Diffuser le combat suffragiste

Réécriture de l’histoire et mémoire publique

Claire Delahaye

p. 177-196


Texte intégral

1The Story of the Woman’s Party d’Inez Irwin, ouvrage retraçant le combat des militantes du National Woman’s Party (NWP, parti national de la femme) en faveur du dix-neuvième amendement qui accorda le droit de vote aux femmes blanches américaines en 1920, parut au début de l’année 1921, soit quelques mois seulement après la ratification de l’amendement en août1. Sa publication fut planifiée afin qu’elle pût coïncider avec les cérémonies organisées à Washington en l’honneur du 101e anniversaire de la naissance de Susan B. Anthony, le 15 février 1921, ce qui permit d’inscrire l’ouvrage dans une perspective plus large sur l’histoire des femmes. Les événements prévus cette semaine-là articulèrent en effet mémoire publique et projet politique, puisqu’ils inclurent une cérémonie d’inauguration et de présentation au Capitole (donc au Congrès américain) de la sculpture en marbre d’Adelaide Johnson, le « Portrait Monument », qui représente les pionnières suffragistes Elizabeth Cady Stanton, Susan B. Anthony et Lucretia Mott ; le vernissage d’une exposition retraçant les actions du NWP en faveur du droit de vote à la bibliothèque du Congrès ; le premier Congrès du NWP depuis la ratification du dix-neuvième amendement. Irwin était prévue au programme le premier matin, en tant qu’historienne officielle du parti, pour évoquer la question de la conservation des archives2.

2Cette semaine de février 1921 représenta un moment crucial pour l’organisation suffragiste, puisque son Congrès devait statuer sur son sort. La leader Alice Paul expliqua en effet dans une lettre à Irwin que le futur du NWP dépendait du succès de cette rencontre : devait-il se dissoudre ou bien adopter un nouveau programme d’action politique3 ? En outre, la correspondance interne entre les différentes militantes du NWP dans les archives de la bibliothèque du Congrès à Washington montre que l’organisation était au bord de la faillite financière, car les différentes campagnes pour la ratification du dix-neuvième amendement avaient épuisé ses ressources. Dans ce contexte tendu, l’ouvrage d’Irwin remplissait différentes fonctions : il servait d’abord d’histoire officielle du parti et célébrait la victoire politique des femmes blanches4 ; véritable monument à la gloire des suffragistes, il permettait de faire la promotion du NWP. Grâce à lui, l’organisation donnait sa propre version de l’histoire du mouvement pour le droit de vote en s’y attribuant un rôle central. Elle espérait également raviver l’enthousiasme et la combativité des militantes, et cherchait en outre à recruter de nouveaux membres, ce qui aurait permis de récolter des fonds grâce aux cotisations.

3Le soin porté à l’écriture de l’ouvrage d’Irwin, fruit d’une entreprise collective pilotée par les cadres du parti, ainsi que le contexte dans lequel ce dernier vint s’inscrire, illustre la complexité des rapports entre la diffusion du combat suffragiste et la mémoire publique. Dans un contexte certes enthousiaste, mais incertain quant aux mobilisations politiques des femmes à la suite de l’adoption du droit de vote, la transmission de la connaissance sur l’histoire des femmes cristallisa de nombreux enjeux5.

4Le premier fut un enjeu de reconnaissance : en effet, la mémoire publique peut être définie ici comme la production et la transmission de l’histoire à des fins de reconnaissance dans l’espace public : à ce titre, elle se distinguerait de la mémoire collective comme production et transmission au sein d’un groupe6. Cette reconnaissance est sociale, liée à la dignité, au prestige que cherchent notamment les femmes blanches de la classe moyenne, qui dominaient dans le NWP, mais aussi au sentiment de valeur intrinsèque des expériences des femmes, qui est à mettre en relation avec le déni de leur histoire dans l’opinion publique. Ainsi, de nombreuses suffragistes craignaient que la lutte pour le droit de vote fût totalement oubliée par la société américaine, ce qui renvoie aux processus d’invisibilisation des femmes, en tant que collectif, dans l’espace public. Cette reconnaissance est donc aussi politique et est inhérente à la possibilité de la continuité de la participation des femmes à la vie publique : il existe donc bel et bien un lien intrinsèque entre la prise en compte de leur histoire et l’action politique7. Cette question se posa avec d’autant plus d’acuité que les premières élections législatives fédérales auxquelles les femmes purent participer, en 1920, ne donnèrent pas lieu à l’élection de nombreuses femmes au Congrès8. Dans ce contexte, la reconnaissance de l’histoire du mouvement pour le droit de vote put prendre diverses formes : celles de la commémoration, de l’inscription de lieux et objets de mémoire dans l’espace public ou dans les programmes scolaires, ou bien de l’organisation et institutionnalisation de fonds d’archives.

5Le second enjeu essentiellement lié à la transmission de l’histoire fut celui de la diffusion du savoir qui dépendait de plusieurs facteurs, tels que le poids de la mobilisation collective des militantes sur cette question, mais aussi l’accès à des canaux (et on peut ici noter le rôle des nouvelles technologies à cette époque, telles que la radio ou le cinéma), ou des réseaux, notamment institutionnels, comme les liens avec la presse, les universités, ou les bibliothèques. Ainsi, les anciennes suffragistes s’efforcèrent de propager leur histoire, par des moyens et des modalités d’information divers, tels que les journaux, la radio, ou le lobbying par exemple.

6Enfin, la question de la diffusion de l’histoire implique des enjeux formels : les processus d’écriture et de réécriture de l’histoire forment une condition nécessaire à la diffusion du combat. Comment donner une forme à cette histoire pour qu’elle puisse être facilement transmise ? Quels types de récits sont privilégiés ?

7Ainsi, il s’agit de s’interroger sur la manufacture du savoir mémoriel comme une pratique culturelle et politique inscrite dans des conditions historiques particulières. À travers l’écriture de l’histoire, viennent également s’incarner des pratiques sociales, qui articulent discours et représentations9. Cette fabrique du savoir, dont la visée est politique et idéologique, est en tension entre autorité et résistance, et ce à plusieurs niveaux : en effet, il y a des processus d’inclusion et d’exclusion épistémologiques, des enjeux de pouvoir à l’œuvre, qu’ils soient endogènes ou exogènes. Les conflits politiques et idéologiques entre les organisations suffragistes se déplacèrent dans le champ historiographique et épistémique, et le contrôle des récits historiques devint ainsi un enjeu central. Le passé ne constituant pas un savoir consensuel, les suffragistes n’eurent de cesse d’évoquer la nécessité de produire, mais aussi de corriger et de réécrire des histoires, postulant un idéal de transparence, de savoir totalisant, tout en promouvant, consciemment ou non, des processus d’exclusion, de l’ordre du silence ou de l’oubli, voire du rejet. On peut songer à la question de l’oblitération des diversités sexuelles ou raciales : l’exclusion des Africaines-Américaines reproduit les mécanismes de domination inhérents à la mémoire d’un libéralisme blanc10.

