Conclusion
p. 441-448
Texte intégral
Mais cet éloge a été fait et refait et autant dire tous les auteurs en ont fait le fondement et le couronnement de leur œuvre. Ils ont souligné que l’étude de l’histoire constitue l’éducation politique la plus efficace et le meilleur entraînement à l’action, et que d’autre part, pour apprendre à supporter dignement les renversements de fortune, l’enseignement qui produit en nous la plus vive impression ou plutôt le seul valable, c’est celui que nous apporte le récit des tribulations d’autrui.
Polybe, Histoires, I, 1, 2.
1Au cours de cette étude nous avons tenté d’appréhender les conditions de définition des frontières des cités coloniales en Grande Grèce.
2La première partie a retracé l’évolution des recherches sur le territoire colonial en Italie du Sud et a mis en contexte la genèse de la question de la frontière. Les premières études tentaient d’élaborer des théories explicatives générales sur l’organisation de l’espace rural, qui devaient fonctionner pour l’interprétation de l’ensemble des données archéologiques disponibles sur le problème de la terre en Grande Grèce. C’est dans ce contexte que sont apparues certaines catégories interprétatives, telle la définition des « sanctuaires extra-urbains » de G. Vallet ou l’utilisation des théories inspirées du concept de frontier history par E. Lepore.
3La préoccupation relative à la frontière est née à ce moment, dans le contexte de l’intérêt porté à l’étude des rapports entre colons grecs et populations indigènes. Le thème de la frontière était l’un des volets, l’une des approches pour aborder les relations entre différentes populations en contact. Dans ce sens, aussi bien l’utilisation du concept de frontier history que l’adaptation du thème de l’acculturation au contexte colonial grec ont été des avancées majeures pour l’interprétation du phénomène de l’interaction culturelle en Grande Grèce. Ces approches, novatrices dans les années 1960 et 1970, ne sont plus forcément pertinentes aujourd’hui, car, d’une part, certaines peuvent véhiculer des notions erronées pour les situations de l’Antiquité, et, d’autre part, le caractère dynamique des rencontres entre cultures est désormais amplement admis.
4L’évolution postérieure des études en Italie du Sud, et plus largement sur l’ensemble du monde grec, notamment avec la diffusion des prospections et l’augmentation exponentielle des données, a porté à notre connaissance la grande diversité de situations, selon l’aire géographique, l’origine des colons, les différentes populations en contact et la chronologie de leurs rapports. Issues de certains courants postcoloniaux, des approches théoriques nouvelles ont insisté davantage sur le double sens des interactions interculturelles. La prise en compte de la grande diversité des cas a été complétée par l’augmentation des publications des recherches systématiques dans certaines cités, notamment Métaponte et Poseidonia. Cela a permis l’établissement d’un panorama plus vaste de l’occupation de la campagne et de la définition des limites de cette occupation.
5Dans ce cadre, l’objectif de cette recherche a été de proposer une contribution à l’interprétation de ce large ensemble de données. Si les découvertes archéologiques ont attiré l’attention sur les spécificités qui nuancent les modèles généraux, elles n’ont toutefois pas renversé les acquis précédents. Par conséquent, bien qu’intégrant, dans la mesure du possible, les nouveaux apports, l’objectif a été d’indiquer les lignes de force qui se dégagent des données déjà connues, de manière à offrir des confrontations fructueuses pour les travaux de terrain.
