Modélisation par photogrammétrie des maquettes historiques du pont de Schaffhausen de Hans Ulrich Grubenmann : problèmes méthodologiques et perspectives
Résumés
La préservation numérique du patrimoine est une approche classique pour constituer des doubles numériques d’objets conservés dans des collections. Nous nous intéressons ici à des maquettes d’une structure de pont, l’une conservée dans les collections de l’École des Ponts à Marne-la-Vallée, en France et l’autre au musée Zeughaus de Teufen, en Suisse, représentant le même objet : le pont sur le Rhin à Schaffhouse conçu par l’architecte Grubenmann. Bien que d’époques, de dimensions, et plus généralement de factures très différentes, ces deux maquettes peuvent être comparées à travers la superposition de leurs jumeaux numériques. Cet article présente les difficultés techniques à surmonter pour calculer les modèles 3D d’objets de ce type, et la façon dont ces modèles permettent ensuite de créer de la connaissance sur ces maquettes et sur les objets qu’elles représentent.
3D modelling of cultural heritage is a classic approach to create digital duplicates of objects held in collections. Here, we focus on two models of a bridge structure, one in the collections of the École des Ponts in Marne-la-Vallée, France, and the other in the Zeughaus museum in Teufen, Switzerland, representing the same object: the bridge over the Rhine River in Schaffhausen designed by the architect Grubenmann. Although very different in age, size and, more generally, craftsmanship, these two models can be compared by superimposing their digital twins. This article presents the technical difficulties involved in calculating 3D models of objects of this type, and its use to help create knowledge about the objects they represent.
Entrées d’index
Mots-clés : préservation numérique du patrimoine, modélisation 3D, maquettes, ponts, comparaison de modèles, photogrammétrie
Keywords : digital heritage preservation, 3D modeling, models, bridges, model comparison, photogrammetry
Remerciements
Remerciements à Anne Lacourt, responsable du pôle patrimoine et archives de l’École Nationale des Ponts et Chaussées ; Guillaume Saquet, documentaliste (fonds ancien et archives) de l’École Nationale des Ponts et Chaussées ; Stéphanie Rivoire, directrice de la documentation, des archives et du patrimoine de l’École Nationale des Ponts et Chaussées
Texte intégral
Introduction
1L’architecte charpentier appenzellois Hans Ulrich Grubenmann (1709-1783) a développé une technique de construction révolutionnaire, permettant de construire des ponts en bois ayant de très longues portées. Le pont en bois de Schaffhouse sur le Rhin, construit en 1757, représente l’apogée de sa technique de construction. Il est composé de deux volées, une de 52 m et une de 59 m. Il a été incendié en 1799 par les troupes révolutionnaires françaises lors de leur retraite de la bataille de Zürich.
2C’était un manifeste d’architecture connu à travers toute l’Europe, y compris par Jean-Rodolphe Perronet, fils d’un garde suisse, né à Suresnes, proche de Paris en 1708. Cet ingénieur et architecte a construit de nombreux ponts en France et a fondé la célèbre École des Ponts et Chaussés. Perronet a fait réaliser une maquette du pont de Schaffhouse : maquette qui est venue enrichir la collection de l’École des Ponts et qui fait partie de sa collection patrimoniale. Les auteurs de cette maquette, ainsi que les circonstances exactes de sa réalisation, sont mal connus : on sait seulement que Perronet aurait voulu conserver un modèle de cet ouvrage admirable qu’il aurait repéré durant un voyage.
3Les seules traces de ce pont qui subsistent aujourd’hui sont des plans, des gravures et des peintures (Bleuler 1788, Bleuler 1799, Billwiller 1800, Grubenmann 1803), ainsi que trois maquettes. En effet, du fait de son intérêt technique, on sait qu’il a existé plusieurs maquettes de cet ouvrage. Par exemple la thèse de Killer sur Grubenmann (Killer, 1942) présente une gravure d’une maquette conservée au musée de la Toussaint, à Schaffhouse, et décrit dans le texte une autre maquette, très grande, et aujourd’hui perdue. Des trois maquettes que nous sommes parvenus à localiser, la première est exposée dans le musée de Schaffhousen, et est probablement contemporaine de la construction du pont. La seconde, exposée au musée Zeughaus de Teufen, est beaucoup plus récente : elle date des années 1970. Dans la suite de cet article, cette maquette sera simplement dénommée maquette du Zeughaus de Teufen. Enfin, la troisième maquette est celle de la collection de Jean-Rodolphe Perronet et est contemporaine de l’ouvrage représenté. Elle faisait partie de la galerie des modèles de l’École Nationale des Ponts et Chaussées au 48 rue des Saints-Pères à Paris, et est actuellement conservée dans les collections de l’École des Ponts à Marne-la-Vallée. Dans la suite de cet article, cette maquette sera simplement dénommée maquette de l’ENPC (Fig. 1).
