Bilan sur le site de la moutte
p. 148-149
Texte intégral
1Les données recueillies sur les consommations permettent de mieux connaître certains éléments de la vie quotidienne autour de l’an Mil que ce soit pour l’alimentation, les cultures et l’élevage. Ce sont les consommations d’une élite que nous percevons ici comme le révèlent les observations relatives à la qualité des bêtes choisies jeunes. Malheureusement nous manquons de points de comparaison pour savoir ce que, pendant ce temps, mangeaient les gens de petite condition.
2L’exploration de ce site apporte des données nouvelles sur l’éclosion du phénomène castral aux environs de l’an Mil et complète les observations déjà faites sur d’autres sites castraux à Niozelles et Valensole (Mouton 2008b). Le mobilier montre de façon explicite une occupation élitaire. La présence de riches pièces de jeux et d’un instrument de musique de la fin du Xe s. ne laisse aucun doute à cet égard. De même, la mise au jour d’armes dans la maison du second état nous indique le statut militaire des occupants. Simple miles ou membre d’une lignée aristocratique ? De qui s’agit-il ? L’archéologie ne peut y répondre ; seul un texte explicite pourrait le dire mais ce n’est pas le cas. Toutefois, on sait qu’aux XIIe et XIIIe s. la famille Spada était titulaire, entre autres, des châteaux de la vallée et qu’ils étaient apparentés aux Pontevès (Pécout 2009) dont certains personnages possédaient dès l’an Mil des terres dans le castrum Archanzoscum (site de Notre-Dame) situé environ 3000 m vers l’ouest. La Moutte était-elle occupée par l’un d’entre eux ou par un miles qui l’aurait tenue pour eux ? Nous ne le saurons pas. Quoi qu’il en soit, en l’état actuel des connaissances qu’ont apportées ces travaux, il paraît très vraisemblable que La Moutte constitua le château primitif d’Allemagne. Dans cette hypothèse, après son abandon vers la fin du premier quart du XIe s. le site se serait déplacé à Saint-Marc. Pour en être sûr, il faudrait mener des fouilles à cet endroit pour savoir s’il y eut bien un site castral et vérifier que celui-ci fut établi dès la première moitié du XIe s. C’est dans cette perspective que Le Castellet a été exploré mais la fouille a établi qu’il n’a pas été construit avant l’extrême fin du XIIe s. et ne peut donc être le successeur de La Moutte.
3Les constructions mises au jour à La Moutte prouvent également qu’il s’agit d’un site castral. La présence de la tour et des installations de bois annexes le montrent clairement pour le premier état. Le second est plus modeste et c’est du mobilier seulement que transparaît la présence d’une élite. La fouille de Niozelles avait également livré deux états mais ils se succédaient selon une évolution qui nous semble assez logique : d’une simple maison, tout à fait semblable à celle de La Moutte état 2, le site avait été transformé en une véritable forteresse qui, avec son donjon de pierre et son enceinte polygonale, était déjà un vrai château fort. à La Moutte, en revanche, les transformations sont plus étonnantes. L’organisation des constructions de la première période traduit une organisation hiérarchique avec la tour centrale dont l’accès était protégé et un bâtiment de service de grande surface. Par le petit sentier (US 117) accédant directement à ce dernier espace nous suivons les passages répétés de personnes vouées aux activités domestiques. Pourquoi cet ensemble a-t-il été démonté, démoli puis enterré ? Est-ce pour gagner de la hauteur ? Ce gain de 2,2 m est dérisoire par rapport au relief général qui, on l’a dit, dominait la vallée de 60 m. Ce rehaussement, par ailleurs, faisant passer le diamètre de la plateforme de 22 à 12 m a eu pour effet principal de réduire de 70 % la surface utile1. La maison alors construite se révèle d’ailleurs beaucoup plus modeste que les installations précédentes. Nous y voyons, concentrés dans un même espace restreint, des activités domestiques, un outil agricole et l’équipement d’un miles. Il se peut que les habitants du premier castrum, de condition sans doute aristocratique, aient déplacé leur château et décidé de laisser quelques soldats dans un habitat plus modeste afin d’assurer la garde du site et du territoire attenant sur le modèle que nous avons pu observer à La Moutte de Valensole.
4Se pose alors la question de comprendre la signification de l’ensevelissement de ces établissements. à chaque fois que l’occupation a cessé, le site a été remblayé par un apport de plusieurs centaines de tonnes de terre et de galets. Il y fallait une raison forte. Ce travail a été réalisé soit par une décision volontaire des occupants, comme nous venons de l’évoquer, soit sous la contrainte d’une autorité extérieure. Le remblai entre l’état 1 et l’état 2 a duré plusieurs mois puisque, comme on l’a dit, on y avait aménagé des silos pendant les travaux. L’objectif aurait pu être d’occulter le site pour un abandon définitif. Mais deux poteaux au moins avaient été laissés en place et dépassaient du remblai comme pour préparer l’étape suivante et, semble-t-il, centrer la nouvelle maison sur l’ancienne tour. En revanche, le second état s’est terminé par un incendie brutal et inattendu car, dans le cas contraire, on n’aurait pas pris la peine, ce jour-là, de mettre du pain à lever pour l’abandonner au feu. Le dernier remblaiement, aussi méthodique que le précédent, qui a immédiatement suivi cet accident reste également énigmatique ; soit que les occupants s’en soient allés en voulant empêcher quiconque de leur succéder sur les lieux soit qu’ils aient été contraints de vouer le site à l’oubli. Ironie du temps qui passe, nous avons-nous-même été amenés, mille ans plus tard, à remblayer le site afin de protéger les vestiges de l’état 1. Dans ce cas, tout au moins, nous en connaissons la raison.
5Pour terminer, notons l’absence de traces d’habitat à l’extérieur du site. Si la prospection n’a rien donné, peut-être des sondages en pied de pente auraient-ils pu révéler des cabanes contemporaines du castrum comme on a pu l’observer à Niozelles (Mouton 2008b, p. 60). La question cruciale reste posée du rôle du castrum dans le groupement de l’habitat et sa datation. Ce travail reste à faire. Les fouilles, en cours au moment où s’écrivent ces lignes, sur le site de Notre-Dame ont d’ailleurs révélé un habitat à l’intérieur d’une possible basse-cour2. Ce dernier élément serait exceptionnel car les sites provençaux actuellement recensés en étaient dépourvus. Cette question de l’habitat non élitaire en Provence constitue à elle seule un vaste champ de recherche qui n’a fait l’objet, jusqu’à présent, que de découvertes ponctuelles pour des périodes médiévales aussi hautes.
Notes de bas de page
Auteur
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Daniel Mouton
Chercheur associé au Laboratoire d’Archéologie Médiévale et Moderne en Méditerranée (LA3M), UMR 7298, Aix-Marseille Université (AMU), CNRS, MMSH Aix-en-Provence. Directeur de la fouille programmée de La Moutte, Allemagne-en-Provence. mouton@mmsh.univ-aix.fr
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