6Les deuxième et troisième chapitres se fondent sur les sources de la tradition manuscrite et érudite qui véhiculait la perception que les Anciens pouvaient avoir de la notion de frontière. Tout d’abord, il était nécessaire de s’interroger sur la reconnaissance par les Anciens de cette notion même. Il était important de comprendre ce que les différents termes pouvaient signifier et, parallèlement à une subtile différenciation dans les sens des mots, est apparu une certaine fluctuation de leur emploi. Plus spécifiquement pour les réalités rencontrées en Grande Grèce, les deux principales sources textuelles, les œuvres de Strabon et de Diodore de Sicile, ont été analysées dans le détail et ont montré la diversité des situations décrites. La frontière comprend ainsi plusieurs significations : une définition de limite d’un territoire, une séparation entre deux ensembles, mais aussi une zone, avec une certaine épaisseur, à partir de laquelle l’espace est indéterminé, c’est-à-dire le début des confins. Ainsi, le résultat le plus important de cette analyse lexicale a été l’identification de deux aspects de la frontière, soit une délimitation précise, soit une zone à partir de laquelle l’espace est indéfini.
7Cette idée d’un double sens de la frontière a été également confirmée par l’analyse des conceptions philosophiques de Platon et Aristote, associées, au ive siècle, à la définition rationnelle et idéalisée de la cité grecque. D’un côté, la frontière peut être perçue comme une ligne nette qui marque les limites de la cité et de l’appartenance au corps civique mais, d’un autre côté, il peut y avoir une frontière qui ne touche pas l’autre, comme l’affirme Platon. Ainsi, outre la diversité des situations, l’analyse des conceptions de la cité idéale a montré que la frontière constitue l’une des caractéristiques qui contribuent à définir la cité et ses citoyens. En reconnaissant les rôles de la frontière et l’existence des voisins, la cité se définit, notamment dans le sens d’une opposition entre ceux qui appartiennent au corps civique et ceux qui n’y appartiennent pas. Conçue en tant qu’une ligne idéale, la frontière concentre les rapports avec l’Autre et participe ainsi à la définition de la cité comme un ensemble qui devient relativement uniforme justement à travers l’opposition. L’altérité semble être fondamentale pour définir les citoyens.
8Toutefois, cette opposition entre Grecs et Autres est une construction idéologique qui trouve tout son sens uniquement après les guerres médiques. Le discours d’Hérodote montre bien les catégories utilisées pour définir les différents peuples du monde habité. Ses enquêtes décrivent un monde qui n’est pas bipolarisé ou binaire, comme on a pu le proposer1 ; au contraire, la diversité des peuples barbares est mise en valeur par l’historien. On voit le début d’une préoccupation dans la définition des caractéristiques qui distinguent les identités ethniques. Avec Hérodote, on individualise les divers peuples barbares et certaines catégories de réflexion permettent même d’effectuer une gradation relativement nuancée dans le degré de civilisation et de barbarie. Si ces catégories permettent de différencier les Grecs des Autres, dans le même temps, elles contribuent à identifier et rassembler les traits communs des cités grecques, qui ont parfois des coutumes très différentes. Justement, les coutumes (nomoi) et leurs expressions sont employées par l’historien pour particulariser les divers peuples ; cela est fait dans la pratique du quotidien ou lors de certains rites majeurs qui laissent plus de traces, comme les peintures funéraires de Poseidonia, de la tombe du Plongeur ou des sépultures lucaniennes.
9Hérodote, bon connaisseur des réalités de Grande Grèce, insistait déjà sur certains récits fantastiques. En effet, leur prise en compte donne un éclairage supplémentaire à la notion de la frontière, telle que développée dans l’imaginaire collectif des Grecs. Cela passe par des métaphores et des allégories, notamment par l’intermédiaire de plusieurs êtres réels ou fantastiques, comme les sirènes ou les cigales qui deviennent muettes.
