Vivre sous l’Occupation : illégalités, collaboration et résistance
Texte intégral
1Cette nouvelle journée d’études réunie à l’Espace culturel de la Ville de Bondues a bénéficié du précieux appui de son comité scientifique, animé par Robert Vandenbussche et Christine Aubry (Institut de recherches historiques du Septentrion), par Pierre Zimmemmann (Ville de Bondues), par Hélène Priego et Claire Crétel (Musée de la Résistance de Bondues) et par Francis Nazé (Association souvenir de la Résistance et des fusillés du Fort de Bondues). Elle réunit onze interventions de très bonnes tenues autour d’une problématique passionnante : illégalités, collaboration et résistance sous l’Occupation dans le nord de la France.
2Depuis l’ouvrage bien connu d’Étienne Dejonghe et Yves Le Maner sur l’occupation allemande dans le Nord–Pas-de-Calais en 1999, la recherche historique a fait de nombreuses avancées sur ces questions dont il fallait rendre compte. Le progrès de l’histoire du quotidien, sous l’influence de l’Altagsgeschiste, a nourri de nombreux travaux sur l’expérience de l’Occupation, qu’il s’agisse des questions de ravitaillement, de déplacement des populations, des soins ou des bombardements pour ne citer que quelques exemples. Cette perspective qui met au second plan une approche purement politique du conflit a mis en valeur un large éventail de réactions allant de la résignation à la résistance résolue en passant par toute une gamme d’accommodements et de comportements de débrouillardise. Les conditions très exceptionnelles de l’Occupation brouillent les limites entre légalité et illégalité tracées avant-guerre, et difficilement rétablies après la Libération. D’emblée, les historiens se heurtent à difficulté d’interpréter des sources souvent produites par les autorités d’après-guerre selon des critères politiques et normatifs rétrospectifs qui font écran à une compréhension fine des comportements pendant l’Occupation.
3La guerre favorisant une forme d’anomie juridique, la période de l’Occupation pose avec acuité le problème du respect de la légalité : les autorités locales s’effraient d’une forte augmentation des « délits du quotidien » recouvrant divers trafics, fraudes, escroqueries, cambriolages et vols de biens. Cette préoccupation semble traduire une transformation du paysage des délits, peut-être favorisée par l’effacement de la frontière entre la France et la Belgique. Cependant, on ne peut oublier qu’elle contient une dimension politique lorsqu’elle qualifie de comportement criminel des actions de résistance à l’occupant et à certaines autorités collaborationnistes. Pour l’historien, un enjeu de taille consiste donc à historiciser finement ces actes délictueux ou supposés tels, puisque l’Occupation n’est pas ce bloc chronologiquement monolithique qu’on suppose souvent.
4Au cours de cette journée, trois questions ont finalement traversé les communications et les riches débats qui suivirent. Tout d’abord, il s’agit de comprendre si l’Occupation avait favorisé des comportements qui sortent de la légalité en cours. Plusieurs intervenants ont naturellement rappelé combien le cadre légal avait été soumis à de fortes contraintes dans le cadre de la recomposition politique, administrative et juridique voulue par l’occupant. Michel Pierre Chélini et Laurent Thiéry ont par exemple insisté sur les spécificités qui caractérisèrent le Nord-Pas-de-Calais au cours de la période. Non seulement l’Occupation semble favoriser une forme de suspension des règles usuelles mais surtout elle implique de par son caractère exceptionnel un relâchement des individus vis-à-vis de l’interdit. Ainsi, l’augmentation des délits traduit cette d’interprétation lâche de la loi. Carine Lefin souligne par exemple combien la guerre favorise le règlement expéditif de situations conflictuelles bien antérieures au conflit, par simple dénonciation des voisins. Là où la résolution violente – voire délictueuse – des conflits sociaux latents était normalement interdite, elle semble désormais envisageable et envisagée. De ce constat, on peut tirer deux conclusions intéressantes : d’une part, les multiples conflits latents avant-guerre trouvent, sous l’Occupation, une occasion de s’exprimer, voire de se résoudre, comme s’ils entraient fortuitement en résonnance ou en coïncidence. Les innombrables lignes de fracture de la société ante bellum se réduisent finalement en une seule ligne de fracture entre collaboration et résistance. D’autre part, les auteurs soulignent à maintes reprises combien cette période ressentie comme exceptionnelle par les acteurs historiques favorise un apprentissage de l’illégalité aux formes variées. Ainsi, Jean-François Condette montre comment des élèves en viennent à imaginer un trafic d’ouvrages de bibliothèques, idée qui ne les aurait probablement pas effleurés dans des circonstances pacifiées.
