habitus de classe

    220Certain·es étudiant·es interprètent immédiatement la scène comme une prise de selfie et la narrativisent en y inférant différents éléments : l’homme au bonnet coloré, situé à gauche, aurait déjà obtenu son image avec « la star » alors que l’autre homme, positionné à côté d’Éric Drouet, serait en train de la prendre. Cette interprétation est argumentée à partir de plusieurs éléments visuels retenus comme signifiants : la position des mains, des bras et des téléphones, la mimique d’Éric Drouet ainsi que celle des deux autres hommes. La prise de selfie, quant à elle, est interprétée comme un trait caractéristique de l’époque, qui illustrerait « le fait que les gens sont plus enclins à prendre des photos que défendre leurs opinions… ». La posture corporelle d’Éric Drouet ainsi que sa mimique sont perçues comme signes d’une adhésion à la scène représentée : « imbu de lui-même et un peu égocentrique », « narcissique », affichant « une moue d’arrogance », l’homme se prêterait bien volontiers à ce jeu médiatique étroitement associé aux réseaux sociaux numériques, « la course aux likes, clics et followers ».

    221Le prisme interprétatif adopté par ces participant·es est forgé, selon leurs dires, par la fréquentation régulière des réseaux sociaux numériques, et plus généralement, la connaissance des processus de starification contemporains : « Il s’agit d’une célébrité qui répond à des obligations vis-à-vis de ses fans, comme j’ai pu le voir par le passé lors d’événements de jeux vidéo avec des stars du net. » Éric Drouet aurait, ce jour-là, choisi de porter un bonnet jaune pour se démarquer et se faire remarquer ; le bonnet est opposé au gilet jaune qu’Éric Drouet ne porte pas – absence interprétée par certain·es comme une trahison envers le mouvement.

    222Le bonnet tricolore de l’homme penché sur son portable fait penser ces participant·es aux couleurs du club de foot Paris Saint-Germain. Son port connoterait l’origine sociale modeste de l’homme, ainsi que sa propension à se comporter comme un fan : « On peut supposer qu’il vient d’un milieu social modeste ou moyen… qu’il a des tendances à militer, supporter ». La bouteille qu’il tient dans la main est associée à la marque Cristalline, « l’eau la moins chère sur le marché ».

    223Le rôle de la prise de vue est pris en compte principalement lors de la deuxième discussion, une fois les outils d’analyse sémiotique introduits. Les étudiant·es soulignent le rôle stratégique de la focalisation sur Éric Drouet, ainsi que celui du floutage : « D’ailleurs mon regard a tout de suite été dirigé vers ces deux hommes qui sont au centre de l’image et qui bénéficient d’un floutage de la photographie. » Pour appuyer leur point de vue, l’absence d’autres manifestant·es et, plus généralement, du contexte du mouvement social (sous forme de banderoles par exemple), est pointée : « Ce champ vide est très intéressant et participe à l’effet star-system qui règne autour de Drouet. On peut penser qu’il a été interpellé hors du contexte de manifestation. Ou qu’il ne participe plus aux manifestations car il est devenu trop important pour le mouvement populaire. » Finalement, l’image ne dénoncerait pas seulement le narcissisme d’Éric Drouet, mais le déclin général de ce mouvement social : « Le fait que les gens soient plus enclins à prendre des photos que défendre leurs opinions peut peindre une baisse de régime et de motivation de la part des participant·es du mouvement, qu’il leur reste très peu d’intérêt à manifester dans les rues pour faire entendre leurs voix au gouvernement. » Le photographe de Libération aurait capté la scène pour dénoncer ce déclin ou bien pour y participer en l’actant. Pour les un·es, l’image est simplement futile ; pour d’autres, elle cache volontairement la vérité du mouvement, une réalité qui serait caractérisée par une grande violence.

    224Se profilent derrière l’hypothèse de la prise de selfie deux filtres interprétatifs principaux. Le premier est guidé par le sentiment d'appartenance à une classe populaire qui se dit solidaire avec les Gilets jaunes, mais s’avoue désabusée. L’interprétation de la scène comme une prise de selfie à la gloire d’une star auto-proclamée est motivée par l’adhésion de certain·es aux « vraies valeurs » du mouvement social des Gilets jaunes. Mais elles·ils fustigent « une certaine récupération par leurs représentants qui accordent plus d’importance à leur petite célébrité ». La sympathie va vers l’homme au gilet jaune situé au premier plan, alors qu’Éric Drouet, tout comme le photographe de Libération, se trouvent accusés de trahison : « Je porte beaucoup de sympathie pour le mouvement mais je suis plus hostile envers cette photographie que je trouve futile. » Plusieurs étudiant·es motivent leur interprétation par leur interprétation par leur appartenance à la classe populaire représentée par les « vrais » Gilets jaunes.

    225Pour d’autres, l’interprétation de l’image comme une prise de selfie vient confirmer au contraire leur non-adhésion à la cause des Gilets jaunes, en raison de leur appartenance à une classe moyenne effrayée par la violence. Ce n’est pas seulement le « leader » du mouvement qui, sur cette photographie se comporterait de manière vulgaire, c’est le mouvement dans son ensemble qui se caractériserait par des comportements associés plutôt aux fans de foot qu’aux vrai·es militant·es. Une participante questionne, dans son deuxième écrit autoréflexif, le rôle que joue son appartenance aux classes moyennes supérieures dans son interprétation de l’image : « Je n’ai jamais adhéré à ce mouvement des Gilets jaunes, qui, pour moi, a toujours été un mouvement violent […]. Bien sûr, mon opinion a été influencée par mon éducation, le milieu social duquel je viens et mes expériences personnelles. C’est donc pour cela que mon analyse sur l’image diffusée dans le journal Libération a été plutôt critique, car je ne ressens aucune empathie pour le mouvement et encore moins pour le leader Éric Drouet. »

    Hypothèse interprétativeL’image représente une prise de selfie autoglorifiante.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsPosition des mains, des bras et des téléphones portables ; mimiques d’Éric Drouet et des deux autres hommes dont le visage est visible sur l’image ; port d’un bonnet jaune, et non pas d’un gilet jaune ; floutage de l’homme au gilet jaune ; prise de vue donnant la centralité à Éric Drouet ; focalisation sur la présence d’appareils de capture.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : visionnage des vidéos d’Éric Drouet, manifestations des Gilets jaunes en cours ; Savoirs culturels : connaissance des processus de starification contemporains ; Habitudes de pensée : solidarité avec les valeurs défendues par les Gilets jaunes ; appartenance à la classe « populaire » ; mais critique du narcissisme d’E. Drouet et de sa médiatisation. Ou : Rejet des valeurs défendues par les Gilets jaunes dont Éric Drouet est emblématique ; appartenance à la classe moyenne.
    Féminisme et stéréotypes de genre intériorisés

    226Dès la première discussion, l’absence de femmes sur l’image est questionnée par certain·es étudiant·es, alors que la majorité ne la perçoit pas spontanément. Pour beaucoup, cette absence relève du simple hasard. Les étudiant·es ayant remarqué tout de suite cette absence insistent au contraire sur son caractère signifiant. Elle est interprétée comme signe d’une complicité masculine que le « leader des Gilets jaunes » souhaite créer autour de lui, ce qui sous-entendrait que son attitude est sexiste : « Tous les leaders Gilets jaunes ne ressemblent pas à Drouet, je pense à la figure féminine d’Ingrid Levasseur par exemple… », souligne une étudiante. Cette absence est également interprétée comme une conséquence directe des actes de violence associés au mouvement, et dont les femmes auraient tendance à se désolidariser : « Cela pourrait signifier que les femmes vont moins dans ce genre d’événements en raison du risque de débordement de la part des manifestants. » Enfin, la scène photographiée témoigne pour certain·es d’une invisibilisation générale du rôle des femmes dans les mouvements sociaux : « On a souvent tendance à oublier les femmes dans les mouvements sociaux ; pourtant, elles sont une part essentielle des organisations. »

    227Les participant·es affirment que ce sont non seulement des convictions féministes mais aussi des habitudes de pensée genrées qui soutiennent ces hypothèses interprétatives : le sexisme d’Éric Drouet est dénoncé, mais l’opposition par nature des femmes aux actes violents agirait comme un allant de soi dans le regard. Un étudiant se questionne, dans son écrit final, sur le rôle de son regard genré lors de sa première interprétation de l’image : « Une de mes camarades indique qu’il n’y a que des hommes sur la photographie. Je n’avais pas remarqué ce détail. Est-ce parce que je suis un homme ? » C’est, selon ses dires, la confrontation aux hypothèses avancées par d’autres membres du groupe qui lui a révélé l’existence de ce filtre dans son interprétation de l’image.

    Hypothèse interprétativeL’image illustre le rôle subordonné des femmes dans le mouvement social des Gilets jaunes.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsAbsence de femmes ; proximité physique entre les hommes.
    Filtres interprétatifsHabitudes de pensée : convictions féministes ; appartenance au genre non masculin ; stéréotypes de genre intériorisés.
    Déclinaisons divergentes du patriotisme

    228Très loin de l’interprétation consistant à percevoir le port du bonnet jaune par Éric Drouet comme une trahison du mouvement, le couvre-chef fait penser certain·es participant·es « au bonnet rouge de la Révolution française ». Le bonnet tricolore porté par l’homme situé à gauche d’Éric Drouet n’est dans ce cas pas associé au symbole d’un club de foot, mais se trouve investi d’une valeur patriotique. Il symboliserait le « soutien que l’homme souhaite apporter à son pays et ses compatriotes ». Alors que certrain·es avancent cette hypothèse interprétative dès la première discussion, d’autres se laissent convaincre de sa pertinence au fil des débats :

    « Je n’avais pas prêté attention au signifiant du bonnet d’Éric Drouet, mais après une réflexion de nature historique avec les autres, il signifie pour moi le bonnet de la Révolution, le bonnet phrygien. En effet, cela serait logique car, grâce aux savoirs apportés par mes camarades, je considère maintenant qu’Éric Drouet fait partie de mouvements révolutionnaires. » (Participante)

    229L’hypothèse du patriotisme se nourrit, selon les dires des participant·es, d’abord de savoirs contextuels concernant les revendications portées par une partie du mouvement : est citée ainsi la forte présence de drapeaux français sur les images médiatiques des Gilets jaunes. Mais des convictions personnelles – patriotiques ou anti-racistes – interviennent également dans le processus de sémiotisation, ce qui les amène au fur et à mesure de la discussion à formuler deux sous-hypothèses contradictoires.

