Des militants chrétiens dans la Résistance. La dissidence est-elle une vertu chrétienne en temps d’occupation ?
Texte intégral
1Sur fond de drapeau tricolore, cette croix chrétienne, dite croix de Lorraine, avec la traverse supérieure représentant l’écriteau que Ponce Pilate a fait poser au-dessus du Christ : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs » (INRI) est la réponse catholique et patriotique que le général Charles de Gaulle, catholique pratiquant a posé face à la provocation de la croix gammée nazie1.
Drapeau de la France Libre

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2Les exemples contemporains ne manquent pas pour étayer cette question de la dissidence comme vertu chrétienne et la transformer en affirmation. Le peuple polonais trouve dans sa référence catholique une force et une audace qui lui permettent de vaincre entre 1980 et 1989 non pas l’occupation mais la domination du « Grand Frère »2. Et ce n’est pas par hasard que le pape Jean-Paul II, issu de ce peuple et grand défenseur des droits de l’homme et donc de la liberté religieuse, a été l’objet d’un attentat le 13 mai 1981. En France, alors que la Grande Guerre avait encouragé et favorisé l’Union sacrée et la réconciliation nationale, la montée de la crise économique, des tensions sociales, des doctrines communistes et nationales socialistes divisent à nouveau le pays qui demeure inerte même après la signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 ouvrant la possibilité pour Hitler d’assouvir son désir de revanche sur la Grande Guerre.
3Face à l’invasion, dès juin 1940, des catholiques comme le général De Gaulle, Edmond Michelet, des protestants comme André Philip refusent de devenir un peuple esclave. Quelles sont les armes intellectuelles et spirituelles qui permettent de justifier cette attitude ? Quelle est l’ampleur de cette réalité sur notre territoire septentrional ? Comment, dans le quotidien de la clandestinité se vit le débat entre conscience et dissidence ?
Les armes de la dissidence
4La définition d’un dissident peut s’établir comme suit : une personne qui se sépare d’une communauté ou d’un groupe dont elle était membre et dont elle ne reconnaît plus la légitimité de l’autorité à laquelle elle devait se soumettre jusqu’alors. Le fondateur du christianisme, Jésus de Nazareth ne serait-il pas, de ce point de vue, un précurseur ? Certes, il affirme : « Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir »3 mais le « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu »4 va entraîner dans les sociétés monistes de l’époque, y compris dans le peuple juif, un changement de cap d’allure transgressive voire révolutionnaire. Lors de son procès, Jésus répond à Ponce Pilate, procurateur de Judée, qui l’interroge sur son identité et sur ses faits et gestes : « Mon Royaume n’est pas de ce monde5 ». Le silence dans lequel il s’installe précipite le destin tragique de celui qui est qualifié de « Roi des Juifs ». René Girard, grande figure intellectuelle catholique, décédé en 2015, précise que « la croix a vraiment transformé le monde […] Désormais la société devra trouver un autre moyen pour endiguer sa violence mortifère »6.
5Alors que les nuages s’amoncèlent et font craindre le retour précipité d’un conflit mondial, le pape Pie XI n’hésite pas à prendre publiquement position pour dénoncer avec une lucidité étonnante les deux idéologies qui menacent la société occidentale : le nazisme et le communisme. Dans une encyclique Mit Brennender Sorge datée du 14 mars 1937, le souverain pontife constate le non-respect par la partie allemande du concordat de 1933 et les persécutions dont souffrent les catholiques allemands. Il souligne le néo-paganisme imposé à l’Allemagne, le mythe du « Sang et de la Race », le culte du chef, la propagande anti-chrétienne et il invite à la résistance. Cinq jours plus tard, le 19 mars, une autre encyclique, Divini Redemptoris, condamne de manière claire le communisme considéré comme « intrinsèquement pervers » tandis que le journal communiste, l’Humanité clandestine, continue de critiquer « le mouvement foncièrement réactionnaire et antidémocratique lancé par de Gaulle » à l’été19407.
6Cette lucidité se retrouve à la veille du conflit dans le cercle des amis des Maritain, chez Georges Bernanos : « César » n’a pas tous les droits. Dans la collection des Îles sont publiés Thomas More de Daniel Sargent, et l’œuvre de Gertrud Von Le Fort, La dernière à l’échafaud, qui devient par la suite Le dialogue des Carmélites sous la plume de Georges Bernanos. Lors de la dernière des rencontres œcuméniques en juin 1939 à Bièvres à l’initiative du pasteur Maury, de Suzanne de Dietrich et du pasteur Visser’t Hooft, en présence d’anglicans, d’orthodoxes, du père Congar, de Maritain, les sujets à l’ordre du jour évoquent les cas possibles d’opposition à certains types d’État, la résistance à la pénétration d’idéologies contemporaines dans l’Église, les exigences de l’Église, des Églises à l’égard de tout État, les cas de guerre légitime pour le chrétien. Le philosophe Jacques Maritain mentionne la possibilité d’un front chrétien « dans un domaine spécial et bien déterminé, celui des activités de miséricorde évangélique et de charité fraternelle envers les victimes, quelles qu’elles soient, de la barbarie du monde actuel »8. Certaines revues s’engagent contre le totalitarisme. Le père Maydieu, dominicain, a lancé dès 1928 une revue, La Vie intellectuelle, dont Étienne Borne estime que son honneur est « d’avoir inventé la Résistance avant la Résistance même »9. La revue Sept créée par les dominicains en 1934 participe à cette préparation de l’esprit de résistance.
7Jacques Maritain entre en résistance et représente le général de Gaulle aux États-Unis et s’exprime à La voix de l’Amérique. Il fait paraître, en janvier 1941, À travers le désastre aux éditions new-yorkaises de la Maison Française. Cet ouvrage « faisait justice de la légende d’un auteur né seulement pour les grandes profondeurs, lumineux sans doute, mais aveugle, incapable de quitter sa fosse métaphysique pour venir refléter toutes les contingences de surface, tous les accidents, hélas ! humains, de l’existence concrète ». Cet essai bref et dense offrait « la révélation subite et magnifique d’un Maritain historien sensible aux interférences les plus révélatrices et les plus complexes du calvaire national de 1940 »10. Le philosophe décrit d’abord l’état d’un peuple « politiquement démoralisé » entré dans une relation « de symbiose parasitaire » avec la classe politique où règnent « les hypnotiseurs des nations ». Lucide devant les agissements de Pétain à Madrid, considérant qu’« il est fou de livrer la destinée d’un pays à des techniciens militaires, il comprend très vite, dès le 13 juin, que « sauf un miracle la France est battue : on verra une petite France dont la capitale sera Bordeaux et qui sera bornée par la Loire ». Il voit dans l’armistice « l’esclavage total » et pressent dans la France « une victime enserrée par l’amitié du bourreau ». Il rejoint le général de Gaulle et certains démocrates chrétiens dans la critique absolue de l’esprit de compromission. Espérant que le chef de la France libre tiendrait « la ligne Jeanne d’Arc », il est conscient des incertitudes du projet de ce jeune général, de la distance entre ses ambitions et ses moyens. L’espoir d’un sursaut patriotique du maréchal qui lui fait craindre « un post-Pétain plus grave que le Pétain lui-même » ne lui interdit pas une critique féroce de la « fuite dans la morale » des vichystes qui réconcilient le sabre et le goupillon et se livrent à « l’exploitation politique des apparences religieuses ».
8Pour Maritain, c’est durant l’Entre-deux-guerres que « la France était la réserve de la spiritualité pour les nations du monde, la terre par excellence de la chrétienté ». Maritain termine son essai par un acte de foi dans la démocratie suspendue à la révélation biblique. En effet, « l’apocalypse ne fait que commencer. Il est à penser que la liquidation dont la présente guerre n’est qu’un épisode se fera par étapes ». Il faut donc « que ceux qui ne veulent pas céder à la Bête descendent dans les catacombes de l’histoire, et y inventent des moyens inédits de résister au mal ». Maritain peut être considéré comme un inspirateur de la Résistance tant son influence est forte chez les premiers grands résistants comme Edmond Michelet ou même Charles de Gaulle, lecteur de Temps Présent. L’impact sur les résistants est spectaculaire. Maritain dans cet ouvrage, À travers le désastre, livre un argumentaire pour radicaliser l’opposition à Vichy. En rappelant l’incompatibilité fondamentale de l’antisémitisme et du christianisme, il permet de justifier l’œuvre de sauvetage menée notamment par « l’Amitié chrétienne » du R.P. Chaillet à Lyon.
Écrit aux USA en 1941

