Survivre coûte que coûte. Quelques exemples de survie des juifs du Nord et du Pas-de-Calais
Texte intégral
1Si pour survivre les juifs doivent d’abord se cacher et entrer en clandestinité, ils peuvent aussi être amenés à s’engager dans la Résistance. Clandestins, résistants, ils doivent encore lutter contre la spoliation de leurs biens. Pour les juifs, « vivre sous l’occupation » signifie illégalité et aussi résistance car, même si l’engagement résistant ne se déroule pas dans un mouvement de combat armé, vouloir vivre et « survivre coûte que coûte » est déjà la manifestation d’une résistance au plan d’extermination des juifs, plan qui servait l’effort de guerre des nazis.
2Il est difficile d’aborder le sujet chronologiquement car les juifs du littoral, jusqu’à Béthune, sont arrêtés dès décembre 1940 si bien que la recherche de refuges illégaux commence dès ces funestes journées. Quant à la spoliation, elle est mise en œuvre dès le début de l’année 1941. Les événements sont donc concomitants. L’entrée en Résistance dépend, elle, de la prise de conscience des personnes qui s’y engagent. Je choisis donc de présenter quelques exemples de survie grâce aux cachettes ou aux refuges, suivront des exemples de quelques résistants avant d’exposer le ou les processus de maintien d’activités économiques clandestines malgré la politique de spoliation. Il serait fastidieux d’énumérer les épopées de toutes les personnes cachées et de tous les résistants, ou les mésaventures de chaque famille juive spoliée, aussi je me limite à des cas emblématiques, sinon particuliers. Il faudrait aussi ajouter quelques phrases sur le statut d’exception et l’illégalité des Tsiganes qui débutent parfois avant la guerre.
Survivre en se cachant
3D’après le site internet de Yad Vashem, consulté le 23 décembre 2017, on dénombre : pour le Pas-de-Calais, 18 Justes parmi les Nations qui ont offert 8 refuges à des juifs, enfants et/ou adultes ; pour le Nord, 73 Justes parmi les Nations et 35 refuges, certains Justes n’ont pas hébergé de clandestins mais les ont aidés pour obtenir un refuge ou de faux papiers1.
4Qui se cachent et qui cachent ?
Personnes cachées : des adultes, en famille ou célibataires
5- Des adultes, couples et familles, ont été hébergés et cachés dans des familles
Et ceci très tôt, dès la fin de l’année 1940. Par exemple, dès le 16 décembre 1940, à cause de la rafle qui sévit dans la région littorale, la famille Dawidowicz, les parents et une de leurs filles, se réfugie chez les Caine à Nœux-les-Mines en attendant un moment propice pour partir vers la Zone non occupée2. Dans ce même contexte de la rafle de décembre 1940, Émile Carpentier recueille un couple tchèque, juif, puis facilite leur passage en Zone non occupée. Dès mai 1940, le policier Léon Coghe accueille la famille Winischki (les parents et leurs trois enfants) arrivés clandestinement d’Allemagne, à Roubaix. Par la suite, la famille errera dans 13 cachettes avec de faux papiers fournis par le policier.
Juste avant ou après la grande rafle du 11 septembre 1942, quelques familles juives échappent à la déportation grâce à l’aide de voisins ou des connaissances. Le couple Biezunski et leur fils trouvent refuge chez Georgette et Victor Delcroix, industriel à Lille, peu de temps avant la rafle. Après la rafle, Émile Marquillie, militant syndical et résistant de Lomme, cache, avec sa femme Pauline, la famille Grosskoff et d’autres juifs. La famille Pichoff, propriétaire d’un café-hôtel à Mons-en-Barœul, cache jusqu’à la fin de la guerre leurs voisins Kozlowski3.
6- Des adultes ont aussi été cachés par des religieux
Le prêtre Oscar Rousseau accueille dans son presbytère, de 1942 et jusqu’à la Libération, deux jeunes gens juifs, Joseph Flescher et Kurt Bernstein qu’il fait passer pour des séminaristes. La famille Rosenberg de Croix (les parents et trois jeunes enfants) est dispersée chez les membres de la famille de l’abbé Flipo4. La famille Ehrlich trouve refuge, quant à elle, chez l’abbé Vancourt, professeur à l’université catholique de Lille, aidé par Raymonde Lombart, Jeanne et Alphonse Pattyn ainsi que Madame Leroye. Irène Kahn bénéficie aussi de ces secours. C’est presque un mini réseau catholique qui, autour de l’abbé Vancourt, se met en place pour aider des juifs et des résistants en fuite.