    230Pour quelques participant·es, Éric Drouet défend dans cette photographie des valeurs patriotiques dont elles et ils se sentent solidaires. Cette adhésion les rendrait sensibles aux signes dénotant ces valeurs dans la photographie. Certain·es relèvent par ailleurs qu’Éric Drouet a la peau mate, et que le port d’une barbe laisse penser qu’il est « peut-être arabe », « typé oriental ou nord-africain ». Une participante soutient l’hypothèse qu’il s’agit d’une affirmation positive de valeurs patriotiques spécifiquement françaises, bien qu’elle n’ait pas reconnu Éric Drouet. Elle l’explique par son origine tunisienne : « L’homme de gauche ayant un physique assez méditerranéen (barbe, mate de peau, sourcils épais), et moi-même étant d’origine tunisienne, me semblait à première vue plus d’origine maghrébine. J’ai ainsi directement pensé que cet homme ne pouvait pas s’appeler Éric. Cette influence culturelle, qui relève du raccourci, a réellement faussé ma première lecture de l’image. » L’origine supposée maghrébine de l’homme ne constituerait pas un obstacle à l’affirmation de valeurs patriotiques nationales, bien au contraire : « L’homme ne semble pas être français, mais il se bat malgré tout pour la nation, et soutient la population dans sa détresse. »

    231Pour un autre participant, bien au contraire, c’est la seule présence d’hommes blancs qui est signifiante sur cette photo, car elle révélerait les convictions racistes d’Éric Drouet. Pour argumenter son hypothèse, il recourt à des savoirs puisés dans des reportages télévisuels et autres savoirs contextuels récoltés en amont, même s’il les traite avec une certaine prudence : « Les trois hommes reconnaissables sont blancs de peau… Le fait que seuls des hommes blancs apparaissent peut nous rappeler qu’Éric Drouet est parfois accusé de corroborer des idées d’extrême droite, ce qui n’a pas été prouvé aujourd’hui. »

    232Il est important de noter ici qu’aucun·e participant·e n’a affirmé des convictions racistes par écrit ou lors des débats – le protocole d’expérimentation ne nous permet pas d’évaluer jusqu’à quel point le cadre des ateliers de co-interprétation dans une université réputée « de gauche » a joué dans la production de ce résultat. Quoiqu’il en soit, l’expérimentation a permis surtout de montrer que, si certain·es ne voient que la présence d’hommes blancs au côté de Drouet, d’autres questionnent cette vision. D’autres participant·es enfin ne sont pas sensibles à ces questions. Nous n’avons pas approfondi le débat sur les filtres agissant dans ces trois cas de figure avec le groupe, mais souhaiterions le faire dans de futures expérimentations. La reconnaissance ou non-reconnaissance de l’absence de femmes ou de personnes non blanches dans des images d’actualité ou des productions filmiques nous paraît en effet un terrain de recherche particulièrement important, à articuler aux recherches actuellement en cours sur la représentation des « minorisées » dans les médias.

    Hypothèse interprétativeL’image reflète le patriotisme d’Éric Drouet. Sous-hypothèse 1 : Éric Drouet défend les valeurs de la France. Sous-hypothèse 2 : Éric Drouet est raciste.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsLe bonnet jaune et le bonnet tricolore ; la peau mate d’Éric Drouet et sa barbe ; ou la seule présence d’hommes blancs sur l’image.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : manifestations des Gilets jaunes en cours ; Savoirs culturels : connaissance de l’histoire révolutionnaire de la France ; Habitudes de pensée : adhésion aux valeurs patriotiques défendues par Éric Drouet. Ou : rejet du racisme supposé d’Éric Drouet.
    Médiacritiques d’une gauche réformiste

    233Dès la première discussion collective, le groupe se montre divisé sur l’interprétation de certains éléments visuels : alors que les un·es affirment qu’il s’agit d’une prise de selfie, d’autres y voient le tournage d’un live pour les réseaux sociaux numériques. Ces hypothèses divergentes sont d’abord argumentées à partir des signifiants : la position des mains, des bras, du téléphone ainsi que les mimiques dénotent la prise de selfie ; le fil rouge reliant le téléphone portable d’Éric Drouet à un appareil de type Gopro dénote que l’activité nécessite plus d’énergie électrique qu’une simple prise photographique. Le repérage du « détail » du fil rouge ouvre sur l’hypothèse que l’image illustre la production d’un contre-discours face à celui des médias officiels sur les Gilets jaunes. Le point de vue est motivé par la conviction politique que de tels contre-discours médiatiques sont nécessaires à l’heure actuelle : « La caméra de type Gopro me renvoie l’image de la nécessité durant les manifestations des Gilets jaunes de filmer de l’intérieur afin de montrer la réalité », explique un étudiant, avant de conclure : « Il s’avère que cette caméra peut aussi servir à se prémunir des violences policières et, le cas échéant, servir de témoignage. »

    234C’est donc moins la production d’un live en soi que d’un discours montrant une réalité alternative qui est reconnue dans l’image. La scène montrant Éric Drouet en « interaction fraternelle » avec ses camarades refléterait le vrai visage du mouvement des Gilets jaunes. La violence ne provient pas des Gilets jaunes pour ces étudiant·es, mais des forces de police. Les médias officiels cacheraient cette vérité. « Cette volonté de filmer les manifestations est selon moi synonyme d’une époque aussi où la confiance dans les médias, et spécialement dans ce mouvement, est faible », explique un étudiant.

    235Le journal Libération est néanmoins épargné par cette médiacritique. Bien au contraire, l’importance d’une « nouvelle forme de contestation », appelée par certain·es « 2.0 », aurait été « comprise » par le photographe du journal : « Comme Libération est un journal qui est de gauche, je peux donc déduire qu’ils sont favorables à ce mouvement. Le fait de mettre en avant cette photo, c’est-à-dire sans violences et sans armes, montre que le journal veut redorer l’image du mouvement qui se veut pacifiste », affirme une étudiante, mobilisant son savoir médiatique de l’ancrage historique et politique du journal. Se profilerait derrière la prise de vue et la décision de publier cette image la « volonté de Libération de légitimer ce mouvement », suivant la conception d’une gauche réformiste et pacifiste à laquelle ces étudiant·es adhèrent : « J’ai l’impression que le photographe a voulu montrer une image pacifiste, qui ne regorge d’aucune violence, par rapport à l’image que les gens se font du mouvement. »

    Hypothèse interprétativeL’image représente le tournage d’un live destiné aux réseaux sociaux numériques pour montrer que ce mouvement social est non violent.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsLe fil rouge qui relie le smartphone tendu à Éric Drouet à une GoPro ; les mimiques des hommes.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : visionnage de vidéos produites par des Gilets jaunes ; manifestations des Gilets jaunes en cours ; Savoirs culturels : connaissance du positionnement politique du journal Libération ; Habitudes de pensée : média-critique (pas appliquée à Libération) ; adhésion aux représentations d’une gauche réformiste et pacifiste.
    Médiacritiques d’une gauche révolutionnaire

    236Mobilisant un filtre interprétatif lié à l’adhésion à une gauche révolutionnaire, une étudiante reconnaît dans l’image non pas le reflet de la réalité du mouvement des Gilets jaunes, mais une stratégie mobilisée par une gauche « bien-pensante » (représentée par le journal Libération) pour se rassurer du maintien de l’ordre républicain. Comme d’autres participant·es, elle identifie Éric Drouet comme non blanc et interprète la scène photographiée comme une prise de selfie mettant en avant le caractère non violent du mouvement : « un personnage qui remplit à la fois la dimension politique et le “glamour” qui plaît tant aux Français. » Au lieu de la révéler, la photographie invisibiliserait pourtant la réalité du mouvement des Gilets jaunes, et détournerait l’attention de ses motivations : une colère juste contre des inégalités sociales criantes, qui trouverait dans la violence son seul exutoire possible.

    237À travers la prise de vue et la publication de cette image, le photographe de Libération se ferait donc porte-parole d’une gauche souhaitant domestiquer les révoltes :

    « Je pense qu’Éric Drouet incarne à lui seul une mythologie, celle de la gauche fantasmée, le Français moyen, comme pour dire, regardez cet homme qui n’est pas caucasien et qui milite pour notre douce France ; contre la violence (loin du sang et des larmes des vrais blessés). Éric Drouet n’est pas arrivé par hasard sur le tapis rouge : il est là pour apaiser les tensions, vendre la gauche qu’on aimerait voir, la révolte qu’on aimerait voir. » (Participante)

    238L’étudiante mobilise, selon ses dires, dans son interprétation, des convictions politiques affiliées à une gauche révolutionnaire qui légitime les actes de violence dans la lutte contre les injustices sociales.

    Hypothèse interprétativeL’image reflète une tentative de manipulation de l’opinion publique par la gauche modérée.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsCentralité donnée à Éric Drouet par la prise de vue ; absence de toute violence.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : manifestations des Gilets jaunes en cours ; Savoirs culturels : connaissance du positionnement politique du journal Libération ; Habitudes de pensée : média-critique (appliquée à Libération) ; adhésion à une gauche révolutionnaire.

    Résultat de l’expérimentation auprès du groupe de retraité·es

    Habitus de classe et effets générationnels

    239Contrairement au groupe d’étudiant·es qui affiche un intérêt spontané pour l’image, le groupe de retraité·es manifeste son rejet, en proposant d’emblée d’interpréter l’image comme le reflet du narcissisme d’une époque. Pour une participante, il s’agit d’une « image de notre temps. On est sur les téléphones, on se regarde, on est son propre sujet ». Fondée sur la présence des smartphones, cette interprétation associe, comme dans le groupe des étudiant·es, la pratique du selfie au narcissisme, mais diffère en l’élargissant à la société entière.

    240Lors de la deuxième séance, le groupe cherche collectivement à cerner les ressorts de cette interprétation, en faisant l’hypothèse d’un « habitus générationnel » expliquant le clivage des pratiques informationnelles :

    « Tous les jeunes sont comme ça, le selfie, c’est générationnel, tous les jeunes sont pareils. Nous, on introduit un dialogue avec quelqu’un. » (Participante)

    241Cette interprétation pourrait-elle relever aussi d’une certaine vision de l’usage des smartphones qui viendrait ici pointer un manque d’éducation ? Certain·es participant·es approuvent cette hypothèse lorsqu’elle est résumée par les deux organisatrices qui co-animent la séance : est évoquée la figure du « plouc » manquant de savoir-vivre lors de ses visites culturelles dans des musées, faisant surgir l’habitus d’une classe « cultivée » qui souhaite se démarquer par le respect des civilités.

    Hypothèse interprétativeÉric Drouet se prend en selfie. L’image reflète le narcissisme d’une époque.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsCentralité des smartphones ; pose des hommes ; mimiques.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : manifestations des Gilets jaunes en cours ; Habitudes de pensée : habitus générationnel ; habitus de classe aisée.
    Nostalgie des luttes ouvrières, convictions d’une gauche pacifiste

    242Une seconde interprétation s’impose au fil des discussions, celle d’une image « dissonante par rapport à ce qu’est la réalité d’un mouvement social ». Les smartphones, la pratique du selfie, et la présence de Gilets jaunes se trouvent réunis en signifiants pour donner corps à l’hypothèse que l’image illustre la dégradation de certaines valeurs de gauche représentées par les porte-parole traditionnels des manifestations, comme les syndicats. Un participant voit ainsi dans l’image un « contraste entre tradition ouvrière et modernité » en opposant « le resserrement des personnages, la couleur des vêtements » aux « médias qui symbolisent la solitude ». Un autre repère une certaine image du prolétariat dans « le petit homme à droite », peut-être « un éboueur qui passait par là ».

