Posture insolente et visibilité littéraire de Maryse Condé
p. 313-314
Texte intégral
1Maryse Condé est depuis longtemps une figure majeure des lettres françaises et francophones contemporaines. Tant en France où elle s’est imposée avec le best-seller Ségou dans les années quatre-vingt, qu’aux États-Unis, en Allemagne ou au Japon où ses romans sont régulièrement traduits et commentés, Maryse Condé est un nom que des publics variés apprécient, reconnaissent et attendent. À la reconnaissance des lecteurs et lectrices s’ajoute celle, officielle, des diverses institutions qui ont honoré l’écrivaine : ainsi son palmarès est-il jalonné de récompenses, entre le Grand prix littéraire de la femme (1987) pour son roman Moi, Tituba, sorcière noire de Salem1, le prix de l’Académie Française (1988), le prix Carbet de la Caraïbe (1997), ou encore le prix Marguerite Yourcenar (1999). Ceux-ci témoignent du fait qu’elle a intégré le canon des lettres francophones, qu’elle consolide du même coup, à chaque nouvelle publication.
2En 2018, plus de quarante ans après la publication de son premier roman, Heremakhonon2, Maryse Condé se voit attribuer par un comité de lectrices et lecteurs suédois ce qui sera nommé pour l’occasion le « prix Nobel alternatif ». Cette année-là en effet, l’institution du Nobel est en proie à une série d’affaires entremêlant accusations de corruption, plutocratie, viol et harcèlement sexuel, au moment même où le mouvement #MeToo prend de l’ampleur aux États-Unis et en Europe. En raison de ce contexte houleux, plusieurs membres du comité du prix Nobel de littérature démissionnent, et il est décidé de ne pas attribuer de prix en 2018. Devant cette déconvenue, et peut-être bien en guise de contestation, un comité d’intellectuels s’organise pour sélectioner un « Prix Nobel alternatif » cette même année : Il sera attribué à la Guadeloupéenne Maryse Condé à l’issue d’un processus de sélection impliquant une douzaine de finalistes internationaux. De Stockholm à Paris en passant par New York et la Guadeloupe, l’événement sera largement rapporté dans la presse internationale, qui saluera avec un enthousiasme unanime la consécration prestigieuse du « Monstre sacré des Lettres francophones »3.
3Pour le monde francophone et pour la littérature postcoloniale, la consécration d’une femme noire, domienne originaire de Guadeloupe, constitue sans aucun doute un événement, tant au niveau personnel que littéraire. Condé déclarera dans son discours de remerciement à Stockholm : « Je n’avais jamais rien connu de tel ». Au niveau collectif, il s’agit également d’un événement pour toute une communauté d’hommes et de femmes sur lesquels la satisfaction de ce prix, si « alternatif » soit-il, rejaillit indirectement. Comme l’écrit Corinne Saminadayar-Perrin dans un autre contexte, tout événement littéraire doit être appréhendé dans le plus large contexte culturel de l’époque, du moment et du système culturel qui le produit :
4L’événement littéraire ne peut s’expliquer qu’en prenant en compte la multiplicité et la diversité des facteurs qui l’ont rendu possible. Il n’est jamais réductible aux qualités propres de l’œuvre qui peut n’en être que le révélateur, voire le prétexte […] La réflexion sur l’événement oblige à concevoir l’histoire littéraire comme appréhension globale des sytèmes communicationnels, culturels, éditoriaux qui définissent l’activité de l’écrivain, et à reconsidérer de manière critique le travail de l’écrivain.4
5La reconnaissance populaire et officielle de Maryse Condé doit beaucoup au fait qu’elle est une femme noire militante, engagée dans ses interventions publiques comme dans son écriture pour la visibilité des histoires et des identités (post)coloniales modernes. Comme beaucoup l’ont noté, tout son travail vise à exposer des problèmes sociaux contemporains : l’intolérance, les inégalités, le racisme, le sexisme, le nationalisme, l’extrémisme, etc. C’est bien ce que le jury du Nobel alternatif salue avec l’attribution du prix et c’est ce que le public consacre chez Condé : un engagement au long terme dans une carrière d’écriture placée sous le signe d’une dissidence déployée sans relâche depuis la fin des années soixante-dix5.