5Ces apports invitent naturellement à dresser un parallèle avec la période d’occupation précédente que connut la région lors de la Première Guerre mondiale. Jan Julia Zurné donne ainsi une heureuse profondeur historique à des phénomènes que les populations du nord de la France et de Belgique ont déjà vécus : l’exode puis le retour des réfugiés, les difficultés de ravitaillement, les divisions face à l’attitude à adopter face à l’occupant, etc. L’expérience de la Première Guerre mondiale dicta pour une grande part l’attitude de la société occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, une spécificité locale qui fait contraste avec celle du reste de la population française. Sans doute cette perspective comparatiste pourrait-elle faire à l’avenir l’objet de recherches approfondies.
6La deuxième question majeure pose à nouveau frais la question de la « zone grise » comprise entre collaboration et résistance. De nombreuses communications insistent sur l’idée d’un continuum de comportements entre délits économiques et délits politiques. Ainsi, pour l’occupant, la lutte contre le marché noir est indissociable de la lutte contre la Résistance, les réseaux du premier alimentant bien souvent les seconds. De manière plus surprenante, les chercheurs attestent un continuum des politiques répressives. Par exemple, Béatrice Touchelay montre que la répression de l’enrichissement économique indu, à partir de 1944, dans les zones libérées, suit de près celle des commissions d’enquête et de taxation mises en place par le gouvernement de Vichy dès juillet 1943. Dans tous les cas, Fabrice Grenard et Laurent Thiéry démontrent combien la visée politique des politiques répressives est première.
7Il est intéressant de noter combien les autorités locales et les communautés traditionnelles, notamment professionnelles, sont sollicitées pour pallier aux manques d’un État central en pleine crise. L’acéphalie administrative produit une retombée en cascade des responsabilités que les pouvoirs intermédiaires sont obligés d’assumer. On note ici la force de résistance des corps sociaux à l’intromission allemande afin de défendre leur autonomie face à toute autorité supérieure : c’est le cas de l’Église où le cardinal Liénart défend l’autonomie de son pouvoir clérical, comme le montre Catherine Masson. C’est aussi le cas des magistrats belges magnifiquement étudiés par Jan Julia Zurné qui s’interroge, à juste titre, sur les motivations patriotiques de tels comportements de protection, même si l’argument fut avancé après la guerre. C’est enfin le cas du monde agricole étudié par Marie-Christine Allart, où la défense des intérêts professionnels prime sur les règlements de compte individuels. Guillaume Pollack, à propos des communautés familiales, Jean-François Condette pour les communautés enseignantes, Bruno Béthouart concernant les syndicats de la CFTC tirent des conclusions similaires. Ainsi, l’opposition traditionnelle entre résistance et collaboration n’est pas première, même si à partir de 1943, la défaite annoncée de l’Allemagne conduit à une recomposition des positions vis-à-vis de l’occupant. Ces travaux invitent donc à revisiter l’attitude des communautés, en particulier des groupes professionnels, dont la position est dictée par des intérêts propres mais aussi par des cultures politiques différenciées, comme le montre Danièle Delmaire dans le cas des protestants ou des catholiques.
8Un troisième ensemble d’interrogations porte sur la sociologie des délits commis sous l’Occupation. Ces « délits du quotidien », comme les appelle justement Robert Vandenbussche, présentent le double visage de Janus : d’un côté, ils enfreignent la loi en vigueur sous l’Occupation ; de l’autre, ils sont un pas nécessaire vers la résistance, d’ailleurs fortement valorisés ou même récompensés après la guerre. Ainsi, une collaboration économique avec les Allemands est présentée après-guerre comme une tentative de maintenir l’emploi pour une population en détresse. Guillaume Pollack montre l’ambigüité de l’illégalisme dans les cas du refus du STO ; de même, Jean-François Condette montre que nombre d’illégalités commises par les étudiants et les enseignants se jouent de la loi en toute discrétion. In fine, c’est bien le niveau de consentement à la loi qui est ici en jeu, une acceptation qui varie selon les circonstances historiques.