    243Lorsque nous avons sondé, lors de la deuxième rencontre, les filtres interprétatifs motivant cette hypothèse, a été suggérée la mémoire iconographique des manifestations d’antan : de belles images de solidarité, la foule regroupée, scandant des slogans. Celle-ci est adossée à un imaginaire du mouvement ouvrier reposant sur une vision idéalisée et positive des manifestations comme lieu de partage, de rire, de convivialité : « Le groupe ne renvoie pas à une image de lutte sociale, tournée vers les autres, avec des revendications sociales, telles que les syndicats ou partis les pratiquaient. » L’imaginaire de la lutte ouvrière entre en dissonance avec l’absence de signifiants dans l’image rappelant le déroulement des manifestations, comme « le service d’ordre, les banderoles, la foule marchant main dans la main, un collectif organisé… » L’on voit ici comment à nouveau le processus de sémiose comporte de nombreux processus d’inférence à partir des éléments considérés comme manquants dans l’image. En effet, ce ne sont pas seulement les éléments matériellement présents dans une image qui relancent les filtres interprétatifs, mais aussi des éléments reconnus comme absents.

    244Ces participant·es se disent sensibles aux convictions de gauche soutenant la lutte ouvrière, mais insistent – comme c’est le cas chez certain·es étudiant·es – sur l’importance d’une dimension pacifiste. Elles et ils repèrent de la violence dans la photographie, alors même que les personnages ne sont pas dans une posture belliqueuse et se distancient d’une lutte sociale qui ne respecte pas les formes et modes de protestation auxquels elles et ils sont habitué·e.

    Hypothèse interprétativeL’image reflète une dégradation des luttes sociales actuelles.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsSmartphone ; gilet jaune ; absence de banderoles, de service d’ordre, de solidarité.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : manifestations des Gilets jaunes en cours ; Habitudes de pensée : nostalgie des manifestations traditionnelles menées par les syndicats ; convictions de gauche réformiste pacifiste ; sensibilité à la lutte ouvrière.
    Médiacritiques de la « construction d’un leader »

    245L’idée que cette photographie reflète la construction médiatique d’Éric Drouet comme leader est défendue, dès la première rencontre, par une participante. Plusieurs participant·es repèrent ensuite des éléments visuels appuyant cette interprétation, comme le cadrage qui, par ses lignes de convergence, mettrait en valeur le personnage central, rappelant « la figure du Christ ». Aucun·e participant·e ne mobilise cependant cette référence christique pour valoriser Éric Drouet, bien au contraire : leur savoir contextuel et médiatique ouvertement affiché oriente l’interprétation vers l’idée qu’Éric Drouet est un leader entièrement construit par le système médiatique alors qu’il serait en réalité déviant, en contradiction avec les valeurs qu’il prétend incarner : un homme « peu intéressant », difficile à cerner, ambigu, qui « dévie le système qui devait rester horizontal ».

    246Si la photographie vise à « mettre en avant » Drouet, le journal Libération souhaite-t-il que cette mise en avant soit valorisante ou dévalorisante ? S’agit-il pour le journal d’appuyer la construction d’un leader, ou au contraire, de le démonter avec un « mauvais cadrage volontaire » ? Pour une participante, « le photographe n’a pas cherché la connivence, il n’a pas pris un environnement où Drouet s’adresse à la foule, cela ne le met pas en valeur ». Cette hypothèse s’oppose à celle de certain·es étudiant·es, qui estiment que l’image reflète une connivence entre le journal et le mouvement, en montrant comment celui-ci se filme de l’intérieur pour produire sa propre représentation.

    Hypothèse interprétativeL’image reflète la construction d’une figure de leader par le système médiatique, mais ne met pas pour autant Éric Drouet en valeur.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsCentralité donnée à Éric Drouet par la prise de vue.
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : manifestations des Gilets jaunes en cours ; Habitudes de pensée : média-critique ; opposition aux valeurs défendues par Éric Drouet.
    Féminisme et stéréotypes de genre intériorisés

    247Comme dans le groupe des étudiant·es, l’interprétation de l’image comme reflet d’un comportement machiste, « un entre-soi entre mecs », est produite par les seules femmes du groupe. Certains éléments retenus comme signifiants relèvent, selon elles, d’une vision machiste des rapports sociaux : « C’est très mec, des barbus, costauds, bonnetés. De charmants petits machos qui font de gentils selfies. » Lors de la deuxième réunion, le groupe estime que des stéréotypes de genre intériorisés pourraient expliquer ce ressenti d’abord exclusivement féminin, auquel les hommes se sont ralliés tardivement. Un participant rapporte ainsi que c’est à la suite du débat qu’il a pris conscience du caractère « machiste » de la photo. Ces « conversions » du regard au fil des échanges arrivent de temps à autre dans les ateliers de co-interprétation, notamment lorsque des absences sont pointées par les participant·es : l’absence de femmes ou de personnes non blanches saute immédiatement aux yeux de certain·es alors que d’autres ne la remarquent pas.

    Hypothèse interprétativeL’image reflète la tendance machiste du mouvement des Gilets jaunes.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsAbsence de femmes sur l’image ; hommes barbus, costauds qui se filment entre eux.
    Filtres interprétatifsHabitudes de pensée : convictions féministes ; stéréotypes de genres intériorisés.

    Conclusion

    248Dans les deux groupes appartenant à des générations différentes, certain·es interprètent la photographie de presse comme une preuve du narcissisme d’Éric Drouet, qui viendrait illustrer un déclin de valeurs plus général dont le selfie serait le signe emblématique. Le pendant de la star est le fan, au comportement suiveur. La dénonciation de l’absence de femmes sur l’image participe, dans certains argumentaires, au discrédit non seulement de l’homme Drouet, mais de l’ensemble du mouvement des Gilets jaunes. Des savoirs contextuels puisés dans des discours médiatiques critiquant les convictions politiques d’Éric Drouet se trouvent relancés par des signifiants dans l’image comme la position des mains et des téléphones, ainsi que la mimique du protagoniste interprétée comme « auto-suffisante ». Mais si certain·es participant·es y sont plus sensibles que d’autres, c’est aussi parce qu’elles et ils appartiennent à une classe sociale plus aisée que celle d’Éric Drouet, ce qui les incite à prendre leurs distances vis-à-vis de l’homme, ses pratiques culturelles ainsi que ses idées politiques considérées comme vulgaires. La sémiotisation se produit dans cet aller-retour complexe, entre des filtres interprétatifs socialement et culturellement déterminés, qui guident la sélection et la reconnaissance de certains éléments en dépit d’autres, et des matières visuelles considérées comme signifiantes dans la mesure où elles confortent et relancent les filtres du sujet. L’interprétation fait intervenir à la fois un processus de sélection à partir de ce qui est visuellement présent, mais également de complétion par l’ajout d’éléments visuellement absents, que le sujet imagine afin de contextualiser son hypothèse.

    249Dans le groupe des étudiant·es, l’aversion envers Éric Drouet n’empêche pas la sympathie pour les valeurs défendues par les Gilets jaunes. Plusieurs participant·es s’y montrent au contraire très sensibles ; les « vraies valeurs » du mouvement se trouveraient cependant incarnées non pas par le leader, mais par l’homme anonyme au gilet jaune. Comme cela a été le cas sur d’autres terrains menés à l’université Paris 8, on constate chez ces étudiant·es une sensibilité forte à la lutte contre les inégalités sociales, mais aussi l’expression de convictions politiques qui échappent à la division traditionnelle gauche/droite. Pour la majorité des étudiant·es, le mouvement des Gilets jaunes représente une lutte sociale qui leur tient à cœur, alors que pour les retraité·es issu·es d’une classe aisée, ce mouvement social ne représente pas les vraies valeurs de la gauche.

    250Les retraité·es associent les Gilets jaunes à une manifestation violente de la colère sociale, très éloignée des images d’Épinal des manifestations fraternelles et conviviales auxquelles elles et ils ont pu participer. Plusieurs étudiant·es saluent au contraire l’image « pacifiste » qu’Éric Drouet et ses accompagnateurs donneraient du mouvement sur cette photographie. Celle-ci illustrerait le tournage d’un live destiné aux réseaux sociaux numériques pour informer de la réalité « fraternelle » de ce mouvement social, loin de la réputation violente que les médias officiels essayeraient de lui forger. Nous soulignons ce point car, dans tous les groupes de jeunes adultes que nous avons rencontré·s lors des ateliers de co-interprétation, l’un des filtres interprétatifs les plus partagés est celui de la méfiance envers les médias institutionnalisés – méfiance que le groupe de retraité·es n’exprime pas avec la même verve.

    251Une conviction rapproche néanmoins plusieurs participant·es des deux groupes : l’idée que la violence n’est pas un moyen d’action adéquat pour lutter contre les inégalités sociales. Si, pour les plus jeunes, la fraternité des Gilets jaunes est une réalité alternative qu’il s’agit de mettre en avant, les plus âgé·es se souviennent avec nostalgie des manifestations syndicales « à l’ancienne ». Le filtre interprétatif qui sous-tend l’idée que la lutte sociale est nécessaire mais doit se dérouler sans violence est dans les deux groupes en lien avec la conception d’une gauche réformiste et pacifiste, engagée contre les inégalités mais préoccupée par le maintien de l’ordre républicain. Ce filtre interprétatif semble bien converger avec les valeurs défendues par le journal Libération.

    252Des convictions issues d’une gauche plus révolutionnaire, qui justifient l’emploi de la violence au nom de la colère contre les inégalités sociales, se heurtent frontalement à ce gauchisme considéré comme mou, bourgeois, préoccupé par le maintien de certains privilèges mais affichant une solidarité romantique avec les rebelles. Pour ces participant·es, minoritaires dans nos ateliers, Éric Drouet n’est pas un révolutionnaire, mais au contraire un collabo qui fournit à la presse mainstream l’image qu’elle souhaite retenir de ce mouvement social : un visage souriant dont la force révolutionnaire a été domestiquée. Cet affrontement de deux gauches ne s’est manifesté que dans le groupe d’étudiant·es, et il est emblématique des tensions idéologiques qui traversent l’université Paris 8 depuis sa création.