6Dans un recueil d’articles publié en 2002 en collaboration avec Madeleine Cottenet-Hage, au vu d’une certaine récurrence thématique de la migration et de la dissidence, nous avions choisi pour titre du volume Maryse Condé : une nomade inconvenante6. Le refus de ce que Glissant appelle l’identité-racine (le nomadisme), conjugué à un soupçon systématique par rapport aux instances autoritaires (l’inconvenance), nous avaient semblé les plus pertinents pour rendre compte alors de la singularité de la posture postcoloniale de Condé au tournant du vingt et unième siècle7. Continuant ce fil, et cette interrogation sur les postures condéennes, je propose dans ce qui suit d’articuler la question de « l’inconvenance » littéraire de l’écrivaine à celle de sa visibilité/visibilisation sur les scènes française, francophone et internationale. Le concept d’insolence, corollaire d’inconvenance, me paraît aujourd’hui plus porteur. Par visibilité/visibilisation j’entends les manières dont la parole, les textes, le corps et les idées de Maryse Condé circulent et se manifestent – ou non – dans une multiplicité de lieux (officiels, spectaculaires, populaires, nationaux, étrangers, écrits, oraux, etc..). Inévitablement, la question sera posée de l’invisibilité, ou des lieux de non-visibilité. S’agissant de posture, on mettra l’accent sur le contrôle que Condé exerce sur la production de son image, notamment de son image de femme « insolente ». Il s’agira en particulier d’examiner comment l’insolence multiforme de Condé est aussi le lieu d’une négociation originale de l’auctorialité, entre d’une part le projet de représentation des femmes du monde noir, et de l’autre, une résistance systématique aux affiliations identitaires de race et de genre.
7Condé endosse bien le rôle de l’intellectuelle et de l’artiste insolente dans le sens que donne Michel Meyer, à savoir que :
L’insolence de la pensée, c’est et ce sera toujours la pensée. À son origine et dans son fondement même, elle met en question les discours ambiants, et, du même coup, ceux qui les tiennent, ceux qui sont habilités à les transmettre.8
8L’insolent, selon Michel Meyer, se montre constamment suspect des discours érigés en vérités, remettant en question la légitimité de ceux qui font (la) loi, dont les hommes au pouvoir, les institutions, et les épistémologies violentes. L’insolent est donc un individu par définition engagé dans la mesure où il refuse la « solence » intellectuelle, éthique et politique : la paresse de ceux qui acceptent le consensus ou qui se complaisent dans les habitudes de pensée. Le critique Edward Said ajoute que c’est cette insolence de la pensée et elle seule qui devrait définir la fonction de l’intellectuel par rapport aux institutions9. L’insolente, elle, répond aussi depuis une position nécessairement genrée, qui la situe historiquement dans une hiérarchie de pouvoir. L’insolente racialisée s’engage nécessairement à « répondre à » un système dominé par l’homme blanc. Ainsi s’accumulent les catégories. Yves Clavaron a proposé récemment le terme « autrice transatlantique » pour désigner des écrivaines qui, comme Condé, « construisent une œuvre littéraire trantlantique en mettant en fiction une problématique identitaire géopolitique et culturelle, notamment une construction socioculturelle des identités féminines, mais sans exclusive »10. Pertinente pour de nombreuses écrivaines de l’Atlantique noir, la notion d’autrice transatlantique s’applique avec bonheur, je crois, à la trajectoire et à l’œuvre de Condé, en particulier dans la relation constestataire qu’elle établit avec le canon littéraire masculin :
« L’autrice transatlantique », écrit Clavaron, « est a priori éloignée de la figure de l’auctor en majesté, du » grand auteur », celui qui garantit le sens et produit un « monument ». Plus encore que son homologue masculin, une autrice transatlantique est une voix issue d’une minorité et d’une périphérie par rapport à un centre européen ou états-unien. Conscience agissante, elle se situe souvent par rapport aux courants féministes, qu’ils soient occidentaux ou non ».11
9L’insolence que je décèle chez Maryse Condé en tant qu’autrice transatlantique depuis ses débuts se déploie à au moins trois niveaux : premièrement, une insolence liée au contexte d’énonciation postcolonial, qu’elle partage avec de nombreux écrivains engagés dans le projet de risposte au centre occidental “write back”12. Ensuite, une insolence qui se manifeste au niveau thématique, notamment par le choix de nombreux personnages féminins rebelles qui défient les attentes liées à leur genre. Finalement, il est possible d’identifier un niveau d’insolence métadiscursive que révèle la présentation de soi dans les textes autobiographiques et les entretiens comme lieux de performance auctoriale. L’imbrication des trois niveaux dessine une posture éminemment singulière qui a fait et continue de faire la renommée de Condé en tant qu’autrice transatlantique déterminée socialement par une constellation de catégories (femme, noire, écrivaine, antillaise, francophone, etc.), mais décidée à s’affranchir de ces assignations.