La communauté protestante n’est pas en reste : c’est une véritable filière qui agit à partir du presbytère du pasteur Nick, associé à son fils médecin en Cambrésis, au docteur Baron de Mons-en Barœul, au pasteur Pasche de Roubaix et aux infirmières de la clinique Ambroise Paré de Lille. Ce réseau accueille les rescapés de la rafle du 11 septembre 1942, grâce à la mobilisation des cheminots, en gare de Fives5. Le pasteur Pasche obtenait de précieux renseignements auprès du pasteur protestant Friedrich Günther, soldat allemand, qui travaillait à l’Oberfeldkommandantur 670, à Lille.
Personnes cachées : des enfants sans les parents
7Les enfants ont été plus nombreux à être protégés dans des cachettes et évoquer tous les cas m’obligerait à une longue litanie. Je me contente donc de citer quelques exemples caractéristiques.
8- Des familles hébergent des enfants
Elles les font souvent passer pour des parents, nièces ou neveux sinon cousins.
Dès décembre 1940, Simon et Fanny Dawidowicz (10 et 11 ans) sont confiés par leurs parents aux concierges de la mairie de Béthune, M. et Mme Delestrez chez lesquels ils séjournent quelques semaines jusqu’à ce que leur frère aîné vienne les chercher pour les emmener en Zone sud6.
La grande rafle du 11 septembre 1942 marque un tournant dans ces sauvetages qui sont nécessairement de plus en plus nombreux. Toutefois avant elle, dès juillet 1942, les enfants Norbert et Marie Cymbalista sont confiés par leurs parents, qui pressentent le danger, à des connaissances, le couple Tysiak de Loos-en-Gohelle. Les Cymbalista comme les Tysiak étaient originaires de Pologne, les premiers juifs, les seconds non juifs et en liaison avec la résistance polonaise.
Lors de la grande rafle du 11 septembre 1942, plusieurs enfants sont extraits de la gare de Fives où le train de la déportation les attend. Ils sont recueillis par des familles amies ou voisines. C’est le cas de Maurice Baran que l’employée de ses parents a sorti de la gare pour l’emmener à Loon-Plage, dans sa propre famille, où il restera jusqu’à la Libération7. C’est un cheminot de la gare de Fives qui amène Fanny Rapoport chez les Raynal, couple ami de ses parents, le jour même de la rafle. Toujours, conséquemment à la rafle du 11 septembre 1942, Alice Legras, de Béthune, accepte de s’occuper de la petite Ketty Kurzbard, 3 ans, qu’un autre cheminot lui présente. Et c’est encore un cheminot, Marcel Thumerel, qui exfiltre de la gare de Fives les quatre membres de la famille Ingewer et décide de cacher chez lui, avec l’aide de sa femme Adélaïde et momentanément, les deux fils Jacques et Léon (15 et 20 ans). Lui aussi appartenait à la Résistance.
Les mois suivants, les sauvetages continuent. Maryse Inowroclowski qui a assisté à l’arrestation de sa maman, en avril 1943 à Paris alors que son papa est prisonnier en stalag, est recueillie par sa tante qui finit par la confier au couple David demeurant à Fenain. Edmond Vandeportaele accueille chez lui Régine Bugajski et ses deux enfants qui ont pu échapper à la rafle du 11 septembre 1942.
9- Des institutions cachent des enfants
À la différence des adultes, les enfants sont plus facilement versés dans la clandestinité car ils peuvent se cacher sous une autre identité dans des établissements scolaires ou des institutions.
Grâce au courage de Simone Caudmont, censeur au lycée Fénelon pour jeunes filles à Lille, deux fillettes, Inge Winischki et Renée Grudki, y vivent cachées. Elles bénéficient du réseau protestant puisque c’est grâce au pasteur Pasche que Simone Caudmont peut les recueillir, dès novembre 1942. De même au collège de Gondecourt, Esther Danon et sa sœur ainsi qu’une autre fillette juive échappent à la déportation en 1943 en se dissimulant parmi les internes de l’établissement, grâce au courage de la directrice madame Couthier8.