Fig. 1 : Photo de la maquette de l’ENPC du pont Grubenmann à Schaffhouse sur le Rhin (Dimensions : H 36,5 cm x L : 99,2 cm x p 33,5 cm)

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
4Les travaux présentés dans cet article relèvent de la préservation numérique du patrimoine : ils consistent à calculer des modèles 3D de la maquette de l’ENPC et de celle du Zeughaus de Teufen, à des fins de présentation et d’étude, ainsi qu’à mettre au point des méthodes de comparaison de ces deux modèles pour révéler d’éventuelles différences entre les objets représentés.
5Un examen de la maquette de l’ENPC (Fig. 1) montre le soin apporté à sa réalisation, toute en finesse, avec une vitrine Louis XVI d’époque, et laisse présager les difficultés à établir un modèle 3D d’un tel objet, très allongé, et tout en transparence, avec un niveau de détail extrême. Parmi les techniques possibles (LIDAR, lumière structurée, photogrammétrie), il a été choisi de recourir à la photogrammétrie, seule adaptée à ces contraintes avec un coût d’acquisition raisonnable. L’équipement nécessaire pour les autres techniques a en effet un cout supérieur de plusieurs ordres de grandeurs comparé à la photogrammétrie. Notons que face à des objets aussi complexes, le LIDAR et la lumière structurée souffrent aussi des mêmes difficultés que la photogrammétrie, abordée dans cet article : problèmes d’effet de bords, problèmes de profondeur de champs, etc.
6Après avoir rappelé les principes de modélisation 3D d’objets par photogrammétrie, nous présentons le travail réalisé sur les deux maquettes et les difficultés que nous avons eu à surmonter, avant d’illustrer le potentiel de ces modèles pour la comparaison de maquettes.
Modélisation 3D de maquettes par photogrammétrie.
Principes généraux de la photogrammétrie
7Les deux maquettes du pont Grubenmann de Schaffhouse ont été mesurées par photogrammétrie (Stylianidis 2020). Cette méthode de lever utilise plusieurs photographies d’un même objet pour reconstituer celui-ci en 3D. Différentes photos sont prises à partir de points de vue multiples. Dans toutes les images obtenues, des points homologues (représentant la même partie de l’objet) sont reconnus et permettent de déterminer l’orientation relative des photos les unes par rapport aux autres, c’est-à-dire reconstituer la position exacte de l’appareil photo par rapport à l’objet représenté. Dans la mesure où les seules observations ont été effectuées sur les images (aucun point de calage n’a été placé sur les maquettes, cf. section Recalage des deux modèles 3D), le résultat des traitements photogrammétriques est un modèle 3D ayant une échelle arbitraire, une position 3D arbitraire et une orientation 3D arbitraire.
8De manière à disposer d’images de l’objet pour l’ensemble des angles de vue possibles, avec la contrainte supplémentaire que chaque point de l’objet apparaisse sur au moins deux clichés, et idéalement plus : un fort recouvrement est souhaité. Les photographies se situent sur plusieurs cercles positionnés à la surface d’une sphère autour de l’objet à modéliser (Fig. 2). On représente l’objet fixe et les positions des prises de vue autour de cet objet, même si ce n’est qu’une des deux manières de procéder : on peut également laisser l’appareil photographique fixe, et faire tourner l’objet progressivement par petits incréments, on parle alors de prises de vue sur table tournante. Enfin, il n’est pas nécessaire que chaque image représente l’ensemble de l’objet : on peut effectuer des photographies de détail. Les correspondances d’une image à l’autre seront effectuées par l’analyse de caractéristiques des images qui ne sont pas dépendantes des échelles. On peut théoriquement mélanger des photos de détail à des photos d’ensemble. Toutefois l’expérience montre qu’une certaine homogénéité est souhaitable pour obtenir des modèles de bonne qualité.