10Pour commencer, dans le contexte postcolonial, l’insolence se pose de facto comme condition de l’écriture. Aimé Césaire est le grand insolent des lettres francophones. Son adaptation de La Tempête de Shakespeare, Une Tempête, a eu pour effet de re-présenter Caliban comme sujet qui rétablit la vérité historique en rétorquant à l’Européen Prospéro. Parce qu’il réclame une légitimité qui lui a été usurpée, et parce qu’il la réclame violemment, le Caliban de Césaire est un voleur de langue, dont l’affranchissement passe par un acte insolent, qui est aussi un acte politique et ontologique. De nombreuses études depuis le début du vingtième siècle ont contribué à théoriser et à consolider la figure de Caliban comme celle du révolté postcolonial par excellence13. Maryse Condé est toujours restée digne héritière de Césaire, se montrant d’une « fidélité critique »14 par rapport à son illustre prédécesseur, qu’elle invoque d’ailleurs aussi dans son discours du prix Nobel en des termes respectueux mais non laudatifs15. Comme Caliban insultant son maître, comme Césaire, dont les premières lignes du Cahier d’un retour au pays natal déclament « Va t’en, gueule de flic… », Condé répond littérairement à l’image de la femme antillaise docile et exotique dans des récits comme Heremakhonon, Désirada, Célanire-cou coupé ou L’Histoire de la femme cannibale16. Et lorsqu’elle revendique une posture calibanesque féminine, l’ancêtre littéraire à laquelle elle se réfère sera plutôt l’épouse invisible, Suzanne Césaire, celle qui lançait dans les pages de Tropiques, en 1942 : « Et zut à l’hibiscus, à la frangipane, aux bougainvilliers. La poésie sera cannibale ou ne sera pas »17.
11Une insolence thématique traverse les romans de Maryse Condé, notamment dans des portraits de personnages rebelles18. En effet, les protagonistes les plus mémorables des romans de Condé se rebellent toujours avec une détermination insolente contre l’autorité, que ce soit par l’engagement politique, le travail artistique, l’action didactique, l’interrogation de l’Histoire, ou la migration. Dans leurs itinéraires transatlantiques toujours complexes, de nombreux personnages condéens ont en commun un rapport au monde motivé par l’in-solence, dans le sens d’un refus ou manque de « solence » existentielle, sociale, ontologique ou politique. À ce titre, le premier roman de Condé, Hérémakhonon peut servir de paradigme à toute l’œuvre : rupture avec le pays natal et l’univers familial, exploration de l’ailleurs et de l’autre, jouissance sexuelle, parole libérée, signalent une trajectoire qui s’élabore dans un ambitieux projet de d’affranchissement du sujet féminin. À la suite d’Hérémakhonon, chaque projet romanesque s’engage à cet affranchissement, qu’il s’agisse d’adolescents insoumis à l’espace parental, de militants blasés, de femmes non-conformistes, d’artistes se débattant dans les pièges de l’affiliation, ou d’une manière plus générale, d’Antillais défiant les déterminations sexuelles, raciales ou sociales héritées du système de plantation.
12Cette in-solence demeurerait banale si elle se limitait à marquer la prise de parole du sujet dominé (le noir, la femme) ou marginalisé (l’écrivain postcolonial), et si elle ne s’adressait qu’à un ensemble fini d’institutions (l’Europe, le système colonial, patriarcal, la famille, le canon français). L’insolence de Condé est originale et efficace précisément parce que ses cibles sont imprévisibles, visant toutes les autorités, réelles ou soupçonnées, y compris dans le monde noir. On pense par exemple aux Derniers rois mages, un roman dans lequel la critique de l’Amérique racialisée n’exclut pas une critique pointue des bourgeoisies et intelligentsia noires, dont les femmes du vingtième siècle américain19. Ce type de désacralisation déclenche souvent chez le lecteur le sentiment d’être dérangé dans ses habitudes de lecture ou d’analyse littéraire, notamment dans des contextes postcoloniaux où les imaginaires sont chargés de multiples attentes, stéréotypes et impératifs politiques. Évidemment, cet inconfort est précisément ce qui induira chez d’autres une jouissance de lecture tout à fait barthésienne, par laquelle l’imprévisibilité du discours critique se constitue en principe de plaisir.