Quant aux institutions pour enfants, elles jouent le même rôle que les écoles. Lorsque Léon Leser doit placer une vingtaine d’enfants, sauvés de la rafle du 11 septembre 1942, l’abbé Stahl lui ouvre les portes de son internat pour enfants abandonnés qui se situe au Buisson à Marcq-en-Barœul9. Puis rapidement, il les disperse dans d’autres établissements dont il est également responsable, à Bouvines pour les garçons et à Loos pour les filles. Le préventorium de Trélon, dirigé par Jeanne Rousselle et son assistante Anne-Marie Capitain, est le refuge d’adolescents juifs dont les trois enfants Lipszyc. Là encore, les réprouvés se fondent parmi les pensionnaires de l’institution, d’autant plus facilement que celle-ci accueille des enfants tuberculeux en voie de guérison, ce qui dissuade les Allemands d’y entreprendre des recherches10.
Enfin, les deux directrices la clinique Ambroise Paré à Lille, en bordure de La Madeleine, Thérèse Matter et Eva Durrleman, hébergent le petit Michel Baran, confié par sa maman à France Neubert, sur le quai de la gare de Fives, jusqu’à la Libération et même après le temps de retrouver son grand frère Maurice refugié à Loon-Plage11. Le nourrisson n’est pas dissimulé parmi les malades bien que les Allemands répugnent à s’aventurer dans ce secteur de la clinique, mais il vit avec les deux infirmières qui, par ailleurs, s’engagent auprès de résistants qu’elles soignent et cachent dans leur établissement.
Se cacher dans l’illégalité
10Il existe aussi une autre manière de se cacher : enfreindre la législation antijuive qui permet de repérer les juifs. Henri Redlus de Douai ne va pas chercher son étoile. Néanmoins le procédé n’est pas sans risque lui aussi puisque finalement le jeune Redlus est arrêté et déporté en représailles pour n’avoir pas porté l’étoile12.
11En conclusion à cette première partie, il faut remarquer que les personnes qui ont caché des juifs participent majoritairement à la Résistance ou pour le moins l’aident. Pour ces sauveteurs, il est évident que sauver des juifs c’est aussi résister. Avec ou sans armes, ils mènent un même et unique combat contre le nazisme et l’occupation.
Survivre en résistant
12L’entrée en Résistance comporte de très grands risques comme la fusillade ou la déportation mais, outre l’engagement idéologique pour certains, il s’agit bien de survie pour les résistants juifs.
13Sauf le comité de sauvetage et d’aide aux juifs mis en place au lendemain de la grande rafle du 11 septembre 1942 par Léon Leser et des amis non juifs, il n’y eut pas dans le Nord une Résistance entièrement juive comme ce fut le cas du maquis des Éclaireurs israélites de France dans le Massif central13.
L’entrée dans la Résistance régionale
14C’est principalement dans les rangs de la Résistance communiste régionale que l’on compte des juifs. Le mobile de l’engagement est d’abord politique, antérieur à la guerre, et non pas dû à un réflexe de survie. Il n’empêche qu’il s’agit bien, pour ces militants, de résister pour survivre à l’oppression anticommuniste qui finit par se confondre avec l’oppression antijuive.
15Ce fut le cas par exemple d’Esther Zilberberg, dite Estoucha, et de son compagnon Jean Waysand (Moszche Chaïm). Estoucha, née en 1910, juive originaire de Pologne14, vient en Belgique pour débuter des études de médecine. Dès 1935-1936, avec des compatriotes polonais communistes, elle participe à des manifestations antifascistes puis elle s’engage dans la guerre d’Espagne dès ses débuts ; elle y est affectée au service sanitaire. Après la défaite des Républicains espagnols, elle échappe à l’internement et regagne Bruxelles. Suite à l’invasion allemande, elle fuit vers le sud de la France avec son compagnon Jean Waysand, juif originaire de Pologne lui aussi et ingénieur électricien à Bruxelles, puis tous deux reviennent dans le Nord où Jean Waysand prend des responsabilités dans les FTP. Ils entrent dans la clandestinité dès juin 1942. Le 19 septembre 1942, Jean Waysand est arrêté puis fusillé comme otage le 15 décembre 1942 au fort du Vert Galant, à Wambrechies. Estoucha continue ses activités résistantes mais elle est, à son tour, arrêtée à Wavrin le 6 février 1943. Elle est emprisonnée à Saint-Gilles, près de Bruxelles, puis elle connaît divers camps en Allemagne avant d’échouer à Ravensbrück pour être finalement transférée à Mauthausen où elle est libérée. Elle revient à Lille pour retrouver son enfant né le 30 avril 1941 et confié à une famille ouvrière de La Bassée15.