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9Le 17 juin 1940, Edmond Michelet reprend les mots de Péguy dans un tract : « En temps de guerre, celui qui ne se rend pas est mon homme quel qu’il soit, d’où qu’il vienne et quel que soit son parti. Il ne se rend point, c’est tout ce qu’on lui demande »11. Le refus de la défaite est donc la première expression. Il s’agit du réflexe de celui qui n’aime pas perdre. L’ami de Jules Catoire, Jo Martin, futur responsable MRP confie : « j’ai pleuré de rage, pas de désespoir ». La puissance occupante ne s’y trompe pas. À Paris, l’ambassadeur Abetz considère que le catholicisme français est divisé entre les partisans d’une opposition aux conséquences de la politique de collaboration et ceux qui se montrent loyaux vis-à-vis d’un chef d’État qui incarne la légitimité12. Dès le départ, en zone occupée, l’armée et la police observent le clergé français avec méfiance. Ils lui attribuent des tendances pro-anglaises et antiallemandes et le soupçonnent de propagande nationaliste à l’abri du confessionnal. Lille est considérée par la police SS comme un des centres antinazis du catholicisme13. Le bas clergé et le personnel enseignant des écoles catholiques sont installés dans la catégorie de « nos ennemis les plus dangereux »14 parce qu’ils sont soupçonnés de fournir des informations aux services de renseignement alliés.
10Dans la région lilloise, les Flandres, le bassin minier, la région d’Arras, les Ardennes, l’occupation allemande rappelle de mauvais souvenirs liés à la guerre 1914-1918 : elle engendre spontanément une anglophilie confirmée par le témoignage du père Merklen en mars 1942 : « Gaston Tessier m’a raconté comment en zone occupée les 9/10ede la population sont anglophiles et parfois même gaullistes surtout aux deux extrémités de la carte, la Bretagne et le Nord »15.
Les réalités de la clandestinité
Réalités institutionnelles
11Les chrétiens sont présents dans les organismes de résistance. Le 27 mai 1943, Jean Moulin, délégué personnel du chef de la France libre, rassemble pour la première fois, 48 rue du Four à Paris, le Conseil national de la Résistance. Gaston Tessier y représente la CFTC. Il est choisi comme président de la Commission du ravitaillement, Jean Brodier, son collègue, devient membre de la Commission du travail. Georges Bidault, catholique pratiquant, à la fin de 1943, à la suite de l’arrestation de Jean Moulin, alias « Rex », prend la direction du CNR. Solange Lamblin, née à Marcq-en-Barœul, enseignante à Paris, l’héberge à plusieurs reprises16. Un Comité général d’études est mis en place dans le cadre du CNR. Des démocrates-chrétiens, comme François de Menthon, ami de Georges Bidault, Pierre-Henri Teitgen, Jean Letourneau, Paul Bacon y siègent.
12Un autre organe de la France Libre, l’Assemblée consultative d’Alger constituée après le débarquement en Afrique du Nord des Alliés en novembre 1942, est animé par des catholiques. Robert Prigent, ancien dirigeant jociste et lociste du Nord est nommé secrétaire du groupe « Résistance » ; il y fait part du souhait de ses amis de créer un Commissariat national à la jeunesse dès novembre 1943. Il rédige avec André Hauriou, professeur de Droit constitutionnel, vice-président de l’Assemblée consultative provisoire, un amendement instaurant à la Libération le droit de vote aux femmes17. L’Assemblée consultative provisoire remplace la précédente après la libération. Quatre militants de la CFTC sont désignés pour représenter leur syndicat à cette instance en octobre 1944 : Maurice Guérin, l’âme de la résistance lyonnaise, Marcel Poimbœuf de retour d’Alger, André Paillieux, l’homme des cheminots et Jules Catoire, le représentant des mineurs.
13Les Comités départementaux de Libération (CDL) sont mis en place à la fin de l’année 1943. Le CDL du Nord est créé par Jean Catrice qui reçoit Francis-Louis Closon, choisi comme commissaire de la République. Ce délégué du Général organise la première réunion le 6 novembre 1943 au domicile de Jules Defaux, futur président de la Fédération MRP du Nord. Jules Catoire, le premier permanent laïc du diocèse d’Arras, Boulogne et Saint-Omer, fondateur du syndicalisme chrétien des mineurs, résistant dès juin 1940, est chargé de convoyer Jean Cabouat, le commissaire de la République choisi par Londres. Il en devient très vite le secrétaire. Félix Pierrain alias « Dominique » y est présent au titre de la CFTC18.
14Des structures clandestines sont mises en place par le GPRF dans les mois qui précèdent la Libération afin d’éviter l’emprise américaine sur le territoire national qui a déjà programmé l’installation d’une AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories). Jean Catrice, industriel roubaisien, militant du PDP, aidé par le jeune André Diligent, fils d’un ancien sillonniste proche de Marc Sangnier, est nommé commissaire à l’Information dans le Nord. Ces militants démocrates chrétiens sont sous la responsabilité de Pierre-Henri Teitgen, ministre de l’Information. Francisque Gay, autre démocrate-chrétien, se prépare à devenir, dès la Libération, le premier directeur de la presse au ministère de l’Information afin d’assurer le lancement de la presse redevenue libre19.
15La CFTC, né juste à la sortie de la Grande Guerre en 1919, entre résolument dans la clandestinité à l’annonce des premières mesures de la Révolution nationale qui prévoit la suppression des structures confédérales syndicales puis annonce la mise en place d’une Charte du Travail. Dès le début de 1942 un bureau confédéral clandestin de la CFTC sous la direction de Gaston Tessier, le secrétaire général du syndicat chrétien, se réunit au siège de l’Union Ouest des cheminots CFTC, 16 rue de Budapest à Paris20. Un Comité interconfédéral de la Résistance rassemble régulièrement les délégués de la CFTC et de la CGT à Paris ou en zone libre pour préparer les grandes échéances sociales à venir. Jules Catoire donne rendez-vous à Robert Bothereau, responsable cégétiste à la gare des Aubrais, juste avant Orléans, pour retrouver une délégation de militants de la CGT et de la CFTC à Toulouse. Dans cette cité, dès l’hiver 1940, sous l’impulsion de deux syndicalistes nordistes, Jean Brodier et Marcel Vanhove, des rencontres sont organisées dans le prolongement du manifeste du Comité des douze publié le 15 novembre 1940. Des contacts sont pris avec Julien Forgues, proche de Jouhaux puis avec Bothereau et Bussion, membres du bureau confédéral de la CGT. Un congrès clandestin est préparé par le secrétaire de la Bourse du Travail de Toulouse à la fin de 1943 durant une semaine entière dans une école de Toulouse dans le but de préparer « le plan social » de la résistance. Jules Catoire, Jean Brodier accompagnés d’Albert Gazier de la CGT rencontrent le cardinal Saliège. « C’est la seule personnalité de l’endroit qui ait eu la visite des syndicalistes résistants à la fois socialistes et chrétiens »21.
16Un Comité de résistance des syndicalistes chrétiens prépare la grande assemblée plénière des délégués des fédérations et UD des deux zones le 27 juin 1943. À l’issue de cette rencontre une résolution interdit aux syndicalistes chrétiens de participer aux conseils des syndicats uniques et un Comité national de liaison est mis en place avec un bureau central et une commission administrative. Le bureau comprend une quinzaine de membres dont un du Pas-de-Calais, Jules Catoire et cinq du Nord : Georges Torcq, François Decornet, Charlemagne Broutin, Albert Myngers, Robert Vansieleghem. Jean Brodier est désigné comme secrétaire. La responsabilité du comité de liaison est confiée à Robert Vansieleghem de l’UD du Nord22.