8Pendant les années de lutte, nombreuses furent les suffragistes qui, s’écartant d’un idéal égalitaire s’appuyant sur les droits naturels à tout homme et femme, mirent en avant un argumentaire construisant un idéal de citoyenneté blanche, ancré également dans des considérations classistes ou validistes11. Les conséquences de la guerre de Sécession furent à cet égard considérables : comme le nota Louise Michele Newman, « la possibilité d’une coopération interraciale entre les luttes pour les droits civiques et les droits des femmes fut réduite dans les années 1870 et 1880 par le sentiment qu’avaient les femmes blanches d’avoir subi une grande injustice lorsque les hommes noirs reçurent le droit de vote avant elles. »12 Ces positions politiques trouvèrent leur prolongement dans l’historiographie suffragiste et l’ensemble de leur politique mémorielle. Le simple fait de considérer le dix-neuvième amendement comme l’achèvement du mouvement pour le droit de vote posait problème, puisque les suffragistes blanches ne pouvaient ignorer que l’on empêchait les femmes et les hommes noirs d’exercer leur droit de suffrage dans le Sud du pays. En ce qui concerne les cérémonies commémoratives, les Africaines-Américaines étaient souvent invitées à participer. Mary Church Terrell était toujours conviée aux différentes célébrations du NWP ou de la Susan B. Anthony Foundation (Fondation Susan B. Anthony), ou de la League of Women Voters (Ligue des femmes électrices)13. Cependant, plusieurs éléments montrent que les suffragistes blanches continuaient de marginaliser les femmes noires. Le programme du pèlerinage sur la tombe de Susan B. Anthony, organisé par le NWP à l’occasion des cérémonies du soixante-quinzième anniversaire de Seneca Falls en juillet 192314, montre qu’un groupe de femmes noires fait partie du cortège. Mais ce dernier est relégué en dernière position, parmi les groupes qui « ont une dette envers Mademoiselle Anthony »15. Ce rang matérialise l’évincement des femmes noires du mouvement, et rappelle les tensions concernant leur participation à la grande marche organisée à Washington, D.C. le 3 mars 191316. En outre, les ouvrages retraçant les années de lutte exclurent les contributions des Africaines-Américaines : tandis que les premiers volumes d’History of Woman Suffrage évoquaient les liens importants entre abolitionnisme et mouvement pour les droits des femmes, les ouvrages produits par la suite ne mentionnent pas le rôle des Africaines-Américaines dans le mouvement.

9Les questions posées par ces interrogations et leurs ramifications sont nombreuses et complexes. Cet article ne peut malheureusement pas prétendre à toutes les explorer en détail, et il s’agit plutôt ici de poser les premiers jalons d’une réflexion, ainsi que quelques résultats d’une recherche dans les archives de plusieurs organisations suffragistes, notamment celles du National Woman’s Party, League of Women Voters, Susan B. Anthony Foundation et de différentes actrices du mouvement, dont Carrie Chapman Catt, Mary Church Terrell, Maud Wood Park et Anna Kelton Wiley17.

10Cet article va d’abord aborder la question des stratégies de diffusion de l’histoire suffragiste par les femmes blanches dans le contexte historique de l’après-dix-neuvième amendement, avant d’analyser plus particulièrement les processus de visibilisation et d’incarnations de cette histoire, notamment à travers les lieux ou la culture matérielle. Enfin, il abordera plus spécifiquement les dynamiques d’adaptation de cette histoire, de sa transposition d’un vécu politique à un récit historique aux formes souvent variées.

Stratégies de diffusion de l’histoire

11Il convient de noter avant tout que l’urgence de la diffusion de l’histoire suffragiste s’inscrivait dans des impératifs contextuels, qu’ils fussent conjoncturels ou structurels. Pendant les années de lutte, les suffragistes avaient promu une relation essentielle entre engagement militant et connaissance du passé, que la publication des premiers volumes de The History of Woman Suffrage par Susan B. Anthony, Elizabeth Cady Stanton et Jocelyn Gage vint symboliser dès 188118. Or les divisions entre militantes dans les années 1920, se cristallisant notamment autour de la revendication de l’égalité des droits, qui aurait mis à mal les lois protégeant les femmes, firent de l’histoire une question d’autant plus saillante : face aux divergences politiques et idéologiques, le récit du passé devient une force d’unification puissante19. Il permet en effet de postuler un idéal à la fois nostalgique et programmatique, de rappeler que les femmes peuvent faire changer les choses. De plus, les militantes avaient parfaitement conscience des obstacles patriarcaux au souvenir de leur lutte, et elles avaient conscience qu’il leur faudrait diffuser elles-mêmes leur propre histoire, comme le nota en 1936 un rapport du Comité mémoriel de Susan B. Anthony du NWP :

Les hommes n’ont jamais vraiment accordé de la valeur à ce que les femmes ont accompli. Donc, si l’histoire doit se souvenir du nom des femmes, ce sont les femmes elles-mêmes qui doivent honorer leurs propres sœurs éminentes et inspirées, et forcer ainsi les hommes à les reconnaître.20

12Si la question de la circulation ou de la transmission des connaissances occupa le premier plan, c’est qu’elle semblait indissociable d’un sentiment de perte menaçante. Les suffragistes n’eurent de cesse de s’inquiéter de la diffusion de leur histoire, notamment auprès des nouvelles générations :

Quand les enfants de leurs enfants liront l’histoire du combat pour la liberté que leurs mères et leurs grands-mères ont mené pendant 70 ans, ils devront dire une prière pour rendre grâce à la ténacité de ces deux robustes patriotes qui, mettant la main à l’œuvre jusqu’au bout, n’ont pas abandonné tant que cela ne fut totalement accompli.21

13Ces propos saluant la persévérance de Stanton et Anthony illustrent une dynamique de transmission où la nécessité de la reconnaissance acquiert une place centrale, selon une dynamique de dette et de gratitude. Cette question est essentielle, car elle sous-tend un rapport particulier au passé et à l’histoire. Pour les militantes qui avaient souvent consacré leur vie au combat, l’ignorance de leurs actes était inacceptable et vécue comme une forme de violence. C’est ainsi la connaissance même de leurs sacrifices qui devint l’enjeu, d’autant que les nouvelles générations tenaient leur indépendance économique et politique pour acquise22. En outre, la connaissance du passé semblait une condition préalable pour continuer le combat : c’était là tout le schéma de nombreuses histoires suffragistes, depuis l’Urtext : The History of Woman Suffrage23.

14Cette dimension revêtit une importance particulière pour le NWP, car il s’agissait de la seule organisation suffragiste ayant conservé le même nom. En effet, les autres associations décidèrent de se dissoudre ou bien changèrent de nom, telle la National American Woman Suffrage Association (NAWSA, Association nationale pour le droit de vote de la femme américaine) qui devint la League of Women Voters (Ligue des femmes électrices). Ainsi, les ouvrages relatant l’histoire du NWP tels que Jailed for Freedom24 et The Story of the Woman’s Party étaient susceptibles d’attirer de nouvelles recrues : ils mettent en avant un idéal de camaraderie et une culture féministe proches du modèle de la jeune femme moderne, ou « The New Woman »25. L’idée que la lutte pour les femmes devait se poursuivre apparaît par exemple dans l’épigraphe de The Story of the Woman’s Party. Il s’agit d’une citation de Susan B. Anthony : « La lutte ne doit pas cesser. Vous devez faire en sorte qu’elle ne s’arrête pas »26.