10Cet imaginaire se fonde sur une association d’éléments naturels du relief géographique, notamment les rivières, caps et promontoires, avec des légendes de héros, d’êtres hybrides, et des histoires fantastiques. Il est possible que le principal apport de notre étude ait été l’inclusion de ces légendes dans les études sur la frontière du monde grec, et pas uniquement dans le contexte colonial d’Occident. Ces récits sont employés dans l’affirmation des limites facilement repérables dans une définition idéologique de la frontière. L’utilisation de héros ou de personnages légendaires confère un caractère symbolique aux accidents géographiques naturellement reconnaissables et contribue ainsi à fixer la frontière avec la référence à des signes visibles. C’est ainsi que la frontière de Poseidonia est marquée, au nord, par le fleuve Sele, avec un sanctuaire important et un ensemble de légendes, au sud, par le promontoire de Punta Licosa et les légendes relatives à la sirène Leucosia. Les limites de la cité, du moins idéologiques ou dans l’imaginaire collectif, pouvaient donc aller jusqu’à la Punta Licosa, bien plus au sud que le promontoire d’Agropoli.
11De plus, la reconnaissance de plusieurs niveaux de définition de la frontière a montré au moins deux perceptions différentes. D’un côté, il existe une conception métaphorique pour symboliser la frontière entre cités grecques, et les exemples occidentaux sont nombreux : entre Sybaris et Crotone, Thourioi et Crotone, Locres et Rhegion, Caulonia et Locres, Poseidonia et Velia. D’un autre côté, quand il s’agit du rapport avec le monde indigène en Grande Grèce, les notions sont plus imprécises, voire volontairement floues. Il est important de relever une différence fondamentale entre les peuples non urbanisés de l’arrière-pays et les populations à forte composante étrusque de Campanie. Ces dernières avaient un haut niveau d’organisation, de type citadin, et pouvaient être comparées plus facilement avec les cités grecques. C’est sans doute cette reconnaissance d’un niveau de civilisation à peu près équivalent de ces communautés étrusco-campaniennes au nord du Sele qui explique la construction d’un imaginaire légendaire avec les représentations d’êtres hybrides sur les métopes archaïques de l’Héraion du Sele, comparable à la conception allégorique de la frontière avec le récit des cigales muettes. On soulignera l’absence de récit fantastique pour se référer à une frontière entre la cité grecque et les populations autochtones de l’intérieur des terres. Ces récits n’interviennent qu’entre deux entités de niveau comparable.
12Dans les deuxième et troisième chapitres, qui s’appuient surtout sur les sources textuelles, on a pu confirmer l’existence de plusieurs notions de frontière dans la tradition érudite. Par conséquent, il est possible d’affirmer l’idée d’une « double frontière » : les rapports de frontière entre deux sociétés citadines, urbanisées, qu’ils soient entre deux cités grecques ou entre une cité grecque et d’autres communautés fortement urbanisées, comme les Étrusques de Pontecagnano et de Fratte dans le cas de Poseidonia ; à l’inverse, les rapports sont différents entre une cité grecque et le monde indigène non urbanisé de l’arrière-pays. Si l’on reprend les définitions contemporaines des termes français, notre étude a montré l’existence d’une frontière entre cités grecques, mais plutôt d’un front dans les rapports entre populations grecques et italiques. Dans ce second cas, le front indique un territoire en mouvement, plus instable et dynamique, souvent avec un caractère conflictuel ; il s’agit du moins d’un territoire susceptible d’être l’objet d’une volonté récurrente d’appropriation par les populations qui s’opposent.
13C’est à partir de ces deux notions intellectuelles de la frontière que les sources archéologiques et iconographiques ont été analysées dans les chapitres suivants. Le terrain privilégié a été le territoire de Poseidonia, l’un des mieux connus du monde grec et celui qui a livré la plus grande variété de données : grands et petits sanctuaires extra-urbains, nécropoles, métopes du Sele, peintures de la tombe du Plongeur et des sépultures lucaniennes, récits légendaires. De plus, la cité est elle-même frontalière, en contact direct avec trois réalités différentes : elle est située à la frontière entre les colonies grecques et le monde étrusco-campanien au nord du Sele ; elle interagit avec le monde indigène puis lucanien de l’arrière-pays, et elle a des rapports de voisinage avec une autre colonie grecque, Velia. Enfin, Poseidonia représente le cas le plus important d’une forme de « décolonisation »2, où les populations italiques renversent les rapports de forces et soumettent la cité à leur hégémonie, très clairement dans un mouvement à double sens des interactions interculturelles.