9L’ambigüité vient aussi de l’indétermination de la qualification des délits. Si le marché noir est combattu, les petites illégalités du « marché gris » ne tombent pas sous le coup de la loi : Marie-Christine Allart fait par exemple référence à la pratique du coupage du lait avec de l’eau. Il semble que les femmes et les étrangers soient particulièrement poursuivis, comme l’illustrent les cas de la prostitution ou de l’avortement pour les premières. Laurent Thiéry et Jan Julia Zurné rappellent utilement que pendant la longue période d’Occupation, les catégories juridiques ne sont pas stables et peuvent évoluer. En Belgique, la surimposition des lois allemandes à l’appareil juridique belge entretient un flou dont les acteurs peuvent jouer.
10La question de l’illégalisme pose celui de la sociologie de ses auteurs. Les interventions semblent conclure à une sensibilité différenciée de certaines catégories de population au délit : ainsi, les agriculteurs étudiés par Marie-Christine Allart ou les gros industriels étudiés par Béatrice Touchelay font preuve d’une tolérance à l’illégalisme supérieur à celle de l’ensemble de la population. Encore faut-il resituer ces différences dans le temps long des résistances à l’État, et particulièrement à sa fiscalité. Comme cela fut dit plus haut, il y aurait un intérêt manifeste à étudier les faits de résistance à la lumière de ces données de long terme, sans négliger le fait que l’expérience de l’illégalisme quotidien peut provoquer des cas de conscience aigus chez les acteurs. Les fraudeurs ont donc une tolérance au délit fort inégale : certains délits passent pour être « normaux » aux yeux des agriculteurs, comme le comptage des bêtes à la baisse, pour protéger les troupeaux. Les chercheurs attirent également l’attention sur l’effet de loupe de certaines sources : après-guerre, la perception de l’illégalisme dont nous sommes aujourd’hui tributaires est variable selon les catégories de population.
11Les commerçants sont plus souvent dénoncés que les agriculteurs par exemple. Seules les fautes graves attestant d’une démarche volontaire sont finalement poursuivies.
12On peut s’interroger également sur les formes de répression de l’illégalité : des tolérances pour les trafics illégaux existent ; les contrôles sont difficilement effectués ; les réquisitions peuvent être suspendues dans la mesure où elles profitent en priorité à l’occupant. Ainsi, la justice d’après-guerre n’a pas pour vocation de poursuivre l’ensemble des fraudeurs mais cherche plus simplement à donner l’exemple. Cette justice inégale ne laisse cependant pas les accusés sans réaction : les agriculteurs font preuve de ruses pour échapper au coup de cette loi ; les spoliations dont parle Danièle Delmaire sont l’occasion de stratégies complexes de la part des acteurs. Guillaume Pollack montre enfin que les stratégies de dissimulations ne sont pas dépourvues d’improvisation. Il n’empêche que les acteurs ont une marge de manœuvre qui leur permet d’agir et de se justifier face à la justice.
13Au total, cette journée d’études a posé de nombreuses questions intéressantes qui permettent un renouvellement en profondeur des problématiques liées à l’Occupation. L’apport le plus important concerne la remise en question de la pertinence du couple collaboration/résistance comme seul élément explicatif des comportements des acteurs durant cette période : d’autres logiques sont à l’œuvre telles que le souci du maintien de la communauté, la recherche de la maximisation des profits, la résistance traditionnelle aux intromissions de l’État, la volonté de maintenir à tout prix le niveau d’activité économique et de protéger la main d’œuvre. Ces autres logiques sont bien antérieures à la guerre et s’inscrivent dans une chronologie longue qui se heurte à celle du temps court de l’Occupation. Finalement, les sources mobilisées pour ces études proviennent majoritairement de l’après-guerre, période animée par de nouvelles préoccupations que sont par exemple le rétablissement de la légalité. Ces sources ont naturellement tendance à lire, voire juger, les comportements en temps d’Occupation à la lumière de ces questions d’après-guerre, notamment la question de la collaboration. Cette documentation anachronique dans un sens, constitue un filtre qui rend difficile la compréhension des logiques de comportement des populations soumises à l’Occupation. Elles introduisent également une dimension morale qui n’était peut-être pas prééminente lorsque les délits furent commis. Pour autant, on ne peut ignorer que la perspective de la défaite de l’Allemagne a pu influer sur le niveau de consentement au délit à partir de 1943.
Auteur
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Stéphane Michonneau
IRHIS–UMR 8529, ULille
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