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Réalités individuelles
17Quelques parcours de laïcs d’abord puis de clercs permettent de mesurer la variété des engagements de ces chrétiens dans la clandestinité.
18Des catholiques acceptent de prendre des responsabilités nationales qui les obligent à la plus grande discrétion. Gaston Tessier, l’ancien secrétaire général de la Fédération des Employés en 1914 et secrétaire général de la CFTC présidé par Jules Zirnheld à partir de 1919 fait partie du CNR en 1943-1944 au titre de responsable syndical. Il devient président de la commission de l’Alsace-Lorraine dans la Consultative d’Alger23. Il intervient sur toutes les grandes questions à la Libération puis retourne à ses activités syndicales tout en gardant des contacts avec les députés républicains populaires. François de Menthon appartient à une famille aristocratique et son père, Henri de Menthon, ancien combattant, est élu député de Gray en Haute-Saône en 1919. Il fonde dès 1940 à Annecy une revue clandestine Liberté conçue par des universitaires catholiques qui fusionne avec le mouvement Vérité d’Henri Frenay et donne naissance à Combat. À la demande de Jean Moulin, François de Menthon est alors chargé de structurer le Comité Général d’Études qui doit préparer les structures nouvelles à mettre en place à la Libération24. Il rejoint le général de Gaulle à Alger en août 1943. Il a en charge le Commissariat à la justice et devient à la Libération Garde des sceaux chargé de la délicate épuration légale qui fait suite aux règlements de compte de la fin de l’Occupation25.

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19Des résistants d’envergure nationale exercent dans la région. Jean Lecanuet, né en 1920, normand agrégé de philosophie, enseigne à Douai, Lille avant le conflit. Il entre dans le réseau franco-anglais du capitaine Michel. Arrêté par les Allemands au cours d’une opération de sabotage, il réussit à s’évader et vit dans la clandestinité26. Un autre démocrate-chrétien s’investit également dans la région : Maurice Schumann né en 1911. Après des études de lettres à la Sorbonne, il entre à l’agence Havas. Journaliste collaborant à Sept, puis Temps Présent et à l’Aube, il milite dans la Jeune République de Marc Sangnier, et connaît le général de Gaulle par l’entremise de ses ouvrages qu’il a lus. En poste à Londres lors de l’armistice de 1940, il rallie le camp de la Résistance, entre à la BBC où il devient l’animateur de l’émission « Les Français parlent aux Français ». Il lance avec François-Louis Closon une revue Gladius spiritus, « le glaive de l’esprit » qui bénéfice de l’aide d’une catholique anglaise, Mlle Benenson. Par la suite cette publication prend le nom de Volontaire pour la cité chrétienne27. Robert Prigent natif de Saint-Pol-sur-Mer, près de Dunkerque, devient dirigeant jociste national. Il participe au cercle national d’études de l’OCM à partir de 1943. Par l’intermédiaire d’Émilien Amaury, il entre en contact avec Maxime Blocq-Masquart, animateur de ce mouvement de résistance. Il siège à l’Assemblée consultative en octobre 1943 puis devient ministre de la Population dans le GPRF du général de Gaulle en janvier 194528.