Fig. 2 : Plan d’acquisition sur table tournante. Au centre de cette image se trouve le modèle final calculé pour la maquette de l’ENPC

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
9Les photos de détails autour d’un petit élément de la maquette doivent former un bloc photogrammétrique autocohérent, c’est-à-dire qu’il doit y avoir suffisamment de recouvrement entre ces photos pour permettre leurs orientations relatives. Quelques-unes de ces photos de détails doivent avoir un fort recouvrement et une orientation proche d’une des photos d’ensemble. Même si théoriquement, les algorithme de détection et d’appariements de points homologues sont multi- échelles, il vaut mieux éviter une différence d’échelle de plus de 1:2 entre deux photos à appareiller (traduit en pourcentage : les photos de détail doivent couvrir au moins 25 % de la surface d’une photo d’ensemble). Enfin, il faut vérifier qu’il a des photos de détails avec des orientations variés qui soient reliés à des photos d’ensemble pour éviter que le bloc de photo de détail ne forme une antenne.
Difficultés de création de modèles 3D
10Les maquettes du pont de Schaffhausen sont des objets qui présentent plusieurs difficultés importantes pour être modélisés en 3D par photogrammétrie :
Structure très répétitive qui peut conduire à de faux appariements de points homologues ; les maquettes sont quasiment symétriques, si bien que les deux faces sont relativement difficiles à distinguer ;
Structures très aériennes, dans laquelle les éléments au premier plan créent des masques sur les éléments en arrière-plan. Par exemple, le plancher du pont est systématiquement masqué par des poutres, et certaines poutres centrales sont très difficiles à voir ;
Structure composée de très petites poutres dont chacune est potentiellement représentée par peu de pixels sur une image ; des tests préliminaires ont montré que la meilleure stratégie de reconstruction de l’objet supposait de le capturer dans son intégralité sur chaque image, ce qui suppose des photographies de grande résolution, et donc un appareil photo adapté. Notons que ce point est spécifique à la maquette de l’ENPC, du fait de sa taille réduite (moins d’un mètre de longueur) ;
Structure qui crée des ombres portées sur elle-même, et bois relativement réfléchissant ; la question de l’éclairage doit particulièrement être travaillée ;
Forme générale du pont très allongée, ce qui rend difficile d’obtenir des photos dans lesquelles l’ensemble du pont est net.
11Ce dernier point est particulièrement critique dans le cas de photographies sur table tournante, c’est-à-dire avec appareil photo fixe et objet tournant devant l’objectif. Lorsque les photos sont prises perpendiculaires au pont (photos dont l’axe optique est parallèle au fleuve enjambé par le pont), la distance entre les éléments du pont et l’appareil photo est approximativement uniforme. Cependant, lorsque les photos sont prises parallèles au pont (photos dont l’axe optique est parallèle au pont), les différents éléments du pont sont à des distances différentes les unes des autres, ce qui rend difficile d’obtenir des images nettes partout. Il peut donc sembler utile de retoucher la mise au point. Cependant, selon la conception optique des objectifs, principalement des zooms, des modifications de mise au point peuvent faire varier le cadrage, si bien que différentes mises au point dans une série de clichés nécessiteront des modèles de distorsion légèrement différents (ce phénomène est connu chez les photographes et les vidéastes sous le nom de « focus breathing »).
12Ces différentes spécificités sont communes à d’autres objets, tels que les squelettes d’animaux. Les solutions proposées dans la suite de cet article pourront être utiles pour résoudre ces difficultés dans d’autres cas.
Méthode d’acquisition
13Dans la mesure où les deux maquettes relevées par photogrammétrie étaient différentes et dans des environnements différents, les méthodes employées ont été adaptées au contexte et aux spécificités de chaque maquette photographiée.
14Dans les deux cas, il est nécessaire que chaque élément de la maquette soit capté avec suffisamment de détail, pour être modélisé avec fidélité. La maquette de l’ENPC est suffisamment petite pour être placée sur une table tournante. L’appareil photo utilisé est un appareil moyen format à très grande résolution (100 megapixels, cf. Tableau 1). Notre laboratoire d’acquisition possède un fond blanc, et l’éclairage est assuré par deux flashs de studio avec parapluies disposés latéralement de chaque côté, ce qui permet d’utiliser une ouverture suffisamment réduite pour assurer une profondeur de champ suffisante. La très haute résolution permet de relever l’intégralité des détails en une seule photo d’ensemble de la maquette. Cette vue d’ensemble de la maquette permet d’une part de limiter les fautes d’appariement des points homologues, et d’autre part d’optimiser la profondeur de champ, ce qui est difficile lorsque l’axe optique de l’appareil photo est proche de l’axe général du pont.