15Dans la continuité des stratégies adoptées pendant les années de lutte, les suffragistes lancèrent des opérations publicitaires pour promouvoir leurs ouvrages, en publiant des annonces dans les journaux ou en profitant de réunions publiques et/ou militantes pour les vendre directement27. Elles écrivirent de très nombreux articles sur leur histoire, qu’elles envoyaient directement à la presse. La correspondance fut un medium de diffusion important, et on peut noter à ce titre le rôle du papier à en-tête et des frises historiques qui ornaient le matériel de communication institutionnelle, qui permettait de faire circuler une représentation des femmes et de leur histoire dans le cadre même de ces échanges. Les suffragistes avaient recours aux réseaux qu’elles utilisaient déjà pendant les années de lutte et aux circuits de distributions directs : elles envoyaient des livres dans les bibliothèques municipales ou universitaires, à toutes leurs connaissances dans le monde journalistique, politique et intellectuel, et surtout aux universitaires. Susan B. Anthony avait eu recours à la même stratégie au moment de la publication de The History of Woman Suffrage, puisqu’elle avait envoyé des exemplaires de l’ouvrage à plus de 1 200 bibliothèques en Europe, aux États-Unis et en Australie28.

16Elles organisèrent également un véritable lobby dans le domaine de l’éducation, auprès des comités locaux en charge des programmes scolaires, des associations d’enseignants et de parents d’élèves29. L’intérêt pour la pédagogie et la transmission, qui était déjà central lors des années de lutte, se poursuivit après 1920, et les suffragistes souhaitaient s’adapter aux envies et aux goûts des jeunes générations. Par exemple, la Susan B. Anthony Foundation organisait des soirées jazz et, pendant les pauses entre les morceaux, des épisodes de la vie de Susan B. Anthony étaient racontés aux danseuses et danseurs. Les suffragistes avaient souvent su exploiter rapidement les possibilités offertes par les nouvelles technologies et les archives montrent qu’il y a eu des projets de documentaires, de films, dès la fin des années 1930. Les suffragistes ont également écrit des pièces radiophoniques et participé à de nombreuses émissions. À l’occasion de l’anniversaire de Susan B. Anthony, le Comité mémoriel du NWP proposait une véritable feuille de route commémorative et fournissait à celles qui pouvaient intervenir sur les ondes un discours déjà rédigé de 15 minutes30. Celui écrit par Rheta Childe Dorr fut diffusé sur plus de 400 stations de radio locales31.

17Parmi les stratégies de diffusion, lecture et écriture tinrent une place privilégiée. L’écriture participait évidemment de la préservation des témoignages et des récits. La liste fut un des modes d’écriture usités, notamment pour consigner le nom des activistes : ainsi, Doris Stevens inclut dans l’appendice de Jailed for Freedom une liste des femmes emprisonnées entre 1917 et 191932. En 1931, la League of Women Voters accrocha aux murs de ses bureaux le nom de 297 femmes choisies par ses membres dans différents États, inscrits sur du vélin33. Les suffragistes incitaient à la lecture et nombreuses furent celles qui se saisirent de la réalisation d’une bibliothèque idéale, à l’image de Carrie Chapman Catt, qui réunit des ouvrages qu’elle alla chercher jusque dans les granges et les greniers des descendants et descendantes des militantes et militantes avant de les léguer à la bibliothèque du Congrès à la fin des années 193034. Les membres de la Susan B. Anthony Foundation élaborèrent quant à elles une bibliographie avec l’aide de la spécialiste Florence S. Hellman, bibliographe de la bibliothèque du Congrès. Cette bibliographie fut par la suite utilisée par la chercheuse Judith Clark pour un ouvrage publié en 1933 par l’association américaine des femmes universitaires. La lecture, loin d’être une activité solitaire, pouvait être une entreprise collective de sociabilité, notamment pour les femmes : ainsi, la Susan B. Anthony Foundation avait organisé un système de « roues » (wheels), cercles de lectures dont les membres se retrouvaient une fois par mois pour lire des ouvrages sur l’histoire de Susan B. Anthony. Les réunions ou cérémonies étaient également l’occasion de lire des témoignages d’anciennes militantes ou de déclamer des discours de pionnières.

Une histoire incarnée : lieux, dates, culture matérielle et icônes

18La nécessité de rendre l’histoire suffragiste incarnée et visible semblait d’autant plus essentielle que la lutte pour les droits des femmes n’avait pas laissé derrière elle de traces telles que des champs de batailles ou des monuments aux morts35, même si elle avait connu ses martyres, telle Inez Milholland, suffragiste décédée lors d’une campagne dans l’Ouest des États-Unis en 191636. Les lieux de l’histoire suffragiste avaient d’abord été liés à ceux de l’abolitionnisme, aux églises notamment, aux réunions organisées dans les salons et les cuisines des activistes, puis les militantes et militants avaient investi divers lieux, hôtels, grands magasins ou divers clubs féminins, salles de réunion syndicalistes, ainsi que la rue au tournant du xxe siècle, même si cela ne se fit pas sans résistance37. Il n’y avait pas vraiment de lieu permanent ou « consacré » au combat pour le droit de vote des femmes, si ce ne furent certains clubs ou autres espaces de réunion militants, et c’est pourquoi, après l’adoption du dix-neuvième amendement, la Susan B. Anthony Foundation lança un emprunt afin de créer un mémorial en l’honneur des pionnières du mouvement, qui aurait été un lieu de vie et de rencontre, incluant un centre d’archives et une bibliothèque pour les femmes. Mais ce projet ne fut jamais réalisé, faute de fonds suffisants. Le NWP quant à lui parvint à conserver un bâtiment, même s’il fut contraint de déménager plusieurs fois : en 1921, il inaugura son nouveau quartier général à côté du Congrès, qu’il dut quitter car le bâtiment fut acheté par le gouvernement puis rasé pour construire le nouvel édifice de la Cour suprême et il s’installa en octobre 1929 juste à côté, dans ce qui est de nos jours un musée et un centre d’archives, Sewall-Belmont House.

19Les lieux, souvent éphémères, de l’histoire suffragiste furent généralement consacrés après la ratification du dix-neuvième amendement, dans un effort de politique mémorielle collective, afin d’identifier, de sauver des lieux et éventuellement d’y organiser des commémorations : d’anciennes demeures d’activistes et des tombes devinrent ainsi des lieux de mémoire. Les archives de la Fondation Susan B. Anthony montrent un effort pour préserver la maison de Susan B. Anthony, décrite comme un « lieu saint » pour les futures générations de femmes38. Sa demeure de Rochester devint un musée et un monument national grâce aux efforts de la Rochester Federation of Women’s clubs (Fédération des clubs féminins de Rochester) dans les années 194039. Les organisations suffragistes organisaient des pèlerinages sur les lieux de l’histoire suffragiste, sur les tombes des pionnières par exemple40. C’est ainsi que les membres du NWP allèrent se recueillir sur la tombe de Susan B. Anthony à l’occasion du 75e anniversaire de la convention de Seneca Falls en juillet 1923 et sur celle d’Inez Milholland l’année suivante. La statue d’Adelaide Johnson au Congrès devint également un lieu de pèlerinage pour différentes organisations féministes nationales ou internationales. Les suffragistes cherchèrent à laisser des traces de leur combat dans l’espace public : à l’occasion du dixième anniversaire du dix-neuvième amendement, la Ligue des électrices fit apposer des plaques à Washington et dans plusieurs États41.