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20Des résistants régionaux connaissent également la dure loi de la résistance dans l’ombre. Natalis Dumez, né en 1890, s’engage dans le Sillon du Nord animé par Victor Diligent ; il devient secrétaire de l’abbé Lemire et journaliste au Cri des Flandres : il obtient une capacité en droit aux Facultés catholiques de Lille. Décoré de la croix de guerre durant la Première Guerre mondiale, il adhère à la Jeune République de Marc Sangnier en 1919 puis à la Fédération des Républicains démocrates du Nord : il est, de 1919 à 1928, maire de Bailleul. Dès 1940, il installe une chaîne d’évasion à Fives-Lille en lien avec des réseaux comme Pat O Leary et Gloria SMH qui devient l’embryon du Mouvement Voix du Nord. Il crée, avec le socialiste Jules Noutour, le journal clandestin La Voix du Nord qui paraît du 2 avril 41 au mois d’août 1944. Menacé d’arrestation dès octobre 1941, Dumez trouve refuge pendant onze mois chez Arthur et Marie Duriez-Lefebvre. Capturé à leur domicile à Lezennes, le 7 septembre 1942, il est condamné à quatre ans de forteresse : il est interné en Westphalie, puis à Bochum. Il rentre de déportation le 4 juin 194529.
21Jules Catoire, né en 1899 représente le « prototype » du syndicaliste chrétien dès 1922/1923 en fondant le Syndicat libre des mineurs. Il devient le « type » du résistant chrétien reconnu par l’ensemble des combattants de la Liberté puisqu’il est choisi comme secrétaire du Comité Départemental de Libération avec Guy Mollet comme successeur. Il se souvient de sa dernière rencontre avec lui en 1944, « boulevard de Strasbourg, près du Café Paul ». Un très court dialogue s’instaure et le résistant socialiste lui confie : « Jules, je dois foutre le camp, j’ai les boches à mes trousses ». Ses projets se résument à une seule préoccupation : retourner dans le Calvados, trouver refuge chez sa mère. Jules Catoire est nommé, au titre de la CFTC, le 8 novembre 1944 dans l’Assemblée provisoire. Soutenu par Mgr Hoguet, Jules Catoire en plein accord avec Louis Delaby exprime ses fortes réserves puis son opposition au Syndicat unique proposé par Vichy dès le 7 décembre 1941 dans une lettre aux responsables, Lehideux, Pucheu et à l’inspecteur du Travail et, le 20 août 1942, devant le préfet. Son action résistante déborde très tôt le cadre syndical. Il devient un polyvalent de la Résistance : Témoignage chrétien, OCM, réseau Navarre, Voix du Nord, CDL30.

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22Plus les réseaux sont cloisonnés, moins les risques de démantèlement et les risque d’aveux sous la torture sont grands. Pierre Hachin militant de La Voix du Nord évoque la pratique « du triangle »31 : « un résistant dépendait d’un responsable qui était le sommet et ne devait être connu que de deux autres ». Ceci devait limiter les risques en cas d’arrestation et permettre de gagner du temps et de se mettre à l’abri. Cette règle était difficile à respecter.

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23Jules Catoire ne parle jamais de ses activités à son épouse Jeanne sinon en termes très évasifs : lorsque la Gestapo vient l’arrêter et l’interroger, elle ne dit rien puisqu’elle ne sait rien. Après avoir échappé à quelques situations dangereuses et avoir vécu en semi-clandestinité dès la fin de l’année 1943 du fait de ses responsabilités au CDL, Jules Catoire est recherché ainsi que son fils Bernard en juin 1944 par la police allemande : « Nous étions sur la liste de la Gestapo confie le fils32. « Dans une imprimerie, on avait relevé le nom des destinataires et nous étions dans le nombre » précise le père. Jules Catoire reconnaît que la guerre des polices allemandes lui a sauvé la vie : « lorsqu’une police a des renseignements, elle ne tient pas à les communiquer, elle veut en tirer profit elle-même ». La Gestapo de Lille vient rue Saint-Michel à l’ancienne adresse du syndicat et trouve porte close : « ils sont allés à Saint-Nicolas pour interroger mon épouse ». Celle-ci n’ayant pas fourni les renseignements attendus, est emmenée pendant 48 h puis relâchée33.
24La vie clandestine que le père et le fils mènent de juin à août, et même depuis plus longtemps pour le père en semi-clandestinité, est faite de déplacements incessants, de longues veilles, de nuits courtes et d’une inquiétude permanente : « j’ai circulé dans le bassin minier, avec la peur de me faire arrêter, on ne pense à rien, on arrive à dormir par la fatigue, par la tension ». Les principales planques sont certains presbytères du bassin minier, la chambre de l’aumônier missionnaire du travail au siège de la CFTC, rue Marmottan à Béthune, la centrale du syndicat libre des Mineurs de Lens, la maison d’Albert Revillion militant démocrate-chrétien de Lens, les locaux de la JOC, rue Lydéric à Lille, la maison de Jean Catrice, grand résistant du département du Nord, ancien président de l’ACJF à Roubaix.
Centrae CFTC des mineurs à Lens