15La maquette du Zeughaus de Teufen est une grande pièce qu’il n’est pas possible de déplacer, placée dans un musée dans lequel il est difficile de prendre du recul pour prendre des photos. D’autre part, les contraintes logistiques nous ont contraints à utiliser un appareil bas de gamme : l’appareil photo d’un téléphone (cf. Tableau 1), à la résolution raisonnable de 6 mégapixels, mais au capteur de très petite taille présentant probablement une géométrie moyennement bien contrôlée. La résolution limitée de cet appareil oblige de prendre des photos plus rapprochées de l’objet, ce qui nécessite donc d’augmenter le nombre de photos pour relever tous les détails de la structure. Toutefois, en tournant autour de la maquette, la distance entre le capteur et l’objet est restée raisonnablement constante, assurant des conditions de mise au pont comparables d’un cliché à l’autre, et des détails de taille relativement semblables, facilitant le travail d’appariement des points homologues.
Tableau 1 : Comparatif des modes opératoires
| Maquette de l’ENPC | Maquette du Zeughaus de Teufen | ||
| Méthode de prise de photo | Table tournante | Appareil photo mobile | |
| Type de prise de vue | Chaque photo représente l’ensemble de l’objet | Photos de détail | |
| Nombres de photos | 288 | 880 | |
| Appareil photo utilisé | FUJIFILM GFX100S | Appareil photo du Samsung Galaxy J3 S 2016 | |
| Focale | Série 1 | Série 2 | 3.1 mm |
| 45 mm | 60 mm | ||
| taille du capteur | Capteur moyen format 43,9 mm x 32,9 mm | 3.3 mm * 1.8 mm | |
| Focale équivalente (% grand côté du capteur plein format : 3 mm) | 37 mm | 49 mm | 34 mm |
| Nombre de pixels | 11 648 x 8 736 | 3 264 x 1 836 | |
| Ouverture du diaphragme | F/16 | F/2.2 | |
| Éclairage | Artificiel, diffus : deux flashs de studio avec parapluies diffuseurs de lumière) | Mélange de lumière Artificielle et naturelle, globalement diffuse | |
16Le nombre très élevé de photos comparé à ce qui est proposé dans l’état de l’art à la date où est écrit cet article permet de détecter les fautes d’appariement des points homologues et de reconstituer finement l’ensemble des détails de la structure. Plutôt que de raisonner en nombre de photos, il est plus pertinent de raisonner en nombre de pixels utiles et pertinents. La maquette de l’ENPC utilise un nombre de photos modeste (moins de 300), mais cela représente environ 29 306 mégapixels. La maquette remplit moins de 20 % des photos, le reste étant l’environnement. A contrario, la maquette du Zeughaus de Teufen est décrite par 5 274 mégapixels dont environ 80 % sont couverts par la maquette, par ailleurs de nettement plus grandes dimensions. Ainsi, le niveau de détail sera-t-il relativement comparable pour les deux modèles.
17Les photos ont été prises avec une ouverture du diaphragme faible, ce qui permet d’augmenter la profondeur de champ (une ouverture trop faible cependant pose des problèmes de diffraction). L’état de l’art en matière de relevé photogrammétrique préconise de garder une mise au point inchangée tout au long de l’acquisition, de manière à éviter d’éventuelles variations d’orientation interne. Des expériences préliminaires nous ont montré que de bonnes photos nettes acquises en retouchant légèrement la mise au point lorsque cela était nécessaire permettaient d’obtenir de meilleurs résultats que des photos légèrement floues, mais respectant les règles de l’état de l’art. Nous avons donc fait l’hypothèse que les variations de focus étaient faibles, et que nous pouvions utiliser le même modèle d’orientation interne pour tous les clichés pris lors d’un même point de vue, malgré les changements de mise au point.
18La faible ouverture du diaphragme nécessite un bon éclairage de l’objet photographié ainsi qu’une sensibilité (ISO) élevée et un long temps de pose. Un éclairage artificiel de lumière blanche a permis de limiter l’impact des ombres portées. Dans le cas de la maquette de l’ENPC, un fond blanc a été placé derrière la maquette. L’utilisation d’une charte a permis de calibrer la balance des blancs adaptée à nos conditions d’éclairage. Les photos n’ont pas subi de retraitement après le dématriçage, même si les boîtiers photo modernes appliquent probablement des corrections géométriques aux images brutes de capteur (fichiers dits RAW) impossibles à désactiver.
Méthode de traitement pour la création du modèle 3D
19La technique classique de reconstruction 3D par photogrammétrie repose sur les cinq étapes suivantes 1, 2, 3, 4, 5.