16La famille Zorman de Waziers s’illustre également dans la Résistance communiste16. Naftal Zorman voit le jour en 1901 à Varsovie où naît également sa fille Myriam (Marie) en 1923. Le couple et l’enfant migrent vers la France à Douai où naît le fils Maurice puis à Waziers où ils vivent de modestes activités commerciales. À la déclaration de guerre, Naftal s’engage dans le Régiment de Marche des Volontaires Étrangers et après la défaite de la France il est démobilisé dans le sud du pays. Il intègre un maquis dans la région toulousaine avant de revenir dans le Nord où il est recruté par les FTP de Waziers. À son actif, il a plusieurs sabotages et ses deux enfants, tous deux juifs également, sont à ses côtés dans la Résistance communiste. Finalement, recherché, il se réfugie à Marseille où il est arrêté puis interné à Drancy pour faire partie du convoi de déportation 73 du 15 mai 1944 qui s’arrête à Kovno en Lituanie. C’est là que Naftal Zorman est fusillé17.
17Le réseau de François Groux du groupe Libération Nord bénéficie des services « d’une juive Dukky Coutellier-Tischmann » pour le ravitaillement des réfractaires de Roubaix18. L’on peut encore compter, parmi les résistants, Élie Rabinovitch de Lille qui fait partie des cinq otages « fusillés le 31 mars 1942 [au fort de Vert Galant] en représailles à l’attentat commis dans la nuit du 25 au 26 mars 1942 »19. Bien que son appartenance à un réseau communiste ne soit pas explicitement mentionnée dans les rapports de la préfecture, Élie Rabinovitch est néanmoins détenu comme otage avec quatre autres résistants appartenant à des « organisations extrémistes communistes, le cinquième étant un israélite considéré comme inoffensif »20.
18Henri Besserman, quant à lui, combat dans les rangs des FFI dans la région de Valenciennes. Une plaque dans la synagogue de la ville commémore sa mort « au champ d’honneur ».
L’entrée dans la Résistance du sud de la France
19En outre, des juifs de la région du Nord se sont engagés dans des réseaux de Résistance dans le sud de la France. La famille de Roger Roos se réfugie dans le sud, dans la région de Moissac. Durant l’année 1943, Roger entre dans la clandestinité et rejoint le maquis du Tarn-et-Garonne puis une compagnie FFI Lauzerte – Montaigu-de-Quercy aidé par son tout jeune fils Pierre. Ce dernier est arrêté sur dénonciation le 16 mai 1944, à Moissac. Il ne revient pas de sa déportation à Auschwitz, il n’avait que 16 ans21.
20Le jeune Sylvain Auslender de Lens suit à peu près le même parcours. Réfugiée dans la région toulousaine, sa famille finit par se déplacer dans la zone italienne de Grenoble. Sylvain Auslender entre en résistance en juin 1943, auprès des FTP, dans la région de Grenoble puis en Corrèze et enfin à Villeneuve-sur-Lot22. Albert Dreyfus-Sée de Valenciennes prend la route de l’exode pour la Dordogne dès 1940, il y entre en Résistance dans l’Armée secrète et coopère avec des résistants FTP. Arrêté le 2 mars 1944, il est emprisonné à Limoges puis fusillé le 27 mars 1944 près de Périgueux23.
L’intégration dans les armées alliées
21Isidore Tchertoff, de Valenciennes, rejoint Londres dès juillet 1940 où il s’engage dans les rangs des forces de la France libre24. De même Ignace Jeszurin, de Valenciennes également, rallie Londres à la fin de 1941 ou au début de 1942, en passant clandestinement par l’Espagne. Il se porte alors volontaire pour combattre dans la RAF25. Les frères Pick, Edouard et Roger, de Tourcoing gagnent eux aussi l’Espagne en février 1943 où ils sont internés au camp de Miranda et, en décembre 1943, ils parviennent à être recrutés dans la 1ère DFL (Division de la France Libre) qui participe à la campagne d’Italie26.
22Ce sont là quelques exemples d’engagement dans la Résistance intérieure, régionale ou dans le reste de la France, dans la Résistance extérieure à Londres et dans les forces armées de la France Libre. Cet engagement est la manifestation d’une prise de conscience que la survie passe nécessairement par la résistance à la politique des nazis et à leur idéologie d’exclusion, malgré les dangers encourus.