14Pour mieux contextualiser les données provenant de Poseidonia, deux autres cas d’études privilégiés ont été choisis, sa métropole Sybaris et la cité « jumelle » Métaponte, qui compte parmi les territoires les mieux connus du monde grec. La mise en parallèle de ces trois cités achéennes a permis d’établir certains points communs et de mieux percevoir les spécificités de Poseidonia par rapport aux autres colonies achéennes.
15Un premier trait commun avec Métaponte est l’établissement, dès les premières phases de la fondation coloniale, d’au moins un grand sanctuaire extra-urbain, situé à la limite de l’occupation des terres. Les Héraia du Sele et des Tables Palatines sont exemplaires dans ce sens. Ensuite, les petits sanctuaires champêtres semblent constituer, à l’époque archaïque, une sorte de réseau qui sert à définir la frontière par l’intermédiaire du domaine du sacré. En effet, à l’époque archaïque, la sphère du sacré correspond bien à une idée plutôt inclusive et ouverte des rapports de frontière. Ces lieux de culte servent sans doute à jalonner le territoire, du point de vue grec, mais ils constituent surtout des points privilégiés d’échanges avec les populations locales, échanges aussi bien commerciaux que culturels. Sans que l’on puisse identifier précisément les centres indigènes de l’arrière-pays de Sybaris, l’exégèse de la tradition textuelle a permis de proposer la constitution, de la part de Sybaris, d’un réseau hégémonique sur ces centres indigènes, qui gardaient néanmoins un degré élevé d’autonomie3. Dans une moindre mesure, il serait envisageable de comparer les petits lieux de culte des campagnes de Métaponte et de Poseidonia à ce réseau d’échanges interculturels et commerciaux avec le monde indigène, pratiqué par Sybaris.
16Ensuite, l’élément chronologique est fondamental pour expliquer la définition de la frontière de Métaponte et de Poseidonia. Avant la fin du viie siècle, la cité de Sybaris ne livre aucun signe d’une préoccupation relative à la définition de ses frontières. Avec les deux colonies de deuxième vague, la question territoriale, et surtout la définition de ses limites, semble plus importante et plus aboutie. De plus, dans un niveau plus général, ces deux fondations coloniales s’expliquent, dans une certaine mesure, par les intérêts sybarites de formation d’une hégémonie sur l’ensemble de la région.
17Revenant à Poseidonia, au début de l’époque classique, le cas unique des peintures de la tombe du Plongeur montre une situation ethnique très complexe à l’intérieur de la société poseidoniate. La décoration de la tombe est clairement un signe de prestige d’un individu appartenant à un groupe social privilégié. En revanche, la coutume de peindre l’intérieur des tombes n’est pas une caractéristique grecque et la tombe se trouve dans une nécropole excentrée par rapport aux nécropoles urbaines de la communauté des citoyens. Cette documentation indique non seulement la complexité de la composition ethnique de la société coloniale, mais aussi l’existence de groupes sociaux affichant des signes de prestige, mais qui ne participent sans doute pas au corps des citoyens de plein droit.
18Les sources archéologiques montrent un changement de perspective au ive siècle. D’une part, le mode d’exploitation de la campagne semble se transformer et devenir plus intensif ; cette transformation s’opère aussi bien dans une colonie qui reste grecque, comme Métaponte, qu’à Poseidonia sous l’hégémonie des Lucaniens. L’occupation intensive des terres implique également une meilleure perception des limites du territoire. Les fortifications découvertes en Grande Grèce sont datables, en majorité, dans le courant du ive siècle. Outre les fortifications disséminées dans le vaste espace lucanien, le réseau de tours ou fortins proche de Velia constitue ainsi la marque principale d’une préoccupation accrue pour la matérialisation du contrôle des terres et des voies de communication.