13Maryse Condé est aussi critique littéraire, autrice de nombreux articles sur la littérature négro-africaine, l’historiographie antillaise, la parole des femmes ou la créolité. Comme la fiction, ce corpus témoigne de la volonté sans cesse affirmée de l’auteur de questionner les légitimités. Quel discours sur la littérature, sur le sujet « noir », sur l’identité diasporique Condé tient-elle en tant que critique ? À quel moment et sur quels sujets les essais relèvent-ils d’une « insolence intellectuelle »20 ?
14Sa critique du mouvement de la créolité constitue un exemple frappant du rapport à une tradition littéraire dans laquelle elle est censée s’inscrire, en tant qu’autrice transatlantique : lorsque, en 1989, les martiniquais Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant publient leur manifeste Éloge de la créolité, le « bruit » que produit leur intervention sur la scène française et francophone est retentissant. Il se rapporte dans sa forme et dans sa rhétorique pamphlétaire à une insolence – un « writing back » – qui s’inscrit tout à fait dans la tradition historique des grands manifestes du monde noir du vingtième siècle. L’on s’attendait à ce que Maryse Condé, comme beaucoup, soit séduite par les propositions de ce texte qui s’ouvrait sur l’énoncé apparemment révolutionnaire : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons créoles. »21 Or, dès lors que cette créolité s’est avérée éminemment masculine et prescriptive, proposant des modèles ontologico-politiques pour la représentation des identités antillaises, elle s’en est distanciée à grand renfort de déclarations. Au manifeste, elle répondra par une conférence suivie d’une publication intitulée Penser la créolité, dans laquelle son propre essai « Chercher nos vérités » remet à leur place en quelques phrases les auteurs de l’Éloge qui « édictent des règles à l’intention des littérateurs. »22 Une manière de répondre efficacement aux injonctions identitaires, en proposant une ouverture à d’autres vérités. « N’y a-t-il pas des versions multiples de l’antillanité ? » propose-t-elle en contrepoint, « Des acceptions nouvelles de la créolité ? » (310)
15Dans ses Entretiens avec Françoise Pfaff, premiers jalons d’un riche corpus d’entretiens à ce jour23, Condé posait dès la fin des années quatre-vingt-dix les bases de sa posture insolente :
J’écris pour moi-même mais j’écris aussi toujours pour provoquer les gens, pour les obliger à accepter des choses qu’ils n’ont pas envie d’accepter, à regarder des choses qu’ils n’ont pas envie de regarder. Je crois que c’est cela qui domine dans tous mes livres : ce besoin de déranger tout le monde.24
16En même temps, c’est bien cette insolence qui crée du désir, et qui devient la marque de fabrique d’une écrivaine que l’on a pu appeler « politiquement incorrecte » tant elle court-circuite les attentes des lecteurs. Je pense par exemple au volume L’Œuvre de Maryse Condé : Questions et réponses à propos d’une écrivaine politiquement incorrecte25. J’ai eu moi-même l’occasion de mener plusieurs entretiens avec Maryse Condé, dont le premier en 2002, pour une contribution à un numéro spécial de Women in French Studies sur le thème de la sorcière en littérature26. Auteure du roman Moi, Tituba, sorcière…, Condé s’est volontiers prêtée à l’exercice, mais pour immédiatement déjouer les attentes « féministes » de mes questions. À ma question « Qu’en est-il de la sagesse féminine ? » elle répond, par exemple, pour donner le ton : « Je ne la connais pas. Je trouve les femmes assez bêtes, naïves. Je n’ai pas l’impression qu’elles soient douées d’un pouvoir de résistance. C’est un mythe, tout ça. » Plus loin, une question sur les sorcières aurait été l’occasion de revendiquer une certaine solidarité avec toutes les femmes historiquement opprimées sous le couvert de sorcellerie de tous genres. Or, à ma question :
17Les mots qui reviennent chez les critiques pour parler de vous et de votre œuvre sont assez proches de ceux que vous utilisez à propos de vos personnages de sorcières : dérangeante, rebelle, insolente… En tant qu’écrivaine, vous vous sentez un peu sorcière aussi ?27
18Maryse Condé répond :
En fait, j’ai simplement envie qu’on me foute la paix. Dans le fond, je ne crois pas que je sois si contestataire. J’ai plutôt envie d’être comme je suis. Au départ, j’ai besoin d’être moi-même. Oui, bien sûr, on a un peu envie d’emmerder ces gens qui disent tous la même chose… On a l’impression que Maryse Condé c’est, justement, une » sorcière » qui veut un peu bouleverser tout. Non. Je veux simplement la liberté d’être moi-même. Évidemment, ça peut se rejoindre. Mais c’est une recherche de liberté davantage que de constestation systématique.28
19De la vulgarité assumée (« qu’on me foute la paix », « emmerder ces gens ») au refus de la solidarité féminine, les réponses de Condé choquent chez une autrice dont on attend, précisément, qu’elle se montre sensible à des causes féministes telles que la lutte contre l’oppression, la marginalisation ou, ici, l’ostracisation portée historiquement par la figure de la sorcière. On s’attendrait à ce que Condé attrappe la perche tendue portant sur sa qualité de « sorcière », et il aurait été facile de le faire. Après tout, et pour rester dans le contexte de La Tempête, le personnage de la sorcière Sycorax, mère de Caliban, et demeurée silencieuse dans la réécriture postcoloniale de Césaire en 1961, vient immédiatement à l’esprit. Mais alors qu’elle en est parfaitement consciente, et contrairement à d’autres critiques féministes, postcoloniales ou décoloniales, Condé ne creusera pas cette veine29.