Alignement des images, c’est-à-dire la détermination de l’Orientation Externe des images (position et orientation) conjointement avec l’Orientation Interne (relation entre les angles d’un rayon lumineux qui entre dans l’appareil et l’image résultante). Cette première étape se base sur des points homologues qui sont déterminés en 3D et créent un premier nuage de points homologues. Les points homologues sont situés à des endroits de l’objet présentant des caractéristiques nettes dans les images (bords, angles). Leur identification dans les images est généralement effectuée par l’algorithme SIFT (Scale Invariant Feature Transform) : il est donc indispensable pour cela que l’image présente des angles ou des bords. Le travail d’éclairage avec les flashs a été effectué de manière à obtenir des images contrastées présentant ces caractéristiques, tout en évitant des ombres portées trop prononcées, des zones surexposées (réflexions) ou sous-exposées. Ajoutons qu’à cette étape, la plupart des photogrammètres suggèrent de nettoyer le nuage des points homologues en supprimant ceux qui sont de moins bonne qualité du fait d’incertitudes de calcul, d’intersections en sifflet ou de problèmes de projection (Over et al., 2021). Ces techniques sont pertinentes pour de la photogrammétrie aérienne, où les rayons perspectifs sont relativement semblables, mais pas pour notre configuration. Divers essais ont montré que le nettoyage du nuage de points homologues ne permettait pas d’obtenir de meilleurs modèles, au contraire.
Corrélation entre les images de manière à créer des cartes de profondeur (Fig. 3) : pour chaque pixel de l’image, distance entre l’appareil photo et le point mesuré par ce pixel à la surface de l’objet. Notons que souvent on calcule plutôt une distance pour groupe de 4 pixels, ou une pour groupe de 16 pixels, ou une pour groupe de 64 pixels : pour la maquette de l’ENPC, il a été nécessaire d’effectuer ce calcul pixel par pixel, car on était aux limites de la résolution des images ; pour la maquette du Zeughaus de Teufen, le calcul a été effectué par groupes de 4 pixels de manière à obtenir des résultats plus robustes, du fait de la moins bonne géométrie du capteur de l’appareil photo du smartphone, et du fait que les photos sont des photos de détail.
Création d’un nuage de point dense (Fig. 4) : les distances des cartes de profondeurs permettent de reconstituer les points projetés dans les images.
Création d’un maillage 3D en reliant les points entre eux (Fig. 5).
Texturation de ce maillage : reprojection des images sur les facettes du maillage.
20Cependant, lorsqu’un objet est visible au premier plan sur une image, et qu’il y a un arrière-plan, la limite de l’objet sur l’image crée des artefacts dans la carte de profondeur qui conduit à des effets de bord (aussi appelés voiles de mariés : ensemble de points faux derrière une arête vive d’un objet). Les maquettes du pont de Schaffhouse étant composée de très nombreuses petites poutres, cela génère de très nombreux points faux.
21Ainsi, nous avons utilisé la méthode proposée dans (Poliarnyi 2021) qui permet d’éviter ces problèmes d’effets de bords. Les deux premières étapes 1, 2 (ainsi que la texturation 5) restent similaires, les deux suivantes 3bis et 4bis sont basés sur un paradigme fondamentalement différent, mais aboutissent à un maillage final plus fidèle à la réalité.
= 3bis Création d’une carte 3D des pleins et des vides. Chaque distance de la carte de profondeur indique qu’il y a du vide entre l’appareil photo et l’objet qui a arrêté le rayon lumineux (situé à la distance calculée), puis du plein (sur une épaisseur indéterminée). Toutes les distances des cartes de profondeur permettent de générer une carte des vides (dans lesquels les rayons lumineux peuvent passer) et de pleins (dans lesquels les rayons lumineux sont arrêtés) sous forme de voxels.
= 4bis Le maillage 3D est calculé comme la limite entre les pleins et les vides de cette carte 3D (Fig. 6).
22Cette nouvelle chaîne de traitement 1, 2, 3bis, 4bis, 5 nous permet de mieux déterminer la position 3D des poutres des maquettes, comme le révèle la comparaison des figures 5 et 6.
Fig. 3 : Carte de Profondeur calculée sur une image. Orange : proche, Bleu : loin

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
Fig. 4 : Nuage de points dense

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
Fig. 5 : Maillage obtenu à partir du nuage de point dense

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
Fig. 6 : Maillage obtenu à partir des cartes de profondeur

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
23Les modèles 3D obtenus, qui présentent un très grand nombre de faces, sont ensuite simplifiés, éventuellement recalculés avec une topologie plus adaptée, et texturés : chaque facette du modèle (triangle) se voit attribuer des extraits des photos initiales, de manière à obtenir un rendu photoréaliste. Techniquement, les modèles 3D peuvent également contenir des informations sur l’orientation des faces (les normales). Cette information est utilisée par les logiciels de visualisation de modèles 3D pour calculer un éclairage réaliste. Il est utile de calculer ces normales sur le maillage le plus détaillé, et de les transférer sur le maillage simplifié, pour améliorer le rendu visuel. Enfin, il est utile d’ajouter sur le même principe une carte d’occlusions, qui contient les informations sur les ombres portées par un rétroéclairage de l’objet. Ajoutons sur le plan technique que l’établissement d’une correspondance entre la 3D du modèle et les textures, normales et occlusions qui sont des images 2D, appelée cartographie UV, est une étape cruciale pour un résultat de qualité.