19Le dernier aspect mis en évidence est la localisation de quelques nécropoles montrant des signes de grand prestige, notamment des tombes peintes, aux confins du territoire poseidoniate dans le courant du ive siècle. Dans un contexte de confins, la proximité avec des rivières ou sanctuaires et les signes de prestige incitent à y voir la présence de quelques groupes élitaires liés aux activités commerciales en direction de l’arrière-pays.
20Finalement, grâce à la chronologie de tous les types de documents analysés, on peut établir que la définition de la frontière dans le monde colonial grec en Italie du Sud est une construction progressive. On peut affirmer que, du début de l’installation des Grecs en Italie jusqu’au ive siècle av. J.-C., on assiste à un processus qui mène d’une notion instable et mouvante, c’est-à-dire un « front », à une définition plus précise et stable, bien que toujours poreuse et dynamique, soit une « frontière ».
21À l’époque des premières fondations coloniales, comme dans l’exemple de Sybaris, la frontière n’est pas délimitée par des signes visibles ni par une construction idéologique forte, empreinte de fantastique ou de symbolique. Les données archéologiques montrent la désorganisation de quelques centres indigènes importants, sans que l’on puisse voir l’établissement de marqueurs de frontière. D’autre part, la cité constitue un réseau hégémonique avec les centres indigènes qui gardent une grande partie de leur autonomie. Enfin, dans le cas de Sybaris, sa volonté de constituer une hégémonie à large échelle, comprenant les fondations d’autres colonies comme Métaponte, Poseidonia, voire Velia, ou la destruction de Siris – la cité voisine devenue encombrante –, est incompatible avec l’établissement d’une frontière bien définie. Au contraire, pour les Sybarites les terres étaient désertes (ἔρημος χώρα) – dans le sens où les populations indigènes n’avaient pas une organisation comparable à la cité grecque –, l’arrière-pays était donc disponible pour être conquis ou soumis à son hégémonie.
22Après les guerres médiques, les sources textuelles, dont Hérodote et les tragiques, commencent à définir une opposition entre Grecs et Barbares. L’expérience coloniale et impérialiste sybarite s’explique justement par son antériorité par rapport à cette opposition. Après la défaite de Sybaris et les premières élaborations idéologiques pour définir les Barbares, aucune autre cité de Grande Grèce ne semble avoir les mêmes relations avec les populations italiques : ces rapports se situent en effet entre alliance et hégémonie avec une autonomie relative. L’opposition entre Grec et Barbare réduit les possibilités de perméabilité de la frontière.
23Ensuite, la première étape dans la construction de la frontière, entre la fin du viie et le début du vie siècle, époque contemporaine de la fondation des nouvelles colonies, est l’établissement de grands sanctuaires dans les points de contact avec une autre population bien organisée, soit les Étrusco-campaniens au nord de l’Héraion du Sele, soit les Tarentins et les Messapiens au nord et nord-est de l’Héraion des Tables Palatines. Ces sanctuaires fonctionnent comme intermédiaires dans les contacts entre les nouveaux colons et des populations organisées au-delà de la frontière. L’emploi d’une iconographie des légendes corrobore l’affirmation de la conception d’une frontière perméable, qui permet les contacts et les échanges culturels. À la suite de l’implantation coloniale, les petits sanctuaires champêtres dessinent un réseau d’échanges locaux qui, dans le même temps, jalonne le territoire directement sous le contrôle de la cité grecque, délimité par l’intermédiaire de la sphère du sacré. C’est ce qu’on a appelé la « frontière à travers le sacré ».
