Chapitre 3 – Le prêtre Thomas à Chalcis
p. 39-40
Texte intégral
1Les inscriptions syriaques sont relativement fréquentes en Syrie centrale, comme dans le Massif calcaire. Elles remontent pour la plupart, dans cette région, à une période qui va du ve s. au début de l’époque islamique, assez fréquemment en lien avec des inscriptions grecques de même date.
2L’inscription publiée ici a été découverte par la mission lors de l’inventaire des blocs architecturaux réalisé dans le village d’al-‘Iss 1. Elle se trouvait dans une maison du village ancien (quartier O, secteur P184 ; Chapitre 15, fig. 1), située au centre de la ville byzantine. Ce bloc de basalte porte un texte syriaque de deux lignes (écriture estranghelo), gravé en dessous des restes d’une croix dans un cadre en dépression (fig. 1). Il pouvait y avoir d’autres lignes de texte au-dessus de la croix et éventuellement au-dessous des deux lignes conservées. D’après l’échelle de la photographie, la pierre mesure environ 35 x 35 cm. La hauteur des lettres est supérieure ou égale à 5 cm. Les deux lignes se lisent sans difficulté sur les photos.
Fig. 1 – Bloc de basalte avec inscription syriaque (V. Decoupigny).

qšyš’
twm’
« Le prêtre Thomas. »
3On a là une des multiples graphies possibles du nom chrétien bien connu « Thomas », qui est celui d’un des apôtres (voir Mt 10, 3) : t’wm’ est la forme la plus courante, par exemple passim dans les Actes de Thomas (éd. Wright 1871) et plus généralement dans la littérature syriaque, mais on a aussi twm’ – comme ici –, t’wm’s ou t’wm’ws 2. Ces différences de graphie n’ont pas de signification particulière, on peut en prendre comme exemple le passage d’Éphrem cité dans le Thes. Syr. 2, col. 4372 : le nom du disciple apparaît dans deux graphies différentes (t’wm’ et twm’), à quelques vers d’intervalle.
4Le nom en lui-même, sans jamais être très fréquent, est porté par une multiplicité d’ecclésiastiques (ainsi Synodicon Orientale, p. 663 [index], avec deux exemples ; un diacre et un sous-diacre dans les Actes d’Éphèse, p. 31 et 33). Dans l’épigraphie syriaque, les exemples sont assez nombreux, en Syrie (à Šayḫ Slīmān, PAES IVB, 63) bien entendu, mais également au Kérala 3 ou en Iraq 4. La graphie de notre texte est aussi celle de l’arabe, ainsi dans des inscriptions de Mossoul (p. 127 ou 149 du RIS Iraq). Le nom correspondant en grec est Θωμᾶς, lui aussi fréquent dans l’épigraphie chrétienne du Proche-Orient 5.
5Sur qšyš’, proprement « ancien », voir la discussion dans Drijvers, Healey 1999, p. 194‑195. En syriaque, dans le vocabulaire chrétien, le terme signifie « prêtre », sans doute par calque du grec πρεσβύτερος 6. On en connaît des exemples nombreux, ainsi à Kafr Nabū, PAES IVB, 52, le prêtre Abbâ (qšyš’ ’b’).
6Si le texte débutait au-dessus de la croix, il pouvait se poursuivre ensuite : on peut éventuellement restituer une formule semblable à celle de l’inscription de Kafr Nabū (PAES IVB, 52, citée supra) : ’n’ qšyš’ ’b’ ‘bdyt bshd(’) hn’ (« Moi, le prêtre Abbâ, j’ai fait ce martyrion »). On supposera donc que l’inscription commémore une construction quelconque 7.
7Il est difficile de dater précisément le texte. On en rapprochera, pour la graphie du šīn et du taw, le texte PAES IVB, 8 (533 ap. J.‑C.) à Ḫirbat al‑Ḫaṭīb dans le Massif calcaire 8. La forme assez particulière du šīn, ouverte vers le haut, est aussi celle de l’araméen melkite, comme dans les inscriptions peut-être contemporaines de Ḫirbat al‑Samrā’ 9 (mais aucune autre lettre n’incite à faire le rapprochement entre les deux écritures). Seule la forme du qūph au début de la ligne 1, assez allongée et vaguement ovoïde, pourrait faire penser à une date plus ancienne : voir un exemple plus ancien dans Drijvers, Healey 1999, p. 87, As26, à Sumatar Harabesi (iie s.).
Notes de bas de page
1 Je remercie Marie‑Odile Rousset de m’avoir confié la publication de ce texte et de m’avoir renseigné sur les conditions de la découverte.
2 Ces dernières, plus rares, sont bien évidemment la retranscription syriaque de la version grecque du mot sémitique (racine t’m). On a en phénicien (CIS I, 46) l’anthroponyme t’m.
3 Thrissur 3 (RIS Kérala), avec la graphie twm’.
4 RIS Iraq : avec la graphie t’wm’, AE.01.11 (Mār Bahnām) ; HA.01.02 (‘Ayn Ša’yi) ; AE.01.18 (Mār Bahnām) [Garshouni] ; AA.12.13 (Mossoul) ; AP.01.08 (Ğabal al-Qūš). Avec la graphie twm’, AD.03.01 (Qaraqūš) [Garshouni] ; AD.06.04 (Qaraqūš) [Garshouni] ; AC.02.01 (Karamlīs) ; AG.02.01 (Ba‘šiqa) [Garshouni] ; AA.03.07 (Mossoul) [Garshouni] ; AD.06.05 (Qaraqūš) [contexte de noms arabes] ; AC.01.03 (Karamlīs) [Garshouni : twm’ ’bnh « son fils » ! Le père est un prêtre, qšyš’, du nom de ‘Abd al-Aḥad] ; AD.05.01 (Qaraqūš) [Il s’agit d’un qšyš’ twm’, comme le suivant !] ; AD.01.21 (Qaraqūš).
5 Par exemple, en Émésène, IGLS V, 2143 (bilingue grecque-syriaque à Akrād Dāsniyah, Θωμᾶς et twm’), 2144.
6 Il n’est pas assuré que ce sens ait été adopté dès la période païenne.
7 Plutôt qu’une inscription funéraire, type de texte relativement rare dans cette région, y compris en grec, pendant cette période.
8 Voir aussi PAES IVB, 2, 551‑552 ap. J.‑C., à Abū al‑Qudūr (nom du site que Littmann écrit Abū il‑Ḳudû) : le šīn ressemble plus à un Y.
9 Desreumaux 1998, p. 520. Voir aussi pour les manuscrits, Hatch 1946, pl. 198‑200.
Auteur
-
Jean-Baptiste Yon
CNRS, HiSoMA (UMR 5189), Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon
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