20Que ce soit dans la fiction, les récits autobiographiques ou les textes de critique littéraire, la posture de Condé s’est constituée au fil des décennies dans des interventions radicales de ce type. C’est dans sa multiplicité et sa longévité, son imprévisibilité et, je dirais, dans sa persistance que la parole condéenne se manifeste et fait manifeste, à la faveur d’irruptions répétées dans les champs littéraires français et francophone depuis la fin des années soixante-dix. C’est bien de singularité qu’il s’agit ici, en tant qu’affirmation paradoxale de présence à l’intersection d’espaces littéraires donnés : français, francophones, mais aussi caribbéens et anglo-saxons. D’un côté, il est clair que tout le projet littéraire de Condé vise à mettre au jour, dans ces espaces, des histoires, des corps et des figures de femmes noires occultées des représentations officielles. De l’autre, comme l’affirme Dominique Chancé, « Bien que revendiquant la parole des femmes et de l’intime, il n’est pas sûr, en effet, que Maryse Condé soit féministe ou que sa parole d’écrivain doive être spécifiée comme parole de femme. »30 Comme si, tout en se livrant au jeu de l’entretien, il s’agissait aussi de refuser le fardeau du « parler pour », en déjouant les attentes de de l’exemplarité féminine et postcoloniale.
21Ainsi, si elles œuvrent à la visibilité et à la circulation des savoirs sur le monde noir – au féminin, ces interventions dans le champ littéraire sont puissantes dans la mesure où elles continuent de surprendre, en opérant à chaque fois des ruptures par rapport à ce que ce champ attend de la prise de parole d’une femme, noire, antillaise, francophone, etc. Autrement dit, pour que ces bruits continuent à résonner, la posture insolente doit être sans cesse entretenue, ou réactivée, au risque de produire l’effet inverse, qui serait la lassitude. Pour reprendre le terme proposé par le critique Brent Edwards dans The Practice of Diaspora, je dirai que l’efficacité de l’insolence de l’autrice transatlantique repose sur le maintien d’un « décalage » entre la cible attendue et la cible réelle31. Le désir d’être lue ne se confond pas, ici, avec le désir de plaire, quand bien même l’impopularité serait le signe de la puissance de l’écriture32. Comme elle l’écrit :
Oui, finalement j’aime cela, c’est vrai, le fait de ne pas être aimé, on l’aime. On n’est pas populaire, on l’aime. Si on était trop populaire ce serait embêtant. Mais on est heureuse quand même, quand un livre sort, d’avoir toujours des gens qui le détestent. J’aime qu’on lise mes livres, mais j’aime aussi qu’ils déplaisent. Finalement, c’est très difficile à expliquer : on aime l’impopularité.33
22Le défi que relève magistralement Condé depuis des décennies est bien de continuer à travailler sur le mode de l’insolence – en tant que décalage producteur de sens, à la manière de l’ironie – la visibilité et l’audibilité de la femme noire dans l’histoire, et ce, au risque de devoir renoncer à tout espoir de canonisation. Il ne s’agit donc pas de confondre cette insolence avec une stratégie de provocation destinée uniquement à l’auto-promotion. Telle que je la conçois, l’insolence condéenne provient d’une attitude foncièrement politique dont les enjeux renvoient à la plus large question de la légitimité, de la représentation et des conditions de réception des autrices francophones, dans un contexte encore largement régulé par le centre de validation parisien34.