    253En sémiotique sociale, l’objectif n’est pas de transformer les croyances et convictions des participant·es, de les « convertir » à d’autres regards. Il s’agit de créer les conditions nécessaires pour que le regard des participant·es s’ouvre, ne serait-ce qu’un bref instant, à celui de l’autre. Ces moments ont notamment eu lieu lorsque l’absence de femmes, de personnes non blanches a été pointée par certain·es. La sémiotique sociale ne se contente cependant pas de « révéler » la nature sexiste ou raciste d’une production culturelle à partir de ces absences constatées ; elle vise à interroger avec les participant·es les savoirs culturels et habitudes de pensée qui rendent chacun·e plus ou moins perméable à cette absence. Au lieu de dénoncer une éventuelle déformation du regard qui rendrait le sujet aveugle à la dimension sexiste ou raciste d’une représentation, nous essayons de sonder les filtres interprétatifs culturellement et socialement déterminés qui focalisent le regard sur ces dimensions ou les invisibilisent. Définissant avec Louis Althusser l’idéologie comme une action fonctionnelle sur les sujets de filtres interprétatifs selon un processus qui leur échappe49, nous considérons que la conscientisation du caractère construit d’un regard qui se focalise immédiatement sur l’absence de femmes ou de personnes non blanches est tout aussi nécessaire que la conscientisation du caractère construit d’un regard qui ne se focalise pas sur ces éléments.

    Initier les enseignant·es et les publics jeunes à la sémiotique sociale

    254Dans les chapitres précédents, nous avons montré comment il est possible d’initier différents publics – étudiant·es, retraité·es, enseignant·es – à une démarche en sémiotique sociale visant la conscientisation des filtres interprétatifs guidant le regard face à une production culturelle donnée (site de presse en ligne, trailer de série, image photographique d’actualité). Un tel travail reposant sur un principe d’interprétation collective gagne aussi à être testé auprès de jeunes publics dans le cadre de cours d’éducation aux médias et à l’information ou d’éducation morale et civique. L’expérience montre en effet que les acteur·rices du monde éducatif manquent d’outils de médiation pour accompagner les jeunes publics dans la compréhension de leurs ressentis et processus d’interprétation face à la diversité des productions culturelles et médiatiques numériques. Cet enjeu est d’autant plus crucial que de nombreuses images plus ou moins « choc » créent chaque jour la polémique sur les réseaux sociaux numériques, dont on sait qu’ils sont les principales sources d’information des jeunes. Le meurtre de Samuel Paty, enseignant de collège assassiné pour avoir montré lors d’une séance d’éducation morale et civique deux caricatures du prophète Mahomet issues du journal satirique Charlie Hebdo, illustre la nécessité de questionner dès le plus jeune âge ce qui participe de la formation des regards et des points de vue lors de la sémiose : l’univers subjectif qui habite chacun·e d’entre nous, les valeurs, croyances, raisonnements, désirs, qui caractérisent chaque individu, peuvent entrer en collision brutale avec les signes environnants. Les systèmes de valeurs et les habitus peuvent déboucher sur des divergences interprétatives, qui s’expriment sous la forme de polémiques, révélant parfois des formes de radicalisation des esprits. Comment dès lors prendre à bras-le-corps la formation des regards dès le plus jeune âge ? Comment créer au sein de l’enceinte scolaire des lieux qui favorisent l’expression de l’intime et l’introspection idéologique pour apprendre à apprivoiser la multiplicité des regards régissant le monde des signes ?

    255Le projet Crem/Inspé de Lorraine « Interpréter les images chocs en temps de crise sanitaire » (2020-2022) cherche à apporter de premiers éléments de réponse à ces enjeux éducatifs. Il vise à promouvoir notre démarche de sémiotique sociale auprès de publics d’enseignant·es et d’éducateur·rices afin de réfléchir, selon un principe de recherche-action, à des transpositions didactiques pour un public d’élèves du primaire et du secondaire.

    256Dans ce dernier chapitre, nous nous proposons ainsi de revenir sur le travail effectué durant l’année 2020-2021 auprès de douze enseignant·es du Master 2 MEEF « Pratiques numériques en éducation » de l’Inspé de Lorraine. Dans un premier temps, nous leur avons fait éprouver de l’intérieur la démarche de sémiotique sociale, à partir d’une photographie visionnée et interprétée de manière collective. Dans un second temps, les enseignant·es ont conçu des scénarios pédagogiques transposant la démarche auprès d’élèves du primaire et du secondaire. Ce travail d’adaptation a nécessité des transformations méthodologiques permettant de prendre en compte les particularités du public, comme, par exemple, les difficultés d’expression à l’écrit. Ce travail nous semble ouvrir des pistes pour de futures explorations en sémiotique sociale sur lesquelles nous reviendrons en conclusion.

    Méthodologie d’enquête

    257Le groupe était constitué d’une douzaine d’enseignant·es, possédant entre 3 et 20 ans d’expérience, exerçant à temps plein dans des écoles primaire ou secondaire, et issu·es de disciplines diverses : langues (français, allemand, anglais et italien), mathématiques, documentation. La moyenne d’âge se situait entre 26 et 50 ans. Peu de ces enseignant·es avaient déjà été amené·es à pratiquer en classe des actions d’éducation aux médias et à l’information. Les quatre séances proposées entre octobre 2020 et janvier 2021 ont ainsi permis d’explorer des pratiques éducatives en dehors des sentiers battus disciplinaires. Comme nous l’avons déjà évoqué, le contexte académique de formation influe nécessairement sur le déroulement de l’expérimentation et la production des résultats ; l’intégration dans le projet de recherche scientifique « Interpréter les images chocs en temps de crise sanitaire » a aussi joué un rôle important sur la motivation des participant·es50.

    258L’expérimentation a été lancée à partir de l’analyse collective de l’image ci-dessous, publiée sur le site du journal Le Monde le 5 septembre 202051 : il s’agit d’une photographie prise en Australie dans le contexte d’une manifestation anticonfinement réprimée par la police.

    Figure 6. Photographie de la manifestation anticonfinement s’étant déroulée à Melbourne, publiée le 5 septembre 2020 sur le site web du journal Le Monde

    Image

    Source : < https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/05/l-inde-devient-le-troisieme-pays-a-recenser-plus-de-quatre-millions-de-cas-de-coronavirus_6051094_3210.html > – AFP, William West.

    259Cette photographie nous paraissait comporter suffisamment d’ambiguïtés pour offrir de la richesse interprétative lors de la discussion. Comme à chaque fois, nous avons confronté en amont nos points de vue. Pour l’une d’entre nous, l’image illustrait l’incompréhension entre une gauche radicale et les classes populaires – la jeune manifestante au crâne rasée a été identifiée comme une militante d’extrême gauche, et la policière, de par son look et ses tatouages, comme une représentante des forces de l’ordre, issue d’une classe sociale populaire. L’hypothèse proposée était que celle-ci était amenée à faire respecter une loi sanitaire dont elle n’approuvait peut-être pas l’esprit. Le fait que les deux femmes ne se regardent pas a été interprété comme un signe de non-convergence des luttes. Pour la deuxième animatrice, l’image a été perçue comme un geste exercé par un « couple » de policiers, afin de protéger la militante du Covid-19. Cette interprétation était fondée sur le souvenir des violences policières ayant émaillé le paysage médiatique français, et en contraste desquelles l’attitude des deux policiers de la photographie pouvait paraître sereine et bienveillante.

    260L’expérimentation collective s’est déroulée sur une journée (6 heures), avant de se poursuivre sur deux séances d’approfondissement, aboutissant à la conception de scénarios pédagogiques et leur mise en œuvre sur le terrain de l’école.

    Participant·esSéance 1 (1 journée)Séance 2 (3 heures)Séances 3 et 4
    12 enseignant·es du primaire et du secondaire, ayant repris des études dans le Master 2 MEEF « Pratiques numériques en éducation », Inspé de Lorraine.Matinée consacrée à un visionnage de l’image, suivie d’une discussion spontanée, et d’une présentation des grands concepts de la sémiotique sociale, de la sémiotique visuelle et des outils d’analyse de l’image, permettant de circonscrire plus précisément le rôle de l’instance d’énonciation. Après-midi consacrée à la réflexion sur les filtres interprétatifs mobilisés (via un atelier de co-interprétation) et à la rédaction de fiches individuelles relatant le cheminement interprétatif.Restitution des principales hypothèses interprétatives par les animatrices (en visioconférence). Discussion collective. Rédaction d’un texte réflexif de deux pages relatant les différentes étapes du cheminement interprétatif individuel et collectif.Travail de groupe, rédaction de scénarios pédagogiques.

    Hypothèses et filtres interprétatifs

    261Dès les premiers moments de visionnage, les participant·es infèrent de nombreux éléments informationnels : le contexte dans lequel l’image a été prise ne leur a en effet pas été encore communiqué. Une participante suppose que la scène se déroule en Grande-Bretagne, inférant cette hypothèse à partir d’indices présents sur l’image : le tatouage et le crâne rasé lui rappellent la scène punk de Londres. Pour d’autres, qui gardent en mémoire des images récentes de manifestations, la photographie illustre l’arrestation d’un·e migrant·e à qui l’on mettrait de force un masque, ou encore la lutte pour la protection de la planète. Le fait que les policiers portent le masque incite à penser que la photographie a été prise pendant la pandémie liée au coronavirus, mais l’hypothèse d’une manifestation anticonfinement ne s’impose pas d’emblée en ce mois d’octobre 2020.

    262Si, au départ de la discussion, beaucoup perçoivent une ambiguïté entre protection et liberté d’expression, matérialisée par le port du masque et le geste de la policière, au fil des débats, les participant·es choisissent leur camp de manière plus tranchée.

    Habitus de fonctionnaires, stéréotypes de genre et convictions de gauche

    263Pour une majorité de participant·es, la photographie signifie que la policière a un geste de protection envers la manifestante. Le cadrage resserré de l’image sur le binôme manifestante-policière appuie l’idée que « les policiers ne sont pas des dobermans qui sont en train de sauter sur la manifestante. La manifestante ne tient pas des briques pour les porter sur les policiers ». Le geste de la policière qui pose un masque sur le visage de la jeune femme est perçu comme doux, protecteur, dénué de violence. Pour certain·es, le geste est « réalisé avec bienveillance car la policière est une femme ». Cette vision positive est aussi liée au fait que le masque est perçu comme une protection nécessaire pour faire face à une situation sanitaire dangereuse. D’autres éléments apparaissent en filigrane dans le renforcement de cette impression de non-violence. Les deux femmes pourraient appartenir à une même communauté, « un même monde », tant leur look est similaire : « On pourrait imaginer que la policière et la personne arrêtée font partie en effet de la même communauté, elles ont des tatouages, elles ont des looks qui ne sont pas très genrés en tout cas. » Le tatouage de la policière est interprété comme un indice de familiarité avec la culture jeune : « C’est peut-être aussi une volonté de les montrer parce que si elle est dans une manifestation avec des jeunes plutôt type black block et qu’elle se dit : “Je suis un peu comme vous, regardez, moi je suis tatouée” » ; « Le fait que la policière ait un tatouage et tout ça, on se demande si elle est un peu entre les deux milieux. »

    264Les représentations de la police sont par ailleurs positives, décrites comme un mélange de professionnalisme et de bienveillance.

