Pour ne pas conclure
p. 275-278
Texte intégral
« En sortant de l’école nous avons rencontré »
Jacques Prévert, Histoires et d’autres histoires, Paris, Éditions Le Pré aux clercs, 1946
1L’institutionnalisation des « éducations à » au sein des systèmes éducatifs constitue pour la recherche un objet complexe et fascinant. Les chapitres qui précèdent contribuent à éclairer des stratégies de recherche in situ. Dans l’exercice de cartographie que nous sommes amenés à faire (volontairement ou pas), les auteurs, courants, écoles, paradigmes convoqués sont nombreux, et tous ne sont pas exploités au même degré. Il y aurait, à l’évidence, d’autres cartographies encore à dresser. Au-delà de cette diversité de paroles et de points de vue, on peut entrevoir le rôle du chercheur dans sa responsabilité sociale et politique. On perçoit nettement les formes de contraintes qui sous-tendent la recherche, ainsi que les espaces de liberté à penser qui sont investis en fonction de traditions intellectuelles.
2Si pour Edgar Morin1, notre devenir comme chercheur (ou comme élève) est d’« apprendre à naviguer dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitude », de stimuler le libre exercice de la curiosité, de la critique et de l’autocritique, le présent ouvrage collectif montre aussi que la recherche participe pragmatiquement aux évolutions actuelles des conceptions de l’éducation.
3Sans doute des recherches s’engagent-elles sur des « chemins qui ne mènent nulle part »2, c’est inévitable. Il convient notamment d’interroger les approches comparatistes et ainsi de distinguer la situation française de la situation, par exemple, suisse, belge ou québécoise. Mais on risque alors de se limiter à des « différences » (quelles qu’elles soient), car la description des politiques consiste à isoler les facteurs de discrimination : territoires, niveaux d’éducation, culture scolaire, religions, etc. Au contraire, on peut se féliciter que les recherches (qualitatives) s’affinent progressivement et couvrent de plus en plus de politiques et de pays. Il s’agit alors de se positionner non par rapport aux différences, mais aux ressources mobilisées, dont on constate l’écart sans effectuer de comparaison, d’opposition, de jugement ou de hiérarchie. Constater les ressources présentes en France sans les mettre en concurrence permet de valoriser l’ensemble des initiatives et des questionnements. De fait, rares sont les endroits qui offrent ce luxe-là : remonter de question en question pour réfuter au besoin tous nos préjugés, interroger le sens commun sans lequel nous ne pouvons rien questionner. On voit mal ce qui pourrait dans « l’union des travailleurs de la preuve », pour reprendre la formule de Gaston Bachelard3, faire obstacle à une des seules voies possibles véritablement fécondes en matière de recherche : celle de favoriser la circulation/confrontation des faits, des conceptions et des savoirs.
4Nous espérons avoir sensibilisé le lecteur au fait que l’histoire épistémologique, certes courte, de ce domaine est jalonnée de découvertes et invite à poser un regard curieux et prospectif. Toutefois, il n’est sans doute pas prudent de faire des prédictions à partir de la seule dynamique des recherches. De même, dans cette réflexion qui clôture l’ouvrage, il ne s’agit pas de s’aligner sur des réalités moyennes, mais de dessiner plusieurs axes d’évolution :
- le renforcement considérable des exigences d’apprentissage en matière de compétences info-communicationnelles de plus en plus socialement indispensable ;
- le développement d’une conception de la communication de plus en plus banale où s’exprime un agir communicationnel créatif, responsable et citoyen ;
- une pratique de plus en plus importante des auto-apprentissages qui tient au fait que d’autres acteurs sont partie prenante des éducations aux médias, à l’information et au numérique.
5Il serait paradoxal que seule l’école en France s’empare de ces enjeux et mouvements profonds. C’est pourquoi il convient de porter notre regard sur des dispositifs multiples à l’œuvre dans l’ensemble plus vaste du paysage éducatif. Nous pouvons observer quelques « jardins aux sentiers qui bifurquent »4 qui ne dépendent pas de l’Éducation nationale et des universités. Dans chacun des cas, nous sommes en relation avec des acteurs, des espaces, des temporalités et des dispositifs de médiation. Des histoires spécifiques, des options culturelles et professionnelles, des entrelacements de pouvoir, sont aussi repérables. Toutefois, au-delà des effets d’annonce, et même en prenant en considération les évolutions conjoncturelles se développant en sens contraire, le domaine des éducations aux médias, à l’information et au numérique, se confirme bien comme un élément clé d’une coéducation ouverte « en train de se faire ». Telle est la perspective que nous proposons d’évoquer pour lier trois initiatives anciennes et nouvelles en France.