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25Il convient également de prendre en compte le rôle des militantes dans la clandestinité. Celles-ci s’activent dans l’aide aux combattants, dans les réseaux d’évasion, dans la prise en charge du soutien des prisonniers de guerre. Marie Duriez née Lefebvre est impliquée avec son mari, dès juin 1940, à Lezennes, dans une filière clandestine d’évacuation de prisonniers français et de soldats alliés vers la zone libre. Membre du réseau Pat O’Leary, elle héberge des militants Voix du Nord dont Natalis Dumez. Recherché par la Gestapo, le couple réussit à poursuivre leur engagement à Marseille. Andrée Pick, née Herbeaux, est infirmière auxiliaire, secouriste de la Croix-Rouge à Dunkerque. Elle entre en 1941 dans le réseau « Alliance » dont le groupe dunkerquois est dirigé par Louis Herbeaux, son père, ancien combattant de la Grande Guerre, capitaine de réserve. La jeune fille collecte les renseignements sur la « zone rouge », dessine les plans, assure leur acheminement vers Paris. Son départ pour l’Angleterre est envisagé pour une mission mais elle est arrêtée au retour de la capitale en compagnie de son père en 1942. Après un séjour à la prison de Loos, elle fait partie, le 19 mars 1943, des sept résistants condamnés par le tribunal militaire de Lille. Sa peine est commue en déportation34. Thérèse Martin, née Lavigne, aide efficacement son mari, Joseph Martin d’Auray, dans la résistance comme agent de liaison chargée du transport d’armes ou de munitions dans l’Arrageois et dans le bassin minier. Le 26 juillet 1944, elle participe à l’attaque et à la destruction de l’écluse de Don-Sainghin. Elle fait partie du comité régional d’initiative du Rassemblement des Résistants d’Inspiration Chrétienne créé en juin 1944. Lors des combats de la libération, elle prend en charge à partir du 1er septembre le service cuisine des FFI chargé de servir près de 700 rations par jour35.
26Un jésuite se retrouve au centre d’un réseau clandestin : le père Chaillet36. Né dans une famille très religieuse de paysans du Doubs le 13 mai 1900, il suit des études au petit séminaire puis au grand séminaire de Besançon. À l’âge de 22 ans, il choisit d’entrer dans la Compagnie de Jésus. Ordonné prêtre en 1931, il fait sa profession ignatienne six ans plus tard. Nommé au collège de Carinthie en Autriche, il y prend conscience de la montée du nazisme. En 1939, dans son ouvrage, l’Autriche souffrante, il dénonce les persécutions anticatholiques et antisémites. Dès le début du conflit, il entre au 5e bureau de renseignements qui l’envoie en Hongrie où il se trouve au moment de la signature de l’armistice le 22 juin 1940. À partir de décembre 1940, il enseigne à la faculté de théologie de Lyon et entre en contact avec des chrétiens résistants : Lyon est l’un des foyers les plus importants de la résistance chrétienne. Recherché par la Gestapo, il se procure de faux papiers et prend le nom de Prosper Charlier, qui restera son pseudonyme de résistant. À la suite d’une rencontre avec un autre catholique résistant, Henri Frenay, au printemps 1941, il choisit la plume comme arme de combat.
27Sous le pseudonyme de Testis, il écrit d’abord des chroniques religieuses pour les Petites Ailes, journal fondé par Jacques Yves Mulliez dans le Nord–Pas-de-Calais en octobre 1940 avec une diffusion par Frenay en zone sud à partir d’avril 1941, puis dans Vérités.
28Il décide alors de créer les Cahiers du Témoignage chrétien. Le premier numéro a pour titre : « France, prends garde de perdre ton âme » : il date de novembre 1941 et compte également des articles du R.P. Fessard. Treize autres numéros se succèdent jusqu’en juillet 1944. Le tirage est de 50 000 exemplaires y compris dans la zone occupée. En mai 1943, il édite un supplément Courrier du Témoignage chrétien qui sort à 100 000 puis 200 000 exemplaires. René Théry gère la diffusion pour le département du Nord et Jules Catoire pour le Pas-de-Calais ; le réseau des Facultés catholiques est utilisé par le premier, la CFTC par le second. À partir des valeurs évangéliques, le journal clandestin dénonce l’antisémitisme nazi, incompatible avec le catholicisme. À Lyon, le père Chaillet coordonne des activités d’aide aux Juifs et aux victimes du nazisme dans un organisme interconfessionnel, l’Amitié chrétienne qui vient en aide aux populations étrangères en fournissant logements, faux papiers, tickets de rationnement et secours financier. Arrêté en janvier 1943 par la Gestapo, il se fait passer pour un simple curé et il est placé en résidence surveillée puis poursuivi par la Gestapo, il réussit toujours à leur échapper. Déclaré « juste parmi les nations » en 1981, il est aussi président du Comité des œuvres sociales de la Résistance (COSOR) à la Libération37.
Couverture de TC

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29Des curés se font remarquer à l’échelle nationale dans leur résistance clandestine : ils prennent place dans l’hémicycle du Palais-Bourbon à la Libération38. L’abbé Albert Gau, né en 1910, président départemental des mouvements catholiques de jeunesse avant de devenir prêtre, s’engage dans la Résistance et devient membre du Comité de Libération de l’Aude. Plus connu encore, l’abbé Pierre, Henri Félicien Marie Grouès à l’état-civil, né en 1912, devient vicaire à la cathédrale de Grenoble en 1942 ; il lance un atelier de faux papiers pour des juifs auxquels il fait passer la frontière. Il organise le maquis en Chartreuse et dans le Vercors. Dans la clandestinité de 1942 à 1944, il choisit comme nom de résistant l’abbé Pierre. Arrêté par les Allemands dans les Pyrénées, il s’évade et réussit à rejoindre le général de Gaulle à Alger. Il devient aumônier de l’École navale de Casablanca puis directeur de la Maison du marin à Paris39.
Abbé Bonpain