Survivre en contrant la spoliation
23Contourner la législation spoliatrice des occupants et du gouvernement de Vichy est bien une forme de survie également. En effet, d’une part l’activité professionnelle clandestine, rendue possible grâce à des complices, permet de vivre et d’autre part la récupération de l’entreprise et de ses fonds, à la Libération, facilite la remise en marche des activités professionnelles qui assurent le pain quotidien au sortir de la clandestinité27. Selon le témoignage du fils d’un marchand juif, il ne suffisait pas de sauver des vies encore fallait-il donner les moyens de se maintenir en vie pendant et après la guerre28.
24Sur la spoliation des juifs, sujet traité jusqu’à présent que partiellement pour la région du Nord et du Pas-de-Calais, je me limite à trois exemples qui mettent en évidence le mécanisme du contournement de la législation antijuive. Ces exemples proviennent de trois témoignages recueillis lors du colloque du 12 octobre 2011, au musée de la Résistance à Bondues, dont le thème était : « Spoliation des Juifs et des Tsiganes dans la Zone rattachée et en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale »29. À savoir :
- Entreprise « Aux travailleurs » à Roubaix appartenant à Joseph Hirsch, au statut de SARL, fondé par son père en 1906, magasin de vêtements pour hommes et enfants30.
- Établissements de Gaston Michel à Flines-lez-Râches, avec des succursales de vente à Dunkerque, Calais, Douai, Arras, et Saint-Quentin, entreprise de confection pour hommes créée en 1927, dont les deux fils de Gaston Michel, Robert et André sont actionnaires. La famille Michel ouvre un atelier de confection à Caussade (Tarn-et-Garonne) où elle s’est réfugiée dès l’été 194031.
- La Botte Chantilly, magasin de chaussures installé à Lille en 1921, l’habitation du propriétaire Roger Roos se situe au-dessus du magasin32.
25Si la traque des juifs dans les deux départements est précoce, dès décembre 1940, la mise en place de la législation antijuive l’est tout autant puisque les premières mesures sont quasi concomitantes. Dès le 18 novembre 1940, une ordonnance provenant de l’Oberfeldkommandantur 670 de Lille impose un recensement et prévoit une administration provisoire pour toute entreprise dite « juive » et des immeubles appartenant à des juifs33.
26Le mécanisme de contournement de la législation spoliatrice répond rapidement à ces interdits, voire les anticipe parfois. Il se déroule en trois étapes :
27- une auto-aryanisation
Avant même la mise en place de cette législation le propriétaire d’une entreprise, devançant avec clairvoyance les événements à venir, opère une vente fictive de ses biens ou de ses parts sociales dans l’entreprise qui, de ce fait, devient aryenne si les acheteurs complices ne sont pas juifs. C’est le cas du magasin La Botte Chantilly : dès 1939-1940, Roger Roos procède à une vente fictive de son entreprise. Tôt également, le 1er décembre 1940, Joseph Hirsch vend ses parts avec un effet rétroactif à la vente. Plus tardivement, mais procédant de la même manière, les Michel vendent leurs parts de l’entreprise de Caussade.
28- la complicité des employés et des amis
Comme pour le sauvetage de vie humaine, le sauvetage d’entreprises, gagne-pain des propriétaires, nécessite la complicité de non-juifs, des amis qui acceptent d’acheter les parts et de participer à l’auto-aryanisation, et/ou des employés fidèles qui spontanément font tourner l’entreprise en l’absence du patron et en attendant l’aryanisation réelle.
Emma, l’employée de Joseph Hirsch, reste dans le magasin et habite l’appartement de son patron, réfugié en zone sud, avec lequel elle entretient une correspondance cryptée le tenant ainsi au courant de l’évolution des transactions. Ce qui permet au propriétaire du magasin de lui donner quelques directives. À La Botte Chantilly, la vendeuse Jeanne continue d’ouvrir le magasin tandis que l’employée Lucienne s’installe dans l’appartement afin que l’immeuble ne soit pas déclaré vacant et abandonné. Elle sauve véritablement les meubles ! Toutes deux parviennent aussi à communiquer avec leur patron. L’employé Vanneste propose, à son patron Gaston Michel dès mai 1940, d’ouvrir une entreprise à Caussade et par la suite il accepte d’en racheter les parts, partageant le rachat avec un ami de son patron. C’est lui qui finalement dirige l’entreprise tout en conservant comme employés Gaston Michel, son ancien patron, André le fils de son patron et Denise la veuve de Robert l’autre fils de Gaston et il les rémunère ce qui leur permet de vivre.