24La stratégie adoptée dans ce projet a consisté à créer des modèles avec un nombre de faces relativement restreint, autour de 300 000, mais des textures de très grande dimension (photos, normales et occlusions), ce qui est rendu possible par le nombre de photos utilisé.
Recalage et comparaison des modèles 3D
Recalage des deux modèles 3D
25À l’issue des étapes précédentes, nous avons deux modèles 3D de deux maquettes du même pont. Ces deux maquettes ont des échelles différentes et ont été manufacturées à des époques différentes avec des styles différents. Nous ne savons pas par ailleurs si ces maquettes ont été réalisées à partir de plans ou in situ, et quel est leur degré de fidélité à l’ouvrage détruit depuis longtemps.
26Notre but a été d’aligner ces deux modèles 3D de manière à les comparer. Le premier réflexe de photogrammètre consiste à déterminer des points de calages permettant de déterminer une transformation à sept paramètres (un facteur d’échelle, trois translations et trois rotations). En théorie, trois points de calages en 3D suffisent pour déterminer cette transformation, mais plus de points de calages permettent d’augmenter la redondance, et donc de mieux détecter et localiser les fautes, et mieux répartir les erreurs.
27Cependant, cette méthode n’est pas adaptée à notre problème. En effet, notre pont étant un objet quasi linéaire, les points de calages sont nécessairement très proches de la droite moyenne passant par l’axe principal du pont, et donc la rotation autour de cet axe n’est pas bien définie. D’autre part, utiliser cette méthode ne permet pas de tirer parti du fait que le socle de la maquette est horizontal.
28Nous proposons donc une approche dite 2.5D (qui sépare les deux dimensions planimétriques et la dimension verticale) plus pragmatique et plus en phase avec le domaine de la construction. Elle consiste à séparer la détermination des sept paramètres de la transformation en plusieurs étapes.
Verticalisation des deux maquettes, de manière à les rendre perpendiculaires au plan de leurs socles. Pour cela, le plan moyen des points (théoriquement coplanaires) mesurés sur le socle a été ajusté par moindres carrés. La distance des points mesurés au plan théorique montre une erreur de planéité de l’ordre de 1/1 000 de l’étendue du socle. La normale à ce plan constitue la verticale et permet ainsi de déterminer deux angles de rotations.
Des points de calages permettent de déterminer les 4 paramètres d’une transformation en 2D : le facteur d’échelle, la translation XY et la rotation suivant l’axe Z. Ces points correspondent aux coins des poutres verticales. Ainsi, ces points sont mal définis en altimétrie Z, mais très bien définis en planimétrie XY.
Enfin, des points choisis sur le tablier du pont, et sur la faîtière du toit permettent de déterminer le dernier paramètre : la différence d’altitude entre les deux modèles 3D. Une translation suivante l’axe Z permet de terminer l’alignement de ces deux modèles.
29Les deux maquettes du pont de Schaffhouse que nous avons modélisé en 3D représentent les deux volées du pont, s’appuyant sur une pile commune au milieu du fleuve. L’angle entre ces deux volées droites du pont n’est pas le même entre les deux maquettes. Sur la maquette de l’ENPC, cet angle de 177.5° est quasiment plat. La maquette du Zeughaus de Teufen (très certainement plus conforme à la réalité quand on se réfère aux plans d’époque) présente un angle de 173.2°. Ainsi, il serait imprécis de recaler ces deux modèles de manière globale. Nous avons préféré recaler séparément la première volée, puis la seconde volée. L’étape 2 présentée ci-dessus a été répétée pour les deux volées prises séparément.
Fig. 7 : Superposition des deux modèles 3D des deux maquettes vues de dessus. Le maillage en couleur représente la maquette de l’ENPC le nuage de point coloré entre vert et rouge représente la maquette du Zeughaus de Teufen. Ce code couleur représente la distance entre la maquette du Zeughaus de Teufen et la maquette de l’ENPC, du vert (distance la plus faible) au rouge (distance la plus grande)

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
30Une fois les deux modèles superposés l’un à l’autre, il est possible de les comparer. La solution retenue pour comparer deux maillages a été d’échantillonner des points à la surface du maillage représentant la maquette du Zeughaus de Teufen et de calculer la distance la plus courte entre chacun de ces points et le maillage représentant la maquette de l’ENPC. Ces opérations ont été effectuées avec le logiciel libre CloudCompare.