20Les différentes cérémonies commémoratives orchestrées par les organisations créèrent plusieurs rituels, comme la célébration de l’anniversaire de la convention de Seneca Falls, ou bien l’anniversaire de Susan B. Anthony. Toujours dans une volonté d’inscrire la lutte pour le droit de vote dans la durée, de Seneca Falls au mouvement suffragiste, et dans la mémoire collective et publique, les activistes cherchèrent à instaurer plusieurs fêtes nationales honorant leur histoire, comme le 26 août, date de la proclamation officielle du droit de vote des femmes42. Lors du Congrès de la victoire organisé par la NAWSA en 1920 à Chicago, il fut décidé que le 15 février serait sera un jour où les femmes rendraient rendront grâce (Thanksgiving) et se remémoreraient Susan B. Anthony et toutes les pionnières43. Dans les années 1920 et 1930, pétitions et lettres furent envoyées au Congrès pour faire de l’anniversaire de Susan B. Anthony une fête nationale et les militantes se mobilisèrent pour que les gouverneurs proclamassent la journée dédiée à Susan B. Anthony (Susan B. Anthony Day)44. Les commémorations permirent l’instauration de rituels mémoriels collectifs. Chaque année, la Susan B. Anthony Foundation organisait une cérémonie dont la forme était souvent la même. Elle débutait en musique, sur l’air de « The Battle Hymn of the Republic », puis venaient les discours politiques ainsi que les réminiscences des camarades de lutte, avant de laisser la place aux saynètes, représentant des scènes clefs de la vie de Susan B. Anthony, et de conclure en musique45. Cette date du 15 février obéit ainsi à un processus de ritualisation, qui permit d’honorer le souvenir des pionnières et de réactiver une culture féministe militante. Ces commémorations étaient évoquées dans les journaux et rappelaient au public américain le combat des femmes.

21Les enjeux de diffusion de l’histoire suffragiste sont inséparables d’une politique de conservation et de préservation de sa culture matérielle : la sauvegarde des archives, documents et objets divers, est essentielle pour protéger la mémoire. Symboles de la lutte, cristallisant le souvenir, ces objets étaient échangés, offerts en cadeau entre suffragistes mais étaient aussi conservés aux sièges des différentes organisations. Ainsi, lorsqu’en 1925 le NWP fit des travaux d’aménagement à son quartier général (The Old Brick Capitol), les différentes divisions de chaque État envoyèrent des artefacts historiques ou des souvenirs du mouvement afin de meubler et de décorer les différentes pièces de l’édifice. Des objets étaient souvent exposés au cours de cérémonies commémoratives46. À l’occasion du vingt-deuxième anniversaire du dix-neuvème amendement, par exemple, le NWP organisa un déjeuner au cours duquel des reliques du mouvement furent présentées, dont un bâton de maréchal et une banderole utilisée pendant les manifestations47. Les organisations suffragistes confièrent plusieurs objets à des musées, dont le Smithsonian à Washington. Les histoires suffragistes sont aussi des musées de papier, de véritables monuments, des sanctuaires où résonnent les voix des anciennes militantes, que l’on vient visiter par la lecture. C’est ainsi que la journaliste et activiste Mary Gray Peck, décrivit Front Door lobby, ouvrage retraçant l’histoire du lobby suffragiste au Congrès, à son auteure Maud Wood Park48. Les ouvrages sont des recueils, au sens matériel du terme, de la culture suffragiste : ils incluent toutes sortes de publications, chansons, poèmes, photographies, illustrations, discours ou articles. Cet aspect ressort particulièrement dans la mise en pages de The Story of the Woman’s Party, puisque les banderoles utilisées pour les défilés sont inscrites en lettres capitales au milieu des pages, faisant ressortir les slogans visuellement49.

22Les phénomènes de ritualisation, la sacralisation des objets de la lutte participèrent de la création d’une mythologie collective qui comprenait également ses icônes. Lorsqu’Irwin évoque l’arrestation d’Alice Paul, elle décrit cette dernière comme « une réformatrice inspirée, le genre de martyr, qui meurt pour un principe, mais qui jamais ne pliera ni ne craquera »50. L’écriture de l’histoire se fit hagiographique, célébrant la féminité américaine vertueuse et la vie exemplaire de figures d’autorité héroïques et éthiques. Les activistes y étaient présentées comme les agents privilégiés de la moralisation de la vie politique. Ces icônes suffragistes étaient des figures de rassemblement et d’identification collective, pour des femmes blanches de la classe moyenne. Inez Milholland fut une égérie suffragiste célébrée pour sa jeunesse, sa modernité et sa beauté. Son portrait devint le logo officiel du NWP51. L’icône la plus présente fut sans conteste Susan B. Anthony. Comme le note Ann Gordon, « Jusqu’à aujourd’hui, politiques, féministes, zélotes, biographes et historiens créent leur propre Anthony, grâce à un mélange créatif de la personne que nous connaissons par ses actions et ses écrits, d’une part, et son image changeante, d’autre part. »52 Susan B. Anthony fut en effet une figure appropriée et accaparée par toutes les activistes et elle devint le symbole public du mouvement pour le droit de vote des femmes : un timbre commémoratif à son effigie fut mis en circulation en 193653 et, deux ans plus tard, le Comité mémoriel de Susan B. Anthony du NWP de Californie lui dédia un séquoia vieux de 3 000 ans au sein du parc national de Sequoia, où, « pour la première fois, Mademoiselle Anthony prend sa place aux côtés d’autres patriotes et hommes d’État, notamment Washington, Lincoln, et Jefferson »54. Ces remarques font écho aux efforts de Rose Arnold Powell, qui mena une campagne de lobbying sans relâche afin que le visage d’Anthony fût gravé sur le Mont Rushmore.

23Les efforts pour diffuser l’histoire suffragiste furent indissociables d’un processus de promotion et d’inscription d’un récit et de représentations dans l’espace public, mais aussi de symbolisation de cette histoire, à travers des choix de lieux, de dates ou de personnes. Cette dynamique permit de rendre l’histoire communicable, mais elle sous-tendit des procédés d’adaptation, de réinterprétation et de réécriture de cette histoire.