29- jouer avec le temps pour faire reculer la spoliation, voire l’éviter
L’employée de Joseph Hirsch comme celles de Roger Roos imaginent, en connivence avec leurs patrons éloignés, divers stratagèmes pour faire reculer le plus loin possible la mise en vente des biens à confisquer. Les démarches pour prouver l’aryanité de l’entreprise et pour fixer les prix de vente (entreprises Hirsch et Michel) sont délibérément ralenties ou rendues complexes. Ainsi pour l’entreprise Michel, la vente simultanée de toutes les succursales fait traîner les négociations. L’administrateur est finalement relevé de ses fonctions car la mise en vente n’aboutit pas. La situation est la même pour l’entreprise de Joseph Hirsch : « Les formalités préalables [à la vente d’immeubles] demanderont plusieurs mois… Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’amateurs, le risque à courir est appréciable » se plaint l’entremetteur du tribunal de commerce qui négocie avec la chambre des notaires34.
Les administrateurs provisoires s’agacent de toutes ces péripéties. Et le temps finit par travailler pour les spoliés car, à partir de 1944, il est de plus en plus évident que les affaires risquent de devenir juteuses et les candidats à une administration provisoire se font de plus en plus rares. Le pâtissier voisin de Joseph Hirsch, bien que tenté par l’achat de l’immeuble, objecte prudemment à l’administrateur qui lui fait cette proposition d’achat : « oui mais après la guerre, Joseph Hirsch voudra reprendre son immeuble et alors moi ? », en mai 194335.
Finalement les entreprises ne sont que partiellement spoliées et les réfugiés dans le sud retrouvent en partie leurs affaires à la Libération, non sans difficulté : par exemple Roger Roos doit attendre 1950 pour récupérer la totalité de ses biens.
Outre ces trois exemples de spoliation, on peut s’attarder sur le cas de Rachel Fillat à Douai et à Valenciennes. Elle est une vendeuse des quatre saisons ne possédant qu’une charrette pour une vente mobile. Son fonds de commerce est très réduit et elle omet de se faire recenser. Or elle est soupçonnée, par l’administration préfectorale et municipale, d’être juive et sommée de se soumettre à la législation d’aryanisation de son affaire. Elle nie farouchement appartenir au judaïsme et avec une grande énergie elle s’oppose à la liquidation de ses biens, ayant même recours à l’épouse du préfet, Mme Carles, qui accepte d’intervenir en sa faveur. Toutes les enquêtes de la part de l’administration sont vaines, celle-ci ne parvenant pas à étayer ses accusations d’appartenance à la « race juive ». Elle aussi fait durer l’enquête et finit par disparaître des recherches préfectorales et municipales36.
Conclusion
30Face à l’étau d’acier que leur imposent les lois nazies et la législation anti-juive du Gouvernement de Vichy, les juifs du Nord et du Pas-de-Calais ont tenté par tous les moyens de survivre. Ils se cachent, ils résistent avec ou sans armes, ils enfreignent les lois qui les spolient. À chaque fois, ils sont aidés par des passants, des voisins, des inconnus (surtout des cheminots) et aussi par des amis et des employés qui leur restent fidèles quoi qu’il en coûte. Ces aides sont indispensables pour vivre clandestinement et pour sauver leur gagne-pain.
31Si trop de juifs ont disparu dans la Shoah, ils ne vont pas pour autant à l’abattoir comme des moutons : Léon Leser, aidé encore une fois par des non-juifs, met en place un Comité de sauvetage, de très jeunes gens s’engagent dans la Résistance, FFI ou FTP, ou rejoignent à Londres l’armée des Force Françaises Libres. Les futurs spoliés agissent pour contrer la politique antijuive avec ténacité et opiniâtreté.
32Sans doute conscients, pour certains d’entre eux, de l’ampleur de la persécution, ils s’opposent à cet étau très rapidement. La clandestinité est précoce : dès décembre 1940 pour la famille Dawidowitch de Béthune. Pour quelques-uns d’entre eux l’engagement dans la Résistance se fait dès la fin 1940, début 1941. Enfin, les contournements de la spoliation le sont tout autant : Roger Roos vend ses parts de son entreprise avant même l’invasion allemande.
33Se cacher, refuser la spoliation sont autant d’actes résistants qui jettent quelques grains de sable dans la machine de guerre nazie exterminatrice. Dans cette lutte inégale face à un ennemi puissant, les juifs sont souvent aidés par des personnes déjà impliquées dans la Résistance. Cacher, aider des juifs c’est aussi résister. C’est particulièrement vrai pour les cheminots.