23Lorsque Maryse Condé, retraitée, avait quitté la Guadeloupe pour aller s’installer à Paris en 2007, certains de ses compatriotes l’avaient accusée de faire défection vers les « capitales reconnaissantes » d’un « Tout-monde partagé entre New York et Paris. Un tout-monde qui exclut nos peuples. »35 En cela, la consécration suédoise du Nobel de 2018 souligne une dernière ironie dont les implications sont importantes : au crépuscule d’une carrière transatlantique produite à l’origine dans la langue française, la reconnaissance attendue n’est pas venue de Paris, mais de Stockholm, c’est-à-dire, comme le souligne Sylvie Ducas concernant le prix Nobel, « dans la sphère beaucoup plus large de la République mondiale des Lettres où le capital symbolique de l’écrivain échappe aux querelles byzantines du si petit monde germanopratin »36. Il aura fallu le détour par une autre capitale mondiale des Lettres, par un Occident non-francophone et non directement lié à l’histoire coloniale de la Guadeloupe, pour qu’en retour la France ouvre les yeux et « redécouvre » Maryse Condé. Celle-ci ne s’est d’ailleurs pas privée de le faire remarquer. Dès l’annonce du vote des finalistes, rappelant qu’elle fut durant toute sa carrière oubliée des grands prix français, elle s’exprimait ainsi au journal Jeune Afrique :
Je suis très heureuse de compter parmi les finalistes mais tout de même très étonnée. En France, je n’ai jamais eu le sentiment que l’on écoutait vraiment ce que j’avais à dire. Je suis habituée à être un peu marginalisée. Aussi, cela m’étonne que ce soit un pays tel que la Suède, un pays voisin de la France, qui estime que ce que je dis et ce que je suis est important. Si je remporte ce prix, je ne manquerai pas de remercier le peuple qui m’a toujours soutenue. Je parle de mes frères et sœurs de Guadeloupe.37
24Finalement, l’apogée de la célébrité internationale de Maryse Condé se lit non seulement comme un hommage au pays natal, mais comme dernier pied de nez de « l’autrice transatlantique » à la métropole coloniale, qui si elle gagne en visibilité grâce à la consécration d’une romancière qui s’exprime dans sa langue, perd le privilège d’être l’unique centre culturel qui lui octroie son prestige. L’insolence ultime aura été, dans ce cas, l’absence de « reconnaissance » de la part de l’écrivaine, le terme étant cette fois entendu dans le sens d’une supposée gratitude citoyenne ou nationale. Paradoxalement, c’est grâce au détour par le tiers-espace suédois et par le biais d’une solidarité minoritaire et d’une reconnaissance antillaise – contrastée à l’indifférence française – que la Guadeloupe de Maryse Condé reprend une place centrale dans la géographie de l’écrivaine, et avec elle, des lettres francophones.
Notes de bas de page
1 Paris, Mercure de France, 1986.
2 Maryse Condé, Hérémakhonon, Paris, UGE, 1976.
3 Chanda, Tirthankar, « Maryse Condé, monstre sacré des lettres francophones », 2018, https://www.rfi.fr/fr/ameriques/20181013-portrait-maryse-conde-nobel-alternatif-antilles-francophonie-cesaire-fanon.
4 Corinne Saminadayar-Perrin, « Introduction », Qu’est-ce qu’un événement littéraire au xixe siècle ?, Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2008, p. 10.
5 Voir en particulier l’étude minutieuse de Dawn Fulton, Signs of Dissent : Maryse Condé and Postcolonial Criticism, Charlottesville, University of Virginia Press, 2008. Voir aussi Nicole Simek, Eating Well, Reading Well: Maryse Condé and the Ethics of Interpretation, Amsterdam, Rodopi, 2008.
6 Madeleine Cottenet-Hage et Lydie Moudileno, Maryse Condé : Une nomade inconvenante, Guadeloupe, Ibis Rouge, 2002. Voir aussi Collectif, L’Œuvre de Maryse Condé. Questions et réponses à propos d’une écrivaine politiquement incorrecte, Paris, L’Harmattan, 1997 ; Noëlle Carruggi (ed.), Maryse Condé. Rébellion et transgression, Paris, Karthala, 2010.
7 J’utilise ici le terme d’Anthony Mangeon dans le volume qu’il a dirigé sur l’auctorialité en contexte francophone, Postures postcoloniales. Domaines africains et antillais, Paris, Karthala, 2012. En amont, le présent essai comme celui de Mangeon s’inspire des travaux sur la notion de “posture littéraire” telle que retravaillée récemment par Jerôme Meizoz dans Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur, Genève, Slatkine, 2007, et La littérature « en personne » : Scène médiatique et formes d’incarnation, Genève, Slatkine, 2016.