31Le résultat (Fig. 7 et 8) montre un accord général très bon (mis à part l’écart d’angle entre les deux volées relevé précédemment), ce qui est remarquable pour deux maquettes aussi éloignées dans le temps et de dimensions très différentes, mais attendu du fait que c’est le même ouvrage qui est représenté.
Résultats de la comparaison
32La différence la plus notable entre ces deux maquettes est l’absence du clocheton et de l’oriel sur la maquette de l’ENPC (une simple observation rapide des maquettes ou de leurs photos suffisait à remarquer ces différences). Ces détails d’habillement ont soit été cassés et perdus, soit n’ont pas intéressé les maquettistes qui devaient reproduire la structure. Notons que l’habillage du pont (toiture et parois verticales) n’est présent dans aucune des maquettes connues de cet ouvrage. Le pont reliait deux bâtiments, qui n’ont pas été reproduits dans la maquette. La maquette de l’ENPC fait toutefois figurer ces ancrages à travers une représentation de la maçonnerie.
33L’angle entre les deux volées du pont n’est pas le même sur les deux maquettes. Il est suffisamment présent pour qu’on soit certain de son caractère historique. D’après (Mechel, 1803), cet angle est dû à la réutilisation d’une des piles d’un ancien pont en pierre détruit par le courant.
34Un faisceau de poutres (remarquables par quelques points orangés sur la première volée du pont, Fig. 8) est absent sur la maquette de l’ENPC. Cette absence est étrange compte-tenue de l’intérêt par les artisans de l’équipe de Jean-Rodolphe Perronet pour la structure.
35La maçonnerie des bâtiments au départ et à l’arrivée du pont est présente dans la maquette de l’ENPC, mais pas dans la maquette du Zeughaus de Teufen.
36La maquette de l’ENPC ne présente aucune flèche (la faîtière est parfaitement rectiligne). En revanche, la maquette du Zeughaus de Teufen présente une légère flèche positive (la faîtière n’est pas parfaitement rectiligne, mais forme une arche dont le milieu est légèrement surélevé).
Fig. 8 : Superposition des deux modèles 3D des deux maquettes vues à 45°. Le maillage en couleur représente la maquette de l’ENPC, le nuage de point coloré entre vert et rouge représente la maquette du Zeughaus de Teufen. Ce code couleur représente la distance entre la maquette du Zeughaus de Teufen et la maquette de l’ENPC, du vert (distance la plus faible) au rouge (distance la plus grande)

Crédits : O. Bonin, F. Cardenti, E. Cledat
37Les points représentés en vert au niveau du socle de la maquette montrent les limites de la comparaison nuage-maillage avec un code couleur de ce type : les points de la pile du pont apparaissent en vert, car ils sont proches du socle de l’autre maquette. Cependant, cette pile de ponts à une position différente dans les deux maquettes. Un examen plus approfondi des différences entre les deux modèles laisse apparaître une petite différence de structure interne des poutres, avec encore une fois une plus grande fidélité au plan dans la maquette du Zeughaus de Teufen.
Conclusion
38Cet article présente une utilisation des méthodes de photogrammétrie pour la modélisation 3D sur un cas d’étude proche des limites actuelles de ces techniques. Les obstacles à surmonter ont nécessité l’élaboration d’un protocole de prise de vue très strict, avec un appareil photo moyen format et un éclairage très soigné, une attention particulière à la mise en place des clichés dans le processus photogrammétrique, l’utilisation d’une méthode de maillage à partir des cartes de profondeur relativement peu répandue en dehors du logiciel Metashape d’Agisoft, et enfin une attention particulière sur le traitement géométrique des maillages et leur texturation.
39Les modèles obtenus sont de qualité suffisante pour capter, avec une très bonne qualité géométrique, la quasi-intégralité de la structure (quelques poutres internes sont imparfaitement modélisées). Il présente par ailleurs une bonne qualité radiométrique, avec un rendu très réaliste proche des objets modélisés. Ils constituent ainsi des jumeaux numériques de ces maquettes historiques aptes à être présentés virtuellement sur le web ou dans des expositions.