34Il est possible d’associer à cette étude sur la survie des juifs dans la Zone rattachée à Bruxelles quelques remarques sur les Tsiganes qui furent, eux aussi, déportés à Auschwitz en janvier 1944, à partir de la caserne Dossin de Malines où ils furent détenus plusieurs semaines après avoir été raflés. Le Nord et le Pas-de-Calais sont les seuls départements où les Tsiganes subirent la déportation. Ailleurs, ils furent assignés à résidence ou internés dans des camps aux conditions de vie très difficiles mais non pas déportés.
35Dès avant la guerre, les Tsiganes sont soumis à une surveillance policière étroite. Avant même la mise en place d’une législation guidée par les nazis, ils sont fichés et donc repérés. Par ailleurs, ils mènent une vie marginale qui leur ôte tout voisinage amical qui aurait pu les aider à se soustraire de la déportation. Aussi leur est-il impossible de recourir à la clandestinité pour échapper à l’arrestation. Pour les mêmes raisons, entrer en résistance leur est quasiment impossible. Ils sont donc arrêtés à l’automne 1943, internés à Malines et déportés vers Auschwitz en janvier 1944. Suite à ces arrestations qu’aucun d’entre eux ne parvient à contrer, leurs maigres biens (roulottes, chevaux, instruments de musique, literie etc.) sont confisqués. Ils subissent donc une aryanisation contre laquelle ils ne peuvent pas manœuvrer puisqu’elle s’effectue après leur arrestation. De toute façon, il leur aurait été difficile de trouver des collaborateurs prêts à agir en leur faveur.
36Ainsi donc, les Tsiganes subissent le même sort que les juifs sans pouvoir s’opposer à la politique exterminatrice qui les menace37.
Notes de bas de page
1 Le décompte est nécessairement incomplet car des personnes sauvées n’ont peut-être pas fait de démarches pour attribuer le titre de Juste parmi les Nations à leurs sauveteurs et quelques sauveteurs refusent que des sauvés entreprennent les démarches pour les honorer de ce titre.
2 Sauf indication contraire, tous les renseignements concernant ces sauvetages et refuges proviennent du site internet de Yad Vashem, lire les pages de témoignages au nom des sauveteurs. Pour cet exemple de la famille Dawidowicz, lire aussi le témoignage de Fanny Kleiman, née Dawidowicz, dans Tsafon, revue d’études juives du Nord, n° 9-10, été-automne 1992, p. 6-11.
3 D’autres exemples pourraient être cités mais la place manque.
4 Outre le récit de l’aide apportée par l’abbé Flipo reproduit sur le site électronique de Yad Vashem, lire la triste épopée vécue par cette famille, finalement déportée à Ravensbrück (la maman et les enfants) et à Buchenwald (le papa) : Lili Leignel, Moi, Lili Keller-Rosenberg, Je suis encore là, Copymédia, novembre 2017, 284 p.
5 Lire l’étude détaillée de ce sauvetage effectuée par Monique Heddebaut, « Sans armes face à la rafle du 11 septembre 1942, dans la ‘Zone rattachée’ à Bruxelles », Tsafon, revue d’études juives du Nord, n° 70, automne 2015-hiver 2016, p. 119-167. Cet article a aussi été édité à part. Souvent militants syndicaux avant guerre, des cheminots versent rapidement dans la résistance ce qui les amène à secourir des proscrits, quels qu’ils soient.
6 Témoignage de Fanny Kleiman, née Dawidowicz, Tsafon, revue d’études juives du Nord, n° 9-10, op. cit.
7 Maurice Baran-Marszak, Histoire d’un enfant caché du Nord. Familles entre amour et silence (1942-1947), Paris, éditions Le Manuscrit, 2014, 180 p.
8 Récit d’Esther Danon à l’auteure.
9 En outre, l’abbé Stahl recueille, dans ses différents établissements, une trentaine d’enfants juifs provenant de l’hospice Rothschild de Paris. Edgard Leser, fils de Léon Leser et enfant caché par l’abbé Stahl, a souvent raconté son histoire notamment dans Tsafon, revue d’études juives du Nord, n° 9-10, op. cit., « Les enfants cachés par l’abbé Stahl », p. 21-25.
10 Le préventorium de Trélon a également caché des enfants venus de Paris.
11 Maurice Baran-Marszak, op. cit.
12 Renseignement fourni par Monique Heddebaut à propos de la plaque commémorative apposée en mairie de Douai et qui inscrit Henri Redlus comme déporté et résistant.