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30Dans la région, des curés prennent le parti de la résistance clandestine. Un certain nombre d’ecclésiastiques sont acquis aux thèses gaullistes. Ils viennent contrebalancer des pétainistes par anglophobie, par maréchalisme, ou par idéologie contre-révolutionnaire. L’abbé Émile Descarpentries, licencié en philosophie, aumônier du travail dans le Valenciennois, fait partie des gaullistes de la première heure : il cache et fait évader des soldats alliés perdus. Avec comme nom de code « Denise », il s’engage dans le réseau Kleber qui fournit des renseignements à Londres, et recrute dans la JOC des résistants dans son groupe qui est affilié à l’OCM ; il entre en contact avec des résistants de Libé-Nord, du Front National40. L’abbé René Bonpain, né en 1908, participe au réseau Zéro-France. Celui-ci est fondé à Roubaix en juin 1942 à l’initiative des services du gouvernement belge de Londres qui veulent assurer pour le Nord-Pas-de-Calais le passage de citoyens belges, d’aviateurs alliés et des rapports à la résistance belge. La même année, il est contacté par Louis Herbeaux, responsable du réseau Alliance dans le secteur de Dunkerque en lien avec l’intelligence service. Il participe à la transmission des renseignements avec Andrée Herbeaux, soeur Zoé. Le 19 novembre 1942, les Allemands fouillent le presbytère, arrêtent Bonpain, Herbeaux, et d’autres41.
31L’abbé Aimé Fiquet, né en 1883, est au moment du déclenchement du conflit curé de Saint-Josse-sur-Mer. Ce sympathisant du Sillon, s’engage dans l’OCM en 1943. Il est en contact avec Londres en détenant dans son presbytère un poste émetteur de radio. Il héberge des résistants, stocke un dépôt d’armes et participe au recrutement des résistants. Il est présent aux combats de la Libération. Ces activités clandestines ne l’empêchent pas de s’en prendre de manière plus ou moins voilée à la puissance occupante dans l’exercice de son ministère et plus particulièrement lorsqu’il s’exprime dans la « chaire de vérité », provoquant l’inquiétude de ses paroissiens impressionnés par un tel aplomb42. Un autre prêtre incarne une manière plus discrète, plus intellectuelle de s’impliquer dans la résistance : l’abbé Paul Masure, professeur de philosophie au collège Notre-Dame des Victoires à Roubaix, vient à Paris préparer une thèse de doctorat sur « l’harmonie dans Leibniz » qui nécessite des voyages dans l’Allemagne hitlérienne notamment en 1938 et 1939. Aumônier dans une école religieuse à Berlin, il prend conscience de la nature de ce régime. De retour en France, il fait connaissance du Monastère des oiseaux à Verneuil, pensionnat très coté de 200 jeunes filles sous la direction des chanoinesses de Saint-Augustin dont il apprécie la simplicité, le caractère familial, les traditions : il y enseigne la philosophie durant l’année 1937. De retour à Béthune, mobilisé puis démobilisé, il accepte de rendre à nouveau service à la communauté du pensionnat pour suppléer l’aumônier défunt 43. Dans la logique de l’appel du 18 juin, « avec la froide décision d’une âme entièrement donnée » selon la Mère supérieure, il lance son journal secret intitulé La France continue, et offre l’asile aux réfractaires, aux hommes traqués, aux aviateurs parachutés : « C’est comme en Allemagne, après les Juifs, viendra le tour des catholiques. Combien d’entre nous auront-ils le courage de rendre leur témoignage ? ». Le 10 mars 1942, le monastère est cerné, l’aumônier se déclare seul responsable et il est emmené rue des Saussaies à la prison de Fresnes et mis au secret. Après 8 mois, il part à dans un convoi pour Compiègne puis est envoyé à Mathausen dans le bloc de quarantaine réservé aux intellectuels et ecclésiastiques.
Abbé Fiquet

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Dissidence et conscience : un débat permanent dans le quotidien de la vie clandestine
Face à la présence de « ceux qui ne croyaient pas au ciel »
32Les syndicalistes chrétiens dans le Nord-Pas-de-Calais se sont déjà, avant le conflit, posé la question puisqu’ils ont l’habitude d’être minoritaires, notamment devant le syndicat CGT hégémonique en 1936 dans les mines. La caricature ci-dessous rappelle les pressions et intimidations auxquelles ont été soumis certains militants de la CFTC.
« Liberté… Liberté chérie ». « Jouhaux. – À prendre ou à laisser mon gaillard… Si tu veux travailler, quitte ton Syndicat chrétien et vient à la C.G.T. »

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33Dès 1940, le manifeste des Douze, le 15 novembre, unit dirigeants CFTC et CGT contre le régime de Vichy puis l’unité syndicale se constitue autour de la défense de la liberté syndicale. Mais la question se pose de l’après-guerre ? « Influer sur l’avenir de la Nation » : tel est le souhait formulé par Jules Catoire, secrétaire du CDL du Pas-de-Calais avant même la libération. « Nous devions être présents non seulement pour l’élaboration des programmes, des projets, mais présents dans la réalisation. Que serait notre monde de demain, matérialiste ou spiritualiste ? Allions-nous recommencer l’erreur du passé, être en dehors des institutions nouvelles ? Allions-nous recommencer l’erreur du passé, être en dehors des institutions nouvelles ? Enfin il fallait au sein même de la résistance agir en tant que chrétiens ne serait-ce que pour contrebalancer l’équivoque des chrétiens mêlés à Vichy. C’était la pensée de nos amis de toujours Gay, Teitgen et Bidault ». Ce débat entraîne la création en juillet 1944 du RIC dans le Nord-Pas-de-Calais44.
Tract dy RIC

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Face au risque causé aux autres par l’engagement dans la Résistance
34Le presbytère remplit une fonction d’asile, de refuge. Est-ce par souci de mettre en pratique la mission traditionnelle d’asile de l’Église ? Au contraire se montrent-ils patriotes en distrayant de l’ennemi un adversaire redoutable ?45 Les deux attitudes en fait se rejoignent. Sœur Marie-Emmanuelle, supérieure de la clinique Saint-Raphaël de Lille, permet à un officier anglais, le lieutenant Jimmy Langlay, d’échapper grâce à l’abbé Welch qui le soigne dans son presbytère d’Ascq alors qu’il héberge un sous-officier allemand. L’abbé Carpentier à Abbeville met au point une filière pour franchir la Somme : il est arrêté le 8 décembre 1941 alors qu’il s’apprête à faire franchir la Somme à un nouveau groupe.
35L’abbé Georges Haudiquet, curé de Beussent, arrêté en janvier pour avoir caché un aviateur de la RAF à la demande d’un cultivateur, Irénée Chevalier. La Gestapo trouve chez Mme Duval dans un carnet de l’aviateur le nom de l’abbé Haudiquet. Il est condamné à mort puis fusillé à la citadelle d’Arras le 14 mai 1942 : « magnifique patriote, arrêté pour faits de résistance le 21 janvier 1942, a été interné jusqu’au 14 mai 1942, date à laquelle il est mort glorieusement pour la France ». Irénée Chevalier écrit à sa famille juste avant de mourir : « Ma chère Jeanne et chers enfants, je viens de recevoir la visite de M. l’Aumônier avec qui j’ai fait ma confession et reçu la sainte communion. Maintenant, je vais marcher courageusement à la mort, en vous disant encore une fois « au revoir au ciel », et vous demander d’avoir bien du courage et de prier pour moi. Je vous embrasse une dernière fois bien affectueusement »46.