8 Michel Meyer, De l’insolence. Essai sur la morale et le politique, Paris, Livre de Poche, 1998, p. 104-105.
9 Edward Said, Representations of the Intellectual, New York, Vintage Books, 1996.
10 Yves Clavaron, « Des autrices transatlantiques ? », Cadernos de Literatura Comparada, no 40, 2019, p. 67-89, p. 69.
11 Ibid., p. 70.
12 On pense ici à l’essai fondateur de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back, Londres et New York, Routledge, 1989. Reprenant une expression de Salman Rushdie, “The Empire writes back to the center”, “ writes back” joue sur le verbe “to talk back” en anglais, que l’on peut traduire en français par « rétorquer » ou « ripsoster ». La traduction française du livre a choisi pour signifier l’insolence le verbe « répondre » : L’Empire vous répond, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2019.
13 Les travaux de Roberto Fernandez Retamar sont les plus célèbres dans la critique postcoloniale. Voir aussi Nadia Lie &Theo d’Haen (eds.), Constellation Caliban: figurations of a character, Amsterdam, Rodopi, 1997 ; Henry Paget, Caliban’s Reason: Introducing Afro-Caribbean Philosophy, Londres et New York, Routledge, 2002 ; Bill Ashcroft, Caliban’s voice: The transformation of English in post-colonial literatures, Londres et New York, Routledge, 2009 ; Irene Lara, “Beyond Caliban’s Curses : The Decolonial Feminist Literacy of Sycorax”, Journal of International Women’s Studies, no 9.1, 2007, p. 80-98 ; Joan Dayan, “Playing Caliban : Césaire’s Tempest”, Arizona Quarterly: A Journal of American Literature, Culture, and Theory, no 48.4, 1992, p. 125-145 ; Charlotte H. Bruner, “The meaning of Caliban in black literature today”, Comparative Literature Studies, vol. XIII, no 3, Penn State University Press, 1976, p. 240-253 et bien sûr le volume d’essai dirigé par Condé en 1992, L’héritage de Caliban, Éditions Jasor.
14 L’expression est de A. James Arnold, « Les héritiers de Césaire aux Antilles », Présence Africaine, n° 151-152, 1995/3, p. 143-151. Voir aussi, sur la question de la filiation littéraire, l’article de Ching Selao, « Maryse Condé et les pères fondateurs de la Caraïbe francophone », Études françaises n° 52. 1, 2016, p. 73-90.
15 Voir à ce titre le volume édité par Maryse Condé, L’Héritage de Caliban, Pointe-à-Pitre, éditions Jasor, 1992.
16 Maryse Condé, Hérémakhonon, op. cit. ; id, Désirada, Laffont, Paris, 1997 ; id., Célanire cou-coupé, Paris, Laffont, 2000 ; id., L’Histoire de la femme camibale, Paris, Mercure de France, 2003.
17 Suzanne Césaire, « Misère d’une poésie : John Antoine-Nau », Tropiques, no 4, janvier 1942, Paris, Jean-Michel Place, 1978, p. 49.
18 « Rebelle » est l’adjectif choisi par Lise Gauvin dans un article de 2003, « Lettres francophones-Maryse Condé, la rebelle impénitente » dans le journal Le Devoir. https://www.ledevoir.com/lire/25753/lettres-francophones-maryse-conde-la-rebelle-impenitente.
19 Les derniers rois mages, Paris, Mercure de France, 1992.
20 Sur les diverses postures de Maryse Condé dans le genre de l’entretien, voir mon article : “Positioning the ‘French’ ‘Caribbean’ ‘Woman’ Writer”, dans Feasting on Words. Maryse Condé, Cannibalism, and the Caribbean Text, Vera Broichagen, K. Lachman et Nicole Simek (eds), Program in Latin American Studies n° 8, Princeton, Princeton University Press, 2006.
21 Jean Bernabé et al., Éloge de la créolité, Paris, Gallimard, 1989, p. 13.
22 « Chercher nos vérités », dans Maryse Condé et M. Cottenet-Hage, Penser la créolité, Paris, Karthala, 1995, p. 309.