Transposer l’histoire :enjeux formels et réécriture

24Les militantes qui consignèrent l’histoire avaient tout à fait conscience des limites de leur vision. C’est ainsi qu’Inez Irwin exprima la nécessité de réécrire l’histoire, encore et toujours : « De meilleurs ouvrages sur le même sujet (l’histoire du droit de vote des femmes) seront encore écrits, et je l’espère, encore et encore. Et bien sûr, naturellement, avec le temps qui passe, les historiens pourront avoir une perspective plus longue sur cette période, ils le verront d’une façon différente de vous et moi »55. Dans cette lettre, Irwin faisait référence aux corrections de Carrie Chapman Catt, qui lui avait envoyé six pages de remarques et de critiques pour corriger les erreurs du livre d’Irwin, Angels and Amazons, publié en 193356. Nombreuses furent celles qui entreprirent de publier leur expérience, leur témoignage et leurs souvenirs, ou écrivirent des histoires du mouvement. Julie Des Jardins a mis en lumière plusieurs éléments, notamment comment ces autrices et auteurs avaient façonné une histoire qui correspondait à leurs aspirations professionnelles, politiques et idéologiques après l’adoption du dix-neuvième amendement57. En outre, bon nombre tenaient souvent à rétablir une vérité par rapport à leurs propres parents et à leur rôle dans le mouvement58. Cette velléité de corriger l’histoire s’inscrivait dans la postulation d’une vérité qu’il fallait sans cesse compléter, ajuster, réviser.

25Au-delà de ces questions d’ordre épistémologiques, les anciennes suffragistes blanches s’interrogeaient sur les enjeux didactiques de la transmission de leur histoire, indissociables d’une réflexion formelle selon elles. En effet, comme le notait la Fondation Susan B. Anthony dans son rapport d’activités annuel de 1926, les saynètes constituaient un « medium propice pour rendre vivantes les expériences des pionnières auprès des jeunes générations, qui profitent aujourd’hui de leurs sacrifices et de leurs souffrances »59. Le théâtre, qui avait déjà occupé une place prépondérante pendant les années de lutte, resta un outil privilégié afin de diffuser l’histoire du droit de vote, qui était déjà inscrite dans une culture du spectacle et de la performance, mêlant fonctions didactiques et esthétiques. Les spectacles historiques (pageant) ou les masques donnaient à voir les femmes comme sujets historiques. Le NWP organisa par exemple une reconstitution de la convention de Seneca Falls pour son soixante-quinzième anniversaire dans le Colorado en septembre 192360. Les nombreuses archives photographiques qui demeurent de cet événement montrent les répétitions en costume et l’esthétique d’une performance mise en scène par Hazel MacKaye, la chorégraphe officielle du mouvement61. L’une des photographies illustre littéralement la notion de transmission, puisqu’elle représente la leader Alice Paul serrant la main à une petite fille âgée d’à peine dix ans, semble-t-il, présentée comme la plus jeune suffragiste de l’État du Colorado62. La visualisation de l’histoire permettait selon les activistes une appréhension cognitive de cette histoire, dans une forme facilement appréhensible et distrayante. À ce titre, on peut noter l’importance des photographies prises lors de ces événements. Le NWP organisait des projections publiques de ces photographies, accompagnées de discours permettant de retracer les hauts faits de l’organisation63.

26La nécessité de donner à l’histoire du mouvement une forme communicable amena souvent les activistes à adapter des œuvres. Ainsi, Nanette B. Paul publia en 1925 The Great Woman Statesman, un résumé de l’ouvrage historique d’Ida Husted Harper, The Life and Work of Susan B. Anthony, avec la permission de cette dernière64. Alice Stone Blackwell, la fille de la pionnière Lucy Stone, publia une biographie de sa mère en 1930, afin d’inscrire cette dernière dans une histoire dont Susan B. Anthony et Elizabeth Cady Stanton l’avaient écartée. Cet ouvrage fut adapté en pièce de théâtre par Maud Wood Park en 1938, et mise en scène à Boston l’année suivante. L’émotion que put susciter cette pièce chez les descendantes et descendants des personnages qui y étaient représentés est palpable dans les lettres que reçut Park. Ainsi, l’un des descendants de William Lloyd Garrison, abolitionniste notoire qui soutenait également les droits des femmes, la remercia d’avoir « reconstruit ce passé qui fait partie de mes souvenirs et expériences d’enfant »65. Louisa C. Pinkham Howe, la fille de Wenona Osborne Pinkham, avoua quant à elle qu’elle se sentait « ravie et fière que [m]a mère revive avec ce groupe de croisés dévoués ». Elle affirma en outre : « Il me semble que vous avez recréé sa personnalité et ses qualités de façon extraordinaire »66. Ces deux témoignages insistent sur un processus de recréation du passé, incarné par les personnes sur scène. Ce terme fut utilisé par Nanette Paul dans une lettre au journaliste William Allen White, où elle évoquait la campagne menée par la Fondation Susan B. Anthony : 

Vous constaterez ainsi que nous faisons un véritable effort généralisé afin de re-créer notre Femme la plus illustre et d’établir une campagne qui construira le monument approprié afin d’honorer sa mémoire, et d’éduquer nos femmes et les futures générations de filles et de garçons pour qu’ils aient une conception plus noble de la citoyenneté.67

27Le lien qui est opéré ici entre recréation et éducation illustre l’articulation entre représentation et pédagogie, afin de faire de l’histoire une expérience appropriable et partageable. Il s’agit de montrer les femmes dans l’histoire, de les rendre visibles, de les exposer et de les révéler, mais aussi de les reproduire. La circulation des images, photographies ou portraits, l’incarnation des actrices et acteurs de l’histoire sur scène et la recréation d’épisodes historiques pour la radio permirent aux Américaines et Américains de voir et d’entendre pionniers et pionnières.

28La diffusion de l’histoire suffragiste s’inscrivit dans de nombreuses dynamiques : elle répondait à un impératif politique, idéologique et commémoratif, elle questionnait l’historiographie et interrogeait la forme que peut prendre une histoire publique des femmes. L’histoire du mouvement pour le droit de vote faite par les anciennes militantes était une histoire au croisement d’un savoir historique, d’une expérience militante et de la culture populaire, rappelant ce que Bonnie Smith, dans The Gender of History, a nommé « l’histoire amatrice »68. Irwin dans sa correspondance s’interrogeait par exemple sur la façon dont elle pouvait rendre, par son écriture, le passé vivant, incarné et pittoresque. Les « activistes-historiennes »69 avaient foi dans le pouvoir des histoires, par les mots, les images et les sons. Pour elles, l’émancipation des femmes passait par des récits.

29La mémoire peut ainsi être envisagée comme une élaboration historique grâce à laquelle le collectif cherche à se comprendre. Face à une situation d’incertitude, de dislocation des organisations suffragistes, de marginalisation politique des femmes, la mémoire et l’histoire sont des stratégies afin d’ordonner le monde, de l’organiser ou de lui donner un sens. Face à la nostalgie, à un sentiment de déclassement dans le temps présent, la signification du passé est un passé remémoré. Il y a donc un processus de réactivation et de revitalisation de l’expérience politique passée par le biais de la mémoire, grâce aux histoires que l’on raconte, aux objets que l’on montre, aux lieux que l’on visite, aux reconstitutions de scènes majeures. Mais la création de cette généalogie historique, par la constitution de figures matricielles blanches, ne va pas sans problématiques de pouvoir, au point où des figures sont ostentatoirement visibles, et d’autres totalement invisibles.