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Face à l’accusation de trahison au sein de l’Église
36Ces catholiques entrés dans la clandestinité ont l’habitude d’être minoritaires devant certains patrons catholiques tels ceux formant le consortium de l’industrie du textile de Roubaix-Tourcoing dirigé par Désiré Ley et Eugène Mathon. Hostiles aux syndicats séparés, ils font appel au Saint-Siège mais sont déboutés. Mgr Liénart publie le 9 août 1929 la lettre de la Sacrée Congrégation du concile qui donne raison aux militants syndicalistes chrétiens. En juin 1936, Mgr Saliège marque son soutien à la CFTC et souligne que « de l’avis unanime, l’état social ne peut durer. Fondé sur la suprématie de l’argent, vidé de tout esprit chrétien, entaché d’injustice et d’égoïsme, il est un désordre. Le christianisme n’est pas solidaire du capitalisme »47.
37Ils se trouvent également confrontés à des évêques maréchalistes comme Mgr Chollet, archevêque de Cambrai de 1913 à 1952. Dès août 1940, celui-ci estime que « nous n’avons pas le droit de discuter la personne du chef de l’État » alors que le cardinal Liénart, prudent, parle de « loyalisme sans inféodation ». Le cas le plus marquant est celui de Mgr Dutoit, évêque d’Arras, Boulogne et Saint-Omer. Celui-ci se prononce en faveur de Pétain dans une lettre pastorale datée du 22 décembre 1940 et publiée dans La Semaine religieuse du diocèse d’Arras le 1er janvier 1941 où il justifie le bien-fondé de la « collaboration ». À l’approche de la Libération, sur les conseils et à l’initiative de résistants chrétiens, il est « exfiltré » dans une communauté religieuse hors d’Arras au château de Gommecourt, à proximité de Bucquoy puis à Lille. Il est démis de ses fonctions au nom de l’odium plebis 48.

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38Deux figures de prêtres, au contraire, se montrent favorables à la résistance à l’occupant. Le père Piat, franciscain aumônier de JOC à Roubaix et de la CFTC s’oppose, en accord avec le cardinal Liénart, à la tentative de mise en place d’une jeunesse unique, d’un syndicat unique. Mgr Hoguet, considéré comme le premier syndicaliste du Pas-de-Calais, pionnier de l’action catholique en milieu ouvrier a su motiver des laïcs en vue d’une résistance réelle. Il s’engage clairement durant l’été 1942 dans une correspondance avec le Père Villain, directeur de l’Action populaire en faveur de l’abstention à la Charte du Travail. L’engagement de Mgr Hoguet tranche nettement avec les positions de son supérieur hiérarchique Mgr Dutoit mais renforce singulièrement l’ardeur de catholiques résistants comme Jules Catoire49.
Conclusion
39La dissidence en milieu chrétien est reconnue pour les protestants, mais elle l’est de manière moins affichée pour les catholiques où les gestes de soumission au maréchal Pétain ont été depuis des décennies mis en exergue notamment ceux de Mgr Dutoit dans le diocèse d’Arras. Or la dissidence et l’entrée en clandestinité sont des réalités importantes et indéniables chez les catholiques et plus précisément dans la zone dite interdite. Cette disposition à refuser l’inacceptable peut s’expliquer par des attitudes, des prises de position antérieures qui relèvent de l’histoire à la fois des mouvements ecclésiaux comme l’ACF, la JOC, la JAC, du syndicalisme chrétien, du PDP et du mouvement sillonniste poursuivi par la Jeune République.
40En effet tous ces organismes ont été minoritaires au sein de l’Église et dans la société à un moment ou un autre de leur développement. Les dissidents catholiques durant la Seconde Guerre mondiale ne sont pas le résultat d’une génération spontanée en France mais aussi en Allemagne, pays majoritairement protestant : ils sont l’aboutissement d’une longue et patiente démarche enracinée dans le message évangélique, celui du Christ qui combat le mal, dans la tradition chrétienne où les martyrs de leur foi ont été très nombreux.