13 Cf. Alain Michel, Les Éclaireurs israélites de France pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, édition des Éclaireurs israélites de France, 1984.
14 Cette biographie résume un plus long article du Dictionnaire Maitron paru en ligne : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article 178429, par Claude Pennetier, mis en ligne le 6 février 2016.
15 C’est ce fils Georges Waysand qui évoque le parcours militant de sa mère dans Estoucha, Paris, Denoël, 1997. Devenue médecin, Estoucha décède le 6 octobre 1994.
16 Je dois remercier ma collègue Monique Heddebaut qui m’a fait part de ses recherches auprès de la commune de Waziers qui ont pu aboutir grâce à Jean-Jacques Platel.
17 Il fait partie du même convoi que Miron Zlatin, responsable de la Maison des enfants à Izieu.
18 Notice individuelle de François Groux, Archives départementales du Nord (AD59), 170 W 71073. Je remercie encore Monique Hedebaut qui a attiré mon attention sur ce document. C’est elle encore qui m’a renseignée sur les Juifs résistants dont il est question par la suite.
19 Fiche de renseignements sur les otages, émanant de la préfecture du Nord, AD59, 1 W 1841.
20 Rapport du préfet du Nord, du 3 avril 1942, AD59, 1 W 1349.
21 Témoignage de Paul Roos, « La Botte Chantilly – Lille », Tsafon, revue d’études juives du Nord, n° 5 hors-série, novembre 2012, p. 186-187.
22 Témoignage de Sylvain Auslender sur son site :
23 Article de Claude Pennetier pour le dictionnaire Maitron, http://maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr/spip.php?article174375
24 Site http://www.francaislibres.net
25 Biographie d’Ignace Jeszurin élaborée par Monique Heddebaut à partir de documents d’archives AD59, 1 W 2864 et d’un entretien avec Ignace Enten, de Valenciennes du 9 juillet 2015. Sur le site http://www.airmen.dk/e777050.htm , il est cité sous son nom d’emprunt Robert Brook.
26 Dossier Edouard Pick au musée de la Résistance à Bondues et archives de Roger Pick déposées par l’auteure à la médiathèque de Roubaix.
27 C’est bien le sens du titre du témoignage d’Élie Buzyn, J’avais 15 ans. Vivre, survivre, revivre, Paris, Alisio, 2018, 157 p. Il s’agit surtout de revivre physiquement et moralement mais professionnellement aussi.
28 Jean-Pierre Hirsch, voir note 30.
29 Les actes sont parus dans Tsafon, revue d’études juives du Nord, n° 5 hors-série, novembre 2012, 211 p.
30 Ibid, témoignage de Jean-Pierre Hirsch, fils de Joseph, p. 141-164.
31 Ibid, témoignage de Michel Biezunski, petit-fils de Robert Michel, p. 165-179.
32 Ibid, témoignage de Paul Roos, fils de Roger Roos, p. 181-201.
33 Cf. Claire Zalc, « La spoliation des biens juifs observée à la loupe : le cas lensois » dans ibid, p. 56. Lire aussi le bilan provisoire élaboré par Jean-Baptiste Gardon, dont les recherches sur ce sujet ne sont guère terminées : « La spoliation économique des Juifs en Zone rattachée. Le département du Nord, première approche », ibid, p. 37-54.
34 Ibid, témoignage de Jean-Pierre Hirsch, p. 152. Lettre de Robyn du tribunal de commerce du 10 mai 1944.
35 Ibid, témoignage de Jean-Pierre Hirsch, p. 148. Lettre d’Emma du 6 mai 1943.
36 Cette affaire nourrit des dossiers aux AD59, 85 W 49768, et aux archives municipales de Douai, série H section 4 n° 57. Cf. Monique Heddebaut, Persécutions raciales dans le Douaisis pendant la Seconde Guerre mondiale, Juifs et Tsiganes, Tsafon, revue d’études juives du Nord, hors-série n° 4, octobre 2008, p. 42-45.
37 Pour en savoir plus, se reporter à Monique Heddebaut, Persécutions raciales dans le Douaisis op. cit., p. 53- 93 : idem, Le convoi Z, Paris, éd. Tirésias, sous presse.
Auteur
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Danielle Delmaire
Revue Tsafon-Laboratoire d’études sur les monothéismes, CNRS
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