40Par ailleurs, la comparaison de ces deux modèles révèle des différences significatives dans la construction des maquettes, dont on ne sait pour le moment si elles résultent de choix délibérés ou de manques d’accès au terrain ou aux plans de Grubenmann. Notons toutefois que nous avons identifié une planche (Roger 1773) stockée dans les réserves du musée des Arts et Métiers qui a probablement été utilisée pour la fabrication de la maquette de l’ENPC. En effet, cette planche est signée par un ingénieur de l’école des Ponts et représente le pont sans clocheton ni oriel (l’orthographe dans ces documents est Chafaussen pour la ville de Schaffhausen/Schaffhouse). L’intérêt de Perronet étant principalement académique et portant sur la technique innovante de construction, on peut supposer que les ajustements mineurs à la topographie aient semblé d’un intérêt secondaire par rapport à l’agencement des poutres de la structure. La maquette récente du musée de Teufen bénéficie d’une plus grande fidélité du fait de l’accès aux plans de construction.
41Par ailleurs, les modèles 3D ouvrent la porte à des études de mécanique des structures pour comprendre la façon dont ces structures bois se comportaient. Une étude d’architectes ingénieur, avec une modélisation géométrique adaptée, montre par exemple que le projet initial de Grubenmann de pont sans pilier central était viable sur le plan technique (Weinand, 2006).
42Enfin, une troisième maquette ancienne, celle conservée au musée de Schaffhouse, a également été photographiée par nos soins, mais dans des conditions trop précaires pour permettre la réalisation d’un modèle 3D de qualité satisfaisante. Un travail photographique adapté à ses conditions d’exposition, sous une vitrine et contre un mur, permettra d’enrichir la collection virtuelle des modèles 3D du pont de Schaffhouse. Ce sera la prochaine étape de ce travail de recherche à l’articulation entre recherche historique et technique photogrammétrique.
Bibliographie
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Johann Heinrich Bleuler (Aquarelle attribué à), « Beschiessung der Rheinbrücke in Schaffhausen » 13. April 1799.
Johann Jakob Billwiller, « Brand der Rheinbrücke in Schaffhausen », 1799, kolorierte Lithographie von, um 1800, drei Varianten.
Hans Ulrich Grubenmann, « Plan coupe et élévation du fameux pont de bois de Schaffhouse sur le Rhin », Gravure sur cuivre d'après les plans originaux de Grubenmann par Christian von Mechel, publiée à Bâle (Bibliothèque nationale suisse) 1803.
Joseph Killer, « Die Werke der Baumeister Grubenmann: eine baugeschichtliche und bautechnische Forschungsarbeit », doctoral thesis, ETHzürich 1942, DOI : 10.3929/ethz-a-000091759.
Chrétien De Mechel, « Plans, coupes et élévations des trois ponts de bois les plus remarquables de la Suisse », Basle, 1803.
Jin-Si R. Over, Andrew C. Ritchie, Christine J. Kranenburg, Jenna A. Brown, Daniel D. Buscombe, Tom Noble, Christopher R. Sherwood, Jonathan A. Warrick, Phillipe A. Wernette « Processing coastal imagery with Agisoft Metashape Professional Edition, version 1.6 — Structure from motion workflow documentation », U.S. Geological Survey Open-File Report 2021–1039, 46 p., DOI : 10.3133/ofr20211039.
Roger, « Pont en bois de Chafaussen, construit sur le Rhin par Grubeman, Charpentier d'Appenzel, en 1760, et Pont d'Orléans, avec détail d'un assemblage des poutrelles de rive par Roger, ingénieur des Ponts et chaussées », Planche conservée dans les réserves du musée des Arts et métiers, N° inventaire : 13571.165. Publication originale : Paris, chez le Rouge, rue des grands Augustins, 1773.
Nikolai Poliarnyi, « Out-of-Core Surface Reconstruction via Global TGV Minimization », ICCV 2021 arXiv, pp 5641-5650 DOI : 10.48550/ARXIV.2107.14790.
Efstratios Stylianidis, Photogrammetric survey for the recording and documentation of historic buildings, Cham, Switzerland, Springer, 2020.
Yves Weinand, « Le pont en bois des frères Grubenmann aurait pu être réalisé », Tracés n°17, pp 13-21, 6 septembre 2006.
Auteurs
-
Olivier Bonin
Université Gustave Eiffel, École des Ponts, LVMT – Géographe
olivier.bonin@univ-eiffel.fr
-
Florence Cardenti
Artiste Photographe
florence@cardenti.art
-
Emmanuel Cledat
LASTIG, Université Gustave Eiffel, ENSG, IGN, enseignant-chercheur en photogrammétrie
emmanuel.cledat@ensg.eu
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