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41Ils ont osé affronter les problèmes liés à cette attitude dissidente notamment au sein de leur institution face à la hiérarchie et face à la violence programmée de certains autre groupes résistants.
42Leur référence au Christ leur frère et leur modèle du juste persécuté et condamné, la fermeté de leur fidélité à la tradition de résistance à l’oppression, leur implication dans les actes de résistance et dans les combats à la Libération ont pesé dans la reconnaissance nationale autour de l’emblématique général de Gaulle, catholique pratiquant.
43Ils ont permis d’amortir le choc de l’épuration dans certains diocèses. Le choix délibéré en faveur de la lutte leur donne droit, au même titre que d’autres, à tenter ce que certains vont appeler « la Révolution par la Loi »50.
Notes de bas de page
1 Réponse faite par le général de Gaulle à un journaliste : « Pourquoi j’ai choisi la Croix de Lorraine ? Parce qu’il fallait un emblème en opposition à la Croix Gammée et parce que j’ai voulu penser à mon père qui était Lorrain. » dans un article intitulé « Sous le signe de la Croix de Lorraine », publié par France d’abord, journal brazzavillois dans le n° 18 du mercredi 5 novembre 1941, p. 13.
2 Voir George Weigel, Jean-Paul II, témoin de l’espérance, JC Lattes, 1999, réédité en 2005.
3 Matthieu 517.
4 Luc 2025.
5 Jean 1836.
6 René Girard, La violence et le sacré, Grasset 1972, 456 p.
7 Bruno Béthouart, Le MRP et la question sociale (1944-1967), Éditions universitaires européennes, 2017, p. 44.
8 Michel Fourcade, « Notre responsabilité de chrétiens dans le conflit de l’Église et du monde » in Cahiers Jacques Maritain, n° 32, juin 1996, p. 27.
9 Sylvain Tranoy, Étienne Borne, théoricien et militant démocrate-chrétien, DEA sous la direction d’Y.-M. Hilaire, Lille 3, novembre 1995, p. 19.
10 Michel Fourcade, « Notre responsabilité de chrétiens dans le conflit de l’Église et du monde » in Cahiers Jacques Maritain, n° 32, juin 1996, p. 15-19.
11 Jean-Dominique Durand, L’Europe de la Démocratie chrétienne, Bruxelles, Ed Complexe, 1995. p. 220.
12 Ibidem, p. 303.
13 Hans Umbreit, « Les services d’occupation allemands et les églises chrétiennes en France », Revue du Nord, n° 237, avril-juin 1978, p. 300. Cet article du professeur Hans Umbreit, de l’Institut militaire de Fribourg en Brisgau, s’appuie sur des archives militaires de Fribourg et des archives politiques du ministère des Affaires étrangères de Bonn.
14 Ibidem, p. 306.
15 Journal du Père Merklen, communiqué par Yves-Marie Hilaire.
16 Le MRP vous parle, nouvelle série n° 81, deuxième trimestre 1999, bulletin de liaison de l’amicale du MRP. Correspondance et documents fournis par Jacques Parini.
17 Interview de Robert Prigent le 27.12.1991.
18 Interview de Jules Catoire, le 19.05.1985.
19 Carrefour, 30 octobre 1963, témoignage de Jean Letourneau.
20 Michel Launay, « Les syndicats chrétiens du Nord de la France, 1940-1944 », dans Revue du Nord, n 238, juillet-septembre 1978, p. 475-495.
21 Jean-Louis Clément, Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, 1929-1956. Paris, Beauchesne, 1994, p. 179.
22 Bruno Béthouart, Un siècle de combat syndical. L’histoire de la CFTC-CFDT du Nord–Pas-de-Calais. 1893-1998, Lille, ARHOS, 2007, p. 41.
23 Journal Officiel des Débats, Assemblée Consultative provisoire, 1944-1945.
24 Robert Bichet, La Démocratie chrétienne en France : le M.R.P. Besançon, Jacques et Demontrond, 1980, p. 33.
25 Laurent Ducerf, François de Menthon, Un catholique au service de la République 1900-1984, Paris, Edition du Cerf, 2006.
26 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Lecanuet
27 Yves-Marie Hilaire, « Des chrétiens dans la Résistance » dans Notre Histoire, septembre 1994, n° 114, p. 30.
28 Bruno Béthouart, Des syndicalistes chrétiens en politique, Lille, PUS, 1999, p. 60-65.
29 André Caudron, « Démocrates-chrétiens de la région du Nord dans la Résistance », Revue du Nord, n° 238, juillet-septembre 1978, p. 589-594.
30 Bruno Béthouart, Jules Catoire(1899-1988), Arras, Artois Presse Université, coll. Histoire, 1996, p.102-103. Voir aussi Louis Delaby, La Trouée, Liévin, Imprimerie artésienne, 1977..
31 André Diligent, Un cheminot sans importance, Paris, Éditions France-Empires, 1975, p. 28-30.
32 Interview de Bernard Catoire le 22.12.1992.
33 Bruno Béthouart, Jules Catoire (1899-1988) op. cit., p.103.
34 André Caudron, op. cit., p. 214.
35 Archives de Jules Catoire, Saint-Nicolas-les-Arras.
36 Renée Bédarida, Les armes de l’esprit, T.C., 1941-1944, Paris, Éditions Ouvrières, 1977, ainsi que dans Églises et Chrétiens, Rhône-Alpes, Presses universitaires de Lyon, 1978, « TC dans la région Rhône-Alpes »., p. 245-247.
37 http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Chaillet
38 Fiches de l’Assemblée Nationale, Archives A.N. et Tables nominatives des Archives de l’Assemblée Nationale.
39 http://fr.wikipedia.org/wiki/Abb%C3%A9_Pierre
40 Alain Cherrier, « un exemple de résistance chrétienne, l’abbé Emile Descarpentries et le Denaisis, d’après le témoignage de M. Albert Brice, pharmacien, membre de « Voix du Nord », Revue du Nord, n° 238, juillet-septembre 1978, p. 695-697.
41 André Caudron, Lille-Flandres, Lille-Flandres, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Paris, Beauchesne, 1990, p. 79-80 ; L. DETREZ, op. cit., p. 246-266 ; Robert Vandenbussche, « Une forme de résistance à Dunkerque : le groupe Herbeaux-Bonpain », Revue du Nord, n° 238, juillet-septembre 1978, p. 639-642.
42 Xavier Boniface et Gérard Devulder, « Aimé Fiquet », Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, « Arras Artois-Côte d’Opale », p. 241.
43 Yves Saint-Vallier, Éducateur des âmes et témoin du Christ, Paris, Beauchesne et ses fils, 1948, p. 114-120.
44 Bruno Béthouart, Le MRP dans le Nord-Pas-de-Calais (1944-1967), Dunkerque, Éditions des beffrois, 1984, p. 17-19.
45 Robert Vandenbussche, « Opinions et attitudes de chrétiens pendant la Seconde Guerre mondiale », Revue du Nord, n° 238, juillet-septembre 1978, p. 541.
46 Pierre Baudelicque, Histoire d’Étaples, Saint-Jossse, Imprimerie du Moulin, 1996, p. 300.
47 Bruno Béthouart, « Le syndicalisme chrétien en France de 1880 à 1970 », Hélène Fréchet (dir.), Industrialisation et sociétés en Europe occidentale de 1880 à 1970, Paris, Éditions du Temps, 1997, p. 126-143.
48 Bruno Béthouart, « La destitution de Mgr Dutoit, évêque d’Arras », Robert Vandenbussche (ed.) L’épuration en Belgique et dans la Zone interdite (1944-1949), Institut de Recherches Historiques du Septentrion, Université de Lille, 55, novembre 2016 p. 179-196.
49 Bruno Béthouart, Joseph Sauty. La mine et la foi, Coll. Témoignages, Les Échos du Pas-de-Calais, 2009, p. 60.
50 Titre du manifeste présentant le programme du MRP lors du congrès fondateur des 25-26 novembre 1944 à Paris.
Auteur
-
Bruno Bethouart
Université du Littoral
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