Notes de bas de page

1   Inez Irwin, The Story of the Woman’s Party, New York, Harcourt, Brace and Company, 1921.

2   Inez Irwin est décrite par Nancy Cott comme « l’historienne du groupe » (“the group’s historian”, Nancy F. Cott, “Feminist Politics in the 1920s: The National Woman’s Party”, The Journal of American History (vol. 71, n° 1, juin 1984, p. 43-68, p. 45). Irwin était une suffragiste et auteure aux multiples talents : journaliste, elle fut correspondante en Europe pendant la Grande Guerre, responsable éditoriale de la fiction pour le magazine The Masses, réunissant artistes, intellectuelles et intellectuels de gauche. Elle publia de nombreuses œuvres de fiction, dont Angel Island en 1914, un roman de science-fiction féministe et fut la première femme à présider l’Author’s Guild of America (Guilde des autrices et auteurs américaines et américains) dans les années 1920. Son engagement dans le mouvement suffragiste et ses talents littéraires firent d’elle la candidate idéale pour écrire l’histoire du NWP.

3   Alice Paul à Inez Irwin, 24 décembre 1920, National Woman’s Party Records, microfilm n° 84, Manuscript Division, Bibliothèque du Congrès, Washington, D. C.

4   Dès l’automne 1920, les suffragistes africaines-américaines attirèrent l’attention des militantes blanches sur le fait que les femmes noires étaient intimidées, voire violentées, lorsqu’elles essayaient d’exercer leur droit de vote dans le Sud du pays. Lors de la convention du NWP de 1921, des déléguées noires cherchèrent à exposer ce problème et à mobiliser les suffragistes blanches sur ces questions. Elles n’obtinrent pas l’écoute espérée. Ainsi, le paradigme historique faisant du dix-neuvième amendement une émancipation correspond à une lecture blanche de l’histoire, ignorant également que les Amérindiennes et Amérindiens ne purent voter avant 1924 et que de nombreux États les empêchèrent d’exercer leur droit de suffrage.

5   Concernant les enjeux de la mémoire des mouvements féministes français, voir Marion Charpenel, « “Le privé est politique !” : Sociologie des mémoires féministes en France », thèse de doctorat sous la direction de Marie-Claire Lavabre, soutenue le 9 octobre 2014, Institut d’études politiques de Paris.

6   Nous reprenons ici les distinctions opérées par Johann Michel, qui considère la « mémoire publique » comme « située à mi-chemin entre la mémoire collective et la mémoire officielle (ensemble des injonctions au souvenir véhiculées par les autorités politiques) » et qui définit la mémoire collective comme « la production et la transmission de souvenirs communs dans le cadre étroit de “groupes intermédiaires” (familles, églises, etc.) », distincte de la « mémoire publique » qui renvoie à « des groupes qui problématisent publiquement un “trouble mémoriel et identitaire” », pouvant « déboucher sur une demande de reconnaissance », Johann Michel, « Mémoire publique et mémoire collective de l’esclavage », EspacesTemps.net [En ligne], Travaux, 2015, Mis en ligne le 12 mai 2015, consulté le 12.05.2015. URL : https://www.espacestemps.net/articles/memoire-publique-et-memoire-collective-de-lesclavage/. La plupart des travaux sur la mémoire en France ont été inspirés par ceux de Maurice Halbwachs, dans La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 (publié pour la première fois en 1950). Pour une synthèse critique des usages de la notion de mémoire, voir Marie-Claire Lavabre, « La “mémoire collective” entre sociologie de la mémoire et sociologie des souvenirs ? », 2016, <halshs-01337854>.

7   C’est là toute l’analyse que fait Lisa Tetrault dans son ouvrage The Myth of Seneca Falls: Memory and the Women’s Suffrage Movement, 1848-1898, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2014. Elle montre comment le récit historique forgé par Stanton, Anthony et Gage servit leur cause politique. Il s’agissait pour Anthony et Stanton de justifier leur position de leaders du mouvement pour le droit de vote, et le rôle de l’organisation qu’elles avaient créée en 1869, National Women Suffrage Association (Association nationale pour le droit de vote des femmes, NWSA), au détriment de Lucy Stone, d’autant que Stanton avait participé à l’organisation de Seneca Falls.

8   En février 1921, l’unique femme élue au Congrès était Alice Mary Robertson. C’était une représentante républicaine de l’Oklahoma, hostile par ailleurs au droit de vote des femmes.

9   Marie-Claire Lavabre revient sur la distinction entre histoire et mémoire. L’histoire relève de « l’intelligibilité du passé », tandis que la mémoire « renvoie ainsi à toutes les formes de la présence du passé qui assurent l’identité des groupes sociaux », « Maurice Halbwachs et la sociologie de la mémoire », Raison présente, no 128, 1998, p. 47-56, p. 47-48. Dans son article, Marie-Claire Lavabre montre que la notion de « mémoire collective » revêt des sens multiples : elle est « évocation, souvenir d’un événement vécu, narration, témoignage ou récit historique », « choix du passé, interprétations voire instrumentalisations politiques du passé, commémoration, monument », ou « trace de l’histoire et poids du passé », p. 49. Les italiques sont dans le texte original de Marie-Claire Lavabre.

10   La question de la philosophie politique libérale comme pensée raciale est analysée par Charles W. Mills dans Black Rights/White Wrongs : The Critique of Racial Liberalism, New York, Oxford University Press, 2017.

11   Plusieurs représentations iconographiques déploraient que les femmes fussent assimilées aux Amérindiens, aux malades mentaux ou aux personnes condamnées.

12   “the possibility for interracial cooperation between the struggles for civil rights and woman’s rights was diminished in the 1870s and 1880s by white women’s feelings that a great injustice had been done them when black men received the franchise ahead of them” (Louise Michele Newman, White Women’s Rights. The Racial Origins of Feminism in the United States, New York, Oxford University Press, 1999, p. 4)

13   Mary Church Terrell était une militante africaine-américaine qui fut membre fondatrice de nombreuses organisations œuvrant pour les droits civiques, tels que National Association for the Advancement of Colored People (Association nationale pour le progrès des gens de couleur, NAACP) et National Association of Colored Women (Association nationale des femmes de couleur). Elle participa aux manifestations pacifistes organisées par le National Woman’s Party en 1917.

14   La convention de Seneca Falls eut lieu les 19 et 20 juillet 1848. Lisa Tetrault a montré comment Stanton et Anthony firent de Seneca Falls l’origine du mouvement pour le droit de vote des femmes dans History of Woman Suffrage. Cette représentation de Seneca Falls a eu un impact considérable sur l’historiographie du mouvement pour le droit de vote des femmes. Elizabeth Cady Stanton, Susan B. Anthony, et Matilda Joslyn Gage, dir., History of Women Suffrage, vol. 1, 1848-1861, New York, Fowler & Wells, 1881.

15   “National Woman’s Party Celebration on July 20th and 21st at Seneca Falls, N.Y.”, “Groups that owe debt to Miss Anthony”, National Woman’s Party Records, Group IV, Box 14, Manuscript Division, Library of Congress, Washington, D.C.

16   “Along the Color Line”, The Crisis, vol. 5, n° 6 (avril 1913), p. 267.

17   Les sources utilisées pour cette étude sont issues d’un travail de recherche dans les archives des organisations et des militantes entrepris à la bibliothèque du Congrès à Washington au printemps 2018, rendu possible grâce à une bourse conjointe AFEA / Kluge Center et l’aide du LISAA à l’UPEM, que je souhaite vivement remercier pour leur soutien.