    Elle veut protéger cette personne tout en l’interpellant dans la rigueur, dans la fermeté, dans l’interpellation, quoi. Et c’est ce mélange de la bienveillance avec la rigueur qui m’a aussi marquée dans la photo. (Participante)

    Le regard du policier derrière… […] j’ai trouvé que c’était un regard bienveillant, il regarde que ce soit bien fait, voilà, je… j’ai pas vu de violence, j’ai pas vu de la violence. Par contre, j’ai vu un peu de l’infantilisation. (Participante)

    265Les discussions qui s’ensuivent entre les participant·es permettent d’éclairer les filtres régissant ces points de vue. Plusieurs enseignant·es évoquent l’influence de leur milieu familial qui respecte la profession de policier : « Mon frère est lui-même policier. J’ai donc du respect pour la fonction et le travail de la police car je connais l’envers du décor, loin du manichéisme circulant dans les médias » ; « Le meilleur ami de mon conjoint est gendarme ». Des expériences positives de manifestation jouent également un rôle dans cette vision bienveillante de l’action policière : « Avec la police, les interactions ont toujours été bienveillantes et respectueuses » ; « Loin du stéréotype “flic macho et violent” que je rejette ».

    266Par ailleurs, plusieurs enseignant·es voient dans le fait de partager avec les forces de l’ordre le même statut de fonctionnaire un vecteur d’empathie envers une profession également décriée :

    Depuis que je suis fonctionnaire, j’estime les forces de l’ordre tout comme j’estime mon métier. Nous sommes dans le même bateau et finalement, nous avons des objectifs communs même si nos rôles sont différents, et… nous avons le même patron ! (Participant)

    En tant que professeur, je subis le prof-bashing médiatique alors que l’ensemble des professeurs ne correspond pas du tout au cliché établi. (Participant)

    267Enfin, les participant·es évoquent des croyances politiques, comme l’appartenance à une gauche modérée, pacifique, qui les amèneraient à accorder leur confiance aux instances institutionnelles. Une participante, conseillère municipale d’une petite commune, estime que ses « opinions politiques penchent plutôt vers des idées de gauche qui recherche le positif en chacun ». Cette posture modérée, nuancée, participe aussi d’une volonté d’échapper au manichéisme médiatique : « Je me suis mis dans une position plutôt intellectualisante de quelqu’un qui a fait des études de socio, de philo, qui questionne en permanence. Et je ne veux pas… on n’a pas envie de tomber sur une vérité fixe et polariser. », explique un autre participant.

    Hypothèse interprétativeLa policière a un geste de protection envers la manifestante ; les interactions police/manifestant·es se passent dans le respect mutuel.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsCadrage resserré sur le couple jeune fille crâne rasé/policière qui évoque une proximité humaine entre les deux femmes ; tatouage de la policière et crâne rasé de la jeune fille, synonymes d’appartenance à une même catégorie sociale ou de rapprochement générationnel ; geste policier aux antipodes des images violentes de manifestations (Gilets jaunes).
    Filtres interprétatifsSavoirs contextuels : images récentes de manifestations violentes et brutalités policières (Gilets jaunes) ; Savoirs culturels : culture jeune ; Habitudes de pensée : expérience de manifestations non violentes ; habitus professionnel de fonctionnaire (sensible à la critique des fonctionnaires par les médias) ; appartenance à une gauche modérée, pacifique, plaçant sa confiance dans l’État ; critique de la polarisation médiatique ; éducation, milieu familial portant un regard positif sur le métier de policier.

    Nostalgie d’un idéal démocratique, lectures dystopiques et gauche révolutionnaire

    268Un autre groupe de participant·es a, au contraire, défendu l’hypothèse selon laquelle les policiers seraient en train de réprimer une manifestante de manière violente, la photographie venant symboliser le musèlement de toute forme d’expression et de citoyenneté. « Ce qui me vient le plus rapidement à l’esprit, c’est le sentiment qu’on n’est pas en train de mettre un masque à une personne mais de la bâillonner, de la museler pour l’empêcher de s’exprimer » ; « Pour moi, ce masque représente symboliquement un bâillon que le gouvernement, au travers des forces de l’ordre essaye de poser sur un individu contestataire » ; « Cette image signifie pour moi une volonté du photographe d’opposer la liberté aux forces de l’ordre. »

    269Pour défendre ce point de vue, plusieurs éléments de l’image sont cités comme particulièrement signifiants. Ainsi, le masque est associé à un instrument de répression et de contrôle : « Le masque s’ajoute à la matraque et aux menottes dans la panoplie du policier. » Plutôt que de focaliser l’attention sur le couple policière-jeune femme, les adhérent·es à cette hypothèse repèrent les policiers situés derrière et en déduisent un « rapport de force disproportionné » qui « ne lui laisse pas la liberté d’agir ». Le geste de la policière est interprété non plus comme bienveillant et protecteur mais comme brutal. Il s’agit de mettre « de force » le masque à la jeune femme : « Mon regard est attiré par cette absence de bouche. » Le rapport entre les deux femmes n’est plus bienveillant mais entre en conflit avec les représentations du care maternel : « Je ne vois pas la maternité dans la policière, probablement car le dos-à-dos ne me renvoie pas l’image de la mère que je suis. »

    270Par ailleurs, le look « nature » de la manifestante, sa posture « belle, rasée, déterminée », son regard « énigmatique, déterminé qui dégage sérénité et détermination », son attitude « digne, paisible et résignée » forcent chez certain·es l’admiration :

    Je vois un visionnaire qu’on empêche de parler. (Participant)

    Elle semble heureuse de se faire arrêter : son message aura un écho médiatique ; mais j’y ressens également du mépris. Mépris pour cette société qui ne comprend rien, qui accepte tout et n’importe quoi sans se battre. (Participant)

    Clairement, elle paraît innocente, elle n’est pas maquillée, elle est… elle n’a même pas de cheveux, elle pourrait être jolie, voilà. Elle est vraiment tout ce qu’il y a de plus nature, et son seul artifice c’est la couleur de son écharpe dans toute cette noirceur. (Participant)

    271Un faisceau de filtres culturels, religieux et intericoniques est cité en appui de ces affirmations. Ainsi, la posture de la jeune femme est comparée à celle du Christ ou de Jeanne d’Arc : « Telle la Marianne de Delacroix, ce personnage au visage angelin semble tout droit sortir de La Passion de Jeanne d’Arc (1928) et semble avoir terminé sa mission divine. » Des références à des œuvres dystopiques influencent aussi le regard posé sur la jeune femme ; son crâne rasé, son regard déterminé entrent en résonance avec la figure de la rebelle justicière : « Montag dans Fahrenheit 451, Winston dans 1984 ou la compagne de V dans V pour Vendetta qui refuse de se complaire dans l’idéologie totalitaire et se rebelle ».

    272L’admiration pour la manifestante comme contre-modèle peut aussi pour certain·es s’expliquer par la nostalgie d’une liberté de parole perdue depuis l’accès au statut de fonctionnaire : « C’est la position de l’enseignant qui comme les forces de l’ordre a perdu l’innocence et se doit de “fonctionner” à l’image de l’institution. » Des convictions politiques, sympathies ou engagements militants pour une gauche radicale, voire anarchiste, concourent aussi à la formation de ce point de vue : « Cette image éveille en moi ma conscience politique, mon côté militant » ; « remise en cause des préconçus et des fondements, issus de ma position d’intellectuel plutôt anarchiste, dans le sens grec de l’anarchie ».

    Hypothèse interprétativeBâillonnement de la citoyenneté.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsRegard de la jeune femme déterminé, serein, fixé sur l’horizon ; rapport entre les deux femmes perçu comme brutal, non maternel ; disproportion numérique entre les forces de l’ordre et la manifestante ; allure et posture de la manifestante rappelant des héroïnes de dystopies ou des références iconiques religieuses.
    Filtres interprétatifsSavoir contextuel : contexte législatif français lié à la covid-19 ; Savoirs culturels : savoirs religieux ; lecture de dystopies ; Habitudes de pensée : expériences vécues de manifestations violentes ; appartenance à une gauche radicale ou anarchiste ; nostalgie d’une jeunesse militante.

    Contexte d’une société de surveillance

    273Certain·es participant·es, en plus petit nombre, ont vu dans l’image l’arrestation d’une manifestante à qui l’on demande de retirer son masque pour procéder à une reconnaissance faciale.

    Pour moi, la jeune fille a été mise à l’écart d’une manifestation ; les policiers remettent son masque ; ils ont peut-être dû l’enlever pour vérifier son identité ou faire une photo de cette jeune fille. (Participante)

    Moi je me suis posé la question s’il y avait une idée de reconnaissance faciale ou de photo d’une personne prise… d’une manifestante. (Participante)

    274Parmi les éléments retenus comme signifiants est cité le fait qu’il s’agit d’une image fixe, ce qui ne permet pas de voir dans quel sens se dirige le geste de la policière : pose-t-elle le masque ou le retire-t-elle ? Par ailleurs, certain·es remarquent que le masque a subi une déformation légère comme s’il avait déjà été porté. Cette remarque sème le doute chez certain·es au point de leur faire changer d’hypothèse : « Le nez semble pincé… ça sous-entend vraiment qu’il a été manipulé avant soit par les policiers soit par cette jeune femme elle-même… » Pour étayer cette hypothèse, des éléments de l’actualité covid sont cités, ainsi que des connaissances acquises liées au port de masque. Par ailleurs, le souvenir des débats autour de la reconnaissance faciale qui se sont déroulés durant les manifestations des Gilets jaunes influence aussi les points de vue.

    Hypothèse interprétativeLa policière enlève le masque de la jeune femme pour qu’elle soit identifiée.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsMasque froissé au niveau du nez ; image fixe ne permettant pas de savoir dans quel sens va le geste de la policière.
    Filtres interprétatifsSavoirs culturels : connaissance du contexte des manifestations des Gilets jaunes et des polémiques sur la reconnaissance faciale.

    Habitus universitaire non polarisant

    275Pour une minorité de participant·es, il s’agit d’une photographie manichéenne cherchant à polariser les points de vue. Parmi les éléments signifiants est cité le fait que le cadrage de l’image est centré sur la jeune femme, et laisse hors-champ le reste des manifestant·es. L’éclairage semble la mettre en valeur, comme si elle attirait la lumière sur elle. Le masque et le dragon tatoué sur le bras de la policière sont interprétés comme des symboles d’oppression et de pouvoir, ayant été choisis à dessein par le photographe dans l’idée de construire une instance d’énonciation divisant les points de vue.