Les médias et les professionnels
6Les journalistes et les médias, depuis longtemps, se sont préoccupés de l’éducation des jeunes. L’Alliance de la presse d’information générale est le fruit de l’union des quatre syndicats historiques de la presse quotidienne et assimilée. Créée en 2018, l’organisation rassemble et représente près de 300 titres de presse d’information politique et générale. Avec par le passé l’Association régions presse enseignement jeunesse (fondée en 1977) et aujourd’hui l’Alliance pour l’éducation aux médias, cette dernière contribue aux ressources pédagogiques, en offrant des centaines de milliers de journaux et des accès gratuits à nos sites internet durant la « Semaine de la presse et des médias dans l’École® ». Chaque année, des centaines de journalistes rencontrent des élèves dans les classes ou au sein des rédactions, pour échanger sur la presse et les médias et proposer des ateliers thématiques, dans le cadre de partenariats entre les journaux et les établissements scolaires. Ces actions sont organisées en liaison avec le CLEMI. On notera par ailleurs de nombreuses rubriques ou émissions dans les médias qui décryptent les informations valorisant ainsi une posture critique.
Les mouvements d’éducation populaire
7D’autres acteurs proches de l’école sont fortement implantés qu’il s’agisse d’association d’éducation populaire ou de fédérations de parents d’élèves. Ainsi, les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMÉA), mouvement d’éducation nouvelle, revendiquent une formation aux médias et à l’information, citoyenne, culturelle, critique et systémique pour tous les enfants, les jeunes, les adultes, les parents et les acteurs éducatifs. Ils défendent un projet éducatif qui favorise les démarches d’expressions citoyennes et qui combat toutes pratiques des médias faisant des individus, en particulier les jeunes, des « cœurs de cibles marchandes ». Ils développent des actions et des ressources de formation aux pratiques numériques. En Normandie, par exemple, dans le cadre du dispositif « Éducation aux écrans » depuis 2014, l’Observatoire réalise des enquêtes en collaboration avec des chercheurs et analyse tous les ans les pratiques numériques des jeunes.
Les bibliothèques
8On pourrait sans doute remonter très loin dans l’histoire et trouver des illustrations de débats sur la place d’une éducation à l’information dans la dynamique des bibliothèques. On signalera une conception citoyenne mémorable de 1976 avec les propos du bibliothécaire américain Robert O. Owens qui devint membre du Congrès et qui faisait de l’information literacy la garantie de la pérennité des institutions démocratiques. Il évoquait notamment la nécessité pour le citoyen de disposer de ressources pertinentes : « Tous les hommes sont créés égaux, mais les électeurs avec des ressources d’information sont en mesure de prendre des décisions plus intelligentes que les citoyens qui sont des “illettrés informationnels” »5. Depuis, les concepts de culture informationnelle et d’éducation aux médias et à l’information ont émergé.
9Pour Salomé Kintz, ce qui caractérise l’activité des bibliothèques depuis la fin des années 2010, c’est bien un foisonnement d’initiatives, à destination de tous les publics, autour des médias et de l’information6. Le plan national pour les bibliothèques « Ouvrir plus, ouvrir mieux », du ministère de la Culture, a mobilisé à partir de 2018 des moyens importants autour d’un volet « éducation » propre aux bibliothèques. Entre les nombreuses initiatives locales, les débats portés par les associations professionnelles et une volonté ministérielle, le contexte semble favorable à l’établissement d’actions concertées et en réseaux.
10Au terme de ce parcours et de cette mise en perspective, on retiendra la diversité des terrains d’intervention théoriques et pratiques et la place des dialogues entre les acteurs, composant somme toute une histoire conversationnelle qui, comme toujours, est au cœur de la constitution des disciplines. Le souhait serait pour les auteurs de ce volume de pouvoir poursuivre avec les lecteurs (étudiants, professionnels, chercheurs) la conversation.
Notes de bas de page
1 Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil, 2000, p. 14, 23, 40.
2 Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1986.
3 Gaston Bachelard, Le rationalisme appliqué, Paris, Presses universitaires de France, 2004.
4 « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » est une des nouvelles les plus connues de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Elle a été publiée en espagnol pour la première fois en 1941 avec le titre : « El jardín de senderos que se bifurcan » et en français en 1944 dans le recueil Fictions.
5 Robert O. Owens, « State Government and Libraries », Library Journal, 1976, no 101, p. 27.
6 Salomé Kintz (dir.), Décoder les fausses nouvelles et construire son information avec la bibliothèque, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2020 (coll. La Boîte à outils ; 48).
Auteur
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Éric Delamotte
Université de Rouen Normandie – INSPE Normandie Rouen-Le Havre, France
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