23 Ce riche corpus est constitué majoritairement d’entretiens en français publiés dans des revues scientifiques américaines. On retiendra entre autres, depuis la fin des années quatre-vingt, Vèvè A. Clark, Maryse Condé et Cecile Daheny, « Je me suis réconciliée avec mon île, une interview de Maryse Condé », Callaloo, no 38, 1989, p. 86-132 ; Françoise Pfaff, Entretiens avec Maryse Condé, vol. 48, Paris, Karthala, 1993 ; Maryse Condé et Barbara Lewis, “No silence : an interview with Maryse Conde”, Callaloo no18, 1995, p. 543-550 ; Marie-Agnès Sourieau et Maryse Condé, « Entretien avec Maryse Condé : de l’identité culturelle », The French Review, 1999, p. 1091-1098 ; Emily S. Apter et Maryse Condé, “Crossover texts/Creole tongues : A conversation with Maryse Condé”, Public Culture, no13.1, 2001, p. 89-96 ; Lydie Moudileno, « Entretien : Moi, Maryse Condé, libre d’être moi-même... », Women in French Studies, n,10.1, 2002, p. 121-126 ; Dawn Fulton, « “Respecter l’étrangeté de l’autre” : entretien avec Maryse Condé », Dalhousie French Studies, no 76, 2006, p. 149-153 ; Françoise Pfaff, Nouveaux entretiens avec Maryse Condé, Paris, Karthala, 2016 ; Roger Célestin, « Entretien avec Maryse Condé : Quelques acquis et manques de la littérature francophone des Antilles », Contemporary French and Francophone Studies no 22.2, 2018, p. 152-155.
24 Entretiens avec Françoise Pfaff. Paris, Karthala, 1993, p 10.
25 L’Œuvre de Maryse Condé : Questions et réponses à propos d’une écrivaine politiquement incorrecte, Paris, L’Harmattan, 1997.
26 Lydie Moudileno, « Entretien : Moi, Maryse Condé, libre d’être moi-même… », op. cit., p. 121-126.
27 Ibid., p. 126.
28 Ibid.
29 Voir entre autres Sylvia Wynter, “Beyond Miranda’s Meanings: Un/silencing the ‘Demonic Ground’ of Caliban’s ‘Woman’”, dans Carole Boyce Davies et Elaine Savory Fido (eds.), Out of the Kumbla: Caribbean Women and Literature, Trenton, Africa World Press, 1992, p. 355-372; Diane Purkiss, “The Witch on the Margins of ‘Race’: Sycorax and Others”, dans The Witch in History: Early Modern and Twentieth Century Representations, Londres, Routledge Press, 1996, p. 250-275; Irene Lara, “Caliban’s Curses: The Decolonial Feminist Literacy of Sycorax”, Journal of International Women Studies, vol. 9, no 1, 2007, p. 80-98; et, plus récemment, pour le domaine francophone, Marina Magloire, “Witchcrafts of Color: Suzanne Césaire, Mayotte Capécia, and the Shapeshifting Doudou in the Vichy Martinique”, Meridians, no17, 1, 2018, p. 107-130.
30 Dominique Chancé, « Maryse Condé, la parole d’une femme qui ne serait pas la femme », Horizons Maghrébins- Le droit à la mémoire, no 60, 2009, p. 66-77, p. 75.
31 Brent Edwards, The Practice of Diaspora: Literature, Translation, and the Rise of Black Nationalism, Cambridge, Harvard University Press, 2003.
32 Maryse Condé et Travola Rotonda, « Propos d’une écrivaine que l’on dit caribéenne et francophone », Miroir des Antilles. Aimé Césaire, Maryse Condé, Francofonia, no 61, 2011 p. 231-243.
33 Ibid., p. 237.
34 Condé a publié tous ses livres dans de grandes maisons d’édition parisiennes dont Laffont, Lattès et Mercure de France. On notera, pour la mesure, que les « postcoloniaux » Assia Djebar et Dany Laferrière sont élus à l’Académie Française respectivement en 2005 et 2013.
35 Cité dans Moudileno, “Francophonie : Trash or Recycle ?”, dans Alec Hargreaves (ed.), Transnational French Studies: Postcolonialism and Littérature-monde, Liverpool, Liverpool University Press, 2012, p. 117.
36 Sylvie Ducas, La Littérature à quel(s) prix ? Histoire des prix littéraires, Paris, La Découverte, 2013, p. 200. L’allusion à la « République mondiale des Lettres » renvoie ici à l’ouvrage incontournable de Pascale Casanova sur l’espace littéraire national et transnational, La République mondiale des Lettres, Paris, Seuil, 1999.
37 https://www.jeuneafrique.com/623546/culture/prix-nobel-alternatif-de-litterature-maryse-conde-parmi-les-finalistes/.
Auteur
-
Lydie Moudileno
USC Los Angeles
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