    Le dragon, c’est le symbole du pouvoir, c’est le symbole de la force. Et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de petites choses qui sont mises aussi de ce côté-là quoi. (Participante)

    Il [le photographe] avait une volonté de choquer. C’est un peu manichéen aussi : qui sont les gentils, qui sont les méchants dans cette photo ? Est-ce que c’est elle là, donc comme j’avais dit, la terroriste qui veut répandre le microbe ? Est-ce que c’est une manifestante qui veut promouvoir les droits de manifester ou les droits d’avoir une coupe de cheveux à la mode ? Est-ce que les policiers, pareil, sont manichéens ? (Participante)

    276En appui à cette hypothèse est cité d’une part le désir d’échapper à la polarisation des points de vue, de résister au manichéisme médiatique. Un participant fait d’autre part l’hypothèse d’un habitus universitaire intériorisé, l’incitant à solliciter une multiplicité de points de vue dans l’analyse d’une image : « En littérature anglophone, on nous apprend à critiquer aussi les documents visuels, audiovisuels et textuels avec d’autres prismes. » Il explique comment en voyant l’image il a appliqué par automatisme une multiplicité de prismes de lecture – marxiste, féministe, écologique, historique, queer, psychologique… –, acquis lors de sa formation académique :

    J’avais fait le marxisme, l’uniformité, on a tous le même uniforme, le masque c’est une forme d’uniforme et d’uniformisation de la société en temps de crise. J’avais fait le féminisme, en fait il y a des parties des femmes qu’il faudrait cacher, il y aurait un intégrisme caché quelque part avec le port du masque. Le droit à avoir un look différent aussi, ça peut être féministe, le fait d’avoir les cheveux courts, les cheveux longs, du maquillage. J’avais fait le prisme écologique, donc on a des masques à utilisation unique, c’est complètement aberrant, alors qu’il y a des sociétés qui produisent des masques non-stop depuis le confinement : pourquoi doit-on utiliser les masques chirurgicaux tant utiles dans les hôpitaux ? […] J’avais fait l’historicisme aussi avec… donc j’avais parlé de 1984, Orwell et tout ça. Il y a aussi les camps de concentration de Japonais aux États-Unis, et les camps de concentration allemands où justement on avait ces deux gardes qui sont en train d’emmener quelqu’un, donc ça c’était mon… […] Et il y avait aussi le queer, l’homosexualité avec l’autoérotisme, cette image, avec les deux femmes qui est en train de mettre un bâillon sur l’autre, avec le dominant derrière avec les bras un peu plus musclés et tatoués. (Participant)

    277L’on saisit dans ces propos l’importance du processus de socialisation secondaire dans l’interprétation de l’image. Ils mettent aussi en évidence la difficulté à exprimer un point de vue subjectif, à introspecter ses modes interprétatifs, face à des automatismes de lecture naturalisés.

    Hypothèse interprétativePhotographie manichéenne, qui cherche à polariser.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsCadrage sur la jeune femme, jeux de lumière la mettant en valeur ; tatouage du dragon sur le bras de la policière, comme symbole du pouvoir ; masque comme instrument d’oppression.
    Filtres interprétatifsHabitudes de pensée : critique des médias ; habitus universitaire incitant à diversifier les points de vue en les engageant selon des savoirs situés.

    Expérience migratoire personnelle et stéréotypes de genre

    278Enfin, un étudiant émet l’hypothèse que la jeune femme serait en réalité un jeune migrant arrêté par la police :

    « C’est la police londonienne qui assiste un jeune – déjà je n’ai pas vu une fille – en détresse qui peut être un réfugié, un migrant ou un rescapé d’une catastrophe, très altruistes, assez stricts. Mais quand j’ai revu l’image une deuxième fois – d’où l’importance de la qualité de l’image –, j’ai vu une interpellation d’un manifestant. » (Participant)

    279L’étudiant met en lien cette hypothèse avec le fait que le crâne rasé de la jeune personne symbolise la masculinité. Ce filtre régi par un stéréotype de genre est accolé à un savoir culturel et familial, le conduisant à projeter son univers de socialisation dans la lecture de l’image.

    Chez nous au Cameroun, je suis Camerounais pour ceux qui ne me connaissent pas, j’ai grandi dans un pays où quand tu as des cheveux qui touchent les oreilles, tu n’es plus dans les normes. Ton père t’envoie, il te dit : “Tu ne dors pas dans cette maison si tu n’as pas coupé tes cheveux”. Donc du coup, voir un garçon avec des cheveux longs, pour nous c’était à la télé quoi, vous voyez le truc. Donc du coup quand j’ai vu la jeune fille, cheveux coupés, spontanément c’était un garçon. Donc il avait son… j’y vais jusqu’au bout parce que là je reste dans le contexte, il avait les… son écharpe, son blouson, cheveux coupés, je me suis dit : “là, c’est un garçon”. (Participant)

    Hypothèse interprétativeLa scène représente un migrant auquel on met un masque.
    Éléments visuels retenus comme signifiantsContraste entre les habits chauds et l’uniforme léger de la police londonienne ; look non genré de la jeune fille sans maquillage ; crâne rasé, associé à la masculinité.
    Filtres interprétatifsHabitudes de pensée : expérience migratoire personnelle ; stéréotypes de genre ; culture camerounaise.

    Conclusion

    280Comment expliquer qu’une image puisse donner lieu à des interprétations aussi opposées, et pourtant argumentables à partir des mêmes signes ? Si une partie des participant·es a vu dans la photographie un acte de protection envers une manifestante, un autre groupe a perçu, au contraire, de la violence dans le geste de la policière, interprété comme un bâillonnement de la citoyenne et de la citoyenneté. L’hypothèse du geste protecteur s’est construite à la fois à partir de la présence des deux femmes sur l’image, de la focalisation sur ces deux femmes par la prise de vue, et suivant un stéréotype de genre, selon lequel la femme serait par nature douce : une certaine vision de la féminité a pu empêcher de voir dans le geste de la policière la manifestation d’un geste de violence. Dans ce groupe constitué uniquement d’enseignant·es, cette hypothèse a été aussi guidée par un habitus professionnel de fonctionnaire, revendiquant une solidarité avec le corps policier, sous le feu des critiques médiatiques.

    281L’hypothèse « violence policière » qu’a retenue un autre groupe s’est, quant à elle, construite, à la fois à partir de la présence surnuméraire de policiers face à une seule manifestante, et suivant l’allant-de-soi que les forces de l’ordre sont, par nature, enclines à exercer la domination. Elle s’est appuyée sur des représentations intericoniques forgées à partir de la lecture de récits de dystopie, ainsi que sur des convictions politiques proches de la gauche radicale et révolutionnaire. Nous avons appelé « faisceau de filtres » cet ensemble hétéroclite d’habitudes de pensée, mobilisées plus ou moins fortement selon les participant·es, et concourant à la production d’hypothèses interprétatives lors de la sémiose. Nos expérimentations de tkerrain montrent en effet qu’un filtre n’agit souvent pas seul, mais sous l’action conjuguée d’un faisceau de filtres qui se distribuent et se superposent différemment pour chaque sujet, formant un feuilleté labile d’habitudes de pensée et de savoirs culturels. Ces formations sémiotiques restent passagères, liées au temps de la formation, aux processus d’influence du groupe et à l’évolution des raisonnements individuels.

    282Pour les deux hypothèses ont joué par ailleurs en toile de fond des éléments de contexte proposés par les participant·es : images de manifestations médiatisant les violences policières, projet de loi sécuritaire en lien avec la pandémie. Les participant·es ont ainsi pris conscience que leurs (in)certitudes interprétatives pouvaient provenir à la fois des stratégies de communication de l’image mais aussi de la mobilisation, face à l’image, de filtres interprétatifs différents d’un·e spectateur·rice à l’autre. L’expérience a aussi permis de mettre en évidence la manière dont le regard omet certains éléments ou en infère d’autres en raison de la présence de filtres liés à des contextes médiatiques et culturels ou des habitudes de pensée issues de différents processus de socialisation primaire et secondaire. L’attirance visuelle vers certains éléments jugés plus signifiants que d’autres résulte dès lors d’une rencontre entre des choix d’articulation des signes par l’énonciateur et des systèmes de pensée et automatismes mentaux qui interfèrent avec ces signes.

    283Contrairement aux expérimentations présentées dans les chapitres précédents, celle menée auprès des enseignant·es de l’Inspé de Lorraine s’est par ailleurs poursuivie tout au long de l’année au travers d’une démarche de recherche-formation. Nous avons travaillé avec les enseignant·es à l’élaboration de scénarios pédagogiques d’éducation à l’image privilégiant une approche en sémiotique sociale, à la fois en école primaire, collège, lycée et BTS. Ce travail a permis de recueillir de premiers retours et bilans d’expériences sur les adaptations que demanderait une transposition de notre démarche auprès d’un public plus jeune. Plusieurs pistes de travail se sont dégagées 52

    284Tout d’abord se pose la question du lexique et du vocabulaire : comment rendre accessibles à l’école des notions aussi abstraites que « filtres », « savoirs culturels », « signifiant », « signifié » et aider les élèves à s’approprier les contenus ? Un groupe d’enseignant·es dans le primaire a ainsi proposé de retenir le mot « vécu » pour regrouper les notions de filtres, de savoirs culturels et habitudes de pensée. Des schémas graphiques ont été inventés pour aider les élèves à comprendre la différence entre signifiant et signifié.

    285La question de la posture de l’enseignant·e dans la démarche de sémiotique sociale est évoquée, tant elle s’inscrit aux antipodes de l’injonction de neutralité dans la salle de classe. Les enseignant·es ont en effet l’habitude de masquer leurs expériences personnelles, leur avis, leurs pratiques médiatiques dans les pratiques pédagogiques. L’enseignant·e est incité·e à faire abstraction de son vécu, de sa socialisation, de sa construction identitaire. Pour l’une des participantes, faire ressortir dans l’enceinte scolaire ses croyances, valeurs, convictions, et représentations mais aussi celles des élèves n’est pas un acte anodin : « Comment les élèves accepteront-ils des points de vue différents de ceux de leurs parents ? De même lorsqu’ils rentreront à la maison et raconteront, avec leurs mots, l’expérience vécue à l’école, comment cela sera-t-il accueilli par les parents ? Nous devrons être précautionneux sur ce point. » Dès lors, toute démarche en sémiotique sociale doit, selon les enseignant·es, s’accompagner de règles d’animation du débat qui permettent à l’intime de s’exprimer, sans débords, dans un espace scolaire formalisé et constitué de règles. Pour sortir de la posture surplombante, et créer un climat de confiance, l’une des solutions est de travailler en projet, pour dépasser le format court et donner une chance aux élèves d’être « estimés en tant qu’individus et non plus simplement en tant qu’élèves, de rentrer dans un jeu de réflexivité ».