24À l’époque classique, notamment au ive siècle, on assiste à deux mouvements complémentaires dans la construction idéologique de la frontière. Premièrement, on remarque l’usage des légendes et des récits fantastiques pour justifier les limites d’une cité grecque, superposé aux éléments géographiques de l’espace naturel, rivières et promontoires notamment. Dans le cas de Poseidonia, la légende de la sirène Leucosia à la Punta Licosa en est un exemple incontestable. Deuxièmement, en parallèle à cette construction intellectuelle, les écrits philosophiques tentent de définir rationnellement et idéalement une cité grecque. Dans cette démarche, la frontière joue un rôle très important pour la définition des espaces, mais aussi pour l’octroi ou le refus du droit de cité. Les descriptions des conflits entre les cités de Grande Grèce entrent également dans ce mouvement qui fixe davantage les limites : ce sont les batailles du Traente et de la Sagra, et l’épisode du fleuve Hylias qui marque la frontière entre Thourioi et Crotone. Les plus importants conflits rapportés par l’histoire de la Grande Grèce se situent aux marges d’une rivière censée marquer la frontière entre deux cités. Cette affirmation reste valable même si la localisation précise de la frontière pouvait être une construction intellectuelle tardive, plutôt qu’une description fidèle d’éventuelles lignes de séparation entre cités.
25L’histoire régionale de la Grande Grèce fournit un élément supplémentaire dans ce sens : le renversement des forces entre Grecs et populations italiques. Si, à l’époque archaïque, les Grecs constituent vraisemblablement la puissance militaire la plus forte dans le contact avec les autochtones, au ive siècle, les Lucaniens semblent inverser le rapport et constituer une force au moins équivalente, voire plus considérable. Les cas de Poseidonia, Laos et même l’aide demandée à Alexandre le Molosse par les Tarentins, soulignent ce renversement des forces. On peut supposer que l’établissement de lignes de frontière par les Grecs faisait plus de sens dans ce contexte que dans le précédent, celui de l’expansion grecque aux dépens des populations indigènes.
26Si, aux époques précédentes, la sphère du sacré permettait une grande perméabilité des contacts et une expansion marginale de certaines limites de l’occupation des terres, le ive siècle voit apparaître une délimitation plus précise de la frontière. Cette construction se fait par plusieurs éléments : intellectuellement, sous les formes légendaires ou rationnelles, et matériellement, par l’édification de différents types d’ouvrages fortifiés.
27En revanche, si la définition de la frontière peut être une construction qui se fait dans le temps, il n’est pas pertinent d’affirmer une conquête progressive de l’espace par les Grecs, telle que l’implique l’utilisation du concept de frontier history. Les interactions entre Grecs et autres populations sont dynamiques, mais se situent dans les mêmes lieux, dès au moins le vie siècle et la construction des grands Héraia du Sele et des Tables Palatines. Plus largement, les rares exemples d’une conquête progressive d’un territoire ont lieu aux dépens d’une autre cité grecque, comme le dépassement du Basento par les Métapontins après la destruction de Siris ; ou l’avancée assez marginale, de quelques kilomètres à peine, des Poseidoniates qui s’emparent de nouvelles terres vers le nord-est. Dans le monde grec d’Occident, la frontière est poreuse et dynamique, elle comporte des notions multiples et complexes, mais elle est spatialement plutôt stable. Les constructions intellectuelles, religieuses ou fantastiques contribuent d’ailleurs à les fixer sur le paysage naturel des lieux.
28À l’époque augustéenne, les limites de la troisième région d’Italie (Lucanie et Bruttium) et les descriptions géographiques de Pline l’Ancien et de Strabon utilisent les mêmes éléments naturels, notamment les rivières, que les sources du ive siècle4. La construction intellectuelle associée aux éléments du paysage semble suffisamment ancrée dans l’imaginaire pour durer jusqu’à l’époque romaine.
Notes de bas de page
1 Hartog 2001.
2 Asheri 1999.
3 Bugno 1999 ; 2001.
4 Cours du Sele et du Bradano, c’est-à-dire les frontières de Poseidonia et de Métaponte dès le vie siècle av. J.-C. Une analyse du texte de Tite-Live montre l’importance des sources grecques du ive siècle relatives à la Grande Grèce chez l’historien : Simon 2011.
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