18   Stanton, Anthony et Gage, op. cit.

19   Après l’adoption du dix-neuvième amendement, plusieurs militantes se retirèrent de la politique. D’autres se consacrèrent au pacifisme, au droit à la contraception, à la protection des femmes sur leur lieu de travail par exemple. Le NWP décida de continuer la lutte pour les droits des femmes en se focalisant sur un amendement pour l’égalité des droits (Equal Rights Amendment, ou ERA). Cette nouvelle orientation divisa les féministes, car beaucoup estimaient qu’un tel amendement rendrait toutes les lois protégeant les femmes au travail anticonstitutionnelles.

20   “Men have never fully valued the achievements of women. Therefore if women’s names are to go down in history women themselves must first do honor to their own great and inspired sisters, and thus compel such recognition from men” (“Report of Susan B. Anthony Memorial Committee”, 1936, The Papers of Anna Kelton Wiley, Box 143, Manuscript Division, Library of Congress, Washington, D.C. Toutes les traductions sont de Claire Delahaye).

21   “When their children’s children read the story of the seventy year’s struggle for freedom for their mothers and grandmothers, they should utter a prayer of thanksgiving that these two sturdy patriots, who putting their hands to the plow, did not turn back until all was accomplished”, (“Susan B. Anthony”, Nanette B. Paul, Archives of the Susan B. Anthony Foundation, Library of Congress, Manuscript Division, Washington, D.C.).

22   Julie Des Jardins, Women and the Historical Enterprise in America: Gender, Race, and the Politics of Memory, 1880-1945, Chapel Hill et Londres , The University of North Carolina Press, 2003, p. 195.

23   Stanton, Anthony et Gage, op. cit.

24   Doris Stevens, Jailed for Freedom, New York, Boni & Liveright, 1920. L’ouvrage de Doris Stevens se focalise principalement sur la campagne menée par le NWP à partir de janvier 1917, au cours de laquelle les suffragistes organisèrent des démonstrations quotidiennes devant la Maison-Blanche. Elles furent arrêtées et emprisonnées à de multiples occasions entre 1917 et 1919. Stevens avait activement participé à cette campagne, qu’elle raconte de l’intérieur.

25   Dans ces récits suffragistes, les activistes sont souvent dépeintes comme jeunes, résolues, intrépides, indépendantes et aventurières. Ces caractéristiques évoquent les images de The New Woman véhiculées dans la société américaine au début du xxe siècle.

26   “The fight must not cease; you must see that it does not stop.”

27   Dans sa chronique mondaine, Jean Eliot narre une réception en l’honneur de la suffragette britannique Emmeline Pethick Lawrence, au cours de laquelle le public est invité à « rejoindre le mouvement pour la paix dans le monde, et incidemment à enrichir les fonds du Woman’s Party, à souscrire au Suffragist et à acheter le livre de Doris Stevens, Jailed for Freedom », “Jean Eliot’s Weekly Chronicle of Capital Society ”, TheWashington Times, 31 octobre 1920, “to join this movement for world peace and incidentally to add to the funds of the Woman’s Party and to subscribe to the suffragist and to buy Doris Stevens’ book, ‘Jailed for Freedom’”.

28   Des Jardins, op. cit., p. 180, n. 4.

29   “Report of the Education Committee of the Susan B. Anthony Foundation”, Susan B. Anthony Foundation, Washington, D.C., Records, Chronological File 1929-1933, Box 1, Manuscript Division, Library of Congress, Washington, D.C.

30   The Papers of Anna Kelton Wiley, Box 116, Manuscript Division, Library of Congress.

31   Des Jardins, op. cit., p. 197.

32   Stevens, op. cit., p. 354-371.

33   “Honor Pioneers in Women’s Rights”, The New York Times, 16 avril 1931.

34   Claire Delahaye, “‘The perfect library’”: Carrie Chapman Catt and the authoritative historiography”, Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En ligne], Colloques, mis en ligne le 26 novembre 2014, consulté le 13 août 2019. URL : http://journals.openedition.org/nuevomundo/67415; DOI : 10.4000/nuevomundo.67415.

35   Comme il fut rappelé lors d’un hommage à Susan B. Anthony, « Les munitions que les femmes utilisèrent furent les mots. Aucun sang ne fut versé, aucune vie ne fut fauchée » (“The ammunition women used was words. There was no shedding of blood – no loss of life”), Susan B. Anthony Foundation, Washington, D.C., Records, Chronological File Undated 2/6, Box 2, Manuscript Division, Library of Congress.

36   Inez Milholland perdit connaissance lors d’une allocution à Los Angeles en octobre 1916 et décéda quelques semaines plus tard, à l’âge de trente ans. Le NWP organisa en son honneur une gigantesque cérémonie au Capitole, le 25 décembre 1916. Milholland, qui était déjà une icône suffragiste avant sa mort, car elle participait aux défilés juchée sur un cheval telle une Jeanne d’Arc suffragiste, vint incarner d’une part l’injustice faite aux femmes, mais aussi la jeune femme moderne idéale. Le NWP créa en 1923 un comité en mémoire d’Inez Milholland à Seneca Falls, afin de recruter de nouvelles adhérentes, notamment dans les universités, “In Memory of Inez Milholland”, novembre 1923, The Papers of Anna Kelton Wiley, box 38, Manuscript Division, Library of Congress.

37   Les suffragistes organisèrent des réunions en plein air, des manifestations, des défilés, des pièces de théâtre ou des spectacles historiques dans la rue, les parcs, sur les marchés, devant des bâtiments abritant le gouvernement (devant le Congrès ou la Maison-Blanche par exemple). Elles se postaient aux coins des rues, dans des endroits passants et prononçaient des discours, Holly J. McCammon, “‘Out of the Parlors and into the Streets’ : The Changing Tactical Repertoire of the U.S. Women’s Suffrage Movements”, Social Forces 81, no3,2003, p. 787-818, http://www.jstor.org/stable/3598176.

38   “a shrine for the American women of future generations”, Typed document starting on page 2, Susan B. Anthony Foundation, Washington, D.C., Records, Chronological File, Undated, 3/6, Box 2, Manuscript Division, Library of Congress.

39   “Maps Suffragist Shrine”, The New York Times, 1er janvier 1946. En 1976, un article du New York Times répertoriant les sites historiques concernant les femmes fait référence à la maison de Susan B. Anthony à Rochester, “Where Women Made History”The New York Times, 6 juin 1976.

40   Les pèlerinages annuels sur la tombe de Susan B. Anthony se poursuivirent les décennies suivantes. Voir “Susan B. Anthony Honored”, The New York Times, 15 février 1953. De nombreuses femmes se rendirent également sur sa tombe lors des élections de 2016.

41   “Plan Suffrage Fetes”, The New York Times, 7 mars 1930, p. 33.

42   C’est la demande que fit Vira Boarman Whitehouse à l’occasion du cinquième anniversaire du droit de vote, “Women Celebrate their Suffrage Day”, The New York Times, 27 août 1925, p. 3. Cette requête aboutit en 1971, lorsque le Congrès adopta une résolution commune faisant du 26 août le Jour célébrant l’égalité des femmes (Women’s Equality Day).