    286Enfin, afin de favoriser l’expression orale au sein du groupe où les plus timides n’osent pas prendre la parole, les enseignant·es ont développé des activités praxiques et ludiques favorisant la matérialisation des filtres. Il s’agissait de rendre concrets et accessibles des concepts a priori abstraits, mais aussi d’ouvrir la discussion en partant d’une expérience physiquement ou sensoriellement vécue. La première activité proposait de matérialiser dans l’espace les points de vue en demandant aux élèves de se déplacer sur un axe horizontal de manière graduelle selon leur degré d’adhésion à l’une ou l’autre hypothèse. Dans cette activité, le corps devient un marqueur de l’interprétation : il permet aux participant·es de confirmer leur interprétation de l’image et de constater visuellement à quel point les interprétations sont diverses. Elle offre également une passerelle vers de plus amples explications sur la sémiotique sociale, dans la mesure où elle permet d’introduire de manière très visuelle la notion de filtre interprétatif. Certes, ces déplacements ne sont pas dénués eux aussi de rapports de domination, et peuvent être motivés par les rapports sociaux au sein du groupe, dans une sorte d’effet de groupe. Une autre proposition a été d’introduire des activités de manipulation plastique et artistique dans la matérialisation des filtres, à partir d’un travail sur l’image, qui consiste à ajouter des éléments inférés (éléments de contexte) ou à retirer des éléments visuels qu’on n’estime pas « signifiants ». Ce travail de visualisation des filtres permet de renforcer une hypothèse, ou de l’atténuer, tout en libérant la parole à partir d’une autre technique d’expression que le débat 53

    Notes de bas de page

    1 Voir les statistiques publiées annuellement par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. [En ligne] < https://www.acpm.fr/Les-chiffres/Diffusion-presse/Presse-Payante/Presse-Quotidienne-Nationale >.

    2 Voir les statistiques publiées par Le Parisien en juin 2019. [En ligne] < http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/audiences-pas-de-treve-dans-la-guerre-des-jt-30-06-2019-8106468.php >.

    3 Voir les statistiques publiées annuellement par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. [En ligne] < https://www.acpm.fr/Les-chiffres/Frequentation-internet/Classement-des-Sites >.

    4 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet : désinformation, rumeur et propagande, Limoges, FYP, 2017, p. 34.

    5 Voir les statistiques publiées. [En ligne] < https://www.francenum.gouv.fr/comprendre-le-numerique/internet-en-france-en-2019-quels-usages >.

    6 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet…, op. cit., p. 104.

    7 Nicole PIGNIER, « Éducation critique aux médiations informationnelles et communicationnelles en milieu numérique », à l’information en contexte numérique. Enjeux, outils, méthodes, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2020 (coll. Papiers), p. 164 s.

    8 Un contenu sur cinq seulement est porté à la connaissance des internautes sur Facebook en raison du fonctionnement de l’algorithme Edge Rank (Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet…, op. cit., p. 36).

    9 Voir Alexandra SAEMMER, Rhétorique du texte numérique, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2015 (coll. Papiers).

    10 Voir, à titre d’exemple, l’organisation de la « semaine de la presse » par le Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information (CLEMI).

    11 < http://bfmtv.com >.

    12 Gustavo GOMEZ-MEJIA, Les fabriques de soi ? Identité et industrie sur le web, Paris, MkF, 2016, p. 11.

    13 Guillaume DUBOIS, Priorité au direct : BFMTV : dans les coulisses de la chaîne d'info n°1, Paris, Plon, 2015.

    14 Alexandra SAEMMER, Rhétorique du texte numérique, op. cit.

    15 Search Engine Optimization – optimisation pour les moteurs de recherche : méthode informatique ayant comme objectif d’améliorer le référencement d’un site web.

    16 Site et émissions d’actualité internationale réalisés à partir d’images envoyées par des observateur·rices amateur·rices et vérifiées par des journalistes.

    17 Virginie PIOT, Sémiotique sociale et stéréotypes de genre. Récit d’une expérimentation menée auprès de collégiens, mémoire de Master 2, sous la direction de Nolwenn TRÉHONDART, Inspé de Lorraine, le 12 juillet 2021.

    18 Le site a encore une fois changé d’identité graphique en 2021.

    19 Jacques PIETTE, Éducation aux médias et fonction critique, Paris, L’Harmattan, 2016.

    20 Voir plus haut.

    21 Emmanuël SOUCHIER, Gustavo GOMEZ-MEJIA, Étienne CANDEL et Valérie JEANNE-PERRIER (collab.), Le numérique comme écriture, 2019, p. 226.

    22 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet…, op. cit., p. 81.

    23 Enquête IFOP (2018), commanditée par la fondation Jean Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch. [En ligne] < https://jean-jaures.org/nos-productions/enquete-complotisme-2019-les-grands-enseignements >.

    24 Hubert GUILLAUD, « De quelle éducation aux médias avons-nous besoin ? », InternetActu, 6 juin 2018. [En ligne] < http://www.internetactu.net/2018/06/06/de-quelle-education-aux-medias-avons-nous-besoin/ >.

    25 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l’Internet…, op. cit., p. 92.

    26 The Walking Dead (AMC) s’inscrit dans une longue lignée du cinéma fantastique, comme le sous-entend son titre. Dracula de Tod Browning (1931) fut un tel succès qu’Universal lança dès les années 1930 un catalogue gargantuesque de films dédiés aux monstres et autres freaks issus de la littérature ou de la culture populaire. À partir de la Seconde Guerre mondiale, les nouvelles figures surnaturelles qui apparaissent au cinéma américain, mais également en Europe, sont les fantômes et le diable, avec le Loup-garou de Georges Waggner (1941), Vaudou de Jacques Tourneur (1943), la Main du diable de Marcel Carné (1943), évoquant de façon plus ou moins explicite la figure antichristique d’Hitler et les atrocités de la guerre. Pendant la guerre froide, on met en scène des monstres zombies ou aliens dans des mondes post-apocalyptiques à la Mad Max (1979-2015). Beaucoup de films de science-fiction cristallisent les peurs du nucléaire, des technologies militaires : Terminator (1984-) et l’enjeu de la conquête spatiale, Star Wars (1977-) ainsi que l’industrialisation et la technologisation du monde (Matrix,1999). À partir de 1968, le fantastique revient sur les écrans en même temps que la libération des mœurs américaines, signant la fin du code Hays avec ses restrictions en termes de mœurs. C’est à cette période que Romero sort La nuit des morts-vivants, film pionnier en matière de zombie. Cette production indépendante ouvre la voie vers les films gores de zombie comme Resident Evil (2002-2017) ou d’invasion (Alien, 1979-2017).

    27 Voir Roland BARTHES, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.

    28 Voir Roland BARTHES, Mythologies, op. cit., p. 230.

    29 Une restitution moins exhaustive d’une partie de ces terrains est proposée dans l’article : Lucie COQUELIN, Alexandra SAEMMER, « De quoi le zombie est-il le signe, et pourquoi ? Sémiotique sociale du marcheur dans la série The Walking Dead », Communication & Langages, 2022, n° 212, p. 33-48.

    30 [En ligne] < https://www.youtube.com/watch?v=VvWVCP0N818 >.

    31 Le questionnaire que nous avons administré était composé d’une dizaine de questions proposant une variété de choix multiples et demandant toujours aux participant·es de préciser leurs réponses en quelques lignes.

    32 Black Mirror, par Charlie Brooker, Channel 4 puis Netflix, 2011-2019.

    33 Voir la définition de l’idéologie par Louis ALTHUSSER, Pour Marx, Paris, François Maspero, 1965, p. 239-240.

    34 Alain TOURAINE, La voix et le regard, Paris, Le Livre de Poche, 1978.

    35 « Un passé qui ne passe pas » est une expression empruntée à Henry ROUSSO (Le syndrome de Vichy, Paris, Seuil, 1990).

    36 Voir Roland BARTHES, Mythologies, op. cit., 1957.

    37 Voir Roland BARTHES, Mythologies, op. cit., p. 230.

    38 Barbara CREED, The Monstruous-Feminine: Film, Feminism, Psychoanalysis, London, Routledge, 1993, p. 66.

    39 La série est disponible sur la plateforme de streaming Netflix. Adoptant un format anthologique, chaque saison traite d’une thématique différente en nous racontant a priori une nouvelle histoire, dans un nouveau lieu, avec un système de personnages inédit. On peut tout de même noter que le casting est relativement fixe et que plusieurs actrices et acteurs sont présent·es dans toutes les saisons.

    40 François JOST, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? Paris, CNRS Éditions, 2011.

    41 « American Horror Story Season 3 Initiation Trailer #2 », publiée le 24 septembre 2013 sur la chaîne TVWEB < https://youtu.be/jTE5W498RLQ > ; « AHS: Coven - Theatrical Trailer [American Horror Story 3] », publiée le 19 novembre 2013 sur la chaîne Tim Schweizer < https://youtu.be/ra8aQ-CfKVw > ; « American Horror Story Season 3 Coven Trailer », publiée le 14 janvier 2014 sur la chaîne BriaHalifax < https://youtu.be/efDxz-hRhvA >.

    42 Il s’agit d’une reprise de Lauren O’Connell du titre traditionnel folk américain, plus connue en France sous le titre Les portes du pénitencier par Johnny Hallyday.

    43 [En ligne] < http://braindamaged.fr/wp-content/uploads/2013/09/american-horror-story-coven-affiche-41.jpg >.

    44 L’image de la sorcière chevauchant un balai pendant le sabbat trouverait son origine dans des positions sexuelles interdites par la religion. [En ligne] < https://www.hors-serie.net/En-acces-libre/2015-02-20/Les-Sorcieres-id64 >.

    45 Mona CHOLLET, Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Paris, Zones, 2018.

    46 Surfe sur ces tendances l’ouvrage de Mademoiselle AUDRINA, Mes tutos de sorcière bienveillante : féministe, écologique, magique, Paris, Éditions Kiwi, 2020.

    47 Roland BARTHES, La chambre claire. Note sur la photographie, op.cit..

    48 Une restitution moins exhaustive d’une partie de ces terrains est proposée dans l’article : Alexandra SAEMMER, Nolwenn TRÉHONDART, « Remonter aux motivations sociales et politiques du regard. Éléments d’une méthode en sémiotique sociale », MEI, 2021, n° 49, p. 24-49.

    49 Louis ALTHUSSER, Pour Marx, op. cit.

    50 Une version moins complète de cette expérimentation a été publiée. Nolwenn TRÉHONDART, « Sémiotique sociale et formation à l’esprit critique », Communication & Langages, 2022, dossier« Étudier les communautés interprétatives et émotionnelles », Virginie JULLIARD et Alexandra SAEMMER (dir.), n° 212, p. 77-94.

    51 [En ligne] < https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/05/l-inde-devient-le-troisieme-pays-a-recenser-plus-de-quatre-millions-de-cas-de-coronavirus_6051094_3210.html >.

    52 Les résultats de ces expérimentations seront publiés sous forme de livret pédagogique téléchargeable, et d'un jeu Semio City (Hachette, 2023)..

    53 Voir Sébastien APPIOTTI et Susanne MÜLLER, « Manipuler et co-interpréter les images choc : vers une sémio-esthétique sociale », Semen, dossier « L'interprétation des images choc : signes, filtres, idéologies », Nolwenn TRÉHONDART, Alexandra SAEMMER, Anne CORDIER (dir.), (à paraître, 2023)..

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    1 Voir les statistiques publiées annuellement par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. [En ligne] < https://www.acpm.fr/Les-chiffres/Diffusion-presse/Presse-Payante/Presse-Quotidienne-Nationale >.

    2 Voir les statistiques publiées par Le Parisien en juin 2019. [En ligne] < http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/audiences-pas-de-treve-dans-la-guerre-des-jt-30-06-2019-8106468.php >.

    3 Voir les statistiques publiées annuellement par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. [En ligne] < https://www.acpm.fr/Les-chiffres/Frequentation-internet/Classement-des-Sites >.

    4 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet : désinformation, rumeur et propagande, Limoges, FYP, 2017, p. 34.

    5 Voir les statistiques publiées. [En ligne] < https://www.francenum.gouv.fr/comprendre-le-numerique/internet-en-france-en-2019-quels-usages >.

    6 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet…, op. cit., p. 104.

    7 Nicole PIGNIER, « Éducation critique aux médiations informationnelles et communicationnelles en milieu numérique », à l’information en contexte numérique. Enjeux, outils, méthodes, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2020 (coll. Papiers), p. 164 s.

    8 Un contenu sur cinq seulement est porté à la connaissance des internautes sur Facebook en raison du fonctionnement de l’algorithme Edge Rank (Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet…, op. cit., p. 36).

    9 Voir Alexandra SAEMMER, Rhétorique du texte numérique, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2015 (coll. Papiers).

    10 Voir, à titre d’exemple, l’organisation de la « semaine de la presse » par le Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information (CLEMI).

    11 < http://bfmtv.com >.

    12 Gustavo GOMEZ-MEJIA, Les fabriques de soi ? Identité et industrie sur le web, Paris, MkF, 2016, p. 11.

    13 Guillaume DUBOIS, Priorité au direct : BFMTV : dans les coulisses de la chaîne d'info n°1, Paris, Plon, 2015.

    14 Alexandra SAEMMER, Rhétorique du texte numérique, op. cit.

    15 Search Engine Optimization – optimisation pour les moteurs de recherche : méthode informatique ayant comme objectif d’améliorer le référencement d’un site web.

    16 Site et émissions d’actualité internationale réalisés à partir d’images envoyées par des observateur·rices amateur·rices et vérifiées par des journalistes.

    17 Virginie PIOT, Sémiotique sociale et stéréotypes de genre. Récit d’une expérimentation menée auprès de collégiens, mémoire de Master 2, sous la direction de Nolwenn TRÉHONDART, Inspé de Lorraine, le 12 juillet 2021.

    18 Le site a encore une fois changé d’identité graphique en 2021.

    19 Jacques PIETTE, Éducation aux médias et fonction critique, Paris, L’Harmattan, 2016.

    20 Voir plus haut.

    21 Emmanuël SOUCHIER, Gustavo GOMEZ-MEJIA, Étienne CANDEL et Valérie JEANNE-PERRIER (collab.), Le numérique comme écriture, 2019, p. 226.

    22 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l'Internet…, op. cit., p. 81.

    23 Enquête IFOP (2018), commanditée par la fondation Jean Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch. [En ligne] < https://jean-jaures.org/nos-productions/enquete-complotisme-2019-les-grands-enseignements >.

    24 Hubert GUILLAUD, « De quelle éducation aux médias avons-nous besoin ? », InternetActu, 6 juin 2018. [En ligne] < http://www.internetactu.net/2018/06/06/de-quelle-education-aux-medias-avons-nous-besoin/ >.

    25 Romain BADOUARD, Le désenchantement de l’Internet…, op. cit., p. 92.

    26 The Walking Dead (AMC) s’inscrit dans une longue lignée du cinéma fantastique, comme le sous-entend son titre. Dracula de Tod Browning (1931) fut un tel succès qu’Universal lança dès les années 1930 un catalogue gargantuesque de films dédiés aux monstres et autres freaks issus de la littérature ou de la culture populaire. À partir de la Seconde Guerre mondiale, les nouvelles figures surnaturelles qui apparaissent au cinéma américain, mais également en Europe, sont les fantômes et le diable, avec le Loup-garou de Georges Waggner (1941), Vaudou de Jacques Tourneur (1943), la Main du diable de Marcel Carné (1943), évoquant de façon plus ou moins explicite la figure antichristique d’Hitler et les atrocités de la guerre. Pendant la guerre froide, on met en scène des monstres zombies ou aliens dans des mondes post-apocalyptiques à la Mad Max (1979-2015). Beaucoup de films de science-fiction cristallisent les peurs du nucléaire, des technologies militaires : Terminator (1984-) et l’enjeu de la conquête spatiale, Star Wars (1977-) ainsi que l’industrialisation et la technologisation du monde (Matrix,1999). À partir de 1968, le fantastique revient sur les écrans en même temps que la libération des mœurs américaines, signant la fin du code Hays avec ses restrictions en termes de mœurs. C’est à cette période que Romero sort La nuit des morts-vivants, film pionnier en matière de zombie. Cette production indépendante ouvre la voie vers les films gores de zombie comme Resident Evil (2002-2017) ou d’invasion (Alien, 1979-2017).

    27 Voir Roland BARTHES, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.

    28 Voir Roland BARTHES, Mythologies, op. cit., p. 230.

    29 Une restitution moins exhaustive d’une partie de ces terrains est proposée dans l’article : Lucie COQUELIN, Alexandra SAEMMER, « De quoi le zombie est-il le signe, et pourquoi ? Sémiotique sociale du marcheur dans la série The Walking Dead », Communication & Langages, 2022, n° 212, p. 33-48.

    30 [En ligne] < https://www.youtube.com/watch?v=VvWVCP0N818 >.

    31 Le questionnaire que nous avons administré était composé d’une dizaine de questions proposant une variété de choix multiples et demandant toujours aux participant·es de préciser leurs réponses en quelques lignes.

    32 Black Mirror, par Charlie Brooker, Channel 4 puis Netflix, 2011-2019.

    33 Voir la définition de l’idéologie par Louis ALTHUSSER, Pour Marx, Paris, François Maspero, 1965, p. 239-240.

    34 Alain TOURAINE, La voix et le regard, Paris, Le Livre de Poche, 1978.

    35 « Un passé qui ne passe pas » est une expression empruntée à Henry ROUSSO (Le syndrome de Vichy, Paris, Seuil, 1990).

    36 Voir Roland BARTHES, Mythologies, op. cit., 1957.

    37 Voir Roland BARTHES, Mythologies, op. cit., p. 230.

    38 Barbara CREED, The Monstruous-Feminine: Film, Feminism, Psychoanalysis, London, Routledge, 1993, p. 66.

    39 La série est disponible sur la plateforme de streaming Netflix. Adoptant un format anthologique, chaque saison traite d’une thématique différente en nous racontant a priori une nouvelle histoire, dans un nouveau lieu, avec un système de personnages inédit. On peut tout de même noter que le casting est relativement fixe et que plusieurs actrices et acteurs sont présent·es dans toutes les saisons.

    40 François JOST, De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme ? Paris, CNRS Éditions, 2011.

    41 « American Horror Story Season 3 Initiation Trailer #2 », publiée le 24 septembre 2013 sur la chaîne TVWEB < https://youtu.be/jTE5W498RLQ > ; « AHS: Coven - Theatrical Trailer [American Horror Story 3] », publiée le 19 novembre 2013 sur la chaîne Tim Schweizer < https://youtu.be/ra8aQ-CfKVw > ; « American Horror Story Season 3 Coven Trailer », publiée le 14 janvier 2014 sur la chaîne BriaHalifax < https://youtu.be/efDxz-hRhvA >.

    42 Il s’agit d’une reprise de Lauren O’Connell du titre traditionnel folk américain, plus connue en France sous le titre Les portes du pénitencier par Johnny Hallyday.

    43 [En ligne] < http://braindamaged.fr/wp-content/uploads/2013/09/american-horror-story-coven-affiche-41.jpg >.

    44 L’image de la sorcière chevauchant un balai pendant le sabbat trouverait son origine dans des positions sexuelles interdites par la religion. [En ligne] < https://www.hors-serie.net/En-acces-libre/2015-02-20/Les-Sorcieres-id64 >.

    45 Mona CHOLLET, Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Paris, Zones, 2018.

    46 Surfe sur ces tendances l’ouvrage de Mademoiselle AUDRINA, Mes tutos de sorcière bienveillante : féministe, écologique, magique, Paris, Éditions Kiwi, 2020.

    47 Roland BARTHES, La chambre claire. Note sur la photographie, op.cit..

    48 Une restitution moins exhaustive d’une partie de ces terrains est proposée dans l’article : Alexandra SAEMMER, Nolwenn TRÉHONDART, « Remonter aux motivations sociales et politiques du regard. Éléments d’une méthode en sémiotique sociale », MEI, 2021, n° 49, p. 24-49.

    49 Louis ALTHUSSER, Pour Marx, op. cit.

    50 Une version moins complète de cette expérimentation a été publiée. Nolwenn TRÉHONDART, « Sémiotique sociale et formation à l’esprit critique », Communication & Langages, 2022, dossier« Étudier les communautés interprétatives et émotionnelles », Virginie JULLIARD et Alexandra SAEMMER (dir.), n° 212, p. 77-94.

    51 [En ligne] < https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/05/l-inde-devient-le-troisieme-pays-a-recenser-plus-de-quatre-millions-de-cas-de-coronavirus_6051094_3210.html >.

    52 Les résultats de ces expérimentations seront publiés sous forme de livret pédagogique téléchargeable, et d'un jeu Semio City (Hachette, 2023)..

    53 Voir Sébastien APPIOTTI et Susanne MÜLLER, « Manipuler et co-interpréter les images choc : vers une sémio-esthétique sociale », Semen, dossier « L'interprétation des images choc : signes, filtres, idéologies », Nolwenn TRÉHONDART, Alexandra SAEMMER, Anne CORDIER (dir.), (à paraître, 2023)..

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    Saemmer, Alexandra, Nolwenn Tréhondart, et Lucile Coquelin. « Partie 2. Applications de terrain ». In Sur quoi se fondent nos interprétations ?. Villeurbanne: Presses de l’enssib, 2022. doi:10.4000/books.pressesenssib.17452.
    Saemmer, Alexandra, et al. « Partie 2. Applications de terrain ». Sur quoi se fondent nos interprétations ?, Presses de l’enssib, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pressesenssib.17452.

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