43   “Announcement”, Susan B. Anthony Foundation, Box 1, Manuscript Division, Library of Congress.

44   “Proclamations: February Fifteenth, Susan B. Anthony Day”, The Papers of Anna Kelton Wiley, Box 116, Manuscript Division, Library of Congress.

45   “The Battle Hymn of the Republic”, est une chanson écrite en 1861 pendant la guerre de Sécession, par Julia Howard Howe, dont les paroles furent publiées en 1862 par The Atlantic Monthly. Julia Howard Howe était une suffragiste convaincue, qui fonda en 1868 le Club des femmes de la Nouvelle-Angleterre et elle fut une des fondatrices de l’Association des femmes de la Nouvelle Angleterre pour le droit de vote. Cette chanson est encore chantée dans les écoles et les églises aujourd’hui.

46   Il faut également noter que les suffragistes produisirent des objets du souvenir. Le NWP, en préparation de son Congrès de 1921, fit fabriquer des insignes représentants la porte de la Maison d’arrêt d’Occoquan, véritables badges d’honneur évoquant le lieu de leur emprisonnement en 1917.

47   “Woman’s Party Celebrates 22d Year of Suffrage”, Evening Star, 27 août 1942.

48   Mary Gray Peck to Maud Wood Park, August 12, 1950, The Papers of Maud Wook Park, “Peck, Mary Gray, 1933-1950,” Box 5, Manuscript Division, Library of Congress, Washington, D.C. L’expression utilisée par Peck est “permanent memorial in the history of our country”. Maud Wood Park avait dirigé ce lobby dans les années 1910. Park joua par la suite un rôle fondamental dans la création de la bibliothèque Schlesinger.

49   Irwin, op. cit., pp. 220-222, 229-230, 236-237, 242, 248.

50   Ibid., p. 284, “the martyr-type, who dies for a principle, but never bends or breaks”.

51   Edith Mayo, “Introduction”, Doris Stevens, Jailed for Freedom: American Women Win the Vote, Carol O’Hare (ed.), New York, New Sage Press, 1995, p. 27.

52   Ann D. Gordon, “Knowing Susan B. Anthony: The Stories We Tell of a Life”, Susan B. Anthony and the Struggle for Equal Rights, Rochester, NY, University of Rochester Press, 2012, p. 200: “To this day, politicians, feminists, zealots, biographers, and historians create their own Anthonys through a creative mix of the person known to us by her deeds and written record, on the one hand, and the shifting image of her, on the other hand.”

53   “Stamps”, Evening star. [volume] (Washington, D.C.), 12 July 1936. Chronicling America: Historic American Newspapers. Lib. of Congress, http://chroniclingamerica.loc.gov/lccn/sn83045462/1936-07-12/ed-1/seq-59/.

54   “for the first time, Miss Anthony will take her place beside other patriots and statesmen, notably Washington, Lincoln and Jefferson”, “Susan B. Anthony Memorial Committee of California ”, Records of the National Woman’s Party, Group IV, Box 15, Manuscript Division, Library of Congress, Washington, D.C.

55   Inez Irwin à Carrie Chapman Catt, 8 avril 1933, The Papers of Maud Wood Park, Box 4, File “Irwin, Inez Haynes, 1933-1947” Manuscript Division, Library of Congress: “Better books on the same subject (The History of Woman Suffrage) will be written again, and I hope, again and again. And of course, naturally, as time goes on historians can look down a long perspective to this period, they will see it quite differently form you or me.”

56   Carrie Chapman Catt avait été la présidente de l’Association nationale pour le droit de vote de la femme américaine (NAWSA), qui s’était opposée au NWP, dont faisait partie Irwin, lors des années de lutte. Les corrections de Catt ravivaient les inimitiés militantes.

57   Des Jardins, op. cit., p. 190-201.

58   Ce fut par exemple le cas des enfants d’Elizabeth Cady Stanton, qui publièrent un ouvrage au titre révélateur, Theodore Stanton et Harriot Stanton Blatch (eds.), Elizabeth Cady Stanton as Revealed in Her Letters, Diary, and Reminiscences, 2 vols., New York, Harper and Brothers, 1922.

59   “a happy medium by which to make the experience of the Pioneer women vivid to the young generation, who are now benefitting by their sacrifice and their hardship”, Annual Report of the Susan B. Anthony Foundation 1926, Susan B. Anthony Foundation Records, Chronological File, 1925-1926, Box 1, Manuscript Division, Library of Congress.

60   Le NWP organisa un spectacle historique en juillet 1923 à Seneca Falls.

61   Bullock Studio, Seneca Falls, “Hazel MacKaye, noted pageant director, who is in charge of the big outdoor Pageant to be held in the Garden of the Gods - Sept. 16 - Colorado Springs”, Photograph, https://www.loc.gov/item/mnwp000031/.

62   H. L. Standley, Colorado Springs, Colo., “Alice Paul, leader of the feminist movement in America and vice president of the Woman’s Party with Mildred Bryan, youngest Colorado feminist in the Garden of the Gods at Colorado Springs where the Party will present its Equal Rights Pageant on September 23rd, launching its western campaign for.” Colorado Colorado Springs United States, 1923. [Sept] Photograph. https://www.loc.gov/item/mnwp000429/.

63   Handbill, “The National Woman’s Party presents Historic Lantern Slides”, The Papers of Anna Kelton Wiley, Box 238, Manuscript Division, Library of Congress.

64   Nanette Baker Paul, The Great Woman Statesman, New York, Hogan Paulus Corporation, 1925; Ida Husted Harper, The Life and Work of Susan B. Anthony, 3 vols, Indianapolis, The Hollenbeck Press, 1898-1908.

65   William Lloyd Garrison Jr. to Maud Wood Park, 11 janvier 1937, “reconstructing the past that is part of my childhood’s memories and experiences” Maud Wood Park Papers, Plays “Lucy Stone” – Miscellaneous Correspondence, 1937-1940, Box 14, Manuscript Division, Library of Congress, Washington, D.C.

66   Louisa C. Pinkham to Maud Wood Park, 17 avril 1938, “I feel glad and proud that my mother lives again with that staunch group of crusaders. It seems to me that you have recreated her character and qualities extraordinary well” (ibid.)

67   “Thus you will see we are making a real and systemic effort to re-create our greatest Woman, and to establish a campaign which will build a suitable monument to her memory, and to educate our women and coming generation of girls and boys to a higher conception of citizenship”, Nanette B. Paul à William Allen White, 12 novembre 1924, Susan B. Anthony Foundation Records, Chronological File, 1924, Box 1, Manuscript Division, Library of Congress.

68   Bonnie G. Smith, The Gender of History: Men, Women and Historical Practice, Cambridge, Harvard University Press, 1998.

69   Cette expression est utilisée par Ellen Carol DuBois, “Making Women’s History: Historian-Activists of Women’s Rights, 1880-1940”, dans Woman Suffrage & Women’s Rights, New York et Londres, New York University Press, 1998, p. 210-238. Cet article a été publié pour la première fois dans Radical History Review n° 49,1991, p. 61-84.


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